DEUXIÈME PARTIE
Fabrezan-Castagnae, bâtonnier de l'Ordre, cette année-là, possédait place Malesherbes un petit hôtel où il logeait avec ses gendres et ses filles, s'étant réservé le premier étage et le rez-dechaussée. Au demeurant, sa maison véritable était le Palais, où se passait sa vie, où il déployait l'incroyable énergie de ses soixante ans dévorés d'activité, où il s'épanouissait plus à l'aise dans sa robe judiciaire qu'en déshabillé au coin de son feu.
Quand, à onze heures trois quarts, son automobile s'arrêtait sur le boulevard devant les hautes ferronneries dorées de la cour de Mai, on en voyait sortir ce grand vieillard à la démarche pesante, qui gravissait le degré géant de l'allure lourde, tranquille et heureuse d'un bœuf majes-
tueux s'en allant au labour. A l'audience, dans la salle des Pas-Perdus, on l'aurait reconnu de loin entre cent à la carrure de ses épaules énormes, grossies des fronces de la robe, au pompon de sa toque garni d'épingles, que, par un geste instinctif, en feuilletant les pièces d'un dossier, il piquait là sans interrompre une plaidoirie ou la discussion d'une affaire. Une autre de ses manies était le grignotement perpétuel de friandises qu'il cachait dans une poche intérieure, de petits gâteaux secs, des fruits, même des dragées qu'il croquait en pleine audience, pendant que son fin visage de vieux portrait, aux yeux matois, aux beaux favoris blancs, se levait moqueusement vers l'adversaire.
Il aimait le Palais, qui l'abritait depuis quarante ans; il aimait le droit, la procédure, les débats, jusqu'à se passionner pour une affaire de corsage, jusqu'à rire aux éclats d'une dispute à là barre entre deux adversaires. Il aimait surtout l'Ordre. ses jeunes stagiaires, prenant au sérieux son rôle de bâtonnier, les éduquant, les moralisant à la mode des grands anciens comme Paillet, comme Chaix d'Est-Ange, et ses discours d'ouverture de la Conférence était des morceaux que l'on gardait pieusement à la bibliothèque.
Dès huit heures du matin, il recevait dans son cabinet du rez-de-chaussée, place Malesherbes. C'était une vaste pièce meublée surtout de livres et de tapis . une bibliothèque la garnissait sur
trois faces; de merveilleux tapis égayaient l'atmosphère de leurs claires et vives couleurs persanes.
Au centre, le bureau monumental régnait, envahi par un désordre où c'était miracle que le vieux maître put retrouver ses dossiers. Et quand il était assis là, découpant sur une tenture verte et blanche sa belle tète à la Largillière. discret comme un ecclésiastique, malin comme un robin de race, expert comme le pontife de la chicane parisienne, il semblait véritablement à ses clients un dieu, donneur d'oracles.
Ce matin-là, un matin joyeux du commencement de mars, où la place apparaissait tout ensoleillée derrière le tulle des rideaux. Fabrezan décachetait son courrier, quand il aperçut su table entre plusieurs autres la carte de madame Gévigne, la plaideuse presque aussi célèbre au Palais que le bâtonnier lui-même. Depuis huit heures, la pauvre femme attendait, venue du fond de Yauiïirard en omnibus, levée avant le jour, ravagée par cette passion de la chicane qui l'attachait à la robe des avocats comme les dévotes détraquées à celle des prêtres. Fabrezan haussa les épaules d'abord, et continua de lire *es lettres; mais peu après une curiosité le harcela : cette carte sollicitait son attention. Il se plaisait trop lui-même à ce jeu des [«oints de droit compliqués où s'affolait l'esprit de cette femme. Il sonna, et, s'assurant qu'elle était bien la première arrivée, donna l'ordre d'introduire la visiteuse.
Elle était mal vêtue, pale, la mine souiïrante, avec cet air halluciné des joueuses. A l'aspect du grand homme, elle fut prise d'un accès de dévotion, joignit les mains :
— Oh! maître, que vous êtes bon de m'avoir reçue !
Très froid, Fabrezan la fît asseoir :
— Madame que désirez-vous?
Alors, sans aucun de ces longs préambules fréquents aux femmes, l'esprit merveilleusement assoupli à ces discours, habituée aux hommes d'affaires pressés et impatients, elle commença l'histoire de sa créance :
— Maître, il y a quinze ans, un homme prêtait dix mille francs à l'un de ses amis. Plusieurs années se passèrent sans qu'il fût remboursé. Sept ans plus tard, la femme du prêteur demanda la séparation de biens, qui lui fut accordée. Cependant le mari, dont les affaires périclitaient, se vit dans l'impossibilité de restituer à sa femme ses apports et eut recours à la créance de dix mille francs pour parfaire cette restitution de la dot. Cette femme était une tante à moi, maître. Elle mourut l'année dernière. J'en héritai. Lorsque j'eus en main la créance, j'en réclamai le paiement, mais le débiteur, directeur d'une société en commandite, produisit une lettre prouvant que la dite société était débitrice pour quatre mille soixantequinze francs sur la somme. Or cette société est en faillite ..
Kabrezan, qui avait écouté impassible, promenant ses longs doigts noueux dans ses favoris, prodigieusement intéressé au fond par l'imbroglio de cette affaire, l'arrêta :
— Mais madame, vous avez plaidé! L'affaire est venue, si je ne me trompe, la semaine dernière, devant la troisième du tribunal; vous étiez défendue par maître Clémentin et il fut sursis à huitaine pour entendre la partie adverse.
Elle le regardait, haletante; sa main gantée de fil, dont les ongles apparaissaient nus sous les trous, se haussa dans un mouvement de surprise. Ce qu'elle ignorait, c'était le dilettantisme infatigable du bonhomme, son amour des petits procès civils, souvent plus piquants que les grands, et ses flâneries dans les audiences ou il n'avait que faire, mais qu'il fréquentait tout de même, se régalant à l'exposé des causes burlesques, surveillant les jeunes, jurant tout bas aux sottises des vieux incapables, leur soufflant parfois tout haut l'argument qui leur échappait. C'était ainsi que peu de jours auparavant, l'affaire Gévigne l'avait retenu.
— Et, poursuivait-il sévèrement, puisque vous avez un défenseur, madame, je ne vois pas très bien ce qui vous amène chez moi.
— Ah! maître! dit la pâle femme aux yeux fous qui rassembla sur ses genoux les plis de sa robe noire élimée, monsieur Clémentin est jeune : je crains qu'il n'ait pas discuté très
habilement la lettre, qu'il n'ait pas saisi toutes les ressources qu'elle offrait. J'aurais voulu votre avis sur cette lettre, maître, je l'ai copiée : la voici .. Et, faisant un pas elle déposa une enveloppe sur le bureau.
— Madame, dit Fabrezan en se dressant à son tour, cette lettre ne m'intéresse à aucun titre : elle appartient à un dossier d'un de mes honorables confrères, elle n'en doit pas sortir.
Il était debout devant elle, solennel, imposant, la redingote flottante sur son grand corps épais. Tout l'orgueil de l'Ordre avait passé dans sa bouche quand, parlant de Clémentin, cet avocat équivoque aux louches trafics, solliciteur de causes d'apaches. il l'avait en quelque sorte couvert d'un manteau en l'appelant son « honorable confrère ». Et elle, qui se savait laide, chétive. sans charmes, incapable de troubler un homme, tremblait en suppliant celui-ci.
— Maître, un mot seulement!... Vous trouveriez dans cette lettre le terme, la phrase qui peut servir à en démontrer l'inanité, à prouver que la société en faillite ne doit pas être reconnue débitrice.
Fabrezan se contentait de sourire négativement en secouant la tête, et il repoussait l'enveloppe, A la fin n'y tenant plus, madame Gévigne la reprit, l'ouvrit et. avec un frémissement léger, étala, sur le buvard du maître, la lettre ou s'épinglait un billet de cent francs. C'était un essai de
corruption, l'effort démesuré de sa pauvreté, un atout dernier hasardé par cette malheureuse que la chicane ruinait, car elle perdait procès sur procès dans sa volonté entêtée de s'enrichir à la loterie formidable de la justice.
— Madame, reprit Fabrezan qui plia la lettre et la lui rendit, je vous répète qu il n'est rien làdedans qui puisse m'intéresser.
Et, un peu apitoyé cependant, car son cœur de sentimental s'émouvait à toutes les peines de femmes, il la reconduisit courtoisement, lui tendit la main, et ajouta dans un élan • ^ — Je vous promets néanmoins de voir maître Clémentin à propos de votre affaire..
Du salon d'attente arrivait un murmure de voix parfois étouffées, parfois séchauffant jusqu'à l'éclat Entre plaideurs on se connait souvent, et il est un éternel sujet de conversation : la critique des avocats. Tous les membres du barreau étaient là sur la sellette, défilaient l'un après l'autre, les dames se montrant les plus ardentes, quand Fabrezan fit appeler le client dont c'était le tour.
Une femme se présenta, encore jeune et timide, d'une grande distinction dans sa simple robe de drap noir, avec de longs yeux bleus caressants sous ses bandeaux de brune. L'usage des affaires et l'habitude des gens de loi manquaient totalement à celle-ci, car elle s'expliqua difficilement, et les sourcils blancs de Fabrezan se fronçaient en l'écoutant. ^^^r
Elle se nommait madame Faustin. Fille d'un officier sans fortune, mais élevée d'une façon fort mondaine, elle avait épousé six ans auparavant un chef de contentieux attaché à une petite banque de la rue du Quatre-Septembre, auquel, et cela lui semblait pénible à conter, elle n'apportait que la dérisoire dot de dix-sept mille francs. Elle avait été très malheureuse, répétaitelle, sans oser préciser davantage ni donner aucun détail, oh! oui, très malheureuse. Elle avait bien souffert.
— Votre mari vous trompait? interrompit brutalement Fabrezan; il avait une maîtresse?
— Oh! fît-elle avec amertume, il en avait quatre, cinq, dix peut-être. Et il ne respectait même pas la maison...
Elle rougissait, ne voulait pas s'expliquer davantage, Fabrezan dut lui arracher l'aveu qu'en rentrant, le dimanche soir, de Samt-Mandé, où elle allait voir son père, elle trouvait des femmes chez elle. Mais là n'était pas la question. Madame Faustin passait rapidement sur ces tristesses qu'elle avait honte de dire à un homme inconnu, elle en venait à la conclusion : la fuite du mari, qui l'avait abandonnée, lui laissant une petite fille de cinq ans.
— Il faut demander le divorce ! s'écria Fabrezan.
— Oh! non, non, monsieur, je ne veux pas divorcer.
Elle avait levé sur lui, avec un air soudain de fermeté, ses beaux yeux de brune.
— Pourquoi ?... Vous aimez encore votre mari?
— Oh! l'aimer... c'est-à-dire qu'il est toujours mon mari. . Je suis très religieuse, monsieur. l'Eglise catholique n'admet pas le divorce.
Cependant enhardie, elle s'informa de l'appui qu'elle pouvait attendre de la loi. N'y avait-il pas moyen d'obliger le père à subvenir au moins aux besoins de la petite? Et elle raconta comment sa pauvre dot avait été mangée, à l'exception de huit obligations de cinq cents francs chacune, qu'elle avait négociées, depuis le départ de monsieur Faustin, à perte, pour vivre.
— Il y a un an de cela, finit-elle tout bas, très humblement, et, malgré toute mon économie, j'en arrive aux derniers billets de cent francs...
— Mais, madame, s'écria le vieil avocat, votre mari vous doit une ppnsion alimentaire! Laloipeut le contraindre à vous la payer. C'était immédiatement qu'il fallait engager une action judiciaire : pourquoi vous y prendre si tard quand vos ressources sont épuisées?
Elle était devenue très rouge. Son extrême distinction déjeune femme du monde contrastait avec cette confession de misère. Elle dit
— Oh! monsieur, il me répugnait tant de lui réclamer de l'argent, de vivre h ses crochets. . . ! J'ai tout tenté avant de recourir à lui. Je comptais follement pouvoir me tirer d'affaire seule. J'ai pris
un minuscule appartement où je fais moi-même le ménage. .J'ai voulu donner des leçons; mais je suis peu instruite et n'ai même pas mon brevet simple. J'ai essayé d'entrer dans l'administration des Postes, mais j'avais dépassé la limite d'âge. La dactylographie me plairait; mais je ne sais comment l'apprendre, ni surtout comment l'utiliser quand je la connaîtrai. Mon père est mort, je n'ai plus de famille. Le moment approche où je ne pourrai plus même payer mon terme. Alors je suis bien forcée d'en arriver à ce que, dans ma fierté, dans ma révolte des premiers jours, j'avais dédaigné.
— Mais, madame, il est de toute équité que votre mari se charge de votre entretien, de celui de son enfant!
Elle frissonna :
— Oh! que j'aurais voulu échapper à cette nécessité!. . Je vous assure, monsieur, que si je n'avais pas ma fille...
Ses yeux de patricienne, qui exprimaient tant de noblesse, se levèrent sur l'avocat avec une désolation indicible, et, jolie, bien faite, saine, vigoureuse, elle demeurait pourtant un pauvre être pitoyable, naufragé dans la vie, sans une force, sans une arme, dépendant toujours de l'homme indigne qui l'avait martyrisée.
Et Fabrezan l'encourageait en vain : elle restait anéantie, ayant presque espéré, en venant ici, que le grand homme lui donnerait quelque
miraculeux conseil, le moyen d'éviter le déshonneur d être secourue par Faustin. Maintenant il fallait que le vieux maître, par compassion, se fit impérieux, lui indiquât les démarches nécessaires, les lui présentât comme un devoir : la lettre au mari, puis, en cas de refus, la visite à l'avoué, le choix d'un avocat... Et. tout en la reconduisant, il parlait d'autorité, comme à un enfant faible et incapable qu'il faut mener.
— Pauvre petite! murmura- t-il quand elle fut partie, et dire qu'il y en a tant, logées à la même enseigne!
Ces infortunes le navraient toujours : il fît le geste de secouer des idées trop tristes. Mais voici qu'on introduisait la petite madame Vélines, la serviette sous le bras, en courses professionnelles.
— Bonjour, monsieur le bâtonnier.
— Bonjour, cher confrère.
Il l'appelait toujours ainsi, un peu ironiquement, ne prenant pas au sérieux cette intrusion des femmes au barreau, leur faisant bonne mine par galanterie de vieil homme aimable, boudant au fond cette transformation inopinée des mœurs judiciaires. Mais, cette fois, Henriette entrait d'un petit air si crâne, si délibéré, très respectueuse envers le grand ancien, et cependant si énergique, qu'il fut frappé de la voir soudain s'asseoir là, à la place même de l'autre.
— Monsieur le bâtonnier, je viens pour l'affaire Martv. .
ïl s'agissait d'une pièce qu'elle présumait être dans le dossier Alembert et dont elle demandait la communication. En mouvements brefs, sûre d'elle-même, avec cette aisance que procure aux femmes la conscience de tenir un rôle social, elle fouillait les papiers que lui avait transmis, quelques jours auparavant, l'avoué de sa cliente. Enfin elle trouva ce qu'elle cherchait : un certificat médical constatant que le jeune Alembert. d'une santé délicate, requérait les soins assidus de sa mère. Henriette comptait tirer grand effet de cette pièce; mais elle avait appris par madame Marty que, de son côté, le père avait consulté pour l'enfant, lors d'une visite de quinzaine. Ce devait être en vue d'obtenir un certificat contraire : maître Fabrezan ne possédait-il pas ce document i
Et maître Fabrezan, un coude sur son bureau, la main dans ses favoris, écoutait avec une complaisance souriante cette petite femme active, prévoyante, sachant si profondément déjà son métier. Et il fut bientôt captivé, ne considéra plus en elle que l'avocat, son adversaire.
— Eh' oui, chère madame; vous avez deviné ; j'ai ce certificat et je vais vous en laisser prendre copie, à condition toutefois que vous veuillez bien me donner connaissance du vôtre.
Tl feuilleta quelques documents dans une chemise, en retira un papier timbré, et tous deux, gravement, échangèrent les pièces par-dessus le
bureau. Ils s'absorbèreut chacun dans sa lecture, il y eut un silence. A la fin, Fabrezan haussa dédaigneusement les épaules, maugréa :
— Cet enfant est absolument bien portant... Mon client est dans son droit; si j'avais été le père, moi, il y a longtemps que le petit gaillard eût été fourré au lycée.
— A moins, monsieur le bâtonnier, que madame Fabrezan, plus clairvoyante dans son amour maternel, n'eût cru devoir le dorloter encore une année ou deux!
Et, les lèvres serrées, légèrement nerveuse, elle crayonna sur son carnet les quelques lignes médicales qui affirmaient la bonne constitution du petit garçon, sa parfaite aptitude à commencer ses études dans un établissement scolaire. Elle écrivait vite, en travailleuse intellectuelle, et Fabrezan la considérait toujours, si délibérée, si prompte à se débrouiller, offrant l'idée d'une force, en dépit de sa grâce fragile. Et il la comparait à l'autre femme, à cette pauvre abandonnée, impuissante à se tirer d'affaire, livrée à tous les hasards, subissant tous les revers en mineure incapable, au lieu de commander au sort. Alors la petite madame Vélines, instruite virilement, armée comme un homme contre toutes les infortunes, lui fut soudain une révélation. Après tout, pourquoi ne les élèverait-on pas, elles aussi, en prévision de la lutte, même les plus riches? La dot d'unp main, un métier de l'autre, elles entreraient fièrement
lOu LES DAMES DU PALAIS
dans la vie, prèles à toutes les éventualités. Que de détresses cela éviterait! que d'humiliations, de bassesses parfois, même de souillures! Par exemple, elles devraient toutes demeurer simples, bonnes, gentilles, comme cette petite Vélines dont le mari devait être un heureux mortel!
Et, toutes ces pensées ayant fleuri dans son cerveau ardent d'homme du Midi, le temps qu'Henriette achevait sa copie, quand elle releva la tête, le bâtonnier, oubliant leur procès commun, lui lança :
— Et Vélines, comment va-t-il, chère madame?... J'espère que vous lui liiez desjoursdesoie?
— Bien entendu! répondit-elle; je l'ai épousé pour lui donner du bonheur, monsieur le bâtonnier. Il me le rend bien. Nous nous aimons.
— Ce doit être joli, je me figure, votre petit ménage d'avocats • amour et procédure, rêve et code civil! On travaille à la même table, on s'interrompt pour un baiser, on commence d'écrire des conclusions, et l'on conclut par des propos avec lesquels notre vieux jargon suranné n'a rien de commun.
Mais Henriette se récria :
— Non, non, monsieur le bâtonnier, détrompezvous : nous sommes plus sérieux que cela. D'abord chacun de nous conserve son cabinet, et les affaires de l'un ne regardent pas l'autre... Oh! je sais, vous auriez bien aimé, en plaidant contre moi, à sentir maître Vélines de l'autre côté de la
barre, à rencontrer un homme derrière mr>i. et, sous ma rhétorique, l'intelligence judiciaire si sûre, si nette de mon mari ; il est certain que c'aurait été. pour l'avocat célèbre que vous êtes, moins désobligeant que de batailler contre la petite stagiaire de rien du tout que je suis. Et je vous avoue que je me trouve parfois d'une hardiesse démesurée; mais vous me pardonnerez en raison de ma foi. Je suis le petit David, monsieur le bâtonnier, et vous le <zéant Goliath; mais je défends une belle cause et j'ai la vérité dans ma fronde. Je me suis donnée à mon métier tout entière, voyez • c'est le plus grand de tous, le plus généreux, le plus indépendant, et je suis assez fière d'être avocate pour que l'enthousiasme me grandisse un peu. . Avocate! mais vous ne pouvez imaginer à quel point je le suis, ni quelles émotions je ressens devant l'iniquité à combattre, ni mon désir de triompher. J'en ai la fièvre parfois, des pieds à la tête, j'en tremble, et alors vous comprenez que, lorsque je travaille, plus rien n'existe, le monde disparait, mon cher André lui-même ne pourrait me distraire. J'ai fait deux parts de moi- même : l'une appartient a mon mari, mais l'autre, je me la réserve; c'est mon domaine secret Le mariage ne m'a pas amoindrie Ma liberté, la personnalité que je possédais jeune fille, je l'ai gardée intac-te Mon mari n'a pas de droits là-dessus II le sait, et me laisse élaborer seule mes plaidoiries.
— Voilà! s'écria Fabrezan en riant; vous êtes les modernes amazones, les amazones cérébrales libérées et intrépides.
— On est ce que l'on veut être, riposta la jeune femme orgueilleusement.
Mais Fabrezan, sous son sourire, demeurait troublé, inquiet même. Il connaissait depuis dix ans cette charmante Henriette, il avait pour elle une affection courtoise de vieil homme affiné, et, malgré les études, les titres de sa jeune amie, avait continué à n'admirer en elle que sa grâce. Tout à l'heure la masculine énergie qui lui était apparue dans cette délicate créature Tavaitséduit. et des horizons nouveaux s'étaient découverts à ses yeux. Mais soudain il se demandait, en la voyant si volontaire : « Quelle épouse fera-t-elle? Vélines sera-t-il heureux toujours? Si la femme, dont le lot est déjà pas mal avantagé, conquiert aussi la force, la face du monde ne va-t-elle pas changer? »
Cependant Henriette, que pressait toujours la besogne, boutonnait sa jaquette et ses gants, reprenait sa serviette chargée, disant qu'elle devait se hâter, car elle avait à passer ce matin même à Saint-Lazare pour voir une cliente recommandée par mademoiselle Angély.
— Au revoir, monsieur le bâtonnier!
— Au revoir, cher confrère! répondit Fabrezan en lui serrant la main.
Et, s'attendrissant un peu :
— Amitiés à Vélines. Continuez à être bien unis tous deux... Et puis tenez, ma petite madame, croyez-en votre vieux bâtonnier, ne faites donc pas deux parts de vous-même... soyez tout entière à votre mari !
— Oui, oui, repartit Henriette gaiement; on connaît ça. Madame Marty a raison : les hommes s'entendent tous contre nous' ..
Et il s'attarda à la voir disparaître dans le vestibule où son rire léger continua de retentir, un moment.
Lorsqu'il revint dans son cabinet, il regarda sa montre , elle marquait neuf heures et demie, et il en conclut qu'il allait lui falloir maintenant expédier ses visites s'il voulait être au Palais à midi.
Une fois de plus, la porte du salon d'attente s'ouvrit. Un homme entra, jeune encore, si grand que sa taille fatiguée se courbait un peu. Le bâtonnier eut peine à dérober un geste de lassitude :
— Ah' bonjour, mon pauvre ami.
C'était l'ingénieur Alemhert. Et cet homme riche, spirituel, très désiré partout, devait se rendre compte de son importunité, car il entrait presque timidement, avec une hésitation de toute sa personne, demeurait debout. . .
— Vous savez que je n'ai rien de nouveau, lui dit Fabrezan.
Alembert eut un netit rire nerveux :
— Oh! je vous embête, je m'en doute. Voilà la quatrième fois que je viens vous voir cette semaine... Mais, aujourd'hui, je vous certifie que ma visite est motivée.
— Mon bon ami, répliqua Fabrezan qui l'observait tristement une main sur son épaule, ce n'est pas voire avocat que vous devriez consulter, mais votre médecin. Vous n'avez pas quarante ans, et vous vieillissez très vite. Les procès de l'estomac et du foie, moi, ça ne me concerne pas.
Lui se redressait, répondait, en s'efforçant à la gaieté :
— Mais je vais bien, je vais très bien, je vous assure !
A la vérité, son teint se plombait, ses cheveux, rejetés en touffe sur la tempe droite, grisonnaient, et ses yeux, longuement fendus sous d'épais sourcils noirs, ses yeux qui, dix ans plus tôt, le faisaient un peu trop joli, s'enfiévraient sous le bistre des paupières fripées.
— Mon cher, dit Fabrezan, vous n'êtes pas assez brave contre le sort. Que diable! tous les hommes ont leur chagrin. Vous avez le vôtre, c'est vrai, mais il en est de pires.
— Oh! certainement : aussi je me résigne; je prends mon mal en patience .
— Il n'y paraît guère, mon pauvre ami... Que seriez-vous devenu si votre fils était mort?
— Si mon fils était mort, mon cher maître.
LES DAMES DU PALAIS lit
j'aurais eu d'abord la grande crise douloureuse, puis, peu à peu, l'éternelle absence aurait usé ma douleur. Mais mon fils est vivant, et je lui suis devenu étranger. Il m'aime, et on lui défend ma présence. Il se développe, s'épanouit loin de moi> Il m'est refusé, et, pour aviver encore le sens de sa perte, on me le montre de temps en temps, de peur que je n'oublie, qu'à la longue je ne me console... Hier c'était jeudi : je l'ai vu...
Il s'arrêta. Ses yeux errèrent vers la place où, au travers des rideaux, les automobiles et les fiacres s'entrecroisant apparaissaient comme dans un songe. Un tramway pesant et noir, dont on entendit résonner la corne, arriva, glissa, et les vitres tremblèrent dans les châssis des fenêtres.
Alembert reprit :
— Je lui ai demandé s'il voudrait rester avec me i : il m'a répondu oui.
— Vous lui avez posé dix fois la question ; sa réponse fut toujours la même. Au point de vue du procès, ça n'a pas la moindre valeur. Cet enfant dit oui : parbleu! vous ne voudriez pas qu'il vous dît non! Il a douze ans votre fils, ce n'est plus un bébé.
— Oui, répondit iUembert rêveusement, c'est un petit homme déjà
Et il était très loin d'ici, les yeux mornes, accablé. Sans doute, dans ses souvenirs, repassait toute la visite de la veille : l'arrivée un peu embarrassée du petit garçon gêné, pas « chez
lui », qui s'asseyait sagement sur un tabouret et causait comme une grande personne; puis l'élan passionné de sa paternité qui, tout d'un coup, l'avait jeté à genoux, lui, Alembert, les bras noués au cou de son fils, pleurant, sanglotant, à demi fou, demandant : « Veux-tu rester avec moi, veux-tu rester? » et le pauvre enfant éperdu, apitoyé, répondait oui... Mais Fabrezan disait vrai . sensible et précoce comme l'était Marcel pouvait-il répondre non?
— Allons, allons, fit le vieil homme avec énergie, secouons cela... Quoi de nouveau?
— Une lettre. Une lettre dont nous allons pouvoir faire état, j'espère. Un ami. dont le fils est camarade de Marcel, me l'a remise hier soir. Les deux enfants s'écrivent. Cette lettre est de Marcel. Lisez-la, cher maître.
Très myope. Fabrezan approcha de son visage le papier rose où s'arrondissait l'écriture appuyée et régulière du petit Alembert, et, tout en lisant, il articulait à voix basse ;
Mon cher Jean,
Je suis allé hier au Luxembourg avec maman; on croyait te voir, mais on ne t'a pas rencontré Le jour de la mi-carême, j'irai sur le balcon de grand'mèrc voir la cavalcade; je demanderai à grand'mère de t'inviter aussi C'est chez papa qu'on aurait été le mieux Je m'ennuie beaucoup de lui, ce pauvre papa, et je voudrais bien y aller plus souvent. Tu as bien de la chance qu'il aille quelquefois dîner chez vous. Quand tu le verras, dis-lui que je l'embrasse bien et que...
Ici une épaisse rature masquait la phrase; Fabrezan éleva la lettre du cùté de la fenêtre et tâcha de lire par transparence, mais Àlembert, qui dès avant lui avait tenté l'expérience sourit :
— Oh! je reconnais bien là le trait d'encre de la mère... La phrase, je l'ai déchiffrée « et que je voudrais bien être auprès de lui... » Ma femme ne pouvait laisser passer des termes aussi compromettants. Aussi s'est-elle efforcée de les rendre invisibles, mais j'ai tout déjoué.
— Effectivement, reprit Fabrezan, la phrase se devine : les lettres hautes dépassant le trait concordent avec les mots que vous dites... Eh bien! mon cher, je garde cette épître; elle sera une des principales pièces de mon dossier.
— N'est-ce pas? s'écria le pauvre homme dont les traits s'illuminèrent. La volonté formelle de l'enfant marque là : «Dis à mon père que je voudrais bien être auprès de lui... » Il m semble que là devant le tribunal n'aura qu'à s'incliner.
— Hélas! ne vous y liez pas. Nous ferons notre possible, mais songez à l'atout qu à votre femme dans son jeu... sans compter sa grande intelligence qui la rend apte à conduire les études d'un enfant de douze ans!.. Songez à ?a dignité, à son impeccabilité...
— Ah! oui, fît avec une sourde impatience le divorcé, la dignité, l'impeccabilité de ma femme, en regard de ma faute, à moi!... Ma faute!... Eh!
lié LES DAMES DU PALAIS
je sais bien que je suis coupable : j'étais pleinement heureux, je possédais l'une des belles femmes de Paris, elle était bonne, souriante, spirituelle et je l'aimais, je n'ai jamais cessé de l'aimer. Maintenant encore, si elle le voulait...
Il eut un bref tressaillement, puis le geste désolé d'un homme hors la vie qui entrevoit le foyer d'où il a été rejeté. Et le vieux Fabrezan, qui observait jusqu'aux moindres fibres de son visage, comprit combien le souvenir de cette belle épouse le troublait encore.
Alembert continua :
— Ce fut une surprise du sort. Oh! vous savez l'histoire comme moi : cette curiosité bête que j'eus pour une femme de café-concert... Ce qu'elle a été pour moi, vous le devinez : rien, rien, moins qu'un bibelot, moins qu'un jeune amimal gracieux dont on s'amuse quelques semaines... Est-ce que tout mon cœur, tout mon esprit, toute mon admiration n'allaient pas encore à Suzanne, le temps où je connus cette petite maîtresse éphémère? est-ce que Suzanne ne me possédait pas, est-ce qu'elle n'était pas la sœur de mon âme, l'amante, l'unique?... Ne croyez pas que je veuille m'mnocenter : j'ai mal agi, j'ai trahi ma femme pour un plaisir, et, quand une amie de sa mère me dénonça, elle en eut le plus atroce chagrin. Les regrets que j'eus alors me révélèrent véritablement ma culpabilité. Mais en conscience, mon cher vieil ami, vous qui m'avez si fortement défendu lors du
LES DAMES DU P A L A I S 1 i 5
procès de divorce, ne pensez-vous pas encore aujourd'hui que là, ma pauvre femme cessa d'être irréprochable, lorsqu'elle assimila cette futile inconstance à l'adultère même de l'époux?... Oh! ce n'est pas à Suzanne que j'en veux : je suis de sang-froid maintenant, et mets les choses au point; j'en veux à ces évangélistes nouvelles de la bonre parole féminine, dont elle admirait tant les hères doctrines J'y ai donné moi-même, dans ces théories superbes; oui. oui, j'y étais pris. Que voulez-vous! quand Suzanne revenait le soir toute vibrante d'une conférence de votre confrère madame Surgères, par exemple, et qu'elle me redisait ces généreux propos touchant la libération de la femme, la régénération de la femme la justice pour la femme, je me laissais convaincre, je m'emballais aussi... La femme émancipée, la femme dignifiée. notre égale, en ces tièdes soirées de chez nous, sous notre lampe, pour moi, c'était Suzanne, Suzanne lucide et tendre, Suzanne savante et amoureuse, Suzanne si intelligente et si belle, mon camarade, mon associé, l'autre moimême!... Et je les voyais toutes ainsi à travers elle. . Pourquoi faut-il que malgré leur supériorité elles aillent toujours à l'exagération? A force de se répéter . « Nous valons autant que l'homme ». elles en arrivent à ajouter : « Nous sommes pareilles à lui. » Une morale se crée, on en vient à la confusion des tempéraments : les unes permettent à la femme les v'ices de l'homme, les
autres exigent de lui leurs propres vertus... Je n'avais jamais trompé Suzanne, elle était orgueilleuse de ma fidélité, elle la réclamait rigoureuse comme la sienne : puisque nos droits étaient semblables, nos devoirs ne devaient-ils pas l'être?
— A juger comme la loi, elle avait raison, interrompit Fabrezan, puisque l'adultère de l'un des deux conjoints entraîne indifféremment le divorce Mais si l'on s'en tient à l'ordre naturel, c'est autre chose : car l'adultère de la femme peut introduire dans la famille des rejetons étrangers. L'argument n'est pas neuf, mais il est juste...
— Et comptez-vous pour rien, protesta l'ingénieur, la signification du don de la femme, qui engage sa pudeur, son honneur, sa réputation, qui sous-entend l'entier abandon d'elle-même, alors que l'homme...
Et, secouant la tête, il fit claquer ses doigts en l'air, d'un geste qui disait quelle bagatelle, quelle vaine aventure sans importance avait été le caprice qui lui avait coûté son bonheur.
— Evidemment, déclara le vieil avocat, qui avait vu tant de choses, vous avez été moins coupable que la femme qui flirte, vous avez moins péché contre la religion de l'union absolue que l'épouse qui accorde un peu de son cœur à quelque chevalier servant. Les femmes peuvent nous trahir en pensée plus gravement que nous ne les offensons par l'inconstance physique de notre nature; mais s'il est un cas où la faute du
mari devient impardonnable, c'est le vôtre, mon pauvre ami : car vous aviez une compagne souverainement loyale, qui ne se serait jamais laissée aller à la moindre compromission sentimentale. Alembert, toute son âme tournée vers le passé, murmura :
— Oui, Suzanne avait le droit d'être sévère : j'ai lu dans la beauté de sa conscience transparente. Toute jeune encore, nous n'étions pas mariés depuis trois ans, elle a été aimée, courtisée, tentée même. Avec une franchise virile elle m'a tout confié alors. Oh! non, celle-là, une pensée, un mouvement de son cœur, elle ne me les aurait pas dérobés. Elle était la perfection.
Puis, avec un soupir navrant d'homme brisé, il se redressa en soupirant :
— Mais il me faut mon fils!
Fabrezan l'avait laissé, comme tant de fois déjà, se confesser longuement, intimement. C'était grâce à ce procédé qu'il semblait porter à la barre l'àme même de ses clients dont il aimait à pénétrer la plus secrète histoire.
— Oui, répondit-il, je plaiderai ceci : madame Marty ayant voulu le divorce que le mari ne désirait pas, qu'elle en subisse la douloureuse conséquence, la perte de son enfant!
En lui disant adieu, Alembert lui serrait les mains désespérément, comme à un être très puissant et très bon qui aurait détenu sa destinée. Fabrezan essaya de lui communiquer de l'énergie :
— Allons, cher ami, courage! Vous verrez que tout ira bien.
L'heure était avancée ; sept ou huit personnes l'attendaient encore : il dut congédier tout le monde et ne retint qu'une vieille amie à lui dont il défendait actuellement les intérêts dans une affaire d'immeuble. Elle s'écria en entrant :
— Qu'avez-vous, Fabrezan? Je vous trouve une figure toute bouleversée...
— Ma chère, répondit le bâtonnier, dans notre métier on est témoin de choses lamentables, mais j'ai rarement été plus secoué qu'aujourd'hui.
La vieille dame interrogea :
— Une femme?...
— Non, un homme, et l'un des plus brillants de la société parisienne. Ma belle amie, je viens de le sentir : si je ne gagne pas son procès, c'est un garçon fini.
Henriette Vélines menait bravement sa double existence d'avocate mariée, et, dans l'appartement de la place Dauphine. les loisirs étaient brefs.
Levée à sept heures, avec une ponctualité de religieuse, elle inaugurait sa matinée par l'inspection de sa maison, qu'avec une coquetterie d'intellectuelle bien équilibrée elle surveillait dans les moindres détails. Son mari, qui s'éprenait chaque jour davantage de cette merveilleuse nature de femme, admirait en elle l'harmonie de ses facultés diverses, cette aisance avec laquelle, tranquillement, elle passait du cabinet de travail à l'office, de ses dossiers à son livre de comptes. Il souriait à la voir alerte, en peignoir, ouvrir les buffets, vérifier les provisions, distribuer à la
cuisinière le beurre, le sucre les condiments. Bien que les jeunes gens, tous deux enfants uniques, eussent de jolis revenus, Henriette, en petite personne sensée, instruite d'ailleurs des entraînements coûteux de la vie parisienne, tenait à se faire justifier toute dépense, ne laissait rien au hasard, espérait avoir beaucoup de bébés, et, en prévision de cette nombreuse famille à élever, proscrivait sévèrement dès maintenant toute né^li^ence, tout coulaee.
Elle avait même, dès les premières semaines de leur mariage, très doucement, très tendrement, résisté à son mari qui, de goûts plus fastueux, rêvait d'abord d'une automobile, puis d'une femme de chambre pour Henriette, puis de réceptions où il eût é^-alé ses grands confrères du barreau. Mais il semblait, que. chez la jeune femme, l'étude du droit, le sérieux des affaires, et aussi, peut-être, le triste spectacle des ruines étalées en tant de procès, eussent développé l'esprit d'ordre et d'économie. Elle ne voulait pas être amenée au désastre secret qui, à l'insu du monde, ravage à Paris tant de ménages dorés : par suite d'un mauvais départ, le train de maison, lancé à une allure qu'on ne peut soutenir longtemps, subsiste d'expédipnts. d'emprunts, jusqu'au déraillement final. Henriette discuta, chiffres en main. Avec les fermes qu'André avait en Normandie, avec ses rentes, il pouvait toucher par an de cinq à six mille francs. Sa dot, à elle, représentait davan-
tage, mais le tout n'allait pas à quinze mille. Elle ne comptait pas ses honoraires, qui ne lui payaient même pas ses toilettes. Restaient les huit ou dix mille francs que le jeune avocat commençait à se faire annuellement. Certes, c'était l'aisance; mais Henriette entendait établir dès maintenant un budget où, les dépenses demeurant en deçà des recettes, la naissance d'un enfant pût être attendue sans provoquer cette inquiétude si douloureuse à une jeune mère. Donc, on n'aurait pas d'automobile. Pour le service, le ménage qu'on avait, le mari valet de chambre un peu lourdaud, mais la femme remarquable cuisinière, suffisait aux besoins présents. Quant auxdîners, Henriette serait bien contente de recevoir, aussi souvent que son cher André le désirerait, ces messieurs de l'Ordre, mais elle aimerait que ces petites réunions eussent toujours un caractère d'intimité. Elle ne se connaissait pas deux liards de vanité : à quoi bon s'efforcer de créer autour de soi une légende d'opulence? Avaient-ils quelque chose à envier, elle et lui, n'étaient-ils pas heureux?
Vélines, un peu surpris tout d'abord de trouver ces propos de sagesse sur les lèvres enfantines de sa chérie, lui céda, par simple tendresse. Le programme de vie luxueuse dont il rêvait se réaliserait bien un jour. Avant dix ans, ses honoraires auraient doublé, quadruplé; sa réputation, qui avait toujours été croissant, ne pouvait man-
i22 LES DAMES DU PALAIS
quer de s'étendre encore. Pourquoi n'atteindraitil pas à la célébrité? Alors on le couvrirait d'or, on n'oserait venir solliciter son talent que le portefeuille plein. A ce moment, il pourrait sourire des conseils et de la prudence d'Henriette. En attendant, il finit par trouver commode et bon de s'en remettre, pour toute l'organisation pratique de l'existence, à cette raisonnable petite épouse, qui se révélait si fortement femme d'intérieur. Il disait :
— Leur supériorité sera toujours là.
Une heure était prise, chaque matin, par ces soins ménagers. Une autre heure plus brève était consacrée à la toilette de la jeune femme, cette toilette qu'elle faisait elle-même, sans le secours d'aucune servante. Elle se sentait de la race des travailleuses, la sœur de la vaillante Martinal ou de Louise Pernette : elle tenait à cette simplicité active qui se passe volontiers de subalternes. Seuls, ses beaux cheveux l'occupaient un peu plus longtemps qu'elle n'eût voulu; mais avant dix heures, fraîche, coiffée, parée, elle traversait le cabinet de son mari pour se rendre au sien. André, depuis le petit matin, était plongé dans ses dossiers. Il semblait que le mariage lui eut donné une vogue nouvelle. Les causes affluaient. Dès son retour d'Ecosse, en février, on lui avait confié un retentissant procès contre la ville de Paris : des propriétaires, lésés par la réfection d'un monument public, demandaient des dommages-
intérêts. Sur cette action judiciaire s'en étaient greffées pour lui d'autres moins considérables, et, même vin des propriétaires coalisés l'avait chargé de son divorce. Enfin en mars lui était venue la plus fameuse affaire qu'il eût jamais eue en main, et que lui avait valu, sans intrigue d'aucune sorte, sa seule réputation naissante. Il s'agissait du fondé de pouvoirs de la Banque Continentale, accusé d'une colossale escroquerie. C'était un de ces procès qui situent à jamais leur avocat dans l'opinion publique. La préparation du dossier, où il était merveilleusement aidé par l'intelligence du financier douteux, le ravissait. Parfois il tentait d'y intéresser Henriette et la retenait au passage ;
— Vois donc cette lettre que je flairais et que j'ai réussi à me faire communiquer, ma chérie! C'est une trouvaille, tu sais : on l'aurait fabriquée, tant elle nous sert; dès à présent, c'est l'acquittement certain.
Mais elle faisait dévier l'entretien Elle flattait doucement André, fîère de lui. l'encourageant comme une jeune mère un grand fils :
— Tu auras là une plaidoirie superbe; les débats seront longs, et c'est dans une affaire de cette ampleur que tu vas pouvoir donner enfin ta mesure. Je t'assure, André, que dans tout le barreau je ne connais personne capable autant que toi d'enlever brillamment cet acquittement, tu entends, personne!
— Oh! s'écrait-il. riant d'aise, etBlondel?
— Non, non! toi, mon chéri, toi seul!
Et elle enlaçait les fortes épaules du jeune homme, posait ses lèvres sur ce cher front dont elle louait si habilement l'intelligence, caressait de sa joue les cheveux drus et ras, mais ne lisait toujours pas la lettre.
Son sur instinct lui conseillait de ne jamais partager les travaux de Vélines, de ne s y pas occuper plus quo ne l'eût fait une épouse ignorante du droit, soucieuse seulement de voir son mari satisfait. C'était un manège inconscient qui mettait ses propres travaux à l'abri des curiosités d'André Jamais elle ne lui avait communiqué les pièces de ses dossiers. A peine lui apprenaitelle de quelles causes nouvelles on la chargeait. Il avait souvent essayé de lui imposer ses avis, mais systématiquement elle s'était refusée à les suivre : elle se sentait un esprit trop différent du sien; toute collaboration entre eux était impossible, elle y aurait perdu son individualité. André ne comprenait guère son mode de travail en quelque sorte impressionniste, qui la faisait s'exalter, s'hypnotiser sur une affaire, surexciter son cerveau tranquille, le griser, le chauffer, au point qu'elle élaborait sa défense dans un état tout particulier de transe, de frémissement cérébral, d'emportement nerveux. Mais elle était trop avisée pour ne pas sentir la faiblesse d'un tel procédé : aussi se hâtait-elle d'étayer cette fan-
taisiste improvisation de raisonnements, d'articles du code, de citations empruntées à la jurisprudence. Néanmoins cette partie du travail ne venait jamais qu'après coup. Auparavant, son siège était fait.
Ces habitudes n'étaient pas pour plaire au froid et méthodique Vélines. Il aurait voulu faire adopter à sa femme la manière classique. Lui s'y reprenait ta dix fois pour constituer un dossier. Il noircissait des rames de papier blanc à confectionner, avec des puérilités de vieux bureaucrate, des sortes d' « états » où chaque point de l'affaire était mis en regard de la formule juridique dont il relevait. Il commençait seulement à penser à l'audience, quand la cause s'étalait ainsi, nette et claire, devant ses yeux. On aurait dit qu'il avait hérité du grand'père Mansart, l'avoué de Rouen, cet art de bâtir un procès, d'en ériger l'architecture, de l'établir magistralement par une simple juxtaposition de documents secs, sans une phrase, sans un mot de liaison, comme on fait dans les études. Mais il y avait entre Henriette et André cette incompatibilité mentale qui existera toujours entre l'homme et la femme, entre celui qui surtout pense et celle qui surtout sent. Et, tout en le chérissant, elle avait peur de sa force, elle lui dissimulait le plus précieux d'elle-même. Il avait fini par se résigner à lavoir s'enfermer seule dans son cabinet, chaque matin, jusqu'au déjeuner.
126 LES DAMES Dr PALAIS
De bonne heure ils partaient ensemble pour le Palais, la grouillante cathédrale dont le voisinage travaillait sans cesse leur imagination de juristes. Quelques pas pour traverser la place Dauphine, et ils étaient rendus au vaste escalier neuf dont la blancheur se détache crûment sur la grise façade. On connaissait bien maintenant, ce beau couple si uni. si amoureux que l'un n'apparaissait jamais sans l'autre: et comme c'était pour les deux jeunes gens un moment de détente après la matinée laborieuse, ils se sentaient gais, légers, rieurs, s'amusaient des plaideuses assises le long des banquettes dans les couloirs sonores, se levant pour courir après les avocats; puis on plaisantait sur les confrères affairés qui s'entrecroisaient, se hâtaient vers l'audience. Quelquefois, Louise Pernette passait en robe, pressée, anxieuse, cherchant quelqu'un; et, la minute suivante, c'était Maurice Servais qui sortait mélancolique de la galerie Saint-Louis où il n'avait pas retrouvé sa gentille amie.
Au vestiaire. Henriette voyait les stagiaires Jeanne de Louvrol et Marie Morvan, si timides qu'elles ne pouvaient se décider à plaider, malgré les objurgations de mademoiselle Angély, qui aurait voulu le Palais plein d'avocates. Soudain, un bruissement de jupe, des frou-frous de soie faisaient se détourner les avocats en bras de chemise, qui enfilaient leur toge, alignés contre les armoires, et Isabelle Géronce, majestueuse et
LES DAMES DU PAL Ai S 127
sculpturale, s'avançait, laissant derrière elle un parfum de poudre de riz. Dans les salles d'audience, on découvrait à foison les visages amis; les larges manches s'agitaient en d'interminables poignées de main. C'était Fabrezan flânant au banc des jeunes; c'était Blondel dont L'affaire devait venir au rôle ce jour-là. c'était Ternisien qui arrivait essoufflé, un doigt d'hermine à l'épitoge, — l'insigne des avocats d'assises, — pour demander au tribunal de ne l'entendre qu'à huitaine.
Et tout ce monde, à deux heures, se retrouvait dans le grouillement de la salle des Pas-Perdus. Là, c'étaient les arrivistes séchant de dépit lorsque apparaissait Vélines, dont la prompte réussite les alarmait, et dont ils dénigraient le talent à voix basse. C'était la poussée curieuse et envieuse se faisant autour du confrère qui a « décroché » le procès convoité : les questions indiscrètes, les « blagues » habiles pour lui faire ouvrir sa serviette, montrer le dossier, déflorer sa défense: et c'était, malgré toutes les rivalités, la grande solidarité, le groupement colossal de tout l'Ordre, avec son esprit de corps si fier, si puissant.
Puis, la suspension finie, quand la salle bourdonnante se vidait, et que les avocats dispersés rentraient aux chambres comme les abeilles à leurs alvéoles, Vélines et Henriette se séparaient aussi, plaidant souvent aux deux ailes opposées du Palais, lui au civil, elle au criminel. Ou bien
les instructions absorbaient la jeune femme et elle quittait ensuite le Palais seule, sautait dans un fiacre pour se faire conduire à la Petite Roquette ou à la prison de Saint-Lazare, avec la ferveur humanitaire de mademoiselle Angély dont l'enseignement l'exaltait toujours.
De cinq à sept, monsieur et madame Vélines tenaient leur consultation. Le grand salon d'attente était quelquefois très peuplé, mais la plupart des clients allaient à André. Henriette voyait souvent madame Marty, toujours fiévreuse à mesure qu'approchait l'heure du procès. L'élégante divorcée voisinait, d'aventure, sur les sièges Louis XIII du salon de la place Dauphine, avec les parents troublés, lamentables et déguenillés de quelque petit gredin qu'Henriette prétendait innocenter le lundi suivant, à la huitième correctionnelle.
Les jeunes époux se retrouvaient enfin et se délassaient au dîner qu'on faisait long, discret, d'une intimité délicieuse. Alors on oubliait un peu qu'on était avocats, et l'on parlait... d'autre chose. Là, Henriette dépouillée de sa défiance se livrait tout entière, abandonnait à son mari son charmant esprit, sans réticence, sans arrièrepensée. Elle était fine et spirituelle à l'excès. Elle amusait Vélines comme un petit oiseau exquis au chant duquel il eut pris plaisir. La soirée, ils la passaient chez des amis... Et c'était une vie bourgeoise si calme, si égale, si douce, qu'ils
semblaient véritablement avoir inauguré sur terre l'hymen nouveau, beau comme un rêve.
Au commencement de mai, Vélines se disait souffrant. Mais il avait tant de courage qu'il ne quittait ni les audiences ni son cabinet. L'heureuse Henriette, avec cette confiance insouciante qui fait toujours crédit au destin, ne se tourmentait pas, travaillait, prononçait distraitement : « Repose-toi donc, chéri... » Puis, un soir, à l'heure de la consultation, comme elle venait de reconduire une cliente, la porte de son cabinet s'ouvrit; André pâle, défait, tout frissonnant, entra en murmurant :
— Je me sens très mal.
Ce fut pour elle l'écroulement subit de cette félicité paisible dont elle jouissait depuis qu'elle était au monde. Les yeux dilatés, elle contemplait Vélines grelottant de fièvre. Pour la première fois, elle comprenait que le malheur pouvait aussi fondre sur elle, comme sur tant d'autres, lui prendre son mari. Et, toute froide, elle vint à lui sans rien dire, l'enveloppa d'une caresse, l'entraîna dans leur chambre, le mit au lit avec une sorte de solennité, quelque chose de sacré dans sa tendresse, comme si elle avait atteint au terme de leur béatitude amoureuse. Et pendant que le valet de chambre courait chez le médecin, elle
130 l;;s dames du palais
demeurait debout près du lit, les mains jointes, haletante d'une passion désespérée à la pensée qu'il allait peut-être mourir là.
Ses inquiétudes n'étaient pas sans raison et le docteur qui arriva bientôt les partagea. C'était de la gorge que le jeune homme souffrait abominablement. Quand, après l'examen, Henriette vit introduire entre les lèvres de son malade une lame qui gratta doucement les amygdales, elle sut quel était le mal qu'on craignait. Elle envisagea tout, l'analyse des membranes, le bacille, la diphtérie, et le sinistre de ces images la gagna : elle pénétrait dans la nuit tragique de l'horreur.
Le médecin parti, le lugubre tête-à-tète recommença. Les jours étaient longs déjà : par la fenêtre ouverte, on apercevait le fer forgé du balcon en forme de corbeille, et le platane de la cour intérieure d'où venait le pépiement assourdissant des moineaux cherchant un gîte. Henriette retenait ses larmes. André, que la moindre parole déchirait, restait silencieux. Au bout d'un long moment, Henriette revint au chevet. Sans se parler, tous deux se regardèrent, et l'effroi de la séparation passa si clairement dans leurs yeux qu'ils devinèrent leur muette et commune angoisse. André fît un effort pour sourire, et il articula tout bas :
— Ma pauvre chérie!...
Henriette, à bout de résistance, s'abattit sur le lit, elle étreiimit André en chuchotant :
— Je ne suis pas inquiète, tu sais ; ce ne sera rien.
Mais lui sentait le mensonge de cette phrase, rien qu'à l'enlacement, au frémissement de sa femme. Il se jugea perdu. Alors un immense regret monta du fond de leurs âmes. Se quitter après quatre mois de cette union si douce, quand ce n'eût pas été trop d'une longue vie pour se goûter vraiment, se savourer l'un l'autre!... Et leurs efforts furent vains : ils pleurèrent. Ils se considéraient avidement, comme à la veille du grand départ.. ,
Tard dans la soirée, on vit revenir le médecin, qui fit une piqûre de sérum. Il s'adressa ensuite à Henriette, et lui proposa de lui envoyer une garde de l'Hôtel-Dieu pour la veillée. Mais elle pâlit, ses traits s'altérèrent, ses yeux s'arrêtèrent avec une expression passionnée sur le visage de son mari, et, ferme, décidée, elle répondit :
— Non, non,' je veux rester seule.
Le médecin essaya d'insister. Elle se contenta de répondre non Sa voix tremblait. Il comprit qu'elle ne quitterait pas ce lit une seule minute. En sortant, il l'entraîna vers l'antichambre, où se consumait une petite lampe, tandis que les vitres des vieux pastels miroitaient aux murailles. Il se pencha vers elle ;
— J'ajoute, madame, que vous devez, en conscience, prendre toutes les précautions d'antisepsie, d'élémentaire prudence contre la conta-
gion. Votre mari évitera, je l'espère, la maladie que nous redoutons; il n'en faut pas moins agir comme s'il en était atteint. Si vous ne voulez abandonner à personne le soin de le garder, vous pouvez cependant vous défendre les séjours prolongés près de son chevet, surtout les contacts
Elle répondit :
— Oui, docteur.
Puis elle revint à André, lui noua ses bras au cou, et, toute palpitante d'une exaltation qui lui faisait jouer follement sa vie, elle respirait longuement son souffle en lui souriant.
La nuit fut pénible. Des lavages de la gorge apaisèrent le malade : il connut le sommeil affreux de la fièvre. Anxieusement, Henriette, assise contre le lit, le regardait dormir. Comme elle l'aimait! Comment pourrait-elle continuer à vivre, s'il mourai'? Jamais elle n'aurait cru que son cœur pût vibrer à ce point. Et elle se remémorait les menues scènes de leur amour, qui avait été jusqu'ici une sorte de délicieuse amitié romanesque dont elle ignorait la force. Elle pensait maintenant :
« S'il meurt, je m'allongerai près de lui dans ce lit pour mourir à mon tour .»
En d'autres instants, elle se reprochait de lui avoir mal exprimé cette ferveur amoureuse dont elle-même n'était pas consciente. Ne lui avaitelle pas ménagé les caresses, les étreintes, les
abandons? Oh! s'il guérissait!... Et les larmes mouillaient les dentelles de l'oreiller où posait la tète agitée du jeune homme.
Ensuite elle tomba au pied du lit à genoux et pria. Elle appelait Dieu; elle priait avec une ardeur de petite fille, s'adressait à la Vierge, aux saints. Et, par un effort surhumain, elle se retrouvait sereine, dans une quiétude souriante, chaque fois qu'André soulevait les paupières...
Le lendemain, la matinée fut bonne. L'aprèsmidi, le thermomètre monta. Madame Mansart, prévenue par dépêche, arriva de Rouen vers quatre heures. Henriette se blottit dans ses bras en sanglotant.
— Oh! ma fille! est-il donc perdu? répétait la grand-mère.
Elles étaient encore enlacées quand le médecin survint. Il avait reçu du laboratoire le résultat de l'analyse. Il fallait se rendre à l'évidence : on était en présence d'un cas de diphtérie grave. Les deux femmes se turent, les sanglots arrêtés dans la gorge. Pendant une minute, ce fut entre elles une communion absolue dans la douleur; elles s'aimèrent en cette angoisse, plus forte que toutes les rivalités naturelles, et. à pas lents, suivant le médecin, elles se rendirent près du malade.
Ses regards vagues d'homme qui souffre erraient par la chambre Bientôt il reconnut le chapeau rond, les bandeaux teints, le visage
citron aux yeux de jais. Mais tous les sentiments s'abolissaient en lui : la main d'Henriette retenant la sienne, sur le drap, lui était une gêne; ses baisers, une fatigue. La présence de sa grandmère ne fut guère pour lui qu'une menace de mort, et son indifférence était telle qu'il souhaita d'en finir au plus vite et le balbutia d'une voix sourde, sans pitié pour les deux pauvres cœurs qu'il broyait ..
Et ce furent encore trois jours pareils, atroces, sans espoir. Henriette était méconnaissable. Ses cheveux, rattachés sans ordre, déparaient son joli visage tout pâli par l'insomnie. Ses yeux brûlés s'agrandissaient, exprimaient tant de peine qu'on avait déjà devant elle ce respect imprécis, fait de compassion, de tristesse, qu'inspirent les veuves. Madame Marcadieu avait pu venir proposer ses soins : elle avait repoussé son ministère comme celui de madame Mansart. Et elle était toujours debout au chevet de son mari, énergique, vigilante, procédant seule aux lavages, aux gargarismes, aux examens de la gorge. La fragilité de son corps résistait à tout, miraculeusement. Elle soignait André avec un zèle morne, presque farouche, avec la conviction de ne le point guérir, avec l'affreux chagrin de voir ce mari s'éteindre insensible, oublieux de leur amour. Madame Mansart et madame Marcadieu, attendries, se cachaient pour pleurer, ne répétaient que cette phrase :
— Ah ! les pauvres enfants ! les pauvres enfants ! Ce soir-là, au crépuscule, de larges épaules
carrées glissèrent dans l'entrebâillement de la porte : c'était Fabrezan qui arrivait en vieil ami, conduit là. tout droit, par le valet de chambre. Il s'arrêta une seconde : il vit le grand lit où, sur l'oreiller chiffonné, s'agitait la forte tête rasée de Vélines, au masque pincé, terreux, presque mortuaire; il vit debout, dans sa robe de chambre fripée, la main à sa hanche lasse, Henriette dont les veux suivaient tous les mouvements de son mari. Henriette ardente, frémissante. Henriette amante. Les lambris étaient hauts, blancs, perlés dans les rainures. Des idylles aux couleurs enfumées étaient peintes au-dessus des portes. Un tapis de nuance tourterelle ouatait les pas. Sur un bonheur du jour aux galeries de cuivre, un amour doré supportait la sphère d'une pendulette, où de grosses aiguilles ouvragées tournaient lentement. Et, par toute la pièce, on n'entendait que le bruissement du balancier en forme de lyre.
Fabrezan-Castagnac demeurait au seuil de la pièce, consterné Quoi donc! ces deux beaux enfants, image de l'absolu bonheur, allaient-ils être frappés «i tôt?
— Ohl monsieur le bâtonnier! dit Henriette qui venait de l'apercevoir.
Et. lamentable, défaite, portant déjà en elle tout le ravage de la séparation dernière, elle vint
à lui et, tendant sa main brûlante, elle murmura, assez bas pour qu'André ne put entendre :
— Vous m'aviez dit l'autre jour : « Ne faites pas deux parts de vous-même... soyez toute à votre mari... » Je vous jure qu'il m'avait tout entière... Oh! s'il s'en allait... que resterait-il de moi?...
— Que me chantez-vous! il va guérir...
Le valet de chambre revint portant une carte : madame Marty était là; « elle voulait absolument voir madame pour une affaire urgente ».
— Je ne connais plus qu'une affaire urgente, dit la jeune femme entre ses dents.
A ce moment, dans le fond de la chambre, contre la colonnette de la cheminée, Fabrezan distingua madame Mansart, en très petite vieille, affaissée dans une bergère, les mains croisées. Elle ne disait rien. Elle avait les yeux sur Vélines, se cachant presque, tout orgueil abdiqué, ne demandant qu'à être tolérée là, pour voir son petit- fils jusqu'au bout. Et, l'oreille tendue, elle guettait le souffle du malade, attendant avec épouvante la respiration rauque...
— Madame recevra-t-elle cette dame? insista le valet de chambre.
— Dites que je ne reçois personne, que je ne sors pas d'ici.
— Cette dame n'aurait dit qu'un mot à madame, recommençait le pauvre homme, à qui la leçon venait d'être faite.
— Personne, réitéra nerveusement Henriette, je ne recevrai personne.
Puis se tournant vers Fabrezan :
— Tout le reste s'est évanoui pour moi; mon métier n'existe plus! Le Palais? je consentirais bien à ne plus le revoir de ma vie, si à ce prix je gardais André...
Puis elle quitta brusquement le bâtonnier : c'était l'heure d'un badigeonnage des amygdales Elle retourna près du lit, prépara les pinceaux d'ouate, le jus de citron, et, toute seule, enlaçant le corps d'André, elle le souleva. Alors elle se fit tendre, maternelle, oubliant qu'on l'écoutait, l'appelant avec des noms suaves, baisant ses lèvres contaminées, s'olïrant au mal.
— Je reviendrai demain, prononça Fabrezan.
Et il disparut, craignant de ne pouvoir conserver son sang-froid davantage. Ce qu'il avait vu l'avait bouleversé.
« Oh! la force des femmes! se disait-il, tout à son admiration pour Henriette. Qu'on les laisse donc envahir nos fonctions, qu'elles plaident, qu'elles enseignent, qu'elles écrivent, qu'elles philosophent : rien ne changera leur merveilleux tempérament. Le don de soi leur est trop naturel : plus elles seront grandies, plus le don sera grand. »
Et il se reprocha d'avoir douté d'Henriette, du bonheur d'André. Ah! le pauvre Vélines s'il avait la chance de vivre, quelle épouse il aurait là!...
Cependant l'annonce de cette maladie se répandait au Palais, avec ce nom tragique de diphtérie qui émeut plus particulièrement qu'un autre; et, après la fin des audiences, de quatre à cinq heures, c'était un défilé ininterrompu de confrères traversant en hâte la place Dauphine pour prendre des nouvelles. Louise Pernette arriva la première, atteinte dans sa sensibilité de fiancée, plaignant son amie, les yeux humides de larmes. Maurice Servais venait deux fois par jour, véritablement anxieux, avec cette sincérité dans l'amitié qu'on possède à vingt ans. Le secrétaire de Ternisien passait aussi quotidiennement; madame Martinal vint à son tour, mais le seul mot de diphtérie la faisait frémir à cause de ses trois petits chéris, et elle s'arrêtait à la loge du concierge, avec la peur, eût-on dit, de frôler les murailles, frissonnante dans cette maison où elle croyait revivre sa propre douleur. Puis, c'étaient encore monsieur et madame Clémentin, toujours obséquieux, Blondel ou son secrétaire; puis, Lecellier, qui, briguant le bâtonnat, montrait de la sympathie à tout le monde; mademoiselle Angély, qui, au retour de sa colonie pénitentiaire d'Ablon, accourait place Dauphine; madame Surgères, l'avocate féministe, qui se présentait en évangéliste pour soutenir sa sœur malheureuse, lui prêcher la force d'âme et la nécessité de vivre malgré tout, pour la cause. Isabelle Géronce écrivit un billet parfumé, et tous les stagiaires, un
à un, sonnèrent à la porte, demandant comment allait maître Vélines.
Le soir du huitième jour, il y eut une amélioration dans l'état du malade. Le lendemain, la nouvelle en était confirmée. Alors, dan monde du Palais, à la légèreté parisienne, que l'idée de la mort très voisine avait superficiellement apitoyé, ce fut un soulagement. Par réaction, le samedi suivant, à la Conférence, on « blagua » Vélines, sa gravité, ses plaidoiries ternes, sa femme, et jusqu'à son beau-père, le président Marcadieu, qui, en sa qualité de magistrat, fut étrillé plus ferme qu'un autre...
La convalescence fut lente : on cessa de s'occuper des Vélines Le Palais et ses mille rouages continuaient à fonctionner. De la cour de Mai à la place Dauphine, de la correctionnelle au tribunal civil, par toutes les chambres, on plaidait. Deux avocats manquaient : on n'y prenait point garde.
Fabrezan, toujours surmené, allait de temps à autre serrer la main d'André pendant la suspension d'audience de deux heures. Il jouissait de la béatitude d'Henriette, de l'épanouissement de Vélines. Tous les clients avaient été congédiés, les petits procès confiés à Maurice Servais, les grosses affaires remises. Madame Marty espérait qu'on gagnerait ainsi l'été, la période des vacations, et que son enfant lui serait laissé jusqu'à l'automne. La grand'mère s'en était retournée à
Rouen, enchantée de sa belle-fille : toutes deux prétendaient se chérir tendrement. Henriette était redevenue une petite femme très simple, exempte de soucis professionnels, toute au bonheur de conserver ce cher mari qu'elle avait pensé perdre. Le bâtonnier n'avait pas de termes assez vifs pour la louer : elle était admirable d'abnégation, toujours aux côtés de Vélines, le cajolant, le réconfortant. Le jeune homme parfois s'attristait. Cette terrible maladie avait atteint profondément les cordes vocales. Retrouverait-il son organe? Henriette, inquiète au fond, passait son temps à le rassurer, faisait toutes sortes de projets : on le mènerait aux eaux, à Uriage, il se reposerait; elle le soignerait si bien!... Et, devant Fabrezan, elle lui faisait hausser le ton pour que le vieux maître jugeât du progrès de sa voix.
« Voilà bien les femmes! se disait Fabrezan. Celle-là qui me chantait, il n'y a pas deux mois, son enthousiasme juvénile, sa passion de plaider: « Avocate! Vous ne pouvez pas savoir à quel point je le suis... Ma personnalité de jeune fille, je l'ai conservée intacte. Le mariage ne m'a pas amoindrie... » Allez-vous-en-voir! Pour une crise d'inquiétude où son amour d'épouse a reçu le vrai coup delà peur, je la retrouve éperdument raccrochée à ce mari dont son orgueil s'était méfié. Littéralement, elle l'a repris à la mort, elle a fait le miracle. De plaidoiries, il n'est plus question; de personnalité, non plus : le mari l'a
mangée. Et le plus étrange est que la petite exulte. Elle a sauvé son homme . le Palais peut crouler ù coté d'elle. . A'on, non. la face du monde n'a pas changé; elles sont toujours, avant tout, des amoureuses. »
Peu à peu Tété s'avançait. Les forces de Vélines ne revenaient pas vite; mais il se sentait hien dans la tiédeur de sa maison, où la présence de sa chère Henriette mettait un charme continu. Il voulait qu'elle ne le quittât point d'une minute, comme si une angoisse puérile lui fût demeurée depuis les instants où il avait cru la quitter pour toujours. Ils lurent ensemble des romans. Ils lisaient, des après-midi entières, de chaudes après-midi de juin, de juillet, où le ciel parisien se plombe, où le sourd fracas de la ville ressemble à un roulement orageux. Le petit salon blanc était silencieux, discret comme une chapelle; les pendeloques de cristal du lustre vénitien se miraient immobiles dans l'eau ternie des glaces; les perses des tentures fleuraient encore la cotonnade neuve. La voix d'Henriette lisant haut, berçait le jeune homme. Ce fut une période exquise.
Parfois, le soir venu, Henriette se penchait à la fenêtre. A ses pieds, s'allongeait le triangle de la place Dauphine. Elle pensait qu'en ce bout
de File, au temps de saint Louis, fleurissaient les jardins royaux ornés d'oiselleries, les verts bosquets qu'un petit ruisseau coupait en deux, et elle imaginait la jolie reine Marguerite, en hennin. s'y promenant de cet air mélancolique et sage qui sied à l'épouse d'un saint roi. Puis ses regards, tournant à droite, cherchaient le vieux palais où s'accomplit leur mariage. La jolie reine avait là ses appartements secrets aux noms si poétiques : la chambre aux eaux de rose, la chambre de parade, la chambre des bains, la chambre blanche... Qu'était-elle, cette chambre blanche? Et Henriette se la figurait lambrissée de marbre, tendue d'un damas couleur de neige, avec des lis peints au plafond, et des jonchées de roses crème à terre. Et la jolie reine s'y tenait réveillée, attendait le plaisir du saint qui la venait voir à l'aube avec grande révérence...
Henriette restait là longtemps, très rêveuse. Comme il était vénérable, ce Palais! que de beaux souvenirs dormaient en lui ! Et elle en avait une fierté profonde, comme d'une noblesse familiale dont elle participait.
— Que fais-tu là, chérie? lui demandait André.
— Rien du tout, répondait-elle.
En allongeant un peu le cou, elle voyait là-bas l'escalier aux rampes blanches et son esprit ailé en gravissait les marches. De sa fenêtre on n'apercevait qu'un seul des deux lions de pierre grise, successeurs du lion doré qui, dans la grande salle
du Parlement, c< la tête baissée, la queue entre les jambes, était là pour faire entendre que les plus grands doivent s'humilier en entrant ». Et elle se rappelait même cette phrase solennelle du vieux chroniqueur : « Les lions du trône de Salomon figuraient la même chose »
Souvent le matin, avant d'aller à table, elle s'attardait à cette fenêtre. Le soleil de midi noyait le degré; les membres du lion se modelaient puissamment, et toute une procession d'hommes graves, magistrats, avocats, avoué?, greffiers, plaideurs, la serviette sous le bras, montaient le vaste perron, se hâtant vers les audiences commençantes Le valet de chambre cherchait madame pour annoncer le déjeuner. Vélines s'approchait, embrassait sa femme joyeusement; et il ne s'avisait pas qu'une mélancolie passait sur le visage un peu pâle d'Henriette.
Ils ne devaient partir pour les eaux qu'à la fin d'août. Jusque-là Vélines avait ordre de se promener peu, de se suralimenter, de se reposer beaucoup. Sans cesse il s'alarmait de l'état de sa voix, questionnait Henriette, consultait de nouveaux spécialistes. Il lui était défendu de travailler, de recevoir le moindre client; toutefois il comptait bien reprendre à la rentrée cette grosse affaire d'escroquerie où était impliqué le fondé de pouvoir de la Banque Continentale. Et il entendait recouvrer pour cette époque tous ses moyens, surtout sa voix dont il était orgueilleux,
cette voix maie qui, au début d'une plaidoirie, décelait sa sûreté, sa maîtrise, sa force. En attendant, son cabinet restait fermé, tant il redoutait la tentation de retourner à ses dossiers. Henriette n'avait pas le loisir d'entrer dans le sien. Pourtant toutes les pièces du procès Marty étaient là, avec le plan de sa défense; souvent elle ouvrait la porte du sanctuaire, un soupir léger sur les lèvres...
Des nuits entières, elle rêvait de la huitième chambre, du petit parquet, de la cour, où elle se voyait plaidant péniblement des causes compliquées. Elle s'ennuyait de ses confrères, de l'animation des Pas Perdus, de ses clients de la Petite Roquette, même de sa robe qu'elle n'avait pas enfilée depuis si longtemps...
Un jour. Vélines s' étant assoupi après le déjeuner, elle n'y tint plus, posa rapidement son chapeau, mit ses gants et partit à la dérobée, disant aux domestiques qu'elle sortait pour un quart d'heure. Si proche d'elle, avec ses frémissements intenses de temple où vit tout un peuple sacerdotal, le Palais l'irypnotisait, la magnétisait : elle y revenait d'instinct, machinalement docile à la domination de cette grande chose impérieuse q'u'elle servait. Et, filant le long des maisons de la place, elle gagna la rue de Harlay.
Mais d'abord elle se retint d'entrer, C'était encore un plaisir trop vif, une volupté non per-
mise, et elle obliqua vers le quai de l'Horloge. Elle se donna le prétexte d'aller revoir cette porte de la Conciergerie dont elle adorait le caractère gothique si intact, si pur! Elle cheminait lentetement au bord de l'eau, en touriste, regardant loin dans le passé le vieux Palais originel II avait été d'abord le lieu des galas royaux, l'hôtellerie des empereurs, fier de sa façade magnifique aux cinquante-trois fenêtres en ogives, de sa grande salle, la plus riche du monde, rehaussée d'or et d'azur, et dont chaque pilier supportait la statue d'un roi. Toute l'histoire de la France tenait dans ce monument. Et des réminiscences de choses lues autrefois revenaient en foule à l'imagination d'Henriette. C'était le maître d'hôtel d'Hugues Capet devenant fou furieux pour avoir touché de son bâton les reliques de saint Magloire exposées dans la grande salle. C'était le roi Robert y guérissant un aveugle, le jour de Pâques, rien qu'à l'asperger de l'eau de son bassinet après s'être lavé les mains. C'était Jean sans Terre y logeant. L'admirable conducteur de peuple qu'était saint Louis y avait laissé de mystiques et impérissables souvenirs. Marguerite de France y était morte de la peste. Dans cette merveilleuse grande salle, qui semblait demeurer vraiment, de siècle en siècle, le théâtre intime de la politique européenne, François Ier recevait le défi de Charles-Quint. Puis la vie multiple du menu peuple affluait au Palais : le commerce parisien venait y abriter ses échoppes.
Et c'étaient des étalages de dentelles, de galons, de broderies, une bimbeloterie au milieu de laquelle les belles dames de la Fronde promenaient leurs doigts frémissants d'acheteuses, tandis qu'à l'intérieur se développait la force de ce corps formidable : le parlement de Paris.
Henriette s'exaltait dans la rêverie. La longue façade aux rangées de fenêtres régulières avait ici un renflement, et la tour de César, ronde, « moyen-âgeuse », avec les créneaux, la poivrière et l'épi, rompait la monotonie des bâtiments où siège la cour de cassation. Enfin le portique ogival de la Conciergerie apparaissait, très noir, enfoncé entre les énormes tours gothiques qui le flanquaient à droite et à gauche, massives comme un ouvrage de fortification, avec leur rondeur archaïque, leurs croisées étroites percées en meurtrières, leur aspect de geôle, — la sinistre tour de Bon-Bec, où l'on infligeait la torture, et la tour d'Argent
Alors Henriette revoyait toute l'histoire de cette vieille puissance judiciaire, cette magistrature antique, ces ancêtres de nos juges modernes, avec leurs abominations, leur turbulence politique, leur grandeur, la rivalité qui les faisait éternels adversaires du pouvoir royal, leur dignité majestueuse, sous le mortier de président ou l'hermine de chancelier Puis, c'était, à côté, la vigoureuse poussée de la confrérie de saint Nicolas, l'ordre des avocats et des procureurs, l'Ordre tout court,
vénérable, orgueilleux, généreux, se grisant de son propre honneur, gratifié de préséances, de privilèges, d'immunités, se créant à soi-même sa noblesse. L'un fait remonter sa profession « jusqu'au Verbe divin, plaidant devant Dieu pour défendre la postérité d'Adam ». Un autre prétend qu'elle est le plus bref chemin pour aller au ciel. D'Aguesseau chante son indépendance, écrit sur elle un dithyrambe, Merlin s'écrie pompeusement « L'avocat a le globe pour territoire ». Et le rôle des avocats est en effet sublime à ces époques de justice ténébreuse, omnipotente et étroite. Henriette sentait peser sur elle la gloire de cette ascendance; elle en était l'héritière.
Elle voyait se découper maintenant, à l'angle du monument, ce donjon gracieux coiffé de travers par son campanile grêle, qui est la tour de l'Horloge Le trottoir désert tournait : elle se trouva mêlée à la foule qui descendait à cette heure le boulevard du Palais, dans un fracas de tramways, de fiacres, d'automobiles. Elle atteignit la grille de la cour de Mai, dont les fers de lance et les écussons dorés luisaient au soleil.
Alors le temple s'éploya devant elle dans toute sa splendeur, très grave, très sévère, très grand. L'aile droite, occupée par le tribunal civil, se baignait avec ses hautes fenêtres, son architecture théâtrale, dans une lumière crue de midi, tandis que les bâtiments de gauche, se noyaient d'ombre, comme formés de pierres noires. Mais
au fond, allégé par l'élévation de son escalier monumental, avec son portique aux quatre colonnes froides et nues, son frontispice grec, ses statues mythologiques et son dôme lourd, le corps principal du Palais s'ouvrait par trois portes géantes. Dominant le tout, aérienne, envolée vers l'azur, la Sainte Chapelle apparaissait comme une cathédrale de rêve. Des pinacles, posés sur des contreforts, hérissaient son pourtour. Des gargouilles, tendant leur col hardi de chimères, s'étageaient du haut en bas de ces contreforts. Le toit montait en pente audacieuse, jusqu'au faîte garni d'orfèvrerie; la flèche s'élançait d'un jet, fuselant encore les formes gracieuses du monument. Et la chapelle s'élevait ainsi, étroite, mystérieuse, sans un arc-boutant, sur des assises invisibles, comme soutenue par sa propre légèreté.
Henriette avait le cœur battant. Elle hésita, une seconde. Puis l'attrait fut trop vif : elle traversa la cour, gravit l'escalier, pénétra dans la galerie marchande.
Il y avait encore foule dans la salle des Pas- Perdus. Elle poussa l'un des vantaux, ne voulant parler à personne, décidée à ne pas s'attarder, à respirer seulement une bouffée de cet air spécial du Palais qui manquait à sa vie. Après sa longue réclusion, ses trois mois de solitude, le grouillement de tout ce monde lui causa un vertige : elle ne vit que le papillotage des rabats légers parmi les robes noires, et le grand mouvement de va-
et-vient, cadencé, régulier, qui avait l'ampleur même de la salle.
— Ah! chère amie, vous voilà enfin! dit une voix très douce auprès d'elle; comment va votre mari?
Et elle reconnut madame Martinal qui s'avançait, en robe, pour lui souhaiter la bienvenue. Henriette fît ce mensonge véniel :
— Oh! j'entre en passant, pour serrer la main aux amis. Quoi de nouveau dans le Palais?
— Toujours des potins... Mais, venez vous asseoir-là! dit la veuve, en l'entraînant vers l'un des rangs de stalles qui garnissent les murs.
L'intérêt d'Henriette s'allumait. Elle ne résista pas. Madame Martinal commença :
— Il y a d'abord l'histoire des Clémentin. Les pauvres gens ont bien des ennuis. Dans une descente de justice à Ménilmontant, on a découvert le cabinet... Vous savez, ce cabinet légendaire où Clémentin aurait reçu des apaches, et dont on causait sans trop y croire? Eh bien! il existait, et l'on a déniché là quelque chose de bien curieux. Imaginez que Clémentin avait fondé une association, une sorte d'assurance ■ on lui payait un petit abonnement, moyennant quoi, s'il vous arrivait malheur, certaine nuit, au sujet d'un passant attardé, il vous défendait gratis et de la belle manière. Vous voyez cela, n'est-ce pas? une garantie contre les conséquences du « surinage », l'avocat à forfait pour toutes les circons-
tances. Il paraît qu'il avait beaucoup de clients. Aussi sa spécialité, c'était d'obtenir des non-lieu; on comprend maintenant pourquoi il harcelait les substituts, les juges d'instruction : qu'il plaidât ou non, c'était toujours le même prix!
La gentille femme racontait le scandale tranquillement, sans s'émouvoir: Mais Henriette, indignée, avait pâli.
— Et Fabrezan a appris cela?...
— Mais oui, et il a estimé que ce n'était pas joli. Le conseil de l'Ordre s'est rassemblé avanthier : personne n'a pu savoir ce qu'on y a dit; on pense que Clémentin sera rayé.
— Je l'espère bien! se récria Henriette.
Mais la jeune veuve, lissant les plis de sa toge :
— Ah! que voulez-vous, on a du mal à vivre. Il faut parfois être audacieux pour arriver, si l'on n'est pas transcendant. Je vous accorde que le système de ce malheureux Clémentin avait quelque chose de louche; mais, entre nous, ma chère, quand on est avocat, y a-t-il lieu de tant faire le dégoûté? et pour ne pas prendre toujours ce caractère de compagnonnage avec le rebut de la société, notre métier est-il si scrupuleux?... Oh! je connais les nobles discours du bâtonnier, à la Conférence, sur l'honneur de notre profession, la générosité de son essence, notre passion de la justice... Tout cela est bel et bon, ma chère, mais dans la profession il y a, comme on dit, à boire et à manger. A nous examiner de près, notre souci
LES DAMES DU PALAIS loi
est-il de faire triompher la justice, ou bien notre client? Éclairons-nous Le tribunal, où cherchonsnous à l'aveugler? .. Tenez, ce même Clémentin à qui chacun jette la pierre parce qu'on l'a découvert embourbé dans un vilain monde, — en faveur duquel il ne plaidait d'ailleurs pas en d'autres termes que vous ou moi., — je l'ai vu parfaitement honorable, la semaine dernière, se présenter devant la cour, où il était appelant, pour une vieille affaire de créance au nom de cette dame Gévigne que nous connaissons tous ici. Ma chère, la question était si claire qu'un de mes enfants l'aurait facilement résolue. La dame réclamait six mille francs à un particulier; mais, la presque totalité de la créance ayant été cédée à une société de voitures en faillite, dirigée par l'individu, la plaideuse venait en même ligne que les créanciers pour réclamer sa part au marc le franc. Eh bien, j'ai vu Clémentin ergoter pendant une heure devant le président Erambourg, sur une lettre dont il est arrivé à dénaturer complètement le sens. Tout le monde disait qu'il était très fort. Nul n'a songé à s'offusquer. On ajoute même que Fabrezan lui a soufflé ses meilleurs arguments. D'ailleurs, il a gagné son procès.
Henriette restait songeuse. Elle n'avait pas le scepticisme résigné de son amie.
— Moi, disait-elle enfin, je crois toujours aux causes que je défends.
— Vous vous suggestionnez, parce que vous
avez une belle petite àme enthousiaste, chère amie. Je n'en puis, hélas! dire autant. Je fais mon métier comme je peux, comme tout le monde, en mettant quelquefois une cloison étanche entre ma conscience et mon cerveau. Tenez, on parle beaucoup, en ce moment, de cette jeune femme que vous voyez là-bas monter l'escalier de la galerie carrée, en compagnie d'un monsieur. C'est madame Mauvert, la femme d'un honnête négociant du Marais qu'elle a lâché avec quatre petits enfants pour suivre Sylvère, Georges Sylvère, le jeune portraitiste à la mode, Sylvère a beaucoup d'amis au Palais, et, comme la dame est à la veille d'intenter reconventionnellement une action en divorce, il faut voir tous mes confrères tourner autour d'eux, comme des bêtes de proie qui flairent la décomposition. C'est à qui leur fera des coquetteries. J'en connais, de nouveaux mariés, qui envoient leurs jeunes femmes de vingt ans en visite chez le faux ménage. Que pensez-vous, chère amie, de cette épouse peu recommandable, laissant à l'abandon ses quatre petites filles, un mari parfaitement honnête? Mais, surtout, que pensez-vous des avocats qui font des bassesses pour obtenir de défendre devant le tribunal, au profit de la vilaine dame et au préjudice de l'honnête marchand, les droits souverains de la passion? Au fond, je trouve que madame Mauvert mériterait d'être fouettée; cependant, je sais bien que, si elle me confiait son
procès, je présenterais à la barre son apologie.
Elle riait d'un rire un peu triste, subissant avec sa douceur coutumière, sans essayer de se donner le change, la laideur du monde. Mais la rêveuse Henriette demeurait troublée; elle restait sans répondre, suivant des yeux la très élégante silhouette de femme qui disparaissait là-haut, à l'entrée de la galerie carrée. A la fin, elle dit seulement :
— Mon mari m'a souvent parlé de Sylvère comme d'un bon camarade; même, il projette toujours de lui commander mon portrait...
Subitement, elle tressaillit. Elle venait d'apercevoir Fabrezan en compagnie d'Alembert. Mais à peine reconnaissait-elle le brillant ingénieur dans cet homme las, aux cheveux grisonnants, que le chagrin ravageait. Le bâtonnier lui avait pris le bras, paternellement : Alembert, semblait dans une heure de découragement absolu. Henriette le savait : ils parlaient de l'enfant. Sans qu'elle eût entendu un seul mot du père, elle devinait son éternelle lamentation, et, dans sa sensibilité de femme, elle eut une pitié profonde pour ce garçon sympathique et léger, déjà si terriblement puni, et qu'elle comptait bien charger encore en plaidant. Un premier doute frôla son âme d'avocate. Cette petite Martinal vous déprimait en vous désabusant
Mais déjà la veuve s'occupait d'autre chose. Elle disait :
— Ah! pauvre Louise Pernette!...
— Pourquoi « pauvre Louise » ? interrogea Henriette.
— Ma chère, regardez un peu Isabelle Géronce contre la porte des référés.
Il y avait, à cette heure, une telle affluencedans la salle des Pas-Perdus, la procession des robes judiciaires était si animée, si compacte, qu'Henriette eut peine à découvrir l'avocate, d'autant que ses yeux s'égarèrent, un moment, à suivre la mimique d'un dialogue engagé entre deux célèbres procéduriers, Blondel et Lamblin, adversaires dans une affaire civile, et dont la voix dominait par instants la grande rumeur de marée. Quand son regard eut enfin rencontré la professionnelle beauté de l'Ordre, elle vit en même temps Maurice Servais qui l'écoutait de son air timide et inspiré de grand enfant génial. Alors madame Martinal lui raconta le caprice que l'ami de Louise avait inspiré à la superbe femme. Celle-ci ne s'en cachait point, montrait ouvertement son goût pour lui, allait l'entendre quand il plaidait, le complimentait avec ostentation, le happait dans les couloirs pour un bout de causerie, plaisantait, de-ci, de-là, son sort d'éternel fiancé réduit aux rendez-vous de la galerie Saint-Louis, sous la surveillance d'un municipal.
Henriette l'observait maintenant. Sa toge noire la drapait comme le lin aux mille plis des statues fameuses. La toque surmontait les torsades
savantes de sa chevelure noire. Elle avait un profil admirable, la joue finement poudrée. — et, séduisante, magnifique, consciente de sa beauté faite pour charmer des masses, elle ensorcelait perfidement le candide prétendant de la petite
stagiaire
— Oh ! cette Géronce ! fit l'indulgente Henriette, qui se bornait à soulever les épaules. Mais où est Louise?
— Louise, elle, se tue à travailler. Elle ne quitte plus les audiences que pour s'enfermer avec le Dalloz dans sa petite chambre de la rue du Cloître Notre-Dame : elle voudrait tant devenir riche pour acheter son bonheur! Je crois qu'elle défend une dame Leroy-Mathalin la semaine prochaine. C'est sa première affaire sérieuse. Elle s'éreinte... Avec cela, les coquetteries d'Isabelle Géronce ne lui échappent point; elle ferme les yeux; elle est très digne dans son chagrin, la pauvre petite, mais je vous assure quelle fait peine à voir.
Cette histoire attristait Henriette : elle se retourna pour retrouver là-bas l'autre douleur, celle que le divorcé contait à Fabrezan, mais Alembert était parti et le bâtonnier causait maintenant avec une dame qu'Henriette ne connaissait pas.
C'était madame Faustin, cette jeune femme abandonnée par son mari dont le bâtonnier avait reçu la visite au mois de mars. Malgré les conseils
qu'il lui avait donnés, la malheureuse n'avait pas immédiatement recouru aux moyens judiciaires pour obtenir une pension du père de son enfant. S'accordant toujours de nouveaux délais, elle avait lentement épuisé les quelques billets de cent francs qui lui resiaient encore, tout en se perdant les yeux à faire au crochet des parures pour la lingerie, qu'elle vendait trente sous à une dentellière de la rue Saint-Honoré. Puis le moment était venu où. malgré sa parcimonie, elle arrivait aux dettes : alors elle s'était décidée et sa demande était depuis quelques jours entre les mains d'un avoué. Mais Fabrezan la gourmandait un peu rudement d'avoir attendu l'été, la veille des vacances, pour intenter le procès, ce qui la condamnait à de longues semaines de misère, jusqu'au jugement.
Comme elle se justifiait de son mieux, alléguant l'espoir qu'elle avait eu de gagner quelque argent, tout à coup Fabrezan eut un geste de satisfaction : il avait aperçu madame Martinal, à coté d'Henriette, sur le banc. C'avait été pour lui un trait de lumière. Et, entraînant son interlocutrice, il venait maintenant aux deux amies, ses grandes manches envolées, ses larges souliers glissant sur les dalles. La jeune femme le suivait en l'écoutant. Elle était délicate et simple, avec de longs yeux bleus caressants sous ses bandeaux de brune.
D'abord il s'informa de Vélines, des petits Martinal, en bon père de famille qui voudrait voir
toute sa maisonnée heureuse. Puis, s'adressant à la veuve, il lui présenta madame Faustin, dont il dit la situation.
Son esprit ingénieux s'était complu à cette opposition des deux femmes si pareilles, et cependant si dilTérentes, toutes deux livrées à ellesmêmes, isolées dans la bataille de la vie, également dépourvues du soutien de l'homme, ayant les mêmes responsabilités maternelles, et dont l'une triomphait pourtant, victorieuse du sort, ayant reconstruit son foyer par ses propres moyens, tandis que l'autre, incapable d'exister seule, naufragée, dépendait du secours de tous, tendait la main, appelait à l'aide.
— Vous vous entendrez merveilleusement toutes deux, leur disait Fabrezan, tandis que par discrétion Henriette s'était écartée. Votre destin fut à peu près le même... Madame Martinal sera enchantée de vous consacrer tout son dévouement, toute sa bonté. Elle vous comprendra mieux qu'un homme ne l'eût fait Vous trouverez en elle plus qu'un conseiller : une amie.
Les deux jeunes femmes se considérèrent, un moment. Leurs yeux qui avaient tant pleuré se pénétrèrent, et il sembla qu'en une seconde tout leur passé se réveillait. Elles ne dirent rien, tout d'abord, et, d'instinct, leurs mains s'étreignirent. Madame Martinal, à la fin, murmura :
— Racontez-moi tout...
Fabrezan les regardait, souriait. Il trouvait le
contraste joli, ravi d'avoir provoqué cette rencontre, et il les laissa causer à l'aise, prit une dragée dans sa bonbonnière, gagnala porte, un peu ému. Mais là, il rejoignit Henriette et l'interpella :
— Ma petite madame, savez-vous à quoi je pense? Je pense qu'au barreau, dans certains cas, quand il s'agira, par exemple, de réconforter de pauvres jeunes femmes, vos sœurs, vous nous rendrez toujours des points.
— Je ne vous le fais pas dire, monsieur le bâtonnier! s'écria Henriette, glorieuse.
Lui s'en allait à son cabinet du secrétariat de l'Ordre; elle se pressait de rentrer, songeant à son mari. Galerie Duc, ils se séparèrent.
Mais voilà que, dans le grand couloir pareil à un cloître de couvent, s'avançait une jeune avocate à la démarche légère et dansante, si fine sous l'ampleur de l'accoutrement judiciaire qu'elle venait sans bruit sur les dalles. C'était Louise Pernette, plus élancée que jamais, le rire éteint, amaigrie, les lèvres d'un rose pâle d'anémique.
Elles ne s'étaient pas vues depuis longtemps : elles s'attardèrent ensemble.
— C'est vrai, disait Louise, j'ai été un peu souffrante • la chaleur se supporte mal, l'été, à Paris; puis je travaille beaucoup. C'est dur de vivre... J'ai une grosse affaire, la semaine prochaine, et ma cliente m'assomme.
— Pauvre petite amie ! je vous souhaite du courage.
— Oh ! du courage, j'en avais pour quatre autrefois, mais je crois bien que ma provision s'épuise.
Elle souriait encore, mais si tristement que le cœur d'Henriette se serra, tandis quel'image d'Isabelle Géronce, ensorcelant Maurice Servais, làbas, à la porte des référés, lui revenait en mémoire. Et l'aventure était bien simple de Maurice si jeune, Maurice un peu égaré dans l'interminable labyrinthe des fiançailles à travers lequel le conduisait son amie, sans que le mariage apparût jamais à l'horizon, Maurice rencontrant la grande séduction, Maurice tenté et n'ayant pour se défendre que le souvenir des tendres sourires dont le favorisait Louise. Et. dans la crainte que sa jeune confrère ne s'en alla tout droit à la salle des Pas- Perdus et ne fût témoin du colloque qui l'aurait déchirée, Henriette la retint quelques minutes encore.
André, un peu inquiet de cette sortie imprévue, guettait Henriette à la fenêtre du petit salon blanc. Elle arriva toute vibrante, une flamme aux joues, reconquise parle Palais, incapable de cacher sa fièvre. Elle enveloppait son mari de caresses, lui demandait pardon de sa fugue, entremêlait ses excuses du récit des potins entendus.
Vélines la considérait avec une mélancolie soudaine. Puis, quand le bavardage fit trêve :
— Ma pauvre petite, c'est moi qui fus coupable. Elle s'étonnait, l'interrogeait de ses yeux gais,
grands ouverts. Il reprit :
— Oui. oui, j'ai mal agi envers toi : je t'ai gardée ici, je t'ai occupée quatre longs mois de de ma personne, accaparée, emprisonnée Je ne suis qu'un égoïste. C'était si bon de t'avoir sans cesse à moi, de laisser bercer ma faiblesse par tes chères mains, de t'avoir toute! Et j'ai oublié tes goûts personnels, ton amour de la profession, ton plaisir. Le Palais t'a manqué. Tu as souffert, et tu ne le disais pas! Il fallait te plaindre, Henriette : je serais demeuré tout seul, tu te serais remise aux affaires: moi je n'y ai pas pensé.
— Mais non ! s'écria-t-elle en se jetant à son cou; pouvais-je souffrir près de toi? pouvais-je m'ennuyer? Les semaines de ta convalescence ont été au contraire exquises, mon ami chéri. Est-ce que je ne t'aime pas?
Il la prit aux épaules, la tint devant lui longtemps, la dominant de sa haute taille, la regardait avec une expression d'amour infini. Il eut un léger soupir, qu'elle ne remarqua pas, et dit :
— Ma chère petite fille, tu retourneras au Palais, demain, tous les jours.
L'affaire Alembert contre Marty vint devant la première chambre du tribunal, le lundi vingt-sept octobre.
Tout le Palais attendait l'audience avec une impatiente curiosité. Le procès, petit en lui-même, tirait de l'importance du rang de ses parties, appartenant à la haute bourgeoisie parisienne. Il empruntait surtout son intérêt au contraste que feraient les deux avocats, ce vieux maître et cette jeune femme. Dès midi les bancs furent pleins de dames élégantes. C'étaient ou des amies de madame Marty, ou des personnalités du parti féministe pour qui ce procès était une grande bataille d'idées, et qui triomphaient d'avance à voir, dans de telles circonstances, une femme à la barre.
Le temps fut clair d'abord. Un soleil d'automne illuminait la salle sombre qui ressemblait à un salon, avec son plafond lointain, ses boiseries sévères, la tapisserie verte des murailles, et quelques toilettes tapageuses dans l'auditoire. C'était cette grand'chambre du parlement où les rois de France avaient tenu leurs lits de justice : la chambre des plaidoiries, si étincelante des ors de son plafond — culs-de-lampe ciselés, pendentifs semblables à des blocs d'orfèvrerie — qu'on l'avait surnommée la Chambre dorée. Elle rappelait la légende du jeune Louis XIV y entrant tout botté pour la chasse, la cravache à la main, et à la bouche, sa cinglante harangue aux conseillers lais et clercs d'alors. Et c'est dans le coin de gauche, où s'ouvre aujourd'hui la salle du conseil, que les vieilles estampes montrent Louis XV trônant en grande pompe, des dames à ses pieds, pareilles à autant de Pompadours.
Maintenant l'hémicycle du tribunal mange plus qu'à demi la première chambre. Les murs sont dégarnis des tableaux d'autrefois. Des filets d'or au plafond dessinent dans les caissons de larges étoiles. Les trois fenêtres dominent la cour de la Conciergerie, et Ton respire toujours dans cette enceinte une atmosphère de grandeur historique.
Au début de l'audience, on plaida une affaire ennuyeuse: un particulier contre la Compagnie du gaz. Soudain, il y eut une grande émotion : le bruit courait qu'Alembert était là. On vit des
chapeaux décrire une volte-face vers la porte et les chuchotements s'élevèrent si haut que le président, un homme jeune, à la barbiche blonde, dut commander le silence. Mais les indiscrets furent déçus. Plusieurs journalistes se tenaient debout, au bas de la salle, et c'était l'un d'eux, mince, à la chevelure opulente, qu'une ressemblance vague avait fait prendre pour 1 ingénieur. D'ailleurs, des gens arrivaient sans cesse. Il y eut bientôt une foule compacte piétinant dans la partie réservée au public. On se glissait le long des couloirs latéraux, on s'évertuait à s'approcher du prétoire, de la barre surtout
A midi et demi, un vieil avocat, chargé de sa serviette, entra et bouscula un peu les gens pour se frayer un passage. Il était grand, d'une puissante stature, avec de larges favoris blancs autour de son fin visage. C'était Fabrezan : les dames se le nommèrent; il y eut un frémissement. Il alla s'asseoir lourdement derrière l'orateur qui parlait à cette minute. Tous les yeux s'attachèrent à lui. On vit ensuite arriver une avocate en qui les profanes crurent reconnaître madame Vélines. Mais on se trompait : celle-là ne plaidait jamais; on ne la voyait au Palais qu'aux jours de galas judiciaires C'était madame Debreynes, une femme du monde chez qui c'avait été un caprice, un genre, que de faire son droit et de prêter serment, pour le plaisir de porter la robe en public, d'avoir son portrait dans les journaux, d'appeler Terni-
sien « mon cher confrère ». Elle en était encore à jouir du petit mouvement de curiosité qui se manifestait dans un auditoire quand elle le traversait avec sa grâce parisienne, nu-tête, la toque à la main, gentiment poseuse, toujours à l'affût, de quelque photographe posté dans la salle.
xMais de nouveau la porte se rouvrit, et il y eut un petit murmure d'admiration. Maurice Servais précédait dans la foule Isabelle Géronce, et cette belle femme, vêtue de lustrine noire, qui s'avançait tranquillement, regardant de droite et de gauche, saluant de la main une amie, souriant à une autre, faisait figure si singulière dans la chambre austère où l'on cherchait la Justice, qu'il y eut un étonnement.
Puis d'autres avocates survinrent : mademoiselle Angély, en violet, suivie de Jeanne de Louvrol et de Marie Morvan; elles s'assirent au banc des stagiaires, madame Clémentin arriva, de plus en plus assidue au Palais depuis que son mari, rayé de l'Ordre, avait pris un cabinet d'affaires. Et ce fut ensuite madame Martinal, haletante d'avoir couru. De chaque enté de la barre, le banc était occupé : il fallut que plusieurs jeunes avocats se levassent pour céder leur place à ces dames. Derrière le greffier, les chaises des sténographes étaient prises. A la barre, l'avocat de la Compagnie du gaz s'éternisait. Le petit monument gothique de l'horloge marqua une heure. Le battant du tambour fut poussé, là-bas>
un groupe d'avocats entra sans qu'on y fit attention. Vélines était parmi eux. et près de lui, petite, très frêle, très pale. Henriette traversa la salle.
D'un coup d œil. Vélines vit laffluence, la salle bondée, les bancs pleins de bruyantes mondaines, toutes les avocates présentes, et il eut la sensation d'une représentation théâtrale où sa femme allait s'offrir en spectacle. Un trouble le saisit. Il se défiait d'Henriette, de ce menu talent féminin, gracieux, qui par souplesse savait éviter la discussion du fond. Tant qu'elle n'avait défendu que les mineurs, à la correctionnelle, ses petites plaidoiries lui avaient semblé gentilles, faites pour égayer la monotonie des audiences, parfaitement inutiles d'ailleurs devant un tribunal qui instruit lui-même la cause dans son colloque avec le prévenu. Mais plaider ici, devant un tel public, pour une affaire si délicate et contre le bâtonnier'
Alors il eut un remords : celui de ne s'être pas montré plus autoritaire, de n'avoir pas exigé de la jeune femme qu'elle lui expliquât son plan de discours, qu'elle l'élaborât même sous sa dictée. Car, dans son respect infini de la personnalité d'Henriette, il lui avait concédé le droit, qu'elle exigeait, de travailler seule Quel mari eût-il paru aux yeux de cette épouse d'exception, si subtile, si raffinée, en se faisant brutalement son maître jusque dans leur vie intellectuelle? Il y avait là
sous le front obstiné de cette tendre compagne, un domaine indépendant qui lui était fermé, et. l'aimant avec tant de passion, il en avait parfois un peu de chagrin, car lui se dévoilait à elle, sans une arrière-pensée. A présent n'allait-elle pas être punie de ses réserves? Et il était obsédé par la crainte qu'elle ne demeurât court à la barre. Cependant, depuis leur retour d'Uriage, en septembre, elle avait bûché comme un homme, passant ses soirées à récrire sans cesse, une fois de plus, sa plaidoirie, — toujours secrètement, d'ailleurs, avec la terreur que son mari ne s'immisçât dans son travail. — Ah! si seulement lui, Vélines, avait eu la liberté de la diriger, de lui montrer le nœud du procès!... Et il voyait la magnifique défense à présenter dans une affaire aussi brillante.
— Aujourd'hui nous restons debout, dit Servais, en montrant la brochette d'avocates alignée au banc des stagiaires.
— Oui, répondit Vélines, s'efforçant de plaisanter, place aux femmes!
Ils étaient là massés derrière la stalle du substitut, une dizaine de confrères représentant le jeune barreau. André considérait sa femme qui vérifiait l'ordonnance des pièces de son dossier. Elle était si défaite, si tremblante, qu'il en eut pitié II se souvenait comment, avant de quitter la maison, elle s'était jetée dans ses bras en avouant qu'elle avait peur. Elle était si fatiguée! D'ailleurs,
il la trouvait mal portante depuis plusieurs semaines, et il ne pouvait lui faire admettre qu'elle était malade C'était l'estomac un peu détraqué, du simple surmenage, disait-elle.
Mademoiselle Angély, se retournant, murmura : — Tiens, Louise Pernette n'est pas là!
Elle seule manquait parmi toutes les femme de l'Ordre. Maurice Servais rougit. Le beau profil d'Isabelle Géronce, malignement, se tourna vers lui. On disait leur liaison consommée, et qu'on avait aperçu Maurice entrant chez Isabelle, un soir, en l'absence du docteur Géronce. — Mais, à ce moment, l'avocat défendeur s'étant assis, la voix du président s'éleva. Le maussade lever de rideau n'eut pas de conclusion, le jugement était renvoyé à huitaine, et l'huissier appela :
— Affaire Alembert-Marty, attribution d'enfant.
Un murmure de satisfaction courut dans l'auditoire. Deux ou trois avocats sortirent. Henriette tressaillit, étala sa serviette ouverte devant elle. Le président prononça :
— Maître Fabrezan-Castagnac, vous avez la parole.
Aussitôt le bâtonnier fut debout. Appuyé contre la muraille opposée, Yélines voyait sa tète puissante, son encolure énorme se découper sur le jour blanc de la dernière fenêtre. Il se fît un grand silence. La voix grave du vieux maître résonna, vibrante, très retenue; pourtant le dernier auditeur accoté là-bas, contre le tam
percevait les moindres syllabes. L'affaire lut exposée en quelques phrases. Un premier jugement de cette chambre, après le prononcé du divorce, ayant attribué à la mère le mineur issu du mariage, le père réclamait aujourd'hui la direction de cet enfant, parvenu à l'âge des études.
Quand Fabrezan plaidait, on sentait le tribunal tout au plaisir de l'entendre, lui, tout au plaisir de son art. Sa massiveté corporelle s'allégeait. Il souriait en parlant. Sa phrase était inégale et souple, courte ou longue à sa fantaisie. Son coup de hardiesse fut de débuter par l'éloge de madame Marty. On l'aurait pris pour l'avocat de la défenderesse. Il la dépeignit magnifiquement, « portant avec noblesse son divorce comme un veuvage digne, austère, monacal.. » Puis il vanta son amour maternel, qui épuisait maintenant à lui seul les suprêmes tendresses de ce cœur de femme; et alors il risqua cette précaution oratoire que, de l'autre côté de la barre, tout à l'heure, on exploiterait ce sentiment passionné de la mère, on dénoncerait l'inhumanité d'un jugement qui retirerait à cette isolée, éprouvée déjà si cruellement, son dernier bonheur.
— Mais, dites-moi, messieurs, ajouta-t-il aussitôt, si cet isolement, madame Marty ne l'a pas délibérément choisi, impérieusement voulu, en réclamant la rupture d'un lien que son mari, au contraire, la suppliait de renouer.
Dès lors, il eut la partie belle. Tout ce début avait été dit doucement, comme sans nulle recherche. Au fond, il connaissait la gamme de tous les effets, et il en jouait avec son habileté de prince de la parole. Maintenant, il quittait la barre, s'avançait sur le tapis bleu du tribunal, à l'aise jusque dans le prétoire même. Sûr de son droit, il avait en lui quelque chose de victorieux qui semble miner d'avance tous les arguments de l'adversaire. « Eh! non, l'on ne pouvait s'apitoyer sur le sort de la divorcée qui avait ellemême requis le divorce. Et pourquoi l'avaitelle requis?. » Alors le récit du premier procès lui revenait aux lèvres. Insidieusement, il faisait ressortir l'intraitable sévérité de l'épouse. Et il s'approchait des juges avec cette mimique amusante qui constituait une de ses ressources, pendant que d'une voix assourdie on l'entendait dire, confidentiellement ■
— Elle fut orgueilleuse, messieurs, elle fut dure...
Puis la faute du père fut rappelée, atténuée, diminuée, si puérile qu'elle n'apparaissait plus qu'un enfantillage d'homme charmant et léger. Et toute la salle était sans un souffle. Le srénie du vieil homme éclatait dans cette cause sentimentale, plus encore qu'en un procès d'affaires. Lorsque André Vélines jetait les yeux sur le public, il voyait cette masse profonde de visages ton lus, multipliés jusqu'à la porte, jusqu'au
groupe de jeunes gens juchés sur le poêle, au fond : tous montraient cette transfiguration qui marque un intérêt brûlant tous avaient le petit frémissement de l'enthousiasme. Fabrezan était un grand artiste. Lui seul existait dans l'audience. Sa personnalité l'emplissait toute. Et Henriette Vélines, assise à son banc de défense, était écrasée, anéantie. Son mari la regarda, et un violent regret le poignit : n'aurait-il pas dû être là, lui. au lieu d'elle, prêt à répondre à l'homme célèbre?... Et des réfutations lui montaient aux lèvres, abondamment.
Désormais le bâtonnier était tout à son client : il le dépeignit sous les traits d'un savant pensif, à l'esprit réfléchi, au jugement droit, aux décisions sûres. Une défaillance d'un moment ne prouverait jamais contre l'élévation d'un tel caractère. Et les grandes manches de Fabrezan se soulevaient quand il s'écriait :
— Cet homme a expié sa faute en perdant la compagne qu'il aimait. Le tribunal voudra-t-il l'accabler en lui retirant jusqu'à sa paternité?
Puis il en arrivait au vif du procès :
— Parlons de l'enfant, messieurs, de l'enfant qui doit vous intéresser uniquement, puisque vous ne devez avoir en vue que son seul bien. 11 ne s'agit pas de punir terriblement un malheureux père pour une faute anodine. Sommes-nous ici en correctionnelle? Parlons de l'enfant.
Et il le dit d'une sensibilité féminine, petit
homme en formation, malléable encore, attendant 1 empreinte virile qui lui manquait. Et le vieux maître, dont l'éloquence devenait intime, touchante, se retournait, faisait un pas vers le public; sa manche eut une envolée superbe :
— J'en appelle à tous les pères ici présents! L'heure ne vient-elle pas oùlhomme, à son tour, doit au fils dont il est responsable cette nourriture spirituelle, forte, productrice d'énergie, que la mère ne saurait lui donner?
Et il cita ce fait que, dans une famille, quand le père meurt laissant des fils, le monde profère ce cruel axiome : « Mieux eût valu que ce fût la mère! »
Quelques chapeaux féministes s'agitaient bien un peu, mais tout l'auditoire sentait que Fabrezan- Castagnac prononçait là un des plus beaux discours de sa vie judiciaire. Sa voix noble de vieillard emplissait l'enceinte, quand il définissait cette paternité parfaite qui crée une seconde fois l'enfant, à l'heure où l'homme le fait vraiment le fils de son esprit. Il y eut une sensation générale de contrariété lorsque le président, brusquement, fit taire l'avocat :
— Maître Fabrezan, vous en avez pour longtemps encore?
— Vingt minutes environ, monsieur le président.
— Alors, l'audience est suspendue.
Le tribunal sortit. Et ce fut un tumulte : les
émotions réprimées jusque-là éclatèrent dans le public pendant que la chambre se vidait. Fabrezan avait coiffé sa toque garnie d'épingles et se bourrait les joues de croquignoles. On vit Henriette Vélines se lever, s'approcher du bâtonnier. Ils échangèrent quelques mots. Elle était blême, éteinte, essoufflée. Lui souriait en s'épongeant le front. En même temps, la figure chafouine de maître Blondel, au nez pointu entre deux houppettes de favoris blancs, s'approcha. Ce furent des salamalecs entre les vieux hommes. Puis avocats et avocates, traversant la salle, gagnèrent celle des Pas-Perdus, se mêlèrent à la cohue. On parlait bas dans chaque groupe. Evidemment, Henriette était l'objet des conversations. On la jugeait en posture désespérée après cette flambée d'éloquence que Fabrezan avait eue là.
— Pauvre petite Vélines! disait madame Martinal, c'est fou d'avoir accepté une cause pareille!
— Peuh! si elle voulait gagner, déclarait Isabelle Géronce, ça serait facile : le bonhomme Castagnac est creux comme une courge.
Et l'on ajoutait :
— Où est-elle la petite Vélines?
Tous les visages affichaient des condoléances. Agacée, Henriette venait de quitter les Pas- Perdus en compagnie de son mari. Ensemble ils allèrent au bureau télégraphique. Il était encombré de robes judiciaires. Elle dut attendre long-
temps la communication pour donner, par téléphone, un encouragement à madame Marty.
André, debout à coté d'elle, ne lui parlait pas. Appuyé à la fenêtre qui domine la cour de Mai, il tapotait un air aux vitres. Elle avait envie de pleurer; lui, de l'emporter loin d'ici.
Enfin, dans la cabine téléphonique, un drelin strident retentit. Vélines, au dehors, distinguait la voix assourdie de sa femme et ses phrases coupées :
— C'est vous, Suzanne?... Ayez confiance en moi: je vous promets tout mon effort... Oui, l'adversaire a presque fini. Avant une demi-heure, ce sera mon tour... Je vous certifie que tout va bien, quoique l'adversaire ait eu beaucoup de talent. Mais moi, en ce moment, c'est vous-même. Oui, oui, et plus que je ne puis vous l'expliquer ici... Plus tard, vous saurez...
A trois heures, l'audience reprit. Ce fut un engouffrement bruyant dans la première chambre. A la porte, deux municipaux exigeaient des cartes. Le temps s'était couvert : les cinq lampes, pareilles à cinq chapeaux lumineux posés sur de minces tiges de cuivre, s'allumèrent au fond du prétoire. La salle s'était métamorphosée en un sanctuaire tiède, recueilli, où l'on venait s'enfermer avec bien-être en cette fin d'après-midi d'automne. Et l'attente d'une émotion nouvelle ajoutait un surcroit à l'aise générale.
Quand tout fut en place. Fabrezan reprit sa
plaidoirie au point où il l'avait laissée. Il ouvrit son dossier et obtint le triomphe classique en lisant ses pièces. On entendit le certificat du médecin attestant la bonne santé du jeune Alembert, et la lettre de l'enfant, où celui-ci avouait à un ami : « Je voudrais bien être auprès de papa! » Et l'avocat dévoila la malice de la mère couvrant cette ligne d'un gros trait d'encre. Plusieurs dames se mouchèrent en sourdine. Henriette, tournée de profil, regardait son vieux maître, et ses traits décelaient une nervosité très vive. Enfin, ce fut la péroraison, dite selon la mode nouvelle qui veut la voix d'autant plus mourante, plus prête à défaillir, que l'effet atteint à plus de puissance.
Et Fabrezan se tut. On n'entendit, dans le silence, que le feuillètement des pièces remises au dossier. Aux derniers bancs, des femmes se levèrent pour apercevoir l'avocate. Leurs chapeaux gênant le public, un murmure éclata : on leur cria de s'asseoir. Et le chignon blond d'Henriette apparut avec ses épaules frêles drapées de noir.
Les dernières ondes de la grande voix célèbre vibraient encore sur l'auditoire, quand la parole fraîche, légèrement haletante, de la délicate jeune femme surprit le public. Elle s'exprimait lentement, cherchant un peu ses mots. L'ampleur de la salle noyant son organe, un nombre restreint de personnes entendirent son début. Il fut ingé-
LES DAMFS DT l'.VLAh 175
nifux. Elle y disait qu'au jeu des courses modernes, pour mettre des chevaux de valeurs différentes en état de courir ensemble, il était d'usage de les « handicaper » : on rapprochait du but. les plus faibles, les moins alertes. Aujourd'hui que deux causes étaient aux prises devant le tribunal et que sa cliente avait le terrible désavantage de n'être défendue que par une humble stagiaire, au nom de la Justice, leur commune maîtresse, elle suppliait les juges d'égaliser les chances en laissant un peu en arrière la superbe plaidoirie qu'ils venaient d'entendre... Et cette façon de rendre acceptable l'acte audacieux de parler après le bâtonnier dut paraître charmante, car un frémissement approbatif, presque imperceptible, courut autour d'elle, dépita ceux qui n'avaient pas saisi l'habile préambule. On se bouscula dans le fond de la salle. Un journaliste, le crayon à la main, fît quelque bruit pour s'approcher du banc de la défense. Deux photographes, à droite, élevèrent leur appareil et prirent un instantané de l'avocate. Le premier l'attrapa penchée sur la barre, dans une jolie attitude voulue de modestie; le second, la prit dressée, son petit doigt en l'air, et découpée de profil sur un fond de confrères groupés contre le mur de gauche.
— Très bien, très bien! déclara, dans ce même groupe, une voix près de Vélines.
C'était Blondel, l'ennemi des femmes au bar-
reau. Vélines pensait que c'était en effet très bien. D'ailleurs, les idées les plus diverses se heurtaient en lui à mesure que sa femme parlait et l'étonnait davantage.
Elle prononçait maintenant un réquisitoire contre Alembert. Elle avait préparé déjà sa défense dans ce sens-là. Mais, véritable avocatenée, à entendre tout à l'heure dans la bouche de l'adversaire l'apologie du mari coupable, elle avait senti une verve nouvelle jaillir de sa féminité révoltée, et c'était presque d'inspiration qu'elle parlait à cette minute. Les phrases partaient toutes seules. Ce n'était plus le beau français de Fabrezan, qui n'observait jamais plus sa forme qu'à l'instant où il semblait s'exalter le plus et perdre tout sang-froid. La petite Vélines laissait « causer » son émotion;
« Ah! l'on voulait innocenter ce mari. Ah! l'on permettait toutes les infidélités de l'homme, sous prétexte qu'elles n'étaient pas sérieuses!... Mais alors, que deviendrait le cœur des femmes, des nobles femmes pareilles à sa cliente, vouées tout entières à la religion du mariage, à sa pureté, à son intégrité? Non, non, le tribunal n'aurait pas de blâmable indulgence. Il se souviendrait de son premier jugement. Avant d'attribuer, pour la seconde fois, la garde de l'enfant à l'un des deux époux divorcés, il se demanderait, dans l'intérêt du jeune garçon, lequel serait le plus apte à conduire cette âme nouvelle, du père
faible, léger, incapable de garder son serment, soumis au pouvoir de la première courtisane qui passe, ou de la mère impeccable qui, dans les sables mouvants du monde parisien, apparaissait comme une statue de dignité, la mère forte, d'une inflexibilité morale antique, ayant de ses propres mains brisé une chaîne aussi chère, pour n'avoir pu la porter plus longtemps avec honneur!... »
La salle s'obscurcissait. Les quatre coins du plafond s'illuminèrent, et l'on vit ressortir de chaque sombre caisson le dessin d'or des grandes étoiles. Tout le détail du public se discerna comme en plein jour. Beaucoup de personnes étaient entrées encore. Il y avait près de la porte une cohue, au milieu de laquelle brillait le shako à chaînette de cuivre d'un garde municipal. Çà et là, au hasard, dans tout ce monde noir, la tache blanche des rabats indiquait des avocats. Et la frêle jeune femme dressée à la barre tenait toute cette foule immobile, anxieuse.
— Quoi, messieurs, disait-elle, alors qu'entre ces époux désunis un désaccord nouveau s'élève au sujet de l'éducation du fils, vous dénieriez à cette mère admirable le droit de l'emporter? Pour engager cette procédure, monsieur Alfmbert s'est fondé sur ce prétexte que la mère négligeait les études de l'enfant. Il n'en est rien, messieurs; et si ma cliente retarde encore d'une année ou deux le régime de l'externat, je puis prouver, par les cahiers du jeune Alembert. que l'instruction
de celui-ci n'en souffre nullement. Au surplus, il y va de la santé de l'enfant. L'externat même expose l'élève de faible complexion à toutes les intempéries, à la contagion de toutes les maladies du jeune Age. Or je vous lirai tout à l'heure le certificat médical, résultant d'un examen rationnel de l'enfant, signé du médecin de la famille; retenez bien ce point, messieurs, signé du médecin de la famille, et non d'un médecin de hasard... Aussitôt Fabrezan se levait, couvrant de sa basse puissante la voix d'Henriette :
— Pardon, monsieur le président. Je voudrais que vous fissiez remarquer à ma jeune adversaire que la parole d'un médecin de hasard a cent fois plus de poids en l'occurence, et que mon certificat médical annule parfaitement le sien.
Et l'altercation continua quelques minutes. L'ancien et la débutante se chicanèrent sur cette pointe d'aiguille : la valeur respective de ces deux certificats contraires. Et ils formaient un tableau unique, lui, maître de l'Ordre, majestueux, hautain, sentant le vieux parlement du xviic siècle, elle, gracieuse, ses cheveux blonds un peu fous, une flamme aux joues, disputant pied à pied, incarnation de la femme moderne. Le président dut intervenir :
— Maître Fabrezan, laissez parler madame, je vous prie.
Et « madame parla » de nouveau Elle dit les belles qualités de Suzanne Marty, son instruction
qui la faisait, pour le moment présent, et quelle que fut l'excellence des professeurs choisis par elle, le meilleur maître de son fils, auquel chacune de ses heures était vouée. Puis, soudain, elle s'arrêta. Depuis quarante minutes elle était debout, parfois exténuée jusqu'à s'appuyer de ses deux mains nerveuses à la planchette de la barre, ce qui avait été son seul geste. Elle demanda un répit, et le président proposa une suspension d'audience; elle ne voulut point l'accepter. 11 offrit de remettre l'affaire à huitaine, mais elle se récria :
— Non, non, monsieur le président, à huitaine je ne pourrais plus.
Ce ne fut qu'une pause de quelques minutes. Elle se redressa d'un effort, reprit la parole, disant qu'elle abrégeait. Et sa plaidoirie dura cependant plus d'une demi-heure encore. Elle argumentait serré A la fantaisie parfois exaltée et bien féminine de sa première partie, succédait une méthode scientifique, et elle déballa un stock d'arrêts de la cour, de jugements du tribunal sur le droit de puissance paternelle en des procès d'attribution d'enfants, et elle ne fit pas grâce d'un attendu. Ce fut souverainement ennuyeux et toutefois étrange. Cette femme si juvénile et si docte, étalant toute cette jurisprudence avec son air de petite fille, passionnait les juges. Fabrezan riait sous cape. Le groupe des avocats, très intéressé, murmura :
— Elle est épatante!
André Vélines éprouvait un malaise. Sans qu'il démêlât au juste pourquoi, il ne lui était pas agréable que sa femme tint en haleine deux cents personnes, aux yeux rivés sur elle des heures durant. Puis il lui en voulait de lui avoir dérobé jusque-là son talent, pour le lui révéler aujourd'hui en même temps qu'à cette foule étrangère. Il la jugeait en faute. Ses confrères venaient lui dire à l'oreille.
— Mon cher, elle est renversante, votre femme !
Il souriait de l'air entendu d'un homme qui a surveillé de près la besogne :
— Oh! voilà des mois, aussi, qu'elle potasse cette affaire!
S'il n'était pour rien dans ce succès, il lui déplaisait qu'on le sût.
Henriette terminait par un résumé qui fut concis, net jusqu'à la sécheresse, mais qui plut aux juges et que les professionnels apprécièrent. Le silence se fît. La nuit était venue. L'avocate s'assit, défaite, anéantie. La bonne mademoiselle Angély, hors d'elle-même, s'avança, lui broya les mains :
— Quel triomphe! quel triomphe!
Elle n'en pouvait dire davantage. Vélines, à son tour, se glissa jusque Henriette :
— Mais tu es malade! Tu es allée au delà de tes forces!... Tu as eu un grand succès, tu sais...
Seulement, ce n'est pas un métier de femme... Elle ne paraissait pas entendre; elle ne voyait que le tribunal, les trois juges penchés sous la même lampe, celle du président, et chuchotant sans fin. Elle balbutiait, hallucinée :
— Si Suzanne ne garde pas son fils, c'est une honte.
Des murmures s'élevaient dans l'auditoire. L'attente du jugement angoissait tout le monde. Chacun souhaitait que la petite avocate gagnât le procès. Une voix partit, on ne sait d'où, qui porta dans le silence :
— Ça serait une gifle pour le vieux!
La discussion des trois magistrats s'éternisait. Le bâtonnier, cueillant des épingles dans sa toque, attachait des pièces ensemble. Enfin il franchit d'un pas l'intervalle qui le séparait d'Henriette :
— Sacrebleu! ma petite madame, je ne voudrais pas tous les jours des adversaires de votre trempe.
Elle le considéra; son visage s'illumina. Cette phrase du vieux maître fut pour elle la première révélation de son succès.
— Vrai? vrai?... Je croyais que j'avais été piteuse!
— Nous autres, décréta Fabrezan redevenu grave, nous donnons notre talent, quand nous en avons un peu; mais les femmes, en plaidant, se donnent elles-mêmes. Leur passion fait leur force.
La salle, surexcitée, retombait à un mutisme fiévreux Bien des cœurs battaient. Les fenêtres découpaient de grands rectangles noirs dans la nuit. Le greffier, d'un côté du tribunal, le procureur de la République, de l'autre, avaient cessé d'écrire, captivés eux-mêmes, anxieux.
Dix minutes encore s'écoulèrent. Henriette soupira longuement, étirant ses bras lassés. Il était exactement cinq heures un quart lorsque la voix du président s'éleva :
— Oui les parties en leurs plaidoiries, etc. Les attendus furent brefs. La faute du pèro
était rappelée, ainsi que les garanties que donnait l'instruction de la mère pour la direction, au moins provisoire, des études de l'enfant. Toutes les inclusions, une à une. annonçaient le jugement :
— Le tribunal, confirmant sa première décision, attribue a madame Marty, épouse divorcée du sieur Alembert, la garde du mineur issu de leur mariage.
Et, lentement, les trois juges se levèrent, disparurent sans bruit dans la nuit. Un long : « Ah! ah! » sourd, étouffé, monta de l'auditoire. C'était le soupir d'un contentement général; deux cents personnes satisfaites après une attente exaspérée, acclamant d'une façon discrète la petite reine de l'audience, l'avocate mystérieuse. Et quand, coiffant sa toque, elle voulut quitter le prétoipe, traverser la salle, il y eut un tumulte extraordi-
naire, une bousculade on voulait la voir de tout près, si rose, si jolie, si tranquille dans son triomphe! Elle ne pouvait avancer que pas à pas; Fabrezan dut la précéder pour lui faire la voie libre. Elle arrivait à la porte, quand madame Marcadieu, qui s'était dissimulée dans l'auditoire se précipita pour l'embrasser. Puis, ce fut son père qui vint la féliciter, beaucoup plus ému qu'il ne le laissait paraître ; puis toutes ces dames du barreau.
L'ovation continuait autour d'Henriette : il lui fallut vingt-cinq minutes pour gagner le vestiaire et se dévêtir .
Quand elle se retrouva au bras de son mari, sur la place Dauphine devenue toute noire, elle s'appuya sur lui, très fort :
— Oh! chéri! que je suis fatiguée!
— C'est absurde de t'ètre mise dans un état pareil. Voilà trois jours que tu ne manges plus. . et avant une telle séance!... Vas-tu enfin voir un médecin?
Elle secoua la tête, et, riant glorieusement :
— Un médecin serait inutile, je connais mon mal; cher André, il est aujourd'hui sans remède, mais dans huit mois d'ici je serai guérie
Il eut un brusque sursaut de joie :
— Henriette! Henriette!... tu es enceinte ', . Comment! cela non plus, tu ne me l'avais pas dit!
Et elle s'expliqua
« Oh! elle était bien heureuse d'avoir un bébé; mais, avant tout, il fallait terminer cette affaire Marty. S'il l'avait vue souffrante, il l'aurait empêchée d'aller à l'audience aujourd'hui. Et, de fait, c'avait été un tour de force... »
Aussitôt il eut vers elle un élan d'indicible tendresse, sans arrière-pensée désormais, et là, dans la nuit, il l'enlaça, en murmurant avec l'ingénuité brutale de l'homme :
— Alors, tune plaideras plus!