I. ENFANT PERDU
quille, mère. C’était la porte du poêle d’en bas qui a rendu les sons lugubres et fait entendre le coup. Je l’ai parfaitement distingué.
La mère dut plus tard convenir que c’était l'exacte vérité. Mais le sommeil ne put refermer leurs paupières, et les parents une fois réveillés s’habillèrent entièrement pour continuer leurs recherches.
Cependant le jour se leva gris et triste. On vit alors çà et là un habitant du village traverser péniblement la rue, sale et tout en désordre.
Il était environ sept heures, lorsqu’un grand cri fit sortir les habitants de leurs maisons.
— Qu’y a-t-il donc? se demandèrent-ils les uns aux autres.
— C’est sans doute, répondit-on, le corps de Wilhelminc qu’on rapporte.
Alors tous se portèrent vers l’endroit d’où venait le bruit. Ils trouvèrent une femme de village qui tenait en l’air un soulier d’enfant,
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et qui déclara l’avoir trouvé sur son chemin en allant au village voisin.
Ainsi que les fils de Jacob vinrent dire à leur père : « Voilà la tunique aux couleurs variées que nous avons trouvée; voyez sic’estla tunique de Joseph ! » de même ici on disait : « Voyez si c’est ou non le soulier de Wilhelmine. »
Et c’était bien son soulier.
Maintenant, au moins, les parents avaient la consolation de savoir que leur enfant n’avait pas péri dans le ruisseau, puisqu’on avait trouvé le soulier à une grande distance de là.
On recommença les recherches avec un redoublement de zèle. Bientôt on retrouva l’autre soulier enfoncé dans la terre glutineuse.
Alors , comme les enfants d’Israël allant cueillir du chaume pour cuire la brique, les habitants de Seligstadt se répandirent pour chercher l’enfant perdu.
— Je suis encore à concevoir, dit un voisin du juge à ses gens qui cherchaient avec lui, où
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peut sc trouver l’enfant. Nous avons hier soir parcouru toute cette contrée, sans... Il s’arrêta tout à coup, et ceux qui l’écoutaient le virent regarder fixement vers un point, tout pâle et la main en avant. Ils suivirent la direction de ses yeux. Leurs pieds demeurèrent comme fixés au sol. Toutes les lèvres se turent, un silence général se fit. Dieu de miséricorde ! à une petite distance, ils virent l’enfant qu’ils cherchaient.
Dans un champ de trèfle en jachère, au milieu d’un petit enfoncement, la petite fille perdue était couchée, ou plutôt ramassée comme un peloton. Ses bras étaient couverts d’un limon brun et visqueux ; ses pieds étaient ramassés tout à fait près de son corps; son habillement, également souillé de boue, collait sur ses membres frêles et était tout à fait tendu sur ses genoux. La partie supérieure de son corps ainsi que la tête était couverte par le tablier, que l’enfant avait ramené sur elle pour sc mettre à l’abri du vent et du froid.
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Ainsi reposait sur sa couche glacée la malheureuse Wilhelmine. Personne n’osait pousser un cri: personne n’osait interrompre le repos que la pauvre enfant était parvenue à trouver là.
— Ah ! dit enfin à voix basse le villageois ému à ceux qui l’accompagnaient , elle est morte! puis pour en acquérir la triste certitude il s’écria plus haut : Wilhelmine, ma Wilhelmine!
Alors, joie et bonheur inespérés ! la tête de l’enfant se leva vivement en secouant son tablier. Ses yeux pleins de larmes aperçurent avec transport des figures connues.
Une minute après, Wilhelmine se trouvait dans les bras du paysan, qui, tout rayonnant de joie, courait vers le village, suivi de son cortège toujours plus nombreux et plein de contentement. Ainsi grossit la boule de neige, qui, toute petite en se détachant du haut de la montagne, devient une avalanche avant d’arri-
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ver au fond ; ainsi l’essaim d’abeilles qui vole il la suite de sa reine.
Qui pourrait décrire les transports dejoie du père, de la mère, du frère et de la sœur si attristés! Le villageois remit à la mère l’enfant qu'il avait trouvée. La vaste salle du juge fut trop petite pour contenir tous ceux qui demandaient à voir l’enfant. On la plaça sur la table, et aussitôt diverses mains s’empressèrent de lui ôter ses habits mouillés et de les remplacer par d’autres bien secs et chauffés au feu. En même temps on préparait de la tisane de sureau, et le fils aîné du juge se précipita à cheval vers Stolpen, la ville voisine, pour ramener un médecin; car il paraissait extrêmement probable à toutle monde que l’enfant aurait au moins un grand refroidissement par suite de la terrible nuit qu’elle avait passée.
* — O miracle! s’écria l’un des visiteurs en caressant la petite, elle a encoro les mains chaudes !
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— Comment cela s’cst-il passé ? s’écriait l’autre.
Cent questions diverses s’adressèrent à la fois à Wilhelminc.
Ce fait que la petite fille ne se fût pas engourdie et n’eût pas péri de froid et d’épuisement pouvait seulement s’expliquer par la circonstance qu’elle avait fort couru et ne s’était beaucoup arrêtée. Mais il n’en était pas moins miraculeux qu’un enfant si délicat et à peine âgé de trois ans eût pu supporter une fatigue de douze à treize heures.
— J’ai eu bien peur ! dit Wilhelmine à sa mère, et je t’ai toujours appelée. Ce malin deux petits cochons sont passés tout près de moi. Alors j’ai tremblé et j’ai ramené le tablier sur ma tête.
Probablement l’enfant avait pris deux lièvres pour deux cochons.
— Réjouissez-vous avec moi ! s’écria le père au comble du bonheur. Mon enfant était perdu
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et il est retrouvé ; il était mort et le voilà qui vit de nouveau.
— Oui, dit le maitre d’école, en mettant sa main sur la tète de Wilhelmine, Dieu a commandé à ses anges de te guider dans ton chemin, afin que tu ne heurtasses contre une pierre, ou que tune tombasses dans le ruisseau. Qu’il te bénisse et te garde ainsi à l’avenir!
— Que Dieu le veuille ! dit l’assemblée avec attendrissement.
La mère attira sur son cœur Ernest, plein de repentir et riant au milieu de ses larmes. — Maintenant tout est pardonné et oublié, ditelle, je ne suis plus fâchée contre toi.
Cependant un nouvel effroi menaça de troubler la joie générale. Le cheval qui avait porté le fils aîné à Stolpen pour chercher le médecin rentra au galop dans la cour ; mais sans son cavalier. Bientôt }>ourtant le cavalier démonté rentra sain et sauf, et dissipa par son heureuse venue les craintes de ses parents.
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Le médecin arriva ensuite. Il trouva Wilhelmine dans son petit lit, bien chauffée, et déjà endormie d’un profond sommeil ; c’est pourquoi il n’eut plus rien à ordonner. L’enfant n’avait pas même été atteinte, dans cette nuit effroyable qu’elle avait passée dans les champs, par une toux ou un rhume de cerveau.
Mais le narrateur qui voulait seulement raconter la vérité, se voit obligé d’ajouter, quoi qu’il lui en coûte, à cause du lecteur, qui a pris tant d’intérêt à Wilhelmine, que l’enfant qui avait été perdue, devint au bout de six mois la proie de la mort par suite d’une fièvre scarlatine. Mais qui voudrait demander raison de ce fait à celui dont les conseils restent toujours impénétrables, quoique toujours conformes à la sagesse?
C’est ainsi que souvent le fruit du jardin ou l’épi des champs échappe à la gelée tardive, pour être après quelques mois réduit en poussière par la grêle*
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Mais le souffle divin échappe à la pourriture ; une vie nouvelle et rajeunie brille dans une splendeur infinie; l’homme espère une existence sans douleur et pleine de délices.
Semblable au papillon qui se dépouille de son humble enveloppe et s’élève dans les airs sur ses ailes brillantes, l’enfant perdu a pris son essor vers le père de la lumière et a trouvé une véritable patrie dans le ciel.
Hélas ! puissions-nous y être déjà nous-mêmes.