LIEUTENANT D'INFANTERIE DE MARINE
Le petit-neveu des trois volontaires de la Corrèze, Guillaume- Sébastien-Joseph d'Algay, naquit à Juillac, le i4 mars 1846.
Admis à Saint-Cyr en octobre i865 (promotion de Vénétie), d'Alrjav fut nommé à sa sortie sous-lieutenant au 4* régiment d'infanterie de marine, à Toulon.
Saint-Cyr, le 2 octobre au soir.
... A mon arrivée a l'École, il a fallu me mettre à l'état naturel, subir une visite du chirurgien et recevoir une à une les parties de l'habillement; le premier jour, je n'étais pas à mon aise, ma tunique me coupait le dessous des bras, le col me sciait le cou, les bottes me gênaient, mais aux exercices pyrrhiques on nous fait tellement démancher bras et jambes que les vêtements se font peu à peu aux membres.
Nos études roulent sur la littérature, l'histoire, la géographie, les mathématiques, la géodésie, la fortification et toutes sortes de dessins.
J'allais oublier la théorie : c'est la chose la plus abrutissante qui existe, car il faut la savoir avec la plus scrupuleuse exactitude.
Il y a aussi des cours de gymnase, de danse et de chant. Quant à la pratique, il y a le maniement du fusil de munition. Je t'assure que ([uand j'ai fait mes deux heures consécutives d'exercices, je suis fatigué : j'en ai vu tomber de faiblesse. Que sera-ce en plein hiver?
Je n'ai pas encore été puni, mais ça ne tardera guère. Je vois mes camarades qui grimpent à la salle de police et me disent qu'on n'y est
— Go —
pas mal. C'est un musée : tous les murs ont des inscriptions qui datent de la fondation de l'Ecole : le seul meuble de l'appartement, le taf)ouret, ne se soutient que par respect pour les devises qu'il porte.
Cependant, je tâche d'ajourner le plus possible cette noble connaissance. Somme toute, la vie serait encore bonne s'il n'y avait les anciens. Je ne te donnerai pas le détail des misères qu'ils nous font, l'exposé en serait trop long, car, lorsque nous sommes réunis, ils mettent tout en œuvre pour nous ennuyer.
C'est au dortoir surtout qu'on est tracassé : ils retournent les lits, les font refaire jusqu'à six fois, font une omelette générale de bottes au moment de l'inspection, malheur aux grands pieds ! cachent les fusils sous les lits, font courir en chemise, etc., etc., etc., etc.
II y a sortie pour nous le premier ou le deuxième dimanche de décembre...
... Il paraît que dimanche nous allons faire une promenade militaire fusil et sac au dos, musique en tête. C'est très amusant, mais très fatigant.
Ne mets pas trop de retard à tes réponses, je sens que j'ai besoin d'avoir de fréquentes nouvelles. On peut écrire tous les jours, mais on a surtout le samedi une étude qu'on appelle libre : elle est consacrée aux correspondances et à la lecture, car il faut te dire qu'il y a dans chaque compagnie une bibliothèque assez intéressante où l'on choisit ce qu'on veut.
Figure-toi que nous sommes tous dans la même cour, mais elle est si grande qu'on reste parfois plusieurs jours sans voir les amis : c'est un carré dont le côté est plus long que la place qui e.st devant notre maison. Par mesure contre le choléra, on nous a donné une espèce de sousventrière en flanelle, ce qui n'empêche pas que je suis très enrhumé.
Sur l'adresse de mes lettres, n'oublie pas de mettre élève et ensuite 8*= compagnie.
Saint-Cyr, le 19 octobre i8G5.
Voilà plus de dix minutes que j'ai la plume à la main sans savoir par quoi commencer, tant j'aurais de choses à dire.
D'abord, je me suis présenté seul à l'Ecole, ni B... ni mon oncle •n'ayant pu m'accompagner. J'ai été reçu sans difficulté avec une lettre ; cependant, comme mon correspondant n'a pas pu remplir la formalité pour laquelle on exige sa présence, il suffira d'écrire au général commandant que vous m'autorisez librement à jouir de toutes les sorties que je pourrai obtenir.
J'ai commencé cette lettre hier à huit heures du soir et, quoique six heures sonnent déjà, c'est notre première étude depuis le matin; nous avons fait, à partir dix lever, un tel manège que je n'en puis plus.
Je suis maintenant habillé et armé complètement ; je me dépêtre comme je peux dans tous ces bibelots.
Je ne puis encore vous donner de grands détails; je ne suis pas encore complètement au fait et j'ai mille choses à arranger.
Il n'y a pas à se plaindre de la nourriture ; il n'y a pas variété, mais il y a abondance.
Je vous garantis qu'on ne perd pas de temps ici. Hier, a peine fus-je habillé, que je fus pris et conduit avec ceux rentrés depuis deux ou trois jours à Texercice.
Ce malin, on m'a fait ou plutôt on m'a aidé à faire mon lit. Mais demain, il faut dans l'espace de vingt minutes se lever, s'habiller, cirer ses bottes dessus et dessous, faire son lit, descendre au lavoir, astiquer boutons, sabre, ceinturon, giberne, fusil et être à l'heure précise au port d'armes pour l'inspection. — Je ne sais comment faire. Mais, bast ! les canards l'ont bien passée....
Je ne me suis pas encore ennuyé; je voudrais qu'il eu fût toujours ainsi
Saint-Cyr, samedi, 5 heures du matin.
Tu ne saurais croire le plaisir que me font les lettres du pays. Je les relis au moins quatre fois dans mes moments d'ennui. Car il y a des ennuis ici. Ne te figure pas que la vie soit bien douce : c'est une vraie vie de chien, ej puis, quelque chose de terrible, c'est cette obéissance passive. Tout n'est pas rose, mais enfin il faut y passer.
On avait bien parlé d'un manteau pour l'hiver ; toujours est-il qu'il n'est pas encore apparu. Jusqu'à présent, il n'a pas fait trop froid ; mais il fait mauvais temps et quelquefois la cour ressemble à une vaste mare où il nous faut patauger, les pantalons dans les bottes ; ensuite, il faut se cirer, ça va sans dire.
Le maniement d'armes dure chaque jour deux heures et demie. Il n'est coupé que par deux repos d'un quart d'heure. Pendant ces repos, la musique militaire joue des marches et surtout des danses ; nous réclamons presque toujours le quadrille d'Orphée et, alors, toute la cour s'ébranle et, dans l'enceinte des faisceaux, on organise un quadrille gigantesque. Tu ne peux pas te figurer l'aspect qu'offre ce bal improvisé, c'est à mourir de rire. Le colonel était l;i i'autte jour ; il se tenait les côtes.
A propos du colonel, je te dirai qu'il m'a fait a[)peler pour me demander comment je me trouvais, si la théorie marchait Ition, etc.
... Quoi ciu'en dise M. J..., l'aiguille était bel et bien dans mon pied, puisqu'elle vient d'en sortir. Dimanche dernier, nous étions allés à Versailles en promenade militaire ; en rentrant, je sentis la douleur
de mon pied se réveiller, car, jusqu'alors, je n'éprouvais aucun mal, si ce n'est une démangeaison continuelle, qui m'incommodait peu. Eu me mettant au lit, je sentis quelque chose qui avançait un peu; croyant que c'était un bout de peau, je tirai brusquement et l'aifruille me tomba dans la main. Il s'était formé un petit dépôt; maintenant je suis radicalement guéri.
Je vais tâcher de mettre cette aiguille dans la lettre pour vous la faire voir.
J'ai à te faire une recommandation. Tu m'adressais ta lettre 8^ bataillon. C'est un barbarisme militaire. Chaque régiment n'a que trois bataillons au plus ; l'Ecole entière de Saint-Cyr n'en forme qu'un (Oui vive ? — Premier bataillon de France). Le bataillon est divisé en huit compagnies et c'est à la 8* que j'appartiens. N'oublie pas cela.
Il y a ici des étrangers de partout : quatre ou cinq Persans, trois Kabyles, des Russes, des Polonais. Il y a surtout un Birman, Sug-No ^ presque nègre, qui est mon voisin aux amphithéâtres. Sa conversation est très intéressante, quoiqu'il ne parle pas parfaitement le français ; ces étrangers, qui sont reçus hors de la liste de l'Ecole, sont appelés crocodiles ou, en abrégé, crocos.
Je te dirai qu'au bahut spécial, il y a un argot particulier et qu'on parle toujours ; je te donnerai des phrases quand j'aurai le temps.
... On ne peut nous voir au parloir ici que le dimanche, de onze heures à deux heures; il y a des trains spéciaux à Paris et à Versailles pour ces jours et a ces heures-là, avec réductions de prix...
Saint-Cyr, le 25 octobre i865.
... Nous avons toujours le pain à discrétion et d'assez bonnes rations. Le matin, à déjeuner, nous avons alternativement café et chocolat; mais ces enragés d'anciens nous les font d'abord avaler, de sorte qu'il faut ensuite manger son pain sec, ce qui est très ennuyeux.
Les brimades vont toujours leur train, malgré les sévères mesures du général : dernièrement mon caporal et un aulre ancien de ma compagnie ont été pris en flagrant délit au dortoir ; ils ont passé en conseil de discipline et l'ordre d'hier mentionnait la lettre du ministre de la guerre qui les condamne à deux mois de prison. Ce que je trouve le plus ennuyeux, c'est de ne pas dormir à son aise. Nous montons au dortoir à neuf heures ; il n'est pas possible de fermer l'œil avant onze heures et demie au plus tôt ; le lendemain, il faut être prêt à cinq
1. Il revint en Birmanie, fut nommé, par le roi, chef de la cavalerie (Myen-Woontucn) et périt en 1878 dans une expédition au Munipour. Son pays a été annexé par les Anglais on i885. Lord Didferin y trouva le titre de lord d'Ava.
heures, et il est rare que pendant la nuit on ne soit pas défilé dans l'angle mort. Voilà en quoi cela consiste : un ancien prend un matelas par-dessous et vous retourne sur la paillasse, de sorte qu'on se trouve entre les deux matelas à plat ventre, pendant que les draps et couvertures volent de tous côtés.
Il y aura pour nous une sortie le deuxième dimanche de décembre ; mais il faut des conditions si difficiles à remplir, que je n'espère pas en profiter ; je ne tiens pour certaine que ma sortie du jour de l'an.
... N'ayant pas trouvé mes rasoirs à la rue des Postes, lorsque j'y passai, j'ai écrit pour les redemander et je ne reçois aucune réponse ; c'est très ennuyeux, parce que nous sommes forcés de nous faire raser deux fois par semaine a raison de o fr. 25 c. chaque fois, ce qui fait deux francs par mois. On nous carotte horriblement ici sur tout et il y a une foule de choses à acheter, même pour notre armement et notre tenue, quoiqu'on soit censé nous tout fournir.
Nous avons une discipline de fer, surtout de la part des gradés anciens. Comme l'administration veut autant que possible faire passer les brimades, elle colle les anciens d'une manière impito^^able : ils sont bloqués à la moindre faute et, à leur tour, ils se vengent sur nous. Ainsi dans le dortoir de l'Aima où est la 8^ compagnie et une partie de la 7* compagnie, le lieutenant est entré à onze heures du soir : il a trouvé tous les melons exécutant le pas gymnastique sur place, l'arme sur l'épaule droite, le sac au dos et en chemise ; ce que voyant, il a fait grimper à l'ours quatre anciens et a fait priver de sortie jusqu'au nouvel an tous les anciens de ces deux compagnies.
Mais il faut que je vous quitte pour monter à l'astique
Saint-Cyr, le 9 décembre i865.
11 y a demain une sortie de mois, mais la 8' compagnie en est privée pour brimades ; du reste, peut-être papa n'a-t-il pas écrit au général ; dans ce cas, je n'en aurais pu profiter. Je prie cependant papa de faire cette démarche au plus tôt; c'est indispensable.
On parle d'une inspection du maréchal Canrobert à l'École, et alors il y aurait probablement sortie galette, c'est-à-dire générale, vers la Noël, sans cela je suis cofTré jusqu'au nouvel an. Ce n'est qu'un ennui de plus à la suite d'autres : il faut en passer par là.
Oui, comme je te l'ai déjà dit, la vie n'est pas des plus douces à Saint-Cyr; mais ce qu'il y a surtout de terrible, c'est cette obéissance passive qui vous suit partout, qui ne permet ni hésitation ni murmure. Ecoute un petit exemple : hier nous faisions l'escrime à la baïonnette ; on commanda une double passe et un pointé en prime; un élève d'une autre section se trouvait devant moi de telle façon que je ne pouvais
exécuter le mouvement qu'en lui enfonçant mon arme dans le dos ; naturellement, je suis resté en place. Le lieutenant m'a aperçu et m'a donné quatre jours de consigne pour n'avoir pas exécuté et huit jours à l'autre pour s'être placé devant moi.
Cependant, malgré les mille soucis qui nous entourent, tu ne te figures pas la gaîté des Saint-Cyriens : c'est un peu un assaut de bons mots, de farces, de facéties, etc. ; on rit de tout, on s'amuse de rien. Je t'assure qu'il y a des moments où c'est à se tenir les côtes.
... Comment as-tu pu savoir que je faisais partie du chœur de l'Ecole ? Je ne puis me l'expliquer; j'avais oublié de t'en parler. Donc, je suis le cours de chant, voici comment : on a demandé ceux qui voulaient y aller ; il s'en est présenté un nombre insuffisant. Alors le lieutenant en a pris d'office ; je me suis trouvé parmi ces derniers et je suis très content de suivre ce cours.
On nous enseigne la musique d'après la méthode Chevet; je ne t'expliquerai pas en quoi elle consiste ; sache seulement que les notes sont représentées par des chiffres, de sorte qu'une mesure dans un morceau se réduit à un nombre.
Les élèves jouent une fois par mois des comédies, vaudevilles, opérettes, etc., avec orchestre et chœurs, le tout fourni par nous; il paraît que. c'est très amusant. Nous allons avoir bientôt la première représentation.
Puisque je suis en train de te parler des arts d'agrément, je ne dois pas oublier la danse. Malheureusement, nous n'avons qu'une leçon par semaine ; je dis malheureusement, car on s'en donne à cœur joie. Le maître est un petit vieux si faible, qu'on n'entend ni lui ni son instrument quand il veut faire faire silence. D'abord, on ne danse pas les danses connues ; c'est trop commun. Les Perses nous apprennent les danses orientales, les Arabes les danses kabyles, les Cochinchinois les danses macabres ou malgaches, les petits lions de Paris les danses de Mabile. Je laisse a ton imagination de te figurer le tableau.
Saint-Cyr, le 28 décembre i805.
^'ous me demandez comment il se fait que la 8* compagnie, où je me trouve, soit justement privée de sortie jusqu'au nouvel an. Ecoutez un pou lu suite de ses malheurs. Tous les anciens de celte compagnie sont au piquet jusqu'à nouvel ordre ; de plus, trois caporaux sur huit, deux sergents sur quatre ont été cassés ; bref, le général est furieux et on parle très sérieusement de nous enlever les trois jours de congé que l'on a d'ordinaire au i^"" janvier. J'aurais pourtant besoin de ce congé pour me réparer : il y aura bientôt deux mois et demi que je suis à l'Ecole, sans avoir joui d'un instant de liberté.
Depuis quelque temps, on nous fait prendre des gants pour l'exercice ; sans cela, il serait impossible de tenir son arme. Ce qui m'ennuie le plus ici, ce n'est pas précisément le froid eh lui-même, mais c'est l'humidité. Depuis cinq jours, je n'ai pas vu le soleil ; un brouil- ^ lard épais reste presque toute la journée sur la cour.
Le genre d'études que nous suivons est complètement différent de celles faites précédemment. On fait de tout sans s'appesantir sur rien ; il faut tâcher de suivre quelques idées principales qui ne seront^ développées que l'année prochaine.
On m'avait dit qu'il n'y avait rien à faire à Saint-Gvr ; c'est une erreur complète ; on a toujours sur le dos la théorie et le dessin, deux scies qui ne cessent jamais. Ce qui est vrai, c'est que, pour le reste des études, on ne s'en occupe pas du tout. On prend tout simplement des notes pendant les cours et on laisse dormir le cahier. Je crois réellement que la plupart des dessins qu'on nous donne ne sont que pour occuper, aussi sont-ils d'une longueur désespérante. Il y a de ces plans de campagne si minutieux qu'on s'y abîme la vue.
Chaque dimanche, avant la messe, il y a inspection soit du capitaine, soit des officiers supérieurs. On dit que demain ce sera celle du général ; dans ce cas nous mettrons les plumets ; je suis tout content de planter le mien au haut de mon shako, ce sera la première fois. Si le général avait été content de nous, il aurait donné une sortie galette ; mais, après tout ce qui est arrivé, nous sommes sûrs de ne rien avoir!
Saint-Cyr, le 3i décembre i865.
Nous n'avons que deux jours ; c'est toujours la suite des désordres qui ont eu lieu à l'École, et encore nous estimons-nous bien heureux de ce que nous avons. Aujourd'hui, nous ne sortirons que comme les jours ordinaires; mais lundi soir, nous avons la permission de minuit. C'est demain qu'a lieu le fameux punch des Saint-Cyriens, offert aux melons par les anciens. La 7» compagnie est avec nous chez Véfour. Nous aurons i,5oo fr. ; remarque bien que le punch renferme aussi le dîner, puisque l'invitation est pour une heure ; l'on n'en sort qu'à G. ^ Il est un usage du vieux bahut qui consiste à fêter la Saint-Sylvestre, c'est-k-dire que, ce jour-là, les rôles sont intervertis : ce sont"^les nouveaux qui sont anciens et réciproquement. Cette année, pour tromper les officiers, qui veulent abolir cet usage comme tendant à perpétuer les brimades, on avait avancé la Saint-Sylvestre d'un jour. Tu comprends que nous avons profité de notre royauté éphémère pour embêter nos anciens de la vraie façon. Un malheureux membre de notre promotion a été pris suf le fait et condamné à trente jours de prison ; toute l'Ecole a eu beau protester, rien n'a pu faire lever cette punition.
Saint-Cyr, 6 janvier 1866.
Tu me demandes des nouvelles de notre sortie : nous avons passé deux excellentes journées, surtout pour moi qui sortais pour la première fois. Notre punch a été splendide, surtout ceux de la 8'= et de la 7^, où était le plus grand nombre d'officiers. A l'ouverture, un jeune colonel, sorti des bancs de l'Ecole et de la 8^ compagnie, a prononcé un spqechbien senti et couvert d'applaudissements. Il y avait une foule d'autres officiers supérieurs et de lieutenants. Quand ces messieurs ont été partis, le vrai punch a commencé ; le tableau qu'offraient les salons à 4 heures est impossible à dépeindre. Je te raconterai cela.
II a été bu cent trois bouteilles de Champagne, cinquante-deux de madère, dix-huit de chartreuse et je ne sais combien de bols de punch et de boissons glacées ; il a été fumé six cents londrès, sans compter le tabac ordinaire. Je ne te parle pas de ce qu'on a mangé; c'était excellent, mais très secondaire. Bref, à six heures du soir, chacun avait un petit plumet.
Mais, voici le revers de la médaille. Le soir, en rentrant, nous faisions à la gare un tumulte épouvantable et en chemin de fer de même. En passant à Bellevue, il y en a qui ont fait une scène au chef de gare et aux employés à propos de je ne sais quoi ; tout le monde est descendu en criant contre ces pauvres diables. D'un autre côté, la population de Bellevue, croyant à un accident, en entendant de telles vociférations, est accourue. Il y a eu une nouvelle prise de bec Bref,
l'administration du chemin de fer s'est plainte au général. En même temps, arrivait de Paris une protestation contre le tumulte et le désordre que nous avions produits au Palais-Royal ; tout cela a irrité le général, qui n'était pas déjà trop bien disposé pour nous, et me voilà, comme tout le monde, privé de sortir jusqu'au carnaval, et encore. II a paru un ordre du jour très sévère : le général allait donner tous ses soins à mettre fin à l'esprit de désordre qui, depuis la fondation de l'Ecole, règne chez les Saint-Cyriens, surtout lors ju'ils sont réunis en nombre ; il voulait détruire cet esprit et en user avec la même sévérité que pour les brimades.
Je te prie de remarquer que ce que nous faisons maintenant n'est rien en comparaison de ce qui avait lieu il y a seulement dix ans.
Saint-Cyr, le 14 janvier 18C6.
... Les bals des Tuileries et du ministère de la guerre commencent cette semaine. On y envoie à chacun vingt Saint-Cyriens, mais ce ne sont qu-e des anciens. Je ne puis donc espérer y aller que l'année prochaine.
Depuis plusieurs jours il fait un temps affreux ici; il pleut, il neige, la grande cour est remplie de boue; il y a un vent d'enfer; pour l'exercice on nous fait mettre les pantalons dans les bottes et il faut que ça aille tout de même, mais aussi, les deux heures écoulées, quand on monte poser ses armes, on ne sent ni ses pieds, ni ses mains.
Lundi l'Empereur chassait aux environs de Saint-Cyr, dans la forêt de Saint-Germain, il nous a envoyé deux cents faisans que nous avons avalés à sa santé, il y en avait un par quatre élèves...
Saint-Cyr, le 20 janvier 1866-
... J'ai Ueu de me féliciter d'avoir été reçu cette année ; car, à cause de la réduction de l'armée, on parle de n'admettre l'année prochaine pas plus de cent ti'ente élèves à l'Ecole. Néanmoins, cette nouvelle mesure de réduction est fâcheuse pour nous, puisqu'en sortant d'ici nous serons officiers à la suite jusqu'à nouvelle formation de cadres. Aussi, l'avantage des premiers numéros sera-t-il de pouvoir choisir des régiments en campagne, comme ceux d'Afrique et du Mexique.
Dans quelque temps nous allons commencer les feux et le tir à la cible, je donne toute mon attention a cette partie, car c'est très important et on peut attraper des sorties si on obtient de bons résultats de son arme.
Je ne veux pas encore me faire photographier, parce que le costume de sortie ne ressort pas bien. Il y a un photographe a l'Ecole qui prend les élèves en grande tenue de revues. J'ai devant moi des photographies de nos anciens, je t'assure que ça ne fait pas mal; tu verras, du reste.
Décidément, cette année, Saint-Cyr perd beaucoup de ses prérogatives; aussi, désormais, il n'y aura plus que les soixante premiers élèves anciens qui iront aux bals des Tuileries, ce qui fait que je désespère. Par exception, le fils du maréchal Niel, qui est tout simplement melon comme moi, y est allé mercredi dernier. Mais tu conçois que celui-là n'est pas fils de son père pour rien.
Sainl-Cyr, le 3 février 1866.
... Avant-hier, le maréchal Canrobert, commandant la place de Paris, est venu passer une revue à l'Ecole. Il était accompagné par tout son état-major; tout le personnel de l'Ecole était aussi en grande tenue. La revue a été superbe, tout le monde fanatisait; sa visite étant attendue, ou avait préparé de belles évolutions. Le maréchal a été très
satisfait, il a fait un petit discours charmant : il nous a dit qu'il était caporal dans la 4^ compagnie, il a pris à l'école de bataillon sa place d'autrefois et a rempli ses fonctions de guide de gauche avec un sérieux imperturbable.
C'est dans cette circonstance que j'ai vu pour la première fois notre drapeau ; il est brodé par l'Impéi-atrice et porte de magnifiques inscriptions : « Premier bataillon de France ! — Honneur et gloire ! — Dieu et patrie. — Ils s'instruisent pour vaincre, etc. »
J'allais oublier de vous dire que le maréchal en partant nous a donné une galette pour demain, on ne sait encore si on sortira à 8 heures ou à midi.
Au Carnaval, on aura le dimanche et le mardi gras ; on comptait un peu sur le lundi, mais le général n'est pas encore assez content pour nous accorder cette faveur.
La Vie Parisienne s'amuse quelquefois de notre argot. Une gravure représente le buflfet des Tuileries pendant le bal. Un Saint- Cyrien empoche une terrine de foie gras, l'Impératrice accourant lui demande ce qu'il fait. Voici la réponse en argot de l'École : « Je défile, Madame, un rabiot de cornard pour un de mes cos que la pièce grasse a fait grimper à l'ours pour un mini en pendu. » Ce qui veut dire : J'emporte un supplément de pâté pour un de mes camarades que le directeur des études a mis à la salle de police pour une mauvaise note en physique.
Saint-Cyr, lo février i866.
Ce soir samedi nous avons une soirée musicale et théâtrale ; je t'ai déjà parlé de ces petites séances. Chaque élève peut envoyer des cartes d'invitation, j'en ai envoyé à Paris, mais je crois bien que personne ne viendra ; ce n'est guère commode. On a décoré la salle des jeux ; elle est pavoisée de drapeaux, de trophées, de faisceaux de lances et d'épées,
, Les brimades ont un peu diminué, mais nous sommes loin de jouir d'une paix parfaite, de temps en temps le système ' recommence avec violence.
Saint-Cyr, 26 février 186G.
... Depuis deux jours nous avons commencé les feux ; depuis quatre mois que j'ai le fusil, je trouvais ridicule de ne l'avoir que pour le faire sauter d'un bras à l'autre, maintenant je suis content. Nous avons brûlé chacun dix cartouches ; il y a quatre cents fantassins, total : huit