CHAPITRE l
Sur l'emplacement qu'occupait autrefois le quartier connu sous le nom de Petite-Pologne, la ville de Paris a fait, il y a environ dix ans, une trouée formidable. De ce quartier, qu'habitaient les chiffonniers, où s'élevaient leurs masures, il ne reste plus rien. Mais sa démolition n'est pas tellement éloignée de nous qu'on ne puisse se rappeler la physionomie qu'il avait alors. Au déboàt^ié' dé. Jarruô/ Beiab^Jme, on s'engageait sur des terrains vagues,, déserts, accidentés, de mauvaise mine, qui^^tâiefiirûûe ipjure à la civilisation. A la place que travôTSOo.aujogfd'hiii le boulevard Malesherbes, Paris'.ayfi>CM«10àqii€f* Cette plaie infecte, qui était une honte pour la première capitale du
monde, a disparu. Du parc Monceaux à la Madeleine
Tair et les hommes circulent librement. La^Petite- Pologne n'est plus qu'à Tçtat de souvenir dans la mémoire des Parisiens.
Antérieurament à ^^ dipparitioq, dapa l2| partie de la rue Delaborde, que ces vastes transformations ont emportée, non loin de l'abattoir de l'avenue de Munich, on voyait un bureau de tabac, le seul qui existât dans le quartier. C'était une petite boutique, ayant sur la rue une façade d'environ trois mètres et une vitrine dans laquelle reposaieat des pipe^ et des boîtes de cigares. Ce bureau de tabac possédait une clientèle assez nombreuse, composée de la population du quartier et des individus que leurs travaux y appelaient tous les jours. 11 était rare que le soir, vers sept heures, il n'y eût pas dans la boutiqqg affluence nombreuse de chalands. Les bouchers qui se rendaient à l'abattoir, les maçons qui venaient; de quitter I§uf chantier, le3 chiffonniers qui, la bptte sur le dos, s& préparaient à @ntrepreaâFe dan§ ?s^% leur tournéfi nocturne, semblaient s'y donner qi|pti(lienne(Qent rendez'^vous.
Un san^edi poir^du mois de janvier 186**'^, riqtérieuf du petit mag«tf|it'$£(ri^t.in'«p^$tot;}^ anipi^ que d§ coutume, La foule, y é^it 'ênôrmà/* £^ porte ne se fermait plus, et, n^ejit ét^à'èîprè^iQn de jovialité qui régnait sur tousUe&*yisj;giQs, mJ^^, pu croira, tant le tumulte était griùi^'^'-kji'f^tii^ei^^ d'épfieute. Rien de semblable n'était à redouter, L'afQiieqqe iav|t« sitée, la joie générale s'expliquaient naturellejxi^nt^
iES OÀMES BfS aiBSAUPIN 3
Cette foule se compoiait d'ouvriero qui avaient reçu leur paye. Or, rien ne rend expansif comme la légitin^e possession de l'argent honnêtement gagné. Le3 sergents de ville qui se promenaient au dehors semblaient peu s'inquiéter du tapage qui arrivait jusqu'il leurs oFeilles. Ils se conleptaient de morigéner les ivrognes qui ça et là, titubant sur leurs jambes^ bar^raient le chemin aux passants.
Dans l'intérieur du magasin, qu'éclairaient deux becs de gaz, derrière le comptoir, deux femmes étaient assises, activement employées à servir les clients et à recevoir l'argent. L'une de ces femmes avait environ cinquante ans. Elle était grande, forte, taillée en oa^ rabinier avec des mains viriles, aux doigts courts et gras, chargés de- bagues dont les pierres quoique sans valeur avalent toutefois un éclat qui tirait l'œil. À ne considérer que les traits de son visage^ on ne pouvait dire que cette femme fût laide ; mais sa physionomie était déplaisante. Il y avait quelque chose de faux dans l'expression de son regard, qui eût éloigné d'elle tout observateur accoutumé à chercher dans les yeux l'image de l'âme. Elle était vêtue d'une robe de soie jonquille qui dessinait un corsage opulent à l'excès, une taille plus carrée que ronde. Sa coiffure se composait d'un bonnet en dentelles, garni de rubans verts et de raisins noirs. Sous le menton à triple étage^ elle portait, en guise de broche, un médaillon ovale, dans lequel était encadré un portrait au daguerréotype, représentant un capitaine d'infanterie en grand
uniforme. D'une voix mâle, cette élégante personne interpellait les clients. Elle les servait d'un geste rapide qu'elle s'efforçait de rendre aimable, tandis qu'à côté d'elle une jeune fille recevait l'argent et comptait la monnaie.
Rien de plus fin, de plus poétique ne se pouvait voir que le visage de cette enfant, qui ne paraissait pas avoir dépassé de beaucoup sa seizième année. Ses cheveux blonds, divisés sur son front, retombaient sur sa nuque en une masse soyeuse, retenue dans un filet invisible. Ses yeux presque noirs étaient si grands qu'au premier abord, ils inquiétaient quiconque les regardait. Ce n'est qu'après quelques secondes d'observation qu'on saisissait l'expression de douceur, en même temps, de tristesse qui s'en dégageait. Ses traits avaient une angélique pureté; mais ils étaient couverts de cette pâleur de cire vierge qu'on remarque sur le visage de la plupart des jeunes Parisiennes, résultat des privations de toutes sortes auxquelles un grand nombre sont exposées.
Cette jeune fille exerçait moins de séduction qu'elle n'inspirait de pitié. Sa petite robe de laine brune était à elle seule une révélation. Pour se vêtir ainsi à un âge où l'on est habituellement coquette, où avec un rien une personne qui a du goût se rend attrayante, il fallait qu'elle fût malheureuse. Tout en elle attestait une mélancolie trop profonde pour n'être pas le résultat de quelque gros chagrin. Elle était d'ailleurs silencieuse, discrète, réservée, autant que la femme as-
sise à côté d'elle se montrait bruyante, loquace. En entrant ou en sortant, un homme laissait-il échapper un mot grossier, deux nuages roses se montraient aux pommettes des joues àe Tenfant; dans ses yeux on pouvait lire alors une inquiétude voisine de la terreur. Ce fut après un incident semblable qu'elle tomba tout à coup dans une sorte de torpeur qui eût alarmé une mère vigilante. Elle demeura im&obile, n'ayant p]us la force de tendre la main aux clients.
— Allons donc, Adrienne I s'écria soudain la grosse femme, à quoi songes-tu? C'est bien le moment de monter dans les nuages, petite sotte.
A ces paroles, prononcées brutalement, la jeune fille tressaillit. Deux larmes roulèrent dans ses yeux. Elle baissa la tête. Nul n'en vit rien, à l'exception toutefois d'un vieillard vêtu comme un ouvrier qui bourrait sa pipe devant le comptoir.
— Il ne faut pas gronder l'enfant, dit-il doucement. Voyez-vous, madame Ribeaupin, ça li'est pas encore bien fort ; ça travaille trop.
— Ne doit-elle pas gagner sa vie?
— Sans doute, mais...
— Je n'ai pas de carrosse à lui donner, ni de laquais pour la servir; puisque moi, sa mère, veuve du baron , de Ribeaupin, officier dans l'armée française, je travaille, puisque ses sœurs travaillent, elle doit nous imiter, à moins qu'elle ne préfère séduire un joli monsieur qui lui fera des rentes.
Ayant ainsi parlé, la baronne de Ribeaupin regarda
6 LES DAMES DE lltBEÂUPIN
flêrement son monde comme pour juger de l'effet de Bos paroles. Mais nul, à l'exception de celui auquel dlles étaient adressées, ne les avait entendues; Il sourit tristement à Adrienne, puis se retira sans ajouter un mot.
— ^ De quoi se méle-t-il? murmura madame de RibeaupiUi
Se tournant vers sa fille, elle ajouta :
— Toi, va te consoler là-haut, tu reviendras quand ce sera fini.
— «■ C'est fini, maman, répondit Adrienne*
— C'est bien heiifeuxi
Peu à peu, la foule des Cllentà s'éclaircissaît. Le petit magasin fut bientôt solitaire. Alors madame de Ribeaupin se mit à compter sa recette, tandis qu'Adrienne, accablée sous le poids de sa peine, se livrait à d'amères réflexions. Soudain la porte de la rue fut poussée avec violence. Deux jeuneô filles entrèrent bruyamment. C'étaient les sœurs d'Adrienne, Charlotte et Estelle, deux grandes personnes, bien découplées, type accompli des demoiselles employées dans les magasins de nouveautés. Elles n'étaient pas d'une beauté achevée; mais la hardiesse de leur regard, roriginalité de leur coiffure, la coupe un peu excentrique de leur robe suffisaient à les rendre séduisantes pour tout libertin en quête d'une bonne fortune.
Au premier abord, on trouvait qu'elles se ressemblaient beaucoup, mais il ne fallait pas une longue attention pour s'apercevoir des différences qui exis-
Lf^S DAMES DE HIBEAUPIN Y
talent eûtl^ elles. Plas âgées qu'Âdrienne de deui ou trois ans, elles étaient brunes Tune et l'autre, avec un teint mat, des yeux iloirâ, des traits qui n'avaient rien de vulgaire. Mais siJr le visage d'Estelle, l'afnée des deux, se révélait plus de vivacité que sur celui de Charlotte, dont la physionomie était assombrie par une expression continuelle de mécontentement, résultat d'un chagrin incurable, ou d'un ennui profond.
Elles étaient l'une et l'autre debout devant leur mère, tenant h la main titi petit papier blanc.
— Maman, une logé pour le Théâtre- italien, répétaient-elles. %
— Une loge! s*écria madame de Ribeaupiil* De qui tenez-vous ce coupon ?
— De M. Dérvaux, notre patron, répondit Estelle. Tout à Theure, il nous en a fait hommage*
— C'est trèé-bien de sa part, répondit madame de Ribeaupin; mais je vous croyais trop occupées en Ce moment pour* qu'il vous fût possible de quitter le magasin avant dix heures.
— Oh ! oui, s'écria Charlotte, bien occupées. Mais les forces humaines ont des limites. M. Dervàux a bien compris qu'il nous devait ce petit dédommagement.
— Mais quel est donc ce gros travail? demanda madame de Ribëaupiri.
— Ah Voilà! c'est un secret! f éprit Estôllôi
— Un secret pour votre mère !
— Eh bien! je vais tout te dire, mamatl, mais tu ne
le répéteras pas. M. Dervaux croit qu'il sera exproprié dans trois mois. Afin d'obtenir une indemnité plus con* sidérable que celle qu'on veut lui allouer, il grossit en apparence le chiffre des affaires passées et présentes. Nous sommes occupées à recopier les livres des deux dernières années, en augmentant les chiffres qui s'y trouvent, afin de prouver au jury que les affaires de M. Dervaux s'élèvent à deux millions par an, que, par conséquent, on lui doit une indemnité plus forte que si elles ne s'élevaient qu'à cinq cent mille.
— Tiens, tiens, mais voilà qui me semble habile, fit madame de Ribeypin.
— Maman, s'écria impétueusement Estelle, il est près de huit heures. Il faut nous presser si nous voulons arriver au théâtre avant le lever du rideau.
— Mais qui gardera le magasin? demanda Charlotte.
— Adrienne , parbleu ! répondit madame de Ribeaupin.
— Moil s'écria Adrieone avec une expression de regret.
— Que risques- tu, petite poltronne? la bonne est couchée au-dessus de ta tête. Allons, mes enfants, ajouta madame de Ribeaupin en s'adressant à ses deux atnées, courons nous habiller.
Elles disparurent toutes les trois, dans l'arrièreboutique où se trouvait l'escalier qui conduisait aux chambres situées à l'entre-sol. En une demi-heure, elles furent prêtes à partir. Madame de Ribeaupin, ayant recommandé à Adrienne de fermer la boutique à dix
LES DAMES DE RlBEAUPiN 9
heures, de se coucher sans les attendre, sortit triomphalement avec Estelle et Charlotte, regrettant que la nuit fût déjà trop profonde pour permettre aux habitants du quartier de les voir toutes trois dans l'éclat de leur toilette. Adrienne resta seule.
Vingt-cinq ans avant l'époque où commence ce récit, mademoiselle Athénaîs Mérille, fille d*un petit employé d*Évreux, avait eu le bonheur, bien qu'elle eût déjà vingt-cinq ans, ne possédât ni beauté, ni grâce, ni dot, de plaire à Charles-Hector, baron de Ribeaupin, le doyen des capitaines du 105" régiment d'infanterie de ligne, et de Tépouser. Sans la circonstance fortuite qui plaça sur sa route le capitaine de Ribeaupin, elle eût, comme on dit vulgairement, coiffé sainte Catherine. Aimait-elle son mari en repensant? c'est douteux; mais elle voyait en lui le sauveur longtemps espéré qui l'arrachait à une existence terne, sans soleil, sans but. Pendant les huit premières années, le mariage fut heureux, égayé surtout par la naissance de trois filles. Mais si la baronne de Ribeaupin avait cru que son mari parviendrait un jour à un grade supérieur, elle dut bientôt se détromper en appréciant sa bêtise, sa nullité. Ce fut le premier nuage qui se répandit sur sa vie.
Engagé volontaire à dix-huit ans, le baron de Ribeaupin, malgré son titre et son nom, n'avait pu arriver au delà du grade de capitaine, qu'il n'occupait d'ailleurs que grâce aux droits d'ancienneté. Nous
n'en parlerons pas autrement, si ce n'est pour con-
Stator que c'était WM nature à la fois vuigaii'e et inintèlligentBi Ces défautB^ qui faisaient de M le plus détestable ofûcier du 105% en firent le plus commode des tnaris. Ils permirent à sa femme de porter les culottes. Elle fut la directrice incontestée du ménage. C'était une maîtresse femme» Elle mena la barque avec une remarquable habileté* Elle serait parvenue à procurer de l'avancement à son mari^ si une balle kabyle n'eût emporté le pauvre diable de la manière là plus imprévue.
Elle se trouva veuve avec trois filles, il'ayant pour toute ressource que quinze cents francs de rentes. Elle n'aurait pu élever sa famille sans entamer forte*ment son petit capital» 8i> à force d'adresse^ de supplicationsi c^intrigues, elle ne fût parvenue à obtenir dans Paris un bureau de tabac d'un revenu relativement considérable! Jusqu'au moment où s'ouvre cette histoire^ la vie de madame de Ribeaupin fut singulièrement accidentée. Il est itiutile d'en raconter les péripéties. Durant ce temps^ ses trois filles avaient grandi non^seulement en taille, mais encore en beauté, recevant de leur mère l'éducation la plus excentrique, la mieux faite pour les perdre. A ses deux aînées, Charlotte et Estelle, madame de Ribeaupin avait tenu le langage suivant le jour où elles avaient eu dixsept ans :
— Mes chères filles, je n'ai pas de dot à vous donner ; vous trouverez toujours ici le pain et Tabrî ; mais il serait à désirer que vous vous missie^e en état
LES î)Alll£S DE RlftËAUt^III 1)
de lëâ g&gnet- l'uti et Tautre. Choiëi&sei une carHère tonfornle à vos gdûts ; cherchess en dehors dô moi à vous tvéet Une position. De jolies filles doivent rtus&if partout ; je ne suis pas dé ces mères farouche!^ qui prétendent imposer à leurs etifants une conduite ri*gide. Moi j'approuverai tout, quand le succès sera au bout. Mais ne faites aucun pas décisif sans ine dë^mandfer conseil. Vous trouvefeji en moi une amie autant qu'une taêf e, dont lé plus vif désir est de voiife Voir réussir.
Ce langage n'avait rien que de conforme à l'éducation que madame de Ribéaupin s'était plu à âonnei" h ses filles-.
^ Je me figure que j*ai tfois garçons, diSâit'-elle souvent. J'agis en mère intelligente, en leur mettant la bride sur le cou.
Il eët certain qu*à l'exception d'Adriônne, qui ne partageait ni les goûts ni les ambitions de ses liœurâ, les demoiselles de Ribéaupin ne pouvaient^ en fait de liberté^ rien envier à personne. Les Jeunes Améri»caines né sont pas autrement élevées. Chacune d'elles avait son but. Estelle voulait entrer au théâtre. L'ambition de Charlotte n'allait pas si haut. Elle ne souhaitait autre chose que de se voir à la tête d'un magasin de parfumerie et de ganterie dans le passage de ropéra. Tels étaient leurs rêves. Leur mère en avait connaissance et les approuvait. Mais, comme pour arriver au théâtre, il faut payer un maître de déclamation) ôu tout au moind n'avoir pas à se préoccuper
des moyens d'existence; comme pour entreprendre un commerce, il faut des capitaux, Estelle et Charlotte, en attendant du hasard et des circonstances la réalisation de leurs désirs, étaient entrées dans les magasins du Diable boiteux pour y tenir le rayon de la lingerie.
Depuis deux ans qu'elles avaient conquis ainsi leur liberté, elles étaient restées vertueuses, n'ayant rien autre en vue que le but que nous venons d'indiquer, voulant, sinon s'enrichir, du moins se créer un petit pécule qui leur permît de suivre leur vocation. Mais un observateur appelé à étudier leur caractère, leur vie, n'eût pas tardé à reconnaître que dans la régula* rite de leur conduite il entrait plus de calcul que de conviction, qu'elles étaient destinées à succomber le jour où elles y trouveraient plaisir et proût.
Quant à Adrienne, elle n*était pas heureuse. La faute en était à sa mère, qui ne l'avait pas aimée autant qu'elle aimait ses deux autres filles. Adrienne ne ressemblait en rien à ses sœurs. Elles étaient d'une beauté robuste, éclatante, qui séduisait au premier abord les natures vulgaires. Elles avaient l'œil provocant, l'allure superbe, déterminée, la parole hardie. U suffisait de voir le sourire entr'ouvrir leurs lèvres charnues, vermeilles, entre lesquelles étincelaient des dents blanches, petites, acérées, pour deviner qu'elles étaient douées de tous les appétits grossiers, pressées de les satisfaire. Elles flattaient l'orgueil de madame de Ribeaupin, qui les trouvait à son image. Adrienne, au contraire, n'était pour sa mère qu*une petite mi-
jaurée insignifiante, de laquelle on ne pouvait rien espérer de bon^ faite tout au plus pour garder la maison, digne par conséquent d*étre traitée comme Cendrillon. C'est qu'en effet il fallait vivre longtemps au contact de sa beauté pour en apprécier le charme* Elle souriait peu, timidement, comme si elle eût craint délaisser voir qu'elle n'était pas insensible aux bonnes joies de la vie. Même dans ses passagères gaietés, il y avait de la tristesse. Les larmes sont voisines du rire. Souvent c'était pour dissimuler les siennes qu'elle se montrait joyeuse. Par sa modestie, par sa réserve, elle éloignait d'elle la tendresse maternelle, qui aurait eu besoin d'être excitée par des appels successifs à son amourrpropre.
Cependant tout noble cœur devait se sentir lentement, mais sûrement pénétré par ce qui se dégageait d'exquis de cette âme ardente au fond, généreuse, aimante, mais facile aux froissements, prompte à se replier sur elle-même. Il n'est pas de pire tyran qu'une mère qui n'aime pas sa fille. Les tendres caresses si douces aux cœurs délicats étaient inconnues à Adriènne. En revanche, elle subissait les brutalités de langage, les sévérités excessives, les humiliations. Enfin, instinctivement, elle pressentait combien étaient détestables les conseils de madame de Ribeaupin, et ce qui ajoutait à sa peine, c'est qu'elle ne pouvait avoir pour sa mère ni estime, ni affection, ni respect. Sans doute, Estelle et Charlotte eussent été disposées à adoucir le sort de leur jeune sœur ; mais une partie
U Lti DAMES DE RlBEAUt^Il^
dé leUf Vie b'écoilkit lôiti d^elle. Le tetlips lëUi* ttlônquait pour ë'intéresaei* aut petites douleurs de Cette enfant, condamnée à vivre avec line vieille femme égoïste, fantaëque et capricieuse. Telles étalent les Causes de l'incurable mélancolie à laquelle était livrée Adrienne. Autour d'elle, tout était triste, éteint. Des ]oui*s qu'elle avait vécus, il ne lui restait aucun de ces bons souvenirs qui consolent des taàilx présents. L'espérance qui fortifie les cœurs abattus lui manquait également. L'horizon qui 3e déroulait devant elle était sans éclaircie.
Ce soir^là, elle était encore plus abattue que de coututne. La brutalité dont sa mère avait fait preuve à son endroit, la facilité avec laquelle on avait trouvé natui*el qu'elle restât seille à la maison, Tinsouciance de ses sœurs en ce qui la touchait, toutes ces choses contribuaient à l'affaissement qu'elle éprouvait. La Solitude, la monotonie des objets sUr lesquels ses yeuJt se reposaient n'étaient point faitea pour la distraire. Son cœur était plein de tristesse, ses yeux gonflés de larmes. Elle touchait à cet état où la moH eftt consi'dérée comme une délivrance.
Soudain elle entendit dans la rue éOlitaire un bruit de pas, et presque aussitôt la porte 6'ouvrit. L'homme qui entra était un prêtre au visage doux et bon. Bien qu'il n'eût guère plus de cinquante ans, son corps commençait à se coui*ber et ses cheveux étaient entièrement blancs. En le Voyaûtj Adrienne pôUssa Uti cri de joie. Elle quitta sa place et Vint
LES DAMES Î)E RtBEAUPlS 45
se jeter dans les bras du nouveau venli e<i (Usant :
— Mon oncle ! combien je suis heureuse de vous Voir.
— Et moi aussi, fillette. Comment Va -t-on ici?
Ëfl même temps, le prêtre Jetait un coup d*œîl autour de lui.
— Là satité dé toUâ est excellente, répondît Adrienne. Là Vôtre...
Son oncle lïnterrôûjplt.
— Oh est ta tnèté f
— Sortie avec meè soeiii^s.
■^ Quoi ! on té laisse seule à ôéttè heure ?
Adrienrte baissa là léte, gâtdà le silence. Son oiiclë la regarda attentivement : il Vit ses paupières humides encore, ses traits défaits, sa pàlôUr ; il devina tout.
— Pauvre enfant ! mumiura-t-il. Ah ! ma sdéur Se montre bien mauvaise mère à ton égard.
Il prononça ces pai*oles à part lui ; puis il reprit tonthaut :
— Je me réjouis d'être venu ; c*est le ciel t[ui ffi*a poussé de ce côté.
En même temps, il prit familièrertient Adrienne par le bras, l'entratna dans ràrrière-boutlcjuè. A la clarté du gaz, tamisée à travers les verres dépolis qui surmontaient la cloison, l'oncle et la nièce entainèi-ent un long entretien.
L'abbé Mérille était le frère de madame de Rlbeâupin. Après une carrière sacerdotale des plus activés, affaibli
par les fatigues de l'apostolat, il avait été nommé, sur sa demande, aumônier d*une communauté de carmélites, située dans le haut du faubourg Saint-Jacques. Il occupait cette position depuis dix ans. Au début, il y avait goûté quelque repos. Mais, bientôt emporté par son zèle qui ne trouvait pas dans les modestes fonctions qui lui étaient dévolues, une pâture suf Osante, il avait cherché à étendre son action, afin de pouvoir faire plus de bien autour de lui. Il était devenu la providence du quartier qu'il habitait. Il parcourait les rues les plus pauvres, montait dans les mansardes les plus dénudées, cherchant des misères à soulager, ayant toujours sur les lèvres des paroles de consolation, dans les maios les aumônes qu'après s'être dépouillé lui-même non-seulement du superflu, mais encore du nécessaire, il allait recueillir dans quelques maisons riches du faubourg Saint-Germain, où on le respectait autant qu'on l'aimait. Nulle infortune ne l'avait jamais trouvé sourd. L'activité, la fécondité de son esprit étaient extraordinaires, sa charité inépuisable alors qu'il s'agissait de venir au secours de quelque grand malheur. Les bonnes œuvres absorbaient toute sa vie.
Cependant une ou deux fois par mois^ il trouvait le temps de venir voir sa sœur. Ce n'était certes pas qu'il éprouvât pour elle autre chose qu'une immense pitié, ou qu il trouvât dans cette maison un accueil encourageant. Non, il savait depuis bien des années ce qu'il y avait d'égoïste, de vil dans Tesprit comme
dans le cœur de madame de Ribeaupin. 11 n'ignorait pas combien sa présence était désagréable à celle-ci. Il avait renoncé à la ramener au bien. Tous ses efforts étaient dirigés dans un même but : protéger ses trois nièces contre les conseils de leur mère. En ce qui touchait Estelle et Charlotte, il se sentait bien près d*échouer. Mais, ayant deviné la pureté d'âme d'Adrienne, sa générosité, sa noblesse, il s'était juré de Tarracher à ce milieu de perdition dans lequel le découragement pouvait un jour la faire sombrer. Il venait donc la voir trop rarement au gré de celle-ci, mais le plus souvent qu'il le pouvait.
Il voulut connaître de la bouche de sa nièce tous les incidents de cette soirée. Elle les lui raconta, heureuse de trouver un cœur paternel dans lequel elle pût verser ses chagrins.
— Maintenant, mon oncle, ajouta-t-elle en finissant, arrachez-moi au plus vite de cette maison. J'y meurs de tristesse et de douleur.
— Ne parle pas ainsi, chère petite. Tu ne dois pas parler ainsi. Il ne faut rien exagérer. Tu n'es pas heureuse, j'en conviens. Mais de là à quitter cette maison ! D'ailleurs qui dit que ta mère consentira à te laisser partir?
— Elle ne demandera pas mieux que de se débarrasser de moi, répondit naïvement Adrienne.
— Se débarrasser de toi !
— Sans doute. Je la gène, je le vois bien. Elle ne m'aime pas. Je ne donne aucune satisfaction à son
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btgueil, aux espérances coupables qu'elle fonde sur I3es filles.
— Malheureuse enfant ! qu'oses-tu dire? Tu soupçonnes ta mère !
— Mon oncle, je dis la vérité, je vous l'affirme. Je ne parle pas comme une fillette étourdie ou bavarde, mais comme une jeune fiUô qui Voit et qui conlprend. Une catastrophe taénàce cette maison. Estelle vôut entrer au théâtre, Charlotte veut s'enrichir à tout prix. Loin de les arrêter dans une voie si pleine de périls, tiia mère les y poussé. Elle leur dotme des ftôrlseils que j'ai entendus, qui sont horribles.
Adrienne avait prononcé ces paroles d'Une voix ferme, comme si elle eût Voulu prouver qUe la vérité était dans sa bôuche. Mais, après cet aveu qui lui coûta un effort suprême, son courage l'abàndotina ; elle fondit en larmes.
— Se peut-il que les choses ed soient venues là? se demandait le prêtre. Sa pensée, saisie d'hotreui^, se refusait à affronter les conséquences des faits qu'Adrienne lui révélait. Il réfléchit pendant quelques instants.
~ Moh enfant, dit^il ensuite, je lié Veilx pas t'abandonner aux dangers que tu me signalée. Je n'ai plus aucun esprtir d'y soustraire tes sœurs. Si Dieu ne se manifeste par quelque coup imprévu, je les vois perdues. Elles n'ont que les déplorables instincts qui conduisent aux chutes. Je ne peux rien pour en arrêter les terribles effets, alors que leur mi^re eitiploie son
. LES DAMES DE lltËEAtJPIN Ï9
influence dôtis Un âehs contrafre. Mais à toi qui aâ une âme pure, aimant le bien, je te promets tout mon appui. Je vais, puisque tu le désires, te chercher une position hors d'ici. Je connais dans le faubourg Saint- Germain quelques grandes dames. Peut-^étre l*une d'elles voudra- t-elle te prendre comme lectrice ou demoiselle de compagnie. Si nouô ne réussissons pas de ce côté, nous chercherons ailleurs...
— Mais en attendant, mon oncle?
*- En attendant?
— Ne comprenez-vous pàâ que j*ai cette maison en horreur, que je ne voudrais pas y Vivre ud jour de plus. Ah ! tenez, parfois, je me demande S'il hë vaudrait pas mieux pouf moi d'être religieuse daris le couvent dont vous êtes aumôniei".
L'abbé Mérille fît utt geste énergique dé dénégation.
•^ Jamais, jamais ! s'écria-t-il.
Adrienne le regarda avec surprise.
— Tu t'étonnes, mon enfant, reprit-il ; il ftiudràît être fou pour ne pas te dissuader d*un semblable projet. A ton âge, tu irais ensevelir ta jeunesse dans un cloître ! Je n'y consentirais que lorsque pendant plusieurs années j'aurais reconnu en toi les signes Indélébiles d'une Vocation persistante. J'ai vu trop souvent des malheureuses filles victimes d'un enthousiasme passager ou d'une résolution trop rapide, pour ne pas considérer comme un devoir de combattre énetgiquement tout désir de ce genre qui se révèle devttht moi.
âO LES DAMES DE RIBEAUPIN
— MaiSy mon oncle, si tout le monde parlait comme vous, il n'y aurait bientôt plus de couvents.
— Il y en aurait pour les âmes désespérées, désabusées qui cherchent dans la prière, dans la solitude, l'oubli de leurs maux, la certitude du ciel. Mais il n'y en aurait pas pour les jeunes filles qu'emporte une excitation passagère» qui se condamnent à vivre sans tendresse, sans soleil.
L'abbé s'arrêta sur ces. mots, comme oppressé par les souvenirs dont sa longue carrière avait rempli sa mémoire et qui justifiaient son langage.
Bientôt il reprit :
— Revenons à ce qui te touche, mon eufant. D'abord, j'exige que tu chasses ces idées. Je veux ensuite que tu t'armes de résignation, de patience ; tu les trouveras dans la prière; elle console et soulage. Moi, je vais faire tous mes efforts pour apporter un change*ment dans le sort dont tu ne veux plus. De ton côté, tu me promets de m'obéir, de ne prendre aucun parti, qaelqu'il soit, sans m'avoir consulté.
— Oh ! je vous le promets, mon oncle, répondit vivement Adrienne. Déjà, je me sens moins triste, plus disposée à supporter mes petits chagrins. C'est l'effet de vos paroles.
— A la bonne heure. Je veux te voir toujours ainsi.
— Seulement, j'ai une grâce à vous demander.
— Laquelle?
— Venez me voir plus souvent.
— Je te le promets, mon enfant. Je reviendrai sous
L^S DAMES DE RIBEAUPIN 21
peu de jourSy pour toi d'abord^ puisque tu as besoin de moi, ensuite parce qu'il est de mon devoir de tenter auprès de ta mère, de tes sœurs un dernier effort, de leur faire entendre encore une fois des conseils salutaires.
Cet entretien avait duré longtemps. Lorsque l'abbé Mérille se leva pour se retirer, il était onze heures.
— Je me suis bien attardé, fit-il en souriant. Je ne serai pas chez moi avant minuit. Mes bonnes religieuses vont croire qu'il m'est arrivé un accident.
Tout en parlant ainsi, il avait pris son chapeau et sa canne. 11 ajouta :
— J'espère, fillette, que tu vas aller te coucher.
— Oui, mon oncle, je ne prends que le temps de fermer.
— Comment, c'est toi qui fermes?
— Je pourrais appeler la bonne ; mais elle doit dormir, la pauvre fille. Elle est sur pied tous les matins à cinq heures, j'ai pitié d'elle.
— Ma sœur n'est pas seulement coupable, elle est folle aussi! murmura l'abbé. Laisser une fille de seize ans toute seule dans cette boutique dans un pareil quartier, à onze heures du soir, c'est bien vraiment de la folie.
— Que dites-vous, mon oncle ? demanda Adrienne.
— Je dis, je dis, fillette, que je vais t'aider à placer les volets qui seraient trop lourds pour tes faibles bras.
— Quoi! vous, mon oncle!
— Eh bien I oui, moi, et ce ne sera peut-être pas
2« LES DAHËS DB RIB^AUPIN
la prepiiër^ fois que j'aurai fait le garçon de magasin.
Il profionça cette phrase en souriant avec bonté. Puis il ^lla prendre les lourdes planches à Taide des-^ qiielles ou fermait \a^ boutique, les mit en place. Lorsque cette besogne fut terminée, il embrassa tendrement sa nièce §t se retira. Adrienne le suivit des yeux autant qu'elle put le vQir« Lorsqu'il eut disparu au cpi£( d'une ruQ, elle ferma la porte, gagna la chambre qu'elle occupait avec sea sœurs, à Tentre-sol, et ne tarda pas à se mettre au lit.
La vigite de sou oncle lui avait fait un grand bien. Son chagrin était dissipé. L'espoir d'un avenir meilleur que le présent fleurissait de nouveau dans son cœur. Lorsque vers minuit sa mère et ses scbufs rentrèrent, elle dormait profondément.