LES ESPÉRANCES
Le lendemain du jour où commence ce récit, était un dimanche. Le pagasia du Diabîe'BoiteuXy dans lequel Estelle et Charlotte occupaient un emploi, comptait parmi sa clientèle plusieurs mères de famille dont les principes religieux q'entendaient pas raillerie. C'est par cette considération que l'établissemeat restait fermé pendai^t les jours fériés.
Les deippiselle§ de Ribeaupii) dormirent donc la grassç naatinée, ^ l'exception toutefois d'Adrien^ie qui, dès huit heures, descendit sur la pointe des pieds dans la boutique, afin de servir les clients qui se présenteraient. Elle était tout à fait rasséréné^, résolue h, supporter patiemn^eqt les ennuis que sa mère poury^i^ lui causer. Maintenant qu'elle ep voyait le teirme, elle se sentait assez forte pour les su})ir sans faiblesse.
La famille ne se trouva réunie qu'à l'heure du déjeuner. Le couvert était mis dans Farrière-boutique. Comme le dimanche était le seul jour où madame de Ribeaupin pût avoir à sa table ses deux filles aînées, elle avait l'habitude de faire, à cette occasion, un repas plus fin que de coutume et d'ajouter à l'ordinaire quelques friandises. La table était couverte de linge blanc sur lequel les verres et les couverts en ruolz semblaient plus brillants. Estelle et Charlotte y prirent place avant d'avoir procédé à leur toilette, les cheveux en désordre, les yeux encore glonflés par le sommeil, vêtues de peignoirs d'une coupe excentrique, aux couleurs éclatantes, dignes d'être portés par des courtisanes, mais non par d*honnêtes filles. Quanta madame de Ribeaupin, elle était sanglée dans son corset, coiffé avec une fleur dans les cheveux, vêtue de la robe jonquille qu'elle portait la veille, grâce à laquelle, du moins elle le pensait ainsi, le tabac qu'elle débitait de ses mains grasses paraissait meilleur aux clients.
Le repas fut de la plus grande gaieté. La représentation du Théâtre-Italien fit tous les frais de l'entretien. C'était la première fois que les demoiselles de Ribeaupin avaient mis le pied dans ce temple aristocratique. Leurs yeux étaient encore éblouis de ce qu'elles avaient vu, bien plus que leurs oreilles n'étaient émerveillées de ce qu'elles avaient entendu. De ce spectacle si nouveau pour elles, Charlotte et sa sœur ne gardaient qu'un souvenir, celui de la salle, des toilettes, des bijoux, des fleurs, des beaux messieurs
LES DAMES I>E RIBEAUPIN «s
qui, à diverses reprises, avaient braqué leurs lorgnettes sur la loge de second rang qu'occupaient madame de Ribeaupin et ses filles. Estelle, bien qu'également préoccupée par les mêmes objets, avait cependant, en sa qualité de future artiste, apporté à ce qui se passait sur la scène, une attention plus soutenue. Le costume des chanteuses, leurs attitudes, leurs gestes, leurs sourires, leurs larmes, toutes ces choses étaient demeurées dans sa mémoire comme le programme de ce qu'elle même aurait un jour à apprendre si elle persistait dans sa vocation. Il convient d'ajouter que ce soir-là, on jouait Othello, que ces demoiselles n'avaient compris de la pièce, que la scène finale, durant laquelle madame de Ribeaupin avait laissé échapper cette exclamation.
— Le coquin ! il va tuer sa femme ; mais pourquoi donc?
Cette question, madame de Ribeaupin se l'était posée plusieurs fois depuis, sans avoir pu la résoudre, ses filles ne lui donnant à cet égard que de vagues indications.
— Comme c'était beau ! n'est-ce pas maman, s'écria tout à coup Estelle pendant le déjeuner. Comme elles étaient belles ces femmes assises dans les loges moDtrant leurs épaules, leurs bras , souriant derrière leurs éventails à des hommes élégants qui leur parlaient à l'oreille !
— Bah! vous êtes bien plus belles vous autres, objecta madame de Ribeaupin. La plupart de ces
a$ LBS DAMES D£ HIBËAUPIN
femmes avaient une livre de peinture sur les joues, ^i au lieu de vos robes de soie montant jusqu'au cou, vous aviez été décolletées, parées de bijoux et de Qeurs...
^ Le fait est qu*il y avait là d'admirables bijoux, interrompit; Charlotte avec un sourira rempli de oon^ voitise.
-^ Vous n'en aviez pas vous autres, et vous étiez bien modestement vêtues, continua madame de Ribeaupin. Cependant» on vous a beaucoup regardées.
•^ Crois^u, maman? demanda Estelle
wT^ Avec ça que je suis aveugle. Il y ayait à Torchestrq un jeune homme décoré qui, pendant les éntr'actes, n'a pas cessé de tenir sa lorgnette dirigée sur notre loge. Et il n'était pas le seul,
— Ah ! je voudrais pouvoir retourner à la salle Venn ladour, reprit Charlotte.
— Moi, j'aimerais mieux aller dans un théâtre où l'on parle français, répondit madame de Ribeaupin. Pu moins, je comprendrais la pièce.
1} y eut un momept de silence. Chacune des trois femmes semblait préoccupée. Adrienne, qui durant cet entretien, n'avait pas ouvert la bouche, fut appelée tout à coup dans la boutique où un client venait d'ap^ paraître.
— Ah ! que n'ai-je par devers moi une dizaine de mille francs ! s*écria madame de Ribeaupin. Je vous installerais dans un élégant appartement ; vous seriez bientôt connues comme les plus jolies personnes de Paris, et vous arriveriez à un sort brillant»
LES DAMES DE RIBEAUPIN tt
■^ Et moi j'aurais tin mattre de déolamation^ ajouta Estelle.
•^ Sans doute. Malheureusement ce qui me manque^ c'est le premier capital.
— Dis donc, maman, demanda Charlotte, n'assuret^on pas que Ton va construire une église pr6s d*ici, et que les maisons du quartier vont être expro'priées ?
-—Oui, on le dit. Oh! si cela arrive et que nous obtenions une bonne indemnité, — elle nous est due, puisque notre bail a encore six années à courir — tous nos vœux seront comblés. Alors, mes chères filles, comme par un coup de baguette magique^ je change vôtre sort. J'ai des projets, des projets**.
— Eh bien, maman, vivons dans cette espérance, s'écria joyeusement Estelle.
En même temps, quittant sa place^ elle se posa debout devant sa mère, dans Tune des attitudes qu'elle avait vu prendre la veille à l*actrice chargée du rôle de Desdérnone et poussa ^ plein gosier une roulade.
— ïoî, tu es une artiste ! fit sa mère avec un accent convaincu.
— Et moi donc? demanda Charlotte d'un ton plaintif.
^ Toi, tu es Une flUe très-sensée, très-poséô, trèsraisonnable, très-positive, et je n'ai aucune intjuîéttide sur ton avenir.
Comme elle venait de pfônohcef des paroles qui mirent un sourire sur les lèvrôô de Charlotte, Adrienne
entr*ouvrit la porte de rarrière-boutique, et montrant sa blonde tête :
— Maman, dit-elle, le père Gaspard demande à vous parler.
— Qu*il entre, répondit madame de Ribeaupin.
Le père Gaspard était le concierge de la maison. Il comparut devant les dames de Ribeaupin, le visage pâle, défait, consterné.
— Ah! mon Dieu! qu'avez- vous donc, père Gaspard?
— Hélas ! madame Ribeaupin, ce qui réjouit les uns désole les autres. Je viens vous annoncer une nouvelle, excelleute pour vous, affligeante pour moi.
— Qu'avez-vous donc ?
— Je perds ma place.
— Vous perdez votre place ! Mais en quoi cela peutil me réjouir?
— Je la perds, non que le propriétaire soit mécontent de mes services, mais parce qu*il n*en a plus besoin. Bientôt il n'aura plus de maison : on va démolir celle-ci ; nous sommes expropriés !
— Expropriés !
— Victoire !
— J'ai un bail. Je demande cent mille francs d'indemnité.
— Nous serons riches.
En parlant ainsi, ces dames s'étaient levées ; elles riaient et pleuraient tour à tour.
— Êtes-vous bien sûr, père Gaspard, de ne pas vous tromper ?
— Hélas ! non, madame Ribeaupin, je ne me trompe pas ; c'est bien la vérité. Le propriétaire a été avisé officiellement hier soir que la maison devait être vide au mois de mars prochain.
Les cris de joie redoublèrent.
— Je le disais bien, reprit le. père Gaspard, ce qui réjouit les uns désole les autres. Vous voilà trèsheureuses, tandis que moi, qui perds ma place...
— On vous en trouvera une autre, s'écria vivement madame de Rii>eaupin ; soyez donc sans inquiétude.
— Madame est bien bonne !
— Allez, père Gaspard, on s'occupera de vous. Le concierge se retira.
— Et nous, ajouta madame de Ribeaupin, nous allons sans tarder nous occuper de cette affaire. Dès demain, j'irai voir votre patron, M. Dervaux. Il est homme de bon conseil. Il me dira ce que j'ai à faire pour tirer le meilleur parti de ma situation.
Si la transformation de Paris a été une œuvre excellente au point de vue de la salubrité publique, on ne peut reconnaître qu'il en ait toujours été de môme au point de vue des mœurs. Certains milieux se sont assainis moralement autant que matériellement. Les formidables démolitions dont nous avons été les témoins, ont fait disparaître des quartiers devenus, par suite du défaut d'air et de lumière, l'asile des misères
es plus honteuses, des vices les plus infâmes. Ce
60ût là dés rSsultats dont il faut 8d féliciter* Mais il en est d'autres moins satisfaisants. L'amour du foyer, ded vertus domestiques, de la vie paisible, modeste a diminué. Un insatiable besoin de luxe, une estime trop grande pour les apparences de la richesse plus encore que pour la richesse elle-même, Un mauvais emploi de biens souvent mal acquis ou dus au hasard, une invasion inquiétante des étrangers attirés par les embellissements de Paria) de fiévreuses ardeurs emportant toutes les Âmes vers l'abus des jouissances grossibres, sont devenus les symptônleâ caractéristiques d'une société pour laquelle on a construit une ville splendide qui ne saurait se comparer à aucune autre. En transformant Parisj et bien qu'on ait songé aux pauvres, puisqu'on a élevé J)0ur eux des hospices, des asiles, des maisons d'école, on a surtout travaillé pour les riches. On a fait des quartiers où Ton ne peut vivre qu'à là condition de dépenser annuellement ce que l'on Considérait autrefois comme une fortune. 11 est devenu de mode de les habiter ; dès lors le besoin de paraître plus qu'on n*est, a fait de nombreuses Victimes. La plupart dépensant au delà de leurs revenus, ont cherché h suppléer au déficit par les fepéculations, parle jetr. Dans les grands cercles, à la Bourse, le hasard est devenu l'arbitre souverain auquel chacun sft confie. Les femmes ont été entraînées aui fblies ruineuses, aux extravagances compromettantes. Nous avons vu la débâcle, le déshonUeut s'abattre snf des fâmilleà jusque là opulentes^ Considérées, la fonUhe
dans les mains les plus viles^ le découragement dans les âmes les plus fièreS) et dans notre civilisation pui^ santé, surgir des incidents dont le nombre va grossissant tous les jours, qui sont* des signes certains de décadence.
Madame de Ribeaupin avait assisté au début de ce mouvement, qui date à peu près de 185 Ai Un âpre désir de s'enrichir s'était emparé de son cœur. D'ailleurs, depuis Vingt-Cinq ans, elle soupirait après la fortune. Cette femme si mal douée par la nature^ avait eu toutes les ambitions, toutes les envies, toutes les convoitises, d'insatiables besoins de jouir, de bieti vivre» Mais la destinée semblait prendre plaisir à se rire d'elle, à déjouer ses espérances. En dépit de tous ses efforts, elle n'avait jamais pu sortir de la position qui lui était primitivement échue. Les régions mondaines où le luxe est roi tout-puissant, s'étendaient sous ses yeux éblouis comme une terre promise dont les frontières devaient lui être toujours fermées. Aimer les toilettes brillantes, les appartements somptueux, les équipages élégants et se voir condamnée à traîner ses jours dans une petite et obscure boutique^ à ôtre la servante très-humble du premier venUj quelle dérision ! Ce qu'avait souffert cette femme est impossible à dire. On ne pourrait le bien comprendre qu'en étudiant ce qu'avaient fait d'elle ses désirs mal contenus et jamais exaucés. C'est là ce qui l'avait conduite à être une mauvaise mère pour Adrienne, dont les goûls modestes étaient comme un reproche à ses ambitions
malsaines, une mère trop complaisante pour Estelle et Charlotte dans le cœur desquelles elle retrouvait son propre cœur.
On s'expliquera mieux maintenant l'impatience fébrile que la possibilité de l'expropriation avait allumé dans l'esprit de madame de Ribeaupin, la joie profonde qu'y fit succéder la certitude d'être promptement chassée des lieux qu'elle habitait depuis la mort de son mari. L'expropriation c'était la fortune.
En effet, — et c'est encore un résultat des procédés qui ont été mis en œuvre pour aider à la transformation de Paris, -— l'expropriation, qui arrachait autrefois des larmes à ceux qui en étaient victimes, est devenue aujourd'hui un instrument de spéculation, un moyen de s*enrichir. Ce qui faisait jadis le charme du foyer domestique, les souvenirs du passé, ne compte plus pour rien. Obligé, de par la loi, à quitter les lieux où Ton avait longtemps vécu, où étaient morts des êtres chers, qui étaient encore pleins de leur souffle, on n'en sortait pas sans déchirements cruels, sans avoir longtemps résisté à ceux qui vous chassaient pour cause d'utilité publique. Aujourd'hui oa va audevant de ce qui jadis était considéré comme un désastre. On le désire, on s'y prépare, on le provoque ; on accueille comme un jour de joie le jour où il éclate.
La joie de madame deRibeaupin, en apprenant qu'à son tour elle allait être frappée, fut donc immense.
— Désormais, nous serons riches, disait-elle à ses filles. L'indemnité qu'on nous accordera ne sera pas
moindre de cinquante mille francs. Entre mes mains, cette somme rapportera un revenu de trois mille. Je sous-louerai le bureau de tabac. Ce que j*en retirerai joint à la pension que je reçois comme veuve d'officier, nous donnera encore quatre mille francs, en tout sept mille !
— J'aurai un professeur de déclamation , ajoutait Estelle ; dans six mois je serai au théâtre.
— El moi, maman, reprenait Charlotte, je t'aiderai à faire fructifier notre capital. Je me sens née pour le commerce, et j'ai de bonnes idées.
Ces trois femmes formaient ainsi mille projets qui devaient leur donner Topulence. Seule, Adrienne ne désirait rien, restait indifférente aux félicités qui semblaient prêtes à pleuvoir sur la maison. Elle n'avait d'autre désir que de la quitter au plus vite et comptait sur son oncle l'abbé Mérille pour exaucer ses vœux. A dater de ce moment, madame de fiibeaupin ne se préoccupa plus que de tirer de sa situation un parti avantageux.
Trois jours après la visite du concierge, le propriétaire lui signifia d'avoir à vider les lieux dans un délai de trois mois. Elle comprit que le moment était venu d'agir. C'est afin d'obtenir un conseil qu'elle se rendit chez M. Jacques Dervaux, directeur des magasins du Diable Boiteux^ dans lesquels, jusqu'à ce jour, Estelle et Charlotte avaient été employées. Ces magasins étaient situés dans l'une des maisons de la rue de la Chaussée-d'Antin, du côté du boulevard, à l'endroit
34 LES DàMËB DË RIBEAUPIN
OÙ s'ouvre aujourd'hui lô boulevard Haussmann. Leur façade s'étendait sur une longueur de trente mètreâ environ, avec des vitrines remplies d'étoffes aux riches dessins, aux reflets chatoyants, d'ouvrages en broderie, de hautes piles de linge fin, de fouleaux de tôilé, d'objets en cuir de Russie, sacs à ouvrage, portemonnaie, ceintures, de tous ces mille riens que la mode a rendus indispensables aux femmes. Lé soir, cent lampeSi surmontées de globes qui en adoucissaient l'éclat, répandaient sur ces richesses de l'industrie moderne leur flamme douce sous la hlevt desquelles les dentelles paraissaient plus belles, les velours plus soyeux. Les gens qui s'arrêtaient un moment devant la porte pouvaient voir dans les ttiagasins un mouvement perpétuel. Durant tout le jour, des équipages stationnaient danà la rue. Des commis bien vêtus, pommadés, frisés^ remplis de politesse, allaient d'une cliente à une autre, tâchant d'entratner celle-ci, de séduire celle-là. Là, savoir bien parler était une qua*lité, être beau garçon un avantage. La cliente était-elle jolie, ces messieurs lui adressaient la parole, la bouche en cœur, comme s'tlâ eussent eu du miel sur les lèvres. Était-elle vieille, ils prenaient des airs respedtueux. Tous leurs gestes étaient suaves. Grâce à eux, si l'on ne quittait pas les magasins toujours satisfait de la marchandlsej on en Sortait toujours satisfait du m&rchand.
Ce fut un tiiatin, vers dix heures, que madame de Ribeaupin vètue de ses plus beaux atours, fit son en-
LPa P4«£;S DE RIi£AUPlN 35
tréa d^QP tes m^gaaing du Diable Boiteu» oà jusqu'à ce jour, eilQ était venue en solliciteuse, puisque ses filles y étaient employées* Pour la première foiS; elle y entrait, la tète haute, Tœil rayonnant oomme si elle eût possédé déjà h fortune qu*elle attendait. Elle s-avança vers le cuissier qui travaillait debout derrière un grand bureau de chêne.
— M, Jacques Dervaux ? demanda-t-elle.
— est dans son cabinet, madame. Mais je ne sais s'il pourra vous recevoir. Je le crois très-ecoupé. Il prépare la campagne du printemps.
-TT- He£t filles lui ont annoncé ma visite pour aujourd'hui. C'est lui-même qui a fixé l'heure où je devais venir.
-T Ob I s'il vous attend, c'est diffërenl. Allez, madame. Vous savez où, troisième galerie à droite, première porte à gauche.
r-T- Je connais la porte, reprit madame de Ribeaupin en souriant.
Elle se dirigea v^ps Tendroit désigné, traversant la foule des commis afiiairés qui garnissaient les étalages, dépliaient les étoffes afin de les mettre en lumière et se préparaient lestement à l'assaut de la journée, sous la surveillance des chefs de rayons. Au rayon de la lingerie, elle aperçut ses filles qui travaillaient avec nonchalance. Elle passa sans être vue par elles et ne leur adressa pas la parole. Mais elle se dit :
-r- Encore quelques jours et elles ne seront plus ici.
C'était là une pensée des plus réjouissantes. Aussi
arriva-t-elle devant la porte du cabinet de M. Dervaux égère, rapide, joyeuse, comme portée sur les ailes de 'espérance. Elle frappa à la pocte.
— Entrez ! répondit-on de Tintérieur.
Elle ouvrit et se trouva dans un petit salon meublé avec luxe, en présence de M. Jacques Dervaux. Celait un homme de soixante ans, environ, mais si bien vêtu, si m'Dce, si droit qu'on ne pouvait deviner son âge que parce que ses cheveux étaient entièrement gris, il les portait coiffés avec un soin particulier. Il n'avait ni barbe, ni moustache^ et la couleur bleuâtre de son menton, que cachait mal la poudre de riz, attestait Tabus du rasoir.
Gris comme ses cheveux, ses longs favoris flottaient au vent, répandant dans l'air des odeurs de brillantine et de cosmétique, se jouant tantôt sur ses épaules, tantôt sur sa cravate bleue, au centre de laquelle étincelait une épingle en brillants. L'habitude de sourire agréablement avait laissé dans ses yeux, sur ses lèvres une expression de bienveillance et d'obséquiosité qui ne permettait pas aux esprits perspicaces de penser que M. Jacques Dervaux fût autre chose qu'un coquin ou un imbécile. Quel homme que ce Dervaux 1 11 a laissé dans le commerce parisien des souvenirs ineffaçables. Nuls n'a mieux compris que lui la puissance de la réclame. Il a eu son heure de génie, car dans ses prospectus, dans ses catalogues, il a été créateur. C'est lui qui le premier, a fait circuler dans les rues de Paris des fourgons portant l'enseigne de sa maison, traînés
par des chevaux fringants^ conduits par des gens en grande livrée. C'est lui qui a eu la pensée de distribuer des bouquets de violettes, d'offrir des rafraîchissements aux femmes qui honoraient ses magasins de leur présence. C'est encore lui qu'on a vu faire bénir, chaque année, à un jour donné, son établissement, ses marchandises et ses commis, par un prêtre dé sa paroisse et faire raconter le lendemain, à 20 francs la ligne, la cérémonie dans les journaux, sous cette rubrique : Alliance de la religion et du commerce. A l'époque où commence ce récit, nulle maison n'égalait la sienne. Il avait commencé par n'être qu'un, pauvre petit employé et n'était arrivé à sa situation présente qu'à force de volonté, d'intrigues, d'audace.
Au moment où madame de Ribeaupin entra, il était assis devant une table chargée de petits morceaux d'étoffes de toutes couleurs, étudiant, combinant, annotant, préparant, ainsi que l'avait dit son caissier, sa campagne du printemps. Il se retourna vers sa visiteuse, ne parut nullement surpris de la voir, lui fit de la main un signe familier qui signifiait ceci :
— Prenez patience, je vais être à vous.
— Ne vous dérangez pas, monsieur Dervaux, répondit madame de Ribeaupin. J'attendrai aussi longtemps que vous voudrez.
Elle prit une chaise et s'assit dans un coin.
— Combien la fortune rend audacieux I pensa- t-elle* lamais je n'aurais osé m'asseoir devant M. Dervaux
sans qu'il m'y invitât. Aujourd'hui, je me sens à l'aise, je m'installe ici comme cbez moi.
Elle était transfigurée. Au bout d'un quart d'heure, M. Dervaux se leva, s'approcha d'elle, et restant debout :
— Madame de lUbeaupin, dit-il, je suis aise, trèsaise de vous voir. J'ai quelques observations à v<mis présenter au sujet de vos filles.
— Au sujet de mes filles î
— 04? j^ ^^ ^^s pas absoluEpent satisfait d'elles. Elles se relâchent d'une façon singulière. Elles n'apportent plus au travail la môme ar^çujr qu'autrefois. Je n'ai pas voulu leur en faire reproche ; mais c'est à cause de vous et avec l'espoir que vous leur donnerez, quelques bons conseils.
Huit jours avant, madame de Ribeaupin, en enten-r dant un tel langage, aurait appelé sur-le<champ Estelle et Charlotte, et dev^t leur patron, les aurait sévèrement morigénées. Ce jour-là, elle ne perdit rien de son calme et se dit ^ part elle» en regardant M. Dervaux bien en face :
— Ce n'est pas par égards pour moi que tu ne leur as point fait de reproches ; mais parce que tu crains qu'elles n'aillent répéter partout que depuis deux mois, elles sont chargées d'un travail confidentiel qui consiste à recopier tes livres de commerce, à exagérer le chiffres de tes affaires, dans le but de tromper le jury d'expropriation.
Soulagée par celte apostrophe mentalement faite, madame de Ribeaupin reprit tout haut :
— Ne soyez pas surpris, monsieur Dervaux, du changement que vous avez remarqué dans l'allure de mes filles. A la veille de quitter votre maison, il leur est bien permis de...
M. Dervaux n'attendit pas la fin de la phrase.
— Quitter ma maison I s'écria-t-il. Elles vont me quitter, pour aller chez un concurrent, sans doute, le faire profiter des connaissances commerciales qu'elles ont acquises ici ! Ah! madame de Ribeaupin, c'est bien mal payer les bontés que j'ai eues pour elles !
Madame de Ribeaupin se leva à son tour, et, prenant familièrement les mains de son interlocuteur, qui parut fort surpris de cette expansion soudaine, elle répondit :
— Calmez-vous ! il ne s'agit pas pour elles dépasser de chez vous chez un de vos concurrents, mais tout simplement de changer de vie. Les filles du baron de Ribeaupin , vous devez le comprendre , monsieur , n'étaient pas à leur place ici, ni dans le rôle qui leur convient. Du moment qu'il leur devient possible de vivre sans travailler, et c'est ce qui arrive, elles doivent reprendre leur rang.
— U leur est possible de vivre sans travailler? demanda Dervaux avec étonnement.
— Je vois bien qu'elles ne vous ont rien dit. Apprenez donc que Timmeuble dans lequel se trouve mon bureau de tabac, est exproprié, que mon bail n'ex-^ pirant que dans six ans, j'espère que l'indemnité que je recevrai ne sera pas moindre de cinquante mille
francs. Cette somme, jointe aux revenus que j*ai déjà, va me permettre de changer du tout au tcjut ma position, celle de mes enfants. Comprenez-vous?
— Si je comprends, mais à merveille ; je suis bien heureux de ce que vous me racontez. Moi d abord, vous le savez, j'ai toujours aimé vos charmantes filles.
Il s'arrêta tout à coup. Madame de Ribeaupin était debout comme lui. Il avança un fauteuil.
— Mais, chère madame, asseyez-vous donc.
Elle obéit, se laissa aller nonchalamment sur le siège moelleux, tandis que Dervaux prenait place à côté d'elle, en souriant béatement comme s'il eût été en présence d'une riche cliente.
— Devinez-vous au moins pourquoi je suis venue? demanda madame de Ribeaupin à Dervaux lorsqu'elle le vit en quelque sorte séduit, charmé, presqu'à ses pieds.
— Mon Dieu, non, je cherche à savoir.
— C'est afin de vous demander conseil. Je me trouve dans une situation fort nouvelle pour moi. Je tiens à en tirer le parti le meilleur. Me voilà prévenue que je dois quitter les lieux que j'habite. Que faut-il faire?
— Vous confier d'abord à un avoué habile, au mien, si vous le voulez. Sur ma recommandation, il s'occupera de votre affaire comme si elle était sienne. C'est lui qui défendra vos intérêts devant le jury d'expropriation, car vous irez jusqu'au jury, je pense.
— Est-ce nécessaire?
— Non, mais ce n'est que là que vous obtiendrez
une indemnité sufGsante. Vous recevrez d'ici à peu de jours la visite d'experts envoyés par la Ville, qui viendront étudier votre situation, afin de donner une base aux offres qui vous seront faites. Si vous m'en croyez vous refuserez ces offres ; vous déclarerez que vous voulez plaider. Entre le chiffre de votre demande et celui des propositions de la Ville, le jury aura à se prononcer. Il est probable que sa sentence se rapprochera bien plus de vos prétentions que de celles des experts.
— Je comprends ; mais est-ce tout?
Dervaux réfléchit un moment ; puis il dit avec un grand air de mystère :
— Écoutez, je vais vous dire à quel procédé j'ai eu recours, moi qui suis aussi menacé de me voir expro* prié. J'ai fait recopier mes livres de commerce, en modifiant leur contenu, de telle sorte que je peux prouver que, depuis cinq ans, j'ai réalisé des bénéfiœs bien plus considérables qu'ils n'ont été en réalité.
— Ah ! monsieur Dervaux, vous êtes un habile homme! murmura madame de Ribeaupin avec un soupir.
— Faites ce que j'ai fait...
— Est-ce que c'est possible ? Dans un petit commerce comme le mien, les écritures n'existent pas. D'ailleurs, existeraient-elles, je ne saurais les modifier, puisque la manufacture des tabacs inscrit les marchandises qu'elle me vend, et que, ne pouvant m'ap-
provisionner que là, il m'est impossible d'affirmer que j'ai reçu plus qu'dle ne m'a remis.
— Voilà qui est fâcheux, reprit Dervaux en secouant la tête. Alors, chère madame, vous n'avez qu'un moyen d'obtenir une indemnité considérable. Il faut attendrir les jurés.
•*- Attendrir les jurés !
— Oui, lorsque vous connaîtrez les noms de ceux qui seront chargés d6 prononcer sur votre affaire, il faudra vous rendre auprès de chacun d'eux, leur exposer le triste sort qui vous est fait par l'expropriation. Vous êtes veuve d'officier, mère de trois jeunes filles; votre situation est particulièrement intéressante. Je serais bien surpris tà. la démarche que je vous conseille ne réussissait pas au gré de vos désirs*
Comme Dervaux achevait sa phrase, madame de Ribeaupin se leva. D'une voix que faisait trembler un enthousiasme mal contenu :
— Voilà ce que j'appelle un bon conseil, s'écriat-elle. Oh I monsieur, vous venez de m'ouvrir un horizon tout nouveau. Oui, j'irai chez les membres du jury avec mes trois filles. Qui donc osera refuser à la veuve d'un héros, à des orphelines, une somme suffisante pour remplacer la position qu'on brise dans nos mains ?
— Personne, assurément, répondit gravement Dervaux.
— Je vous remercie, reprit la veuve du héros. Je
vais réfléchir, agir avec prudence. S'il y a lieu je viendrai vous trouver.
— Ne voulez-vous pas une lettre pour mon avoué? demanda Dervaux.
— Au contraire. Je le verrai aujourd'hui même. Dervaux prit place devant son bureau, traça quelques
lignes à l'adresse de son homme d'affaires, afin de lui recommander tout spécialement les intérêts de madame de Ribeaupin. Celle-ci le remercia de nouveau. Elle allait se retirer. Mais il la retint et lui dit à demivoix :
— El maintenant, chère dame, un dernier avis, et ce ne sera pas le moins bon. D'ici à cinq ou six semaines, votre affaire sera terminée. Vous vous trouverez vraisemblablement à la tète d'une fortune. Soyez prudente dans vos placements. Ne vous exposez pas à perdre, par suite d'une mauvaise gestion, la richesse qu'un hasard vous procure.
— Soyez sans crainte. Je saurai faire travailler mon argent sans l'exposer.
— Défiez- vous de la "Bourse surtout.
— Je ne veux pas même en connaître le chemin.
— Si vous avez quarante, cinquante mille francs à placer, cherchez un établissement honorable, bien assis. C'est encore dans le commerce qu'on trouve à la fois les gains les plus importants, les sûretés les plus complètes.
— Ah ! monsieur Dervaux, si j'osais, je vous demanderais un service.
— Osez, chère dame, osez. Ne suis-je pas votre très-dévoué serviteur !
— Eh bien, consentez à devenir la providence d'une pauvre veuve. Acceptez mon argent. Placez-le dans vos affaires avec le vôtre. Faites-le fructifier.
— Oh ! voilà qui est bien grave, répondit Dervaux.
— Pourquoi donc?
Au lieu de répondre sur le champ, Dervaux, comme s'il eût voulu réfléchir, garda le silence. En même temps, afin de dissimuler ses impressions, il se plaça devant une glace pour refaire le nœud de sa cravate, de telle façon que madame de Ribeaupin ne pouvait voir son visage.
— Savez-vous, s*écria-t-il enfin, que les fonds que j'ai mis dans cet établissement ne me rapportent pas moins de dix pour cent ?
— Dix pour cent ! répéta madame de Ribeaupin avec un geste d'étonnement et d'admiration.
— Et que dès lors, continua Dervaux, je n'ai aucun intérêt à accepter les capitaux d' autrui, alors que les miens me suffisent très-largement !
La figure de madame de Ribeaupin se couvrit d'une soudaine tristesse.
— Vous ne voulez pas de ceux que je vous offre? murmura-t-elle.
Tout à l'heure, elle avait entrevu la possibilité de se créer, avec un petit capital placé dans la maison Dervaux, un revenu relativement considérable. Maintenant, elle était affligée par la froideur avec laquelle ses
LES DAMES VtE RIBEAUPIN 45
propositions étaient reçues. Mais il n'était pas dans les desseins de Dervaux de lui causer ce chagrin. Il se retourna vers elle et dit :
— Je ne peux ni ne veux vous refuser. J'accepterai votre argent, mais à une condition : vous renoncerez à en recevoir rintérêt...
— Comment!
— Attendez donc I Vous renoncerez à en recevoir rintérêt, mais vous accepterez de devenir mon associée pour votre part de capital qui, si elle est de cinquante mille francs, représentera le cinquième du mien- et vous donnera droit par conséquent, au cinquième des bénéfices nets. Je gagne en moyenne cent mille francs par an. C'est un revenu de vingt mille que je vous assure.
Madame de Ribeaupin ouvrait des yeux si grands en entendant énumérer ces chiffres formidables que Dervaux, s'il n'eût été acteur très-intéressé dans cette scène, se serait fort diverti de Tétonnement, de la joie de la femme crédule qu'il s'efforçait de duper. Mais ses préoccupations étaient bien autres en ce moment,etlorsqu'enthousiasmée,elle se retira, la joie dans le cœur, il poussa un soupir de soulagement. Depuis six mois, ses affaires étaient en désarroi. Les frais énormes qui lui incombaient avaient dévoré non-seulement ses gains, mais encore une partie de son capital. A trois reprises, pour faire face à ses échéances, il avait dû procéder à ces ventes à prix réduits qui attirent la foule, mais qui laissent la ruine après elles.
La ftaison d'hiver, qui touchait à son terme, ne donnait àuoun des résultats qu'il en avait espérés. II calculait que si le printemps ne modifiait pas sa situation, il se verrait dans la nécessité de déposer son bilan* Aussi n'eût^il garde de refuser les propositions de madame de Ribeaupîn habilement provoquées par lui. L'argent que celle-ci lui offrait avec un empressement si naïf pouvait conjurer la catastrophe, en faisant naître une chance nouvelle de salut. Ce fut seulement pour inspirer à madame de Ribeaupin une confiance absolue^ qu'il eut Tair de se faire prier, avant de consentir à réaliser les vœux qu'elle paraissait former avec tant d'ardeuti Elle était éblouie par la pensée de devenir l'associée de DervauXj sans prévoir — tant était grande sa crédulité — que s'il était dans la nécessité de déposer son bilan, elle serait elle-même déclarée en faillite^ et verrait tous ses biens engagés jusqu'au dernier sou dans le désastre. Dervaux lui tendait un piège. Elle y donnait tète baissée.