‹ Les cygnesChapitre 4 sur 17 · LE PORCHER · texte numérisé non relu

LE PORCHER

J CI, parmi les chênes,

L'ombre est un miroir étrange

De rêveries

Et toutes les fleurs sont telles qu'elles vivent

De vieilles vies

Pensives ;

Et quand je songe, en regardant les plain(|6,

Là-bas, qui roulent par delà les branches, basses

Comme une frange,

Il passe des cortèges d'heures oubliées

— Ou presque — car voici que je suis vieux :

Elles passent

Vers les collines ensoleillées,

Comme en chantant,

Comme des filles et des jouvenceaux,

Et je ferme les yeux;

D'ici, parmi les troncs

Verdis de mousse douce étrangement,

Debout, je suis le gai jeu des rayons

Aux dos noirs de mes pourceaux

Fouillant en bas, parmi les feuilles mortes,

De telles sortes

Que, souvent,

Je dois sourire, je crois,

En songeant que je fus un autre en l'autrefois.

Avant le soir où je m'en fus par les chemins — Le cœur battant plus haut que le galop du bai Mon père était dur et lâche et courbé Sous le jeune joug que lui faisaient les mains De l'autre qu'il mena quand ma mère fut morte : Je pris ma part heurtant derrière moi sa porte Et galopai dans la nuit vers la Vie et la porte Sonnait de son heurt en mon cœur qui battait Comme un galop d'escorte.

Ues voix,

Aussi,

Me viennent de là-bas.

Ou passent, cliuchoteuses, parmi les reuilles :

L'autrefois,

Nous avions erré toute la nuit

De seuils en écueils

Moi, semeur d'or, et ceux-ci,

Couples de joie et de bruit,

Vers la liesse des feuilles ;

Seul, j'étais seul, malgré qu'à mes deux bras

Pesait — à peine — un rire de tendresse

Et frissonnait, à mes genoux, leur robe:

Las, nous vînmes vers l'orée, à l'aube :

Derrière nous, la ville hors la brume émerge

Et s'éploie en dômes d'or

Et se dresse

En minarets de feu

Ou tombe, de terrasse en terrasse.

Vers la mer — blanche ville en sa grâce —

Et, devant moi, l'éveil mystérieux de l'ombre

— Où j'ai marché depuis des jours sans nombre,

Dont j'ai vêtu mon âme vierge,

Où mon cœur dort.

Il semble que c'est hier que je les ai quittés Avec leurs rires et l'ivresse de toutes chairs

Et loiil l'éveil des dômes cl leurs gaîtés Et toutes les rides argentines des mers...

1 ARFOis, au printemps, quand l'églantier neige

Et que l'on craint de fouler quelque amour

En l'herbe neuve

Et qu'on entend hennir

Des cavales sur la route où court

La poussière avant qu'il pleuve,

Je crois encor les entendre venir

Guettant, entre les branches, leur cortège

Et je m'apprête à tout leur dire, aussi

— Joyeux de tout leur dire, ainsi :

Ma vie et tout le calme de mon âme

Parmi les chênes et l'odeur de la sève

Et les paisibles animaux

Et toute la forêt qui chante et brame;

Et mon cœur bat et cherche les vieux mots

Que je faisais chanter selon mon rêve.

Je les redis tout bas,

Mais — cherchant dans mon souvenir —

J'ai peur qu'ils ne comprennent pas.

Alors j'ai peur de les voir revenir.

ijA, près de réglantier,

Entre ces derniers chênes

En arceau sur le sentier

Qui tombe, de là-haut, sur l'autre côte

(Si bien qu'on croit, d'ici, qu'il mène au ciel

Et ses clartés prochaines)

C'était Lise la dévote,

Tantôt,

Et Marc le bel;

— Ils se vêtaient de même soie;

On riait tout le jour de leur querelle Que dosait ce baiser guetté des deux A l'heure de joie ; J'ai trouvé qu'elle était moins belle Qu'alors et, lui, semblait plus sot

— Qu'importe d'eux?

D'autres fois, au long de l'orée,

C'est Laure qui marche, au bord, dans l'herbe

— Elle aimait cela — Avec des fleurs en gerbe, Et toute sa chevelure dorée De-çà, de-là ;

i4 LES CYGNES

Sa lèvre était close à toute abeille, Malgré la gaité triste d'Euphorion, Mais telle toujours qu'il s'en émerveille. Et nous riions — Et je m'éveille...

1 OUT est bizarre, depuis longtemps, ici;

On rêve en écoutant les choses

A mainte chose ignorée;

Souvent j'ai ri d'un rêve que j'ai saisi

Ainsi qu'un oiseau pris au rets.

Et des choses qu'on dit les lèvres closes

Et qu'à soi seul en musant on raconte...

Un jour que je ramassais des châtaignes,

Les lançant, une à une, au sac (car je les compte.

Parlant en moi, avant de le lier)

Ils sont passés en riant près de moi,

Au chemin creux du val,

Des rubans flottants jaunes et roses,

Et deux sur chaque cheval.

Avec des voix si soudaines

Que je pris peur et comme honte

Et je me suis couché dans le hallier,

Coi,

Et tout mon souffle oppressé,

Comme si je volais

Des châtaignes.

Et puis, quand je les appelais, Ils avaient passé.

r LAVIE.

Je l'ai revue, un soir.

Près de la source où je vais boire au soir

Depuis de longs vieux jours de vie

Menant mes porcs ;

Elle s'est penchée à boire à sa main en coupe;

Je n'osai lui parler, songeant aux jours d'alors;

Mais comme je lui dis : Flavie !

Parlant de l'autre vie.

De Marc et Lise et de la troupe,

De ce qu'ils diraient en me voyant là

Avec mes pourceaux et mon vêtement

Et mon épieu pour toutes armes,

Elle me regarda si tristement

Que je sentis de chaudes larmes :

0 pauvre cœur, dit-elle et s'en alla.

Souvent, toute une nuit, j'ai songé à cela.

JljT quand, là-bas, au crépuscule pâle, Se fonce l'horizon extrême,

— Comme un fer hors du feu, du rouge au bleu de nuit, J'aime,

Fermant les yeux, dire : C'est aujourd'hui !

Tourné vers quelque vieil hier de vie enfuie;

Mais je n'ai plus un souvenir :

Tout rêve que je fais s'anime et parle

Au point que c'est toujours un avenir

Et que je vais me rappelant

Ce qui aurait dû être

— Moi, plus doux et P'^lavie, Moins vaine et moins galant, Euphorion et Marc, plus homme

Et Lise, telle et Laure, ainsi, peut-être... Et je les nomme...

X OURTANT, j'aurais voulu leur dire,

Que rien n'est triste en l'ombre de mes chênes,

Que tout, hors la forêt, est pire

Que je ne suis pas seul, voyant des yeux.

Parmi les feuilles où bruissent ses traînes,

Flavie, ou qui je veux.

Sans un reproche ;

Et pour avoir posé ma tête emmi les mousses

Et regardé l'azur qui semble proche

Entre les branches roses déjeunes pousses,

— Deux pierres froides à mes poignets de fièvres

Je puis leur dire, sachant les en griser.

Que toute la douceur de leur baiser

Fleurit et chante ici mieux qu'à leurs lèvres.

Je leur dirai.

Que rien ne pleure, ici.

Et que le vent d'automne, aussi,

Lui qu'on croit triste, est un hymne d'espoir ;

Je leur dirai

Que rien n'est triste ici, matin et soir.

Si non, au loin,

Lorsque Novembre bruit aux branches

Poussant les feuilles au long des sentes blanches

— Elles fuient, il les relance

Jusqu'à ce qu'elles tombent lasses,

Alors il passe et rit —

Que rien n'est triste, ici,

Si non, au loin, sur l'autre côte,

Monotone comme un sonnant la même note,

Le heurt des haches brandi tout un jour,

Pesant et sourd.

J'aurais voulu leur dire

Que toute tristesse est au regard triste

De leurs yeux qui ne savent lire

Ce livre-ci où tout Verbe persiste

Muable et même et tel qu'on peut mourir

En rêve et croire reverdir

Et monter comme un chêne (ainsi qu'on vit

Ces vieillards d'autrefois — comme il est dit — ).

Et celui qui sait lire

Ta page ouverte.

Forêt verte !

Sourit au bout...

Et je voudrais leur dire Que je ne suis pas un fou.

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