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Les dames du palais

Dans la foule qui remplissait la salle des Pas- Perdus, à deux heures, pendant la suspension d'audience, André Vélines, le jeune avocat d'avenir, ancien secrétaire de la Conférence, ancien secrétaire du bâtonnier, dit vivement à la vieille dame élégante dont il paraissait ici le guide :

— Tenez, grand'mère, la voici... C'est elle, mademoiselle Marcadieu, en robe, auprès de ce

vieil avocat.

Madame Mansart tressaillit, leva son face-tàmain; sous le cristal, ses yeux noirs pétillèrent. Elle était petite, replète, portait, malgré ses soixante-neuf ans, un chapeau de jeune femme, et se teignait les cheveux pour paraître la mère

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de son petit-fils dont elle était démesurément orgueilleuse.

— Où çà? où çà?

André Vélines pencha vers elle sa haute taille :

Au has de l'escalier du tribunal civil, là-bas...

Et c'est Çabtezan-Castagnac, le grand Fabrezan, le bâtonnier, mon ancien patron, qui gesticule auprès d'elle.

Ainsi dirigés, les regards de la vieille dame rencontrèrent parmi le flot des hommes noirs au rabat blanc le couple bizarre : le célèbre maître du barreau, à la forte tète classique encadrée de favoris blancs, et la blonde stagiaire, frêle, fine et rose, la toque en équilibre sur sa chevelure^ dorée, qui, d'un geste enfantin, faisait sauter entre ses doigts l'extrémité de son épitoge. — Eh bien! grand mère?...

Un peu laid, le visage osseux, ce grand garçon, rasé comme un Romain, respirait la santé, la puissance, la franchise. Pourtant, à ce moment-là, il semblait timide, anxieux, suspendu aux lèvres do l'impérieuse aïeule qui allait formuler sa critique sur la jeune fille lentement examinée.

Madame Mansart laissa tomber le face-à-main sans rien dire.

Alors lui se remit à contempler là-bas Henriette Marcadieu qu'il aimait. Il haletait de passion, de f-'iidresse. Contre la serviette de maroquin cachée par sa larue manche, son cœur eut de longs soubresauts. La chère petite stagiaire! pouvait-on

ne pus l'admirer? Il sq redressa, demanda hardiment :

— Gomment la trouvez-vous, grand'mère?

La vieille dame repartit, nerveuse :

— Jolie, certes! Mais quelles singulières créatures que ces femmes-là!

Les quatre battants de la porte vitrée, s'ouvrant perpétuellement, laissaient entrer à chaque minute de nouveaux groupes d'avocats. Le tapage devenait assourdissant. Quand l'horloge marqua deux leures dix, à l'extrémité de la salle des Pas- Perdus, le tambour capitonné de cuir vert de la première chambre du tribunal, où se jugeait un grand divorce, dégorgea une troupe d'hommes mal vêtus et de femmes en toilette qui envahirent le hall : c'était une tardive suspension d'audience.

André Vélines et sa grand'mère, entraînés par l'ample mouvement général de va-et-vient, reprirent leur piétinement. Fabrezan et mademoiselle Marcadieu venaient en sens inverse : ils se croisèrent sous le monument de Malesherbes. Madame Mansart, qui se piquait d'instruction, en chiffrait péniblement l'inscription latine, et, itant fort cette sobre glorification de l'avocat iin roi, ne vit ni la petite stagiaire ni l'envoleient majestueux qu'eut la manche du bâtonnier 'orsqu'il les frôla au passage. Mais Henriette larcadieu et André Vélines s'étaient souri.

— Grand-mère, fît le jeune homme, qui avait

reconquis son air d'énergie tranquille, voulez-vous que je vous montre la galerie carrée?

Avec cette terrible vivacité qui la rajeunissait de quinze ans, la vieille dame aux cheveux noirs gravissait le degré de pierre blanche que domine, au fond de la salle des Pas-Perdus, le balcon aux balustres de marbre. Elle s'y accouda près d'André. Tous deux, un instant, silencieux, contemplèrent l'immense nef bourdonnante.

Dans son architecture nue. vaguement dorique, elle s'allongeait royalement en deux voûtes que séparait une rangée de colonnes. Elle ressemblait, avec les rosaces qui l'éclai raient aux deux bouts, à une cathédrale neigeuse et grouillante où cheminaient des moines noirs au rabat blanc. L'étamine des robes allait, venait, les toques s'agitaient, et ces milliers de chuchotements composaient un unisson formidable qui montait en rumeur, en fracas. Là-haut, on aurait dit le bruit de la mer,

— Oui, reprit madame Mansart en cherchant des yeux parmi la foule bougeante les cheveux blonds de la petite stagiaire, de singulières femmes! Je ne fus jamais une sotte, mon cher petit, non plus qu'une ignorante; j'ai lu Virgile, en mon temps : les femmes intelligentes ne datent pas d'aujourd'hui, vois-tu!... Néanmoins, je n'aurais jamais eu l'idée d'acheter une étude d'avoué concurremment avec ton grand'père, ni de faire le même métier que lui... Cette jeune fille est fort distinguée. Son père, monsieur Marca-

dieu, est président de chambre à la cour. Comme famille, en effet, on ne peut rêver mieux.

André Vélines respira fortement. Il embrassait du regard la noble salle, d'un regard dominateur et avide, où il y avait de la convoitise et de l'ardeur. Ce n'était plus Henriette qu'il voyait, mais Fabrezan, le bâtonnier illustre, Ternisien, le triomphateur des assises, Blondel le subtil, que les belles dames du seizième arrondissement venaient entendre, ne plaidàt-il que pour une mitoyenneté de mur, Lamblin. qui ne comptait pas dix ans de plus qu'André, et dont la logique indestructible était célèbre, et Lecellier, à la douce, suave et persuasive éloquence, et ce jeune stagiaire au teint mat. aux yeux de braise, Maurice Servais, que les anciens suivaient attentivement à la huitième correctionnelle, où il défendait les mineurs. Et, dans cette multitude mouvante, où chaque visage représentait pour lui un nom, rappelait en lui un sentiment puissant d'amitié, de dédain, d'envie ou de haine, lui à qui la gloire venait déjà, qui se savait dans les forts, entrevoyait la place promise. Il serait entre Ternisien, le sentimental brûlant, et le captieux Blondel, l'avocat littéraire, charmeur et dialecticien, celui que le tribunal écoute, enjôlé, vaincu d'avance, pris aux rets d'acier d'une argumentation coquette et vinle.

— Elle a vingt-cinq ans, continua madame Mansart; toi, trente-trois : les âges sont conve-

nables. Mais qu'eussent dit tes pauvres parents, à te voir épouser une femme qui travaille?

On apercevait là-bas la jolie Henriette Marcadieu riant avec son vieil ami. Elle était la grâce même. Cette toge légère lui seyait. La physionomie d'André s'adoucit soudain. Il aimait la jeune fille en cette robe qui la revêtait d'un uniforme semblable au sien. Il aimait cette grande salle des Pas-Perdus, si antique, si vénérable, où le vieux Parlement de Paris avait promené ses simarres historiques, où s'étaient déroulées les fêtes nuptiales des rois, où les clercs de la Basoche avaient tenu, sur un bloc de marbre, leur théâtre grotesque, où l'on avait traité des empereurs. Aujourd'hui elle synthétisait pour lui tout ce Palais qu'il rêvait de conquérir. Elle en était comme le cloître, et cette masse noire d'hommes en robes, pareils à des religieux, c'était sa confrérie; une cohésion l'y attachait; une solidarité mécanique, malgré les rivalités, les jalousies, le cimentait à ses confrères; il partageait leurs intérêts, leurs vanités, leurs faiblesses, leurs gloires : c'était véritablement l'Ordre qui était là devant lui, et il s'y sentait lié par le plus fier des esprits de corps.

— Je n'ai rien à dire sur cette jeune fille, reprit l'orgueilleuse vieille dame; ce mariage t'introduirait dans une famille de la haute magistrature, et mademoiselle Marcadieu ne répond guère à l'idée inquiétante que je m'étais faite d'une avo-

eate. Quand j'ai quitté Rouen pour la connaître, je me la figurais excentrique et de mauvais ton. Aujourd'hui, elle me fait l'effet d'un charmant bibelot dans ce vieux Palais de Justice, un mignon personnage de fantaisie ■ regarde comme elle y est disparate! Cette clameur que nous entendons et qui devient si formidable, c'est pour moi. mon petit, comme la voix du Palais. Ces plaideurs, ces centaines d'avocats si agités, en paroles ils brassent des millions, déchirent des unions qui furent amoureuses, arrachent des petits enfants à leur père ou à leur mère, renversent des murs, détournent des héritages, déshonorent des familles, réhabilitent un homme, sauvent la tête d'un criminel, innocentent des fripons. Il me semble apercevoir les billets de banque, les contrats de mariage, les testaments, les baux, les verdicts, voler, cascader, s'escamoter dans leurs grandes manches de magiciens, et ce sont leurs mots baroques, les de cujus, les biens paraphernaux, les propres parfaits, les préciputs conventionnels, les cheptels de fer, les purges légales, tout ce beau jargon dont l'étude autrefois me renvoyait les échos et que je pense reconnaître dans ce brouhaha de tempête. Comment me feras-tu croire, André, que cette jeune fille, une enfant, qui joue à la balle avec son épitoge, puisse se complaire en cette barbare ambiance, jongler avec ces termes, méditer ces arides problèmes, et posséder sous son front de jolie femme le

(I mit romain. Justinien, lesPandectesetNapoléon! La lèvre rasée d'André Vélines eut un sourire de vanité satisfaite :

— Elle le peut, grand mère; et c'est justement de ne paraître pas le pouvoir qui fait son charme extrême.

Il eut un frémissement qui n'échappa nullement à la grand'mèse. Elle admirait trop ce robuste garçon, qu'elle avait suivi pas à pas depuis l'âge de cinq ans, pour ne pas s'enorgueillir de cette belle passion ardente et digne qu'elle voyait croître en lui. Ah ! ce n'était pas un amour vague, vulgaire ou frivole qui liait son grand avocat de petit-fils à la fille du président Marcadieu. André serait unique, singulier, et remarquable jusqu'en sa vie sentimentale. Cela ferait un mariage fameux dans la magistrature et dans le barreau. Malgré ses idées un peu bornées de vieille provinciale, il ne lui déplaisait pas non plus que la femme d'André fût une personne sortant du commun autant qu'Henriette Marcadieu, non pas seulement par sa naissance, mais par sa masculine profession.

André Vélines, d'un geste familier, remonta les manches de sa robe : sa manchette apparut, avec la perle du bouton. Il avait posé sa serviette sur le rebord de la balustrade en marbre lisse; il s'y appuya des deux mains :

— Henriette Marcadieu est très forte; elle me ravit parfois, à citer des textes, ou bien des arrêts

de la cour de cassation ; mais elle n'est point la seule, grand'mèrè. Nous avons une dizaine de femmes inscrites; et, parmi elles, la vieille Angély, la fondatrice de l'Œuvre des Petits Déshérités, l'oracle des stagiaires, cette ancienne qui ne plaide pas. mais dont le jugement est si pénétrant, la science du droit, qu'elle enseigne dans les lycées de filles, si parfaite, et le conseil si sûr, que des avocats, clandestinement, vont la consulter dans son étroit appartement de la rue Ghanoinesse. Il y a aussi trois petites stagiaires instruites et spirituelles, qui promettent; il y a une certaine dame Clémentin dont je ne dirai pas grand'chose, mais à qui les causes arrivent pourtant, la femme d'un confrère, d'ailleurs. Puis une admirable créature, la malheureuse Martinal.une jeune veuve chargée d'enfants qui trime à faire pitié; puis la grande féministe madame Surgères; puis l'avocate amateur madame Debreyne, et enfin la belle Isabelle Géronce, la merveille de l'Ordre, mariée à un chirurgien... Elle plaide, en ce moment, aux assises, grand'mèrè, dans une affaire d'infanticide ■ voulez-vous que nous allions tout à l'heure jeter un coup d'œil sur la salle et sur cette magnifique personne qui subjugue, par son physique, les honnètesbourgeoisdu jury?

Mais madame Mansart, poursuivant sa pensée : — Déjà, tant d'avocates!... Alors, mademoiselle Marcadieu n'est plus une exception?... Il

faut donc admettre ces étranges femmes : elles sont en pied ici, ce sont les Dames du Palais.

— Pourquoi pas? réfléchit tout haut André Vélines. Les femmes sont souvent singulièrement douées de l'esprit des affaires. Elles font d'habiles et solides commerçantes La clairvoyance, la précision, la subtilité, tout le talent de l'avocat est là : les femmes possèdent parfois ces facultés aussi vives que nous.

Madame Mansart méditait gravement sur un état de choses si nouveau pour elle. Mademoiselle Angély l'occupait particulièrement. Cette vieille fille, de qui les hommes recherchaient l'avis, lui apparaissait comme un phénomène. Elle souhaitait la connaître, s'en faisait une idée imposante, et aussitôt, rien que d'imaginer une femme qui lui fût supérieure, elle eut une moue impertinente. En même temps , son petit-fils lui disait :

— Regardez, grand'mère, voilà mademoiselle Angély.

Une grosse dame poussait, en bas, un des battants de la porte vitrée. Malgré le mois de novembre assez froid, elle ne portait pas de manteau sur sa robe de drap violet qui serrait mal ses formes lourdes. Elle avait la démarche pesante, les joues pâles et molles, un chapeau démodé. Quand elle eut fait quelques pas, il y eut autour d'elle, dans la foule, un léger mouvement de déférence. On s'arrêtait, on se détournait, on

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saluait, on souriait; c'étaient de très petits iudices extérieurs d'une impression profonde.

La vieille avocate, de taille encore droite et haute, agitait la tête, rendait les sourires, épiait les visages amis Alors, comme si la robe violette eût été pour toute la salle comme un signe de ralliement, voici qu'Henriette Marcadieu, abandonnant le bâtonnier, vint courant presque et toute rose de plaisir. Les trois petites stagiaires inséparables, que personne n'avait encore aperçues et qui bavardaient sur une des longues stalles de bois encastrées dans la muraille, Louise Pernette, Jeanne de Louvrol et Marie Morvan se levèrent en hâte. Pareilles à trois gentilles muses noires et rieuses, la toque un peu branlante, elles fendirent les rangs des grands confrères pour venir entourer leur maîtresse. Une jeune femme aux traits fatigués, avec de beaux yeux bleus flétris et pensifs, approchait à son tour : c'était madame Martmal, qu'on aurait dit exténuée sous le poids de sa serviette bourrée de dossiers. Son mélancolique visage s'éclaira Mademoiselle Angély qui les appelait toutes ses chères filles, et qui semblait jouir de régner ainsi, mystérieusement, parmi ces jeunes femmes dont elle avait pétri l'intelligence, serra plus longuement la main de la veuve .

— Eh bien1 ma brave petite, pas trop fatiguée aujourd'hui?

Elle s'était enthousiasmée pour l'énergie de

celte délicate et si féminine Martinal. Aux cours de droit des lycées, dix ans auparavant, celle-ci avait été son élève, qu'elle avait distinguée, soignée, poussée jusqu'à la licence. Puis, la jeune fille, laissant l'école de droit, les leçons de code civil et Dalloz. avait connu l'amour, mordu à la vie et goûté cinq années de joie dans un poétique mariage avec le docteur Martinal, qui l'avait épousée pauvre, tendre et passionnée. Quand une diphtérie avait pris le jeune médecin, sa femme atteignait, entre cet homme follement aimé et trois beaux petits enfants, le summum du bonheur... Cinq jours plus tard, elle était veuve, sans ressources, et chargée d'élever seule ses trois fils qui, pareils à de petits oiseaux, exigeaient impérieusement, impitoyablement, la becquée.

Ces années de félicité avait été trop courtes pour lui laisser totalement oublier l'enseignement de ses livres de droit. Elle les rouvrit, passa le doctorat, prêta serment. L'Ordre fut accueillant pour cette courageuse créature qu'on devinait, sous son crêpe, encore toute palpitante de douleur. Inscrite à l'Assistance judiciaire, elle plaida d'office. L'audience terminée, on la voyait courir au vestiaire, ôter sa robe, revêtir sa livrée de veuve, retourner par le plus court à son quatrième du quai de la Mégisserie, où une tante âgée gardait ses trois petits garçons. Alors son cœur se détendait : sa serviette jetée sur la table, où les paperasses s'étalaient, elle saisissait ses

chéris, les mangeait de baisers, cherchait, d'un geste animal, à les étreindre tous à la fois, et, malgré la défense du médecin, qui la trouvait épuisée, entr* ouvrait son corsage où s'enfouissait la tête du plus petit, dont les treize mois voraces s'obstinaient à réclamer les dernières gouttes du lait maternel.

Maintenant on commençait à la remarquer; elle était au tableau. Des femmes allaient la consulter. On lui avait confié quelques procès. Une dame riche, pour une affaire de couturière, lui avait princièrement versé la provision trop souvent négligée. Ses dettes s'amortissaient. Elle goûtait le contentement âpre et fort de reconstruire seule son nid détruit, de le faire prospérer, et de savoir que ses enfants ne tenaient que d'elle leur bien-être. La famille était réorganisée grâce à son rôle double de père et de mère. Elle travaillait fièrement, indépendante, son inlassable chagrin perpétuellement consolé.

Elle répondit à mademoiselle Angély .

— Mais je me porte très bien! Mes petits garçons ne sont pas difficiles. On dit qu'ils m'éreintent : quelle erreur! Je leur ai donné leurs deux heures de leçons ce matin, maintenant ils font tranquillement leurs devoirs... Venez-vous m'entendre? Je plaide à la sixième de la cour où je suis intimée. J'ai un peu le trac! Tout mon effet est réservé pour la péroraison de ma réplique : or le président est dur; vous le

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connaissez, mademoiselle, c'est Erambourg. le « coupe toujours » qui ne vous laisse jamais achever votre affaire... Oh! c'est affreux, vous savez, d'avoir devant soi ce visage fripé, de fixer les yeux, en parlant, sur ces lèvres qui vont bouger, qui vont dire : « Avez-vous des conclusions à déposer? Non?... eh bien, vous pouvez vous asseoir... » alors que l'on commence à peine à développer son idée. Si vous étiez là. j'aurais moins peur.

Mademoiselle Angély parut désolée :

— Ma pauvre enfant! j'ai promis à madame Géronce d'aller l'écouter aux assises, à la reprise d'audience...

Henriette Marcadieu, dont les yeux riaient de malice, l'interrompit :

— Oh ! madame Géronce. on ne va pas l'entendre, on va la voir.

Et. au souvenir de l'élégante avocate qui, selon l'expression du bâtonnier, « plaidait avec son physique », elle baissa la tête en coulant des regards significatifs aux trois stagiaires. Louise Pernette, une blonde à la grande bouche tendre, flexible comme un roseau et dont on sentait la taille onduler sous les plis amples de la robe, dit, à son tour, en étouffant son rire :

— Quand elle passe galerie Lamoignon, les avocats doivent s'écarter pour lui faire place, tant elle est juponnée et tant sa traîne est longue !

Jeanne de Louvrol rappela le maquillage de la

dame, et Mario Morvan ses cols de guipure. Les cols de guipure d'Isabelle Géronce étaient, au Palais, légendaires, considérables et scandaleux. Alors qu'une mode, tacitement reconnue, avait fait adopter aux jeunes avocates le petit faux col glacé, si simple, si coquet, et en même temps si neutre, puisqu'il accompagne aussi bien le costume de l'avocat, la féministe féminisante qu'était madame Géronce avait voulu mettre de la féminité dans son rôle masculin en choisissant un col qui fût vraiment une parure. « Car, disait-elle quelquefois, l'audience est un salon... » Cette dérogation semblait quelque chose d'énorme, et toutes ces jeunes filles, qui transportaient si curieusement dans les vestibules de l'austère Palais un peu des papotages du lycée, oubliaient volontiers. pour cette bagatelle, leurs petits clients de la Roquette, ou les jeunes servantes infidèles que d'office on leur donnait à défendre. Maternellement la bonne et indulgente Angély les y ramena •

— Eh bien! Louise Pernette, votre i^amin est-il

jugé?

Louise Pernette fit une moue :

— A huitaine, mademoiselle!

Elle était si joyeuse qu'à prononcer la phrase sacramentelle sur le ton même du président, et en imitant son bâillement d'ennui, elle eut un accès de gaieté. Elle se cacha le visage sur l'épaule d'Henriette Marcadieu, son amie. Puis, triste

subitement au souvenir de son petit voleur, elle abaissa les lèvres.

— Pauvre mioche ! Il était délicieux, vous savez ; pas méchant pour deux sous... Ce qu'il a pleuré quand je lui ai montré combien c'était vilain d'avoir dérobé ces boîtes de sardines à un brave épicier!... Enfin j'espère bien qu'il aura le sursis.

Autour de leur groupe, le grand va-et-vient continuait. C'était un remous perpétuel de toques, an papillotage de rabats légers. La chanson sourde des conversations couvrait le bruit de piétinement que faisaient sur le dallage les innombrables chaussures allant en cadence; on voyait seulement leur mouvement régulier, avec celui des bas de pantalon issus de la robe très courte. Et, selon l'image de madame Mansart, des fortunes s'effondraient, des millions dansaient, des vies humaines se discutaient, ou bien des questions ridiculement petites que deux adversaires débattaient avec des emportements farouches et des jeux de physionomie passionnés : un corset mal fait, une carte anonyme, une toiture défectueuse... Au passage, les plus affairés de ces messieurs regardaient les stagiaires, Henriette Marcadieu surtout et Louise Pernette, qui étaient charmantes. Le visage des anciens respirait la mansuétude, celui des célèbres, la bienveillance; mais les jeunes, Apres guetteurs de causes, dans ce grand vivier qu'est le Palais, où les gros pois-

sons mangent les petits, où le fretin voit avec terreur la soudaine poussée des réputations, exprimaient plus de défiance que de galanterie à l'endroit de ces jeunes femmes à qui toute une clientèle féminine pouvait venir. Soudain, Louise Pernette rougit jusqu'aux frisons de ses cheveux de soie : Maurice Servais, le timide et grand garçon aux airs d'adolescent mûri trop vite, celui que les confrères allaient entendre quand il défendait des mineurs à la huitième chambre, et dont l'Ordre entier suivait avec tant d'intérêt le talent naissant, s'était approché. Ils se serrèrent la main :

— Bonjour.

— - Bonjour.

Et ce fut tout. Mais la grande bouche tendre de Louise avait frémi, et, sous les fronces de la toge, sa mince taille fléchissait un peu. Mademoiselle Angély, en vieille fille sentimentale, paraissait troublée et tirait sur ses grosses hanches les basques dp son corsage violet. Elle n'ignorait pas la touchante idylle judiciaire : Louise et Maurice s'adoraient; c'était un amour enfantin, gracieux et mélancolique. Tous les deux étaient pauvres, ne pouvaient songer encore à fonder un foyer, et c'était pitié de les voir s'exténuer à travailler, implorer le succès, se désirer en vain. Cependant ils avaient des joies naïves et immenses : le Palais, où ils s'étaient connus, était la maison commune où ils se retrouvaient chaque jour; la galerie de Saint-Louis, vestibule mystérieux de

la cour de cassation, leur ménageait des rendezvous exquis; le municipal de service à l'entrée, complice, détournait la tète; ils allaient s'asseoir l'un près de l'autre sur une banquette, dans le cintre d'une ogive ; leur serviette ouverte sur leurs genoux, ils se communiquaient leurs dossiers, se lisaient des pièces, puis parfois, relevant la tête, se souriaient silencieusement. Elle comptait vingt ans; lui, vingt-cinq. L'ingénuité de leur passion se mêlait étrangement à la gravité de leurs préoccupations professionnelles. Tous deux, avocats d'office, défendaient déjeunes criminels; leurs cœurs, attendris par l'amour, s'attachaient à ces enfants coupables. Ils élaboraient ensemble, avec une illusion pareille, leurs généreux projets de régénération, de culture morale. Louise aimait jusqu'aux petits criminels de Maurice; Maurice, jusqu'à ceux de Louise. Souvent, ils se cherchaient de chambre en chambre ; quand mademoiselle Pernette plaidait, Servais était près d'elle, au banc des avocats; quand c'était au tour de Servais, Louise prenait place derrière lui, haletante.

Leur roman ne se cachait pas! tout l'Ordre en savait la cristalline histoire. Fabrezan, le bâtonnier, trouvait délicieuse cette jeune fleur poussée dans son vieux Palais de Justice : il favorisait les amoureux. Maurice Servais, dans sa parole inexpérimentée et imparfaite, donnait des signes sûrs de maîtrise; plus d'une fois Fabrezan lui avait

fourni l'occasion de plaider au civil. Louise, à la barre, restait craintive, balbutiante, montrait plus de bonne volonté que de talent. Un jour, elle y avait pleuré. Elle apprenait par cœur des livres de procédure, de jurisprudence. Servais faisait un stage rétribué chez un avoué : ni l'un ni l'autre n'arrivaient à gagner l'argent d'une mis^ en ménage; pourtant ils espéraient se marier dans deux ans.

Soudain Henriette Marcadieu, qui malgré son petit air sage et pensif, avait les yeux partout, dit à voix basse à ses amies :

— Voilà monsieur Alembert, je suis sûre qu'il vient relancer Fabrezan pour son procès.

A la foule des avocats et des hommes de loi se joignaient en effet de nombreux plaideurs Des femmes, d'abord, à l'esprit de chicane tenace et incorrigible, de ces joueuses judiciaires, semblables aux passionnées de la roulette ou des courses, que cette folie ruine et détraque et dont tout le Palais connaît la mise excentrique, la présence obsédante. Il y avait là, en particulier, madame Gévigne, qui narrait au premier venu l'extraordinaire imbroglio de sa créance. Puis madame Leroy-Mathalm, qui occupait actuellement les tribunaux avec trois affaires pendantes, et enfin, à la porte de la première, un homme encore très jeune, d'une remarquable distinction, qui fourrageait sa barbe longue en cherchant quelqu'un du regard.

Curieuse, Louise Pernette se tourna vers mademoiselle Marcadieu :

— Quel procès?

Car ce mot de « procès », magique à l'oreille des jeunes avocats, provoque des convoitises, ouvre des horizons, excite les ambitions etl'envie, et il n'est pas un stagiaire qui l'entende froidement.

Alors Henriette Marcadieu expliqua :

— C'est un ingénieur, le mari divorcé d'une amie de maman, Suzanne Marty. Le divorce a été prononcé à la première chambre, en juin dernier, au profit de la femme. Le pauvre Alembert avait été un peu léger. Son péché n'était pas bien gros, je crois, mais Suzanne n'a rien pardonné Le malheur, c'est qu'ils ont un enfant de onze ans, qui a été confié à la mère. Monsieur Alembert raffolait de son fils ■ il ne peut se soumettre à '^décision du tribunal et il entame un nouveau procès pour réclamer son petit. C'est une situation affreuse, n'est-ce pas? cet homme et cette femme qui n'ont plus au monde d'autre affection que ce gosse et qui vont se le disputer, se l'arracher indéfiniment... Fabrezan plaide pour Alembert.

— Qui est l'avocat de la femme? demanda madame Martinal tout à coup intéressée à ce drame de maternité.

Henriette Marcadieu fit un geste évasif : elle l'ignorait, personne ne le savait encore. Madame

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Marty n'avait pas eu de chance : Bertigny, qui lui avait obtenu son divorce en juin, était mort pendant les vacances. Elle n'avait pas encore choisi d'autre défenseur, pour une bonne raison, c'est que l'assignation ne l'avait pas encore touchée... Henriette n'était au courant que par les bavardages de Fabrezan, qui lui contait la chose tout à l'heure, quand l'arrivée de mademoiselle Angély les avait séparés.

— Eh! je savais bien, acheva-t-elle, que monsieur Alembert était en quête du bâtonnier : tenez, il l'a découvert; il le rejoint; ils causent.

Et toutes suivaient des yeux l'ingénieur et l'avocat qui, à pas lents, prenaient la file dans la procession générale. Mais aucune ne considérait Alembert avec la pitié, la tristesse, la sympathie qu'exprima subitement le visage fatigué de madame Martinal. Le pauvre homme, dépourvu de tout sang-froid, devait épancher avec des mots de désespoir sa peine paternelle, s'emporter, car le vieil avocat, par instants, lui touchait l'épaule avec ce geste qui veut consoler, apaiser. Et. à d'autres moments, la haute taille du jeune père s'inclinait, sa main se mouvait doucement, comme s'il imaginait près de lui une tête enfantine.

Madame Martinal, elle, songeait à ses trois chéris : l'aîné avait neuf ans maintenant; il était ardent, imaginatif et câlin : si quelqu'un le lui enlevait!... A cette pensée, son cœur cessait de

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battre. Mais une image plus brillante la rasséréna. Une cliente était venue, la veille, lui verser quelques honoraires; elle avait donné, cette semaine, plusieurs consultations lucratives; et elle se souvenait de trois costumes aperçus, le matin même, aux vitrines de la Belle Jardinière, trois costumes de garçons, aux trois tailles de ses trois petits. Elle sourit, à se figurer les minces cous nus sortant du grand col marin, et les trois beaux petits corps sous le drap bleu collant. Mais elle n'en, avait que plus de compassion pour le malheureux père qui savait son fils vivant et cependant l'avait perdu...

Absorbée dans des idées qui touchaient à ses préoccupations les plus habituelles, elle n'avait pas observé le manège de madame Leroy- Mathalin, la plaideuse aux trois procès pendants. Celle-ci, s'approchant savamment, avait peu à peu. à force de circonvolutions habiles, joint mademoiselle Angély dont elle ambitionnait le secours. C'était une femme de quarante-cinq ans, d'un embonpoint notable, la lèvre ombrée, le chapeau défraîchi sur une tignasse noire, dépeignée. Mais les petites stagiaires moqueuses n'eurent pas envie de rire quand la ridicule personne, avec une attitude suppliante d'importune, aborda leur maîtresse. Le plaideur s'impose toujours à l'avocat; il commande son respect; il disparaît pour lui sous l'apparence de la seule allai re; ses cocasseries morales sont acceptées

gravement par le défenseur; il lai est sacré, qu'il soit sensé ou fou.

Alors commencèrent les lamentations de la dame : au cours de réparations locatives dans su u appartement du boulevard Saint-Germain, par le fait d'un courant d'air, elle avait attrapé un mal d'yeux qu'elle dit grave. Et, de son gros doigt ganté, elle abaissait sa paupière, montrait une sclérotique congestionnée. Le traitement ne donnait aucun résultat ■ toute lecture lui devenait impossible. Par auto-suggestion, les larmes lui jaillirent. Elle s'était munie de plusieurs certificats médicaux et .se proposait d'intenter une action judiciaire pour obtenir des dommages et intérêts. Elle n'estimait pas au-dessous de cinq mille francs le préjudice causé, et, terminant à la façon d'une plaidoirie, elle ajoutait par habitude :

— Le tribunal appréciera...

Mademoiselle Angély, plus professeur de droit qu'avocate, ne possédait pas autant que la plus neuve stagiaire l'esprit du barreau : elle essaya de la dissuader de tout litige; madame Leroy-Mathalm ne l'écouta pas. Elle était fort malheureuse ■ toutes ces affaires la tuaient. Et, ne se connaissant plus, dans son emportement, elle alla jusqu'cà traiter le président Mareadieu de « vieux singe ». Son procès des lettres anonymes traînait en longueur. Maître Thaddée-Mira, qui la défendait devant la huitième du tribunal, ren-

contrait des difficultés près de l'expert en écritures. De plus, il ne pouvait pas se charger de sa demande d'indemnité, de sorte qu'elle avait pensé à mademoiselle Angély, dont le talent lui inspirait tant de confiance, sans compter qu'entre femmes on s'entend toujours mieux...

Un peu plus loin madame Gévigne, autre plaideuse, avait happé le ménage Clémentin. dont le mari avait pris en main son affaire de créance. Monsieur et madame Clémentin, tous deux avocats, étaient chétifs. aigres et âpres. Peu chanceux, ils vivaient d'expédients. A la salle des Pas-Perdus, les dames Gévigne étaient leur proie. Les stratagèmes de Clémentin, pour se faire attribuer des causes, étaient fameux au Palais. A Ménilmontant. il avait, disait-on, un cabinet clandestin où il donnait ses consultations à la population la moins intéressante de la capitale, chez laquelle on lui prêtait des accointances. La plaideuse, dont le procès n'aboutissait pas, le gourmandait ferme, à ce moment.

Une voix près d'Henriette murmura :

— Mademoiselle Marcadieu...

L'avocate se retourna : André Vélines et la vieille dame étaient devant elle. La jeune fille devint sérieuse; d'instinct, sa main lissa l'épitoge. puis rassura sa toque sur le chignon trop lourd. Dans une attitude pareille à celle d'André, elle soutenait sous le bras gauche la serviette professionnelle : lui, avait plaidé à la cour, dès midi;

elle, devait se rendre à quatre heures au petit parquet, pour une instruction. Madame Mansart, de son œil perçant, observait cette similitude étrange.

— Mademoiselle Marcadieu, dit Vélines, voulez-vous me permettre de vous présenter à ma grand'nière, venue pour visiter le Palais.. .

La fine Henriette ne s'y trompa guère : c'était elle qu'on venait voir et non le Palais de Justice. Elle se savait aimée d'André; elle savait que ce fier prétendant très épris, agirait néanmoins dans l'occurrence avec une correction bourgeoise, que les parents interviendraient, que son roman de femme nouvelle emprunterait un peu de solennité traditionnelle. Elle eût préféré plus de fantaisie, quelque chose comme la liberté très pure dans laquelle Maurice Servais et Louise Pernette s'aimaient, en même temps avec mystère et avec ostentation. Mais André lui plaisait. Elle serait orgueilleuse d'un tel mari, si passionné dans sa retenue, si estimé de ses confrères, si prisé du public pour son beau talent de parole. Et, par coquetterie envers la vieille dame qu'elle voulait conquérir, elle se fit gracieuse et réservée, réclamant par mille gentillesses le pardon de cette rigide provinciale pour la robe si inquiétante qu'elle portait. Séduite, madame Mansart la scrutait avidement, puis, définitivement gagnée :

— Mademoiselle, je vais vous l'avouer avec ma

oo LES DAMKS DU PALAIS

brutale franchise, je me méfiais beaucoup jusqu'ici des doctoresses et des avocates, ces femmes qui me semblaient vouloir singer l'homme; mais aujourd'hui, vous me réconciliez du moins avec les dernières.

— Oh! notre métier n'empêche pas d'être femme, dit Henriette.

Et madame Mansart, exprimant tout haut la subite volte-face que faisaient ses idées à l'aspect de cette jolie fille si sympathique :

— C'est vrai : vous n'êtes pas des femmes de seience, dont les études brutales et absorbantes peuvent dessécher un peu l'âme. Vous avez chez vous votre cabinet où vous travaillez, selon le cas, près de votre mère ou près de votre mari. A peine passez-vous quotidiennement deux ou trois heures au Palais... Puis, il y a dans la profession du barreau comme une manière d'enseignement à l'égard du client; et j'applaudis des deux mains à l'éducation par la femme. Oui, je vous rattacherais plutôt, pour ce qui est de vos fonctions, à la femme professeur, pour ce qui est de votre esprit à la femme de lettres, qu'à la savante si redoutée... Et combien de loisirs vous laissent vos travaux, que vous pouvez employer cà des divertissements tout féminins!

— C'est vrai, dit Henriette, à son tour fièrement, je sais coudre.

Ce mot ravit madame Mansart :

— Ah! que c'est charmant, cette simplicité.

chez une personne de votre sorte, mademoiselle ! . . . car je n'ignore pas la rare instruction que possédez, ni votre talent. Mon petit-fils m'en a parlé.

Emportée par l'enthousiasme, elle ajouta aussitôt :

— Certes, mademoiselle, vos parents sont bien heureux, et j'aimerais à féliciter madame votre mère, si je savais son jour et qu'elle voulût bien me recevoir.

Henriette avait compris elle pâlit et baissa la tète. André Vélines demeurait silencieux; cependant jamais il n'avait analysé son amour comme alors. Ce n'était plus le goût passager, sensuel ou imaginatif, d un camarade d'études qui s'éprend d'une « confrère » entre deux plaidoiries, se plaît à égayer d'une légère intrigue la tristesse morne des affaires, quitte à oublier demain le visage favori dont il guettait toujours le profil sur la sombre muraille des salles d'audience. C'était ce don de soi que fait l'homme dans le mariage, le grand abandon de sa liberté, de son cœur, de sa vie, qui rend si précieux à une femme aimée l'acte de la demande Henriette Marcadieu fut très émue soudain: elle releva la tête, ses yeux étaient humides, elle dit d'une voix qui s'altérait :

— Je crois que ma mère serait charmée de vous recevoir un jeudi, madame.

Elle savait que les autres démarches seraient

de vaines formalités officielles, mais que ces paroles un peu vagues constituaient, en cette minute, les véritables engagements entre elle et Vélines. Ils se regardèrent en souriant encore, mais cette fois Henriette sentit la douceur délicieuse d'une révélation.

— Plaidez-vous? interrogea André.

— Non. Je vais à quatre heures au petit parquet pour l'instruction de mon affaire : un vol dans les grands magasins. Mais, en attendant, je voudrais faire un tour à la première chambre pour entendre Blondel dans ce divorce éminemment parisien.

Insensiblement la salle des Pas-Perdus se dépeuplait. Au contraire, un mouvement de manches flottantes de robes allègres emplissait l'escalier blanc qui montait directement à la galerie carrée où se trouvaient, avec le greffe, la troisième et la quatrième du tribunal. Les deux portes capitonnées de la première chambre battaient sans cesse, et un flot de curieux s'y engouffraient pour aller assister aux débats de ce divorce, écho d'un scandale récent. Les avocats se quittaient, les groupes se désagrégeaient, les audiences reprenaient, à la cour, dans les chambres plus lointaines du tribunal correctionnel. Le Palais, avec ses activités multiples et intenses, aspirait ses cohortes : c'était le jeu régulier d'une puissante et formidable machine.

Henriette Marcadieu prit congé de la vieille

dame; elle remarqua la chaleur de l'étreinte quand sa main nue fut serrée dans les deux mains gantées. Elle se dit : « J'aimerai bien cette bonne grand'mère... » Puis, se tournant vers André, elle hésita, un instant. Tous deux éprouvaient un trouble et ils étaient timides l'un devant l'autre. André dit, à la fin, en désignant la première chambre :

— Je vous retrouverai peut-être là, tout à l'heure... Je voudrais y être pour le prononcé du jugement : je parierais qu'il sera rendu sur le siège.

Et il la vit traverser le dallage maintenant désert. Les plis d'étamine noire de la toge cachaient la gracilité de son corps André Vélines la trouvait délicate, écrasée comme une frêle vestale sous l'ampleur du Temple Use souvint de l'avoir entendue plaider avec de jolis mots tendres auxquels souriait le président. Et, pensant que cette pure jeune fille défendrait bientôt, devant la Justice, quelque femme rouée, vicieuse et comme supérieure dans le mal, il fut touché soudain de sa faiblesse. Comme il la protégerait! comme il la guiderait! Toute la force qu'il se sentait, force d'éloquence, force virile, force du succès, serait consacrée à cette petite épouse ; il la revêtirait de sa propre célébrité; et il imagina des triomphes d'audience dont l'orgueil rejaillirait sur elle. La débilité d'Henriette la lui rendait plus chère. Elle croîtrait dans son ombre. Le commun amour de

30 LJÉS D A M'ES DiJ VALAIS

leur profession serait un lien de plus entre leurs intelligences si aptes à se comprendre.

— Ah! chère grand'inère, murmura-t-il en serrant contre lui le bras de la vieille dame, merci!

Madame Mansart, qui dissimulait toujours ses émotions, répondit un peu sèchement :

— Ne me remercie pas. Elle m'a plu. C'est la femme qu'il te faut. Elle est capable d'apprécier ta valeur mieux qu'une petite pécore vaine et ignorante. Elle sera véritablement pour toi l'amie, l'associée, dans toute l'acception du terme, et elle t'adorera. Tu pourras lui confier mille petites besognes dont un homme arrivé aime à se décharger.

— Oui, reprit Vélines pensivement, elle m'aidera.

Ses yeux rêvaient. Que son grand appartement de la place Dauphine se métamorphoserait quand cette compagne studieuse et spirituelle, y serait venue Que de collaborations agréables, que de délassements élevés, que de causeries! Elles rouleraient sur ces points de droit subtils qui les passionnaient, sur des arrêts, des jugements sujets à discussion. Car ce jeune homme sain et ardent passait sereinement dans la vie sans y voir autre chose que l'universel fonctionnement de la Justice et du Droit. Alors qu'une femme du monde se serait refusée avec terreur à ces conversations inintelligibles et comme barbares pour elle, Hen-

riette s'y délecterait, encore plus captivée qu'un homme par son métier. Elle lui suggérerait parfois certaines finesses, elle servirait à sa gloire. Et il descendait, sans mot dire, le perron de la salle, et menait sa grand'mère, par la galerie Marchande, à la cour d'assises.

Les trois petites stagiaires s'y acheminaient aussi en bavardant. Madame Martinal avait posé sur un des bancs de la muraille sa serviette volumineuse, et elle fouillait un dossier, craignant qu'une pièce ne lui manquât à l'audience, tout à l'heure. Ses beaux yeux gris, qui avaient tant pleuré, devenaient fixes, anxieux, inexpressifs. Toute sa plaidoirie, préparée la nuit dernière, lui repassait en la mémoire. Oh! ce procès, une indemnité réclamée par une ouvrière à un grand couturier, une fois gagné déjà et qu'elle risquait de perdre maintenant!... Souverainement impressionnable, elle avait des battements de cœur qu'elle essayait de comprimer, et elle songeait à Erambourg, le président redoutable...

— Non, madame, je ne plaiderai pas, je ne plaide jamais, répétait à madame Leroy-Mathalin mademoiselle Angély. doucement obstinée.

Depuis un moment, la plaideuse s'acharnait après elle avec son importunité de gros insecte; mademoiselle Angély ne s'en pouvait débarrasser. Puis un doute lui venait. Une affaire Leroy-Mathalin s'annonçait toujours lucrative : la dame était généreuse et reconnaissait sans compter les

services de l'avocat. Qui fallait-il lui recommander? Madame MarLinal, si intéressante et si digne avec ses trois petits garçons, seule à rapporter au nid la pâture; ou la gentille Louise Pernette, si tendre, si amoureuse, si désireuse d'acheter par son travail et son succès le droit au bonheur?.. Et mademoiselle Angély connut là, toute une minute, un cas de conscience difficile. Le poétique amour de Louise, l'amour maternel de madame Martinal la touchaient également. Indiquer madame Martinal à la plaideuse, c'était pécher contre la délicieuse idylle de l'autre. Et pourtant, c'était le droit à la vie qu'achetait, par son épuisant labeur, la vaillante veuve.

Mademoiselle Angély toussa plusieurs fois, et, en lin de compte, le romanesque entraînant son cœur de vieille fille :

— Croyez-moi, madame, confiez votre affaire à l'une de nos jeunes stagiaires, mademoiselle Pernette : j'ai la plus grande estime pour son jugement et sa science précoce du droit; puis elle a l'esprit original, capable d'emporter à lui seul la victoire dans un cas difficile. Tenez, suivez-moi aux assises, je vais vous la présenter.

A la première chambre, les plaidoiries s'achevaient dans un profond silence. Cette grise aprèsmidi de novembre ne donnait, par les hautes

baies, qu'une lumière insuffisante, et le tribunal avait dû allumer les lampes électriques. Au fond de l'énorme salle mystérieuse, elles simulaient, sous l'abat-jour de porcelaine, cinq chapeaux verts, lumineux et légers, au mince support de cuivre. Par derrière, les trois bustes noirs des juges au visage blanc se dressaient immobiles. A la barre, entre le prétoire illuminé et la partie des bancs où le jour blême régnait encore, se découpait, en ombre chinoise, la silhouette de maître Blondel, l'ancien bâtonnier, dont les manches faisaient un battement d'ailes.

C'était un discret petit homme, de qui le museau pointu et pâle, aux deux houpettes de favoris blancs, se tournant parfois vers l'adversaire, apparaissait de profil. Avec son étonnante logique, exempte d'effets oratoires, il se résumait presque à voix basse. Avocat de la demanderesse, il refaisait l'histoire de son mariage avec le vicomte, peintre amateur, et redisait en abrégé les déboires de cette union.

Toute une brochette de jeunes avocats se penchaient à leur banc pour saisir les jeux de sa physionomie. On voyait, sur les chapeaux des auditrices, de longues plumes onduleuses frémir; des hommes mal vêtus, parmi la bande d'oisifs qui se traîne d'audience en audience, s'étaient endormis et ronflaient doucement; d'autres n'écoutaient plus, frustrés de l'étalage des trivialités conjugales dont, à chaque divorce,

ils espèrent le ragoût. Au bas de la salle, une masse de personnes debout se pressaient près de la porte. Au milieu d'elles se tenait Henriette Marcadieu, inquiète et inattentive. Elle n'avait pas voulu prendre place près de ses confrères. Elle demeurait ici dans une expectative troublante où elle se complaisait. Et, chaque fois que s'ouvrait la porte, brusquement, anxieusement, elle se retournait, un peu pâle.

Les objets familiers perdaient, à ses yeux, leur aspect ordinaire. Une illusion revêtait tout. La poésie universelle était entrée en elle. On l'aimait. Vélines l'aimait. Un bourdonnement plus joyeux que celui d'un essaim d'abeilles en été emplissait son oreille. Et voici que dans son cœur naissaient des choses nouvelles et suaves. C'est qu'en effet un grand mystère s'accomplit lorsque la jeune fille se dégage de cet égoïsme puéril, orgueilleux et vainqueur, de cet égoïsme nécessaire qui a développé sa personnalité, pour concevoir l'attrait du dévouement absolu, subtile origine de l'amour féminin. La sereine petite « intellectuelle », à l'esprit positif, connut l'infini du rêve. Au souvenir d'André, elle tremblait. Elle murmura :

— Faire son bonheur...

A la barre, maître Blondel, de son organe assourdi mais distinct, prononçait :

— Messieurs, ma cliente apportait dans le mariage toutes les espérances et toutes les généro-

sites. Vous venez d'entendre, avec ta lecture sèche des témoignages, l'exposé des misères qui furent sa récompense. Mon adversaire, arguant de l'insuffisance des torts reprochés au mari, vous les a montrés ténus, tout psychologiques et comme tmag ma ires . Mais, mess ie urs . . .

Parfois les yeux d'Henriette s'attachaient avec impatience au petit monument doré de l'horloge. Les aiguilles, qu'on discernait à peine dans l'ombre, marquaient trois heures moins cinq... S'il n'allait pas venir avant qu'elle ait à se rendre au petit parquet!... Et s'analysant, elle se disait : « Comme j'ai la fièvre!... »

Cette jeune fille, docteur en droit, n'était pas de ces douces vierges aveugles, pour qui la vie n'est qu'une belle légende. Elle en savait les laideurs. Mais elle les avait entrevues au travers du Code. Issue de saine bourgeoisie française, elle avait conservé la fraîcheur des autres filles de sa classe. La minute vint où, escomptant les joies attendues des fiançailles amoureuses, elle pensa au premier baiser. Ce serait dans le grand salon sombre de ses parents: avec une solennité désuète et charmante, un cérémonial très conforme à la tradition, il se promettaient l'un à l'autre. Vélines se pencherait, la baiserait au front. Et, dès cette pensée. Vélines fut autre pour elle. Elle l'envisagea moins froidement, avec on sentiment de tendresse plus violente, auquel son jeune sang vigoureux n'était pas étranger.

Maître Blondel poursuivait tout bas, en remontant ses manches flottantes :

— Ce n'est pas ici, messieurs, un drame grossier de V adultère, mais une amère comédie oh les âmes seules souffrirent, où une femme de la plus délicate essence connut le martyre le plus cruel qu'elle pût subir. Dans ce ménage mondain, qui se doublait d'un ménage d'artistes, un élément sournois de désaccord s'était glissé. Personne ne Va jusqu'ici nommé \ mais, sous les témoignages, vous Vavez deviné, rompant, insidieux, venimeux comme un...

Henriette Marcadieu entendait distraitement le récit de cette ruine conjugale, avec la sereine et triomphale indifférence d'une fiancée dont le bonheur est sûr. A ce moment, la porte s'ouvrit. Très pâle, la tête droite, André Vélines fouillait des yeux la salle noire. Ils se virent. Alors leur beau sourire amoureux, devançant tout propos, fut comme un prélude d'union confiante, paisible, étroite. Le jeune homme était le plus troublé ; il murmura par contenance, en désignant Blondel :

— Est-ce bien?

— Oh! il est très fort, comme toujours, dit vivement Henriette, faisant crédit au vieux maître qu'elle avait si peu et si mal écouté.

— Blondel, prononça le jeune homme en affectant du calme, il m'étonne toujours.

Tous deux, un instant, pour se donner le change, firent semblant de prêter l'oreille à la

péroraison. Mais le sentiment équivoque qu'éprouvait d'ordinaire l'ambitieux Vélines, à voir un auditoire entier vibrer sous le charme d'un grand talent, s'abolissait en lui totalement, cette fois-ci. Henriette était trop proche. Des choses trop significatives avaient été dites tout à l'heure, salle des Pas-Perdus, qui équivalaient à un engagement. Était-il donc vrai qu'elle serait sa femme bientôt? Et, à l'entendre respirer si près de lui, un besoin fou d'une certitude lui venait, le besoin d'acquérir un droit définitif sur cette jeune fille que depuis deux ans il se gardait en pensée, la surveillant sans cesse, surveillant ses regards, ses allures, tremblant qu'elle n'allât à quelque autre. Aujourd'hui, à la veille de leur réalisation possible, ses espérances devenaient fébriles. Sa longue patience était à bout, s'exaspérait. Il ne se contentait plus d'un heureux augure : ce qu'il lui fallait, c'était la franche entente avec Henriette; il voulait, non plus espérer, mais savoir.

Et soudain, comme il constatait que des gens du peuple coudoyaient l'avocate, la dévisageaient avec cette curiosité qu'excite encore dans le public le vieil accoutrement judiciaire porté par une femme, il la poussa légèrement vers la première fenêtre. Comme tout le monde cherchait la vue du tribunal et se groupait au centre, les côtés se trouvaient dégagés. Henriette et Vélines furent là très à l'écart. Ils s'appuyèrent aux vitres.

— Cela ne vous gêne pas d'être seule ici, en proie à l'attention de la foule... à l'attention des confrères., sans autre soutien que vous-même? demanda Vélines.

Elle répondit :

— Cela me gênait au commencement. Mais je suis une vieille stagiaire: je m'y suis accoutumée. J'ai pris beaucoup d'aplomb.

Sa grâce un peu inquiète de vraie jeune fille démentait ce mot. Mais Henriette, malgré sa juvénilité, respirait la possession de soi, le développement moral d'une femme faite. Et André eut peur tout à coup, une peur inconsciente de cette volonté qu'il pressentait impérieuse, supérieure, capable de lui résister, de lui dérober le bonheur convoité. Alors son besoin de certitude devint angoissant. Il eut une voix étrange pour murmurer :

— Ne seriez-vous pas plus heureuse si. au lieu de rester dans cet isolement, avec cette singularité que vous crée au Palais le rùle si neuf encore d'avocate, vous sentiez auprès de vous l'appui d'un... d'une amitié toujours présente, la vigilance- d'un... compagnon?

Henriette découvrait avec ravissement, chez ce garçon flegmatique et réservé, cette région d'àme sentimentale, si imprévue, si jalousement cachée qui ne se dévoilait que pour elle.

— Je me suffisais à moi-même, reprit-elle, oppressée d'une émotion inconnue. J'ai toujours

LES DAMES DI l'A LAI S 39

trouvé en moi «les ressources pour faire fatoutes les difficultés de mon état.

— Alors, reprit André, vous n'apprécieriez pas la douceur de vous les laisser aplanir par un autre, de vous confier toute à celui-là?

— Je ne sais pas... je n'ai jamais beaucoup pensé à ces choses.

Elle était très agitée, sans qu'il y parut, et ignorait à peu près quels mots disaient ses lèvres. Elle entendit qu'André ajoutait très bas :

— Si celui-là vous aimait?...

Un silence se fit au prétoire. Maître Blondel s'était couvert et s'asseyait en rangeant son dossier. Les trois juges se rapprochèrent; l'enquêteur, à gauche du président, s'animait. On voyait leur trois toques sous la même lampe. Il y eut des chuchotements, quelque chose de tragique. Le fil qui après tant d'orages, liait encore impitoyablement les deux époux hostiles, la parole d'un homme allait le couper, ou le resserrer définitivement. Et les deux êtres élégants, raffinés, intellectuels, dont s'accomplissait le destin en cette unique minute, restaient absents. Ils ne sauraient que plus tard s'ils s'appartenaient encore...

André Vélines fermait les yeux; sa main glissa sur son front. Henriette ne put que deviner les mots quand il balbutia :

— Vous savez tout maintenant; vous avez compris... mes rêves.

Le public qui les entourait, le coup tendu vers le tribunal dans l'attente du jugement, ne les

gênait plus guère. Ils s'étaient tournés vers la fenêtiv. Soudain Vélines tressaillit; sous l'étarnine de sa large manche noire, une petite main s'était insinuée qui serrait la sienne. Henriette avait une larme au bord des cils.

— Pas ici Vélines : plus tard vous me direz cela: je vous promets de méditer sur vos paroles. Apprenez seulement que j'ai confiance, que j'ai toute confiance en vous.

Et. avec ce mélange d'ingénuité, de naturel et de raison qui était tout son tempérament, elle continua, très touchée d'ailleurs par le désarroi où elle voyait le jeune homme :

— Pendant que vous m'observiez, je vous étudiai- aussi... depuis deux ans je vous étudie. et il faut bien le dire. Vélines, je n'ai jamais découvert en vous quelque chose de vilain, ni dans vos actes, ni dans vos paroles. C'est rare, cela, Vous -avez. Alors, je vous estime beaucoup.

— Et vous. Henriette, vous êtes pour moi une jeune fille sacrée ! je ne puis dire quelle vénération se mêle a ma tendresse... Ah! nous serions heureux !

Au fond du prétoire, la voix du président s'éleva monotone, indistincte, enfilant les attendus :

— -[(fendu que la dame d'EstangeUes intro- <t le 11 janvier contre son mari une instance

L ES D AMES D U PÂ L AI S 4 i

en divorce; que celui-ci a. de son coté, formé recoriventionnellement une demande en divorce;

Attendu que. la vie commune étant devenu intolérable, les époux d 'Esto.ngeU.es donnaient à leurs enfants le spectacle le plus démoralisateur...

— Gai. nous serions heureux, reprenait le jeune homme dans l'émerveillement de ce jardin nouveau de l'amour où il pénétrait si vite, parce que vous êtes bonne, parce que je vous serais absolument dévoué, parce que nos goûts seraient pareils et que même en dehors de la vie affective, mille sujets d'entente nous seraient donnés.

La salle s'assombrissait de plus en plus: ses murailles tendues de vert foncé, ses boiseries, le plafond de chêne, aux étoiles d'or semant chaque caisson, faisaient la nuit prématurément sur l'audience. Les cinq lampes vert--.- du tribunal, montés sur leurs minces tiges de cuivre, jetaient un éclat plus vif. Le président, incliné sur -es papiers, lisait toujours :

— Attendu que la discorde naquit dans le ménage le jour où la dame (TEstangelles, se révélant artiste, exposa au Salon des Femmes Peintres des toiles fort remarquées;

Qiïil résulte de l'enquête que son mari, peintre amateur sans succès, en conçut un vif dépit. — /er, 7e, 8* et 10e témoins:

Attendu que. cette rivalité s'agqracant. V aigreur du mari ne connut plus de bornes...

— Quand vous viendrez ici. disait André Vélines

en se penchant vers sa fiancée avec cette douceur passionnée des hommes robustes pour l'amante qu'ils aiment faible et désarmée, vous ne seriez plus seule. Vous auriez un compagnon si fidèle, si épris, que tous verraient en vous, non plus la jeune femme un peu dépaysée dans ce monde masculin, mais celle à qui un homme s'est donné corps et âme Je vous protégerais, Henriette; vous vous déchargeriez sur moi du poids trop lourd de vos travaux. Je veux que cette belle et rude existence de labeur, que vous avez choisie, ne vous soit que plaisir, grâce à moi; je serais votre conseiller, votre ami, votre guide. Vous vous appuierez sur mon bras...

Au tribunal, le débit nasillard et précipité du jugement se poursuivait :

— Attendu que la dame cVEstangelles, sommée par son mari de renoncer à la peinture, jj persista opiniâtrement et continua d'exposer chaque année au Salon des Femmes Peintres;

Que le mari, exaspéré et par cette résistance et par f 'accueil que le public réservait aux toiles de sa femme, eut le tort grave, en V absence de celle-ci, de détériorer plusieurs de ses œuvres sous prétexte de retouches, — 3e témoin;

Attendu que, cette jalousie du sieur d'Estangelles ayant détruit tout autre sentiment , sa femme...

— Que tout ce que vous me dites est neuf pour moi! reprenait la jolie Henriette, extasiée.

— Quand vous plaiderez quelqu'un serait derrière vous, Henriette, un admirateur passionné

que ravirait votre vue. le son de votre voix, et qui, d'aventure, à forée d'amour, vous suggérerait sa propre pensée si la votre venait à défaillir. Et tous mes petits succès vous seraient dédiés. Je puis vous le jurer, je n'ai pas un désir de gloire qui ne s'identifie avec le désir de vous satisfaire, de vous conquérir, d'être aimé de vous. Déjà, en plaidant, je souhaitais que vous fussiez là, au banc des stagiaires à m'entendre Que sera-ce quand nos deux vies n'en feront qu'une, et que mon nom sera le vôtre !

Henriette réfléchit tout haut ■

— C'est vrai... on perd son nom ,.

Le président articulait plus nettement :

— En ce qui concerne la demande reconventionnelle du mari :

Attendu qu'il résulte de la déposition de plusieurs témoins que la dame d' Estang elles affectait devant celui-ci de rappeler les louanges à elle décernées par la presse; que, loin de pallier, comme une bonne épouse eût dû le faire, V inégalité de leurs succès, elle allait jusqu'à lui reprocher devant témoins ses échecs...

Henriette continua :

— Savez-vous que c'est une grande preuve d'amour de la part d'une femme, quand elle a fait son nom, qu'il existe, qu'il représente la somme de sa valeur, et qu'elle s'en dépouille pour

disparaître, en quelque sorte, clans la personnalité de son mari?

André Vélines sourit; il la regardait complaisamment. Tl trouvait amusante, en cette petite fille raisonnable, cette vanité féminine. Il y voyait une trace laissée par les idées nouvelles dans ce jeune esprit si pondéré. Il l'aimait ainsi, avec son intelligence délicate, sa science réelle, sa supériorité, sa simplicité, et les multiples mouvements de son âme vibrante.

— A dire vrai, prononçait avec lenteur Henriette, je n'ai encore pour vous qu'une sympathie très vive... Oh! très vive, par exemple!... Ce qui m'engage à croire que je vous aimerai un jour Vélines, c'est la facilité avec laquelle j'entrevois, dès à présent, la perte de mon nom... Oui, je crois que j'éprouverai à cela une joie... Je ne serai p!us mademoiselle Marcadieu, la jeune mademoiselle Marcadieu qui commençait à devenir quelqu'un parmi les stagiaires; mon pauvre brin de célébrité sera fauché. Eh bien, tant mieux I Ce sacrifice sera ma petite part dans l'apport commun.

Elle riait. îl y avait en elle la liberté de langage, la crâne rie des lycéennes; il y avait surtout la religion du renoncement, la bonté, la tendresse; et enfin le tact et l'onction aristocratique dont la naissance et l'éducation l'avaient dotée. Tous ces éléments divers avaient fait d'Henriette le jeune être complexe et charmant que le grand

garçon rasé comme un Romain contemplait silencieusement, les yeux humides.

— Comme vous serez aimée! fît-il sourdement.

— Chu'! répliqua-t-elle avec malice; voici le jugement. N'oubliez pas que nous sommes ici pour l'entendre !

Alors, au milieu de ce grave apparat de la Justice, à la minute même où, comblés d'espérance, les deux jeunes gens se vouaient l'un à l'autre, si certains d'eux-mêmes, si braves devant l'inconnu du mariage, si intrépides néophytes de l'amour, un vieil homme au fond du prétoire, laissait, tomber la formule d'une rupture dramatique. Dans la langue surannée du Palais, d'un air las et détaché, il articulait, si bas qu'Henriette et André durent se rapprocher pour l'entendre :

— Par ces motifs, le tribunal.

Ouï les avocats en leurs plaidoiries, monsieur le procureur de la République en ses conclusions,

Prononce le divorce aux torts réciproques des époux cVEstangelles, avec toutes suites et effets de droit...

Henriette pensa que, dans cette minute, deux êtres lointains qui s'étaient aimés, unis, étreints. caressés, deux êtres qui avaient comme mêlé leurs cœurs, devenaient étrangers l'un à l'autre. Un lien se brisait. Il y eut presque un froid dans la salle.

Le président n'en finissait plus :

— Et, statuant sur la garde des enfants issus du mariage...

Et c'était la dispersion des trois petites filles et du petit garçon, distribués de droite et de gauche, « au mieux de leurs intérêts », avec la rigueur attentive d'un magistrat anonyme qui les nommait : « la mineure une telle », « le mineur un tel », réglait les entrevues du père et celles de la mère, ressuscitant ainsi le pâle fantôme de la famille défunte.

Henriette écoutait sans trouble. Elle en avait trop entendu, la petite juriste, de ces sentences tragiques, ici, où se célébraient les désunions mondaines, là-haut, à la quatrième chambre où l'on divorçait les gens de peu. Trop de douleurs conjugales, trop de trahisons, de haines, de ruines s'étaient agitées sous ses yeux, au cours des procès : elle était blasée, ne s'émouvait plus. Mais, ce soir, par réaction contre la mélancolie que laissait dans l'atmosphère le triste exposé de cette affaire d'Estangelles, elle envisagea la beauté de la vie, la douceur de se donnera un homme loyal et sur, le délice d'être aimée. Elle prononça, fervente, en levant vers André ses jolis yeux rieurs :

— A demain, mon bon camarade!

Et, d'un geste affairé, assujettissant sa toque :

— Maintenant, je cours chez le juge d'instruction.

Henriette Marcadieu avait été une délicieuse petite fille joueuse, vive, câline. À treize ans, tous les enthousiasmes l'avaient enflammée. Elle souffrait alors de n'être qu'une femme, se défaisait en garçon, composait des articles politiques. se cachait au salon pour entendre son père parler de sociologie, et les opinions les plus extrêmes no satisfaisaient qu'à demi le radicalisme puéril de ce petit cerveau embrasé. A quatorze ans, l'amour des arts l'avaient mordue. Elle quittait, à cette époque, la province où M. Marcadieu président de tribunal, avait longtemps séjourné, et arrivait à Paris. Le Louvre l'affola. La beauté eut sur elle l'action d'une liqueur capiteuse. Ne sachant pas dessiner, elle créait en rêve, la nuit, de vaporeuses figure j que la Grèce inspirait. Avec le grain d'extrava-

gancc si fréquent aux adolescents, elle souhaitait des tuniques, des cothurnes, un péplum.

D'autre part, la musique la captivait; puis ce fut la poésie. Ignorante de l'harmonie, elle improvisait au piano des mélodies qu'elle pleurait d'être impuissante à transcrire. Des soirées entières, elle s'exaltait à lire des vers et, le matin, au lit, à peine éveillée, elle en faisait de naïfs dont certains étaient beaux. A seize ans, toutes les œuvres de l'esprit la sollicitaient également. La moindre impulsion l'aurait pu faire, avec autant de chances, poétesse, musicienne, peintre ou femme de lettres. L'impulsion ne lui fut pas donnée.

Cependant cette fièvre spirituelle qui la minait nuisait à la tranquillité mentale où s'opèrent les bonnes études : elle travaillait mal, trop éprise de fantaisie pour se plier à la règle monotone des classes, quand mademoiselle Angély survint dans sa vie. Dès lors tout changea.

Celle qu'on appelait « la mère des avocates » était un de ces génies cachés dont la puissance reste ignorée. Gênée par son embonpoint, sans cesse souffrante, le foie malade, d'une conversation terne, d'une apparence bonasse, elle était une des femmes de Paris qui remuent le plus d'âmes. En même temps qu'elle dirigeait l'œuvre des Petits Déshérités, pour la protection de l'enfance coupable, elle enseignait le droit dans les lycées de filles parisiens. A cette double

besogne, qu'il s'agit de meubler l'esprit des petites lycéennes ou de régénérer les jeunes consciences décimes, elle apportait une pareille maîtrise, laissant à tous les êtres qui passaient par ses mains l'empreinte de son génie.

Malgré tous les déboires que lui occasionnaient ses vicieux pupilles, elle s'acharnait, avec son entêtement magnifique, à labourer ce terrain du mal, et son fâcheux état de santé ne l'empêchait pas de suivre les débats delà huitième chambre, au tribunal, le jour qu'on y juge les mineurs, de se transporter, deux ou trois fois la semaine, à sa colonie d'Ablon. — la « clinique », comme elle disait, où l'on « soignait » ses petits criminels, et de consacrer ses matinées à l'enseignement. Sa générosité ne se décourageait jamais. Aucune récidive ne la rebutait. A son œuvre, elle intéressait les magistrats, affiliait les juges d'instruction, vouait ses élèves, car elle avait fait le rêve de consacrer à la défense des enfants criminels toute cette pépinière d'avocates qu'elle formait au lycée, suivait en leurs études à l'Ecole de Droit, parachevait par des leçons particulières dans son étroit appartement de la rue Chanoinesse. A son sens, la femme manquait à la barre, près de l'enfant. Elle aurait voulu, non point huit ou dix jeunes filles stagiaires, mais cinquante, mais cent, prêtes à plaider d'office pour ses chers déshérités, et son cœur fécond enfantait véritablement des avocates maternelles, capables

d'être aussi bien que légistes, les tutrices morales de leurs jeunes clients.

Quand mademoiselle Angély rencontra au lycée Henriette Marcadieu. elle eut vite fait de la marquer du doigt avec eette autorité muette des prophètes qui choisissent un disciple. Elle canalisa les forces éparses de l'adolescente, lui montra ce but du barreau que son vieil esprit enthousiaste enveloppait d'une splendeur, et l'aiguilla, disciplinée, vers l'Ordre.

C'était alors qu'on avait connu la puissance de travail que recelait Henriette et comment une jeune intelligence idéaliste, encore stimulée par le désir d'arriver, peut s'assimiler les connaissances les plus arides. Elle avait dix-huit ans : elle buvait le code civil ; elle soupirait après l'Ecole de Droit.

— Pourquoi tant travailler? lui demanda sa mère, le jour où elle prétendit prendre sa première inscription. Te voilà aujourd'hui munie de ton baccalauréat; ce fut pour toi un caprice d'enfant riche et gâtée: tu ne vas pas maintenant compromettre ta santé par des études inutiles et épuisantes, comme ces pauvres filles forcées de gagner leur vie !

Henriette, l'air inspiré, les yeux ardents, riposta :

— Je suis forcée de gagner ma vie comme les autres; je n'ai pas droit à la vie si je ne me mêle pas à l'activité du monde ; je dois servir au bien commun, m'y employer...

Le colloque avait lieu dans le grand salon des Marcadieu : on aurait dit l'une de ces scènes d'autrefois, où des filles en proie au mal dévorateur do, la vocation revendiquaient près parents récalcitrants le droit d'entrer en religion. Trois hautes fenêtres drapées de damas rouge donnaient sur la rue de Grenelle. La tapisserie des fauteuils Louis XIII s'harmonisait avec les tentures espagnoles des murailles, où l'on voyait de pâles visages de princesses brodés en laine décolorées. Et. plus blanche que les demoiselles des tapisseries, blême de passion contenue, la petite bachelière, dressée sur son siège héraldique d'abbesse, avouait ses rêves de femme nouvelle. Elle n'entendait pas être une oisive. une de ces filles insignifiantes qui pullulaient dans leur caste. Elle serait étudiante, puis avocate. D'abord, le droit lui plaisait parce qu'elle y trouvait l'exercice du sens le plus élevé de l'homme : le discernement, cette clairvoyance qui démêle le juste dans toutes les questions. Puis elle était attirée par la superbe indépendance de l'avocat, qui ne relève que de lui-même, tient tête aux tribunaux, et, selon une plume célèbre, ne « connaît ni maître ni esclave ».

Et il fallait entendre Henriette chanter sa profession de foi avec son exaltation que surexcitait dorénavant l'attrait d'un but. Madame Marcadieu, déroutée dans toutes ses opinions de mondaine, essaya d'abord de sourire. Il y avait un tel

contraste entre le fragile et charmant physique d'Henriette, et la vigueur de sa détermination enflammée ! Puis la mère s'alarma vite en comprenant les violences cachées de cette douce fillette; elle laissa échapper ce cri :

— Que dira-t-on, dans notre monde, quand on saura que la fille du président Marcadieu court l'Ecole de Droit dans la compagnie des étudiants?

Madame Marcadieu était une Monde encore belle, d'une telle correction, que ses gestes faisaient loi dans ce qu'elle appelait, avec un sens de domination secrète. « notre monde ». Son salon était intéressant. Elle-même paraissait instruite, lisait beaucoup, jugeait tout. Elle avait été la compagne irréprochable du magistrat au profit duquel elle jouait un rôle représentatif, soit dans ses réceptions, soit dans celles des autres. Mais, entre le président, homme tranquille, pensif et froid, et cette sculpturale épouse qui recevait si brillamment, il n'y avait jamais eu d'autre intimité que celle née de la discussion des intérêts communs. L'intimité intellectuelle avec le mari opère souvent des transformations profondes chez la femme, là même où la vie de salon ne réclame que des qualités superficielles. M. Marcadieu ne s'était point avisé de faire fonction d'éducateur dans sa vie conjugale, et la mère d'Henriette, intelligente et bonne, mais absorbée par ses devoirs d'ostentation, n'avait jamais eu d'autre souci que de demeurer fidèle

à son beau titre de « présidente ». L'idée qu'Henriette passât son baccalauréat l'avait séduite. On avait, à l'époque, beaucoup parlé de cet examen dans la magistrature, et avec une discrète et admirative approbation pour cette mère si distinguée, si éclairée, qui dotait sa fille de tous les avantages que la société moderne accorde aux femmes. Mais quand elle vit cette jeune émancipée s'évader de tous les usages dont elle-même s'était faite la prisonnière, il lui sembla qu'un grand déshonneur allait fondre sur sa maison.

— Exercer une profession, disait-elle atterrée, travailler!... pourquoi ne pas te faire aussi bien institutrice et donner des leçons*?

Henriette répondit, pensant tout haut :

— Comme c'est étrange! le désœuvrement est encore, de nos jours, une noblesse, et l'aristocratie de ceux qui produisent n'a pas encore établi sa supériorité sur celle des inutiles!

— Pour ce qui est de l'homme, si, répondit madame Marcadieu, mais la femme!..

Henriette, indignée, s'écria :

— Mais, maman, le travail honore la femme autant que l'homme !

Madame Marcadieu soupçonnait bien qu'il existait d'autres arguments capables d'émouvoir Henriette plus que le qu'en-dira-t-on, mais elle ne se sentait pas de taille à les trouver; elle dit :

— Appelons ton père!

Le président travaillait dans la pièce voisine :

il vint, demanda ce qu'il y avait. On le lui expliqua. Il adorait Henriette. C'était un grand homme sec, aux cheveux gris, à la houche triste, à la belle main expressive. Comme le présumait sa femme, qui reconnaissait volontiers l'autorité de sa valeur, il mit la question sur son vrai terrain. — Chère petite, dit-il. en serrant sa tille dans ses bras, ce mot d'avocate nous effraye un peu. Tu avais si bien, jusqu'ici, personnifié ce joli nom d'Henriette qui. depuis Molière, est dans nos classiques traditions françaises, significatif de charme sain, de féminité gracieuse , simple, dépourvue de pédantisme ... Il est assez naturel que nous redoutions pour toi un état si nouveau, si exceptionnel encore chez les femmes : celles qui le choisissent doivent être singulièrement fortes pour résister à la griserie, à la vanité déformantes. Et quel malheur. Henriette, si tu cessais d'être la petite femme accomplie, joyeuse et tondre que nous aimons en toi!... Je connais le sérieux de ton esprit : ce n'est pas légèrement que tu t'engagerais dans cette carrière jusqu'ici réservée aux hommes. Tu veux t'y donner toute, et c'est bien là ce qui m'épouvante. Tu vas à rencontre de nos mœurs essentielles. Nous y avions obéi en t'élevant, comme on élève toutes les petites Françaises, pour le mariage: mais voici que tu déplaces l'axe de ta vie, et le transportes hors de la maison. Alors, que devient notre idée héréditaire : la perpétuation de la famille?

Elle redressait la tête, et fièrement, avec le aveuglement de ses dix-neuf ans :

— La perpétuation de la famille ne me regarde

pas; je suis libre de ne pas me marier, si cela me chante. Je servirai l'humanité à ma manière, en me vouant à ses membres infirme- !

La musique ne l'intéressait plus, elle ne lisait plus les poètes, et ne sculptait plus en rêve des images de beauté, mais les harmonies de son àme délicieuse vibraient toujours, et, dans son cœur, une mélodie unique, remplaçant les airs fous d'autrefois.

Ses parents se concertèrent; mais, comme ils n'avaient point coutume d'échanger leurs idées. ils ne s'entendirent point. Madame Marcadieu ne s'inquiétait que de l'opinion de leurs amis, son mari songeait à l'avenir de la personnalité morale d'Henriette. Le président s'attrista. Il respectait la volonté d'une telle jeune fille, ne se jugeait pas des droits suffisants pour l'écraser. Cependant, mille choses l'affligeaient : la liberté forcée que ces études allaient comporter, la vie à l'Ecole de Droit, au Palais, les propos lâchés, les fréquentations garçonnières, le contraste de ces milieux avec l'éducation familiale. Et c'étaient aussi de plus lointaines, de plus alarmantes considérations : l'altération que peut subir le caractère d'une jeune fille quand celle-ci acquiert le sentiment de sa supériorité; la perte de sa simpl: de ses vertus féminines... Et le problème se

dressait insoluble devant le père : la femme peutelle, sans préjudice pour sa vraie nature, faire le métier d'un homme? Et, songeant à l'éventualité du mariage pour cette jeune savante, il tremblait.

D'abord, trouverait-elle un mari? puis, l'ayant trouvé, saurait-elle le rendre heureux? Alors, il pensait à son ménage, qui s'était tenu également éloigné des pénibles orages et des félicités romanesques. Il aimait fortement, après vingt ans de vie commune, la froide épouse à laquelle il ne pouvait reconnaître un défaut. Ces vingt années représentaient un long voyage fait à deux; et, quand il regardait en arrière, il ne voyait pas une étape où sa compagne lui eût failli. Toujours elle avait été là, consacrant de sa présence les moindres actions de son mari, cérémonieuse et fidèle dans les plus petites choses, correcte en sa conscience autant qu'en ses toilettes. Cependant il vieillissait mélancolique, comme si quelque faim secrète fût demeurée en lui-même inassouvie. D'ailleurs, il ne se sentait point sans reproche. Jeune, des inquiétudes sentimentales l'avaient tourmenté. Par deux fois, souvenir importun aujourd'hui, il avait aimé hors du foyer. En eùt-ii été de même si madame Marcadieu lui avait assuré, avec la scrupuleuse observance du devoir, la fraternité d'une intelligence égale à la sienne, la communion absolue des esprits?... Et il imaginait l'adorable femme que saurait être

Henriette pour l'homme qui s'éprendrait de son cerveau comme de son corps charmant...

Le premier, il avait cédé : Henriette se mit à sortir seule et fit son droit. La bonne Angély continuait à travailler cette tendre nature, à y verser la griserie humanitaire. Mais alors la régularité du labeur aussi bien qu'un sens pratique précocement développé chez la jeune fille., modéra peu à peu les exagérations d'autrefois. Elle se mûrit. Elle en vint à moins souhaiter de ressembler à un homme. Elle se prit à choisir, comme délassement, des travaux d'aiguille. Elle trouvait à se parer un plaisir extrême, et, d'un bout de soie et de dentelle, se confectionnait elle-même des blouses légères, commodes et coquettes qui, à l'École de Droit, faisaient dire d'elle aux garçons • « Quel amour de petite femme' »

Quatre ou cinq fois la semaine, elle gravissait la rue Soufflot, alerte, pensive, la serviette sous le bras. La colonnade du Panthéon pressait de sa ronde aérienne les bases de la grande coupole blanche : Henriette y trouvait des réminiscences de ses amours pour la Grèce; le dôme se découpant sur le bleu du ciel reposait ses yeux las de lire. Des camarades la saluaient sur le trottoir; quelques-uns s'attardaient à feuilleter de vieux ouvrages aux tranches déchiquetées, sur l'étal des bouquinistes. Le long de la chaussée rebondie et spacieuse, des automobiles roulaient, des bicyclettes, des camions chargés de fer. Et la

petite robe grise d'Henriette au corsage étroit, aux manches gracieuses, disparaissait sous le porche de la Faculté.

On la retrouvait dans des corridors nus, dans -ealiers sombres de l'École, qui résonnaient du bruit de sa bottine. A l'amphithéâtre, elle était de ces élèves infatigablement assidus à qui le professeur en toge ou en veston s'adresse quand il fait un cours plus délicat. Sérieuse, appliquée, elle crayonnait avidement la leçon, pendant qu'à son esprit s'évoquaient toutes les hypothèses de la chicane, de la mauvaise foi humaine, où elle devait apprendre à se reconnaître. Les camarades la lorgnaient, plus occupés d'elle que des trois ou des quatre étrangères joufflues, au chapeau plat, aux larges mains rouges, faisant le gros dos sur leur cahier sale. La nuit venait; les lampes s'allumaient sous les solives du plafond. Dans un bruit de classe qui se vide, Henriette ramassait vivement les papiers épars. sortait avec les autres. Le vent piquait; le travail avait irrité le bel appétit de ses vingt ans; quelquefois, par une fantaisie de fille élevée en plein luxe, elle entrait chez le boulanger du coin, et, pour attendre le fin dîner du soir, croquait un croissant d'un sou, tout chaud, qui sentait le four et la vraie vie d'étudiante.

Après le repas, à la lampe, elle cousait dans le grand salon aux tentures espagnoles, où résidaient ses parents. Elle disait que c'était là son heure

de rêve, et que toute son imagination était au

bout de son fil. A la vérité, la jurisprudence et la procédure ne lui laissaient guère de loisir tout le jour Ce fut au cours de ces soirées silencieuses qu'elle en vint à envisager véritablement son avenir. Plusieurs de <m^ amies s'étaient mariées : souvent la peur de vivre sans être jamais aimée Sa hantait. Son père et sa mère lisaient chacun le livre de son goût. Tout se taisait dans la pièce. Henriette souhaitait un mari qui la comprit et dont elle serait le meilleur ami. Il lui semblait qu'elle le rendrait très heureux, plus heureux que ne l'était son père. Pourquoi donc avait-elle repoussé l'idée du mariage? Une fois avocate, passerait-elle plus de temps au Palais que sa mère à ses visites? A penser que des petits enfants pourraient naître d'elle, elle tressaillait d'une joie mystérieuse.

Cependant chacun de ses événements marquait un succès : elle obtint la licence. Au Palais, où mademoiselle Angély la conduisait parfois, elle connut madame Martinal, qui faisait alors son stage. La jeune veuve nourrissait le dernier de ses enfants, tout en plaidant deux ou trois fois la semaine au criminel. Henriette n'emportait des audiences aucune image plus vive que celle de -cette vaillante jeune femme qui devait, pour parler en public, vaincre le supplice de sa timidité, surmonter les lassitudes de son état de nourrice, et dont la hâte à quitter le Palais disait assez les

préoccupations maternelles. Elle fixa dans l'esprit

d'Henriette cette opinion définitive que la femme doit, pour sa dignité, posséder un métier, le moyen de se suffire, de ne tenir, le cas échéant, sa subsistance que d'elle-même.

Le moment vint pour Henriette d'entrer enfin dans l'Ordre. Les parents éprouvèrent alors des appréhensions d'autant plus vives que l'heure décisive était plus imminente Ils tentèrent un dernier effort pour détourner leur h lie de sa vocation.

— Ma pauvre enfant, disait M. Marc adieu, tu sais combien les jeunes hommes ont la défiance des femmes « cérébrales ». C'est presque une renonciation solennelle au mariage qui accompagnera ta prestation de serment.

— Qu'importe! ripostait la jeune fille; je ne regretterai pas le mari qui aura négligé dans sa compagne le meilleur d'elle-même, son intelligence. Au contraire, celui-là seul qui m'aimera avocate m'aimera vraiment, et à celui-là seul une femme comme moi pourra donner le bonheur.

— Chère petite ! tu tombes bien dans l'erreur que vous professez toutes! Une femme peut être intellectuelle sans être avocate, et apporter à son mari toutes les joies de l'esprit sans pratiquer un métier absorbant. Nous t'avons douée de l'instruction d'un homme : je ne suis donc pas suspect de bouder la science des femmes. Non, non! soyez toutes instruites, sachez penser; mais

vous avez de quoi, en votre rôle spécial, occuper suffisamment votre temps.

Alors Henriette citait l'exemple de madame Martinal. Que fùt-il advenu de cette jeune veuve, si elle n'avait point possédé ce gagne-pain qu'était son titre d'avocate*? Même une fille riche peut-elle répondre de sa fortune? Ce mari qu'on lui prune tant sans le connaître, ne dilapidera-t-il pas sa dot? Puis il y a des revers imprévus, qui ne sont point chose si rare; et n'est-ce pas pitié de voir en pareil cas une femme impuissante, sans moyens, pauvre être dépourvu, privé d'indépendance, de vie personnelle, tomber au rôle de dame de compagnie ou de parente pauvre, quand elle ne devient pas la proie de l'homme?... Sans aller chercher si loin, la femme court toujours le risque d'un mariage malheureux : si l'inconduite de celui qu'elle épouse doit la contraindre à la séparation, avec charge d'enfants, quelle honte pour elle de devoir mendier à cet homme indigne la pension alimentaire que la loi lui alloue! Et ne se grandirait-elle pas aux yeux de tous, la femme fière qui, dans son infortune conjugale, pourrait dédaigner l'argent de celui qui l'abandonne, quitte à peiner seule dans une carrière masculine?

Et le président Marcadieu ne savait qu'objecter.

Henriette prêta serment à la première de la Cour, un beau midi de novembre où le soleil

envahissait à flots la salle aux lambris clairs. Les dorures du plafond étincel aient Une foule emplissait les bancs. Tout l'Ordre était là lorsque • Mitra la blonde professe. Elle ne prenait point L'habit sans émotion Dès le matin, un coiffeur était venu rue de Grenelle lui arranger les cheveux, et le chignon, sous sa toque, était celui d'une petite Thémis romaine, pudique et grave. Les plis de la longue robe ralentissaient son pas. Elle se confondait dans la masse d'une dizaine d'autres stagiaires. Le premier président, petit vieillard au visage de cire flétrie, prononça derrière le tribunal les paroles d'usage. Mademoiselle Angély. la belle Isabelle Géronce, madame Clémentm et la timide Martinal, toutes en robe de ville, se dissimulaient dans l'assistance; la cérémonie se déroulait devant le prétoire; on entendit un bourdonnement confus, qui était le serment des stagiaires. Soudain une frêle voix retentit, une main se leva, blanche et potelée... Henriette était avocate.

On lui aménagea une chambre en cabinet de travail, dans l'appartement de la rue de Grenelle. Et son existence nouvelle commença. Elle se levait assez tôt. étudiait, chaque matin, deux heures, cette jurisprudence dont elle voulait faire l'arme principale de ses plaidoiries. A onze heures et demie, après un déjeuner rapide. on la voyait prendre à pied, avec son père, le chemin du Palais M. Marcadieu, maigre et alerte,

arpentait hâtivement les vieux quais de la rive gauche; Henriette cheminait à ses cotés, pressant le pas. Par delà les peupliers des deux rives, la Sainte-Chapelle, de son aiguille dorée, orientait leur marche. Us gravissaient le vaste perron blanc de la place Dauphine que dominent les deux lions de pierre grise. Dans l'escalier qui mène à la cour, ils se séparaient. Le président continuait jusqu'à son cabinet. Henriette allait s'habiller au vestiaire.

Elle suivait les plaidoiries des anciens, écoutait Fabrezan-Castagnac au tribunal civil, Ternisien aux assises, Blondel dans ses affaires de divorce. Lamblin en correctionnelle. A quatre heures, elle rentrait chez elle, seule. Une actrice émérite lui donnait des leçons de diction. Elle apprit à lancer avec sonorité les voyelles sourdes, à élever la voix, à calculer son geste. Elle apprit encore, dans la lecture des « Causes célèbres ». l'astuce de certaines manœuvres, la défiance à l'égard du client, la défiance à l'égard du juge, la défiance à l'égard de soi-même.

Le soir, elle accompagnait sa mère dans le monde. Elle y était un objet de curiosité. Elle dut cacher le jour de sa première plaidoirie : plus de cinquante dames se fussent rendues à l'audience. Elle n'y brilla point. Mademoiselle Àngélv. qui l'avait fait inscrire à l'Assistance judiciaire, lui avait obtenu, par la faveur d'un juge d'instruction intéressé à l'œuvre des Déshérités, la défense

d'une petite bonne. L'enfant, placée chez une fruitière, avait cousu dans l'ourlet de sa robe un billet de cinquante francs dérobé à la caisse. Henriette apporta à la préparation de sa plaidoirie toute la passion humanitaire insufflée parla généreuse Angély. Mais, quand elle fut à la barre, en dépit de l'actrice émérite, elle oublia la sonorité des voyelles sourdes, la voix haute et le geste précis, elle oublia même une partie de sa préparation et balbutia. Le président de la huitième chambre la mortifia en lui retirant la parole avant la fin de sa défense. Cependant madame Marcadieu, assise au banc des témoins, entre un agent de police et une femme en cheveux qui froissaient sa jupe, lui trouva une « éloquence persuasive ». Le mot en demeura et fut répété longtemps dans le salon du président...

Henriette excitait l'intérêt des hommes, même leur sympathie; mais personne ne lui faisait la cour. Une dame qui voulut la marier à un jeune médecin en vogue échoua près de ce dernier. Henriette atteignit vingt-deux, vingt-trois ans. Elle commençait à sentir un peu cruellement l'effet de cette inquiétude qu'inspire aux jeunes gens la femme trop instruite. Parfois son cœur se serrait. Qu'elle aurait aimé à être aimée ! Et tous ses besoins de tendresse se satisfaisaient près de ses petits clients : les enfants de la Roquette, les jeunes filles de Saint-Lazare. Sur les bancs du petit parquet, dans l'instant qui précédait l'instruc-

tion, elle évangélisait véritablement, obtenait des aveux trempés de larmes. Et les municipaux au visage honnête, la jugulaire sous le menton, étaient seuls amoureux de « madame l'avocate ».

Sa ferveur jointe à l'habitude de plaider, lui valut de l'assurance. Son zèle, l'accent de ses plaidoiries la plaçait bien au-dessus de la banalité des jeunes stagiaires. Un jour, elle eut un succès. Un petit garçon qu'elle défendait fut acquitté. Quelqu'un l'attendait à la sortie de l'audience et lui serra la main en la félicitant. C'était André Vélines. Le regard froid du jeune homme exprimait une fierté indicible. Henriette fut très émue.

Et, depuis, elle avait souvent remarqué à ses cotés la présence peut-être fortuite du jeune homme. C'était une assiduité parfaitement discrète. Parfois, quand elle allait écouter Fabrezan, plaidant quelque subtile affaire de succession irrégulière, et qu'elle s'asse)rait au banc des avocats, un de ses confrères venait la rejoindre à pas de loup, et, sans l'avoir vu, elle devinait Vélines. Grand admirateur du vieux maître, il s'ingéniait à mettre en valeur aux yeux de la stagiaire la puissance de cette argumentation, signalait d'un sourire les finesses de l'orateur, traitait Henriette un peu en écolière qu'on initie à une science. Et elle ne se fâchait pas, ne trouvait pas cela pédant, se demandait seulement quelquefois s'il n'avait pas un sentiment pour elle. Mais elle

n'y pouvait croire, ayant peu à peu désespéré de rencontrer jamais son roman.

Une intimité, pleine encore de réserve, s'établissait entre eux. Il ne parlait jamais délie, ne semblait pas la voir, restait de marbre; elle s'attachait inconsciemment à lui et, sans se l'avouer, désirait son amour. Tous les samedis matins, elle se rendait à la conférence. Elle s'y inscrivit quatre fois pour prendre part aux débats; les quatre fois, comme par hasard, André Vélines était là. dans la salle de la bibliothèque. Il l'intimidait. Elle craignait qu'il ne la jugeât dédaigneusement, la dernière fois surtout, où il s'agissait d'une question difficile : « Le droit de réclamer d'avance des honoraires appartient-il au médecin? »

Mais Vélines lui dit, à l'issue delà conférence :

— Vous m'avez étonné. Vous n'êtes plus la gosse qui escamote sa plaidoirie en implorant pour son client l'indulgence du tribunal. Vous savez développer une pensée personnelle avec beaucoup d'habileté. C'était très bien.

Dès lors, pai" l'effet d'une vanité bien naturelle, Henriette s'exagéra le cas qu'il pouvait faire de son talent. Une après-midi, galerie Duc, dans l'embrasure d'une fenêtre, pendant une suspension d'audience, il lui raconta sa vie.

Ses parents étaient morts quand il était encore tout petit garçon. Sa grand'mère, qui habitait Rouen, l'avait élevé. Il devait une grande reconnaissance à cette vieille femme pour la virile

manière dont elle avait poussé son instruction. Il avait appris d'elle de bonne heure que, dans ses classes, comme dans la vie, l'iomme qui ne veut pas tomber au dernier rang doit aspirer au mier. L'admirable grand'mère n'avait existé que pour l'avenir de son petit- fils. Elle faisait de grands rêves, le dirigeait vers la politique, et s'était montrée déçue en constatant qu'il serait seulement un petit avocat.

— Mais, vous n'êtes pas un petit avocat! se récria Henriette.

Il sourit. Il parut content de cette répartie. Eu effet, il réussissait. Il travaillait dix heures par jour ses plaidoiries, interrogeait fréquemment ses clients, les sondait, les pressait, les retournait, les forçait, pour obtenir d'eux tous les éléments de clarté qu'ils étaient capables de lui fournir, au sujet de leur affaire; et ceux ci, en même I lassés et flattés par tant d'insistance, concevaient pour lui une estime qui se propageait. On le disait éminemment consciencieux. Il avait d'ailleurs rélocution belle, bien qu'on sentit, dans ses discours, l'effort laborieux, et il ne disait rien qui ne fut substantiel. Et pourtant, lorsque en arrivant au Palais il croisait dans la galerie de Harlay une assistance mondaine descendue toute vibrante encore de la salle des assises, après une plaidoirie de Ternisien, lorsqu'il entendait le nom de Ternisien voler de bouche en bouche, et qu'il voyait l'agitation des jolies Parisiennes transportées, une

contraction arrêtait le sang de ses artères. Ternisien avait, il est vrai, cinquante ans; mais c'était en pleine jeunesse que Vélines aurait voulu goûter de tels succès ! Et il s'acharnait davantage sur ses dossiers, persuadé que, parmi toutes les routes qui mènent à la gloire, le travail n'est pas seulement la plus noble, mais la plus sure.

Quand, le jour du divorce Estangelles, à la première chambre du tribunal, André Vélines avait avoué son amour à Henriette, celle-ci était mûre pour toutes les tendresses. Sans le savoir, ou plutôt se défendant pareille faiblesse, elle s'était attachée à ce jeune homme énigmatique, si discrètement occupé d'elle; elle comptait sur lui, vaguement, sans même se demander pour quelle circonstance, à quelle occasion.

L'accord des familles devait être aussi aisé que celui des jeunes gens. La nouvelle courut bientôt le Palais que mademoiselle Marcadieu épousait André Vélines.

Ce fut un beau prélude à l'union que les fiançailles de ces deux êtres dignes l'un de l'autre, de qui l'on pouvait dire que leurs cerveaux étaient devenus amoureux avant leurs cœurs. Cet austère garçon au front obstiné dans son désir d'arriver, aimait pour la première fois. Deux ans auparavant, quand il avait remarqué au Palais cette jolie fille, si séduisante, l'idée de s'allier à la haute magistrature n'avait pas été pour rien dans sa

résolution d'épouser mademoiselle Marcadieu. Mais aujourd'hui la passion souveraine était survenue qui l'eût fait se marier d'enthousiasme, Henriette eût-elle été pauvre, sans famille, dénuée de tout. Et il y avait tous les soirs, dans le grand salon aux tentures espagnoles, des colloques mystérieux, des échanges de promesses ardentes, l'attente fiévreuse des félicités de l'avenir.

Une semaine avant son mariage, Henriette, qui n'avait pas voulu, même dans cette période si agitée de sa vie privée, renoncer aux travaux de sa vie publique, corrigeait le plan d'une plaidoirie qu'elle devait prononcer le lendemain. Son cabinet de consultation était étroit, bien ordonné, sans luxe, meublé de cartonniers commodes, où elle classait méthodiquement ses dossiers, en petite personne tranquille qui ne perd point la tète parmi l'imbroglio de tant d'affaires. Elle était une avocate assez occupée L'œuvre des Déshérités lui fournissait plus de clients qu'elle n'en pouvait défendre. Un vieil ami de son père, par bienveillance pour sa fraîche jeunesse, lui avait confié au civil un de ses procès de propriétaire. Souvent des filles-mères venaient la consulter dans l'espoir de faire reconnaître leur enfant. Sa gentillesse plaisait à tout le monde.

Elle si juvénile, si pure, recevait des confessions troubles de femmes avant vécu dans le vice. Ou bien elle pâlissait des semaines entières sur l'étude d'une affaire de chapeau, de manteau, de corset...

Mais ce soir-là, un soir glacial de la fin de janvier, sa femme de chambre venait d'allumer la lampe, quand elles entendirent parlementer assez longuement dans le vestibule. Henriette crut reconnaître une voix amie; cependant, tout le monde savait qu'à ses heures de consultation elle était absente pour les plus intimes. Etait-ce donc quelque indiscrète?...

Et, comme elle prêtait l'oreille, la porte s'ouvrit brusquement; une grande jeune femme en noir entra, s'avança, vint l'embrasser et prit, sans rien dire, le fauteuil voisin du bureau.

Interdite. Henriette demeurée debout, s'inquiéta:

— Qu'avez-vous, ma pauvre Suzanne!

Mais Suzanne Martv. l'épouse divorcée de l'ingénieur Alembert. ne répondait pas, et ce qu'elle avait, Henriette, depuis longtemps avertie du procès dont la malheureuse jeune femme était menacée, ne le devinait que trop. Elle répétait pourtant :

— Ou'est-il arrivé?.,, qu'avez-vous appris?... Et la dame en noir, la voilette baissée, ne

proférait pas une syllabe. La lampe ne l' éclairait qu'à demi. Une longue jaquette de fourrure enveloppait sa taille, ses hanches élégantes; ses mains

gantées se nouaient sur ses genoux, et ses veux très grands, très beaux, avaient une expression si désolée que nulle parole n'eut mieux traduit, leur tristesse.

Henriette s'apitoya. Elle lui saisit les mains :

— Chère amie, vous avez eu quelque mauvaise nouvelle... Vous êtes venue me trouver... Je puis vous être utile?

Madame Marty fit oui de la tête.

— Monsieur Alembert vous a écrit? La jeune femme prononça enfin :

— Non. pas lui. son avoué...

Et. au bout d'un instant, elle ajouta, d'une voix sans timbre :

— Il veut reprendre son fils.

— Ah! dit Henriette qui revint s'asseoir à sa table de travail, en esquissant de la main un LrH>te de découragement; cela devait être un jour ou l'autre, ma pauvre amie!

Madame Marty, reprit la gorge serrée ■

— Vous serez bientôt mariée, Henriette: vous aurez des enfants: vous comprendrez alors... Mon chéri, si sage, si raisonnable pour ses onze ans! Je n'avais plus que lui, c'était mon petit ami. mon compagnon, ma joie unique. Ses càlineries me consolaient de tout... Henriette, je vous le jure, ce n'est pas un enfant ordinaire. Son cœur a vingt ans : il ne sait rien, il devine tout... Et on va me le prendre! Je ne l'aurai plus, je serai toute seule...

Elle ne pleurait pas; mais sur ses genoux, ses doigts crispés se tordaient. Henriette frémissait de pitié, à la voir tant souffrir.

— Attendez, Suzanne!... Vous l'aurez encore, si le tribunal confirme le premier jugement et vous l'attribue.

— Mais s'il l'attribue à M. Alembert, on me l'arrachera, et je n'aurai pas le droit de résister, pas celui de le retenir une seule journée. On comptera les baisers que je pourrai lui donner chaque quinzaine, il deviendra un petit parent lointain qu'on vous montre de temps à autre.

Elle se tut, s'enferma encore, de longues minutes, en son mutisme tragique. Il y avait de l'orgueil dans sa douleur. Une légende de* dignité ombrageuse, d'inflexibilité féminine, entourait l'histoire de son divorce. Alembert l'avait si peu offensée! disait-on. Mais elle avait été intransigeante, réclamant de son mari la même fidélité de corps et d'âme qu'elle lui gardait elle-même.. Son bonheur, fondé sur cette théorie altière qui place l'époux et l'épouse dans une égalité absolue au regard de la loi morale, n'avait pu subsister après l'égarement de l'ingénieur. La féministe mondaine et dilettante qu'était Suzanne Marty était allée jusqu'au bout de son principe. Le péché masculin, dont tant de femmes tolérantes, maternelles, supportent héroïquement la peine, l'avait, à son sens, déshonorée, avait de lui-même rompu le mariage.

Elle se redressa tout à coup, pensant tout haut :

— Concevez-vous que ce soit possible, Henriette?... avoir fait un enfant de votre propre substance, l'avoir mis au monde dans la souffrance, l'avoir allaité, bercé, tenu entre vos bras comme s'il n'avait point cessé encore de faire un seul être avec vous; avoir enfanté son esprit, sa petite âme, au point de retrouver vos mots dans sa bouche, vos sentiments dans les siens, vos gestes inconsciemment répétés par cette continuation de vous-même qui est lui, votre fils, et le voir pris par l'homme qui a empoisonné votre vie!... Il disparait, il n'est plus à vous, il est à l'autre.

— Pauvre amie! répétait Henriette, pauvre amie !

— Et n'est-il pas naturel que je haïsse cet homme, dites, comprenez-vous enfin que je le haïsse?

— Haïr ne sert à rien, reprenait la douce Henriette, mais vous êtes tellement irréprochable que je vois tous les droits pour vous. Vous garderez votre petit pour peu que vous soyez défendue par quelqu'un d'intelligent qui fasse vraiment la lumière sur le procès. Avez-vous choisi votre avocat?

— Oui, dit Suzanne fermement

— Et c'est?

— ■ C'est vous.

Henriette se sentit rougir d'émotion, de joie secrète Elle répéta, comme incrédule :

— C'est moi?

Puis, se ressaisissant :

— Vous me confieriez une cause si grave, une cause où il y va de votre bonheur, Suzanne?... Mais est-ce que j'ai le talent qu'il faut, ai-je l'agi , l'autorité?... Est-ce que je compte assez aux yeux des juges?...

Madame Marty s'expliqua lentement :

— Il faut que cette cause soit plaidée par une femme. J'ai été trop opprimée par l'homme . un homme m'a trahie, abreuvée de chagrin; il voulait, après, me dominer encore; je me suis évadée, et voici qu'il revient pour m'arrache r mon enfant, et c'est à un autre homme que je remettrais le soin de ma défense? Non, non : ils s'entendent tous; ils ont entre eux une solidarité occulte pour nous asservir... Tandis que vous, ma petite Henriette, vous serez une autre moimême, c'est ma propre voix que vous ferez entendre à la barre, parce que vous, femnio, mère, à la veille d'être séparée de votre petit, vous sauriez trouver les mots qui crieraient non pas votre douleur, mais votre droit.

Elle tremblait en parlant Sa voix s'étranglait. Elle reprit :

— Je sais ce que je fais. J'ai lu en vous, ma petite amie, mieux que vous n'y avez lu vousmême. Vous avez plaidé hier à la huitième

chambre ■ j'y étais, mêlée au public, et vous ne m'avez pas aperçue. Vous n'avez pas innocenté le gamin coupable, dont vous analysiez si tendrement la conscience, mais j'ai vu le sourire du président qui vous écoutait, charmé. Vous êtes encore une petite fille qui s'ignore, et cela n'empêche que vous avez un grand talent. Henriette, un talent surprenant, qui ne ressemble à celui d'aucun autre ; vous avez des idées profondes, mûres, viriles, et vous les dites avec votre grâce simple. Quand vous plaiderez pour qu'on me laisse mon petit chéri, vous ne ferez pas de littérature comme ces avocats fameux qui simulent l'émotion à la façon d'un acteur jouant son rôle, mais toute votre âme vibrera, et tous vos instincts de femme serviront ma requête.

Henriette ne se laissait pas griser à erjUe révélation de son pouvoir inconnu. Elle riposta :

— Vous savez qui défend votre mari. Suzanne ?

— Je pense que c'est Fabrezan, comme un procès de divorce.

— Eh bien?...

— Eh bien?...

— Moi, petite stagiaire obscure, je serais l'adversaire du bâtonnier.

— Vous aurez sur le bâtonnier Fabrezan la supériorité de votre féminité ; sur les roueries du bonhomme , celle de votre naturel et de

votre sincérité; sur son expérience, celle de votre cœur.. Oui, Henriette, il était temps que la femme fut au barreau pour y aider les femmes...

— Mais, chère amie, dit encore Henriette, hésitante, vous savez aussi que je me marie dans huit jours?

— Ma chère, reprit l'amère Suzanne, j'espère bien que le mariage ne portera pas atteinte à votre intégrité intellectuelle, et que mariée, Henriette Marcadieu demeurera Henriette Marcadieu, avec tout ce que ce nom signifie pour moi de personnalité vigoureuse...

Henriette, en pleine ferveur de tendresse, pensait à André Vélines; elle prononça comme une profession de foi amoureuse :

— Je veux être, avant tout, la femme de mon mari.

— Il faut être, avant tout, vous-même. Certes, une femme comme vous a droit à l'amour. Pourquoi l'intellectuelle se priverait-elle du bonheur de l'épouse, des joies de la famille? Oui, vous avez raison de vous marier, mais à la condition que le mariage ne vous diminue en rien. Je n'ai pas ici de préoccupation égoïste : s'il s'agissait du procès d'un autre, je vous parlerais de même, car c'est au lendemain même de votre mariage qu'il importe d'imposer à votre mari les obligations de votre métier, de le forcer à les reconnaître. Si vous tardez, croyez-moi, ma petite, la

tyrannie masculine apparaîtra, vous perdrez toute indépendance, vous n'aurez plus la liberté de vous donner, à votre gré, aux travaux qui vous sollicitent.

Henriette était fort troublée par ces paroles : toute sa tendresse de fiancée se révoltait, en même temps que son orgueil approuvait secrètement la leçon de cette fîère divorcée.

— Mais, dit-elle enfin, monsieur Vélines est un galant homme dont je n'ai pas à craindre la tyrannie. Je ne puis le considérer d'avance comme un ennemi dont on se garde. Je l'aime, Suzanne.

— Ah! reprit la triste jeune femme rêveusement, nous aimons toutes, nous aimons trop; c'est ce qui nous perd...

— Je ne peux lui refuser ce voyage en Ecosse qui doit nous prendre plusieurs semaines...

Madame Marty se tut, un instant; puis, debout :

— Chère amie, je n'ai plus rien à dire; ici la question devient trop délicate, et j'y suis trop intéressée pour vous donner un conseil précis. Je vous confie ma cause, qui est, comme vous l'avez dit très bien, celle de mon bonheur même. Voyez si vous pouvez la défendre et répondezmoi au plus vite. Jugez-en. non pas au point de vue de votre amitié pour moi, mais à celui de votre dignité propre, de votre personnalité contre laquelle se livre le premier assaut...

78 LES DAMES ï) U PALAIS

— Suzanne, écoulez - moi . ., commençait Henriette.

Mais la jeune femme, hâtivement, lui mit un baiser sur la joue et partit sans ajouter un mot.

Très claire avec son plafond blanc, ses boiseries jaunes, ses murs bleus, presque déserte les jours où l'on n'y juge pas au criminel, la sixième chambre de la cour résonnait de la belle voix mâle d'André Vélines. Soudain, quelques paroles gutturales du vieux président firent le silence :

— A huitaine pour les conclusions.

On vit les larges manches noires d'André se lever, puis s'abattre sur la barre :

— Mais, monsieur le président, je ne serai pas à Paris.

— Alors le dernier jeudi de février.

— Mais, monsieur le président, je n'y serai pas davantage.

Le vieillard maugréait. Vélines s'expliqua d'un mot qui fit se tourner vers lui tous les visages :

80 LES DAMES DU l'A LAIS

— Je me marie lundi, monsieur le président : je réclame l'indulgence de la cour.

On rit. L'affaire, une dissolution de société, fut remise en mars Déjà le public ne regardait plus que ce grand avocat au masque énergique, bien connu des babltués du Palais, et dont un coin de vie intime venait d'apparaître. Ah! il se mariait lundi! Parmi les rares femmes présentes, une initiée put dire qu'il épousait une avocate. La curiosité redoubla. Quand il quitta l'audience, le bras noué à celui de Maurice Servais, on le dévora des yeux : on cherchait à pénétrer sa pensée illisible. Quoi! cet homme grave aimait! Quelle sorte d'amoureux faisait-il? Et l'on imaginait son roman. On chuchota; ces murmures le flattèrent.

— Ah! vous avez de la chance, vous! soupira Servais, quand ils furent dans la galerie neuve de la cour d'appel.

— Vous n'avez rien à m'envier : mademoiselle Pernette est délicieuse.

— Oui, mais je ne l'épouse pas encore!

— Quoi ! mon pauvre Servais, toujours des obstacles? murmura discrètement Vélines.

A la vérité, ces obstacles n'étaient un mystère pour personne. Ce stagiaire de génie, ce grand enfant prodigue ne gagnait pas cent francs par mois. Mais la constance laborieuse de Louise, qui s'exténuait sur le code civil pour acquérir à son tour du talent, ne se décourageait pas. Ils

fondaient, l'un sur l'autre, un espoir magnifique.

— Nous nous marierons dans deux ans, déclara-t-il fièrement.

André Vélines qui, avec sa bonté froide, s'intéressait passionnément à l'idylle de ces jeunes gens, reflet de la sienne, avait choisi Servais pour lui confier différents procès qui devaient venir au rôle durant le voyage de noces : autant de moyens de le faire connaître. Et il le retint une dernière fois, à la balustrade de l'escalier d'honneur, pour lui présenter certaines pièces des dossiers. Comme il le devinait impatient :

— Vous êtes pressé. Servais?

— Oui, oui, balbutia le jeune homme, j'ai rendez-vous avec un confrère, à trois heures, dans la galerie Saint-Louis.

Vélines s'égaya : ce confrère-là, il n'était pas besoin de le nommer...

— Moi aussi, je suis pressé, expliqua-t-il, ma fiancée et sa mère m'attendent chez moi, à trois heures, également, pour vérifier une dernière fois l'effet des meubles dans l'appartement.

Ils se séparèrent. Servais fila comme un détenu qu'un libère, Vélines lui lança :

— Ecrivez-moi : Hôtel de France, à Edimbourg.

Et, plus tranquille que l'autre, assuré, lui, de son bonheur, il entra se dévêtir au vestiaire. En déposant la toque au fond du carton marqué de son nom, il se dit qu'elle y dormirait de longues

semaines désormais, et, quand la préposée vint recevoir sa robe, l'aider à enfiler son veston, son pardessus, il eut, dans sa joie intérieure, comme un regret léger. C'était vraiment sous ce costume qu'il avait le sentiment de posséder le Palais. Et voici qu'en descendant le degré du vestiaire il se rappela sa prestation de serment, sa première robe, sa réception dans l'Ordre. C'était dix ans plus tôt; il avait alors ambitionné la conquête du Temple. Où en était-il aujourd'hui sur le chemin de la gloire? Il se faisait certes de jolis revenus. C'était tout. Ce quelque chose qui rayonnait de la massive noblesse d'un Fabrezan, de la délicatesse ivoirine d'un Blondel, de la distinction poétique d'un Ternisien, ce quelque chose d'indéfini que l'on sentait dans les couloirs ou dans la salle des Pas-Perdus quand apparaissait l'un des maîtres. Il ne le possédait pas. Il ne s'imposait pas encore aux juges, il ne dominait pas les tribunaux, il ne connaissait pas cette royauté singulière, privilège de quelques-uns. Et tout à coup, pendant que son pas résonnait sur les dalles désertes de la galerie Lamoignon, il éprouva, plus violent que jamais, cet appétit d'autorité qui lui donnait parfois le désir fou d'emplir de son nom ces vastes murs.

Trois heures allaient sonner. C'était, par tout le Palais, la fièvre des fins d'audience. A la correctionnelle, dans l'aile gauche, les prévenus défilaient devant les prétoires et l'on expédiait les jugements; à droite, au tribunal civil, les sépa-

rations, les divorces, les attributions d'enfants se bâclaient; puis, c'étaient les procès en indemnités, les procès d'héritages, de contrats commerciaux. A la cour, là-haut, où l'on jugeait en second ressort, les débats languissaient, se prolongeaient dans le mâchonnement des conseillers ennuyés et las. Mais aux assises, parmi la pompe judiciaire, on revivait d'anciens drames, savamment, minutieusement reconstitués devant une foule frémissante. Et partout, dans chacune des chambres, c'était le même ronronnement banal de l'avocat, son inutile effort devant des magistrats méfiants qui. dans leur commune poursuite de l'équité relative, se gardent de lui, cherchant en euxmêmes la vérité et la justice.

« Ah! se disait Vélines, frémissant, être la grande voix qu'on écoute, être la vérité flamboyante, être une lumière! »

Soudain, à droite, ses larges grilles ouvertes, avec son air de chapelle aux fresques légères, aux enfoncements mystérieux, ce fut la galerie Saint-Louis, profonde, gracieuse, comme un coin de fraîcheur naïve dans le morne et sombre monument. Machinalement, Vélines y jeta les yeux et il sourit. Le municipal de planton tournait le dos gentiment, et, sur l'une des banquettes, la grande Louise Pernette en robe, les lèvres décloses, écoutait Mauiice Servais qui lui parlait très bas. Et tous deux avaient leurs serviettes, bourrées de dossiers, béantes sur leurs genoux, et tous deux

étaient mélancoliques, d'une mélancolie poétique et douce d'amoureux très jeunes.

Alors Vélines oublia son avidité de gloire, la vie judiciaire, le Palais entier. Il touchait à cetto période presque religieuse qui précède de quelques jours le mariage, période de recueillement instinctif préparant l'union. Tout s'évanouissait devant l'idée de recevoir bientôt dans sa maison sa chère Henriette. Et il ne trouvait rien d'assez beau pour orner, en l'honneur de sa fiancée, le logis où depuis si longtemps il travaillait seul. Comme il franchissait une des petites portes de la galerie de Harlay, sa maison lui apparut, un peu de biais, en perspective, au fond de la place Dauphine, dans ce quartier très silencieux qu'il avait choisi pour y vivre. A penser que dans quelques jours il s'unirait là à Henriette, il eut un sursaut de bonheur qui lui sembla valoir toutes les apothéoses. Puis, presque au même instant, la voiture des dames Marcadieu débouchait là-bas du Pont-Neuf : il hâta le pas pour aller les recevoir...

Madame Marcadieu, sous son flegme, cachait une vive contrariété : elle se souvenait maintenant de n'avoir pas réclamé, chez l'orfèvre, en examinant l'argenterie, contre une erreur de détail commise dans le dessin dos flambeaux que l'on avait copiés sur un modèle ancien. Elle venait voir si l'erreur était réparable. Elle craignait aussi qu'on n'eut garni d'une passementerie

trop haute la tenture en perse du petit salon.

— André, murmura tout bas Henriette, un peu nerveuse, je voudrais vous parler longuement. Nous laisserons maman s'occuper des tapissiers...

André Vélines habitait là le premier étage d'un très bel hôtel Louis XIII. Jamais il n'y avait introduit sa fiancée sans émotion; mais, aujourd'hui, l'heure était plus solennelle il voyait dans cette visite d'Henriette une répétition, un essai de l'entrée définitive, et il ne put s'empêcher de lui dire, comme ils gravissaient l'escalier :

— Encore six jours, et nous viendrons ici tout seuls!

— J'adore ce coin de Paris, reprit-elle; mars connaissez-vcus la légende qui l'illustre? Là où s'élève cette maison demeurait jadis un boulanger; le boulanger fabriquait des pâtés délicieux et tout Paris voulait en manger. Or dans ses pâtés il mettait la chair des petits enfants : on le sut; on le brûla, et sa maison fut rasée...

— Fans cent ans, murmura Vélines amoureusement, je veux qu'on dise : « En cette maison vécut la plus heureuse des femmes, la plus aimée, la plus fidèlement servie, parce qu'elle était la plus douce, la plus jolie, la meilleure et... »

Il n'acheva pas ■ on était arrivé à la porte de l'antichambre. A l'intérieur, retentissaient encore les coups de marteau des ouvriers: des papiers d'emballage traînaient à terre, et l'on s'embar-

rassait les pieds dans des cordes et des échelles. Mais ce désordre ne gâtait pas le charme de ces pièces anx boiseries blanches, aux trumeaux ornés de glaces un peu ternies, où le goût sévère d'André n'avait pas laissé pénétrer un bibelot qui mit une note discordante dans l'harmonie des choses.

C'était d'abord, donnant sur la place Dauphine, une enfilade de quatre salons, dont deux avaient été convertis en cabinets de travail pour les deux avocats époux; et le dernier, minuscule, aux panneaux à médaillons, au plafond peint, d'où fleurissait un lustre de cristal à pendeloques taillées et sonnantes, était si clair, avec son immense fenêtre, qu'Henriette se l'était réservé pour recevoir ses amis, disant qu'elle fréquenterait peu de monde et qu'elle abandonnerait le grand aux clients comme salon d'attente. L'appartement faisait le tour d'une cour humide où poussaient un peu d'herbe et un unique platane, jardin discret, étouffé, poétique. Et l'on se rendait aux pièces de derrière par un long vestibule qui tenait tout le côté ouest de la maison. L'été, il recevait du platane atrophié une lueur verte. André Vélines y avait accroché aux murs sa collection de vieilles estampes. Au fond, trois chambres ouvraient sur la cour. Celle du jeune m ''nage, au milieu, possédait une fenêtre à encorbellement; une balustrade de fer forgé, que îevètait une rouille légère, entourait l'étroit bal-

con, où un fauteuil aurait tenu à peine. La salle à manger, l'office et la cuisine se succédaient sur le quatrième côté du quadrilatère.

Dès son arrivée, madame Mareadieu se rendit droit aux flambeaux. Le petit salon était achevé, la passementerie de la tenture avait juste la hauteur convenable. Henriette et André, insoucieux de toutes ces bagatelles, dévorés maintenant par le feu de leur vie intérieure, se réfugièrent là, d'instinct. Aussitôt le jeune homme, venant à sa fiancée, l'enlaça; et il balbutiait, tremblant de passion, des mots sans suite :

— Chère petite Henriette!... mon Henriette... Henriette chérie...

Mais elle, doucement, se dégagea :

— Mon ami le temps presse. Vous savez si je vous aime, et si j'aime les tendresses que vous me dites, mais en ce moment il faut réagir et parler sérieusement. J'ai une grande nouvelle à vous annoncer. Mon amie madame Marty, la femme divorcée de l'ingénieur Alembert, est venue me voir. Son mari entame une seconde action judiciaire pour obtenir la garde de l'enfant. Elle a reçu la citation, et elle m'a priée de la défendre...

De toute une minute, André ne répondit pas. Il regardait Henriette, ses yeux s'ouvraient, puis, subitement, il eut un rire muet. A la fin, il murmura

— Le morceau est erros...

— Oui, c'est gros, répéta Henriette, trop gros pour moi, et même j'en suis un peu épouvantée, je ne vous le cache pas. J'avais hâte de vous l'apprendre, André : je savais bien que vous seriez content, vous qui m'aimez tant, de savoir cette aubaine qui va vraiment inaugurer ma carrière.

— Vous avez accepté? demanda-t-il vivement. Et comme Henriette disait oui, il sourit encore,

affectueusement, paternellement, et il chuchotait en lui caressant la main :

— Chère petite, je le crois bien, que je suis heureux ! . . .

— Savez-vous, mon ami? reprenait Henriette avec ce demi abandon de la vierge à la veille des noces, c'est pour vous surtout que je suis fîère!

Et elle s'attarda, un moment, à lui baiser les cheveux, le front. A cet instant, il semblait à André que les caprices d'Henriette étaient sacrés, même cette folle entreprise de plaider dans une telle affaire.

— Seulement, ajouta la jeune fille, hésitante, je ne vous ai pas tout expliqué, André. Ce procès va me prendre beaucoup de temps, et peut venir au tribunal dans quelques semaines : alors. . notre voyage en Ecosse...

Il ne répondit pas. Ses yeux errèrent sur les sujets couleur indigo des perses à fond crème. Cette excursion en Ecosse était la seule partie de plaisir que se fût jamais accordée sa jeunesse

grave, et ce plaisir, il allait le prendre en pleine ivresse nuptiale, joignant à la nouveauté, à la fraîcheur de ce beau voyage, la nouveauté, la fraîcheur d'aimer pour la première fois. Mais il était entièrement dévoué à Henriette, dévoué comme peu d'hommes savent l'être. Il éprouvait, à lui voir entre les mains cette cause trop lourde, la joie d'une mère qui laisse à son enfant gâté un objet de luxe, rare et précieux, dont il a eu envie, quitte à en faire le sacrifice.

— Nous passerons huit jours seulement en Ecosse, déclara-t-il, sans pouvoir absolument cacher son regret. Je n'existe que pour vous, Henriette, et je n'ignore pas l'intérêt que vous prenez à votre métier... Et puis, il faut avouer qu'une affaire de ce calibre-là ne se rencontre pas tous les jours dans la manche d'un stagiaire Qui aurez-vous pour adversaire, chérie?

Elle dit en rougissant :

— Fabrezan.

Cette fois, André eut un haut-le-corps :

— Le bâtonnier!

Et il contemplait de nouveau Henriette, sa mignonne beauté de blonde, son air ingénu, s'obstinant à ne voir en elle qu'une petite fille spirituelle et avisée. Lutter contre Fabrezan, lorsqu'on n'était qu'Henriette, cela lui paraissait quelque chose de risible, d'impossible. Puis, à la fin, il eut un geste de complaisance, de consentement :

— Après tout!... dit-il.

Cela signifiait que, pour contenter Henriette, on pouvait bien donner au monde le spectacle le plus extraordinaire. Qu'elle jouât avec son joujou et qu'elle le brisât même, le joujou fût-il le plus poignant des procès!... D'ailleurs Vélines connaissait trop, pour les avoir plaidées, ces affaires d'attributions d'enfants. Quel rôle y tient l'avocat? Il élabore, après l'avoué de sa partie, un dossier qu'il étale devant les juges. Le tribunal n'a jamais de longs embarras, l'intérêt de l'enfant, seule considération à retenir, frappe vite l'esprit des magistrats, si experts en la matière. Donc, au point de vue de la plus rigoureuse conscience, la clienle d'Henriette ne risquait que peu.

— Et puis je vous aiderai, ajouta-t-il tout haut; vous me montrerez vos pièces, quand vous les aurez reçues.

Mais elle se mit à rire, à son tour, et si gaiement, si doucement, qu'on ne pouvait sentir tout ce qu'il y avait, sous ce rire, de volonté tenace, d'opiniâtreté, de décision.

— Ah! non, non, André : je veux travailler toute seule: il ne faudra pas m'aider... Je ne prononcerai pas vos plaidoiries!

Les conseils de Suzanne Marty lui revenaient en mémoire : « C'est au lendemain même de votre mariage qu'il importe d'imposer à votre mari les obligations de votre métier, de le forcer à les reconnaître. Si vous tardez, croyez-moi,

LKS DAMES Dl' PALAIS 9i

la tyrannie masculine apparaîtra, vous perdrez toute indépendance, vous n'aurez plus la liberté de vous donner, à votre gré, aux travaux qui vous sollicitent .. »

Elle venait d'entrevoir l'immixtion possible d'André dans sa profession, sa personnalité noyée dans celle de l'homme, tout son moi absorbé par la vitalité plus forte du mari... Et lui, sans se douter de cette résistance mystérieuse, baisait toujours les mains d'Henriette, en amant heureux qui possédera demain la plus chère fiancée. Elle reprit :

— Jamais vous ne m'aiderez, André, jamais Et il souriait : qu'elle jouât donc avec son

joujou, la chère petite fille, le joujou fût-il l'honneur de l'Ordre même, qu'elle y jouât pendant toute sa vie!...

A ce moment, madame Marcadieu ouvrait la porte du petit salon. Elle était consternée, toute pâle sous ses beaux bandeaux blonds de Cérès majestueuse :

— Ah! mes enfants, que je suis désolée! en copiant le dessin des flambeaux, ils ont oublié de placer le feston sous les perles!...

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