DEUXIEME CHANSON
Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris iuis.
rs. 90.
\J grands doux frênes qui souriez, Nulle âme au bois — dès mainte année N'est venu cueillir les lauriers ; Et nulle âme, dès mainte année.
Prairie, au gué ! ne t'a moissonnée ; Dès mainte et mainte et mainte année La Vie à la belle Mort s'est donnée Dans le jeune baiser du renouveau, Si que la Parque hésite étonnée^ Avant de couper l'écheveau .
Qui donc doit cueillir les lauriers ?
Nulle pampre, encore, aux vignobles,
A peine des feuilles aux mûriers
(Ah ! tous les désirs nobles .
Qui nous souriaient) ;
Les lilas, d6j<à tristes ! les asphodèles ;
Les jacinthes et la douceur des soirs en elles ;
Les blancs amandiers, parcs à la hâte ;
Les pommiers où l'espoir d'automne éclate ;
Les jonquilles, dont voici des gerbes ;
Et le jeune million des herbes
Audacieux et jovial
Gomme la foule enfant
Houle au tocsin de prairial :
Enthousiasme, chœur superbe,
Vieil Avenir, refleuri triomphant !
x\vRiL pleurait souriant dans ses pleurs ;
Notre fierté, c'était de vivre
Nous mirant en l'orgueil inconscient des fleurs
0 jeunesse du Monde,
Notre fierté — la tienne ! — était de survivre
Nous, les plus jeunes jets de la souche féconde.
Depuis (ô vanité !) :
Le lourd sommeil des cœurs sous Taubc auréolée
Nous surprit d'un frisson
Et le monde apparut un vaste mausolée
Où git l'humanité
Grouillante de désirs bas
Sur qui, vaines âmes, nous passons
Avec nos cris d'appel, inutile volée,
De tout là-bas, vers tout là-bas.
Et depuis :
L'année est morte mainte fois.
L'automne, aux bois,
Et, mainte fois, renaquit souriante
En l'avrillée qui rit et pleure
Et chante
Que le Temps est leurre ;
Ceux-ci s'en furent, ceux-là sont morts ;
Nous sûmes la solitude
Subtile en son remords;
Presque devinions-nous le secret du silence
Où l'àme se dénude
Et surgit hors des paroles sordides
En sa beauté,
Telle une mendiante
Au sculpteur qu'elle guide
En sa sereine nudité.
iVlAis, un à un,
— Comme les feuilles à l'automne — Les désirs et les rêves tombaient fanés, Sans verdure, ni parfum
— Débris de la couronne —
Morts que nulle pitié n'a pardonnes ;
Cependant leur science édifiée
Disait : ceci est faux, cela est vain ;
Si bien
Que de la Vie ainsi niée
Rien ne resta hors le désir de vivre mieux.
Rien, que l'espoir que rien ne tue.
Rien, que la haine et le mépris pieux
Rien, que l'aveugle foi qui s'évertue.
Car, vois, Hélène,
Ceux-ci tes prêtres que la honte empourpre,
Ceux-ci qui te voulurent vaine Selon leur âme d'enfant sénile, Ceux-ci dont la trop triste orgie usurpe La tiare de ton culte impérieux, Leur âme est vile, Sous les grands cieux !
Hélène, invoquée à genoux, Entre tes saules apparais-nous !