AU SEUIL
... Au sciiil du momie, où — comme Ulysse Polytlas, aux confins du Gadès extrême de son vo\ag^c, le regard perdu aux lointains crëpiiseulaires du désert d'au delà — tout liommc voit l'ombre de sa mère, pâle, vaine... Carlvle.
Ue cette heure-ci, vers celle-là, il n'est
Il n'est qu'un pauvre instant — le seul! — le dernier-né
Peut-être, en fixant ma cécité
Sur la nuit qui vient ou le jour qui point,
(Tel d'une barque on voit venir la côte au loin)
Verrai-je venir l'Eternité...
1 L est bon de vivre la pauvre vie, Le beau bleu fleuve où le cœur dévie ;
30 LEè CYGNES
Il est bon de marcher à travers prés
Quand la roule reprise en fut deux fois lasse;
Je vois qu'il est bon de vivre la belle vie :
C'est comme un amour dont la flamme est basse,
Qui meure, et l'on rit — mais on pleure après.
Je pense aussi que le soleil fut tel Au cours de ce vain jour doux et mortel, Au long de ces juins, par les prés et les rives, Par les clairs coteaux, par le val brumeux (Rouge, et rose aux pavots, et bleu pâle, et doré!; Qu'il n'est pas de plus belle gloire pour mes yeux. Qu'il n'est pas de plus doux rayon ignoré — Et la voix des feuilles et les voix en elles, Je ne sais pas de musiques plus belles.
Il vient un regret de tout cela;
N'aurait-on pu vivre selon la Vie?
N'aurait-on pu, selon d'autres lois
(Qu'elle sait, sans doute, et qu'elle nous eût dites,
Si nous avions foi)
L'aimer autrement et selon son cœur
Et selon le secret de sa rumeur
De rires, d'amours, de maternité
Et s'en faire aimer, tout un long été, Et vivre de son immortalité?...
Un m'a pris à elle, avec des mots Sonnant faux dans l'aube — il me souvient : Les hauts blés verts, les blés nouveaux
— Forêt d'enfance — et leurs bluets ;
Je ne sais de plus doux rêve que le mien :
La route tiède et douce au pied nu.
Le merle fraternel surpris,
Et le grand ciel clair au-dessus des épis,
La source où le regard émerveillé s'est vu
— On m'en fit un péché, de mon univers, Devant le livre ouvert.
Le voici, là, ouvert, encore, et je l'ai fait.
Plus doux que tous ceux-là n'en lurent, n'en rêvèrent,
Plus douloureux et saint, plus chaste et tendre
Que leurs chants de trouvères.
Que leur plus beau poème merveilleux :
Avec mon cœur, avec mon âme, avec ma chair.
Avec mes yeux.
J'ai fait mon beau livre de vie — ardent et clair...
iVlouRiR? Je ii'ui pas peur de l'ombre
— La douce ombre qui suit Sous la lune de nuit,
Sous le grand soleil radieux ;
Souvent, enfant, j'ai fermé les deux yeux
Pour voir la nuit;
Et quand, pleurant d'amour (on pleure d'aimer)
J'ai désiré mourir de son baiser.
C'était ma joie, et c'était tout son cœur ;
— Ce soir, j'ai peur...
Non, c'est comme un regret, plutôt ;
Nous sommes morts cent fois — hier, tantôt —
Avec nos heures de tous âges
Et celle-ci, est-elle étrange?
Ne dirons-nous, demain, ce soir?
Et comme hier — et avec plus d'espoir?
Ne sommes-nous morts cent fois :
Où est l'enfant rêveur qu'on nous conta?
Où tous nos soirs? où nos baisers, nos désirs d'EUe?
— Ah ! vraiment, tout est vain, la mort est belle!...
lOi j'avais vécu... mais laissons ces choses; Peut-être qu'en fixant les yeux sur cette nuit
(Ou vers ce jour dont mes paupières sont roses), Peut-être qu'en lermant les yeux pour voir la nuit Je pourrai voir venir l'Eternité...
Voici 1
Je vois... je vois le passé, ô si pâle,
Si lointain — Suis-je mort pourvoir ainsi? —
Je vois, comme au travers d'un soupirail :
Le ciel bleu sombre
Et par la route grise
Une ombre...
Non ! voici que tout s'irise :
L'horizon tourne; un lac sort de la brume;
L'aube ! l'aurore, le matin triomphant,
Et la brise qui jase avec sa voix d'enl'ant...
Vois-tu?...
Voyez comme le soleil est prodigue :
11 n'est pas un brin d'herbe qu'il n'ait vêtu;
Laissez-moi voir; quelle heure est-il?
— Qu'est-il mon cœur qui te fatigue :
Le grand doux jour s'éploie !
Mon cœur, mon cœur, mon cœ'ur, ton bel avril !
Mon cœur, la joie!...
Je suis comme étourdi, l'horizon vire Aux zigzags d'un sentier sous des sapins Qui pleurent — c'était ainsi, ces longs matins Où je guettais le mot qu'ils voulaient dire -- Et, par delà le vieux glacier, C'est le sentier —
Je fus de tout cela, ces choses et moi, Nous avons souri de longs jours ensemble...
Les plaines ;
Les voix aux trembles ;
Le clos des chênes;
Les chaumeS; les troupeaux, le fleuve;
Et l'ombre bleue et l'herbe neuve ;
— Laissez-moi dormir en cette ombre,
Je suis très las — le vent aux roseaux cause;
Pourquoi me rejeter de toute chose?
Et pourquoi m'emmener comme un enfant...
Parla?...
La route grise encor, le ciel bleu sombre; Le jour meurt, ah ! voici passer une ombre, La tienne. Mère. . . Maman !
Je suis très las ;
Pourquoi la nuit, pourquoi la fin, pourquoi
Ce fol amour en moi
De ton sourire, jeune, tout là-bas,
Pâle, vain, en ma mémoire de ton été
— Qui passe, loin de moi... Comme l'éternité...