I.ES DADAS
baron était devenu tout à coup si poli. Certainement, pensa-t-il, il cache quelque mauvaise intention. Quand le renard prêche ayez l’œil aux poules.
— A votre neveu? dit Cappel en souriant; mais savez-vous s’il est seulement encore en vie? Un hussard prussien n’est jamais sûr de vivre deux heures de suite : car malheur au lièvre qui a beaucoup de chiens à ses trousses.
— Est-ce parce qu'il est Prussien? fit Gerlach blessé. Il me semble pourtant que nos gens se sont bien tenus jusqu’à présent et ont repoussé les ennemis avec succès. D’ailleurs, mon neveu est entre les mains de Dieu.
— Ce sera bientôt fini, reprit Cappel ironiquement. Le roi de Prusse, avec toute son armée, est entouré, à Bunzehvitz, par les armées russes et autrichiennes, trois fois plus fortes que la sienne; et s’il ne se rend pas, son armée mourra de faim ou sera taillée en pièces. Encore quelque temps et la Silésie, ainsi que toute la Prusse, sera autrichienne. Alors les hussards hongrois pourront venir redemander
COMPLICATION
leurs chevaux. Vingt-cinq louis que je vous offre pour les deux chevaux sont plus faciles à cacher; vous en conviendrez vous-mème.
— Je vois plus que je ne voudrais, répondit Gerlach. Je vois que vous avez rompu votre serment de sujet, et que vous êtes déjà pour l’Autriche. Ensuite je vois que vous voulez me tromper en m’olîrant quelques misérables louis pour les chevaux, et en prétendant que ce serait mon avantage et votre désavantage; car l’acheteur serait tout aussi bien que moi forcé de rendre les chevaux si l’ennemi devait remporter la victoire, ce que Dieu empêchera, je l’espère. Aussi longtemps que sa Providence gouvernera le monde et que le roi vivra, la Prusse ne sera pas aux Impériaux.
— Hé! répliqua Cappel, il n’est pas nécessaire qu’il soit mort; s’il était fait prisonnier, par exemple ?
— Avant que cela n’arrive, répondit Gerlach, tous les soldats prussiens seront morts ou faits prisonniers. Mais la main de Dieu est plus puissante que tout cela. Elle protège notre roi d’une
LKS DADAS.
manière visible ; elle protégera aussi mon neveu.
— Croyez-vous donc, monsieur le pasteur, dit Cappel , que la main de Dieu ne s’est pas également étendue sur les milliers d’hommes qui ont été tués et faits prisonniers? Un boulet de canon ne s’inquiète guère si celui qu’il rencontre est le fds d’un villageois ou un roi.
D’ailleurs, on a fait prisonniers des rois qui étaient défendus par des armées beaucoup plus nombreuses que celle-ci. Mais je m’écarte de la question. Refusez-vous de me laisser les chevaux pour trente louis?
— Je ne les laisserais même pas pour le double, lui répondit le pasteur fermement.
Le veneur s’éloigna en grommelant.
Quelques jours après, l'intendant du baron vint olfrir trente-cinq louis des chevaux; mais il reçut aussi une réponse négative.
Un soir, Kilian et Fritz revenaient très-tard avec les chevaux, qui étaient baignés de sueur et fumaient.
— Qu’est-ce que c’est que cela? demanda le
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pasteur stupéfait. A-t-on voulu vous prendre les chevaux ? Ne vous avais-je pas dit de ne pas vous écarter du village? Pourquoi revenez-vous si tard?
— Monsieur le baron nous a arrêtés, dirent les enfants. Lui et Cappel ont fatigué les chevaux, de manière qu’ils suent comme vous le voyez. Ils nous ont rencontrés, et le baron nous a ordonné d’arrêter et de descendre. Il voulait, disait-il, essayer une fois les chevaux hongrois. Alors le baron et Cappel se sont mis en selle, et nous avons été obligés de tenir leurs chevaux en laisse, pendant qu'ils faisaient des tours de force. Le baron criait à son veneur : « Trèsbien , sur mon honneur ! Un trot unique , et quel galop! Cappel, il faut que j’aie ces chevaux , ou je chasse le vieux de son presbytère , s'il persiste dans sa résolution. »
M. Gerlach pâlit à ce récit, et se tournant vers sa sœur :
— Henri, dit-il, nous a joué un mauvais tour
avec ses chevaux. Ils vont se changer en boite
de Pandore , d’où sortiront tous les malheurs
possibles. De ma vie, mes milliers d’insectes ne m’ont occasionné autant de tracas que ces deux chevaux dans ce court espace de temps. Mon Dieu , comment refuser au baron , si lui-même marchande les ehevaux?
— Mets tout sur le compte de mon fils , lui répondit dame Bénigne; dis-lui que tu ne peux vendre ce que Henri a conquis en risquant sa vie. Le baron ne ressemble-t-il pas à l’homme riche de la Bible, qui, quoique possesseur de grands troupeaux de moutons, vola la brebis de son pauvre voisin, pour la servir à ses amis? Il te menace de te faire perdre ton emploi?
Mais il n’y aurait plus de justice dans le pays, et Frédéric n’y serait plus roi !
— Tu aurais raison , ma chère Bénigne , reprit Gerlach en soupirant, si nous n'étions pas en guerre: elle empêche toute justice, et permet que le faible soit opprimé. Puis-je laisser aller les choses jusqu’aux dernières limites? Ah ! si Henri venait et pouvait nous débarrasser des chevaux , et par là de tous nos soucis !
Le lendemain arriva une lettre de la main
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du baron même , à l’adresse du pasteur. Il offrait quarante louis des deux hongrois, et exprimait la certitude qu’il avait de voir son olfrc acceptée. Cependant, le pasteur, après avoir de nouveau tenu conseil en famille, refusa aussi poliment qu’il put, en donnant pour prétexte que son neveu ne le voulait absolument pas.
— Je vois venir l’orage qui va se rassembler sur nos têtes , dit le pasteur. N’avons-nous pas déjà assez à souffrir de cette longue guerre et de la perte de notre Henri ? Voilà que la colère et l’inimitié du baron vont combler le calice d’amertume. Heureusement que la protection de Dieu nous reste; il ne nous éprouvera pas au delà de nos forces, et conduira tout à bonne fin.
Mais, à son grand étonnement, le baron ne fit rien qui pût être désagréable ou défavorable au pasteur. M. Warkotsch paraissait l’avoir oublié tout à fait.
Le révérend M. Gerlacli ne s’était pas trompé en disant à Cappel, le veneur, que la main de Dieu protégeait visiblement le roi. Ce dernier venait encore d’échapper à un grand danger qui
le menaçait, lui et tout son royaume. Pendant vingt jours, il avait été cerné avec toute son armée, à Bunzelwitz, par les troupes ennemies, qui étaient trois fois plus considérables, et qui l’auraient écrasé si elles avaient été d’accord. La jalousie du général russe Butturlin envers le maréchal de camp autrichien Laudon fut la cause de la délivrance de Frédéric. A la suite de cette rivalité , les Russes se séparèrent des Autrichiens, et ceux-ci, qui ne voulaient pas se hasarder à attaquer tout seuls les Prussiens, retranchés dans leur camp, se retirèrent dans les montagnes. Si bien que Frédéric se trouva de nouveau débarrassé de ses ennemis, ce qu’il fut tenté lui-même de prendre pour un miracle.
Lorsqu’il ne voyait aucun moyen d’en échapper, le grand roi de Prusse avait souventtémoigné son découragement à son pieux général Ziethen, et celui-ci l’avait engagé à avoir plus de confiance en son allié tout-puissant, le ciel, ce qui cependant tranquillisait peu le roi ; mais après que la confiance de son général eut été justifiée