ENFANT PERDU
les, ne sont séparées que par une mince cloison. Tandis que les lamentations de Wilhelmine se perdaient dans les airs, son frère se livrait aux transports d'une danse joyeuse. Tandis que celle-là tressaillait de froid, les chaudes gouttes de sueur coulaient des figures épanouies des danseuses. Mais la danse et la joie ne durèrent pas longtemps. Le joueur de violon se lassa enfin et déclara qu’il ne jouerait pas plus longtemps puisqu’on ne l’en récompensait point, ajoutant qu’il ne trouvait aucun plaisir à être simple spectateur.
L’essaim des enfants se dispersa avant qu’il fut sept heures. Ernest se trouvait parmi eux et fut accompagné par quelques-uns de ses camarades dans sa maison paternelle, où se trouvait aussi le cabaret du village.
En le voyant, sa mère s’empressa de s’informer de sa fille qui n’était pas là. Ernest fut effrayé en apprenant que Wilhelmine n’était pas encore arrivée, et il essaya de se disculper.
L ENFAP.T l'EKDL .
Quelques enfants dirent alors avoir vu la petite lille prendre la direction de la campagne.
Aussitôt on se mit à faire des perquisitions attentives ; ou alla dans toutes les métairies, dans toutes les habitations. Chaque étable, chaque grange, les haies, les clôtures, les roules, les sentiers furent examinés avec soin. Ce fut en vain. On présuma que la petite s’était acheminée vers le village voisin où elle avait été plusieurs fois visiter une parente. Mais le messager qu’on dépêcha revint sans nouvelles rassurantes. Alors le village entier fut mis en réquisition. Tous les habitants partagèrent la douleur des parents de Wilhelmine ; tous aimaient la bonne et douce enfant. Aussi s’empressèrentils de prêter leur concours pour les recherches; cinquante lanternes au moins furent apportées et allumées. Les villageois parcoururent les champs dans toutes les directions, formant une longue chaîne, afin de se faire remarquer plus aisément de l’enfant égaré, et pour être plus
l’enfant perdu.
surs aussi de ne point la manquer. On n’oublia pas non plus de l’appeler, de crier et de sonner du cor. Les habitants des villages voisins dont ces sons inusités frappaient les oreilles, et qui voyaient étinceler un grand nombre de lumières ne purent s’en expliquer la cause et conclurent qu’un grand malheur était arrivé aux habitants de Seligstadt. Celle pour qui tout cela se faisait, semblait seule ne rien voir, ne rien entendre. Personne ne l’aperçut.
Les cloches du soir faisaient entendre du haut des clochers leurs mélancoliques tintements. Ces sons trouvèrent dans le cœur de la mère un écho sympathique. L’infortunée se jeta en pleurant dans les bras de son époux. — Hélas! dit-elle, cela achève de me déchirer le cœur. N’est-ce pas la voix de notre enfant perdu qui se lamente dans le vaste désert des champs couverts de neige ! Entends-tu comme sa petite bouche frissonnante prie de la secourir et de la sauver? La vois-tu étendre ses frêles bras pour
l’enfant perdu.
implorer un appui? Mon Dieu ! c’est peut-être son glas de mort. Peut-être expire-t-elle en ce moment, privée de toute consolation et de tout soin ! — Et aussitôt elle redoubla ses recherches, qui cette fois furent poussées jusqu’à la forêt.
Noirs et silencieux comme les croix d’un cimetière, les pins s’élevaient dans les airs du sein de la blanche plaine ; arrivés devant un épais fourré, les parents trouvèrent un groupe de villageois qui se regardaient mutuellement en montrant des mains la forêt.
— Pourquoi donc n’avancez-vous pas? leur demanda le juge. — Là dedans, nous avons trouvé l’autre jour Kottvvitz, répliqua un jeune paysan; je n’ose plus y entrer; c’était un affreux aspect : son nez, ses joues, scs lèvres étaient entamés par les dents des animaux.
Il faut savoir qu’un ivrogne du village avait
été frappé d’une attaque d’apoplexie dans ce
fourré, et quelques semaines après, il avait été
l’enfant perdu.
trouvé dans l’état qu’on vient de décrire. Le reste des villageois éprouvait la même horreur que le jeune homme, et évitait avec soin le funeste fourré.
Mais l'amour paternel ne connaît pas de terreur, il surmonte tous les obstacles et brave tous les dangers. Le juge et sa femme entrèrent dans la sombre forêt avec un redoublement de zcle ; ils revinrent bientôt pleins de tristesse sans leur enfant. Il n’y avait plus un seul coin qui n’eùt été examiné, et l’on dut alors songer au retour.
Dans le village, un ruisseau profond nommé le Petit Revers, gonflé parla neige et la pluie, précipitait avec impétuosité les eaux de son lit rocailleux. Ce grondement courroucé excita de nouvelles craintes, de nouvelles terreurs. La petite fille , en cherchant à traverser le ruisseau sur l’étroite passerelle, ne pouvait-elle avoir glissé et trouvé dans le torrent un tombeau anticipé? Les parents désespérés auraient
l’enfant perdu.
du moins voulu retrouver son corps. On suivit le courant du ruisseau en sondant le fond et les digues avec de longues perches. Sur les vagues rapides vacille la lumière des torches, et les mains de ceux qui cherchaient tremblaient sous l’action du froid et de la neige, qu’ils supportaient depuis plusieurs heures. Combien avait dû trembler plus fort la pauvre Wilhelmine dans sa légère robe, sans pelisse, sans bonnet et sans souliers !
L'horloge, de sa voix sourde, venait de sonner minuit. Un voisin, puis l’autre, perdirent patience et disparurent. Les lumières s’éteignirent successivement, et chacun rentra dans sa demeure.
Il ne resta que les parents qui, quoique épuisés par la fatigue et l’anxiété, glacés par le froid et l’humidité , tinrent encore ferme.
Leurs membres ne prenaient pas de repos, leurs yeux ne cédaient point au sommeil. Ils continuèrent jusqu’à quatre heures du matin leurs
l’enfant perdu.
recherches infatigables. Mais alors le mari crut de son devoir d’engager sa femme à rentrer chez elle pour se coucher.
— L’abominable enfant! dit, en rentrant chez elle, la mère qui vit l’auteur de son malheur plonge dans un profond sommeil. Ah !
peut-il jouir d’un doux repos , tandis que sa petite sœur est exposée à être perdue par sa faute! Je neveux plus le voir! Tout mon amour pour lui s’est éteint en moi.
— Mère, ne parle pas si cruellement, répliqua son mari. Il n’avait pas de mauvaise intention! Son sommeil n’est qu’une suite de sa fatigue, car il a cherché avec autant de zèle que nous. Vois comme le lit est mouillé de ses larmes , et comme son œil est gonflé par les pleurs.
La femme ne répondit pas, et elle se jeta en soupirant sur sa couche. Mais elle ne put dormir. La petite Wilhelmine errant au milieu de la nuit, succombant de froid et mourant déses-
l’enfant perdu.
pérée, était sans cesse présente à ses yeux.
Chaque ondée d’eau que la rafale lançait contre sa fenêtre la faisait tressaillir. Son cœur maternel sentait dix fois les horreurs de la funeste nuit d’hiver.
— Écoutez ! qui gémit tristement au dehors?
Cessons déchirants ne sont-ils pas à la porte? Ils pénètrent toujours avec plus de force dans le vestibule et arrivent jusqu’à moi à travers les espaces silencieux de la maison ! — En disant ces mots, la mère fit un bond et fut sur pied.
— Qu’y a-t-il donc? s’écria le mari réveillé avec effroi au milieu d’un sommeil agité. Il leva la tète et aperçut sa femme pâle et tremblante sur le point de marcher vers la porte.
— Qu’y a-t-il donc, mère? répéta-t-il.
— N’entends-tu rien? dit celle-ci précipitamment. Notre Wilhelmine est en bas et veut entrer.
l’enfant perdu.
Aussitôt ils descendirent tous les deux à grande hâte.
En ce moment un coup violent se fit entendre, et puis tout rentra dans le calme.
Le père tira le verrou en tremblant; la porte s’ouvrit, et les bras des époux rencontrent... la fille perdue? hélas! non. Des flocons de neige se précipitèrent seuls au-devant d’eux. Les deux infortunés, déçus dans une si chère espérance, se regardèrent avec un air mourant.
— C’était son esprit, dit enfin la mère en pleurant ; son esprit qui nous a donné un avis. Certainement elle expirait, lorsque le coup s’est fait entendre.
Us regagnèrent tristement leur chambre.
Alors les tons lamentables se firent entendre de nouveau. D’abord faibles et puis grossissant toujours, jusqu’à ce qu’enfin un nouveau coup retentit, et puis le calme recommença.
Le juge, dont les sens étaient complètement éveillés, dit alors à sa femme : — Sois tran-