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Les Dadas, ou les Effets de la trahison

Montaigne, dans ses immortels Essais, assure que l’homme éprouve, dans le cours de sa vie, trois bonheurs physiques suprêmes auprès desquels tous les autres ne sont que très-secondaires. 11 place le premier chez l’enfance et dit que pour elle rien n’égale le plaisir qu’elle trouve à remuer ses jambes qu’elle met en mouvementé tout propos.

Or, tout le monde, en se rappelant son jeune âge, sait qu’un des exercices favoris de l’enfant c’est de courir des heures entières

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à cheval sur un bâton. Ce passe-temps incomparable, l’enfant, dans son langage naïf, le nomme un dada.

Par extension, ce mot de dada a été appliqué à toutes les manies innocentes qu a une époque plus avancée de la vie, l’homme éprouve pour certains objets, à toutes ces préoccupations exclusives qui ont le privilège d’occuper l’esprit, même dans les moments où tant de circonstances devraient le tourner vers d’autres points. Un bibliophile cherche des bouquins pendant qu’il n’a pas de quoi dîner; un archéologue s’en va découvrir des pots cassés, tandis qu’une commission, rassemblée sur sa demande, attend qu’il la vienne présider; celui-ci ouvre ses fenêtres pour rafraîchir des parchemins, oubliant qu’on patine sur le fleuve; celui-là place un bahut vermoulu près d’une causeuse en satin; un autre, en face de jeunes gens à la mode, chante le bonheur du

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vieux temps. Autant de dadas à mettre sur le catalogue.

Ainsi que le litre l’indique, ce sont aussi des dadas qui ont fourni le sujet de ce livre. Mais, contrairement à ce qui arrive souvent, le beau côté des manies que l’auteur a décrites, l’emporte de beaucoup sur le côté ridicule.

Un pasteur allemand s’est pris d’un bel amour pour les insectes et les papillons.

Ses jambes qui faiblissent et son ventre qui grossit, ne lui permettent point d’aller luimême à la recherche des sujets ; et il est probable que ses collections ne seraient guère en état de rendre jaloux les naturalistes, s’il ne trouvait un puissant secours dans la personne de trois gamins de village, dont la découverte est une des meilleures bizarreries que l’on puisse imaginer. L’auteur a créé tout exprès pour le besoin du pasteur, trois enfants dont l’organisation

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différente satisfait à des nécessités particulières. Le premier, toujours le nez en l’air, comme pour regarder les étoiles, ne permet à aucun papillon, à aucun insecte de voltiger au-dessus de sa tête sans qu’aussitôt il l’aperçoive, le poursuive et l’atteigne ; le second a le globe de l’œil construit de telle façon qu’il ne peut voir qu’en droite ligne, et son regard cherche à l’horizon tout ce qui a l’habitude de ne pas trop s’élever; le troisième, doué d’une tète forte sur un corps débile, est toujours penché vers la terre, et tout ce qui rampe ou se meut sur le sol devient forcément sa proie. Aussi le pasleur a-t-il les plus riches collections du pays, quoiqu’il lise assidûment son bréviaire, et qu’il ne passe pas un seul jour sans chercher dans la Bible le sujet de nouveaux sermons, ou des préceptes dignes d’augmenter sa piété et d’enseigner la sagesse à ses chers paroissiens. 11 est bon d u-

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jouter que les dadas eux-mêmes sont pour le pasteur une occasion sans cesse renaissante de s’élever vers Dieu et de lui rendre hommage dans tous les êtres créés.

Près du pasteur habite une sœur d’un certain âge, excellente mère de famille, qui rêve sans cesse un bon établissement pour ses filles, et pour son fils, soldat dans l’armée prussienne, le confortable après la guerre.

Le dada de cette bonne femme, c’est la toile de ménage. Filer et blanchir des toiles pour fournir à trois générations; préparer à ses filles nappes, serviettes et draps de lit, à son fils des chemises comme n’en porte pas son colonel: telle est l’unique préoccupation de cette ménagère, qui s’éveille la nuit en sursaut, rêvant qu’on lui vole ses toiles, et passe le jour à les cacher. Et que de péripétiesà propos de ces toiles! On ferait plusieurs drames avec la moitié des dangers qui lesmenacentetdessurprisesqu’ellescausent.

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L’auteur a fait grâce aux filles de toute espèce de dadas ; mais le fils pendant qu’il fait la guerre songe beaucoup moins à gagner des grades, qu’à prendre à l’ennemi quelque magnifique cheval. L’événement le sert à souhait. Dans une poursuite vigoureuse, il s’empare de deux chevaux hongrois, et il n’a de repos que lorsqu’un congé de trois jours lui permet de les conduire à son oncle. Pauvre malheureux oncle! il faut voir ce pasteur pieux et paisible, cet entomologiste renommé, obligé de laisser les mites dévorer les papillons dont sa boîte à perruque est pleine, pour aller courir les champs à califourchon, de peur que, faute d’exercice, les chevaux ne tombent malades !

Mais voici un haut personnage qui apparaît. Le grand Frédéric a aussi son dada; il en a même deux au lieu d’un. 11 aime à soigner lui-même ses levrettes, à leur donner à manger dans un plat d’argent, ac-

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croupi sur un tapis, et serait mal venu l’ambassadeur qui voudrait passer avant ses chiens. Il est ordinaire que parmi les courtisans ou les ministres, les rois distinguent un homme entre tous dont ils font presque leur ami; Frédéric, c’est parmi ses chiens qu’il choisit, et le préféré a une voiture et des domestiques à ses ordres.

Quand il voyage, on doit lui tenir compagnie, et c’est le secrétaire particulier du . roi ou le premier chambellan qui s’assoit dans sa voiture; on doit laisser au chien la place d'honneur et se mettre non à coté, mais en face de lui. Un autre dada de Frédéric, c’est de jouer au courage et au mépris des dangers; tandis que, si l’on en croit . les mémoires secrets, tous ces livres qui peignent les grands personnages en déshabillé, on trouve que ce n’était pas précisément par là que brillait le roi de Prusse.

Toutefois l’écrivain a mis une grande ré fc

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serve dans l’exposé de ce travers, car il est Allemand, et comme tel il n’a pas voulu trop affaiblir Inclut dont rayonne un des plus grands hommes des temps modernes. Néanmoins, le cri de la vérité s’esl fait jour dans cette âme consciencieuse, et pour des yeux clairvoyants le dada est vraiment acquis.

Autour de tous ces dadas, et pour rehausser encore les innombrables leçons de morale dont le livre est semé, l’auteur a introduit un fait principal, la trahison d’un seigneur que Frédéric avait comblé de bienfaits. C’est par là que Nieritz justifie le soustitre de son livre : les e/fèts de la trahison.

Tel est en substance le fond de ce volume. Quant à la forme heureuse dont l’auteur l’a revêtu, la lecture de l’ouvrage .

peut seule en donner une idée.

ou

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