CHAPITRE PREMIER
lie» Dada».
Un prêtre doit être le pasteur, c’est-à-dire le berger de sa commune. Tel était, dans le véritable sens du mot, le desservant du village de Schœnbrunn en Silésie, M. Christian-Gottlieb Gerlach. Petits et grands, tout le monde dans la commune, était d’accord à ce sujet, et chacun portait la plus grande affection à son pasteur. Mais justement M. Gerlach vivait dans un
temps où les hommes et particulièrement les . chrétiens paraissaient avoir oublié tout à fait le premier jfrécepte de Dieu : Aimez-vous les uns les autres. La terre était devenue une vallée de douleurs. Déjà depuis cinq grandes années les peuples combattaient pour la possession d’un coin de terre qui, dans l’immense création de Dieu, n’est que l’espace d’un grain de sable. Ce petit morceau de terre s’appelait la Silésie ; et cette guerre si longue, si sanglante, a reçu, depuis lors, le nom de guerre de sept ans ! Un septénaire réellement désastreux! Comme les hommes bons et paisibles ne pouvaient trouver de plaisir à imiter les actes sanguinaires de leurs semblables et qu’ils ne pouvaient se résoudre à guerroyer comme eux, ils cherchaient dans d’autres affections une compensation à la tranquillité dont ils étaient privés. De là vient que, pendant la guerre de sept ans, il s’est trouvé un grand nombre de personnes trèspieuses, qui, privées de tous les biens terrestres, plaçaient alors leur plaisir dans le ciel et dans le Créateur ! De ce nombre était M. Ger-
lach; et bien qu’il trouvât un adoucissement à ses maux dans les consolations célestes, la terre lui en offrait aussi quelquefois, comme nos lecteurs le verront tout à l’heure.
Par une matinée du mois de juin de l’année 1760, M. le pasteur Gerlach se trouvait dans ce qu’il appelait son cabinet, petite pièce basse, éclairée par une seule fenêtre, et pourvue d’un ameublement des plus simples. Un pan de mur était recouvert par un corps de bibliothèque , qui renfermait les livres du pasteur; aux autres parois de la chambre étaient adossées des espèces d’armoires en carton de différentes grandeurs, ainsi que des boîtes, qui reposaient sur des planches retenues à la muraille par des clous. Sur une vieille table, toute vermoulue et qui remplissait la moitié de la chambre, on voyait des pots de fleurs vides, des coupes en bois, percées de trous, des boites, et un vase plus grand dont les côtés étaient composés de morceaux de verre à vitre, retenus les uns aux autres par des bandes de papier. A cette table était assis le pasteur, en négligé ; il était occupé
à distribuer, dans les divers vases, une quantité de feuilles d’arbres et de plantes pour la nourriture de ses prisonniers. En même temps il se tenait à lui-même ce langage :
Qui pourrait mettre en doute que notre roi Frédéric est un grand roi, dont la renommée s’étend dans le monde, et dont le nom ira aux siècles futurs? Cependant le héros et le conquérant ne peut acquérir le nom de Grand, qu’en sacrifiant des milliers d’hommes à ses succès sanglants. La couronne civique n’est-elle pas préférable an laurier trempé de sang? faut-il donc une origine illustre pour obtenir dans le monde un nom célèbre et vénéré ?
Ce que je dis là est bien fou et bien téméraire; et cependant, ô grand Linné, comme la mienne, ta naissance fut obscure, et de pauvre garçon cordonnier que tu étais, tu t’es élevé jusqu’à devenir un naturaliste célèbre dans le monde entier. Semblable au papillon qui brise sa coque sans éclat, et qui s’élève alors dans les airs, comme une émeraude ailée, d’une beauté sans pareille, tu as jeté au loin le ta-
blicr de cuir grossier, le tire-pied et la poix, et tu t’es conquis un nom, qui restera immortel et vénéré de la postérité, aussi longtemps que la terre continuera à porter des plantes et des fruits.
A la fin de ce discoure, qui peu à peu avait pris l’accent d’un sermon prononcé à haute voix, Gerlach avait entendu à la porte de sa chambre, des coups répétés. La porte s’ouvrit, et il vit entrer trois jeunes paysans, qui méritent une courte description.
Kilian Winkler, le plus âgé, qui pouvait avoir treize ans, était un garçon élancé, perché sur de longues jambes, avec un visage ouvert, presque toujours souriant, avec des yeux bleus et des cheveux d’un blond cendré. Presque toujours le nez en l’air et les yeux au ciel, il s’exposait à des chutes fréquentes; mais d’autre part il était bien plus à même de découvrir ce qui se trouvait au-dessus de la surface de la terre.
Leberecht Rappert, jeune garçon de douze ans, était l’opposé du précédent. Petit, maigre,
déhile, il avait une tête énorme, qui retombait sur sa poitrine, comme par reflet de son poids; cela lui donnait l’air de chercher continuellement à terre.
Fritz. Gandermann, d’une année plus jeune encore que Leberecht, était d’une stature ramassée, large des épaules, et robuste. Sous ses cheveux foncés étincelaient des yeux plus noirs que le jais , dont les regards perçants embrassaient rapidement tout ce qui se trouvait dans leur horizon. Aussi cela seul lui échappait, qui était au-dessus de lui, ou qui rampait dans la poussière.
Suivant les qualités respectives qu’ils possédaient, ces trois garçons apportaient chacun au pasteur les résultats de leurs recherches. Le vieux chapeau de feutre de Kilian était tout épinglé des papillons qu’il avait attrapés ; Leberecht embrassait dans ses mains des scarabées rampant par terre; et Fritz portait une boîte qui contenait des chenilles , des chrysalides et d’autres insectes.
Les trois garçons firent la révérence au pas-
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teur en grattant le sol en arrière avec leur pied droit, et lui souhaitèrent le bonjour.
Alors Fritz commença :
— Très-honoré maître, nous vous apportons de nouveau toute sorte de bêtes, des chenilles lisses et d’autres qui sont toutes hérissées, des scarabées grands et petits , et d’autres vilenies dégoûtantes.
— Des bêtes ! des vilenies dégoûtantes !
s'écria le pasteur en secouant la tête. Le Seigneur te pardonnera ce blasphème, mon lils, ce blasphème que ton ignorance seule te fait prononcer. Ou bien peut-être crois-tu, comme les Israélites autrefois, que le diable est le créateur des insectes, des mouches, des bourdons et des autres petits animaux, parce qu’ils piquent ou qu’ils mordent? Je vous le dis, enfants, le somptueux roi Salomon, dans toute sa magnificence, n’était pas aussi richement vêtu que le papillon qui doit un jour sortir de cette chenille verte. Attendez un instant, jeunesse.
Gerlach prit sur une planche une boîte ronde, et l’ouvrit avec précaution. Le fond, de
même que les côtés de la boite, étaient entièrement couverts de papillons étendus : une épingle très-fine leur traversait le corps et les fixait à de petits morceaux de liège collés à cet effet. Cette boîte, à proprement parler, ne devait servir qu’à renfermer la perruque poudrée du pasteur, dont on ne voyait pas la moindre trace, tant il y avait de papillons qui la recouvraient. Le pasteur choisit l’un d’eux connu sous le nom de queue d’hirondelle, et le plaçant sous un microscope, il le fit voir aux enfants.
— Qu’apercevez-vous? leur demanda M. Gerlach d’un air triomphant.
— O prodige, lui répondit Kilian, c’est vraiment magnifique : on dirait partout de belles plumes de paon, qui sont placées l’une sur l’autre avec autant d’ordre que les ardoises sur notre église, ou les écailles sur une carpe.
Tiens, Fritz, regarde aussi à ton tour par le petit verre.
— Cela est vrai , dit le pasteur , notre roi possède de beaux tapis dans ses palais à Berlin
et à Potsdam, des tapis qui sont tissés avec les ailes aux couleurs éclatantes d’oiseaux qui vivent dans les Indes ; mais leurs beaux dessins ne sauraient se comparer à ces ailes de papillons.
Pendant que Fritz regardait ce prodige de la nature, Leberecht boucha son petit nez camard, et, s’éloignant avec répugnance, il dit d'une voix creuse :
— Pouah! les voleurs de petit-lait ( 1 ) sentent joliment mauvais!
— Ce 11e sont pas les papillons, mon garçon, lui répondit Gerlach, mais de petits morceaux de camphre que j’ai placés dans ma boîte à perruque, pour éloigner les vers et les miles. Car le monde est ainsi fait, qu’on y guerroie sans relâché, depuis les hommes jusqu’au vermisseau le plus petit. Mais les vers ne s’en prennent qu’aux morts, tandis que les hommes font la guerre aux vivants et à notre propriété. Ah ! Dieu ! mes enfants, si seulement la guerre
(I) C’esllenom d’une espèce de papillons qui fréquentent les bergeries.
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actuelle ne coûtait pas si cher aux sujets de Sa Majesté, alors je ne rue verrais pas obligé de me servir de ma boite à perruque pour mettre mes papillons, alors je pourrais me procurer des cadres vitrés convenables, et orner mes murailles des œuvres admirables du Créateur.
Déjà six ans de guerre, et pas encore la perspective d’une fin prochaine! Hélas, combien le cœur de tous les sujets soupire après la paix !
— Notre très-gracieux baron , interrompit Fritz, à ce que dil mon père, n’a pas besoin d’aller faire la guerre, car il a reçu du roi une lettre de dispense.
— À qui a quelque chose, on donne encore, répondit Gerlacli, et à qui n’a rien, on prend néanmoins ce qu’il pense avoir.
— Mais, monsieur le pasteur, avança Kilian, pourquoi donc avez-vous embroché et conservé ces horribles scarabées, qui cependant ne sont pas aussi élégants que les papillons.
— Le Seigneur est grand même dans les plus petites choses, répondit Gerlach, en prenant une mouche dans une autre boîte, et la
LKS DADAS.
plaçant sous le microscope. Regardez, jeunesse, et admirez. Quel empereur ou quel roi oserait se vanter de pouvoir regarder hors de son palais, à travers douze mille carreaux de glaces, comme cette mouche si peu considérée? Ses deux yeux renferment cependant autant de facettes que cela. Considérez encore la texture merveilleuse de l’aile, ses couleurs, semblables à l’arc-en-ciel, son éclat! La puce si dédaignée est elle-même une œuvre admirable du Créateur. Qu’avez-vous à rire et à secouer la tête, jeunesse? Si tu avais, mon cher Kilian, dans tes longues jambes, la force musculaire de cette puce, d’un seul bond tu franchirais le tilleul le plus élevé du village, que dis-je; tu sauterais par-dessus le château, y compris ses hautes tours. Admettez que la puce en sautant s’élève à 53 fois sa hauteur, et vous aurez, en appliquant la même mesure à l’homme, 1 50 aunes, tandis que nous sommes à peine en état de sauter aussi loin que nous sommes longs;
— Oh! mon Dieu, s’écria Fritz dans un transport d’admiration^ que cela serait donc
agréable ! comme je me moquerais alors de notre garde champêtre, quand il courrait après moi avec son gros gourdin! et quand M. le maître d’école me poursuit avec sa férule, lioup ! je serais déjà au-dessus de lui et au-dessus du bâtiment de l’école! Oh! je voudrais bien avoir à l’instant des jambes de puce!
— Tiens! qu’ est-ce qui court donc si vite dans la boîte? demanda Leberecht. Cela ressemble à un petit point jaunâtre, et néanmoins c’est animé.
Un énorme bloc de rocher, ce n’était que le doigt du pasteur, s’abaissa aussitôt sur le petit point qui courait, et l’écrasa aussi facilement que l’éléphant écrase la souris. A cette occasion M. Gerlach leur tint le discours suivant :
— Bien que ce ciron , presque invisible , soit un ennemi mortel de mes chers insectes, il n’en est pas moins, pour cela, une œuvre admirable du Seigneur. Qu’elles sont petites ces jambes qui courent avec tant de rapidité!
Quelle structure admirable dans cette bouche, et ces dents qui, malgré leur petitesse, rongent