CINQUIÈME PARTIE
— Non, monsieur, disait Narcisse avec sa naïve obséquiosité paysanne, madame n'est pas ici : je suis bien fâché pour monsieur qui s'est dérangé... Madame n'est plus ici depuis le jour de l'an... Monsieur Vélines est parti, le matin, pour Rouen, et, le soir, madame s'est rendue chez ses parents, rue de Grenelle, avec mademoiselle et la bonne d'enfant : histoire de ne pas être toute seule. . Monsieur Vélines ne doit rester qu'une semaine là-bas, mais madame n'a point parlé de son retour...
Sur le palier de pierre du vieil hôtel où courait, pareille à une haie de fer forgé, une rampe semée de fleurs à l'or terni, Fabrezan-Castagnac, venu pour voir Henriette, eut un mouvement de
recul; toujours un peu théâtral, il ouvrit grands ses bras, puis de sa voix forte :
— Madame Vélines ne vient même pas le soir à son cabinet, pour ses consultations?
— Non, monsieur, non : on prie les personnes d'aller voir madame chez monsieur Marcadieu, tout simplement.
Mais, derrière le valet de chambre, arrivait sa femme, la cuisinière, une fine mouche, qui avait flairé un intime de la maison et jugeait bon d'intervenir. Elle s'avançait avec une mine de circonstance, avec cet air endeuillé qu'ont les domestiques lorsque le malheur a fondu sur leurs maîtres, cette physionomie fermée, secrète, mystérieuse, qui en dit plus long que beaucoup de paroles sur les désastres cachés des familles.
— Si monsieur Fabrezan veut aller chez les parents de madame, il la trouvera. La secrétaire de madame travaille aussi là-bas, maintenant... Son cabinet est, autant dire, transféré.
Puis, baissant les yeux tristement :
— Monsieur comprend tout?...
Fabrezan était anéanti. Plusieurs fois il répéta :
— C'est bien, c'est bien, je vous remercie Et il ne s'en allait pas.
— C'est après-demain que monsieur Vélines revient? questionna-t-il.
La cuisinière soupira, fit un geste de résignation et dit :
— Hélas! oui, monsieur...
Et, comme elle connaissait de longue date le vieil ami de son maître, elle ajouta confidentiellement, les paupières baissées :
— Nous sommes bien éprouvés, monsieur Fabrezan.
L'ancien bâtonnier leva sa main gauche gantée d'une moufle de laine : il avait, en dépit de sa pétulance méridionale, des 'gestes professionnels, onctueux, presque ecclésiastiques :
— Allons, allons, courage !
Et il se hâta enfin de descendre pour donner à son chauffeur l'adresse des Marcadieu.
Rue de Grenelle, on l'introduisit dans une pièce, où il reconnut l'ancien bureau d'Henriette jeune fille. Les plus jolis meubles en avaient été transportés place Dauphine, mais il y retrouvait les petits bustes dont, avec les enthousiasmes de l'adolescence, elle aimait alors à s'entourer en travaillant : ses grands poètes, ses grands musiciens, ses grands peintres étaient tous là, et Fabrezan s'attendrissait au souvenir de l'enfant charmante et fervente que jadis il avait vue là, quand la porte s'ouvrit. Henriette parut, illisible, gardant aux lèvres son sourire habituel, un peu moins fraîche que de coutume peut-être, mais très pimpante dans une chemisette de soie blanche et une jupe de drap vert.
11 bondit au devant d'elle :
— Eh bien! allez-vous me dire ce qu'il y a?... J'ai une communication à vous faire, je monte
chez vous en sortant du Palais, et vos domestiques me laissent entendre, dans leur consternation, que vous avez quitté le domicile conjugal!.,, A-t-on idée de cela?
— C'est vrai, monsieur le bâtonnier, je suis revenue chez mes parents.
Henriette avait pris place à sa table et, un peu nerveuse, malgré son beau sourire paisible, jouait avec son coupe-papier qu'elle contemplait attentivement.
— Vélines a eu des torts envers vous? interrogea vivement Fabrezan.
— Surtout, j'ai voulu reconquérir ma liberté, répondit Henriette qu'une pudeur empêchait encore d'accuser son mari. Nous nous gênions... Des femmes comme moi ne devraient jamais se marier. Alors j'ai pris ma fille et me voilà indépendante, les coudées franches, ne relevant que de moi-même. Je suis tranquille : le tribunal me laissera mon enfant, que j'allaite.., il ne la confiera pas au père, n'est-ce pas? (elle s'égayait d'une gaîté factice) et je vivrai de ces deux affections : ma profession et mon bébé.
Fabrezan croisa lentement ses gros bras et, branlant la tête :
— Et bien! ma petite madame, vous avez fait de la jolie besogne!
— Comment! dit- elle, vous aussi, vous m'accusez? C'est à moi que vous adressez les reproches?...
— Des enfants qni s'adoraient!... marmottait le vieillard, comme pour lui seul.
— Parce que j'ai accompli un acte de bravoure et de dignité personnelle, on me jette la pierre, sans savoir...
— Un couple si beau!...
— J'ai donné un exemple, comme Suzanne Marty; d'autres femmes bénéficieront plus tard de notre attitude.
— Aboutir à cette catastrophe qu'est le divorce...
— D'ailleurs, chacun a le devoir de sauvegarder sa personnalité.
— .. Après que je vous ai vue guérir ce mari miraculeusement, par quelque chose d'héroïque, de surnaturel, qui était dans votre amour d'épouse!...
Il y eut un silence. La nuit tombait : Henriette sonna pour les lampes. Elle ne souriait plus. Ce crépuscule lui rappelait sa récente arrivée à la maison paternelle. C'était le soir du 1er janvier : le salon était rempli de visites officielles, mais elle avait pu voir son père cinq minutes, seul, dans son cabinet. Elle avait renvoyé la bonne d'enfant à l'office, tenait son bébé dans ses bras, et, déterminée, hardie, manifestant une allégresse mensongère, elle avait dit :
— Père, voulez-vous nous recevoir, ma fille et moi? Je reviens chez vous.
Le président Marcadieu croyait à une plaisan-
terie; mais elle avait en deux mots expliqué sa conduite : « Son mari ne l'aimait plus, jalousait ses succès, leur vie était un enfer... Elle suppliait ses parents de lui donner asile... » Et le président, sans répondre, accablé, s'était écroulé dans un fauteuil, ses deux belles mains longues cachant son visage. Jamais elle n'aurait pensé consterner à ce point ce pauvre père. Jamais, non plus, elle ne put faire comprendre à sa mère que c'était d'un mari parfaitement fidèle qu'elle s'était ainsi détachée.
— S'il n'aimait pas une autre femme, tu ne l'aurais pas quitté, répétait obstinément madame Marcadieu.
Vainement sa fille affirmait :
— Ah! comme il eut mieux valu que ce fut cela! On ne la croyait pas. Elle avait dû supporter
blâme sur blâme. Le président, sa mère, jusqu'à madame Martinal ne cessaient de la chapitrer; mais on l'exaspérait bien plus qu'on ne l'apaisait à lui dire :
— Puisqu'il ne t'a pas trompée!...
Ainsi elle devait lutter contre tous. Même en ce moment, elle sentait, chez Fabrezan, une désapprobation muette. Quand le valet de chambre eut allumé, on entendit un bruit sec ■ c'était, entre les doigts de la jeune femme, le coupe-papier qui se brisait net.
— Ecoutez, monsieur le bâtonnier, fît-elle bravement, je ne veux pas que vous méjugiez mal,
je veux être sincère avec vous... Du reste, à mon procès de divorce, je compte bien être défendue par vous, et autant vous avouer la vérité : André ne m'a pas trahie.
— Je sais, dit Fabrezan, impénétrable, les yeux clos, comme un confesseur recueilli.
— Il a toujours été parfait avec moi.
— Je sais...
— Nous aurions pu être suprêmement heureux, si un affreux sentiment ne s'était glissé dans son cœur.
Fabrezan l'arrêta d'un geste :
— Je savais tout cela bien avant vous, ma pauvre petite madame ! Je vous ai vue devenir tout d'un coup célèbre et remplir de votre nom, de votre charmant visage, les gazettes les plus illustrées. J'ai suivi l'expansion de votre talent, j'en ai même éprouvé les effets et la force, et j'ai observé parallèlement Vélines, qui était alors à la veille' de monter à l'une des premières places dans l'Ordre... Eh oui, cher confrère! Les dames méconnaissent parfois le génie de leur mari : Vélines avait du génie et l'on commençait à s'en apercevoir, et il serait aujourd'hui l'un des avocats les plus en vogue de Paris, s'il n'avait eu auprès de lui... comment dirai-je?... tenez, tout à l'heure, par un carreau de votre fenêtre, j'admirais au zénith une charmante petite étoile frileuse, une de ces étoiles de janvier qui s'allument tôt et qui tirent les yeux de tout Paris. Dès que
votre domestique eût déposé près de moi cette puissante « duplex » qui m'éblouit un peu, j'ai cessé de regarder la petite étoile : elle est devenue à peu près invisible. La lampe, avec son beau foyer lumineux, a nui à l'astre... Ainsi ai-je vu s'éteindre cet éclat qui rayonnait de votre mari. Je l'ai plaint : une femme peut se contenter très honorablement d'une modeste réputation; un homme exige plus.
Et il fît une courte pause, pour ajouter aussitôt, innocent effet oratoire :
— Votre mari a cruellement souffert, ma petite madame !
— Soit! reprit Henriette, mais il m'a fait souffrir, moi aussi... Vous ne pouvez pas comprendre, monsieur le bâtonnier : je l'aimais encore, et déjà il ne m'aimait plus. Il me haïssait. Si vous croyez que ce n'est pas cruel, cela!...
— Vélines ignore votre fuite?
— Oui. Nous nous étions séparés le matin, froidement, mais sans explication. Sa grand'mère l'avait appelé à Rouen : il s'était empressé de partir.
— Il doit revenir après-demain?
— Après-demain.
— Il trouvera la maison vide?
— C'est ce que j'ai voulu. Plutôt que de le menacer à l'avance, vainement, j'ai préféré attendre une circonstance favorable et le mettre en présence du fait accompli.
Henriette redoutait l'indignation de son vieil ami, mais il ne critiqua nullement ce procédé de vengeance. Us restèrent encore une fois silencieux; le bonhomme pinçait à pleins doigts ses joues molles. Tous deux, sans l'avouer, songeaient ensemble à ce retour du mari dans la maison déserte. Les nerfs d'Henriette, démesurément tendus, cédèrent enfin : un flot de larmes lui monta au bord des paupières, qu'elle refoula de son mieux. Elle eût été incapable d'en dire la cause. Elle s'en excusa, honteuse de cette faiblesse.
— Je suis lasse, lasse de tenir tète à tout le monde : c'est un phénomène physique bien naturel.... On dirait que vous vous entendez tous pour me pousser à bout!...
— Mais, cher confrère, dit Fabrezan, je ne vous ai point persécutée. Vous êtes parfaitement libre et je n'ai pas montré autre chose que du chagrin devant la destruction de votre foyer. Laissons, si vous voulez, ce grand deuil de famille, et parlons de ce qui m'amène.
Son regard pétillait de malice et de satisfaction quand il ajouta qu'il venait, en simple avocat, traiter avec elle d'une question délicate. Il se carrait dans le fauteuil, s'enveloppait de son ample redingote, et, tout en mêlant quelques fioritures à son langage, car l'indélébile cachet professionnel était marqué dans ses moindres discours, il observait la jeune femme, l'étudiait,
l'analysait, jouissait de travailler, à son gré, cette âme féminine en désarroi.
— Il faut que vous m'aidiez dans une bonne œuvre, ma petite confrère : vous me serez une auxiliaire indispensable dans la tache que j'entreprends.... Nous autres avocats, on peut bien nous blaguer pour notre désinvolture à l'égard do la vérité. Hélas ! notre métier n'est pas de la proclamer toujours témérairement. Mais, s'il entrain e à certaines défaillances, il possède aussi de magnifiques privilèges moraux. On vante le médecin pour le pouvoir qu'il exerce sur le malade. Sacrebleu ! nous en avons un autre, et diantrement plus efficace, sur le client. Et je suis sûr que vous, avec votre cœur et votre sensibilité, vous avez conçu cela bien mieux encore que moi-même.
— C'est pour cela que j'adore ma fonction, repartit Henriette. Lorsque, dans une journée, quatre ou cinq malheureuses sont venues déballer leur sac de misères, de fautes, de soupçons, me confiant tout, leur conscience, leur conduite, leur existence, j'ai le sentiment d'avoir atteint à un rôle supérieur : un rôle où l'on tient entre ses mains les ficelles qui feront mouvoir ces pauvres marionnettes. Véritablement l'avocat règne sur elles.
— Vous avez bien dit. reprit Fabrezan, nous tenons les ficelles mystérieuses et notre très relative sagesse a de grosses responsabilités. Nous
sommes alors capables de beaucoup de bien ou de mal. Tâchons, ma petite madame, de faire tous deux, sûrement, délibérément, beaucoup de bien aujourd'hui... Voulez-vous?
— Certes oui, monsieur le bâtonnier!
— Même s'il vous en coûte un peu de gloire, un peu de réputation, une belle occasion de briller?
Elle le regardait, légèrement anxieuse,
— Ah! continua-il, se plaisant à l'intriguer, c'est que le bien nous revient cher quelquefois!... Aussi le pratiquons-nous rarement... Un médecin a tout bénéfice à guérir son malade en le soignant: un avocat se ruinerait à répandre la paix dans sa clientèle... Tenez, quelqu'un l'a bien compris, c'est Lamblin, sur le compte duquel hier, salle des Pas-Perdus, courait une histoire fort amusante. Lamblin recevait, il y a quelque temps, une lettre de madame Leroy-Mathalin. la plaideuse que nous connaissons tous. Elle était en litige avec un fournisseur encore anonyme et consultait le cher maître sur ce point : peut-on refuser livraison d'une marchandise dont le prix a été soldé? « Gagnerai-je mon procès? » interrogeait-elle en terminant. Lamblin, pour qui toute cause est juste, dès qu'il espère la défendre, examina longuement le cas et s'empressa de répondre à sa future cliente par l'affirmative, sans oublier de citer un peu de jurisprudence à l'appui... A quelques jours de là, on introdui-
sait dans le cabinet de Lamblin un gentleman qui se nomma. C'était Zuyn, le grand marchand de fourrures. Ayant vendu à une dame une pelisse de zibeline, que celle-ci, changeante de goûts, ne trouvait plus à son gré et prétendait lui rendre, il désirait savoir s'il pouvait plaider avec chance de succès. « La dame a payé? » demande Lamblin « Elle a payé », dit Zuyn. « Comment! elle a payé, et elle refuse de prendre livraison du manteau? Mais, cher monsieur, envoyez-lui du papier timbré!... » Et même, écrivant au fourreur le lendemain, Lamblin rehaussa la consultation de quelques textes... Un beau matin, qui fut étonné? ce fut notre ami, en décachetant coup sur coup deux lettres : madame Leroy-Mathalin le chargeait de ses intérêts contre Zuyn, et Zuyn lui confiait sa défense contre madame Leroy- Mathalin... Voilà Lamblin dans un joli embarras, bien marri d'en être acculé à une conciliation, là où il avait flairé deux excellentes affaires. Il la négocie en ce moment, à ce qu'on raconte.
Et Fabrezan riait, se frottait les mains, ramenait sur ses jambes les pans de sa redingote, pendant qu'Henriette se récriait :
— Oh ! ce Lamblin ! ce Lamblin ! . . . Fabrezan, qui l'examinait à la dérobée et qui la
voyait mûre pour subir sa pression, continua :
— Revenons au motif de ma visite, ma chère petite confrère. Seriez-vous disposée à ne point prononcer devant la première chambre, en faveur
L I . S I) à MES D U PAL A I S ai 9
de madame Marty, la plaidoirie que vous avez certainement un peu préparée déjà.
— Comment! monsieur le bâtonnier?...
Fabrezan devint grave soudain :
— Décidément, il ne faut pas que ce procès ait lieu. Parbleu! je sais trop bien que je le gagnerais : j'ai trop d'expérience pour penser qu'un tribunal remette à une mère l'enfant qui, confié au père, s'est échappé de chez lui pour la rejoindre. Ce serait la justification de toutes les escapades de galopins. Mais le sort de cette femme est lamentable, et, surtout, que dironsnous de celui du malheureux gamin! Il n'a été ni adultère, ni orgueilleux, lui... Voilà trois êtres dont l'un est innocent, l'autre abusé par des doctrines outrancières; le troisième, si peu coupable au sens profond, terrible, du mot... Tous les trois se martyrisent, se tuent. La faute la plus grave, savez-vous qui l'a commise? c'est madame Marty en divorçant. Oui, oui, je dis bien : en divorçant. Combien cette femme eut été plus grande dans le pardon!.,. De l'intransigeance dans le mariage? allons donc! quelle erreur! L'homme a sa fougue, son tempérament inquiet, sa sensualité impérieuse ; la femme a son humeur, une certaine inconstance mentale qui la fait aimer avec des fluctuations; elle est inégale, soumise à ses nerfs, quelquefois incapable de comprendre le mari. Mais que diable! malgré tout, on s'arrange : on ferme les yeux, on se
fait de mutuelles concessions, et l'épouse, indulgente à une trahison passagère, peut encore demeurer en reste envers celui qui s'accommode patiemment de son caractère, qui ne cesse de la considérer comme sa vraie compagne, la reine du foyer... Et même, admettons que la générosité soit toute du côté de cette épouse, qui la blâmera si elle sait ainsi reconstituer le bonheur de sa maison? Madame Martv ne l'a pas su. Elle a été l'ouvrière de cette ruine... Chère enfant, faites ce que je vous demande. Alembert est vaincu. J'ai la conviction qu'il a toujours continué de chérir cette belle Suzanne Marty; il a mené, depuis son divorce, une vie de dignité, de deuil, irréprochable. Voyez votre cliente, sondez son cœur : il ne se peut pas qu'un sentiment de compassion ne s'y allume devant le chagrin de celui à qui elle a si longtemps appartenu. Je vous le jure, ce sontdeux nobles êtres, deux êtres d'élite, ils se font pitié l'un à l'autre, et, de plus, une même tendresse douloureuse les dévore : elle et lui aiment également ce pauvre enfant né d'eux. Combien la conciliation serait facile! Des forces toutes puissantes les tirent l'un vers l'autre, la plus faible impulsion suffirait pour jeter cette femme dans les bras de son mari... Hein? qu'en dites-vous, petite madame? est-ce que le geste ne vous tente pas?
L'avocate avait pâli et ne répondait aucunement. Les objections lui venaient en foule, mais elle n'osait pas les formuler, sentant bien que la
principale était sa répugnance devant ce désastre : la faillite de sa plaidoirie. . Quoi! le plus retentissant de ses procès, le plus mondain, le plus poignant, celui qui devait consacrer définitivement sa réputation et inaugurer son existence de femme 1 i bé rée , elle y renonce rai t bénévolement ?. . . Et dans cette douce et sensible Henriette qui, s'émouvait à toutes les souffrances, l'intérêt personnel gronda une minute si furieusement qu'elle ne pouvait plus lire en elle-même. Elle eut une vision de l'audience : tout passa devant elle, — la planchette cirée de la barre, le tapis bleu du prétoire, les trois juges, et, derrière eux, les boiseries du fond ressemblant à un long confessionnal déplié et plaqué contre la muraille, elle perçut autour d'elle la chaleur du public, cette atmosphère de foule attentive qui excite singulièrement les orateurs, et les lambeaux de phrase déjà inventés lui venaient aux lèvres. Ah! comme elle aurait eu du talent, ce jour-là !
Fabrezan-Castagnac, en brave homme pour qui l'âme humaine n'a plus de secret, laissa se dissiper cet orage intérieur comme sans y prendre garde. Il poursuivit même :
— Nous avons, nous, tous les atouts dans notre jeu. Ainsi les rendez-vous en voiture, nous ne les ignorons pas, nous en avons été plusieurs fois le témoin.
— Quels rendez-vous? questionna la jeune femme.
Et, s'étonnant qu'elle ignorât ces imprudences risquées par la mère, il lui conta l'histoire des petites visites matinales dans le coupé, sur le boulevard Haussmann.
— Suzanne a fait cela! s'écria l'avocate.
— Elle l'a fait quotidiennement. N'y avait-il pas là de quoi nous exaspérer? Eh bien! nous nous sommes laissé toucher, nous avons dédaigné de faire un éclat; bien plus, nous avons feint de ne rien savoir, tant ces précaires entrevues nous semblaient émouvantes dans leur mélancolie. Quand la raison et le bon sens nous ont commandé d'y mettre fin, n'avons-nous pas recouru à la demi-pension, comme au stratagème qui devait blesser le moins ces deux cœurs?... Et vous estimerez, après cela, que nous n'avons plus nulle affection pour notre femme? Si! si! nous sommes prêt à lui ouvrir nos bras, nous la désirons inconsciemment nous l'attendons, à cette place où nous avons toujours refusé d'introduire aucune autre femme. Elle est demeurée véritablement, mystiquement, notre épouse, et nous pourrons nous refaire avec elle un avenir plein de félicité, pour peu que vous nous aidiez.
Henriette s'était lentement ressaisie. Elle répliqua .*
— C'est bien. Je verrai Suzanne, j'essayerai d'obtenir qu'elle renonce à l'action judiciaire
— Brusquons, brusquons! ordonna Fabrezan. Je vous conjure d'agir dès ce soir, ma petite
madame. Mon auto va, si vous le voulez bien, vous transporter illico à Passy : vous persuaderez madame Marty de ramener elle-même, avec simplicité, avec loyauté, son fils à l'ingénieur, pour qu'enfin ces parents se concertent sur les intérêts véritables et l'éducation de leur enfant... Tâchez, s'il vous plait, que ce soit demain vers cinq heures. D'ailleurs vous me fixerez dès aujourd'hui par un « petit bleu »... Je serai à l'heure dite boulevard de la Madeleine. Vous accompagnerez votre amie, cela va sans dire, de façon que ce colloque ait l'apparence d'une discussion d'avocats, et que la réconciliation, si nous avons le bonheur de la provoquer, demeure imprévue et toute spontanée... Cela va-t-il?
Henriette sourit :
— Cela me semble supérieurement machiné, monsieur le bâtonnier.
— « Machiné »? oui, oui... Voilà que je fais du théâtre, de la fantaisie, à présent!...
Puis, ingénument, le bonhomme qui incarnait si parfaitement l'Ordre, avec sa grandeur et ses petitesses, son intransigence et ses compromis, ajouta :
— Et pourtant, je suis débordé! Je plaide lundi pour cette petite canaille de madame Mauvert, et je n'ai pas encore jeté les yeux sur le dossier !
Quand l'automobile de Fabrezan la déposa rue des Belles-Feuilles, devant la maison de la divorcée, Henriette n'avait pas d'autre idée que celle de sa grande mission. Elle connut vraiment alors la gloire toute spirituelle de sa profession, même dans le renoncement, l'effacement qu'elle venait de consentir. La lune blanchissait un joli jardin bordé de massifs verts, au fond duquel se reculait le rez-de-chaussée de madame Marty. L'avocate aperçut le salon éclairé, derrière ses rideaux aux transparences roses. Suzanne lisait près de la lampe quand elle entra, et ne fut pas étonnée de cette visite. Toutes deux s'assirent auprès de la cheminée qui demeurait dans la pénombre. Le feu seul dardait ses reflets rouges sur le drap de leurs robes. Madame Marty se décida la première :
— Eh bien! ma pauvre chérie, vous aussi, vous en êtes venue là?
Car chez leurs amis communs, on commentait déjà, confidentiellement, la séparation des- Vélines.
— Ah! vous savez?...
— Je sais depuis une heure.. A-t-il fallu que vous souffriez, ma petite Henriette si douce, si soumise, pour prendre ce parti!... Oh! que j'ai pleuré en apprenant cela!... Moi qui vous croyais.
si heureuse !... Jamais, jamais, je n'aurais soupçonné maître Vélines de vous faire de la peine. Comment ! lui non plus ne diffère pas des autres?
— Si... J'aurais préféré qu'il me trompât, mais qu'il m'aimât encore... Il ne m'a pas trompée, mais il ne m'aimait plus; il n'aimait que le succès. C'était une àme sèche, un ambitieux, rien que cela; l'ambition le brûlait, le dévorait ; il me haïssait parce que j'avais du talent... Vivre aux côtés de cet homme était indigne de moi : j'ai repris ma liberté.
Madame Marty ne put retenir la phrase obsédante :
— Pourtant, puisqu'il ne vous a pas trompée... Alors Henriette, la regardant fixement, se mit à
lui dire d'une voix bizarre l'évangile de l'indulgence :
— Vous ne savez pas ce que c'est, vous, d'être offensée : une femme n'est pas offensée pour avoir été trahie, pour n'être plus aimée. Votre mari ne vous a pas offensée, il vous chérit encore . Si André même avait donné passagèrement son cœur à une autre, et qu'il me fut revenu désolé de son péché, attendri par le remords, comprenant mieux l'union absolue pour y avoir manqué, aspirant à cette grâce conjugale qui entretient la vie intérieure, si suave, des époux, oh! Suzanne, comme j'aurais pardonné!... Oui, j'imaginais parfois cette faute et la joie de ce premier baiser que la femme accorde ensuite. Quel
élément nouveau entre alors dans l'amour avec cette absolution! Quelle réjouissance intime! Quelle convalescence d'ame pour le coupable qu'il faut conduire, comme un malade à peine guéri, sur la route déjà parcourue de la confiance et de la tendresse! Quelle puissance nous survient! Quel pacte mystérieux nous attache !e pauvre pécheur! S'il pleure, comme on l'aime pour ses larmes ! S'il sourit, comme on s'applaudit du bonheur qu'on lui a donné!... Et l'on tire un grand rideau noir sur le passé qu'on ne veut plus connaître, et c'est ce rideau qui protégera votre vie.
Elle parlait très bas, mais avec feu, et comme pour elle-même.
La divorcée n'objectait rien. Sa longue nuque se ployait vers le feu, Henriette vit ainsi que ses cheveux étaient poudrés : Suzanne avait tant de mèches grises maintenant qu'elle en dissimulait la couleur ambiguë sous un frimas blanc. Ses beaux yeux fiers, fatigués, n'exprimaient plus qu'une immense tendresse mélancolique. Elle n'avait pas trente-cinq ans!
— Suzanne, commença enfin Henriette, il me faut vous dire toute la vérité au sujet de notre procès. Je ne me fais pas d'illusions - vous serez condamnée à rendre Marcel.
La triste mère se redressa, effrayée. L'avocate reprit, avec une autorité soudaine qui la métamorphosa :
— Votre cause est mauvaise, ma pauvre amie! Je l'ai étudiée à fond; j'ai compulsé des ma
de jugements et d'arrêts touchant des gardes d'enfants. Toute cette jurisprudence m'a convaincue de ceci : la fugue de Marcel incitera le tribunal à une décision plus sévère encore pour vous que ne l'était l'arrêt de la cour... Monsieur Vélines s'était emballé un peu trop vite sur ce fait nouveau, et il nous avait emballées toutes les deux. A y réfléchir froidement, j'ai bien compris que des juges ne pouvaient prendre en considération un coup de tète de petit garçon, dont vous paraîtrez toujours l'instigatrice... Car vous ne m'avez pas tout dit. Il paraît que vous revoyiez votre lils clandestinement, tous les malins, dans votre coupé, sur le boulevard Ilaussmann : monsieur Alembert s'en est aperçu... Il a toléré quelque temps vos entrevues, puis, à la fin, sourdement irrité, il a songé au régime de la demi-pension qui l'aiderait à tenir strictement le petit dans l'obédience. On vous accusera toujours d'avoir, au cours de ces entretiens, travaillé l'esprit de l'enfant et provoqué sa fuite... Vous avez été imprudente.
Des larmes montèrent aux yeux de madame Marty.
— C'est Marcel qui avait eu cette idée, balbutia-t-elle; il m'avait écrit, un jour : « Sois demain au coin de la rue Caumartin et du bouleyard; on se parlera cinq minutes ». J'ai eu la
faiblesse de céder. Ensuite, nous avons recommencé quotidiennement. Lui trouvait cela romanesque, périlleux, enchanteur.
— Oui.., réfléchit tout haut l'avocate, dont la pensée vigoureuse élargissait la question, le pauvre enfant s'élève comme il peut, dans des conditions déplorables, presque malsaines pour sa formation morale... Ecoutez, chère amie, suivez mon conseil, renonçons à retourner devant le tribunal.
Par un effort où se révélait toute sa lassitude, la divorcée se redressa :
— Je ferai ce que vous me direz; je n'ai plus de volonté, plus d'énergie, je suis à bout...
— Monsieur Alembert est prêt, paraît-il, aux plus larges concessions en votre faveur. Peutêtre y aurait-il lieu de prendre des arrangements concernant votre fils, et ne vaudrait-il pas mieux, alors, les déterminer à l'amiable, que de traîner encore votre misère devant des juges? Allez, votre mari conçoit trop bien ce que vous endurez. Au fond, votre peine lui fait mal, car il n'a jamais cessé de vous porter une affection qu'il ne cache pas. Depuis plus de trois ans vous vivez séparés : le temps a usé l'acuité de certains sentiments; vous pourriez désormais vous revoir sans émotions violentes, comme des parents lo}raux qui s'oublient pour leur enfant. Fabrezan m'a confié ce que son client désire. Ce serait que nous lui ramenions Marcel nous-
mêmes, vous et moi, et que vous lui procuriez ainsi l'entrevue souhaitée. Après ce qui s'est passé entre vous, votre démarche signifierait une cordialité, une estime que vous ne pouvez refuser à monsieur Alembert. Elle indiquerait le ton de votre entente mutuelle, qui sera celle de deux honnêtes gens, nullement ennemis. Est-il votre ennemi, Suzanne, le père de votre enfant?
— Je crois qu'il ne m'est plus rien, dit Suzanne en rougissant un peu.
— Alors vous m'accompagneriez volontiers demain chez lui? Son avocat pourrait se trouver là, et nous tacherions que la vie vous soit désormais moins cruelle, à l'un comme à l'autre.
— Mais objecta madame Marty n'aurai-je pas l'air de capituler? Il me semble que je m'abaisserai devant monsieur Alembert...
— La présence de vos deux conseils, chère amie, otera tout caractère intime à votre conciliabule. Quant cà votre fierté, souvenez- vous qu'elle n'est pas en jeu, mais seulement l'avenir et l'intérêt de Marcel. D'ailleurs, le divorce ayant été prononcé à votre profit, vous tenez le beau rôle, et la délicatesse veut que cette démarche, ce soit vous qui la fassiez.
Elles restèrent, un moment, silencieuses. Sur la cheminée, un buste de Marcel, à quatre ans, en cheveux longs, mettait comme une lumière dans la demi-obscurité de la pièce. Sur le piano recouvert d'une soie sombre, une jardinière de
bronze enserrait un buisson de houx luisant et métallique. Une tapisserie flamande, verte et indigo, enténébrait encore le fond du salon, où la rareté des sièges disait la solitude presque absolue de la jeune femme qui régnait ici. Seulement, sur un guéridon, geste d'une piété involontaire envers l'intégrité du mariage, envers sa continuité mystérieuse, geste presque nécessaire de la constance chez une telle créature, la divorcée avait placé une photographie de l'ingénieur.
— Eh bien? demanda Henriette.
Madame Marty répondit résolument :
— J irai.
— Mon cher, disait Fabrezan en prenant le bras d'Alembert, faites-moi donc admirer votre nouvelle emplette : elle m'a intrigué dès mon entrée dans votre salon; ça doit être un bibelot d'une sacrée valeur!
Le brave homme, apitoyé par la nervosité de son client, cherchait à lui occuper l'esprit par tous les artifices possibles : il l'entraîna vers une gravure au trait si léger qu'elle ne faisait sur la muraille qu'une tache pâle. Alembert expliqua :
— J'ai déniché ça rue Bonaparte, pour cinquante-huit sous; ce n'est pas signé, mais c'est anglais, vraisemblablement... On dirait un dessin
féminin, tant c'est mou et gracieux, n'est-ce pas? Fabrezan se planta sur le nez un fort binocle
de myope et vint heurter le verre de la gravure pour la mieux voir, tout en pliant l'échiné. Sa
redingote se tendait sur ses larges reins et retombait en plis amples. Il aperçut alors le profil d'un beau corps de femme, mince, grand et harmonieux, habillé d'un fichu, d'une robe traînante à taille haute. Les bras tenaient par les deux brides un chapeau de paille qui flottait au niveau du genou. La tête nue, altière et pure, rappelait la beauté de madame Marty. Fabrezan allait constater tout haut cette ressemblance, mais il se mordit les lèvres à temps.
— C'est joli, conclut-il, très distingué... très distingué...
— Il y a beaucoup de choses dans cette femme! murmura l'ingénieur.
Cinq heures sonnèrent. Alembert ne put s'empêcher de dire tout haut :
— Voilà cinq heures...
Fabrezan déclara :
— Ça vaudrait aussi bien quinze ou vingt louis.
— Paris vous offre de ces occasions.
Et la conversation languissait ainsi, sans intérêt, sans lien : simple dérivatif à l'idée fixe. L avocat revint s'asseoir. Alembert jeta un coup d'œil circulaire autour de la pièce, Il l'avait ornée de fleurs comme il faisait naguère, les jeudis de Marcel, mais aujourd'hui les fleurs étaient d'une
essence plus rare, plus capiteuse, décelant une sélection plus attentive. Il lui avait paru que c'était là une courtoisie discrète envers la visiteuse attendue, avec laquelle il ne lui serait permis d'échanger que des propos d'affaires
Enfin la porte s'ouvrit et trois personnages guindés, gênés comme les acteurs d'un drame difficile, s'avancèrent. Il y avait d'abord le pauvre gamin, dont la petite mine ravagée faisait pitié et que poussait doucement par l'épaule madame Marty tout en noir, des pieds à la tête, le visage étrange, si jeune sous le blanc léger de sa chevelure; puis l'avocate, qui s'écartait un peu, moins à Taise pour se taire, dans ce salon, que pour parler, à la barre, devant cinq cents personnes.
Alembert salua Henriette, puis vint à sa femme, qui lui tendait la main. Et il dit d'une voix étranglée.
— Bonjour, Suzanne.
Elle, toute défaite, fut incapable de desserrer les lèvres. Il n'abandonna pas sa main et la conduisit ainsi à un siège proche du sien. Il la contemplait toujours, stupéfait devant ces cheveux blancs et cette grâce douloureuse qu'elle avait acquise en souffrant. Ils ne se disaient rien. Fabrezan, au contraire, déployait toute sa faconde méridionale; il emplissait la pièce de sa voix de théâtre; debout près d'Henriette, il avait accaparé l'enfant et s'écriait :
— El il n'a pas encore quatorze ans, ce petit Marcel?... On mettrait ça en rhétorique, sur sa taille! Que voudrez-vous être un jour, dites, mon ami, un pauvre avocat comme moi, ou un savant ingénieur comme votre papa?. . C'est qu'il vous ressemble singulièrement, Alembert. Mais, sacrebleu! faites-lui faire de la gymnastique pour m'élargir ces épaules-là.
— Nous avons un peu chaud, disait Henriette en ouvrant sa fourrure : Suzanne a eu le caprice de venir à pied, tant il faisait beau...
Et Suzanne réussissait enfin à prononcer tout bas :
— J'espère que vous me croirez : je ne suis pour rien dans l'acte de Marcel; c'est de son chef qu'il a quitté le lycée pour me rejoindre. J'ai ou un instant d'affolement, je l'ai gardé. Aujourd'hui je vous le ramène... Cet enfant nous aime également, je vous le jure : mais il me savait souffrante, très peinée par son éloignement; il a pensé devoir, en dépit de tout tribunal, se rapprocher de moi. Ne lui en tenez pas rigueur, n'est-ce pas?
L'ingénieur eut un sourire de tristesse :
— Suzanne, vous oubliez que c'est mon fils, à moi aussi... Lui tenir rigueur!... Sachez bien, au contraire, que je ne veux me souvenir de rien. Non. rien ne s'est passé; Marcel ne m'a pas quitté, je n'ai même pas la moindre chose à pardonner... Etes-vous satisfaite?
— Oui, et je vous remercie. Mais ce n'est pas tout... Je reconnais que depuis la rentrée je m'étais rendue coupable de légères incorrections... Il vaut mieux, n'esl-ce pas? que nous parlions avec une entière liberté, une entière franchise... J'ai revu Marcel journellement, quelques minutes, dehors. J'ai eu tort, je le confesse... même, je m'excuse... et je m'engage à respecter rigoureusement l'arrêt de la cour, désormais...
Elle avait reconquis son énergie tranquille. Ses beaux yeux gris s'ouvraient tout grands, avec une limpidité froide, sur celui dont pendant douze années elle avait été la femme. Mais lui, en retrouvant, après tant de mois, et sous un aspect nouveau de mélancolie, de passivité douce, cette compagne chérie qui avait eu la prime jeunesse de son cœur, sentait un bouleversement s'opérer en lui. C'était comme le retour d'un long voyage au cours duquel il n'aurait cessé d'aspirer à Suzanne. C'était aussi comme la fin miraculeuse d'un veuvage affreux : l'épouse pleurée lui était rendue. Toute rancune s'évanouissait. La délicatesse de cette joue toute proche éveillait en lui l'idée du baiser. Tenir sa main, tout à l'heure, lui avait paru délicieux; et quand il considérait le grisonnement de cette chevelure dont il avait tant aimé naguère le poids, la fraîcheur, l'éclat soyeux, le parfum, et qu'il devinait quelle longue, indicible souffrance avait pu modifier ainsi, physiologiquement, cette belle et saine créature, une
infinie pitié le gagnait : ses bras se soulevaient deux-mêmes pour fétreindre, il aurait voulu être seul avec elle et sangloter, la tête enfouie dans sa robe.
Il ne répondait pas. Suzanne poursuivit :
— Madame Vélines, mon avocat, a bien voulu m'accompagner aujourd'hui... Nous venons vous présenter une requête.
Henriette, qui était restée silencieuse, se rapprocha de sa cliente; de son côté, Fabrezan reprit sa place auprès d' Alembert, pendant que Marcel, loin de là, se tenait debout contre une fenêtre, l'air farouche, tout frémissant de la honte d'être ainsi disputé comme un butin, lui qui se sentait déjà, dans sa précocité, l'âme d'un homme.
Fabrezan, jouant la sévérité, déclara:
— L'arrêt de la cour a été formel : la garde de l'enfant confiée à monsieur Alembert. avec faculté pour madame Alembert de le recevoir tous les jeudis, ou de le voir une fois par semaine dans l'établissement où il pourrait être interné. Mon honorable adversaire, madame Vélines, a-t-elle à objecter quelque chose?
— Monsieur le bâtonnier, dit Henriette, ma cliente est dans un état de santé qui donnait, il y a quelques semaines encore, de graves inquiétudes. Le chagrin qu'elle a eu d'être séparée de son fils, les émotions de ces procès successifs l'ont brisée. Elle a droit à des égards particuliers. Ces
parents, qui voient leur enfant pâtir si cruellement, ne pourraient-ils, à l'amiable, s'entendre pour atténuer la rigueur de la situation?
— Ma requête est celle-ci, reprit madame Marty, je demande simplement pour Marcel le régime de l'externat.
Henriette et Fabrezan regardèrent Alembert. Il était devenu livide et continuait à ne pas répondre. Peut-être cette prière, dans la bouche de l'orgueilleuse épouse dont il avait si durement éprouvé l'inflexibilité, l'ébranla-t-elle plus que tout. Sa main nerveuse glissa sur son front, releva la touffe de cheveux qu'il portait sur la tempe. Lui aussi avait changé : le stigmate des douleurs morales, la patte d'oie insidieuse, bridait ses yeux trop jolis autrefois, ennoblissait ce visage d'intellectuel en lui prêtant un surcroit d'âge factice, et sa figure était marquée par toutes les fatigues de la vie. A cette heure, le souvenir lui revenait de ces luttes, de cet acharnement qu'il avait mis à ravir l'enfant de cette pauvre femme. L'avait-il assez abreuvée de chagrin après l'avoir trahie!... Et il se revit dans la chambre de l'actrice, parmi les corbeilles d'orchidées où elle trempait son petit nez d'animal voluptueux. Alors, il voila de ses mains ses paupières closes.
— Vous refusez? demanda Suzanne.
— Mon cher., commença Fabrezan.
Mais Alembert, se redressant, appela :
— Marcel!
Le petit garçon vint lentement, rigide, impénétrable. Ses lèvres Féminines, leur tendresse, faisaient contraste avec la virilité du regard. Il était à la fois méfiant, craintif et intrépide
— Que veux-tu. papa?
— Tu désirerais rentrer ce soir à Passy, n'estce pas, au lieu de rester ici?
Le malheureux gamin hésita une minute. Ce qu'il allait répondre le déchirait d'avance. Henriette vit là un jeu cruel du père.
— Je n'ai pas le droit de dire ce que je préfère, avoua enfin Marcel; d'ailleurs, je l'ignore moimême. . Je t'aime autant que maman, mais, si j'étais libre, je sais pourtant que c'est avec maman que j'irais.
— Eh bien! fit Alembert simplement, tu t'en retourneras avec ta mère, mon enfant.
Un éclair brilla dans les yeux de Suzanne, et, tout aussitôt ses prunelles, divinement adoucies, se fixèrent sur son mari :
— Comment!... vous renoncez à vos droits?... vous me l'abandonnez? et définitivement?
— Je vous ai fait assez de mal comme cela, Suzanne : je vous promets de souffrir seul... désormais.
Il entendit à peine le merci qu'elle balbutia ; mais il sentit la pression de ses doigts gantés, qu'il garda dans les siens avec ravissement. Un sanglot étouffé retentit; puis Marcel s'en fut derrière le rideau de la fenêtre cacher ses larmes.
Alembert serrait plus fort la main de madame Marty.
Henriette échangea un signe discret avec le bâtonnier : tous deux se levèrent etprirent congé, L'avocate, sans autre phrase, constata que leur tache était terminée. Fabrezan, sans rien dire, contemplait avec émotion ce beau couple invisiblement désuni, et il secouait sa grosse tète tandis que ses yeux se mouillaient.
Et Alembert, qui ne lâchait pas les doigts tremblants de Suzanne, et que la puissance des souvenirs reprenait impérieusement, à toucher un peu de ce corps délicat qui avait été sien si longtemps, saisit les poignets, puis les coudes, et il s'exaltait, il suppliait, il commandait :
— Reste! reste!
Les deux avocats disparurent. Quelque chose mourait dans ce salon : l'orgueil d'une femme.
On entendait toujours l'enfant en pleurs derrière le rideau. Suzanne, à bout de forces, posa son front lassé sur l'épaule d'Alembert.
Cependant madame Martinal. était surmenée. S'il lui était commode naguère d'avoir une patronne place Dauphine, courir maintenant rue de Grenelle, chaque après-midi, compliquait fâcheusement sa vie, d'autant que son dernier ilis faisait une grippe qui l'inquiétait. Et, comme madame Vélines, la cervelle à l'envers bien qu'elle affectât un grand calme, n'était plus capable d'établir un dossier, la veuve rentrait, le soir, avec cinq ou six affaires dans sa serviette, dont elle étalait jusqu'à minuit les pièces sur l'édredon du petit malade Elle plaida une fois à la place d'Henriette, et voici qu'au Palais Louise Pernette s'avisait encore de la retarder, en l'entretenant du ménage Vélines, dont le cas passionnait étrangement cette discrète et charmante fille.
— Vous qui êtes entrée dans leur intimité, lui disait-elle, vous devez bien savoir la cause deleur
désaccord.
— Je vous jure que j'ignore tout.
— Il n'y a pas de mal à en parler, puisque la rupture est publique. Ne s'aimaient-ils plus?
— C'est une chose qu'eux-mêmes ignorent peut-être, répondait la spirituelle femme, énigma tique.
Louise, depuis quelques mois, devenait tout autre, prenait de l'aplomb, avait un air nouveau pour promener par les couloirs sa serviette légèrement gonflée. Maurice Servais, demeuré secrétaire de Fabrezan, et qui avait aujourd'hui passablement à faire, n'était pas néanmoins si occupé qu'il n'eût, parfois, le loisir de s'arrêter dans la gothique et mystérieuse galerie Saint- Louis : on l'y revoyait avec son amie. C'est à cette époque, d'ailleurs, qu'il fit acquitter aux assises, où sa fougue le servit plutôt qu'elle n'amoindrit son talent, l'infirmière empoisonneuse. Marie Jemps. Dès lors il put être, à son aise, nerveux et trépidant : il était sacré l'émule de Ternisien, et il commença de connaître cet honneur particulièrement grisant qui réside, pour un avocat, dans la faveur des grands criminels. Il éleva ses prix, se mit sur le pied de gagner dix mille francs par an, et, du fait qu'il pouvait dorénavant épouser Louise quand elle le voudrait bien, s'aperçut qu'il l'aimait furieusement
La date de leur mariage revenait en discussion. Mais Louise, par dignité, prétendait apporter au ménage sa quote-part de gain et s'obstinait à prolonger encore les fiançailles jusqu'au jour où elle aurait, elle aussi, décroché son petit succès. Les Vélines, Henriette surtout, l'hypnotisaient. Pour le moment, si d'aventure, en plaidant, elle levait, d'un geste joli et gracieux, la main gauche à la barre, on voyait au mince annulaire étinceler les feux d'un rubis et d'un diamant. C'était la bague au doigt que, soit fierté, soit modestie, elle ajournait le don de sa personne, auquel un appoint pécuniaire lui semblait indispensable. Or le coup de théâtre de la place Dauphine avait éclaté, qui la troublait singulièrement. Comment! cet hymen d'avocats, idéal du sien, faisait si tôt banqueroute! Elle s'agriffait à madame Martinal pour obtenir quelques détails. Et elle souriait en disant :
— Je vous assure. Servais et moi nous avons besoin de savoir...
Mais la secrétaire d'Henriette coupait court aux questions.
Au fond, la divulgation de ce drame conjugal dont tout le Palais s'entretenait, alors que le mari ne le connaissait pas encore, lui était trop pénible pour qu'elle y concourût par quelque indiscrétion. Elle aurait voulu étouffer tous les bavardages, ne pouvait croire d'ailleurs que cette brisure fut définitive. Elle n'épargnait point ses ■semonces à Henriette et ne cessait de la travailler
en vue d'une réconciliation. Mille projets lui venaient en tète. La pensée que Vélines rentrerait pour trouver sa maison désertée, la hantait, lui était intolérable. Mais rien ne semblait devoir faire revenir Henriette sur sa décision.
Elle arriva, ce soir-là, rue de Grenelle, juste comme celle-ci, au retour de chez Alembert, descendait de voiture aidée de Fabrezan; et elle s'étonna de la voir très pâle. Elle se dit :
« Fabrezan l'aura chapitrée vertement. »
Ce qui était parfaitement inexact, car, de tout le trajet, depuis le boulevard de la Madeleine jusqu'à la maison des Marcadieu, le vieillard n'avait pas échangé trois paroles avec la jeune femme. Il salua les deux avocates, et repartit. Henriette pria madame Martinal de l'attendre dans son cabinet, alléguant que c'était l'heure de la tétée de sa iille : en effet, elle s'en fut ôter son chapeau dans sa chambre, où dormait le bébé, et demanda qu'on la laissât seule.
Elle était si agitée qu'elle ne prêta nulle attention aux cris de joie poussés par l'enfant; elle ouvrit son corsage, et. pendant que la petite buvait gloutonnement, elle songea.
Ce fut un grand conflit entre son orgueil et sa raison. Sa raison lui débitait un chapelet de vérités sévères, sur la condition des époux divorcés. Fallait-il qu'elle eut aidé à dénouer la douloureuse situation des Alembert, pour s'engager résolument, à son tour, sur 1 horrible route
qu'ils avaient suivie, trois années durant! Elle avait emporté sa fille comme son bien, avec le sentiment de cette propriété que les parents se croient sur leur progéniture. Sa fille lui appartenait, à son sens, plus que sa fortune, plus que son vêtement, plus que le pain qu'elle mangeait. Mais André ne sentirait-il pas d'une façon identique? Et de quels subterfuges n'userait-il pas, un jour, pour reconquérir moralement son enfant, si la loi lui en refusait la présence effective! Et puis, le mystère d'un lien persistant, entre les deux époux qui se sont véritablement et intimement épousés, lui était apparu tout à l'heure si évident, chez Alembert, qu'elle en frémissait encore. Ah! comme, au premier contact, on les avait vus se reprendre! Et. s'interrogeant pour savoir si elle pourrait jamais se ramarier, elle eut un tel sursaut que le bout de son sein échappa, du coup, à la petite bouche vorace. Le bébé ouvrit de grands yeux étonnés : la mère se mit à l'embrasser passionnément. Soudain cette phrase lui sortit des lèvres, tout haut :
— J'ai plaidé trop de divorces!...
Et pourtant retourner à Vélines, maintenant que l'effort de la libération était accompli, accepter de nouveau la chaîne, alors qu'il n'y avait plus rien entre eux?... Et elle considérait la penderie où. huit jours auparavant, ses robes avaient été rangées, la commode où l'on avait serré la layette; et elle se considérait surtout elle-même, un peu
vaniteusement, dans sa dignité de petite femme émancipée. Une lampe unique éclairait la pièce. La glace lui renvoya son image : une Henriette au visage nacré, seule dans une chambre d'emprunt avec son enfant, et cela lui rappela une allégorie du veuvage qu'elle avait trouvée jadis d'une tristesse navrante. Non, elle ne représentait là rien de bien triomphal. Et, quand elle réfléchit qu'elle ne pourrait plus dire : « Ma maison... mon foyer », qu'elle ne faisait plus, avec cette enfant, qu'une famille tronquée, infirme, incomplète, anormale, arrêtée dans son développement, la beauté de son acte s'altéra singulièrement. Est-ce qu'il n'y aurait pas encore plus de bonheur là-bas, dans cette sorte d amitié courtoise qu'ils avaient inaugurée, Vélines et elle, depuis leur désaccor ? Elle y avait vu comme une mutuelle condescendance humiliante, un mauque de sincérité, — ce qu'elle avait nommé « le bourgeois mensonge conjugal ». Mais, n'était-ce pas encore un pis-aller très raisonnable, et pouvait-on appeler mensonge cette convention tacite de deux êtres qui mangent à la même table, dorment sons le même toit, avec les mêmes rêves, les mêmes préoccupations, les mêmes intérêts, la même bourse, et le même enfant! N'étaient-ils pas toujours deux amis indissolublement attachés et pour qui la société de l'un est encore à l'autre le meilleur agrément? Elle était devenue lucide; elle recouvrait le
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sens précis du devoir. Le devoir! elle l'envisageait froidement, avec une force morne .. Et il se passa encore de longues minutes avant qu'elle refermât son corsage...
Une demi-heure avant le dîner, elle parut dans le cabinet où madame Martinal travaillait seule. Elle semblait un peu confuse, gênée. Elles parlèrent d'une résiliation de bail, d'une mitoyenneté, d'une créance et d'un vol de dentelles au Louvre. Puis Henriette, enfin, se décida :
— Chère amie, ne me prenez pas pour une girouette. Je reviens de chez les Alembert. que. tout à l'heure, en collaboration avec Fabrezan, j'ai tant bien que mal réconciliés. J'ai été bien secouée et cette scène m'a fait changer d'avis. Pouvez-voiH me prêter main-forte, demain matin, cà la première heure? Mon mari (elle disait : mon mari) arrive demain pour déjeuner • je veux être avant lui place Dauphine.
On avait affecté, devant les domestiques, une grande bonhomie en se réinstallant entre neuf et onze heures du matin, tant dans la chambre que dans le cabinet de travail. Un peu nerveuse. madame Martinal. la hanche ployant sous un faix de paperasses qu'elle restituait au cartonnier de l'antichambre, lança au nez de Narcisse, dont l'ébahissement l'agaçait :
— Eh bien! quoi, mon garçon? Nous croviezvous au Kamtchatka!
Henriette, pendant que la femme de chambre disposait de son mieux, dans les tiroirs de Ja commode, le trousseau du bébé, nouait tranquillement à la flèche du berceau le traditionnel nœud de faille blanche, couronnement de l'ordre rétabli, quand le timbre retentit sous le doigt de Vélines. Tout était prêt : des bûches flambaient dans la cheminée; dans la salle à manger, le couvert était mis: une odeur de croquettes rissolées s'exhalait de la cuisine: les pièces de procès pendants traînaient sur le bureau d'Henriette... Vélines arrivait avec un air de contentement qui frappa tout le monde. Sa femme et lui s'embrassèrent comme deux bons époux qui se retrouvent, et il manifesta surtout sa joie à revoir sa petite fille, qui se tenait debout sur ses pieds en boule, quand on lui prêtait l'appui de deux doigts : c'était un plaisir pour le père de suivre alors ses trémoussements d'oisillon au bord du nid. Puis Vélines exprima naïvement cette satisfaction de l'homme qui jouit d'être enfin chez lui :
— Ma chère, j'ai faim!
Et. quand ils furent à table, madame Martinal, qui mangeait à peine et l'observait, s'indignait, malgré soi, de son appétit, de sa gaîté, de sa béatitude d'heureux mari reprenant goût au bienêtre de sa maison. En face de lui. Henriette, toute pâlie et ravagée par l'affreuse lutte endurée
depuis huit jours, affectait un calme, une sérénité où la veuve discernait la contrainte héroïque. Positivement, madame Martinal admirait la force de cette délicate jeune femme qui. ayant entrevu la bonne voie, y cheminait et y cheminerait désormais sans que l'on pût craindre d'elle le inoindre écart. Mais Vélines l'exaspérait par cette belle inconscience, par cet épanouissement qui devait intimement blesser Henriette.
— Ta grand'mère va-t-elle bien? demanda celle-ci.
Vélines donna sans entrain des nouvelles de madame Mansart. La vérité, c'est qu'il s'était terriblement ennuyé à Rouen. Cette semaine d'hiver passée dans ce quartier des jardins où soufflait une aigre bise, à une époque où il venait de dégorger sa rancune et sa bile, et où il se sentait soulagé comme un homme dont l'apostume a crevé, n'avait ressemblé en rien à ces vacances d'avril savourées dans la fièvre de sa crise. Il n'avait retrouvé ni les vergers de rêve, blancs, parfumés et poétiques, ni les sonneries de cloches de la ville bourdonnante, ni la résurrection de son enfance, ni l'amer divertissement de comparer l'une à l'autre les deux femmes qui s'étaient partagé sa vie : l'épouse et l'aïeule. Une pluie froide avait rendu pour lui la rue exécrable; il gardait une rancune vague à madame Mansart, qui avait déterminé tout le mal en diagnostiquant si cruellement cette diathèse conjugale où
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Henriette et lui auraient pu végéter encore longtemps dans un demi-bonheur. L'accoutumance lui créait de sa femme un impérieux besoin. Toute passion éteinte, tout désir aboli, l'habitude implantée en lui réclamait encore le confortable de l'appartement parisien, la commodité d'une existence matérielle qu'une femme, — la sienne. — conduisait à son ixoùt. Le moins noble de luimême conservait, après l'amour, un attachement égoïste à la ménagère supérieure qu'était Henriette... Et c'était tout cela que madame Martinal devinait maintenant sous ce masque d'homme froid, plus réjoui de l'atmosphère du home que de la compagne retrouvée, et elle était trop fine pour douter qu'Henriette ne le comprît pareillement.
Après le dessert, tout en trempant ses lèvres à petits coups dans le verre de chartreuse, Vélines demanda sa fille. Il l'assit sur un de ses genoux et la fit jouer au cheval, au chemin de fer. L'enfant suffoquait dans un rire éperdu, perlé, flùté, ininterrompu. Henriette, qui avait à peine parlé, restait d'une tristesse mortelle. Le père, au contraire, exultait largement, presque insolemment. Cette sécurité acheva d'exaspérer madame Martinal.
— M' accompagnes- tu au Palais? demanda Henriette quand elle fut allée mettre son chapeau.
Elle avait d'excellentes raisons pour souhaiter
d'être vue auprès de son mari, et par le plus nombreux publie, afin de faire tomber d'euxmêmes les bruits qui pourraient persister à courir. Mais lui, qui entendait bien s'écarter le plus possible de cette rivale encombrante, et tenter vers la gloire l'élan suprême en toute liberté, se récusa : « Non, non. pas aujourd'hui!... Il était trop content de se sentir chez lui : qu'on ne lui parlât pas du Palais! »
Henriette rougit. Elle partit sans rien dire.
— Je vous rejoindrai plus tard, lui avait expliqué madame Martinal ; j'ai à prendre une copie d'acte, et puis je veux passer chez moi : j'ai promis à mon petit chéri de courir l'embrasser avant ce soir.
Mais, dès le départ d'Henriette, elle alla droit au cabinet de Vélines, qui flânait, en fumant, à sa table de travail, et, sans pouvoir se taire plus longtemps, elle éclata :
— Mon cher, vous savez que je vous aime bien : il faut que je vous aime beaucoup pour vous parler comme je vais le faire. Eh bien, Vélines! vous êtes odieux!
Il la regardait, ébahi :
— Je vous ai chagrinée, moi?
— Eh! c'est bien pire!... Vous avez la chance de posséder la plus délicieuse femme de Paris, la plus spirituelle, la plus gracieuse, la meilleure, et vous jouez votre bonheur au jeu le plus périlleux, en vous riant des risques, comme
un millionnaire qui mettrait un louis sur le tapis. Il s'était rembruni, peu satisfait d'être sermonné. L'avocate s'assit auprès de lui :
— Moi, je crois impossible que vous n'aimiez plus Henriette; mais, vraiment, mon cher, vous paraissez trop bien disposé à la considérer comme une valeur de tout repos dont on jouit en sûreté, dont on se soucie d'autant moins qu'on est certain qu'elle rapportera toujours... Ah! si vous pouviez soupçonner la fragilité de votre bonheur, et à quel cheveu il est suspendu !
Vélines, ne voyant pas où elle voulait en venir, cherchait à comprendre.
— Ai-je mal agi envers Henriette? demandat-il.
— Quand on a une femme comme la vôtre, Vélines, on ne la traite pas en quantité négligeable. Elle a droit à l'amour, aux petits soins, à la tendresse, à l'adoration, à tout ce dont vous l'avez privée. Votre indifférence l'a excédée.
— Elle vous l'a dit?
— Mieux que cela!...
Elle s'arrêta, hésitant une seconde si elle irait jusqu'au bout. N'était-ce point violer le secret d'Henriette? La tranquille assurance de Vélines, cette confiance presque naïve dans son sort de priviligié, la décida soudain.
— Et puis, tenez, tant pis : je lâche le paquet!... Votre femme? elle avait quitté votre domicile, tout simplement. Seriez-vous arrivé cette nuit,
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seriez-vous arrivé trois heures plus tôt, vous auriez trouvé la maison vide, mon ami, ni plus moins! Le soir du jour de l'an, elle avait pris bébé et la bonne, ses vêtements, son linge, ses paperasses, et s'en était retournée chez les Marcadieu. Elle en avait assez .. Eh oui! Vélines, on peut perdre gros à ce jeu dont je vous parle. De ce que cette délicate Henriette ne vous a point fait de scènes vulgaires, vous avez cru pouvoir conclure que tout allait pour le mieux. Cependant elle a bien souffert; tant souffert même, qu'elle s'est enfuie. Si elle est revenue, — elle n'est revenue que tout à l'heure, notez-le! — c'est pour obéir à un strict devoir, c'est pour vous conserver votre enfant et votre foyer. . . Vous êtes abasourdi? C'est bon : voilà qui est fait! vous n'aurez plus l'excuse de n'être pas averti. Si c'est une preuve d'amitié que je vous ai donnée aujourd'hui, reconnaissez-la en paraissant toujours tout ignorer, car je viens de trahir votre femme.
Vélines, en effet, paraissait atterré. Il demanda :
— C'est vous qui l'avez déterminée à revenir?
— Non, Vélines, non, ce n'est pas moi. Elle n'a obéi qu'à des voix intérieures. A mon sens, elle est revenue si spontanément, que c'est véritablement un nouveau don d'elle-même qu'elle vous a fait en ce jour; et c'est de vous voir dédaigner cette offrande qui m'a révoltée et rendue indiscrète... .Maintenant, à vous d aviser. Adieu.
— Et. à votre sens encore, que dois-je faire?
— Ah! mon cher, ceci outrepasse ma compétence. J'ai déjà trop parlé. Mon petit malade m'attend : ce n'est pas ici que je devrais être. Je file.
Elle lui tendit la main.
— Ah! dit-il, vous vous entendez aux coups de massue, vous!
Et elle partit, toute mince dans sa chemisette de soie noire, de son allure brave et droite de personne énergique à qui nul devoir ne fait peur.
Ce fut une profonde colère que Vélines ressentit tout d'abord, et le besoin de s'expliquer sur-le-champ avec Henriette. Cependant elle était revenue, et il était censé tout ignorer : alors, de quoi Taccuserait-il? Ensuite, il se mit à imaginer ce qu'il aurait éprouvé à ne voir, en rentrant chez lui, ni son enfant, ni sa compagne.
« Eh! après tout, songea-t-il avec un geste d'humeur, pourquoi n'est-elle pas restée là-bas! »
Et il se représentait une vie de célibataire, indépendante, large, glorieuse, avec son seul mérite pour toute joie.
Mais, l'instant d'après, il avait pris son pardessus, son chapeau, sa serviette et s'acheminait vers le Palais, poussé par une irrésistible envie de contempler sa femme, de s'assurer en quelque sorte de sa présence réelle, de constater qu'elle était toujours à lui. car la pensée qu'une semaine durant il l'avait, sans le soupçonner, réellement
perdue, lui causait rétrospectivement une angoisse. Elle pourrait encore se soustraire à lui. Et, à mesurer cette crainte, il retrouvait l'instinct marital toujours vivace en lui : il avait une satisfaction confuse à savoir qu'en pareil cas la loi lui octroierait des gendarmes pour rattraper son bien...
Gomme il arrivait à la salle des Pas-Perdus, les physionomies qu'il rencontra l'étonnèrent un peu. Les gens avaient une contenance réservée, apitoyée, et il sentit deux ou trois pressements de main significatifs, tels qu'on en reçoit dans un deuil cruel. Ternisien, l'ourlet d'hermine à l'épitoge, venait même à lui avec la sympathie d'un grand aîné. Et il alla jusqu'à dire en quittant Vélines :
— Au revoir, mon pauvre vieux!
Au vestiaire, la préposée fut plus consternée que tout le monde. Elle eut pour Vélines des attentions maternelles, le dévêtit elle-même de son veston, lui offrit le carton à la toque ; elle lançait de furtifs regards vers la porte, tremblant que l'épouse fugitive n'arrivât. Et son silence comportait une écrasante compassion. A la fin. désignant le carton voisin qui portait le nom de madame Vélines ainsi que l'armoire, elle s'enquit avec tact :
— Si maître Vélines désire changer de place, désormais...
— Changer de place! fit Vélines.
Et. sans rien ajouter, il partit haussant les (''[taules.
A la vérité, tout le Palais était informé : on ne sut jamais si la paternité de l'information devait être imputée à cet illustre bavard de Fabrezan. qui ne pouvait jamais garder pour lui ses tumultueuses indignations, ou, plus simplement, à la préposée, qui se rencontrait, chaque matin, au marché Saint-Gervais. avec la femme de Narcisse. Quoiqu'il en fût. Vélines avait eu moins de stupeur à entendre la révélation de madame Martinal qu'à éprouver que le Palais entier connaissait son infortune passagère. Elle se présentait à son esprit en images nettes; elle s'aggravait; elle le torturait après coup. A l'idée que ce malheur pouvait être vrai, il frissonnait. Cependant il affectait beaucoup de naturel et arrêta Louise Pernette pour lui demander si elle n'avait pas vu sa femme. Louise devint très rouge en répondant que madame Vélines était à la onzième chambre, où l'on jugeait des vols aux grands magasins.
C'est là, en effet, qu'il devait la retrouver. Le public était compact : il fut obligé de jouer des coudes pour traverser la salle. Quand le chignon blond d'Henriette lui apparut au banc des stagiaires, son cœur eut un soubresaut. Et avec une ostentation orgueilleuse, il lui mit aux épaules ses deux paumes. Un visage se retourna, surpris, dont la surprise se fondit instantanément
en un sourire non voulu. Ce sourire procura au
mari un petit frémissement. 11 s'assit près de sa femme et lui dit à l'oreille, avec une galanterie très marquée :
— J'ai cru t'avoir fait de la peiue, tout à l'heure, en refusant de t'aceompagner. Pardonnemoi, me voici.
Cette attitude, banalement courtoise, affectée en pleine audience, pendant qu'un stagiaire à cheveux bouclés ébranlait la barre en implorant l'indulgence du tribunal, réparait, à la face du monde judiciaire, la prétendue rupture de monsieur et madame Vélines.
— Comme c'est joli chez vous, Louise! dit Henriette en se penchant à la balustrade du balcon.
La grande bouche de Louise Pernette eut son rire délicieux et elle répondit :
— N'est-ce pas?
Les deux jeunes femmes, par cette après-midi de février, s'étaient rencontrées au Palais; elles y avaient entamé une causerie si passionnante qu'une fois dehors elles l'avait continuée, en marchant, jusqu'à la rue du Cloître -Notre- Dame. « Voulez-vous monter chez moi? » avait alors demandé Louise. Henriette avait consenti, un peu curieuse peut-être de cet intérieur de garçon où la stagiaire menait courageusement son existence d'étudiante pauvre et isolée.
C'était une maison haute et neuve. Louise en occupait, au dernier étage, trois petites pièces aux tapisseries bon marché, gentiment meublées : la chambre, d'un lit étroit en pitchpin, avec l'armoire à glace assortie et deux chaises, la salle à manger, d'une bibliothèque et d'un bureau en bois clair, qu'entouraient des sièges dépareillés; la cuisine, d'un petit fourneau à gaz pour les œufs à la coque du soir. Une femme de ménage venait chaque matin balayer et servir le repas qu'envoyait un traiteur voisin. C'était simple, dépourvu de toute coquetterie, sans un bibelot, austère comme Louise. Henriette sentait un peu d'émotion à voir comment cette jeune fille de bonne bourgeoisie française s'était résignée à vivre pour conquérir cette profession qui avait été si accessible à la fille du président Marcadieu.
Louise souriait toujours. Elle disait :
— Oh! ce n'est guère riche; ma petite pension est maigre. Ça n'a pas été une fantaisie pour moi de me faire inscrire au barreau : je voulais parvenir à gagner mon pain toute seule. Et. même dans le mariage, il me semblerait bien plus élégant, bien plus digne, de ne devoir qu'à moimême ma subsistance; j'y étais décidée, quand Servais m'a fait cette prière que je vous répétais tout à l'heure. Si je t'écoutais, nous nous marierions au printemps, et je jetterais ma toque aux orties. Eh bien! chère amie, vous ne saurez
jamais ce que cela me coûte. Avoir tant peiné, avoir tant combattu pour posséder un métier, avoir attendu opiniâtrement les causes pendant trois ans, m'ètre astreinte à plaider d'office sans répit, — mademoiselle Angélv n'avait pas pour ses pupilles de défenseur qu'on entendît plus souvent que moi, — constater un beau jour que les affaires commencent à m'arriver, et tout abandonner en fin de compte!... Je gagne maintenant de quoi me payer au moins des chapeaux et des robes: je me suis fait une petite clientèle de domestiques en défendant, l'année dernière, au civil, la tenancière d'un bureau de placement. Depuis lors, des bonnes me confient leurs procès correctionnels ou leurs divorces ; elles viennent me demander conseil à propos d'un amant qui les abandonne avec un enfant, d'un patron qui les a séduites, d'une rupture en promesse de mariage. Ces pauvres filles payent peu, mais consciencieusement... Parfois il me semble que ça sent un peu l'oignon dans ma petite salle à manger convertie en cabinet de consultations, ou, du moins, pas la peau d'Espagne ou l'iris comme cln-z vous, ma grande confrère. Peu importe! j'ai ma spécialité; certains bâtonniers ne l'ont pas encore... et je suis très fîère.
— Vous avez le droit de l'être, ma petite amie.
— Vous comprenez que le vœu de Servais me bouleverse. Moi je vous admire beaucoup, ma
LES DAMES hl' PALAIS 410
chère Henriette: je ne voudrais qu'une chose : vous ressembler. Je nous voyais très bien, Maurice et moi, copiant un peu, de loin, votre illustre ménage : aussi, quand tout à l'heure, dans te désarroi où je suis, je vous ai aperçue, j'ai pensé aussitôt : « Je vais me confier à elle. L'avis èe celle-là. il faut le suivre... » N'est-ce pas qu«lorsqu'on est quelqu'un, il faut le rester, même dans l'amour, même dans le ménage? N'est-ce pas que ce serait mal d'abdiquer?
Henriette était devenue très ^rave. Elle dit : — J'ai pensé cela exactement, autrefois. Puis les deux avocates se turent. Devant elles s'épandait une énorme cité gothique, un fouillis d'habitacles délicats avec des galeries coulant sous d'immenses arcs-boutants. comme une rivière sous des ponts. C'était Notre-Dame étageant pêle-mêle ses contre-forts, ses pinacles, ses gargouilles, ses figurons, ses statues, ses bal ustrades, ses clochetons, ses lucarnes, jusqu'au motif de ferronnerie qui hérissaitla ligne du faîte. On aurait dit toute une ville aérienne, ajourée, antastique et folle, bâtie pour des chimères. La pierre grise absorbait déjà les teintes du crépuscule, et les murailles apparaissaient fragiles et irisées, faites de vitraux. Et Louise, dont les rêves, depuis tant d'années, s'étaient posés sur chacun des ressauts de ces dentelles durcies. bs y recueillait, un à un, tandis qu'Henriette méditait ardemment.
— Quelles raisons vous donne Servais pour exiger un tel sacrifice? demanda-t-elle enfin.
— Il me dit que continuer à plaider serait pour moi une grande fatigue, qu'il réussit assez bien à présent pour subvenir seul aux frais de notre maison pendant que je la dirigerai, que j'aurai là suffisamment à faire... Savez-vous, ma chère Vélines? Je le soupçonne un peu d'un inconscient orgueil de maie, mettant sa gloire à demeurer la colonne unique du temple familial.
Henriette sourit, à son tour :
— Vous ne vous trompez pas. Il y a aussi dans son cas l'exclusivisme de la passion, et puis le sens atavique de l'unité conjugale. Entre les époux, tout devient commun, surtout s'ils sont en même temps que mari et femme, amis et amants. Dormir côte à côte, rompre ensemble le pain, dépendre des mêmes accidents de la fortune, cela vous mêle singulièrement l'un à à l'autre, à la longue. Si le présent est indivis entre vous, pour employer notre jargon juridique, l'avenir l'est bien davantage encore dans son imprécision. On a un but unique, on caresse ensemble les mêmes projets, on partage l'ambition... Je dis généralement, parce que. jusqu'à notre époque, c'a été la règle. Enfant, jeune fille, j'ai toujours vu dans le ménage de mes parents l'esprit de ma mère, comme celui de mon père, tendus vers l'avancement de celui-ci dans la magistrature. Ma mère a eu un salon pour cela;
elle a donné des dîners pour cela : ce semblait être sa fonction de hâter, par ses vœux et par son adresse de mondaine, l'avènement de son mari aux honneurs. Ils échangeaient souvent leurs espérances, leurs craintes, leurs désirs. Louise reprit :
— Chez nous, c'était de même. Je revois encore mon père sous-lieutenant, et je me rappelle maman toute jeune, cherchant, le soir, à la lampe, sur la carte militaire, les garnisons convoitées. Combien de fois fut agité entre eux le projet de « demander les colonies », où se fût améliorée pécuniairement la position!... Et quel rayonnement sur le visage de ma mère, à chaque nouveau galon venant s'ajouter à la manche de papaî... Pauvres chers parents! ils n'avaient qu'une seule àme pour aspirer aux grades supérieurs; ils communiaient innocemment dans l'arrivisme!
Elles s'égayèrent, toutes deux, à ce mot qu'Henriette trouva charmant.
— C'est cela, dit-elle, c'est bien cela!... Communier dans l'arrivisme : il y avait là, pour les époux, une cause incomparable de fusion. Maintenant que l'homme et la femme ont chacun sa profession et chacun son objectif, c'est tout le contraire : le terrain de perpétuelle entente leur manque. Ils ressemblent un peu à deux chevaux attelés au même timon, dont l'un tire à hue et l'autre à dia.
Louise soupira longuement. Cette grande fille timide pensait beaucoup et bien. C'était une intelligence profonde et cachée. Elle finit par dire ■
— L'homme a perdu là une situation singulièrement avantageuse : il était vraiment le dieu à qui tout revient de droit. Estimez-vous que c'était juste?
Henriette ne répondit pas. Louise ne pouvait savoir sur quelle plaie vive elle venait de mettre le doigt, ni à quelle crise morale était en proie la célèbre confrère, ni quels examens de conscience, quels retours sur soi-même, on faisait, place Dauphine, depuis qu'André Vélines souffrait de n'être plus aimé. Il montrait cette contention un peu gauche des hommes supérieurs qui s'humilient devant une femme. L'inquiétude éveillée en lui par madame Martinal portait ses fruits. Il était harcelé» par la peur de perdre Henriette, et l'amadouait maladroitement par de petites attentions bénignes, un peu honteuses d'elles-mêmes. Elle, qui s'en apercevait, n'en éprouvait qu'un trouble plus vif : car elle ne voyait plus clair dans son propre cœur, bien qu'elle passât ses journées à s'analyser. Etait-il vrai qu'elle se laissât toucher? Est-ce que le bouquet de violettes attaché à sa jaquette par André, quand ils sortaient ensemble, l'attendrissait? Estce que le compliment très galant qu'il lui adressait sur une plaidoirie la laissait indifférente? Y avaitil autre chose qu'une froide condescendance dans
leur baiser du matin et du soir? Elle eût été incapable de le dire. Mais avec sa loyauté foncière, elle allait chercher ses torts dans le passé, et, chemin faisant, trouvait des excuses à la défaillance de son mari. EL dans un tel désarroi, Louise venait lui demander ses lumières! C'était l'obligation de couper court à ses tergiversations, d'aboutir net à la conclusion de ses raisonnements branlants. Elle hésita longtemps, puis, tout à coup :
— Ma petite Pernette, écoutez-moi. Aimezvous Servais?
Les beaux grands yeux de Louise s'enflammèrent; une expression passionnée transfigura cette calme stagiaire qui rougissait encore si une jeune cuisinière lui avouait crûment : « Voilà, madame; je me suis laissé faire un gosse... » Entre les deux amies, la vision de l'ardent Maurice passa, Louise dit seulement :
— Oui, je l'aime.
— L'adorez-vous, Louise?
— Assez pour avoir oublié le chagrin qu'il m'a fait subir. Assez pour n'avoir pas voulu le peiner naguère en lui montrant que je savais tout
— Et le chérissez-vous assez pour faire davantage encore, assez pour qu'il soit tout votre bonheur, assez pour que votre plus haute fierté soit sa gloire, et votre unique gloire son amour? Votre amour est-il assez fervent pour que tout votre orgueil soit satisfait si votre ami vous aime? Votre ambition récîame-t-elle plus que sa ten-
dresse, ou s'en contentera-t-elle? Aurez-vous de l'allégresse à vous renoncer entièrement pour sa seule joie, et une douceur à ne tenir que de lui votre subsistance? Etes-vous une vraie amoureuse, enfin, Louise?
Il faisait nuit maintenant. Louise était rentrée dans la pièce. Henriette ne la voyait plus, même en se retournant vers le fond de la salle à manger. Soudain, avec le grattement d'une allumette, une lueur éclata : des prunelles humides brillèrent avec le long éclair d'une rangée de dents entre deux lèvres tremblantes. Une lampe était posée sur la table • Louise l'alluma. L'abatjour décrivait un cercle étroit de clarté. Mince et grande, la jeune fille restait debout dans la pénombre, souriant toujours.
— On gelait, à cette fenêtre, dit-elle enfin; permettez que j'aille prendre un châle et attendezmoi près du feu...
« L'étrange fille! » pensa Henriette.
Dans la chambre voisine, l'armoire en pitchpin grinça. Henriette perçut le bruit de gouttelettes d'eau tombant dans une cuvette : puis Louise reparut, pimpante, les paupières fraîchement lavées, n'ayant oublié que le châle. Elle saisit la main d'Henriette, l'écrasa dans la sienne et murmura :
— Merci! grâce à vous, je me connais mieux moi-même. Ce que vous disiez tout à l'heure, oui, je crois que je le suis vraiment, car je sens
tout facile, tout, tout, tout... Et savez-vous comme les choses vont s'arranger? Maurice aura besoin bientôt d'un secrétaire : je serai ce secrétaire-là, tout simplement. Adieu ma petite vanité!
Elle fit un geste menu de sa main : sa bague de fiancée étincela dans la clarté de la lampe, lança deux feux brefs, l'un rouge et l'autre blanc, et tout s'éteignit. Henriette regardait Louise, qui lui parut belle. Et elle l'était presque, en effet, à force de tendresse, de dévouement ingénu, de naturel dans le sacrifice. Maintenant elle envisageait avec beaucoup de tranquillité cette façon de se vouer à la réussite de Maurice. Certes, ce ne serait guère brillant pour elle, mais elle s'en souciait bien ! Au fond, c'était bien plus gentil de revenir à l'ancienne mode, tous les souhaits de fortune, de succès, concentrés sur le chef de famille : « La communion dans l'arrivisme! »
— Et encore, ajoutait-elle, avec cette supériorité sur le vieux temps qu'au lieu de travailler stérilement de mes vœux à la réputation, au triomphe de mon mari, j'y coopérerai utilement. Tout ce que je sais je lui offrirai pour l'aider. Nous collaborerons; je joindrai mes efforts aux siens . tant pis si tout le mérite lui en est attribué! Nous aurons été vraiment époux, comme vous dites. .
Henriette ne quitta pas sans émotion cette jeune amie si simple, si vibrante, qui venait en quelques mots de composer un magnifique pro-
gramme de vie conjugale Et ce qui la frappait le plus, c'est que Louise n'y apparaissait ni diminuée, ni abaissée, bien au contraire...
« Est-ce donc vrai, se disait Henriette en longeant l'étroite rue qu'étoufïait la cathédrale, est-ce donc vrai que la pluo grande gloire pour nous sera toujours d'être aimées? »
Et, à penser que son mari n'avait plus de tendresse pour elle, elle éprouva soudain l'infériorité de son état, qui la confondit secrètement comme le pire opprobre.
Elle s'en ailait tristement par la rue d'Arcole, quand déboucha de la rue Chanoinesse un pompier dont le manteau bleu, largement écarté, attira son attention; sous le manteau, une jupe dépassait avec l'ourlet d'un tablier blanc, et deux vastes pieds dans des bottines éculées. Quand le couple se trouva au large, sur le trottoir peu fréquenté, la cape bleue s'ouvrit, et Henriette en vit sortir la grosse tête ébouriffée de Palmyre, la petite servante de mademoiselle Angélv. 11111 des meilleurs échantillons de la colonie d'Ablon. Henriette soupira :
— Retournée à la rue. celle-là aussi! Quel chagrin pour la pauvre Angély, quand elle apprend ra ce dévergondage!
Mais Henriette se désolait à tort : les apôtres ont plus de résistance. Mademoiselle Angélv n'ignorait peut-être rien, et poursuivait tout de même son entreprise colossale d'épurer le pavé
de Paris en prêchant la vertu aux enfants vicieux Sa maison d'Ablon était un ample crible : sur les centaines de mineurs qui passaient là, quelques dizaines demeuraient victorieux de l'épreuve, assainis, acquis à ihonnèteié. — des garçons, pour la plupart, sauvés par le travail et par le sourire de cette singulière vieille fille. Et, à cause de ces dizaines-là, la colonie d'Ablon était une grande œuvre, et mademoiselle Angély un peu plus qu'une femme...
Henriette, qui ne connaissait pas cette sérénité géniale, dédaigneuse des échecs, des difficultés, des impossibilités même, était fort affligée. Tant d'avocates pour l'enfance criminelle et tant d'opiniâtreté dans le mal! Tant de dévouements et tant de Palmyres! Et elle voyait se dandiner lentement devant elle, sur le trottoir, son vrai domaine, la mineure que Eouise avait jadis, à la huitième chambre, défendue avec tant de chaleur après l'avoir évangélisée dans les couloirs du petit parquet ou dans le parloir de Saint-Lazare. Etaitce donc là qu'aboutissait la théorie de la régénération des coupables par la femme, — le cheval de bataille de mademoiselle Angély? Un stagiaire incapable, benêt, et dépourvu d'idéal, eût, à en juger par ce résultat, autant réussi que la suave et zélée Pernette. « Alors, alors, se demandait Henriette, si la carrière d'avocat n'offre à la femme mariée qu'une gloire dangereuse, et si la célibataire n'y trouve qu'un apostolat superflu, qu'en
reste-t-il quand on ne la considère plus comme un gagne-pain? »
— A quoi penses-tu, ma chère? interrogea Vélines lorsqu'elle rentra; on dirait que tu broies du noir.
Elle se garda de dévoiler la nature de ses préoccupations, mais il lui sembla que cette phrase avait été prononcée sur un autre ton que celui de la politesse banale : une note affectueuse y résonnait. D'instinct, elle se raidit contre toute faiblesse, et, sans parler de Louise, narra la rencontre de Palmyre...
Après le dîner, ce jour-là, longtemps absorbée, à son bureau, devant un papier timbré qu'elle n'avait même pas lu. elle se leva et gagna le cabinet de son mari. Vélines, surpris, lui demanda ce qu'elle voulait.
— Rien, fît-elle innocemment, je ne suis pas en train de travailler ce soir, je flâne.
Et, du petit doigt, elle nettoyait la cheminée que son mari salissait toujours avec ses bouts de cigarettes.
— Je te mettrai des cendriers sur tous les les meubles, ici, dit-elle avec beaucoup de gravité.
Les dentelles de son peignoir accrochèrent des brins de tabac; son bras nu se glissait parmi des statuettes. Vélines avait interrompu sa besogne, Us semblaient aussi mystérieux l'un pour l'autre que s'ils ne s'étaient jamais appartenu. Pas une
seule fois Vélines n'avait fait allusion à la fugue d'Henriette; pas une seule fois Henriette n'avait pu supposer qu'il fût instruit de son acte : là était pourtant la base de toutes leurs pensées, de tous leurs sentiments. Lui en demeurait intimement épouvante ; elle y songeait toujours avec l'orgueil dune femme consciente de s'être une fois reprise, et qui n'est encore au foyer conjugal que parce qu'elle le veut bien.
Enfin elle questionna André :
— Tu ne lis pas un peu, le soir? Tu ne te reposes jamais.
— Jamais.
— Il me semble que tu ne te distrais guère
— Dieu m'en garde! reprit gaiement cet homme sévère.
Henriette parut contente en découvrant sur le marbre d'une console des cendres nouvelles qui servirent de prétexte à un nouveau nettoyage. Elle prit un air détaché .
— Que fais-tu ces jours-ci? quelque chose d'intéressant?
Vélines ne cacha pas son étonnement :
— D'intéressant pour toi? Je ne crois pas, fit-il tristement.
Et Henriette se souvint, à ce mot, qu'elle avait résolument, au début de leur union, élevé un mur entre les soucis professionnels de son mari et les siens.
— C'est que, répliqua-t-elle, j'ai croisé, l'autre
jour, sortant de chez toi, un vieux monsieur décoré, à l'air considérable. J'avais flairé un procès retentissant... J'en étais heureuse... Il répondit amèrement :
— Tu t'étais trompée. Je n'ai pas de procès retentissant : je plaide, à la cour, demain, contre un concierge; après-demain, contre la régie, pour une barrique de vin volée au quai de Bercy, et mon afTaire la plus importante se réduit à une résiliation de bail refusée par la Ville de Paris.
Il y eut un silence, puis Henriette reprit :
— Tout cela n'a pas beaucoup d'attrait, mon pauvre ami! La vie que tu mènes est bien austère pour tes trente-six ans. Pourquoi ne recevrais-tu pas quelques-uns de nos confrères? Tu en avais manifesté le désir autrefois : maintenant que notre situation s'affermit, je ne vois pas ce qui nous en empêcherait.
— Oh ! dit Vélines âprement, le petit avocat que je suis n'a point de réceptions!
Ce fut pour tous deux une minute pénible, Henriette, très troublée, hasarda :
— Tu es toujours un avocat fort occupé.
— C'est-à-dire que je suis le tâcheron du barreau: je casse des pierres... D'autres taillent dans le marbre.
Henriette fit un pas vers le bureau où s'étalait le fouillis des paperasses. Son regard atteignit la main d'André posée à plat sur la bordure d'acajou du meuble : cette main nerveuse, intelligente,
LES DAMES DU PALAIS i31
cette main de penseur qu'elle avait tant chérie, l'attirait comme une chose indépendante de la personne d'André... Elle se recula un peu, détourna les yeux et dit :
— Tu aurais besoin d'être aidé, toi aussi. Il riposta :
— Tais-toi donc! Un secrétaire? Je me couvrirais de ridicule.
Elle se tut. Mais, dès lors, une idée qu'elle aurait, la veille, jugée absurde, germa dans son esprit et elle l'y entretint comj plaisamment. Dans l'abaissement de son mari, où il y avait une ostentation douloureuse, systématique, la supériorité de Vélines s'affirmait. Ce soir-là, cet homme lui parut subir une formidable injustice de la destinée : elle possédait un cœur trop naturellement sensible pour ne pas s'en émouvoir. L'image de cette charmante Pernette, dévouée assez à celui qu'elle aimait pour consentir à n'être plus que la servante de sa pensée, pour lui assujettir même son propre talent, l'obsédait. Elle croyait voir ces deux beaux amants travaillant à la même table, s'adorant jusque dans le labeur, poursuivant l'unique gloire : celle qui rejaillit de l'époux sur l'épouse. Et elle les envia. Si elle l'avait voulu, pourtant, qui l'eût empêchée elle-même? ..
Sa main s'avança lentement sur le bureau, rejoignit presque l'autre. Puis le souvenir lui revint d'un soir d'été où elle aussi avait assez
aimé Vélines pour venir quêter, jusque dans sa chambre, un peu de cette tendresse dont elle avait faim. Il la lui avait refusée. Cette réminiscence la glaça. Elle dit froidement adieu et s'en fut.
Le lendemain, comme elle avait dit étourdiment, au déjeuner : « Ah! les bonnes fraises que nous mangions, l'été dernier, en Normandie! » le soir, elle en vit servir, au dessert, de rouges et de frileuses, telles qu'on les vend à Paris en février, dans de petites capelines d'ouate. Elle qualifia cette dépense de folie, en femme sérieuse qui ne permet aucun gaspillage chez elle.
Quand, un autre jour, elle aperçut sa chambre pleine de roses, non point de celles qui courent les rues, mais de ces fleurs aristocratiques et féeriques qui, derrière les vitrines, ont l'air d'avoir été cueillies dans une planète de rêve, elle se fâcha doucement :
— Pourquoi? disait-elle, pourquoi?...
— 11 y a aujourd'hui deux ans que, dans cette même chambre, je prenais le lit, expliqua-t-il; rappeile-toi...
Elle se rappela, en effet. Elle fut profondément remuée et pensa :
« Il me traite en maîtresse inaccessible dont on n'achète la faveur qu'en se ruinant. Je vaux moins et plus... »
Cependant la vogue d'Henriette persistait. Elle fut demandée à Lyon pour un divorce : elle ne se décida pas à ce voyage. C'était pourtant une magnifique affaire. Soupçonnant qu'on recherchait sa singularité d'avocate, encore plus que sa valeur, elle manœuvra assez adroitement pour faire accepter à sa place madame Marti nal qui présentait une singularité identique, et conçut de l'aubaine une joie d'enfant. Henriette raconta l'histoire à son mari, qui s'étonna de lui entendre dire :
— Cette clientèle finit par m'excéder!
Il la considéra étrangement.
— Tu as des ennuis, Henriette? demanda-t-il. Sa réponse fut évasive :
— Non, non, pas d'ennuis, mais je suis parfois un peu fatiguée.
Il s'approcha d'elle et dit tout bas :
— Si tu as des ennuis, confie-les moi... Après tout, je suis encore ton meilleur ami. ma pauvre petite !
Elle ne répliqua rien, mais leurs yeux s'emplirent de larmes, et ils durent se séparer pour se cacher l'un à l'autre leur émoi.
En avril, on célébra le mariage de Louise et de Maurice, Ce jour-là, tout le Palais passa dans Notre-Dame. Il y eut foule. Au fond du long vaisseau sombre de la cathédrale, dans le chœur où voltigeait la flamme mystique des cierges, l'assistance, en se penchant, apercevait la longue
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silhouette blanche et flexible de l'avocate. Fabrezan-Hastagnae. aussi à Taise chez Dieu que devant les magistrats de la cour, était fort agité : de temps à autre, il tirait son mouchoir et deux ou trois notes claironnantes disaient alors son émotion. Il n'attendit même pas le défilé à la sacristie pour glisser à l'oreille de Blondel. son voisin, qu'on ne verrait plus désormais dans les couloirs cette exquise Pernette. Elle renonçait à tout pour n'être plus que l'humble compagne de Servais.
— Ah ! les femmes ! soupirait-il puissamment.
Et. son imagination méridionale l'emportant, les regards fixés sur le maître autel, comme s'il eut adressé un reproche au Seigneur lui-même. il murmurait :
— Elle avait un talent énorme!
A vrai dire, il ne l'avait sans doute jamais entendue plaider; mais il était dans une disposition d'esprit à lui attribuer jusqu'à du génie, tant il trouvait touchante la preuve d'amour donnée par cette jeune fille à l'homme élu.
Cependant Blondel n'avait pu garder pour lui la confidence du confrère : elle courait maintenant les rangs des invités. Lorsque les groupes s'ébranlèrent et s'amincirent en un long serpent qui se coulait entre les chaises, vers la cérémonie des congratulations, la nouvelle, transmise de bouche en bouche, arriva jusqu'aux Vélines.
— Vous -avez, leur dit quelqu'un, elle servira de secrétaire à ce veinard de Servais.
André fit un « ah ! » d'étonnement. Henriette déclara :
— Je le savais.
Et, à son mari :
— C'est même sur mon conseil qu'elle a pris cette décision.
Vélines se demanda comment interpréter cette phrase; elle devait longtemps encore alimenter ses méditations. Que pensait donc, réellement, cette indéchiffrable Henriette?
A cette époque, les journaux commencèrent à parler, en ne citant que les initiales, d'un effrayant scandale mondain. Une dame veuve venait de se remarier, quand on conçut des soupçons touchant la mort de son premier mari, arrivée dix mois auparavant. Il fut d'abord établi que le second mari était depuis de longues années son amant. On apprit bientôt le nom de l'inculpée : c'était madame Dalton-Fallay, la femme du malheureux peintre Max Artevelle, celle qui avait été longtemps la belle madame Artevelle, célèbre par sa chevelure excentrique et son teint de lait.
L'exhumation eut lieu. Des traces de poison
furent aisément découvertes dans les restes funèbres. Madame Dalton-Fallay fut arrêtée.
Dès le début de l'instruction, elle manifesta le désir d'être assistée par madame Vélines. Henriette qui, à cette époque, se disait fatiguée et venait précisément de refuser plusieurs affaires intéressantes, connut de longs atermoiements. Cependant, si elle avait eu jusqu'ici des procès graves, on ne lui en avait jamais confié d'aussi fameux, d'aussi tapageurs, ni qui pussent mieux consacrer sa gloire Défendre en assises cette jeune beauté parisienne, issue du meilleur monde et appartenant à la société dont s'occupe le plus l'opinion, c'était se classer parmi les premiers noms du barreau. La tentation fut la plus forte. La griserie que lui avait apportée la lettre de madame Dalton-Fallay ne put être dissipée par des sursauts de conscience, par des appels aux résolutions secrètes prises depuis quelques semaines. Elle accepta et se rendit, sur-le-champ, à la prison.
Bien qu'elle n'eût point coutume de communiquer à son mari ses affaires courantes, le soir, au dîner, fiévreuse encore de cette première rencontre avec l'énigmatique et perverse créature, elle lança la nouvelle :
— Tu sais que madame Dalton-Fallay est ma cliente? Elle m'a fait demander aujourd'hui à Saint-Lazare.
Vélines pâlit. Ses pupilles eurent une vibration
singulière; son effort pour conserver son flegme était visible. Il essaya de sourire.
— Peste! ma chère, tu as de la chance!
Il n'était bruit alors dans la presse que de l'empoisonnement du peintre. Chaque matin, les feuilles avides de tels faits divers répandaient sur Paris et la France, avec de nouveaux détails, les portraits des personnages du drame, jusqu'à ceux de leurs domestiques. Les imaginations étaient portées à cette surexcitation légère qui met superficiellement en communion tous les lecteurs d'un même journal. Vélines, de même que vingt ou trente de ses confrères, n'avait pas cru impossible que cette cause lui échut. Ce fut du moins la révélation qu'eut Henriette, à cette minute-là, en regardant son mari. À la déception inavouée s'ajoutait cette épine que la cause exceptionnelle, cette cause telle qu'un avocat n'en rencontee pas deux semblables dans sa carrière, c'était elle, l'épouse, la compagne inférieure, la rivale domestique, qui la plaiderait.
Elle allait dire l'extraordinaire impression ressentie près de cette mondaine qui, dans ce triste parloir, lui avait paru d'une royale distinction : elle se trouva si gênée par l'excès même de sa chance, qu'elle se tut. Même, avec le besoin de se diminuer un peu, elle ajouta, après un silence :
— C'est bien lourd pour moi; je ne sais si... Elle ne finit pas sa phrase. Elle savait trop
bien, au contraire, que les difficultés, l'impor-
438 les dames du talats
tance de l'affaire, exalteraient son talent, la soulèveraient au-dessus d'elle-même. La perspective des assises, où elle n'avait encore jamais plaidé qu'une fois, achevait de l'enivrer. Et elle se repaissait de son succès, elle s'y délectait en face de son mari qui. ne disant rien, avait, en prenant son verre, un petit tremblement...
Le lendemain, au réveil, cette chaleur de vanité, analogue à une poussée de température chez un nerveux, était tombée. La sereine Henriette, si maîtresse d'elle-même, s'était ressaisie. Elle analysa, cette fois, non point son propre cas, mais celui d'André, cet ambitieux passionné qui, dans le demi-oubli où le public laissait sa valeur, voyait se préparer lentement l'apothéose de sa femme.
« Mais, pensa-t-elle soudain, dans un éclair de lucidité, c'est un supplice atroce pour un homme orgueilleux!... »
Elle ne lui tint pas rancune pour ce qu'elle lui prêtait d'irritation secrète. Elle se souvenait de sa visite chez Louise et de ce qu'elle avait dit là. Cependant, à huit heures, la femme de chambre lui apporta, en même temps que le thé, un amas de journaux.
— Monsieur envoie cela à madame.
Elle déplia les journaux : tous racontaient sa visite à Saint-Lazare. Elle avait même été photographiée par un reporter, à son entrée dans la prison. Plusieurs feuilles reproduisaient le même
cliché. L'attention qu'avait eue son mari de faire acheter ces numéros l'émut heaucoup. Au déjeuner, elle le remercia. Il sourit. Ni l'un ni l'autre n'en dit plus. ..
Le même jour, Henriette vit longuement sa nouvelle cliente au parquet. Cette élégante personne, qui la complimenta hyperboliquement sur son talent, la dérouta un peu. Elles parlèrent d'art, de littérature, échangèrent des propos de salon. Henriette éprouva quelque timidité au moment d'aborder la question du crime.
— Je pense, dit légèrement madame Dalton- Fallay, que vous allez me faire crédit et ne pas donner, vous aussi, dans cette abominable histoire. Entre nous, je crois inutile de protester avec solennité de mon innocence.
— Ecoutez, fit l'avocate, je ne vous cache point que je vous croyais coupable. Vous ne l'êtes pas, soit; mais alors tout change. Plaider l'innocence en faveur d'un coupable dont on n'ignore pas le crime, cela s'est vu, mais la plaider pour un innocent que l'on croit coupable, cela devient impossible.
— xVussi j'espère bien vous convaincre, chère madame!
— Hélas! reprit Henriette, en souriant, je trouve plus sage de ne pas attendre pour décliner l'honneur de vous défendre.
— C'est que je tiens essentiellement à vous.
— Une de mes confrères...
— Vous seule... ou bien un homme.
Henriette eut une inspiration :
— Connaissez-vous mon mari?
— .Maître Vélines?... un pale... type de médaille... Oui, je l'ai entendu; il me plaît. Néanmoins je vous préfère.
— Vous savez, poursuivit Henriette, je ne suis que son secrétaire... Sincèrement, je sens que je vous ferais condamner. Lui est plus fort que moi : il n'est point femme, d'abord, il est audessus des impressions ; puis il a le je ne sais quoi. « la patte », comme on dit... Youlez-vous que nous collaborions à votre défense? Lui seul la prononcerait.
Dans son costume judiciaire si grave, Henriette pâlissait, auprès de cette superbe Parisienne au chapeau extravagant. Celle-ci se pencha :
— Dites donc, c'est gentil, votre ménage d'avocats : on se passe les causes, ça ne sort pas de la fa'mille.
Henriette risposta sérieusement :
— J'aime mon mari, je lui sais du génie : j'ai le droit de le vanter. Notez cependant que je vous proposais, à l'instant, une de mes confrères.
— C'est juste; mais, à tout prendre, je choisis maître Vélines... à condition que vous l'assistiez, naturellement!,.. Voulez-vous lui dire que je le recevrai volontiers demain matin?... Vous êtes
une délicieuse avocate, chère madame; pourtant je commence à croire qu'avec un homme on s'entend toujours mieux. Si vous ne me gardez pas rancune, montrez-le moi en accompagnant demain votre mari.
Lorsque Henriette se retrouva seule, dans les couloirs du Palais, elle frémit comme un être qui vient d'engager imprudemment sa destinée. C'était fini : il lui semblait que sa robe, sa chère et glorieuse robe d'avocate, lui glissait des épaules et que le sentiment incomparable du succès l'abandonnait pour toujours. Elle s'était dite la secrétaire de son mari : c'était infirmer jusqu'à ses triomphes passés. Elle s'était récusée devant cette affaire qui l'eût illustrée d'un éclat incomparable. Cependant, à l'idée de celui à qui, en pensée, elle offrait son sacrifice, son cœur bondissait dans sa poitrine, et elle se disait, attendrie :
« Le pauvre ami a tant souffert! »
Elle le chercha au tribunal civil, où il était occupé ce jour-là. Une fièvre la pressait de donner enfin à son mari une joie, une joie dont elle serait l'auteur unique. Est-ce que ce ne serait pas bon de contribuer ainsi secrètement à rehausser sa réputation, de restituer à ce grand talent le rang qui lui convenait?
Ce fut dans la salle des Pas-Perdus, au milieu du tumulte, qu'elle rencontra André.
— Comme tu es défaite! s'écria-t-il, en l'examinant d'un regard inquiet.
Alors, avec cette souplesse du dévouement féminin, capable de prendre toutes les formes pour être bienfaisant, elle commença de jouer très simplement son admirable comédie, et feignit l'écœurement de tout.
— Ah! dit-elle avec une moue, j'en ai assez : encore un nouvel ennui !
Un mot câlin, presque oublié, revint aux lèvres du mari :
— Voyons, ma pauvre chérie, qu'y a-t-il?
Ils firent ensemble quelques pas vers la porte :
— André! demanda-t-elle, veux-tu me donner un conseil?
Cet homme d'esprit n'était pas de ceux qu'une femme est impuissante à embobeliner; bien que la prière eût de quoi l'étonner dans la bouche de sa iière Henriette, il répondit avec plus de satisfaction que de surprise :
— Mais! bien volontiers, si je puis!...
— Où irions-nous bien pour causer?
Aussitôt, par une association d'idées entre
l'idylle de Louise et leur triste roman, elle songea à la silencieuse et fraîche galerie Saint-Louis, qui serait pour leur colloque un si commode asile. Elle y entraîna son mari.
C'était, dans le Palais, comme la chapelle gothique d'un vieux château, surabondamment coloriée d'ocre jaune et de bleu. Des vitraux enluminés n'y laissaient filtrer qu'un jour mystérieux à droite, tandis qu'à gauche, par d'immenses
glaces sans tain, on apercevait les chamarrures éclatantes d'or de la cour de cassation. Là-haut, de fines nervures s'entrecroisaient, suspendant des clefs de voûte ouvragées, et des fleurs de de lis semaient la muraille. Henriette et André prirent place sur le banc qui faisait vis-à-vis à la grande statue peinte de saint-Louis, assis sous son chêne.
Henriette expliquait :
— Cette femme est positivement renversante : je n'en ai pu rien tirer. Je recule devant une pareille affaire. André... Je ne plaisante pas, cette défense dépasse mes moyens : je me heurte à une supériorité dans la perlidie qui me confond. En vérité, je ne trouverai pas une idée intéressante en faveur de cette créature. D'ailleurs, je ne le lui ai pas envoyé dire, ce dont elle ne s'est nullement froissée. Alors elle te demande. Elle désire, à présent, que tu prennes sa cause en main. Si tu voulais, André...
Vélines ne comprenait pas bien, mais il contemplait Henriette, qui se métamorphosait à ses yeux : il crut que le changement s'opérait en lui, quand c'était elle en effet qu'illuminait une tendresse nouvelle, et il fut effrayé de la force qui l'entraînait vers cette épouse dédaignée.
— Quoi? demanda-t-il, tout frémissant.
— Tu m'aiderais : nous préparerions ensemble le dossier, et c'est toi qui plaiderais aux assises.
Là-bas, devant les marches qui accédaient à la
galerie, un municipal baillait. Une femme, tête nue, sortant du cabinet de conciliation, avec un enfant dans les bras, traversa la sombre galerie dos Prisonniers, où son pas retentit Un huissier audiencier, se dirigeant vers le vestibule de la cour de cassation, passa et salua Puis un grand silence reprit.
— Henriette... dit André, à la fin. (Et sa main chercha celle de sa femme.) Henriette, tu renonces à cette cause pour moi.
— Certes non! j'aurais eu, au contraire, trop de joie à m'en charger. Mais je ne puis pas, je te jure que je ne puis pas. Je ne la sens pas, cette défense : j'aurais été au-dessous de tout en plaidant.
— Henriette, tu m'as connu jusque dans mes pires faiblesses : peut-être est-ce une générosité de ton cœur. Tu cherches à panser les blessures de mon orgueil.
Elle répliqua, sans perdre son sang-froid :
— Refuserais-tu cette cliente que je me désintéresserais d'elle totalement.
André, les yeux fixés au dallage, murmura :
— C'est que notre situation est si étrange!... Cependant notre union n'a point subi les entailles profondes qui désagrègent à tout jamais le mariage. Je ne t'ai point trahie, Henriette; notre fidélité n'a jamais été ébranlée. Nous pouvons nous regarder sans rougir.
Henriette, ressaisie par d'affreux souvenirs, dit tristement :
Mais pas sans pleurer.
Et elle retira sa main.
Il pensa :
« Je m'étais trompé. Elle ne souhaite pas de mo reprendre. »
Puis il ne parlèrent plus que de madame Dalton-Fallay, dont, résolument, Vélines acceptait la défense.
Beaucoup de Parisiennes, cet été-là, retardèrent leur départ pour la campagne, à cause du procès de madame Dalton-Fallay, qui passionnait l'opinion publique et dont toutes les femmes auraient voulu voir se dérouler la mise en scène. Ce spectacle fut donné au commencement de juillet, dans un Palais où rapproche des vacations mettait une fièvre.
La nef de la Cité, à l'ancre sur des eaux miroitantes et tièdes, portait au centre d'un Paris orageux ses trois temples, celui de la Foi, celui de la Douleur, celui de la Justice : Notre-Dame dressait dans un air torride ses tours mystiques, l'Hôtel-Dieu étalait ses quadrilatères lamentables, hérissés de ventilateurs, et le Palais présentait sur ses trois façades ses trois styles disparates, tandis
qu'à l'intérieur une architecture unifiée harmonisait couloirs, vestibules, galeries, chambres d'audiences, dans ce seul aspect glacial que lui a donné le second Empire.
Ce jour-là, une vie intense y fourmillait. Dès onze heures, une cohue de journalistes se pressait aux portes de la place Dauphine et de la cour de Mai, tandis que le vestiaire était assiégé par un flot sans cesse grossi de dames du monde, qui venaient relancer jusque-là les avocats en manches de chemise, pour obtenir une introduction, — parfois sur le seul souvenir d'un dîner où l'on avait été voisins, l'autre hiver. — Lecellier, le bâtonnier, se débattait entre quatre y unes femmes qui joignaient les mains. Parmi les parterres abondants de leurs chapeaux démesurés, son crâne rose apparaissait tout suant II était en gilet, sa toque d'une main, sa robe de l'autre, sans nulle majesté, sinon celle qu'un grand titre invisiblement vous confère. Le conseiller qui présidait cette session des assises montait le petit escalier de la galerie Lamoignonpour aller revêtir sa robe rouge. Il était important et soucieux; ses deux assesseurs le suivaient à peu de distance, tandis que ces messieurs du jury traversaient, un peu honteux de leurs vestons, le vestibule de Harlay bourdonnant comme une ruche.
Il occupait toute cette face ouest du Palais qui. par trois portes, s'ouvre sur la place Dauphine. Un dallage somptueux et poli contribuait, avec
la blancheur des murailles, à son aspect marmoréen. La voûte était si lointaine, que le décor froid, les moulures, les grecques, les caissons s'y distinguaient à peine. Vis-à-vis de la porte centrale, un double escalier monumental se creusait et menait à la salle des assises. Sous les révolutions du degré, une sorte d'aedicule païen abritait, glaive au poing, une Thémis géante. Elle apparaissait ainsi, dès l'entrée, dans un demi-jour neigeux qui semblait animer les plis de pierre de son péplum. Elle y était hautaine et redoutable. Une foule anxieuse se bousculait sans la voir et gravissait les marches. Là-haut, on se battait aux portes de l'enceinte publique; les municipaux luttaient en vain pour défendre le tambour de cuir vert. Les belles invitées et les avocats s'engouffraient dans un petit escalier secret, en colimaçon, dit « des témoins ». et la salle, pareille à l'église d'un monastère, avec son assistance, son vaste prétoire en manière de chœur, réservé à l'Ordre, et le tribunal, autel de ses pontifes rouges, commençait à grouiller.
Cependant les autres rouages de l'immense machine judiciaire, fonctionnaient toujours. Au tribunal civil, une à une, les audiences s'ouvraient. Désireux de s'avancer dans les rôles, en vue des vacances prochaines, les juges accéléraient les débats. Les avocats, leur serviette béante, semblaient se presser, se poursuivre pour arriver plus tôt à la barre. En correctionnelle,
lj: s DAMES du palais 449
on amenait des fournées de prévenus. Des stagiaires l'un après l'autre, ânonnaient en leur faveur. Même à la cour, on aurait cru voir une hâte dans le prononr-é des arrêts. Et d'une chambre à l'autre errait, vague troupeau somnolent, tout le peuple des habitués du Palais, individus sans métier et sans caste : vieilles fagotées, éprises de procédure: bandes suspectes d'adolescents et de femmes en cheveux, amateurs du criminel. Se traînant de banc en banc, ils vont, selon leur goût, s'exciter au spectacle des condamnations infamantes, se délecter à l'exhibition des intimités conjugales que dévoilent les affaires de divorce, ou bien, pacifiques et aimables, ronfler doucement dans une atmosphère étouffante, aux longues plaidoiries, bourrées de jurisprudence, des interminables procès civils. On les voit peupler de silhouettes falotes les couloirs dont ils rasent les murailles, chaque fois qu'un président expéditif vient d'articuler le sacramentel : « L'audience est levée », et ils vont se heurter aux tambours fermés, parcourant la cour et le tribunal, jusqu'à l'heure où, désespérant de trouver une porte ouverte et un prétoire en activité, ils quittent à regret ce théâtre de leur prédilection, s'égrènent sur les marches de la cour de Mai, siirs d'y revenir demain, après une nuit passée nul ne sait où...
L'animation du Palais s'accroissait toujours, dans la sonorité des galeries aux voûtes doriques.
Maintenant des avocats s'entrecroisaient en tons sens. Des messieurs mis négligemment, mais faisant tout de même figure, se rendaient clandestinement aux bureaux de l'Assistance judiciaire. Ils appartenaient à cette catégorie de gens aisés qui louent, pour trois mois, un logement de deux pièces au septième étage, et se font délivrer, par amitié, un certificat d'rndigence, afin de recourir gracieusement aux bienfaits de la Justice. Dans le mystère de leurs cabinets, les magistrats instructeurs recevaient la visite sinistre de leurs clients, tandis que dans l'aile attenante à la Préfecture de Police, à l'administration des Délégations judiciaires, — véritable portique secret par où affluent au Palais les affaires criminelles, — s'opérait le travail colossal de les trier, de les dégrossir, de les déterminer, de les offrir, toutes chaudes encore des manipulations policières, à la majesté des tribunaux.
Alors Vélines, l'hermine à l'épi toge, traversa le Palais, conduisant à la salle des assises madame Mansart, venue de Rouen pour la circonstance. Henriette avait déjà pris place dans le prétoire, entre madame Martinal et la jeune madame Servais. La grand'mère exultait; mais son orgueil s'aviva quand, levant le face-à-main, elle parcourut des yeux l'assistance. Vélines lui nomma le peintre Sylvère et sa maîtresse, l'exmadame Mauvert, l'ingénieur et madame Alembert, desquels on lui avait conté la touchante
LES DAMES DU PALAIS iil
réconciliation due à Henriette, une ou deux actrices en renom et plusieurs personnages de
l'aristocratie parisienne. Puis la vieille (hune s'assit près de la belle mère d'André qui, dans sa froide immobilité de blonde impassible, lui souhaita la bienvenue. Et on lui montra encore madame Surgères, la féministe, Thaddée-Mira et le petit neveu de Chaix d'Est-Ange, et le nouveau bâtonnier, Lecellier, et Ternisien, l'avocat aux cheveux roux qui avait tant de fois triomphé à cette même place où Vélines maintenant feuilletait le dossier de madame Dalton-Fallav.
La salle était sombre. Les fenêtres, haut percées, y laissaient régner une pénombre tragique. De temps à autre, la petite porte des témoins s'ouvrait et une dame entrait. C'est par ici qu'on vit apparaître, couverte d'oripeaux surannés, la grosse madame Leroy-Mathalin qui venait là comme chez elle, connaissant son Palais comme sa propre demeure, avec tout le barreau, les procureurs, les greffiers, les huissiers et jusqu'aux gardes.
Par delà les balustres de bois qui séparent le prétoire des bancs réservés aux témoins et aux invités, madame Marcadieu lorgnait sa fîile, madame Mansart son petit-fils. Toutes deux nourrissaient l'une contre l'autre une rivalité agressive et non exprimée: chacune souffrait, en son for intérieur, de constater les succès de l'enfant de l'autre, et lanière d'Henriette trouvait
indécente la jubilation vaniteuse que ne cachait pas la grand'mère d'André!... Mais ce qui les agita le plus, ce fut la manœuvre d'Henriette lorsque, quittant ses amies, et la serviette au bras, elle alla tranquillement, avec un petit air gentil et voulu de simplicité, s'installer auprès de son mari, afficher crânement aux )reux de ce grand public son rôle minime de secrétaire. Ni la mère ni l'aïeule ne dit un mot; mais un sourire victorieux éclaira le visage citron aux bandeaux teints, tandis que les lèvres de madame Marcadieu s'amincirent et se rentrèrent, déclarant mieux le dépit de cette personne discrète que la plus vive parole ne l'eût fait.
On perçut un murmure venu de l'étroit corridor des témoins. Maître Blondel avait, par mégarde, laissé la porte ouverte : on pût contempler dans l'entrebâillement la large carrure de Fabrezan aux prises avec la maigre et chétive dame Gévigne. Apparemment, celle-ci demandait qu'on l'introduisît. Les municipaux ayant refusé de lui livrer passage, elle suppliait le vieil avocat, qu'elle avait saisi, toute frémissante, aux plis de sa vaste manche. La salle entière entendait son imploration dolente :
— Oh! maître! maître!
On aurait dit une néophite ardente s'acerochant au manteau d'un prophète. Fabrezan céda, après avoir beaucoup crié, et, pendant que la plaideuse se faufilait d'un pas de souris vers l'auditoire, il
s'avançait lourdement pour donner son coup d'œil à la salle. A ce moment, mademoiselle Angély apparut avec Jeanne de Louvrol et Marie Morvan. Toutes trois allèrent se joindre au groupe des avocates, installées sur les bancs des journalistes. Henriette, au premier signe de mademoiselle Angély, accourut.
— Voilà deux petites confrères qu'il faut sermonner, commença la vieille fille. Imaginez-vous ma chère Vélines, que mademoiselle Morvan a débuté avant-hier à la huitième chambre et qu'elle s'en est merveilleusement tirée. Quelqu'un l'a dit à Erambourg, qui me l'a rapporté : « Elle a de l'étoffe!... » Quant à mademoiselle de Louvrol, vous l'avez entendue vous-même, plusieurs fois, cette année. On lui reproche d'imiter votre manière : le beau dommage! Qu'elle vous ressemble, tout ira bien... Et maintenant, une volte dans l'esprit de ces demoiselles : on ne veut plus plaider, on veut quitter le barreau, et savez-vous pourquoi? savez-vous les arguments qu'on me présente? « Ça ne sert à rien de faire son stage! Regardez Louise Pernette : à peine mariée, la voilà qui renonce à tout et disparait vivante dans le cabinet de son mari. Regardez madame Vélines : elle acquiert une réputation mondiale, elle se couvre de gloire, elle cumule avec un égal succès ses fonctions d'avocate et ses fonctions de nourrice, puis, un beau matin, crac! on apprend qu'elle refuse des causes; elle se fait
rare au Palais, et elle met de l'ostentation à aider maître Vélines dans une affaire où elle lui a manifestement servi de scribe, de copiste, de saute-ruisseau. »
— Oli ! oh ! mademoiselle Angély! s'écrièrent les jeunes filles.
— Oui, ma chère; elles ont dit cela. Elles ont ajouté : c A quoi bon se casser la tète, si on doit tout lâcher, un jour!... » J'ai protesté. Elles ont renchéri : « Demandez-lui, demandez-lui son avis! » Alors j'obéis, et, devant elles, je viens vous poser carrément la question. Ma petite Vélines, ap prouvez-vous ces demoiselles, au point où elles en sont, d'abandonner la carrière?
Henriette sourit :
— Mais non, mais pas du tout! Je veux, au contraire, qu'elles piochent, qu'elles bûchent, je veux qu'elles plaident, je veux qu'elles se fassent connaître, qu'elles acquièrent une clientèle, qu'elles gagnent leur vie. enfin. Une femme doit toujours être capable de cela. Si. dans l'avenir, mariées aux hommes qu'elles auront choisis et qu'elles aimeront, elles s'effacent, à leur tour, et consentent à n'être plus que leurs auxiliaires, cette hypothèselà concerne exclusivement l'être moral nouveau formé par le mariage Mais si elles sont aujourd'hui libres de tout engagement, livrées à elle-mèmes. qu'elles se créent donc la vraie indépendance, celle qui rend la femme vraiment digne, en lui donnant la conscience de n'avoir besoin de personne.
LES DAMES DU PALAIS 4b 5
Elles n'en auront que plus de joie, le moment venu, à devenir l'associée de leur mari, la compagne de son esprit. Si elles désirent se refuser à l'amour, elles le peuvent, sûres d'être tout de même quelqu'un dans le monde; et si le malheur voulait qu'elles se trompassent en aimant, eh bien. elles auraient en elles-mêmes de quoi se refaire une existence.
Madame Martinal, qui avait écouté jusque-là sans rien ajouter, intervint :
— Non, non, qu'elles ne s'arrêtent pas en si bonne voie; qu'elles plaident, qu'elles fréquentent le Palais, qu'elles gagnent la pratique du métier, Dieu les garde des peines que j'ai eues! Mais qu'aurai-je fait si, en perdant mon mari, j'avais perdu en même temps la possibilité de nourrir et élever mes trois petits?... Puis il y a d'autres cas...
Et, désignant dans l'assistance une jeune femme pâle et délicate qu'elle avait amenée avec elle pour procurer une diversion à la sombre vie précaire de la délaissée, elle raconta l'histoire de madame Faustin, qui, grâce à la loi, végétait maintenant de la pension alimentaire arrachée à son mari.
— Jamais une jeune fille, conclut-elle, ne devrait être armée moins qu'un jeune homme en face des événements. Plus faible, n'a-t-elle pas besoin d'une plus forte défense personnelle?
— Et c'est déjà un joli résultat, affirma Louise
4o6 LES DAMES DU PALAIS
Servais, que de partager avec son mari tous les soucis professionnels, d'alléger sa tâche, de s'unir intellectuellement.
Très frappées, les stagiaires ouvraient la bouche pour affirmer déjà un moindre désir de quitter leurtoge, quand, au fond du prétoire une porte s'ouvrit. L'huissier annonça la cour, et. lentement les robes rouges, défilant sans bruit, vinrent prendre place à leurs sièges. On amena, en son costume noir du meilleur goût, l'élégante accusée. L'audience était ouverte.
Elle devait se prolonger jusqu'à la nuit, tantles débats furent délicats et offrirent de difficultés. L'interrogatoire fut prolongé parla secrète astuce de madame Dalton-Fallay, dont l'habileté tint en échec l'autorité du président. Les dépositions des témoins donnèrent lieu à des élans de curiosité qui soulevaient la salle impétueuse. L'arrière-ban plébéien de l'auditoire, parqué dans l'enceinte publique, fit quelque tumulte. A mesure que l'heure avançait et que les autres audiences étaient levées dans le Palais, les avocats affluaient pour venir entendre Vélines Les bancs de la presse étaient bondés par ses confrères. Même, des magistrats s'étaient glissés et installés derrière la cour, parmi lesquels on distinguait le président Marcadieu. Quand Vélines commença de parler,
à cinq heures du soir, on vit parmi les avocats se lever Blondel qui, petit et myope, allongeait au bout d'un cou grêle son profil chafouin, pour ne rien perdre des gestes de l'orateur.
Alors Henriette, qui demeurait en son modeste rôle assise auprès d'André, sentit aussitôt le triomphe s'apprêter. Ce n'était pas en vain que, depuis une année, Vélines avait, dans le secret des petits procès, dans l'obscurité d'une clientèle médiocre, perfectionné sa logique et son art. En reparaissant pour la première fois devant le grand public, il étalait lumineusement tout l'acquis de son sourd labeur. A penser qu'à ce même instant elle aurait pu tenir cette barre, déployer son talent, haranguer ce même jury dont l'immobilité disait l'emprise du jeune maître, Henriette eut peut-être le dernier sursaut de sa vanité vaincue, mais pas de regret. Elle aimait son mari de toute la profondeur de son sacrifice, à la façon des mères, qui est celle de tous les vrais cœurs de femme. Elle le voulait reconquérir, et elle jouissait de l'admiration qui venait à lui visiblement, comme d'un présent somptueux qu'elle lui aurait fait.
Il parla deux heures pour innocenter l'empoisonneuse et il l'innocenta, ou du moins il produisit par la force d'une argumentation où il avait cheminé pas à pas, avec une sûreté prodigieuse, un tel doute sur la culpabilité, dans la conscience des jurés, que toute condamnation était devenue
impossible. Certains anciens comme Fabrezan, Lecellier, ne retenaient pas leur enthousiasme : des monosyllabes leur échappaient qui partaient dans le prétoire ainsi que des applaudissements étouiïés. Monsieur Marcadieu, qui était un esprit fin et appréciait son gendre, caressait de sa belle main son visage pâle; il éprouvait un très vif plaisir à envelopper du regard le brillant défenseur, tout le barreau attentif et l'assemblée frémissante. Il était homme, et la gloire du mari de sa fille lui semblait d'une qualité plus haute et plus solide que la gloire même de celle-ci. Cependant il n'en allait pas de même de madame Marcadieu, et le souvenir d'une certaine audience à la première du tribunal, où Henriette avait connu un succès analogue, l'empêchait de se délecter convenablement des louanges qui se murmuraient autour d'elle.
Pendant la délibération du jury, Vélines, à bout de forces, accompagna sa cliente pour lui donner un réconfort dont la dame n'avait nul besoin, assurée qu'elle était de l'heureuse issue de cette affaire. Elle n'avait jamais avoué, à moins qu'on ne pût nommer aveu le sourire équivoque dont elle accompagnait ses dénégations quand son avocat l'interrogeait. Ce fut avec le même sourire au coin de ses lèvres voluptueuses qu'elle le remercia en faisant baiser par lui ses doigts gantés; après quoi Vélines, oppressé de cette angoisse qui guette tout défenseur au moment du
LES DAMES DU PALAIS 4o9
verdict, s'en fut en courant à la buvette, où il avala un .sandwich et une coupe de Champagne.
Il remonta en toute hâte l'escalier casse-cou qui débouche près du bureau de poste Galerie des Prisonniers, galerie Lamoignon, il n'y avait plus personne : le Palais semblait mort. Par contraste, la salle d'assises, à la rentrée de Vélines lui parut assourdissante de vacarme. En l'absence des jurés, toute l'assistance était debout, chuchotait A la vue de l'avocat, un long murmure naquit du fond de l'auditoire, s'enfla et mourut lentement, et ce murmure l'inonda d'un bien-être infini : il en concevait la signification. Des groupes de confrères l'arrêtèrent par trois fois, et il reçut en pleine face des éphithètes dithyrambiques. Il ne s'y méprit pas . elles étaient sincères. Quand il se fut assis à son banc, sa femme s'approcha. Elle leva sur lui ses yeux charmants de douceur et de finesse et dit seulement :
— Mon chéri, je suis fière!
Alors il comprit soudain, avec netteté, qu'elle aurait pu savourer, à cette heure, les mêmes suavités, le même enivrement. Il la considéra longuement; tous deux se sourirent; mais, dans l'excitation de l'attente, Vélines atteignait aux limites extrêmes de la fatigue et de l'émotion. Une larme voila son regard Un trouble profond le possédait.
Quelques minutes après, l'acquittement était prononcé. Ce fut une lente, une silencieuse apo-
théose pour celui qui venait de manifester un aspect si nouveau de son génie. On jugea indécent le petit « merci » léger que madame Dalton- Fallay lui jeta du haut de son box en se retirant. A ce moment la salle frissonnante se haussait pour apercevoir le défenseur. Tout le barreau se pressait autour de lui et les exclamations de Fabrezan-Castagnac dominaient l'unisson des félicitations ferventes. Lecellier vint lui serrer la main pour consacrer officiellement cette nouvelle gloire de l'Ordre. Isabelle Géronce se fraya un passage jusqu'à lui pour lui tourner un compliment où tous ceux qui connaissaient la belle personne virent plus qu'une professionnelle congratulation. On chercha madame Surgères; mais, dans un accès d'humeur, elle avait disparu. Les femmes du monde, qui emplissaient l'enceinte, tardaient à sortir, s'appuyant à la balustrade pour contempler encore le génial avocat. A ce moment, madame Mansart, enhardie par le départ des conseillers et n'y tenant plus, franchit la balustrade et pénétra dans le prétoire. Sous le lorgnon, ses yeux noirs étincelaient. L'orgueil la grandissait, et, toute cabrée, la tête en arrière, elle admirait le petit-fils adoré en qui se réalisaient tous ses rêves Et elle prenait à témoin tous ceux qui l'entouraient, madame Martinal et Lecellier, la petite madame Debreyne, dont les prunelles myopes et moqueuses clignaient malignement, Fabrezan, qui levait au ciel ses gros poings,
et même madame Marcadieu. en murmurant :
— C'est bien, mon petit... C'était très beau : désormais ta femme portera un nom illustre...
À sa suite, plusieurs amis s'étaient avancés II y avait là le célèbre Syh'ère, avec sa maîtresse parée comme une châsse, monsieur et madame Alembert, très effacés dans leur amoureux renouveau, et qui ne se quittaient plus. 11 y avait, près de madame Martinal, la triste madame Faustin, toujours réfugiée dans les jupes de son avocate comme une plante faible s'accote à son tuteur. Il y avait encore Lamblin, Thaddée-Mira, Servais et Louise, mademoiselle Angély, les stagiaires... Et Vélines, regardant tout ce monde, posa doucement la main sur l'épaule d'Henriette, à l'endroit où saille le bouton de l'épitoge, et dit :
— C'est ma femme qui devait plaider ce procès. Elle n'en est point à son coup d'essai; elle l'eût fait mieux que moi, avec plus de délicatesse et d'originalité, et c'est à 3a seule modestie que j'ai dû cette cause.
Henriette rougit.
— Plaider! ah! fît-elle gaîment, j'en ai assez! Fabrezan branla sa forte tête à la Largillière.
— Vélines, Vélines, prononça-t-il d'un air entendu, vous me semblez avoir obtenu beaucoup de gloire aujourd'hui!
La foule s'écoula lentement. Les avocats s'en furent au vestiaire. Madame Dalton-Fallay ayant fait demander le ménage Vélines, les amis dispa-
rurent à leur tour. Quand les deux jeunes gens reprirent l'étroit couloir des témoins, il n'y avait plus personne. Une flamme jaune de gaz voltigeait. Henriette descendit d'un pied hésitant le petit escalier tournant, mal éclairé : elle chercha la main d'André pour s'y appuyer. Un grand sib-nc planait. Le Palais était vide. Deux lumières restaient allumées dans l'immense vestibule de Harlay; il était mystérieux et grandiose. On y respirait une fraîcheur de cathédrale. Dans ces demi-ténèbres, André saisit sa femme etl'étreignit sans rien dire.
Sous la coupole de son petit sedicule païen, la Thémis géante veillait, glaive au poing. En se redressant, Henriette l'aperçut : elle eut un beau sourire dédaigneux et vainqueur de femme aimante.