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I. Bon zig, bon garçon, d'où : dignité

Les brimades diminuent sensiblement : certaines compagnies ont leur cent-treize, c'est-h-dire que les recrues sont admises sur pied d'égalité avec les anciens, sauf quelques petites restrictions. Nous ne l'avons pas encore dans ma compagnie, mais j'espère que ce sera avant quinze jours.

Saint-Cyr, ."î mai 1866,

... Demain il y a, dit-on, promenade libre, c'est-k-dire sortie générale de I heure à 7, j'irai voir les grandes eaux de Versailles qui commencent la saison.

... Ici on recueille avec avidité tous les bruits de guerre entre l'Autriche, la Prusse et l'Italie. Naturellement, dans une école militaire tout le monde désire l'intervention armée de la France, et même, s'il faut, une guerre européenne. Attendons les événements.

19 mai 1866.

Nous sommes maintenant à ce qu'on appelle le service d'été, c'està-dire que les heures des travaux ont été changées, eu égard à la chaleur. On va à l'exercice à 5 heures du matin, de sorte que, de 8 heures au coucher, on n'a pas à toucher ses armes. L'avantage du service d'été, c'est que nos récréations ne sont plus bornées à la cour Wagram ; on va au Petit-Bois, sorte de parc rempli de massifs de verdure dont l'ombrage, tout en offrant un abri, rappelle un peu la campagne '.

Nous avons actuellement le cent-treize, de sorte que nous sommes assez heureux et que le printemps m'a toujours été plus agréable que l'hiver...

Saint-Cyr, 7 juiil(;t 1866.

... Notre sortie est fixée au i4 août, c'est un peu tard, mais enfin il faut prendre ce qu'on nous donne.

L'inspection générale de la cavalerie a commencé jeudi ; elle est faite par le général de Goyon, celui qui commandait à Rome. La nôtre commence lundi avec le général de Martimprcy.

Il est possible que nous sortions demain à l'occasion des affaires qui se passent en ce moment en Italie.

... Dimanche dernier nous sommes partis à 5 heures du matin pour aller camper à Satory. On y a fait le café ; je vous laisse à penser s'il

1. C'est dans ce petit bois que les jeunes filles de Saint-Cyr allaient rêver du temps de M™» de Maintenon,

était très bon, mais enfin il a été déclaré excellent à l'unanimité. Il ne fallait pas décourager nos camarades cuisiniers qui attisaient le feu sous une pluie battante pendant que nous nous abritions autant que possible sous la tente.

Le commandant, nous voyant crottés et ruisselants d'eau comme de vieux troupiers revenant de canpagne, nous fit défiler dans Versailles.

C'était magnifique, mais très fatigant, car, outre le sac, nous portions les effets de campement : chacun une partie de tente, des piquets et un ustensile de cuisine.

Saint-Cyr, 19 juillet.

Je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je préparais mon examen de théorie que j'ai passé ce matin avec assez de succès; les travaux de l'inspection générale sont suspendus pour la facilité des examens ; il ne reste plus à passer que la partie scientifique où je ne serai peut-être pas trop brillant.

Rien de changé pour la sortie. Je suis bien heureux en voyant le terme approcher, je crois que les Saint-Cyriens ne volent pas les deux mois de congé que leur octroie le ministre de la guerre. La vie est réellement insoutenable avec ces atroces chaleurs : jn est en mouvement toute la journée et par conséquent aussi en nage. Nous avons eu 3G° de chaleur dans la cour Wagram.

Saint-Cyr, 2 août 18G6.

... Rien n'est changé pour la sortie : c'est toujours le i4...

... Me voici, comme on dit à l'Ecole, pékin d'examens, c'est-k-dire que j'ai passé tous mes examens. Je n'ai absolument rien, mais rien à faire, on passe successivement par lettre alphabétique dans les compagnies tirées au sort. Les Hntcs et les cahiers sont enlevés a mesure qu'on a fini : on n'a donc, durant l'étude, qu'à lire, causer ou jouer. L'autorité e.st obligée de fermer les yeux, ceux ,qui veulent travailler vont.se réfugier dans un coin. C'est la un vice à l'Ecole. Les Polytechniciens s'en vont individuellement; on nous fait rester paxce que, le dernier jour, il y a devant le général inspecteur la revue d'honneur, le carrousel et le steeple.

Saint-Cyr, 10 octobre 1866.

J'ai reçu ma boîte à compas en même temps que votre dernière lettre : elle me sera d'une assez grande utilité.

11 fait un bien mauvais temps ces jours-ci. Nous sommes obligés de patauger dans la cour et de faire l'exercice sous la pluie.

Il est probable que nous aurons cette année trois jours de permission au nouvel an, c'est du moins ce qu'a dit le général, pourvu, toutefois, qu'on continue à se tenir tranquille (en brimades, bien entendu). Le fait est qu'il a pris des mesures d'une sévérité telle pour les faire cesser, qu'on ne s'y frotte guère, mais il suffît que quelqu'un se fasse pincer et le congé tombe dans l'eau. On ne peut donc y trop compter.

Jusqu'à ce jour, on nous avait fait passer dans l'instruction tout ce qui a rapport à la charge et aux feux, et voila qu'on nous fait reprendre ! Je ne sais si on a laissé le fusil Cliassepot de côté pour en employer un autre; pourtant, ce matin, au cours d'artillerie, nous avons étudié en détail le fusil à aiguille'... ,

Saint-Cyr, 3 novembre i866.

Il nous arrive une bonne fortune inespérée. Les sorties commenceront ce mois-ci.

Le général persiste dans ses idées de vouloir abolir les brimades ; nous sommes menés avec la plus grande sévérité : des sergents de l'armée couchent dans les dortoirs pour la police. J'ai bien manqué attraper quinze jours de prison, moi et les quatre voisins du lit du sergent qu'on avait plongé par la fenêtre (le lit et non le sergent), heureusement que j'étais le plus éloigné des cinq et on s'est contenté d'en punir quatre.

... Nous avons, sans exagérer, dix fois plus de travail, comme anciens, que l'année dernière. Je suis obligé de t'écrire cette lettre pendant la récréation de midi.

On va nous donner bientôt le fusil Ghassepot, car on nous fait passer dans les exercices tout ce qui a rapport à la charge et aux feux...

Saint-Cyr, 17 novembre 1866.

Je t'avais écrit, il y a quinze joui's, que je sortirais le lendemain, il n'en fut rien. Je fus consigné le matin pour une bêtise. Mais, en revanche, il me tomba huit jours après une galette du ciel: le Prince

I. C'est en effet en 18O6 que le fusil Chassepot fut donné aux Saint-Cyriens. La promotion de Vénétie a donc fait en i865 l'exercice avec le fusil à piston et en 1866 avec le fusil à aiguille.

Impérial vint passer une revue à Saint-Cyr et nous donna sortie générale. Il était venu seul en voiture ; nos cavaliers lui servirent d'escorte jusqu'à Versailles. Il eut en partant un caprice d'enfant de son âge : il voulut voir si les cavaliers pourraient suivre les quatre chevaux de sa voiture. On partit donc à fond de train et on ne mit que neuf minutes pour faire les cinq kilomètres de Saint-Cyr à Versailles.

Nous préparons à nos melons un punch magnifique pour le jour de l'an.

Saint-Cyr, i'"' décembre 1866.

Jë'ne sortirai probablement plus d'ici au mois de janvier : la 7*.et la 8"^ compagnie sont consignées jusqu'à nouvel ordre, pour avoir engueulé (c'est la vraie expression) l'adjudant qui a fait punir B

Depuis quelques jours il fait un temps assez gênant, mais je n'en souffre guère qu'à l'exercice ou au piquet.

Je t'avoue que je ne sais trop que te dire : je suis abruti d'avoir

dessiné toute la matinée.

Ici rien de nouveau: toujours un système infernal et des punitions de tous les côtés. Le général -«st quasi fou.

Nous allons avoir bientôt les fameux fusils à aiguille. J'ai entendu un de mes camarades affirmant qu'il était projet de nous nommer au mois de mars à cause de la guerre de plus en plus imminente. Je n'en crois rien : ce serait une trop grande chance.

Saint-Cyr, 3i décembre 186G.

J'étais commissaire du concert que nous avons donné samedi soir, et nous sommes restés toute la journée à faire arranger la salle et à préparer les décors

Nous n'aurons pas de congé, c'est-à-dire que nous ne découcherons pas, mais on multiplie nos sorties vers cette époque, nous en avons cinq, du 25 au 9.

Notre général est heureusement changé : -il va partir bientôt, ainsi que mon capitaine. Nous allons avoir M. de Gondrecourt, ex-colonel aux chasseurs de la Garde '

1. Hcnri-Ange-Aristide de Gondrecourt, général de division le 2G décembre 1872, inspecteur général de cavalerie; retraité en 1876. Il succédait au général de L'Abadie d'Ajdren.

M. de Gondrecourt a écrit de nombreux romans un peu oubliés de nos jours.

Saint-Gyr, 12 janvier 18O7.

Tu me demandes des nouvelles de notre punch : il a été aussi brillant que possible. Nous avions un grand nombre d'officiers : ils arrivaient là en grand uniforme au sortir des Tuileries... J'étais commissaire, il m'a fallu rester là une grande partie de la journée

Notre général part le 20 du courant, mon capitaine est déjà parti ; il est remplacé par un jeune homme de trente ans, décoré, qui a l'air très gentil'. Nous l'avons vu hier pour la première fois

Saint-Cyr, 27 janvier 1867.

... Il s'est passé depuis huit jours les plus grands changements à l'Ecole : notre nouveau général a tout bouleversé, mais au grand contentement de tous les élèves. Outre une foule de modifications intérieures, dont je ne vous parlerai pas, il s'est efforcé de faire revivre les traditions de la vieille école, du vieux bahut. La brimade est à l'ordre du jour, mais la brimade « fine et spirituelle ayant pour but de dégourdir les melons et de leur apprendre à obéir ».

Un poste est établi à l'entrée de l'Ecole, il y a trois sentinelles; la faction est de trois heures par jour, divisée de cette façon :

Deux heures d'abord, puis un grand repos et une heure ensuite. C'est assez fatigant, mais le tour ne revient, pour chacun de nous, pas trop souvent. Le poste est fermé toute la nuit ; les cavaliers prennent la garde tous les cinq jours, vu leur petit nombre.

Chaque jour un élève remplit auprès du général les fonctions d'aide de camp, il sort avec lui à cheval ou en voiture et fait son courrier.

Les cavaliers, qui avaient en sortie la même tenue que les fantassins, sortent maintenant avec le grand sabre.

De plus, le général nous promet une surprise pour un de ces jours. On attend avec impatience.

Comme je dois tirer au sort cette année, je pense que vous auriez à me demander un certificat de présence sous les drapeaux. Je vous enverrai cette pièce, vous n'oublierez pas de me dire mon numéro. Il serait heureux que je portasse un des trente, j'exempterais ainsi quelque pauvre diable du pays.

I. Ce jeune homme était le capitaine Boulanger, devenu plus tard le fameux général Boulanger.

Saint-Cyr, le 9 février 18O7.

...Quoique nous soyons enchantés du général de Gondrecourt, 11 y a un côté qui cloche, à mon avis : il n'est pas partisan des sorties, il nous en a déjà rogné quelques-unes et je crains bien qu'à Pâques je ne puisse aller vous voir

J'ai monté ma première garde mardi par une pluie battante : néanmoins, j'avoue que j'étais fier des consignes que j'avais à faire exécuter et que je le faisais en conscience.

Saint-Cyr, 28 février 1867.

...Demain personne ne sortira, le général veut nous faire faire une longue promenade qu'il conduira lui-même avec l'état-major de l'Ecole. Il nous a annoncé que, pendant l'été, il nous mènerait aux grandes revues de Paris et de Longchamps qui auront lieu a l'occasion de l'Exposition. A cette époque, je tâcherai de sortir le plus souvent possible.

Nous commençons à préparer un concert à la mi-carême.

Saint-Cyr, le 9 mars 1867.

...Un triste événement vient d'arriver à l'Ecole: il nous a bien attristés. Un jeune Polonais ' vient de mourir des suites de nombreuses blessures reçues à la dernière insurrection. Le général lui a fait rendre les honneurs funèbres d'un officier mort au feu et a prononcé sur sa tombe un discours qui nous a bien émus. Tu n'as pas une idée de la tristesse d'un enterrement militaire : un cercueil décoré des vêtements du mort, des drapeaux mi-partie noirs et blancs, des tambours voilés au son sourd, ces feux qu'on exécute sur la tombe. Tout est funèbre et lugubre. Nous allons lui faire élever un monument digne de lui. Bien des héros méritent moins ce nom f{ae lui : à seize ans, il avait quatre blessures dont deux à la figure : il fut fait prisonnier, s'échappa, prit de nouveau les armes et reçut une balle dans la cuisse, qui vient de causer sa mort à vingt et un ans.

L'autre jour, par la maladresse d'un de mes camarades, j'ai reçu un coup de pied de cheval au manège. Je suis à l'infirmerie, mais j'espère qu'un peu de repos me guérira promptement. Ne vous inquiétez pas,

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