TROISIÈME PARTIE
Chaque hiver, au jour anniversaire de sa prestation de serment, mademoiselle Angély réunissait toutes les femmes du harreau dans son petit appartement de la rue Chanoinesse. Comme elle n'avait pas de salon, elle les recevait dans son cabinet de travail, c'était une pièce exiguë, communiquant avec la salle à manger plus spacieuse par une porte à quatre vantaux, qu'on enlevait ce jour-là. Entre quatre et six heures, ces dames buvaient du thé des Indes, cadeau d'une vieille amie anglaise à la maîtresse de maison, accompagné de rôties qu apportait, sur des assiettes à filets d'or, la petite bonne de quinze ans, jeune reprise de justice, toujours choisie par mademoiselle Angély dans sa colonie d'Ablon.
La petite bonne changeait souvent de visage.
Cinq ou six de ces pauvrettes se succédaient, chaque année, chez l'avocate. L'une, un beau soir, s'éclipsait, entraînée par la nostalgie de la rue. L'autre se donnait de telles indigestions de sucre et de confiture en l'absence de sa maîtresse qu'on devait la renvoyer à la colonie. Une troisième mettait la main sur la bourse : plusieurs centaines de francs disparaissaient ainsi, tous les ans. de la maison au budget déjà si mince. Mais, avec son sublime entêtement d'apôtre, mademoiselle Angély retournait sans découragement à ce qu'elle appelait sa clinique, pour y choisir une nouvelle petite servante. Sa croyance en la régénération de ces enfants vicieuses ne bronchait pas. Les pires désillusions laissaient sa foi intacte.
Elle habitait l'une de ces maisons vétustés et noires, dont la façade légèrement cintrée participe à la courbe de la rue archaïque. Une porte monumentale restait ouverte, toute la journée, pour un commerce de menuiserie établi dans la cour. A chaque étage, cinq immenses fenêtres du xvme siècle s'alignaient avec leurs per^iennes tombantes. Par les deux bouts, la rue tournait. De-ci, de-là, une échoppe à petits carreaux s'allumait dans le crépuscule hàtif de novembre. Le long des murs, un chat fuyait sur la pointe des pattes, craignant la boue du pavé. D'un atelier venait le ronflement d'un tour. A gauche, les maisons se creusaient, à droite elles se renflaient,
avec des balcons rouilles proéminents. C'était le vieux Paris, mourant de nos jours dans la Cité, après en avoir fait son berceau. Et des commis aux fenêtres des rez-de-chaussée, s'étonnaient de voir passer, ce soir, tant de belles dames.
A quatre heures un quart, Louise Pernette et Henriette Vélines manquaient seules à la réunion des avocates. Dans le cabinet de travail au mobilier d'acajou datant de la Restauration, trois simples lampes à pétrole éclairaient crûment, sous leurs abat- jour en papier, les sombres toilettes de ville des visiteuses. Mademoiselle Àngély, dont les cinquante ans s'alourdissaient, gardait auprès de la cheminée son fauteuil à chimères. Accoudée à l'autre angle, la jupe de drap collée aux hanches, le chapeau hardi, le geste tranchant, madame Surgères, la vaillante féministe dissertait d'un ton de conférencier. Madame Martinal, à qui la maîtresse de maison vouait une particulière tendresse, demeurait debout près de celle-ci. Sous un feutre d'homme, ses cheveux bruns débordaient. Un peu subjuguées par l'éloquence batailleuse de leur aînée, les deux timides stagiaires, Jeanne de Louvrol et Marie Morvan, assises cote à côte, face au feu, l'admiraient en silence; elles conservaient, après dix-huit mois de stage et de Palais, leur air gamin de pensionnaires, tandis que, toute droite devant le guéridon du thé, la belle Géronce, taillée en statue, avec ses sourcils peints et sa joue finement poudrée,
tenait tête à la féministe, l'appelait « ma petite Surgères » et ne se gênait pas pour lui décocher la riposte. Dans ce milieu actif du barreau, madame Debreynes, l'avocate amateur, était dépaysée. Sans rien dire, elle écoutait causer, clignant ses jolis yeux de myope. Elle avait choisi une chaise à l'écart, et madame Clémentin, maigre et bilieuse plus que jamais, avec sa jaquette étroite qui semblait serrer un corps d'enfant, l'avait rejointe, affectant, parmi ces dames, plus d'assurance qu'elle n'en pouvait avoir depuis que son mari avait été rayé de l'Ordre.
Le récent succès d'Henriette Vélines occupait alors tout le monde du Palais. Les hommes euxmêmes admettaient ce jeune talent féminin, — les hommes qui, depuis l'intrusion des femmes au barreau, polis, courtois ou galants, ne les avaient jamais prises au sérieux. — Toutes les avocates éprouvaient de cette admiration un singulier malaise; mais Isabelle Géronce, accoutumée à régner par sa beauté, même à la barre, avait ressenti plus qu'une autre la morsure de la jalousie. Aussi, madame Surgères l'agaçait-elle sourdement, à ne voir, en pure idéologiste, qu'un triomphe du parti dans la victoire d'Henriette. La féministe affirmait, en effet, que cette petite Vélines avait, ce jour-là, servi la cause mieux que n'importe qui.
— Mais, ma chère, répondait madame Géronce,
en passionnée que la fidélité à ses idées n'embarrassait guère, le succès de la petite Vélines? il se retourne contre le féminisme, tout simplement. Savez-vous ce qu'il prouve? Il prouve que lorsqu'une de nous parle un peu proprement, le monde judiciaire reste bouche bée. Cet étonnement n'est pas à l'honneur du sexe, avouez-le!... André Vélines est bien supérieur à sa femme. Je l'ai admiré plus d'une fois, et je vous garantis que, plaidant pour madame Marty, il n'aurait peut-être pas tenu la barre aussi longtemps que notre jeune amie, mais, avec moins de délayage, il aurait servi des arguments plus substantiels. Cependant personne n'en aurait témoigné de surprise ; personne n'aurait songé à s'en émerveiller. . . Tout cela pour en venir à ceci : Vélines est un garçon très fort, on estime la chose toute naturelle, sa femme a prononcé une plaidoirie assez présentable, mais fignolée pendant six mois et plus riche de forme que de fond . cela devient du délire Un homme aurait parlé comme elle, nul n'y aurait pris garde.
Alors toutes se récrièrent et protestèrent à la fois. Madame Surgères, reprochan' ce «lâchage » à son amie si féministe naguère, proclamait que le talent d'Henriette égalait pour le moins celui de Vélines. Mademoiselle Angély, au contraire, trouvait à chacun des deux époux des dons différents, restituait la force au mari, mais accordait à leur jeune confrère une délicatesse pénétrante,
qualité bien féminine, à son sens. Madame Debreyne, en femme du monde, que la réussite d'une avocate ne pouvait toucher, louait Henriette sans réserve. Riant jaune, madame Clémentin, avec le tic de reboutonner sa jaquette, déclarait cette discussion fort amusante. Les petites stagiaires murmuraient :
— Merci! plaider pour être jugée comme çà la première fois qu'on s'en tire à peu près...
Madame Martinal ne desserrait pas les lèvres. Elle écoutait, pesait les raisons de chacune, et, souverainement loyale avec elle-même, tâchait d'analyser les sentiments multiples que la dispute lui inspirait. Puis, à mi-voix, pour que mademoiselle Angély seule entendît son aveu :
— Eh bien! Géronce a sans doute raison : ce ne sera peut-être jamais qu'un beau talent de femme; n'empêche qu'Henriette l'emporte sur nous toutes. Je l'ai bien senti, allez, rien qu'à l'humeur qui me venait en l'écoutant Elle nous dépasse : si ennuyeuse que soit la constatation il faut la faire, et c'est vrai que j'ai envié sa verve, son invention, son assurance. . Je l'ai enviée, et, si c'est vilain, c'est bien naturel . Henriette est riche, et, dans notre rivalité, c'est mon gagne-pain qui est l'enjeu. Je suis honteuse de ne pas m'être réjouie davantage de son succès. Elle est charmante, pourtant, et je l'aime bien.
— Taisez-vous donc, ma petite Martinal, souf-
fiait mademoiselle Angély: vous, jalouse? Les autres, oui: mais vous, jamais!
Cependant, comme toutes ces dames, hypnotisées par l'affaire Alembert-Marty qui leur avait fait une profonde impression, y revenaient sans cesse, on en arriva bientôt à l'essentiel dp cette affaire, à l'attribution de l'enfant. Madame Martinal alors, se mêlant à la conversation générale, rapporta ce qu'un secrétaire de Fabrezan lui avait appris de l'ingénieur. La perte de son procès l'avait accablé. On disait que, prévoyant une issue tout autre, il avait déjà meublé, dans son appartetement de garçon, boulevard de la Madeleine, une chambre pour son fils, et qu'à chaque visite réglementaire il conduisait le petit dans cette pièce et l'y installait, jouant la comédie de l'avoir là, à lui définitivement, jusqu'au coup de sonnette de six heures qui donnait le signal de la séparation. — Et madame Martinal trouvait tous ces détails navrants. A son avis, la mère était vraiment par trop impitoyable.
— Voudriez-vous. s'écria madame Surgères que la mère, par bonté dame, se privât de son fils au profit de ce mari indigne?-
La jeune veuve s'expliqua :
« Non!... Il fallait remonter en arrière, jusqu'au divorce stupide qui avait brisé cet heureux ménage, sans raison sérieuse. »
— Sans raison sérieuse! reprenait la féministe. Comptez-vous pour rien l'adultère du mari? Il
me semble que c'est là une raison suffisante. Trop longtemps les femmes ont supporté en silence l'offense de l'infidélité masculine, et, pour une fois qu'une d'entre elles enfin se révolte et impose à la faute de l'homme le même châtiment que l'homme avait inventé contre le péché féminin, faut-il qu'on jette la pierre à cette courageuse, à cette vaillante qui met en même ligne l'infidélité des deux conjoints, et pratique la répudiation du mari?
On se tut. Mademoiselle Angély, se penchant sur le bras de son fauteuil, empoignales pincettes et tisonna. Cette question de l'unité de morale pour les deux sexes touchait toutes ces intellectuelles férues de droit, de philosophie, de raisonnement. Une vieille indulgence était incrustée dans les mœurs bourgeoises pour la polygamie clandestine de l'homme. Chacune ici subissait cette influence atavique : les plus hardies s'insurgeaient contre elle; les autres ne savaient au nom de quoi s'y soustraire, alors que le christianisme, source de notre loi morale, édicté les mêmes obligations de constance au mari qu'à l'épouse.
— Moi, déclara Jeanne de Louvrol, qui fit rire tout le monde, je trouve qu'un homme peut faire ça et rester un brave homme, tandis qu'une femme... eh bien, elle baisse dans mon estime!
Elle rougit, en petite fille décidée qui ne se résout pas encore à donner toute sa mesure, et
qui n'ose guère faire montre de ce que promet son jeune esprit. Mais Isabelle Géronce, dont la coquetterie et les histoires sentimentales étaient bien connues, sans qu'elle s'en doutât, répliqua d'un air digne :
— Surgères, cette fois, a raison. Puisque l'homme prononce les mêmes serments que la femme, pourquoi n'y serait-il pas assujetti comme elle? On dit que l'adultère de la femme a des conséquences désastreuses pour le foyer, puisqu'il peut y introduire un rejeton étranger. Mais, à priori, le père qui se crée hors du foyer des obligations paternelles, ou qui compromet simplement lebien-être de sa famille légitime et l'avenir de ses enfants pour satisfaire un caprice, faut-il l'innocenter?
— Parbleu! s'écria madame Clémentin, dont le vulgaire esprit avait été frappé de cet argument pécuniaire.
Mademoiselle Angély posa doucement les pincettes près des chenets, et, de son beau contralto un peu éteint, articula :
— Quand on cherche une règle de vie pour les femmes, il n'y a pas tant à s'inquiéter de leurs droits qu'à déterminer leurs devoirs; les féministes devraient bien y songer, ma bonne madame Surgères. x\ quoi vous sert d'énumérer aux épouses les égards qui leur sont dus? A quoi bon leurdémontrer quelle grave injure elles reçoivent du fait de l'infidélité maritale? Vous savez bien
que les hommes tromperont toujours les femmes plus qu'ils ne seront trompés par elles, car ils sont les plus sensuels. Alors, ne vaudrait-il pas mieux considérer la vie conjugale au point de vue de l'enfant, qui est l'être le plus intéressant de la trinité familiale? Je ne connais les malheureux époux dont il s'agit que par les plaidoiries de 1 autre jour, mais j'imagine le sort du petit garçon que s'arrachent cet homme etcette femme. A l'âge où l'affectivité s'éveille au contact des tendresses paternelles et maternelles, il a vu ses parents subir le pire orage sentimental. Ces gens, en brisant leur chaîne, ont aussi hrisé l'àme de leur fils. Qui saura jamais si ses secrètes préférences étaient d'accord avec la décision des tribunaux qui l'ont confié à sa mère? Et si ce pauvre enfant regrettait, par hasard, la présence de son père, concevez-vous quel serait, dans un cœur d'une délicatesse précoce, le chagrin muet qu'un instinct l'ohligerait à ne jamais avouer? A d'autres de délibérer sur les droits de la mère offensée; moi, j'estime que son devoir était de pardonner pour sauvegarder, avant son prétendu honneur, l'atmosphère de tranquillité spirituelle où doit croître un enfant. A mon sens, la véritable dignité pour une femme, c'est avant tout de s'oublier pour l'être qu'elle a appelé à la vie.
On avait écouté en silence la vieille fille qui, à force de charité, d'abnégation et d'idéal, s'était créée, elle aussi, en se dévouant à tous les enfants
déshérités, une maternité magnifique, maternité qui la faisait respecter comme si des milliers de mères vivaient en elle. Mais elle n'avait pas achevé, tirant encore sur ses hanches les basques de son éternelle robe violette, que madame Surgères, emportée par la combativité de son tempérament, partait en guerre contre les idées rétrogrades qui ont fait jusqu'ici, sous la férule du devoir, l'asservissement des épouses Elle dit la créature diminuée qu'était devenue la femme, sous prétexte de mariage et de procréation. Et, pour affermir sa thèse, elle cita la déclaration d'une féministe militante :
« Non, la femme ne se doit ni à son mari, ni à ses enfants, parce que chacun de nous ne se doit qu'à lui-même. L'individu est fin en soi et ne peut être considéré comme le moyen d'un autre individu. Dans une société comme je la comprends, l'amour et la maternité seront un épisode dans la vie des femmes, ils ne seront, plus son histoire... »
Alors la tranquille Martinal, qui n'aimait point à discuter, mais conservait pourtant son franc parler, partit d'un bel éclat de rire Puis aussitôt :
— Pardon, chère madame Surgères, mais vous savez, je ne puis pas être féministe et vos orgueilleux aphorismes me semblent si drôles quand je pense à mes trois petits chéris, ma joie, ma vie, toute mon histoire!... Vous appelez cela un
épisode, vous autres?. . Mais, tout de même, selon vous, qui sera responsable de ces petits êtres impuissants et débiles, sinon celle qui les a mis au monde sans qu'ils l'aient voulu?
Elles allaient s'échauffer, lorsqu'on entra dans la salle à manger. Deux nouvelles venues la traversèrent, qui allaient faire diversion. C'étaient Louise Pernette et Henriette Vélines. Un murmure flatteur accueillit cette dernière, la jeune célébrité du jour.
Elle arrivait toute moite de l'humidité du soir, des gouttes d'eau à sa voilette, ses beaux cheveux blonds luisant comme de la soie sous son grand chapeau noir. Elle était jolie et rieuse; elle émettait depuis son succès un rayonnement de gloire, et l'on éprouvait devant elle le mystérieux attrait du talent. Toutes l'entourèrent. Seule mademoiselle Angély s'occupa de Louise Pernette, qu'elle savait triste. Elle la prit à part, lui dit quelques mots : un secret était entre elles. Isabelle Géronce fut superbe d'aplomb devant la. petite stagiaire. On la vit quitter madame Vélines au plein d'une causerie très animée, et, dans sa toilette somptueuse, toute bruissante des menus affîquets d'or et de pierreries que veut la mode, venir à la simple Louise vêtue de lainage bleu. Elle lui serra la main, lui tapota familièrement l'épaule, disant :
— Eh bien ! plaidons-nous bientôt?. . . Voilà longtemps qu'on n'a pas entendu cette jeune fille-lài
Louise s'efforça de faire bonne mine, mais elle était très pâle en répondant :
— Le dommage n'est pas grand, madame.
A ce moment, des « ah! » de surprise, des exclamations d'enthousiasme, partirent du groupe qui fêtait Henriette. Dans sa fierté de jeune femme, elle venait de livrer la nouvelle imprévue, de parler du bébé qu'elle espérait. Et à l'explosion de joie, d'étonnement, de congratulations qui suivit, on aurait cru à un prodige. A la vérité, l'événement n'était point dépourvu de signification dans ce milieu de femmes c< cérébrales ». L'une d'elles allait joindre au triomphe de sa profession masculine l'orgueil héréditaire de la maternité. Le sort comblait cette charmante Henriette en ajoutant pour elle à tous les apanages nouveaux récemment conquis par son sexe, l'éternel honneur de la femme : l'enfantement. C'était comme la justification de leur audace intellectuelle, à toutes. Déjà les grâces maternelles embellissaient Henriette. Sa gaieté avait un arrière-fonds de songerie; toujours le souvenir de l'être éclos en elle lui revenait. Sa santé s'était altérée, et, sereinement, elle se voyait s'affaiblir avec cette générosité sans mesure de la mère qui se sent donner la vie.
La petite servante, une grosse enfant blonde de seize ans, apporta le thé sur un plateau japonais. Louise Pernette la reconnut pour l'avoir défendue, six mois auparavant, à la huitième chambre, où
elle passait en jugement pour vagabondage. Le tribunal l'avait acquittée comme ayant agi sans discernement et l'avait confiée jusqu'à sa majorité à la colonie d'Ablon. d'où mademoiselle Angély venait de la retirer depuis huit jours, séduite par son regard loyal et ses bonnes notes .. Ces dames durent subir la présentation de la petite prostituée. On devinait de quelle affection inspirée mademoiselle Angély chérissait cette naufragée sauvée de la boue parisienne.
— Vois-tu, Palmyre, disait-elle avec cette autorité qui s'alliait étrangement chez elle à toutes les faiblesses de la bonté, vois-tu, Palmyre, ces dames sont des avocates qui s'occupent de pauvres petites filles comme toi. Elles sont bien contentes, aujourd'hui, de te voir sage. Allons, remercie encore mademoiselle Pernette, qui a été si bonne pour toi!
Palmyre, intimidée, fit la sotte. Au banc des prévenus, elle avait naguère vertement répondu au président qui l'interrogeait; même elle avait eu, quand les gardes l'emmenaient, l'invective classique à l'adresse du tribunal. Mais, dans ce salon, devant ces femmes du monde, embarrassée de ses mains qu'elle venait de libérer du plateau japonais, elle se cacha le nez dans sa manche, fondit en pleurs, puis se sauva vers la cuisine.
— Ah' murmura mademoiselle Angély en regardant fixement Louise Pernette, la moisson est mûre : nous avons besoin d'ouvriers.
Louise baissa la tête, les yeux brillants de larmes. La présence de madame Géronce, dont elle n'ignorait pas l'empire sur son fiancé, mettait la jeune fille au supplice. Il y avait sous son attitude fière le plus affreux découragement. Elle faisait avec son amie Vélines, heureuse, aimée, fêtée, un contraste navrant. C'était la fille d'un officier sans fortune, pn garnison dans l'Est. Quatre ans plus tôt, elle était venue bravement, toute seule, faire son droit à Paris. Elle aussi avait connu tous les rêves, ceux de l'amour et ceux de la gloire. Mais aujourd'hui son ami la trahissait. Sa timidité d'enfant à la fois volontaire et craintive la desservait dans son métier. Elle était d'une belle intelligence, posée, raisonneuse et droite. Peu de stagiaires possédaient comme elle leur code, et elle comptait, pour l'esprit, parmi l'élite de sa colonne. Néanmoins elle ne réussissait pas. et l'échec du procès Leroy-Mathalin, qu'elle venait de perdre à la cour, lui avait enlevé ses dernières énergies. Mademoiselle Angély, sa confidente, qui connaissait sa lassitude et ses velléités d'abandonner la carrière, la travaillait depuis quelques jours. Elle reprit, avec son extraordinaire ascendant :
— Des adolescents se noient dans le vice, les mains ne se tendent pas vers eux « Les petits enfants ont demandé du pain, et il n'y eut personne pour le leur rompre », dit l'Ecriture.
Elle parlait très bas, mystérieusement, pour
Louise seule. Mais, voyant que leur grande confrère disait quelque chose, toutes Jes autres se turent pour l'entendre. Elle avait le visage couperose des blondes qui furent trop fraîches, trop délicates. Ses cheveux, sans couleur maintenant, se partageaient sur sa tête en deux bandeaux ondulés, à la mode d'il y a trente ans. Et dans ce visage de vieille femme deux yeux clairs, d'une expression singulièrement douce, mettaient une impérissable beauté. Elle se leva, et dit alors tout simplement *.
— Buvons le thé chaud, mes enfants.
Et elle les servit dans les tasses que ces dames se distribuaient. Toutes étaient debout, leur soucoupe à la main, entourant le guéridon; mademoiselle Angély s'évertuait à étendre le beurre sur les rôties. Henriette attendrie, l'observait, si franche, si empressée dans sa réception affectueuse, mettant une intention de bonté dans le geste le plus banal. Cependant mademoiselle Angély, préparant toujours de nouvelles tartines, poursuivait son idée :
— Oui, mesdames; il en est une parmi vous que je ne nommerai pas, et qui me cause bien de la peine : elle n'aime plus notre profession et voudrait la quitter.
Toutes s'avisèrent qu'il s'agissait d'une des petites stagiaires; et l'on regarda Marie Morvan, à propos de qui des bruits de retraite avaient déjà couru. Elle avait de belles dents gourmandes
sous lesquelles craquait le pain croustillant, et un air de parfait détachement qui suffit à confirmer la supposition. Mademoiselle Angély continua :
— N'est-ce pas un péché qu'une jeune femme investie de la plus noble fonction qui soit, le droit de défense, la dédaigne et s'y dérobe? Il y a par le monde des milliers de femmes intelligentes et oisives que tue le désœuvrement, le sens de leur inutilité, et qui pourraient envier cette pauvre robe d'étamine noire, grâce à laquelle vous faites tant de bien. Car faire le bien, il n'y a que cela de bon, n'est-ce pas? Si vous vous êtes livrées toutes à de très dures études, si vous avez conquis tant de parchemins, si vous avez revendiqué le privilège de remplir la plus haute mission sociale aussi bien que les hommes, ce n'était assurément pas pour leur faire la nique, une fois installées dans les prétoires, au même banc qu'eux. Egaler les hommes, faire assaut avec eux de cérébralité, de force, de puissance, comme c'est puéril ! comme c'est sot ! Nous ne les surpasserons jamais : nous sommes des créatures très différentes; des auxiliaires inventées, en somme, pour être, avant tout, les protectrices de l'enfant, de ce petit être que l'homme procrée et dont, après, il se désintéresse un peu... Ce qui est vrai dans la famille l'est dans la société... Aucune femme ne peut être indifférente à l'enfance, chacune doit se sentir la tutrice du premier enfant
venu. Qu'est-ce donc si cet enfant subit la pire misère, celle du vice! Vous autres, vous avez tant de moyens d'exercer votre emprise sur ces petits malheureux : les séjours aux prisons, les entretiens au parquet, l'intimité que crée l'instruction entre le jeune coupable et l'avocat. Vous le possédez peu à peu. Le jour de son procès, devant le tribunal qui l'atterre, vous représentez pour lui une force presque divine, et je ne sais rien de plus poignant que l'appel muet lancé par les yeux angoissés du petit prévenu à celui qui va le défendre. On me dira que ces messieurs sont bien dévoués; c'est vrai : beaucoup sont admirables parmi nos stagiaires. Mais ils n'ont pas le sens maternel, ils n'ont pas le pouvoir secret, ils n'ont pas le mystère... S'ils défendent une belle fille inculpée de vagabondage, le public pense mille choses vilaines, et nous n'ignorons pas comment à Saint-Lazare les détenues se montent la tête à propos des plus jolis garçons du barreau... Seulement, voilà, les femmes nous manquent. Chaque lundi, des vingtaines d'enfants défilent à la huitième chambre. Combien y a-t-il de femmes pour s'occuper d'eux? Certains n'ont pas même de défenseur. Les bras manquent à la moisson! .. Et encore il en est parmi vous qui désertent...
Madame Martinal, qui ne plaidait guère d'office, crut sentir un reproche et se défendit :
— Chère mademoiselle Angély. vous êtes une apôtre et vous nous voudriez toutes taillées à la
mesure de votre idéal. Il faut bien le confesser, quand je suis entrée dans l'Ordre, je n'ai pas regardé si loin, je n'ai pas cherché un beau rôle» je ne me suis guère soucié d'enfants à régénérer. Des enfants, j'en connaissais trois : les mien!.. Ils étaient sans ressources, sans soutien, et moi, je n'étais qu'une pauvre petite femme bien malheureuse cherchant à gagner sa vie. Pour nourrir mes petits, j'aurais vendu des pommes. Je savais un peu de droit : j'ai essayé de vendre le peu de droit que je savais, voilà tout. Mes chéris grandissent; maintenant j'arrive à les faire vivre modestement; je ne suis pas héroïque, c'est vrai, mon œuvre est minime; j'élève humblement mes trois petits hommes; mais, pour mes faibles épaules, je trouve déjà que c'est assez.
Alors madame Surgères protesta : « Xon, non, ce n'était pas assez!... » Ec, sa soucoupe d'une main, l'index de l'autre passé dans l'anse de sa tasse, elle donna tort à madame Martinal comme à mademoiselle Angély : « Il ne suffisait pas de s'en tenir aux siens, comme de jolis oiseaux sans pensée qui, dans toute une forêt, n'ont de regard que pour l'arbre où se suspend leur nid... » Ec elle parla de solidarité, d'émancipation féminine, de lutte contre le joug masculin. « Eh! oui, certainement, si. naguère, elle avait fait campagne pour l'admission des femmes au barreau, c'était une campagne dirigée contre l'homme, entreprise dans un esprit militant, pour faire admettre
l'égalité des sexes, pour établir une justice en faveur des femmes, mais surtout pour leur fournir des armes contre leur antique tyran.
— Si je suis avocate, moi, dit Henriette Vélines dès qu'elle put placer un mot après la mercuriale féministe, je le dois h de multiples causes déterminantes, et j'emprunte un peu à chacune de vos trois théories. Celle de madame Surgères d'abord m'avait séduite par son orgueil, et il ne m'a point déplu, à dix-huit ans, en choisissant un métier d'homme, d'attester la supériorité do mon jeune cerveau; plus tard, l'idéal de mademoiselle Angély m'a prise, à son tour, et j'ai rêvé de me dépenser pour l'enfance coupable Puis, peu à peu l'exercice du métier a fait de moi une vraie professionnelle, et il m'est très agréable, à présent, de recevoir ce par quoi le client veut bien m'exprimer sa reconnaissance.
Elle était si tranquille, si pondérée, en exprimant là un sentiment vrai et général, que sa confession ne frappa personne Isabelle Géronce l'interrompit en déclarant que l'avocate ne devait être avocate que pour défendre la femme contre l'homme.
— Ah! s'écria en riant madame Martinal, quand un homme m'apporte une cause avantageuse, je trouverais bien fou de ne pas l'accepter. Je ne vous suis pas dans votre guerre, chères amies.
Puis se ravisant :
— Mais il faut cependant qu'il y ait des guerrières comme vous pour creuser la trouée aux autres. Vous êtes promptes à l'exagération généreuse, et parfois vos théories extrêmes me mettent en gaîté. Vous ne reculez pas, vous autres féministes, devant l'absolu, et chez vous on ignore la modération des idées. Mais grâce à cette disposition, vous agissez. Vos principes s'établissent; et les femmes simples et pratiques comme moi, qui ne demandent que leur place au soleil, la trouvent un beau jour faite par vous, conquise par vous, les audacieuses, les exaltées.
Et elle mit tout le monde d'accord par son calme bon sens, sa douceur vaillante envers la vie, envers les personnes. Dans la cheminée, mademoiselle Angély avait jeté elle-même de nouvelles bûches. Les trois lampes, à la longue, répandaient une tiédeur dans la pièce, où flottait encore l'arôme exotique du thé indien. Et c'était un tableau vraiment neuf que cette réunion de femmes, à l'esprit dégagé de toute frivolité, qui étudiaient consciencieusement les plus modernes des problèmes sociaux, avec autant de simplicité que leurs mères en eussent mis à raconter leurs toilettes.
Il y avait néanmoins, derrière le guéridon, la gentille madame Debreynes, très curieuse des potins du Palais, où elle n'allait presque jamais, qui se régalait aux histoires des deux petites stagiaires. Celles-là ne traînaient point, chaque
jour, de midi à quatre heures d'une audience à une autre, sans saisir, avec leur subtilité de Parisiennes railleuses, les moindres ridicules du monde judiciaire, et. ravies d'en savoir plus long que leur aînée, elles chargeaient ferme contre la magistrature. Gomme elles l'expliquaient à leur confrère, il existait trois catégories de juges : ceux du passé, ceux du présent, ceux de l'avenir. Monsieur le président Erambourg, qu'elles qualifiaient de féroce, représentait l'ancien régime. Par lui, à la cour, les peines prononcées en première instance étaient infailliblement doublées.
— Oui, s'écriait avec une flamme dans les yeux Jeanne de Louvrol, qui avait à tout le moins de l'avocate cette aveugle et large indulgence pour tous les coupables, le vrai criminel c'est ce vilain bonhomme à visage de cire, confortablement assis dans son fauteuil, qui, ne voulant entendre ni plaidoirie ni débats, se contente d'appliquer méthodiquement son principe : surenchérir après le tribunal, saler, saler, saler!...
Et Marie Morvan raconta comment, la semaine passée, Maurice Servais, qui défendait en appel, devant Erambourg, un pauvre garçon condamné à quatre mois en première instance, avait vu l'emprisonnement porté à huit mois selon la coutume; vainement il avait déployé un véritable talent pour démontrer qu'une détention de trois mois seulement, après cette faute unique, eût
laissé le coupable profiter d'une situation offerte, dans ce délai, à l'étranger, où il se fût réhabilité.
Au nom de Maurice. Louise Pernette, qui se contentait jusqu'alors d'écouter en cachant de son mieux sa mélancolie, se rapprocha. Toutes trois s'accordèrent alors pour louer certains procureurs de la République qui bouleversaient tout le vieil appareil de la Justice en se faisant les meilleurs collaborateurs de la défense. Un vent de mansuétude et d'humanitarisme soufflant à ce moment-là dans les hautes sphères politiques, on devinait, dans leurs réquisitoires au rebours, comme l'influence d'un mot d'ordre, une intention de sérénité philosophique et presque un empiétement sur le rôle de l'avocat. C'était bien là, selon les trois jeunes filles, l'idéal judiciaire de l'avenir : le règne de la Bonté le crime doucement admonesté plutôt que puni... Et, comme leurs propos s'échauffaient, les six autres dames, attirées par le sujet même de la conversation, rejoignirent, une à une, curieusement, le petit groupe qui pérorait derrière la table à thé. Madame Surgères, ayant entendu les derniers mots, s'écria :
— Tiens! nous ne sommes plus des barbares. La persistance du droit de châtier est un déshonneur pour notre société. Ah! je rêve d'un Palais de Justice nouveau, où les juges seraient des pontifes pitoyables se penchant vers les criminels avec la douceur que donne la vertu.
— Des criminels?... Y a-t-il des criminels? se demanda tout haut Henriette Vélines, qui donnait, elle aussi, dans les idées modernes, séduite par toutes les tendresses humaines. Pour moi, je I ase qu'il y a seulement des malades. On ne châtie pas les malades : on les soigne. Un juge devrait être un médecin.
Mais mademoiselle Angély, avec la clairvoyance de sa sérénité rectifia l'idée :
— Non. Non! dès lors qu'on admettait les lois et leur nécessité, il fallait des juges qui fussent des juges! L'avocat? oui, celui-ci possédait un autre rôle : à lui de distinguer dans le coupahle la maladie morale du vice proprement dit; à lui de prodiguer les soins d'une hygiène spirituelle...
Et tranquillement, avec sa mystérieuse autorité de vieille femme supérieure, elle affirmait l'utilité du châtiment. Elle alla, non sans quelque lyrisme, jusqu'à rappeler la statue géante qui en est l'allégorie et se dresse, terrible, sur la façade du Palais dominant la place Dauphine. Puis, revenant aux juges, entre le sévère Erambourg et deux ou trois jeunes présidents de chambre plus désinvoltes ou ambitieux que charitables, elle cita M. Marcadieu, le père d'Henriette. Dans ce grand Palais où s'essayaient tant d'efforts différents vers l'équité absolue, celui-Là semblait connaître la juste mesure. Il jugeait sans parti pris, avec un admirable souci de la vérité, avec
une dignité si sobre, si discrète, que jamais un journaliste n'avait parlé de lui. Mais le barreau la connaissait si bien, cette attitude parfaite du magistrat, que toutes les avocates présentes, même la fielleuse madame Clémentin, ne purent retenir ce cri laudatif, courant de bouche en bouche :
— Ah! le président Marcadieu!... si l'on avait toujours affaire à lui!...
Henriette en fut émue aux larmes. Elle souriait, toute épanouie de bonheur. Mais des juges on passait maintenant aux avocats. Les candidatures au bâtonnat commençaient à mettre quelque trouble au sein de l'Ordre. L'ambitieux Lecellier, qui se préparait depuis si longtemps au suprême honneur, paraissait avoir désormais toutes les chances d'être nommé, aux prochaines élections; et Marie Morvan répétait le mot qui avait f;iit fortune, le samedi précédent, à la conférence : allusion aux festins fameux où l'illustre candidat cuisinait ses intrigues ' « La gastrite de Lecellier sera pour l'année prochaine. »
La petite madame Debrevnes ouvrait tout grands ses yeux fins et clignotants :
— Je ne comprends, pas oh! mais pas du tout!...
Il fallut qu'on lui expliquât le propos. Lecellier, qui n'était pas riche, disait-on, se ruinait à recevoir pour gagner des suffrages II était clair qu'une fois bâtonnier il clorait la série de ses
grands dîners. La chose s'était déjà vue en pareil cas, et le nouvel élu avait alors prétexté les crises d'une maladie d'estomac. Toujours bien portant et gai, Lecellier, sûr maintenant de la victoire, avait, semblait-il, prévu l'occurence délicate; on l'avait entendu plus d'un fois se plaindre de crampes douloureuses à l'épigastre.
Mises en goût de malignité, toutes ces dames apportèrent leur anecdote touchant les grands confrères. Louise Pernette secoua sa tristesse pour rappeler que Blondel, son « président de colonne », du temps qu'il briguait le bâtonnat, amassait autour de lui le plus grand nombre de secrétaires possible, chaque secrétaire représentant une voix. Madame Martinal affirma que Ternisien, colosse de cinquante ans, bien conservé, aux cheveux rouges et au teint frais, commençait déjà de prendre des allures paternes et d'appeler les stagiaires : « mon cher enfant », de peur qu'on ne lui fit attendre trop longtemps le bâtonnat. Jeanne de Louvrol croyait même s'être aperçue qu'il se servait d'eau oxygénée pour décolorer sa chevelure Madame Clémentin, hostile à Fabrezan, à qui son mari devait sa radiation de l'Ordre, osa insinuer que le bâtonnier avait usé, pour se faire élire, de procédés douteux. Elle nomma de jeunes confrères auxquels il aurait mis le marché à la main, achetant leur voix avec des promesses de causes... Mais l'histoire fut jugée de mauvais goût. Un silence
LES DAMES DU PALAIS 2 i i
l'accueillit, et il y eut un froid dans le cabinet de mademoiselle Angély, qui dit seulement :
— Vous m'étonnez, madame Clément in.
Ce fut assez. Le ragot était jugé. Personne n'y avait cru. Tout le monde adorait Fabrezan; et quand, juste à ce moment, Henriette Vélines prit congé, en se disant un peu fatiguée, on s'imagina que, grande admiratrice du bâtonnier, son vieil ami, elle partait en manière de protestation
Dès qu'elle eut disparu, on reparla de Vélines Isabelle Géronce déclara qu'il était déjà décoratif comme un bâtonnier.
— Bâtonnier il sera ! prédit mademoiselle Angély; il a ce qu'il faut pour cela : la distinction et l'autorité.
— Et le talent, ajouta madame Martinal.
— Oh! ça, c'est un agent superflu! dit méchamment madame démenti n.
Toutes riaient, mais pas une ne doutait que Vélines ne fût un jour le chef de l'Ordre. x\ trente-quatre ans, il avait déjà brûlé les étapes comme les avocats prédestinés. On l'enviait un peu ; cependant ces dames lui reconnaissaient presque du génie depuis que sa femme avait tant de succès.
Les deux féministes sortirent ensemble.
Madame Clémentin se retira ensuite. Puis ce furent les deux petites stagiaires; enfin madame Debreynes. Il ne resta plus, dans la pièce attiédie par ce long séjour de dix personnes vives et ani-
mées, que la maîtresse de maison entre Louise Pernette et madame Marti nal.
Alors elles se sentirent en intimité. La jeune veuve parla de ses enfants. L'aîné, qui allait depuis la rentrée à Charlemagne, avait été premier en histoire et géographie. Elle était bien heureuse; néanmoins elle restait inquiète pour son hiver. Elle n'avait pas grand'ehose à faire depuis quelque temps : or elle ne possédait pas seulement trois mille francs d'avance. Si, par hasard, la chance allait tourner, que deviendraiton dans le pauvre petit appartement du quai de la Mégisserie?... Et mademoiselle Angély s'essuya furtivement les yeux quand madame Martinal avoua que son grand Pierre, qui atteignait dix ans, s'inquiétait de ses soucis domestiques, demandant chaque soir, quand il revenait du lycée : « As-tu un procès nouveau, maman?... » Hélas! voilà bien des jours qu'il fallait dire non. Parfois elle l'entendait pleurer dans son lit, assez avancé déjà pour comprendre les difficultés de leur existence précaire, trop petit pour y penser sans effroi.
— Allez voir le bâtonnier, conseilla mademoiselle Angély.
— Ah bien, oui! Fabrezan!... pour qu'il me fournisse encore des clientes du genre de madame Faustin, dont je plaide le procès en séparation, de vendredi en huit, à la quatrième chambre... Oh! un amour de femme, assurément, mais dans une dèche noire, cent fois plus pauvre que moi»
puisqu'elle n'a pas de métier pour élever sa fille, et de qui je n'oserais seulement pas accepter dix francs !. ..
— Justement! retournez à Fabrezan : il vous doit une cause de millionnaire, à présent!
Madame Martinal sourit et s'en alla, gaînient toujours. Rien n'entamait son courage. Elle avait connu de pires moments. Elle forcerait bien la chance, cette fois encore.
Louise Pernette était demeurée en tète-à-tête avec mademoiselle Angély. Celle-ci, debout devant elle, la contemplait tristement,
— Eh bien. Louise?
— Mademoiselle?
— J'ai là une liste de quarante-sept mineurs que m'a communiquée le petit parquet. Vingt-trois n'ont pas encore de défenseurs; quatre passeront lundi : refuserez-vous de les défendre?
Louise, les yeux à terre, secouait la tète obstinément :
— C'est fini, répétait- elle, je ne peux plus Je veux m'en aller, quitter Paris...
— Voyons, Louise, encore un effort!... Vous donnerez là comme la substance même de votre âme, sans joie, sans plaisir, pour sauver quatre pauvres êtres. Ce sera beau.
— Je ne peux plus, répétait Louise, je ne peux plus retourner au Palais.
Mademoiselle Angély demanda doucement :
— A cause de?...
— Oui, dit Louise, qui se cacha la figure dans son mouchoir et fondit on larmes.
Elles n'échangèrent plus que peu de mots, ce soir-ia. Cependant la stagiaire ne partit pas sans avoir accepté les quatre défenses pour le lundi suivant. Le zèle fervent de mademoiselle Angély finissait toujours par dominer toutes les volontés. D'ailleurs la vieille avocate avait son plan : la souffrance de ce jeune cœur amoureux l'avait trop émue; elle jura de rendre Maurice à Louise.
A la fin de décembre, madame Mansart vint de Rouen passer chez ses enfants les fêtes de Noël et du nouvel an. Elle arriva un matin, pour le déjeuner : Henriette l'alla prendre à la gare Saint-Lazare. Dans le fiacre, elles n'en finissaient point de s'embrasser, de se mignoter. La grand'mère ne se tenait pas de joie à la pensée du bébé qu'on attendait. Elle examinait la mine de la jeune femme, lui recommandait de ne se point fatiguer. À la maison, elle pleura en serrant André dans ses bras.
Avant déjeuner, tous trois entrèrent dans le vestibule garni d'anciennes estampes. D'étroites tables de laque étaient couvertes de journaux illustrés. C'étaient ceux qui avaient publié le portrait d'Henriette lors de l'affaire Marty : elle prit
plaisir à les montrer à la grand'mère. On l'y voyait en avocate, tantôt à la première du tribunal, un doigt en l'air, à la barre, ou bien penchée sur son dossier, tantôt de face, avec la toque, dans la pose où elle s'était fait photographier lots de sa prestation de serment Madame Mansart, aux yeux presbytes, éloignait la page pour mieux voir. Elle ne disait rien. André enlaçait tendrement Henriette, en expliquant :
— Peut-être n'avez-vous pas imaginé, grand'mère, tout le succès de cette petite femme-là. Savez-vous qu'à Paris on ne parle que d'elle? Sa plaidoirie a eu un véritable retentissement.
.Madame Mansart dressait son face-à-main, lorgnant les portraits :
— Oui, tu me l'as écrit, fit-elle simplement. Puis, quand elle eut replié les journaux :
— Je pense que, dans son état, elle a cessé de plaider?
— Ah ! oui, par exemple ! s'écria la jeune femme; la santé de mon bébé avant tout!... Même, dans l'affaire Marty, André me remplacera en appel.
On passait dans la salle à manger, quand madame Mansart, s'adressant à son petit-fils, lui demanda :
— Et toi, où en es-tu?
— .J'ai plusieurs choses en train, répondit le jeune homme.
La salle à manger occupait, dans le quadrilatère dessiné par l'appartement, le coté opposé à la
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galerie des estampes. Elle était lambrissée en blanc, et tendue, de la cimaise à la corniche, d'une toile claire à larges fleurs. Il avait un peu neigé le matin : dans la cour, le platane se découpait en fines ramures blanches; quand les moineaux venaient s'y poser, une poudre s'envolait coquettement sous leurs pattes. Le soleil entra par les fenêtres sans rideaux : des vases d'étain et de cuivre rouge s'illuminèrent sur un meuble anglais. André murmura :
— N'est-ce pas qu'on est bien chez nous, grand' mère?
Il riait de contentement, de bonheur serein : sa lèvre rasée laissait voir de belles dents. Fier de sa santé robuste, il se remémorait maintenant, en regardant les deux femmes, l'époque de sa maladie, leur tendresse, les soins d'Henriette. Elle et lui se contemplaient sans cesse avec des ententes amoureuses intraduisibles. Ce petit ménage baignait dans la béatitude Madame Mansart reprit :
— Et cet escroc que tu devais défendre?... le fondé de pouvoirs de la grande banque, tu sais... qu'est-il devenu?
Vélines la rassura : cette affaire allait venir à la onzième chambre dès le commencement de février. Oh! ce serait un procès considérable. Dj-s membres de la presse financière étaient compromis. Quant à l'inculpé lui-même, c'était un personnage si intéressant! Un maître en procé-
dure, capable de rouler tous les avoués, tous les avocats et tous les juges du Palais.
— A ce point ajoutait le jeune homme que, si par miracle il était acquitté après son colossal brigandage, il mériterait d'être nommé professeur à l'École de droit...
— Et vous savez, continua Henriette, André plaide l'innocence la plus complète, la bonne foi absolue.
Madame Mansart décréta :
— Vous avez des relations dans la presse : André m'a cité plusieurs noms d'amis journalistes. Vous devriez, ma fille, les inviter à dîner avant ces débats où votre mari va certainement se faire remarquer.
— Ma foi, grand-mère, dit Henriette gaiement, nous ne soignons pas tant que cela notre publicité. André a bien assez de talent pour se passer de réclame.
Mais André regardait la vieille dame avec émotion. Gomme elle l'aimait! comme elle restait fière de lui!... Et il lui dit :
— Vous voulez donc absolument me voir célèbre.
— Mais tu l'es déjà! répliqua vivement Henriette.
Et tous deux se souriaient en s'admirant.
Le déjeuner fini, Vélines dut filer au Palais, où il était convoqué par le juge d'instruction : Abel Lacroix, le fondé de pouvoirs de la Banque Conti-
nentale, extrait de la Santé le matin, devait subir ce jour-là un interrogatoire II restait à élucider la question d'un faux qui. s'il lui eut été définitivement imputé, l'envoyait droit aux assises.
Ces deux dames décidèrent de sortir pour la layette. La grand'mère apportait de Rouen de vieilles dentelles; Henriette, ravie, prétendait en tirer un merveilleux parti. On se dirigea vers le boulevard de Sébastopol. Dans le fiaere. la jeune femme ouvrit encore le carton des valenciennes: elle ne se lassait pas de les enrouler autour de son doigt.
— Que ce sera joli! que ce sera joli!
Le bébé ne devait naître que vers mai ou juin : c'était un peu tôt s'occuper du trousseau, maison pouvait toujours commander les choses fines, longues à exécuter, tout au moins examiner les modèles, choisir.
— Et puis j'ai si peu de temps! expliquait-elle à madame Mansart.
— Chère petite, disait la grand'-mère, attendrie, comme j'aime à vous trouver si simple, si femme toujours, vous plaisant à tout ce qui enchante les autres jeunes mères!
Dans le grand magasin de blanc, toutes deux s'assirent devant un déballage nuageux de mousseline, de nansouk. de batiste, de linon. Les doigts légers des vendeuses serraient de petites coulisses, dénouaient les faveurs des cartons; leurs mains s'habillaient de chemises minuscules.
On dressait des robes de baptême interminables, et des culottes pareilles à des mouchoirs de poche. Puis ce fut le déroulement des broderies, les guirlandes de plumetis, la scie ondoyante des festons, toute une floraison neigeuse dessinée à l'aiguille le long des bandes souples. L'aïeule au teint de citron, aux cheveux d'un noir d'encre, allait toujours au plus beau, au plus luxueux, mettant son orgueil héréditaire jusque dans les langes du dernier-né de sa race, pendant qu'Henriette, rêveuse, — si jeune et si fraîche que les demoiselles de magasin hésitaient à la croire la maman du bébé, — devant toutes ces vagues formes de petit enfant imaginait mieux le sien, telle qu'elle l'aurait un jour, vivant et palpitant dans ses bras.
Mais soudain, précipitamment, elle regarda sa montre, et, se levant, elle s'écria :
— Vite, vite! il faut que je rentre, grand'mère ! . . .
Madame Mansart s'étonnait.
— Et ma consultation! reprit l'avocate ; je vais trouver mon salon plein, si je rentre en retard.
— Baste! votre mari vous chipera quelques clients, ma fille.
La jeune femme ne l'entendait pas ainsi : il fallut remonter en voiture. « Non! non! c'était elle qu'on voulait. Oh! certainement, André la valait dix fois pour le sens des affaires et la sûreté des conseils. Mais quoi! depuis ce fameux
procès de madame Marty soit curiosité, soit snobisme, les femmes du monde s'étaient engouées d'elle et réclamaient son avis dans mille circonstances. Veuves, divorcées, vieilles célibataires, toutes celles à qui la direction du mari faisait défaut, ne se décidaient pas à contracter un bail, à vendre un immeuble, à transiger avec un fournisseur trop exigeant, sans s'adresser d'abord à l'avocate en vogue... Et des femmes mariées, et de celles qui ne l'étaient pas. surtout, que de confidences elle recevait!... Que de romans d'adultère se déroulaient sous ses yeux! que de trahisons, d'abandons, de fautes secrètes!... »
Ah! si la grand'mère soupçonnait les histoires qui se racontaient tous les jours, de quatre à six, dans le grand cabinet de la place Dauphine. que dirait-elle, grand Dieu!
— Il est certain, ma bonne Henriette, repartit madame Mansart un peu assombrie, — que c'est une bizarre atmosphère pour une toute jeune femme.
— Bah ! grand'mère, à vingt ans déjà j'en entendais de toutes sortes, et je ne suis pas encore pervertie. Tout dépend de l'oreille avec laquelle on écoute, croyez-le!... Puis j'ai la chance, par-ci, par-là, d'accomplir une bonne action. Telle que vous me voyez, j'ai préservé du vitriol plus d'un visage d'amant lâcheur; j'ai calmé l'exaltation de mainte jouvencelle séduite,
et j'ai sauvé du divorce bien des petits ménages où l'on ne demandait qu'à s'embrasser après un malentendu. . Grand'mère. grand'mère, ne médisez point des avocates! Si vous saviez l'action que peut avoir, dans certains cas passionnels et poignants, une simple petite femme comme moi, grâce à la toque!
On était arrivé : le fiacre s'arrêta. Madame Mansart restait silencieuse. Toutes deux descendirent. Le triangle de la place Dauphine s'élargissait sous un crépuscule brumeux de décembre, jusqu'à la façade monumentale du Palais qui en forme la base, avec son grand escalier blanc, sa rangée de statues géantes, ses trois portes grecques au linteau plus étroit que le seuil, ses entablements rigides et les ferronneries du faite à jour sur le ciel incolore. Les vieilles maisons fuyaient à gauche en ligne oblique. A droite, les arbres en quinconces, maigrelets et dépouillés par l'hiver, mettaient à la tombée de la nuit, comme un fantôme de petit bois désert en plein Paris. La maison des Vélines se dressait, imposante. Les fenêtres du salon d'attente apparaissaient illuminées. Dès l'entrée des deux femmes, le valet de chambre dit :
— H y a déjà cinq dames qui ont demandé madame; elles attendent.
— C'est bien, c'est bien... Je prend le temps d'ôter mon chapeau...
Madame Mansart l'observait, si naturelle en
sa jeunesse rieuse. Depuis le matin, cette petite épouse de son André grandissait, grandissait doucement à ses yeux, acquérait une importance évidente, devenait un personnage que n'écrasait nullement la proximité de l'immense Palais de Justice où elle commençait à régner. Henriette n'en tirait aucune vanité, disant les choses comme elles étaient, quand il le fallait, ne les disant certes pas toutes. Mais bientôt, de sa chambre, la vieille dame entendit résonner, en coups répétés, le timbre de la porte. Vélines recevait dans son cabinet, Henriette dans le sien. Troublée, madame Mansart s'en fut, sous prétexte d'un conseil de ménage, à la cuisine, où la cuisinière aidait son mari au nettoyage de l'argenterie. S'adressant à l'homme, elle dit habilement :
— J'espère que monsieur en reçoit du monde, hein, Narcisse?
— Four sûr, madame ! . . . mais madame Vélines, c'est encore pire!... Elle en renvoie, des fois!.. C'est censément rien que des personnes bien. Et quand je leur dis, rapport à l'état de madame, que madame a trop de monde, et qu'elle les prie de voir monsieur en son lieu et place, va te promener, ça ne prend pas!... « Non, qu'elles me répondent, nous venons pour parler à madame Vélines, pas à un autre avocat!... » Et elles préfèrent sans aller. C'est comme qui dirait une mode.
La grand'mère darda un moment ses yeux de braise sur le lourdaud et dévoué garçon :
— Voyez comme ces personnes sont ignorantes, mon pauvre Narcisse! Evidemment, madame Vélines est très savante; mais vous devez bien comprendre que son mari, qui connaît le latin et le grec, qui a fait quinze ans d'études et des voyages partout, qui a plaidé devant les tribunaux des procès retentissants, en sait encore beaucoup plus qu'elle.
— Pour sûr. répéta le valet convaincu : mais ces personnes sont ainsi : c'est madame qu'il leur faut...
Au dîner, avec sa candeur coutumière. Henriette récapitula le nombre des clientes qu'elles avaient reçues. Et elle ajoutait d'un air malicieux :
— Ah! si je pouvais répéter ce que l'une d'elle m'a conté!...
Madame Mansart jugea ce rôle de confidente, de conseillère, en désaccord avec le caractère enjoué de la jeune femme. Au contraire, orgueilleusement, elle observait son petit-fils. Bâti comme un chevalier d'autrefois, le front grave, l'œil rêveur, il semblait marqué pour ces joutes de la pensée, de l'adresse judiciaire, où il passerait maître au Palais. Et elle songeait :
« Ces Parisiennes sont des sottes. Comment peuvent-elles préférer les avis de cette petite fille à ceux d'un homme comme André, qui porte en lui le signe de toutes les forces! Ces femmes n'ont point de bon sens, pour s'abaisser par
genre aux leçons d'une gamine sans expérience, quand ce beau gars, qui respire l'autorité, les attend derrière l'autre porte .. »
Le lendemain matin, comme Henriette demeurait au lit, la grand'mère reçut André seul dans sa chambre, et, dissimulant sous un petit rire nerveux son amertume :
— Narcisse m'a rapporté que toutes les clientes allaient à ta femme. On ne veut consulter qu'elle et, quand il leur propose d'entrer dans ton cabinet, ces dames aiment mieux se retirer.
— Oh! dit Vélines gaîment, c'est peut-être arrivé deux ou trois fois...
Madame Mansart reprit :
— Je ne m'expliquerais pas qu'Henriette eût déjà, pour un malheureux procès d'attribution d'enfant, plus de réputation que toi!
— Il s'agit de s'entendre, grand'mère : le cas d'Henriette est nouveau; par cela même, il intéresse, il passionne On en cause dans les salons. Les féministes s'en mêlent, et c'est la gloire. On veut pouvoir dire : « Je sors de chez madame Vélines, mon avocat... » Et l'on vient la consulter pour des vétilles. Dans cent ans, lorsque les femmes, au barreau, seront aussi nombreuses que les hommes, un tel caprice n'existera plus.
— Alors, pour les questions de droit vraiment profondes, dans les circonstances graves, c'est encore à toi que l'on s'adresse?
Le jeune homme eut un beau rire sonore :
— Naturellement! lui dit-il.
Cependant, le soir de ce jour-là, madame Mansart survint dans le petit salon au moment où les deux jeunes gens s'amusaient à compter approximativement sur leurs doigts les visites reçues par chacun d'eux le long du mois. Dans cet étrange concours, la femme l'emportait sur son mari.
— Ah! vois-tu, vois-tu? s'écriait-elle, triomphante.
— Et s'adressant à l'aïeule :
— Vous savez, grand'mère, de nous deux, si cela continue, c'est bientôt moi qui aurai la plus grosse clientèle!...
Et, serrant André dans ses bras, elle le baisait à pleine bouche.
Un éclair de sévérité brilla dans les yeux de la vieille dame. Elle regarda son petit-fils :
— Si les choses prennent cette tournure, je t'engage à commander une machine à coudre et à confectionner toi-même le trousseau de votre enfant, pendant qu'Henriette ira plaider!
André rit encore de tout son cœur.
Durant les premiers jours de janvier, Vélines travailla ferme. L'affaire Abel Lacroix lui donnait de la tablature Si rompu qu'il fût au métier, le
fondé de pouvoirs de la Banque Continentale lui en remontrait encore. Ce prestidigitateur vous prenait un point de droit entre le pouce et l'index, le retournait, le contournait, le détournait, faisait dire à un texte le contraire de sa signification, et Vélines, après sa visite quotidienne à la prison de la Santé ou au Dépôt, — l'inculpé allait de l'une à l'autre, — envisageait régulièrement son procès sous un angle nouveau.
Madame Mansart passait des journées entières en courses. Elle nommait, le soir, les personnes qu'elle avait vues; elle ne les nommait pas toutes, cependant. Son mari, l'avoué de Rouen, avait à Paris, autrefois, des relations nombreuses : elle les renouait. Henriette ne lui proposait plus de l'accompagner, ayant cru, la première fois, se sentir importune. Elle ne se froissait pas, nature charmante et rieuse, aveugle à toute malice. D'ailleurs elle adorait cette vieille femme pour son tempérament, ses vivacités excessives, le bel orgueil qui en faisait un type si rare, surtout pour l'amour fou que cette créature d'exception vouait à leur cher André Le despotisme de madame Mansart eût rendu la vie commune impossible; mais Henriette trouvait délicieuses ces vacances passées ensemble. A la veillée, elle se faisait conter les histoires de l'enfance d'André qui la ravissaient de plaisir.
Dès le 8 janvier, tout à coup, plusieurs jour-
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naux s'occupèrent de la Banque Continentale, et donnèrent le portrait d'Abel Lacroix, grand gaillard décharné aux cheveux noirs cirés, l'air digne et portant beau. Henriette, ce jour-là trouva son mari plongé dans la lecture des grands quotidiens. On racontait l'escroquerie en ses lignes principales, on y parlait un peu de l'avocat, qui recevait en même temps un léger coup d'encensoir : il y était appelé : « le plus jeune maître du barreau parisien ». Vélines dit, affectant l'indifférence .
— Tiens! qui donc a pu communiquer tous ces détails?
Au fond, il jouissait suprêmement de cette mise en vedette. Ce mot : « le plus jeune maître » caressait secrètement son orgueil. Il en eut un afflux de sang aux tempes. Ce fut une délectation violente de vanité.
— Tu ne vois donc pas? répondit Henriette, qui avait parcouru des yeux tout l'article. C'est grand'mère qui aura intrigué!...
La vieille dame, interrogée, dédaigna de se défendre : elle avoua carrément ses démarches. Et il fallait la voir, petite, redressée, la poitrine en avant, combative, défiant le monde, qu'elle prétendait mettre aux pieds de Vélines. Certes oui, elle avait fait cela. S'y prenait-on autrement lorsqu'on désirait parvenir, ou faire parvenir quelqu'un? A quoi servirait le génie d'André, si Paris devait l'ignorer. Non, non, il fallait qu'on
s'écrasât à la porte de l'audience, le jour où il ferait acquitter ce coquin.
Attisée par l'orgueilleuse aïeule une flambée de sa foncière ambition brilla dans les yeux du jeune homme. Il posa la main sur l'énorme dossier de la Banque Continentale, qui couvrait sa table de travail.
— Oh! dit-il seulement, je suis sûr de moi, et je ne serais pas fâché qu'il y eut une belle salle.
Maintenant que la chose était faite, et sans qu'il y fut pour rien, il était content de cette publicité. Henriette, sans aimer beaucoup le procédé, ne boudait pas non plus à ces louanges publiques décernées à son mari. En somme, tous se trouvaient satisfaits, et, dans un accès de bonne humeur, Vélines pria sa grand'mère de venir l'écouter, le lendemain, à la cour, où il plaidait une petite affaire dépourvue d'intérêt.
Au fond, les soins de madame Mansart pour sa célébrité lui donnaient à penser qu'on le crovait en panne dans la carrière. Dieu merci, ce n'était pas vrai. La veille, à la salle des Pas-Perdus, M. le bâtonnier Blondel l'avait pris familièrement par le bras en l'appelant son cher ami. Les stagiaires, eux, commençaient à l'aborder révérencieusement. Le bruit s'était répandu qu'il se portait à la députation, et il en résultait un certain respect pour sa personne, en raison des liens mystérieux et classiques qui rattachent l'un
à l'autre le Palais de Justice et le Palais-Bourbon. L'aiïaire Abel Lacroix l'avait définitivement coté parmi ses confrères; mille symptômes l'en avertissaient : il ne lui déplaisait pas de les faire ressortir devant sa grand'mère...
Le lendemain, à l'heure dite, tous deux sortirent, laissant à la maison la jeune femme, qui répugnait à retourner au Palais, où l'assaillaient les questions importunes depuis qu'elle ne plaidait plus.
Place Dauphine, à l'instant où ils touchaient à l'escalier du perron monumental, une belle personne voilée les dépassa, le chapeau extravagant, le corps sculptural sous une redingote de velours trop voyante. Une odeur de poudre de riz se répandit. Vélines, d'un geste empressé, se découvrit en souriant. La vieille dame, offusquée, s'arrêta net, au moment de poser le pied sur la première marche, et, toisant André, elle dit, de son parler vif.
— Quoi! en ma compagnie, tu salues cette cocotte?
Le jeune homme s'égaya, et, tranquillement :
— Vous vous trompez, grand'mère : cette charmante femme est ma confrère, celle-là même dont vous admirâtes, un jour, la prestance aux assises, Isabelle Géronce.
— Ah! fit madame Mansart, et toutes les avocates s'habillent-elles aujourd'hui avec ce goût?
— Mais, grand'mère, expliqua André, les avocates s'habillent comme il leur plaît. Il ne faudrait pas croire qu'il existe un type : l'avocate. Il existe des avocates, tout simplement, avec autant de types que de personnalités. Ma chère petite Henriette, vous en fournit, selon moi, le plus joli modèle; mais nous possédons, à coté de celle que voici, ressemblant à ce que vous dites, les femmes les plus respectables, les jeunes filles les plus pures : témoin Louise Pemette, la rivale de madame Géronce.
Et. à voix basse, car, à cette heure où s'ouvrent les audiences, l'escalier s'emplissait d'un flot de gens de loi, il narra le triste roman de Louise, l'amour ingénu de la petite stagiaire et du débutant de génie, Maurice Servais, les rendez-vous dans la galerie Saint-Louis, l'impossibilité du mariage en cette période pénible de lutte que tous connaissent après l'entrée au barreau, et la grâce de cette idylle à laquelle souriait complaisamment toute cette vieille maison sévère. Puis il dit comment la superbe Géronce s'était prise d'une fantaisie pour ce glorieux enfant sur qui planait déjà la renommée future. Oh! ce n'était pas difficile à elle de supplanter Louise: elle avait tout; Louise n'offrait qu'une tendresse subtile, nuageuse, avec la promesse imprécise de très lointaines étreintes... Tandis que la belle Géronce!...
— Alors, interrompit la graiid'mère indignée, elle l'a empaumé tout de bon?... Il a eu le cœur
d'abandonner, pour cette place sans défense, la conquête de sa tour d'ivoire?... Oh! le vilain garçon!... Et que devient la pauvre petite?
— Longtemps elle a fermé les yeux, croyant toujours au leurre des fiançailles, puisque Servais ne la détrompait pas. Puis, quand la liaison des deux autres est devenue trop évidente, discrètement, sans une scène, sans même une lettre, disent certains, avec beaucoup de grandeur dans sa peine et son silence, elle s'est retirée... On raconte qu'elle va quitter Paris...
Une robe violette glissait près d'eux, s'arrêta. C'était mademoiselle Angély qui s'écria en pleine galerie Duc :
— Ah! bonjour, mon cher Vélines; comment va notre petite Henriette?
Il fallut présenter l'une à l'autre les deux femmes. La vieille avocate, lorsqu'on lui eut nommé la grand'mère, ne tarissait plus sur le compte d'Henriette. Cette affaire Marty, quel triomphe! quelle révélation pour tout le monde judiciaire! Ces messieurs eux-mêmes en venaient à s'incliner devant le talent merveilleux de cette petite Vélines .. Et mademoiselle Angély ajouta ;
— Ah ! madame, vous devez être fière de votre belle-fille!
Elle finit par se dire à la recherche du bâtonnier Fabrezan, qu'il lui fallait voir d'urgence. Quand elle eut tourné les talons, madame Mansart demanda seulement :
— C'est à celle-là que les hommes vont demander des leçons de droit?
Ils entraient au vestiaire, où il y avait presse. Le long des armoires en pitchpin, tout un mouvement de hias de chemise se dessinait. Les plus jeunes stagiaires et les « bâtonnables », les modernes au visage rasé et les anciens à favoris, les nullités et les grands noms, tous apparaissaient dans l'intimité de l'homme qui s'habille. Et l'on voyait des bouts de bretelles, les secrets du faux col, le grain du linge. Ternisien, de sa voix théâtrale, demandait de la pierre ponce.
Vélines, qui enfilait sa robe, dut serrer la main à plusieurs amis : ils saluèrent la vieille dame. Tous s'informèrent d'Henriette et se crurent obligés à une allusion aux succès de la jeune femme. Il y avait comme un mot d'ordre qu'ils répétaient à tour de rôle :
— Madame Vélines plaide-t-elle bientôt?
C'était à la sixième cour que venait le procès
'd'André. Au début de l'affaire, il y eut un rapide colloque avec le président Erambourg, dont la longue figure de cire prenait en cet après-midi de janvier, des aspects cadavériques. Impassible en son fauteuil, le vieillard demanda de son organe sépulcral :
— Ah! maître, c'est vous qui présentez la défense?
— Oui, monsieur le président.
— Je m'attendais à entendre madame Vélines... Le dossier du moins, me le faisait croire
— Monsieur le président, madame Vélines qui plaida en première instance, se trouve fatiguée : je la remplace.
— C'est bon. maître, conclut le vieil Erambourg, avec un affreux sourire à ses assesseurs, les quatre conseillers de droite et de gauche. La cour la regretterait, si un autre que vous l'eût remplacée.
Dans l'auditoire, une petite toux sèche éclata. André, tout en parlant, reconnut une impatience de sa grand'mère...
A l'issue de l'affaire où il était intimé, et où il n'obtint d'ailleurs pas gain de cause, madame Mansart lui dit de son air cassant :
— Mes compliments, mon cher; le Palais n'est rempli que du nom de ta femme!
— Et bien! riposta Vélines, jouant l'indifférence, cela prouve que nous y sommes galants.
Mais il était contrarié comme un homme qui voit échouer un plan longuement préparé. Il éprouva un inconscient Besoin de diminuer Henriette :
— Henriette a un tel charme, grand'mère, quelle a rencontré dans le monde judiciaire une de ces extraordinaires sympathies comme seules les femmes savent en inspirer. Vous n'imaginez pas combien elle y est aimée... Puis on sait aussi que ses petits succès me sont plus chers que les miens.
— Toi, mon fils, répliquait la vieille dame, tu
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arrives au maximum du talent. Tu as été très beau, tout à l'heure, très beau!
Il s'épanouit. Tous deux arrivaient à la salle des Pas-Perdus, dont le grand bruit de marée les frappa aux oreilles quand ils entrèrent. C'était toujours cette même procession de l'Ordre, que madame Mansart avait contemplée quatorze mois auparavant. C'était le piétinement sur le blanc dallage, où des arabesques noires semblent inscrire comme le plan mystérieux d'une architecture inconnue. C'était le papillotage des rabats légers, la houle des toques sous la double voûte aux dessins grecs. Vélines s'écria, dans un éclat de son orgueil contenu :
— Ah! percer au milieu de cette foule! dres la tète au-dessus de ce niveau de médiocrités!
Et il pensait à l'affaire Lacroix qui, pendant une série d'audiences fort animées, le mettrait en évidence à propos d'une des plus curieuses escroqueries fie l'époque.. .
— Madame Mansart, je vous présente mes hommages.
Ils se retournèrent, à cette appellation de Fabrezan-Castagnac qui. lors du mariage, s'était pris d'amitié pour la « dame de Rouen ». si originale et si franche!... Ce fut entre les deux vieux, aussi pétulants l'un que l'autre, des fusées spirituelles de galanterie et d'amabilité.
— Seulement, madame, finit par ajouter le bâtonnier en faisant de grands gestes, vous venez
trop tard : c'était il y a deux mois que vous auriez du être ici, quand votre petite-fille s'est couverte de gloire, juste avant de s'enfermer dans ce long silence, prélude de sa maternité... Ah! sacré Vélines! devez-vous être fier de cette petite femme!... En vérité, madame, et toute flatterie à part, cette enfant là est quelqu'un, et je me suis relevé presque étourdi des coups qu'elle m'a portés.
— Oh ! monsieur le bâtonnier, vous exagérez, fît la grand'mère.
Vélines riait sans mot dire. A la fin, il s'enquit près de Fabrezan si mademoiselle Angéty l'avait pu joindre tout à l'heure, ce dont elle semblait si désireuse. Et, aussitôt le bâtonnier, se rappelant qu'elle l'attendait à son cabinet, se frappa le front :
— Ah! Dieu! Dieu! je l'avais oubliée!
Et il s'en fut, de sa démarche lourde et majestueuse d'homme à qui trente ans de succès ont fait une royauté spirituelle...
Durant quelque minutes, Vélines et sa grand'mère ne se parlèrent pas, pris l'un devant l'autre d'une gêne qu'ils ne voulaient pas confesser. Us se laissèrent emporter dans la régularité du piétinement général. André dit finalement :
— Je voudrais voir Blondel, l'ancien bâtonnier : il plaide pour la partie civile dans mon procès de la semaine prochaine; j'ai besoin qu'il me communique une pièce, et il me faut prendre un rendez-vous.
Presque aussitôt ils aperçurent, sortant de la première chambre, le petit vieillard au museau pointu, aux deux houppettes de favoris blancs. C'était l'un des plus fameux parmi les anciens, celui qu'on avait surnommé l'Invincible, celui qui. mielleux et subtil, lançait sans même les exprimer entièrement, les arguments les plus formidables, et qu'on se délectait à entendre, car ses finesses vous procuraient toujours la satisfaction de les avoir comprises à demi-mot. Et Vélines, glorieux de l'amitié que lui montrait son grand adversaire, le vantait à madame Mansart tout en allant à lui.
Blondel, petit rat de procédure, contrastait avec ce beau gars normand. Tout son génie paraissait résider en ses yeux d'un bleu pâle. Il serra la main d'André devenu radieux :
— Bonjour, cher ami.
— Ma grand'mère et presque ma mère, monsieur le bâtonnier, dit le jeune homme, tandis que Blondel saluait madame Mansart.
Brièvement ils prirent rendez-vous pour la fin de l'après-midi, et se séparèrent sur ce mot que jeta le célèbre avocat :
— Mes hommages à madame Vélines, et diteslui encore que je l'admire beaucoup, que si nous en avions seulement trois comme elle, je me réjouirais de voir des dames dans l'Ordre!
Ils se dirigeaient vers le vestiaire, où Vélines allait déposer sa robe, lorsqu'on vit se lever dans
la galerie des Prisonniers, près de la galerie Duc, le bicorne d'un vieux garde du Palais qui vivait assis là. observateur et serein. Respectueusement, il aborda André :
— Pardon, monsieur Vélines, c'est rapport à madame... Je voudrais bien avoir des nouvelles de sa santé. On s'intéresse toujours à une personne si peu fière et qui ne manque jamais de vous souhaiter le bonjour au passage. Depuis une éternité, on ne la voit plus... Et puis, ce n'est pas tout ça, mais il y a tous les jours beaucoup de gens qui viennent me demander dans quelle chambre ils pourraient aller pour entendre la petite dame avocate dont on parle tant ; moi je ne sais trop que dire.
Dans le visage rasé de Vélines, un imperceptible tressaillement passa, il murmura :
— Répondez qu'elle ne plaidera plus avant longtemps : elle est souffrante.
Madame Mansart et André rentrèrent à la maison sans desserrer les lèvres.
Mademoiselle Angély attendait le bâtonnier depuis une demi-heure, quand il arriva enfin dans son cabinet exigu du secrétariat, où sa large robe s'engouffra en coup de vent.
— Ah! ma pauvre amie, que d'excuses je vous dois!
— Peu importe maintenant, pourvu que vous m'écoutiez! dit la vieille avocate avec cette force des gens que domine l'idée fixe.
Fabrezan s'étant assis à son petit bureau, un peu en retrait de l'unique fenêtre, dans l'ombre, où sa belle figure du grand siècle trouvait un fond harmonieux. Il dit, en remontant ses manches sur ses poignets de chemise glacés :
— Allons, je devine ce dont il s'agit. C'est l'entrepreneur d'Ablon qui présente sa note de lin d'année, ou le boucher qui refuse de nouvelles fournitures. Il vous manque cinquante mille francs pour être parfaitement heureuse, et vous vt chercher cinq louis pour assurer la moralité de vos cent soixante-cinq pupilles?
Avec son scepticisme de procédurier sex, naire, il ne donnait pas beaucoup dans les utopies de l'avocate ; cependant il restait un des bienfaiteurs les plus généreux de l'œuvre, trouvant toujours plus facile d'ouvrir son portefeuille que de gâter par un refus l'une de ses amitiés les plus chères.
— J'accepte toujours les cinq louis, dit gravement mademoiselle Angély; mais j'étais venue pour tout autre chose. Fabrezan, il y a un scandale dans l'Ordre, et je crois que vous avez le devoir de ne pas fermer les yeux plus longtemps sur ce qui se passe.
— Un scandale dans l'Ordre? répéta-t-il, incrédule.
Et mademoiselle Angély rappela l'idylle de Louise Pernette et la liaison, qui maintenant s'étalait en plein Palais, du stagiaire avec la belle Oé ronce.
— Servais a vingt-cinq ans, continua- t-elle, et madame Isabelle Géronce est une grande coquette. Elle a voulu l'avoir; moi, je veux le reprendre pour ma petite Louise, qui a un si gros chagrin. Vous m'aiderez, Fabrezan, vous userez de votre autorité de bâtonnier en intervenant; vous invoquerez les convenances, l'honneur de l'Ordre; vous direz à Servais...
Elle n'acheva pas : le poing de Fabrezan était retombé lourdement sur le bureau, et le bonhomme lui-même sursautait dans son fauteuil en s'écriant, par une de ces poussées de colère dont il était coutumier :
— Et vous comptez sur moi pour arranger les choses!... et vous vous imaginez que je vais intervenir dans une pareille affaire!... Ah! non, non, par exemple!...
Mademoiselle Angély l'interrompit, sans rien perdre de son calme :
— Ecoutez-moi, Fabrezan, il s'agit...
— Il s'agit d'une sotte histoire de femme qui ne me regarde pas criait-il dans son emportement de méridional, vais-je surveiller maintenant les amours de Servais?
— Il est de tradition, cher ami, que les bâtonniers ne se désintéressent pas de l'avenir de leurs
stagiaires. L'un de vous a déclaré que ceux-ci ne devraient point contracter mariage sans l'assentiment du chef de l'Ordre. Aujourd'hui, ce qui nous occupe s'accomplit dans le palais même, et justement au sein de l'Ordre.
Le bâtonnier, pâle et furieux, se mit tout debout, et, secouant ses grandes manches :
— Eh ! c'est précisément là ce qui m'horripile. . . Ah! nous devions bien nous attendre à ce qui nous arrive, le jour où l'on a permis aux femmes l'accès du barreau. Depuis huit cents ans que notre confrérie existe, n'a-t-elle pas traversé les époques les plus agitées de l'histoire avec la sérénité d'une association d'hommes, la plus cohérente, la plus grave, la plus vénérable, sans une éclaboussure, sans une tare? Et, au bout de ce temps il a fallu que, presque malgré nous, des féministes entreprenantes, empruntant jusqu'à notre costume, vinssent de haute lutte se glisser dans nos rangs. Oh! cela n'a pas été long, vous voyez. Pour quelques chignons sous la toque aussitôt la confrérie abandonne tout son caractère viril, le désordre naît, le trouble commence... Qu'avions-nous besoin de toutes ces femmes?
— Fabrezan, Fabrezan, vous oubliez que vous vous adressez à moi.
— Eh ! non, ma bonne Angélv, ce n'est pas pour vous que je parle. Vous êtes bien moins une avocate, vous, qu'un saint Vincent de Paul en jupons. Quel que fût votre métier, eussiez-
vous ramassé des chiffons, vous auriez fait des miracles de charité, et, du bout de votre crochet, sauvé des enfants perdus. Je parle pour celles qui viendront, comme cette sacrée Géronce, débaucher nos stagiaires sous le nez même de la Justice .. Et qui nous dit, à présent que voici la carrière ouverte aux femmes, si les intellectuelles « de mœurs libérées ». comme elles s'intitulent, n'ambitionneront pas toutes une profession où elles traiteraient si aisément en camarades les jeunes hommes de l'élite parisienne?
Mademoiselle Angély hocha la tête :
— Les Géronces sont rares parmi les intellectuelles, cher ami : le travail inculque aux femmes le sérieux et la dignité. Celles qui entreront au barreau, loin de diminuer votre Ordre, le rehausseront par une tendresse envers les opprimés.
Du coup, il éclata :
— Que me chantez-vous là? Une tendresse envers les opprimés! Ne dirait-on pas que l'Ordre vous attendait, vous autres, pour fournir des preuves de générosité, de charité, de dévouement? Je sais bien qu'il y a parmi nous quelques canailles, beaucoup d'indigents moraux, une multitude de médiocres, mais, tout de même, quand il s'est agi de trouver de grands courages civiques, ou du désintéressement absolu, n'est-ce point chez nous qu'on est venu les chercher? Depuis de Sèze affrontant la Convention, ou le jeune Berryer assistant le maréchal Ney, jusqu'au
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premier petit stagiaire venu mettant toute son âme à disculper le vieux vagabond ramassé dans le ruisseau!... Les pires pouvoirs publics n'ont jamais pu tenir notre langue tant qu'il y a eu an malheureux à défendre; et voici maintenant que des dames bien intentionnées veulent à toute force venir nous enseigner la pitié et l'amour! Si encore elles vous ressemblaient!...
Un peu chagrinée, mademoiselle Angély hasarda timidement une malice :
— Vous affectez de dédaigner les femmes; vous oubliez que l'une d'elles vous a sérieusement battu Je sais que vous ne lui gardez pas rancune, cependant. Cette avocate, au moins, trouve grâce devant vous. Je crois surtout que vous les admettriez toutes si elles ressemblaient à la petite Vélines.
— Eh! oui, c'est entendu, elle est adorable; mais faut-il la féliciter d'être demeurée au barreau après son mariage? Il n'est pas bon qu'une femme ait tant de succès quand elle et son mari suivent côte à côte une même carrière. Certes Vélines est le plus fort des deux. Néanmoins il rentre dans l'ombre, c'est positif, depuis que l'étoile de l'autre s'est levée, car le talent de la femme provoquera toujours le plus d'admiration II y a là un danger pour un jeune ménage. J'ai aperçu Vélines tout à l'heure; quelque chose en lui m'a un peu attristé ; c'était comme si les compliments que je lui adressais pour sa femme ne lui eussent pas fait plaisir.
— Allons donc ! Vous êtes un prophète de mauvais augure. Ces jeunes gens se chérissent : pourquoi voulez-vous qu'une rivalité mesquine les divise?,.. Et qu'aurez-vous à dire, à présent, contre madame Martinal?
— Ah! celle-là. j'allais vous la nommer. Pour les femmes comme elle, toutes les exceptions sont permises, toutes les portes devraient s'ouvrir. L'abandonnée, la veuve chargée d'enfants qui, par un tour de force, gagne la pâture de sa nichée, n'est plus seulement une femme. Deux êtres vivent dans ces créatures-là, en vérité : un père et une mère !
— Mais, Fabrezan, pour que les veuves et les abandonnées, comme vous dites, aient un jour le moyen de vivre et de faire vivre leurs enfants ne faut-il pas que, jeunes filles, elles aient acquis déjà ce métier que vous leur prohibez?
— D'accord, ma bonne amie ; mais, si nous nous plaçons sur ce terrain, que viennent faire parmi nous les femmes mariées dont les maris sont riches?
Mademoiselle Angély se tut, un instant. Rien n'ébranlait sa foi. Toutes les misères de la correctionnelle passèrent devant ses yeux. Elle répondit :
— Un peu de bien, peut-être.
— Vous êtes une sainte, repartit le bâtonnier, quêtant de tranquillité avait désarmé; donnezmoi votre main que je la baise, et formez beaucoup de disciples à votre image.
— Ilendrez-vous Servais àPernette? demandât-elle, anxieuse.
Fabrezan, debout devant elle, la considérait. Sur sa large face à favoris, un sourire complaisant s'attardait, disant une de ces robustes et paisibles affections que Page n'a pas eu à modifier, qu'il n'a pu altérer. Toute sa bonne humeur était revenue comme par enchantement :
— Est-ce que je commettrai jamais le péché de vous faire de la peine?
André Vélines eut une fin de journée occupée. Il vit Abel Lacroix à la Santé. Le terrible homme, depuis une semaine, avait aventuré son avocat en des parages imprévus de l'interprétation juridique L'un et l'autre, bourrés de droit, connaissant du code tout ce qu'on y lit et tout ce qu'on peut en déduire, prudents, experts, inventifs, retors, se traitaient l'un l'autre en hommes qui s'estiment pour s'être mesurés. Ils n'étaient plus que deux juristes en présence, — et l'attitude déférente, on la retrouvait chez Vélines qui sentait son client le dépasser.
Après avoir causé, deux heures durant, avec cette éminence de la haute escroquerie parisienne, il dut se faire conduire en fiacre, à grand renfort de pourboire, chez Blondel, qui habitait la rive droite. Et, dans cette hâte, où s'accusait sa fièvre,
il déplorait d'avoir écouté Henriette lorsqu'elle s'était refusée naguère à inscrire sur leur budget les frais d'une automobile. Ce soir, en particulier, cette décision de la jeune femme prenait à ses yeux un sens de mauvais vouloir. Que de temps il eût gagné à brûler, en de pareilles circonstances, le pavé de Paris! Et les cahots de sa voiture lui rappelaient à chaque minute la pauvreté du véhicule, indigne de sa situation actuelle...
Le dîner fut taciturne. Henriette crut son mari préoccupé du procès Abel Lacroix : elle le considérait affectueusement, sans l'interroger plus que de coutume sur les soucis qui l'assombrissaient. Ni Vélines, ni madame IMansact, d'ailleurs, ne lui rapportèrent les propos louangeurs qu'ils avaient entendus sur elle dans l'après-midi. On aurait dit qu'une entente s'était conclue entre eux à ce sujet et l'on parla de tout sauf du Palais.
Le soir, quand la grand'mère les eut quittés, André retourna dans son cabinet-; Henriette se déshabillait lentement dans sa chambre. Elle s'estimait heureuse, comptait ses joies, songeait à son enfant, à l'amour de son mari, à sa gloirenaissante. Tout lui souriait. Elle avait choisi la plus belle des vies, utile, laborieuse, intense, et les consultations de la journée lui revenant en mémoire, elle pensait avec orgueil aux femmes du monde, incertaines, pareilles à des mineures, qu'elle avait conseillées, guidées, orientées avec l'autorité d'un directeur spirituel, au milieu d'em-
barras pécuniaires, de légers conflits de droit, de situations passionnelles sans issue. Elle s'attardait, en rêvant, aux soins de ses cheveux, à des minuties féminines de rangements dans l'armoire. Minuit la trouva encore debout, rieuse, fredonnante. Alors le souvenir d'André, demeuré seul à travailler à cette heure tardive, l'attendrit, et elle eut l'idée de l'aller chercher en pantoufles, un peignoir blanc jeté sur sa robe de nuit, sans même interrompre le chantonnement gai qu'elle avait aux lèvres. Et elle passait ainsi, étourdiment, de pièce en pièce, quand, à l'entrée du vestibule aux estampes, sa joie tomba :
Vélines était là, sur une banquette de chêne voisine des tables où s'éparpillaient les journaux illustrés et les portraits d'Henriette. Sa main soutenait son front. A l'un des angles du plafond, une seule ampoule électrique brillait, petit fruit lumineux impuissant à éclairer toute la longueur de la galerie. On voyait miroiter aux murailles le verre des pastels; l'or d'un vieux cadre étincelait; les eaux-fortes apparaissaient en petits carrés gris entourés de blanc. Et la tète lourde et rasée d'André, inclinée dans cette pénombre, disait l'abattement profond de l'homme qu'une crise morale vient d'exténuer.
— André! André! qu'as-tu? s'écria Henriette encourant à lui.
Lorsque Vélines, en levant les yeux, aperçut sa femme, ses traits s'immobilisèrent à la contem-
pler; et elle était debout devant lui, caressant ses épaules, l'interrogeant amoureusement, qu'il la dévisageait encore d'un air anxieux. Puis, peu à peu, la fraîcheur de ce jeune corps si proche, si troublant toujours pour lui, et plus encore peutêtre la force de ce sentiment d'amitié qui, entre déjeunes époux très unis, crée une cohésion des âmes si merveilleuse, opérèrent une détente chez cet être robuste, en qui les passagères excitations nerveuses étaient si peu fréquentes. Sa physionomie s'adoucit à mesure qu'il regardait le visage d'Henriette : elle l'apaisait, le transformait, comme si près d'elle il eut été à l'abri de cet orage dont il restait encore ébranlé.
— Qu'as-tu? répétait-elle, toujours plus passionnée, plus enveloppante.
Il finit par dire ;
— Je ne le sais pas, je ne le sais pas moi-même; j'étais très triste.
A la vérité, la secousse qu'il venait de subir dans la solitude de son cabinet, les émotions tumultueuses de soupçon, de colère, de rancune, de méchanceté, qui s'étaient heurtées en lui, ne lui laissaient plus qu'un souvenir vague et un sentiment de honte. Il lui semblait maintenant voir pour la première fois cette suave figure enfantine, à qui l'on était plutôt tenté d'attribuer un charmant esprit qu'une virile mentalité. La simplicité de ses cheveux relevés pour la nuit, l'intimité de son vêtement de batiste, jusqu'au
stigmate de sa maternité, lointaine encore, qui amaigrissait sa joue, tout contribuait à rendre Henriette plus touchante. Vélines balbutiait:
— Oh! ma femme! ma chère femme!
Mais elle voulait une explication. Que s'était-il passé? Pourquoi cette tristesse? lui avait-elle causé quelque peine? A la longue, il avoua :
— Je ne me comprends plus moi-même, en vérité... J'ai eu des idées atroces; je me suis figuré que tu m'aimais moins depuis tes succès... Oui, c'était cela mon tourment .. J'étais torturé, sans raison, bêtement, par cette crainte de perdre ton amour.
Elle l'enlaçait, en lui reprochant son manque de foi : « Ces vilaines imaginations lui étaient alors venues à propos de rien?... Etait-elle donc une poupée, un cœur frivole? .. Est-ce qu'elle se détacherait jamais de lui...? » Et, à la sentir vibrer sur sa poitrine, le remords le reprenait de l'avoir si cruellement jugée tout à l'heure, avec indifférence, presque avec hostilité.
— Ah! j'ai souffert1 confessait-il.
Et il désignait les journaux illustrés qui la montraient à l'audience du procès Marty . Au paroxysme de son inquiétude, il était venu feuilleter ces magazines pour savourer le trouble incompréhensible de reconstituer ce triomphe. Il murmura :
— Oh! si c'était vrai, pourtant!... si je comptais moins pour toi, aujourd'hui que Paris entier t'aime!...
Et il ajoutait avec frénésie :
— Jure-moi, jure-moi que tu m'aimes toujours autant!
Elle l'étreignait, un peu surprise de cette faiblesse où succombait cet homme fort, un peu émue d'en trouver l'aveu sur ces lèvres froides.
— Mais, mon pauvre cher ami, jeté l'ai dit cent fois; si je suis heureuse de réussir, c'est pour la joie que jeté cause. Je ne puis plus te séparer d'aucun événement de mon existence. C'est en toi que je goûte ma petite gloriole, et je t'aime mieux, au contraire, il me semble, depuis que l'exercice de mon métier a amplifié ma vie, l'a faite plus laborieuse, plus féconde : je t'adore avec un cœur dilaté.
Elle lui vit les yeux mouillés de larmes. Cette crise étrange, qu'il se représentait à peine maintenant, aboutissait à un accès de sensibilité. L'àcreté des sentiments qu'il y avait connus, il se la pardonnait pour la franchise dont il croyait faire preuve.
— Oui, oui, je t'ai mal jugée, Henriette; oublie tout cela . 11 n'y avait peut-être là qu'un peu de surmenage cérébral... Je t'aime tant!
Elle le reconquérait de plus en plus, l'éblouissant par le rayonnement de sa jeunesse, l'attirant par cette habitude déjà ancienne qu'elle lui avait donné de son corps. Bientôt ils ne se parlèrent plus, serrés l'un contre l'autre, dans le silence de cette galerie obscure. Ce fut presque religieuse-
LES DAMES DU PALAIS j;i
ment, comme par un renouveau nuptial, qu'ils gagnèrent leur chambre.
Le procès du fondé de pouvoirs de la Banque Continentale dura trois semaines, se déroulant de huitaine en huitaine et occupa tout Paris. Madame Mansart désira rester chez ses enfants jusqu'au jugement. Elle fut témoin du labeur forcené ainsi que des préoccupations d'André pendant ces débats. Concurremment avec cette affaire, l'avocat en menait d'autres. Il travaillait parfois jusqu'à une heure avaneée de la nuit, sans jamais rien changer à la méthode scrupuleuse qu'il avait adoptée pour l'étude des dossiers et les plans de défense. La grand'mère s'alarma de ces fatigues . elle lui fit, un soir, à table, de sinistres prédictions, déclara qu'il tomberait malade.
— Si les causes continuent à me venir si abondantes, dit Vélines, je prendrai peut-être un jeune secrétaire.
— Tu en as un tout trouvé! riposta la vieille dame. Dans un ménage comme le vôtre, il y a un devoir qui s'impose à la femme . c'est d'être l'auxiliaire de son mari. Henriette serait pour toi le secrétaire idéal.
— Si elle le voulait!... murmura prudemment Vélines, en regardant Henriette.
Mais celle-ci était devenue très rouge Elle
s'étonnait, s'indignait sourdement; sa voix s'altéra quand elle répondit enfin :
— Le secrétaire d'André?... le secrétaire d'André?... mais alors, toutes mes affaires personnelles?... Je n'aurai plus d'affaires personnelles, je n'aurais plus au Palais mon existence indépendante? Je ne serais plus quelqu'un par moi-même? rien que la subalterne d'André, occupée à débrouiller ses besognes?
Depuis quelque temps, elle commençait à éprouver devant la vieille dame cette inexprimable petite irritation que finit par causer à une jeune épouse la présence prolongée à son foyer d'un tiers revêtu d'autorité. Toutefois, c'était entre elles deux la première escarmouche. Henriette se tourna vers son mari, l'implorant des yeux, espérant qu'il allait prendre la défense de sa liberté, de son individualité, contre le despotisme de l'aïeule. Mais Vélines, blessé par cet éclat d'insubordination que n'avait pu réprimer sa femme, lui repartit :
— Alors tu ne serais pas heureuse de m'aider à faire mon chemin? de partager mes travaux, de collaborer étroitement avec moi?
— Si j'étais libre, mon chéri, tu sais que je ne demanderais pas mieux; mais j'ai, moi aussi ma carrière que je veux poursuivre jusqu'au bout. On ne peut vraiment pas m'imposer le renoncement à un métier où je ne parais pas réussir trop mal, jusqu'à présent... Si André a
trop de causes, qu'il m'en passe quelques-unes; je les plaiderai quand mon bébé sera né : seulement, qu'il me les confie tout à fait, non pas comme à un secrétaire qui vous décharge des corvées ennuyeuses, mais comme à un confrère qui prend le procès à son compte, .le puis faire mieux que d'être l'auxiliaire de mon mari.
Elle s'adressait maintenant à la grand'mère, dont elle découvrait, tout d'un coup, l'état d'âme. Mais André, dont elle se croyait secrètement approuvée, dut recevoir chacun de ses mots comme autant d'offenses, car tout son visage contracté exprima soudain une souffrance indicible. Il ne prononça pas une parole. Henriette insista de nouveau, avec sa belle foi dans l'égalité de leurs attributions :
— Moi aussi, j'ai beaucoup à faire: cependant il ne me viendrait jamais à l'idée d'humilier André en lui proposant d'être mon secrétaire. Pourquoi serais-je sacrifiée plus aisément?
— Elle a raison ! dit brutalement le jeune homme. Mais il ne desserra plus les lèvres de tout le
repas. Et, plus tard, chaque fois qu'Henriette voulut revenir sur cet épisode qui l'avait vivement affectée, son mari l'arrêtait :
— Non, je t en prie, ne parlons plus de cela. Ma grand'mère a commis là une maladresse de vieille femme. Toi-même, tu as été cruelle, tu m'as bouleversé. C'est un mauvais souvenir pour moi. Oublions-le.
Néanmoins, il pensait souvent, de lui-même, à ce malheureux incident. Henriette le devinait, à retrouver sur son visage si ouvert, si expressif, où les lèvres rasées ne mentaient point, les contractions douloureuses aperçues ce soir-là...
La presse, vers cette époque fut remplie du nom d'André Vélines. Les débats du procès Abel Lacroix, à la onzième chambre, passionnèrent les curieux II dut y avoir, chaque fois, un service d'ordre à la porte de l'étroite salle d'audience, où, malgré une splendide gelée de février, régnait une température étouffante. La personnalité de l'escroc fournit le principal attrait de l'affaire. Dressé au banc des accusés, avec la distinction de sa haute taille, de son pardessus correct, de sa fine tête aux cheveux lustrés, il parlait aux juges sur un ton d'égalité. Le tribunal le traitait avec courtoisie. L'interrogatoire fut une conversation. Comme Vélines, le président sentait en cet homme une supériorité, et n'était pas toujours de force à lui tenir tête. Aux murailles, tapissées de bleu, des abeilles d'or étincelaient. Des boiseries de chêne assombrissaient le prétoire, et, par les larges fenêtres, on apercevait les pinacles de la Sainte-Chapelle qui montaient dans l'azur.
Hlondel. qui plaidait pour la partie civile, fut trè< remarquable. Mais ce qui devait rester légendaire au Palais, c'était la plaidoirie de Vélines, qui dura deux audiences et débutait par cette
phrase devenue célèbre, pour sa crânerie, son audace et son ingéniosité :
— Messieurs, le très honnête homme que vous avez devant vous...
Vélines, en parlant, donna toute sa mesure : il le sut et goûta l'une des plus violentes satisfactions de son existence professionnelle. Abel Lacroix fut acquitté, bien qu'il eût notoirement escroqué sept cent soixante-treize mille francs à des Parisiens crédules. Après le jugement, Vélines se frayait un chemin dans la foule, très pâle, le feu aux artères, plein de cette ivresse que produit la gloire chez les grands ambitieux. Du plus profond de l'immense Palais semblait monter vers lui comme le cri de soumission des villes conquises : autour de lui frémissait la muette émotion du barreau forcé de l'admirer. Il dominait et jouissait, quand, à la sortie, dans le tambour, une dame élégante, qui ne le voyait as, dit à une amie :
— Qui était l'avocat?
L'amie répondit :
— C'est le mari de madame Vélines.
Le coupé de madame Marty s'arrêta devant une des premières maisons du boulevard de la Madeleine, et stationna là tant que le petit garçon qui en était descendu put encore être aperçu sous le porche de l'immeuble. Avant de franchir la porte de l'escalier, l'enfant se pencha une dernière fois vers la rue, salua d'un joli mouvement aristocratique, puis se laissa enlever par l'ascenseur.
Elevé à la mode anglaise, Marcel Alembert portait en cette fin de février les jambes nues, le grand col blanc dégageant le cou et, sur ses cheveux châtains, très abondants, la casquette à visière étroite qui donne l'air crâne aux petits Français. Au palier du troisième étage, il sonna. Le père lui-même vint ouvrir, comme par hasard. Ils s'embrassèrent simplement. On aurait cru
qu'ils s'étaient vus la veille, Marcel accrocha sa casquette au porte-manteau, se dévêtit de son petit pardessus. Dans l'ombre du vestibule, Alembert observait tous ses gestes.
— Que ferons-nous aujourd'hui? demanda le père.
Marcel paraissait gêné comme un gamin que l'on envoie en visite. Il dit avec un sourire de politesse.
— Ce que tu voudras, papa.
Ils passèrent au salon. Marcel écarta machinalement un rideau, regarda le boulevard. Debout derrière lui, Alembert l'interrogeait sur ses travaux de la quinzaine, sur ses professeurs, sur la vieille servante Anna, qui l'amenait d'ordinaire.
— Ce n'est pas avec elle que tu es venu aujourd'hui?
— Non, dit seulement Marcel.
Jamais il ne nommait ici sa mère. Il ne concevait que très obscurément le désaccord de ses parents, et, par scrupule, se refusait même à sonder le mystère. Il s'était passé quelque chose, lui n'avait pas à en juger; cependant, par une intuition chevaleresque de petit garçon, il prenait inconsciemment le parti de sa mère, qu'il sentait offensée, se retenant même d'aimer trop ce jeune père tendre et familier dont il se savait l'idole. Et c'était pitié de voir les coquetteries de l'un, le manque d'abandon de l'autre, pendant ces brèves entrevues de quinzaine.
A quatre heures, on leur apporta le thé sur une table chargée de friandises. Marcel avait un gros appétit d'enfant de douze ans; il mangeait en silence. Le père disait :
— Sers-toi... Tiens : cela vient de la rive gauche; je suis allé moi-même, tout exprès, le chercher ce matin... Et ceci, je l'ai choisi avenue de l'Opéra.
— Merci, papa.
Il y avait aussi des fleurs fraîches, qui embaumaient. Le père n'ajoutait pas qu'il les avait eues à prix d'or : une folie de son sevrage sentimental, une fantaisie d'homme malheureux qui se satisfait avec des manifestations puériles.
Excité par le goûter, Marcel se fit plus loquace, prit ses aises, rentra de lui-même dans le salon, feuilleta des journaux. Une image éveillant ce souvenir, il conta qu'on l'avait mené au Cirque, et ce qu'il y avait vu. Il rit même à pleine gorge en rapportant les drôleries des clowns. Alembert l'écoutait béatement. Sous les doigts de l'enfant, les pages tournaient toujours.
Soudain une illustration lui arracha ce cri de surprise :
— Ah ! l'amie de maman !
Le magazine, vieux de quatre mois, représentait madame Vélines plaidant à la première chambre. On apercevait un coin du prétoire, quelques chapeaux de femme et Henriette à la barre. Brusquement, Alembert se rapprocha pour
regarder la gravure. Son fils devint très rouge, regrettant l'exclamation échappée. Tous doux. avec une inégale lucidité, reconstituaient l'audience. L'enfant n'ignorait pas que de cette partie célèbre il avait été l'enjeu : c'était sa pauvre petite personne qu'on se disputait devant les juges... Il ferma brusquement le magazine. Alembert s'éloigna sans mot dire. Marcel, troublé, l'épiait de coups d'œil obliques. Il le sentait très chagriné. Il dit :
— Je sais un nouveau morceau de piano. Veuxtu que je te le joue, papa?
La nuit était venue : on alluma les lampes, Alembert s'assit au fond du salon, tandis que l'enfant s'installait au clavier. Il était joli et gracieux. Ses traits allongés rappelaient ceux de l'ingénieur. Ses mains trop grandes, présages de la haute taille qu'il aurait un jour, se détendirent et partirent agilement sur les touches. Sa mère était son seul professeur, et il avait atteint à une habileté précoce. Alembert, à l'autre bout de la pièce, le contemplait, reconnaissant bientôt l'air d'une sonatine simple et touchante que Suzanne se plaisait souvent à lui faire entendre le soir, naguère. Avec une légèreté qui simulait le clavecin, Marcel détachait les notes. Elles composaient une mélodie tissue de souvenirs. Au cartel de la muraille, les cinq coups de l'heure s'égrenèrent, se mêlant au son du piano. Là-bas, l'ingénieur eut un profond soupir. A partir de cet instant, ses yeux allaient
sans cesse au cadran pour revenir à l'enfant illuminé par la lueur des lampes.
— C'est bien, mon petit, dit-il à la fin, tu m'as fait plaisir Ta maman me jouait aussi cela, autrefois.
Marcel, le cœur soudain gonflé, se détourna : la mélancolie de son enfance malheureuse éclatait à ce seul mot. Tous deux se raidirent beaucoup pour ne pas pleurer, et ils ne purent parler pendant de longues minutes. En attendant la vieille Anna qui viendrait à six heures, ils firent une partie de dames, en échangeant des propos quelconques. Dès que la sonnette retentit, le père ouvrit ses bras tout grands. Marcel s'y jeta et murmura très bas :
— Pauvre papa...
Et voilà deux années que les choses se passaient à peu près de la même façon, le premier et le troisième jeudi de chaque mois.
Bientôt mars arriva, et la bataille se livra plus âpre, plus tragique, autour du sage petit garçon qui faisait tranquillement ses devoirs, du matin au soir, dans le calme appartement de Passy. Le procès Alembert contre Marty devait venir devant la cour à la fin du carême. L'ingénieur, las de lutter, ne comptait plus sur rien de bon; mais Fabrezan le pressait d'espérer. La mère, de son
côté, nerveuse et angoissée, qui avait dû confiera Vélines le soin de plaider en appel, le talonnait, se rendait sans cesse place Dauphine, apportant chaque fois un argument nouveau. Et, pendant que les adversaires se combattaient ainsi, sourdement, avant l'audience, les yeux fixés sur l'enfant qu'on s'arrachait, dans le ménage Vélines un autre drame mystérieux se greffait sur le premier, silencieux, discret, invisible Madame Marty l'avait provoqué d'un mot imprudent, le jour où, s'extasiant devant l'excellente mine d'Henriette, elle avait ajouté :
— En vérité, ma chère, vous vous portez si bien que rien ne vous empêcherait de mener mon affaire jusqu'au bout. Je me demande pourquoi vous ne la plaideriez pas!
Henriette s'était récriée, alléguant les émotions qu'elle ne manquait jamais d'avoir à la barre, et Vélines avait souri. Mais, tout de suite, le mal étrange l'avait mordu au cœur. Il avait vu comme une prière sous cette boutade, et le regret qu'avait sa cliente de n'être pas défendue par l'avocate célèbre. Il ne dit rien et tourna son humeur contre madame Marty.
Cependant il lui vint un désir forcené de se surpasser à l'audience. Il travaillait, chaque soir, avec une fièvre inconnue. Parfois il observait Henriette avec les yeux froids d'un indifférent : il cherchait à la juger comme si elle n'eût pas été sa femme et il lui découvrait de petits défauts, sur-
tout une sûreté de soi qu'il n'aimait pas. Elle lui avait communiqué ses notes de plaidoirie du premier procès, mais il refusa de s'en servir. Même, afin d'être plus personnel, il négligea pour de nouveaux arguments les éléments de discussion qu'avait choisis Henriette : sans doute, il plaiderait la dignité, la noblesse d'àme de sa cliente ; mais, allant plus loin que sa femme, il invoquerait audacieusement le principe féministe qui réclame uniformément, dans tous les cas de divorce, les enfants pour la mère.
Il n'eut qu'un public restreint, mais toutes les avocates furent là, passionnées pour ce qui demeurerait toujours « le grand procès de madame Vélines ». C'était à la femme qu'elles pensaient en écoutant le mari. Il les charma néanmoins en parlant, tant il y eut de littérature délicate et d'artifices dans sa plaidoirie. Fabrezan avait été classique; lui fut plus varié, plus imprévu, avec une pointe de fantaisie • il fît une profonde impression sur toutes ces dames. La première chambre de la cour, lumineuse et dorée, avait une grande élégance. On se rappelait la prestation de serment d'Henriette, qui avait fait tant de chemin depuis! C'était dans ce même prétoire. Quelle délicieuse recrue le barreau faisait ce jour-là, mais qui aurait alors prédit la célébrité de cette jeune fille? Et ainsi Henriette, quoique absente, était encore là dans l'esprit de tout le monde... L'arrêt ne fut rendu qu'à huitaine. La plupart
des avocates s'arrangèrent pour venir L'entendre.
Il y eut une stupeur dans la salle quand le président en énonça les termes. Le premier jugement était cassé. Le jeune Alembert était confié à son père. Sa mère le verrait chaque semaine, soit chez elle, soit au lycée où il pourrait être interné.
Vélines devint fort pâle. Au hout du banc, les petites stagiaires l'observaient curieusement : alors il se ressaisit et distribua quelques poignées de main à la sortie, en s'affligeant surtout, disait-il, du coup terrible qui allait être porté à sa cliente. . .
Chez eux, Henriette l'attendait à la porte du petit salon blanc.
— C'est fini, lui dit-il tranquillement, j'ai perdu.
Elle ne pouvait le croire. Elle ne disait rien. Ses yeux attristés regardaient dans le vague, et André se demandait : « Que pense- t-elle?... Quel parallèle va-t-elle établir entre elle et moi?... »
Au bout de quelques secondes, elle murmura tendrement :
— Pauvre chéri! j'ai du chagrin pour toi.
— Pour moi! s'écria-t-il, pour moi!... Est-ce qu'un avocat est discrédité pour avoir perdu un procès?
Et il affecta d'être fort enjoué, plus qu'il ne convenait même, au moment d'aller apprendre à la malheureuse mère son malheur. Par délicatesse, Henriette voulut se charger de la mission. Vélines fit deux ou trois courses d'affaires : il fut
correct, lucide, pondéré comme à l'ordinaire, en homme qui se possède toujours. Henriette rentra de Passy très bouleversée, plus occupée de la douleur de Suzanne que de rien autre. Ils dînèrent. Henriette conta que la pauvre femme ne projetait rien moins que de se sauver en emportant le petit. André soutint qu'elle prendrait son parti de l'arrêt, comme toutes les autres mères en pareil cas; et il fît honneur au repas, qu'il trouva exquis.
Cependant, le soir, comme il s'était enfermé dans son cabinet, Henriette entendit un fracas de choses brisées et vint voir en hâte ce qui se passait. L'écritoire était à terre, en plusieurs morceaux; l'encre gisait en flaques sur le tapis, et les feuilles éparses d'un dossier trempaient dans les petites mares mordorées.
— Qu'est-il arrivé, mon Dieu! interrogea-t-elle.
Et il expliqua sa maladresse : un geste brusque pour saisir le bouton d'un tiroir, sa manche accrochant le couvercle de l'encrier, etc.
Elle alla sonner pour qu'on vînt réparer le désordre. Les taches du tapis surtout la désolaient. Elle ne s'aperçut pas qu'André, tout blême, tremblait encore, et que le bruit de son souffle emplissait la pièce.
Dès lors, mille petites souffrances d'amourpropre assaillirent Vélines. Elles l'attendaient au Palais, dans la rue, où ses confrères ne Tabor-
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daient plus pour lui demander des nouvelles de sa femme sans qu'il vit là une allusion à son échec; chez ses beaux-parents, au dîner dominical des Marcadieu, où il dut raconter au président le procès dans tous ses détails. Et le malaise qu'il endurait, obscur encore et indéfinissable, était de nature telle qu'il n'y pouvait chercher de remède, puisque, par pudeur, il se refusait à en prendre conscience. Souvent la présence d'Henriette le gênait. Il lui gardait rancune de griefs imaginaires. Parlait-elle de leur métier? elle l'agaçait; de ses clientes? il n'était pas loin de la juger prétentieuse.
Il sentait le besoin d'une diversion immédiate à sa vie quotidienne : n'importe quel changement lui eût semblé le salut. Il arriva que la grand'mère Mansart leur écrivit de venir passer à Rouen les vacances de Pâques : Henriette consulta son médecin: celui-ci ayant défendu le voyage à la jeune lemme, Vélines partit seul.
Durant le court trajet, le charme du voyage opéra sur Vélines. Dès que les premiers paysages normands apparurent, noyés dans un crépuscule brumeux et léger d'avril, toute son existence actuelle s'abolit, et il crut reprendre le cours de son adolescence engloutie par Paris dès la dixhuitième année. A l'aperçue lointaine de la vallée de l'Andelle, au moment où la colline des Deux- Amants prend l'aspect d'une pyramide grise et roide à l'arête escarpée, il retrouva la fraîcheur d'une impression de jeunesse. Ce nom, « la colline des Deux- Amants », et ce paysage de tragique légende le troublaient délicieusement naguère, alors qu'au sortir du lycée il convoitait un grand amour, — sa première et sa meilleure ambition. Aimer héroïquement, être l'acteur
d'une idylle surhumaine, comme il avait désiré cela! « Je suis marié maintenant », se dit-il. L'image d'Henriette surgit à son esprit et il eut un petit serrement de cœur.
La nuit s'étendait sur la campagne. Il regarda l'heure; dix minutes seulement le séparaient de l'arrivée. Une sensation de bien-être l'inonda. Il se sentait libéré, insoucieux de tout, en bonne forme pour cette plongée dans le passé qu'il allait faire. Soudain, la ligne côtoya de nouveau la Seine. Les eaux argentées du plus doux des fleuves miroitaient dans les prairies. On voyait la chaîne minuscule des montagnes riveraines se dresser sur l'autre bord. Là-bas, l'eau se piquait de points de feu : des cordons de lumière y scintillaient en tous sens. C'était Rouen, avec ses quais, ses ponts et ses îles, laissant tomber à fleur d'onde les reflets de ses réverbères, un peu chichement, en belle ville de province, confortable mais économe.
Rouen! Et aussitôt une sensibilité nouvelle s'éveilla dans le cœur d'André. Il eut cet attendrissement égoïste, mêlé de noble mélancolie, que provoque la vue des lieux où s'écoula notre enfance. Quand le chemin de fer s'engagea sur le Pont aux Anglais, la cité s'éploya devant lui, toute noire, dormant comme au fond d'un lac de ténèbres dans la coupe large et creuse, ceinte de coteaux, où elle s'étale. Et André sourit de plaisir à la flèche de la cathédrale, cette aiguille de fonte
plus sombre que la nuit, jaillissant de la masse confuse des toits, et si familière à ses yeux, si amicale, si gracile pour un provincial qu'obséda quinze ans la tour Eiffel!
Après, ce fut en lui une cohue d'émotions : l'arrêt du train, la vision de la grand'mère s'encadrant dans une porte vitrée de la gare, l'ennui des bagages; puis, en voiture, près de l'aïeule, la lente montée à cet amphithéâtre charmant, riant faubourg de la ville, royaume des jardins et des ruelles silencieuses, Bihorel.
Il avait grandi là, passionnément aimé sans caresses ni mièvreries, par l'énergique vieille femme qui, à son imagination, avait magnifié la vie. Quand il reconnut la maison, le vestibule, la salle à manger à gauche, et les meubles éternellement les mêmes, jusqu'au rond de tapisserie fait par madame Mansart et servant de siège au chat, devant la cheminée, il lui fallut toute sa maîtrise de soi pour arrêter ses larmes.
C'était la première fois, depuis longtemps, qu'ils s'attablaient tète à tête. Tous deux, plus remués qu'ils ne le voulaient paraître, parlaient peu. L'intimité d'autrefois cependant se renouait entre eux et Vélines retrouvait de la tendresse jusque dans le menu combiné pour flatter son goût, et qu'Henriette n'aurait jamais su composer de cette manière. Le temps était tiède. Dès le dessert enlevé, ils s'accoudèrent à la fenêtre. Audessous d'eux, l'amphithéâtre dévalait jusqu'au
boulevard de Rouen, comme un grand parc obscur où les rues dessinaient des allées blanchissantes. En bas. les clochers pointaient au-dessus de l'océan des toits; des nefs d'église semblaient de grands vaisseaux à l'ancre. Et Vélines, qui s'orientait, disait en promenant son regard sur la cité assoupie : « Là est le lycée... là, le Palais de Justice... là, les quais où l'on me montrait autrefois l'ancienne étude du grand'père... »
Soudain il prêta l'oreille. Le vent du sud leur apportait un tintement fort et lointain, si berceur qu'on se serait endormi doucement à l'entendre. C'était le couvre-feu, la cloche d'argent, l'antique « Cache-ribaudes », carillonnant là-bas dans son beffroi du Gros-Horloge. La même, dit-on, sonna le tocsin quand fut brûlée Jeanne d'Arc. Mais Vélines ne fouillait pas si loin dans l'histoire. Cette cloche avait accompagné ses rêveries enflammées d'enfant; dans des soirs pareils à celui-ci, elle carillonnait en notes profondes et vibrantes quand, à ces premières heures de liberté que lui avait si intelligemment octroyées sa grand'mère, il arpentait les rues rouennaises, boueuses sous les becs de gaz jaunes, ou bleuissantes sous les lampadaires électriques. Sa jeunesse avait laissé dans ces rues, dans ces années passées, quelque chose dont le couvre-feu archaïque et discret lui renvoyait aujourd'hui l'écho. Instinctivement sa main chercha une main affec-
tueuse : la rigide vieille dame serra la sienne. Ils n'exprimèrent pas autrement leur émoi.
Elle l'avait pris à cinq ans. orphelin. Elle l'avait instruit seule jusqu'à dix, despote mais patiente, enseignant sans se permettre une vivacité qui aurait pu nuire à sa tache, l'avait envoyé au lycée, exigeant implacablement de bonnes places, sévissant quand des paresses commencèrent à engourdir ce grand garçon qui. à quatorze ans, parut s'épanouir tout en force physique. C'avait été une sévérité masculine, exempte de scènes, mais inflexible. André craignait sa grand'mère. Elle le contraignait à travailler malgré lui. Ce qui n'empêchait pas qu'elle lui fit l'adolescence la plus agréable, la plus gaie : car, en réalité, cette éducation s'opérait méthodiquement, selon un programme nettement déterminé par la sagacité de cette femme aux larges idées. Chaque jeudi et chaque dimanche, le petit lycéen prenait en quelque sorte possession du parc de sa grand'mère et jouait au seigneur, y recevant ses amis en toute indépendance. Et madame Mansart, qui l'eût fait trembler pour un pensum ou une mauvaise place, tolérait impassiblement q.ue les arbres fussent brisés, la rocaille endommagée, les fleurs coupées, les gazons foulés Lorsque, postée derrière le rideau de sa chambre, elle voyait cette horde de garçons aux intonations muantes courir, souffler, lutter dans ses platesbandes, et, à leur tète, ce gros André, lourdaud
pour ses quinze ans. muselé, fougueux, brutal, qui s'é raillait la voix à mener les autres, une
volupté l'inondait : ne ferait-il pas un conducteur d'hommes? Et elle le laissait s'entourer d'enfants de basse naissance, — il y avait dans la bande un fils de plâtrier, — afin que le désir de la domination naquit en lui plus vite.
André avait eu. tour à tour, selon les Ages, un gymnase, un billard, une salle d'escrime, une salle de musique Sa grand'mère aurait voulu tripler ses facultés afin que de la vie il pût mordre davantage et devenir plus grand. Et quand il eut ses dix-huit ans, qu'il se fut affiné, qu'il pensa, quand elle aurait pu jouir du séduisant compagnonnage de ce jeune homme très accompli, celle qui, n'étant pas la vraie mère, paraissait exonérée des héroïques sacrifices maternels, décida de l'envoyer à Paris et demeura seule...
C'était à ces choses que Vélines rêvait, le soir, quand il fut retiré dans sa chambre. Ce rôle admirable, tenu sans défaillance par l'aïeule, il le reconstituait aujourd'hui à l'aide de tous les souvenirs d'autrefois. Il se sentait véritablement l'ouvrage de ses mains.
Il se dévêtait devant le lit étroit où il avait dormi si longtemps. Une idée soudaine, émouvante, lui étreignait le cœur : il ne l'avait pas comprise jusqu'ici, cette créature d'immolation secrète, qui ne voulait même pas qu'on la sût immolée, brave, portant avec une vaillance
incroyable ses soixante et onze ans, vivace, ardente, terrible, toujours batailleuse, cachant un cœur honteux de soi qui ne s'exhiberait jamais.
Et comme, à ce moment, ce lit d'enfance qui fléchissait sous le poids de son corps, avec des mollesses de berceau, symbolisait toutes les douceurs de cette vieille maison, il pensa tout à coup :
« Oh! il n'y a eu qu'une femme dans ma vie : celle qui s'était vouée à moi, qui m'a donné toutes ses pensées, toute son intelligence, qui s'est donnée elle même. Le dévouement d'un grand amour féminin, vraiment je l'ai connu! »
Et il revit Henriette trônant à ses consultations, courant les audiences au Palais, plaidant; Henriette tout occupée de sa propre gloire, jouissant de sa réussite, buvant les éloges, supputant les signes de sa célébrité, si peu ambitieuse pour son mari!... Alors il fît le procès de leur union.
Elle avait marqué chez lui un changement radical. Entouré jusque-là de soins excessifs par une créature toute à sa dévotion, il passait à ceux d'une jeune épouse d'exception, personnalité puissante se suffisant à elle-même, et qui déjà s'était fixé un but ■ le succès En poursuit-on deux à la fois? Cette pauvre Henriette, si désireuse d'arriver, ne devait-elle pas se désintéresser forcément de sa gloire, à lui? Tandis que Vautre vivait jour et nuit dans la pensée du petit-fils promis aux grandes destinées, l'insouciante
Henriette, quoique aimante et tendre, parachevait égoïstement son individualité. Et il se rappela la touchante histoire de madame Mansart obsédant les rédacteurs pour obtenir des journaux un « écho » flatteur sur l'avocat d'Abel Lacroix...
Le lendemain, des sensations l'attendaient au réveil qui eurent la grâce d'une résurrection de son passé. Jamais, à aucun de ses retours chez l'aïeule, il n'avait connu d'émotion si vive . ce fut l'odeur du chocolat de la maison, le tintement de la sonnette à la grille d'entrée, puis dans la rue, le cri d'une vieille marchande de « eayeux», — ces grosses moules qu'on vend à Rouen : — depuis vingt ans, l'organe de la bonne femme n'avait pas changé; son appel plaintif plus qu'engageant fît lever dans l'esprit d'André un vol de souvenirs. Il se crut en vacances, à seize ans. .
Trois jours se passèrent. Chaque soir, une lettre d'Henriette arrivait pendant le dîner. Il la lisait froidement et la remettait dans sa poche
— Ta femme va bien? demandait invariablement la grand'mère.
— Très bien.
Et l'on détournait la conversation, comme s'il se fût agi d'une épouse coupable sur le compte de qui l'on préfère être discret...
Vélines, des journées entières, flânait à travers la ville, sans itinéraire, pour le plaisir Parfois, dès son lever, il partait. Son quartier de Bihorel, fait de venelles proprettes qui se coulent entre des jardins clos, embaumait la ravenelle et la jacinthe. Les vergers, qu'avril faisait tout blancs, secouaient par dessus les murs, une neige le long des ruisseaux. De la ville aux cent clochers venait le grand murmure des sonneries matinales, et il voyait toujours pointer, là-bas, la flèche de la cathédrale, qui décroissait à mesure qu'il descendait la cote.
Le boulevard circulaire, avec ses deux chaussées, ses talus gazonnés en style de fortification, les soldats manœuvrant sur le Boulingrin, donnait un aspect militaire à cette ville de bonnetiers. Alors, machinalement, Vélines prenait comme autrefois le chemin du lycée. Dans la rue en pente raide, une place s'ouvre à gauche, garnie d'ailantes : un portique apparaît au fond, béant, par lequel on entrevoit un Pierre Corneille géant sur un tertre de gazon. Vélines se remémorait ses maîtres; quelques-uns étaient morts. Que de mérite, de dignité, de haute science souvent, de modestie toujours, ils possédaient, qu'il n'avait point su leur reconnaître 'adis! Pour un peu plus de notoriété, les dépassait-il aujourd'hui, lui qui avait toujours brigué partout la première place?
Il allait de quartier en quartier. On aurait dit
une dizaine de petites cités disparates, accotées les unes aux autres, ayant chacune leur église, leur population, leur couleur et leur caractère. C'était la rue Eau-de-Robec, où coule, sous l'arche de bois des ponts sans cesse répétés, une rivière noirâtre qui ronge le rez-de-ehaussée des maisons. C'était la paroisse de Saint-Godard, aristocratique et morne, où toutes les portes coché res sont cintrées, où un léger duvet de verdure pousse entre les pavés. C'était le Rouen industriel, refeulé à l'est de la ville, en quelques rues spacieuses, désertes, froides, où l'on sent la cotonnade et les indiennes. — dont les pièces roulées s'élèvent en colonnes, au milieu des cours vitrées. — Puis la rue Grand-Pont, commerçante, grouillante, pavoisée, encombrée de ses tramways, de ses camions, de ses fiacres, de ses étalages, de sa foule. Et Martainville. le Ménilmontant rouennais, où l'on respire les pommes de terre frites et le hareng saur, tandis qu'au centre une église de dentelle, dont Jean Goujon sculpta les portes, édifie d'étage en étage ses clochetons, ses contreforts et ses arcs-boutants. Et c'était surtout un entrelacs de ruelles bizarres où s'attarde le moyen âge, faites de pignons pointus qui se heurtent, se choquent du front et paraissent caqueter ensemble comme vieilles en bonnet. Tortueuses et malodorantes, elles filent de biais et débouchent immanquablement sur un morceau magnifique de
cathédrale, sur une fontaine merveilleuse, une tour ciselée à jour, ou une aperçue de ce féerique Palais de Justice, le chef-d'œuvre de la Renaissance.
Vélines cheminait, troublé, sans savoir si le fantôme de son enfance ou le sentiment qu'il avait soudain de sa maturité le tourmentait davantage. Cependant une amitié de longs mois avec une compagne telle qu'Henriette lavait trop déshabitué de la solitude d'esprit pour qu'il pût jouir à l'aise de ce qu'il rencontrait. Parfois il sentait un vide à côté de lui. D'aventure, il entrait dans un bureau de poste et envoyait à sa femme un mot rapide.
Le quatrième jour, il écrivit :
Ma chérie, j'ai traversé tantôt le square Solférino, où s'ébattent les enfants riches. J'ai retrouvé l'allée où ma grand'mère choisissait une chaise et où je m'amusais avec de petits garçons inconnus. Le gazon d'une pelouse descend en pente vers un bassin qui reçoit les gouttelettes d'eau d'une cascade. Elles y tombent avec un bruit de cristal. Des saules pleureurs abritent un rocher artificiel. Je trouvais très beau, jadis, ce pastiche de la nature. En revoyant ce coin, je me suis senti tout désemparé. Que la chute est vertigineux' de ces premières années à la dernière!... On ne la sent pas. Mais, si un souvenir marque soudain le point de départ, l'illumine, quel spectacle que celui des étapes franchies! On voudrait se retenir: mais la descente vous entraîne. Il n'y a que le repos dans les deux bras d'une femme aimée qui vous donne l'illusion d'une halte...
Quand cette lettre fut partie, il la regretta. Ne jouait-il pas un rùle de dupe, à chérir celte créature si personnelle, qui ne se préoccupait de lui que pour l'égaler? L'amertume de son échec lui revint : quel plaisir vaniteux Henriette avait dû en tirer, elle qui, en première instance, avait battu Fabrezan-Castagnac!...
Pourtant, la nuit, il rêva que ce corps frais et gracieux était endormi près de lui. Il s'éveilla, et, se voyant seul, il devint triste.
— Oh! qu'elle me manque! soupirait-il à mivoix.
Et c'était aussi son esprit, sa société charmante qu'il désirait, les échanges de pensée dont ils étaient coutumiers, son sourire. Cinq jours devaient encore s'écouler avant qu'il la revît. Il ne pouvait dormir. Un grand marronnier dressait, devant sa fenêtre toujours ouverte, sa rainure encore sèche et noire Les étoiles scintillaient au travers des branches : on aurait dit de beaux fruits étincelants suspendus aux rameaux, et que, grimpé au faîte de l'arbre, on les aurait cueillies sans peine. Vélines songeait sérieusement à partir le lendemain...
Mais au matin, sa grand'mère le questionna
— Où en est donc l'affaire Marty, que tu devais plaider en appel?
Vélines répondit négligemment :
— Elle est venue devant la cour le mois dernier.
— Eh bien? fit-elle.
— Eh bien, dit Vélines affectant l'indifférence la plus parfaite, cette fois, nous avons été moins heureux : l'enfant a été attribué au père...
La vieille dame ne répondit rien. Sous le lorgnon, ses yeux lancèrent une flamme et son menton d'autoritaire frémit un peu. Elle, qui ne prononçait pas un mot sans motif, réfléchit longuement sur cet aveu. Ce fut le soir qu'elle dit à André :
— Ta femme ne devrait plus plaider. A ta place, je m'arrangerais en douceur pour qu'elle renonçât à sa carrière.
Vélines s'écria :
— Mais je n'en ai pas le droit! Ce serait odieux!
Il ne demandait pas pourquoi ce sacrifice. Tous deux se comprenaient trop bien, et l'aïeule n'avait fait là qu'énoncer un souhait inconscient, confus, inavouable, dont le petit-fils était torturé depuis des semaines.
— Ce serait d'une brutalité révoltante! continuait-il. Une femme comme Henriette n'est pas de celles qu'on opprime. Sa vocation m'est sacrée. Comment! je l'ai connue jeune fille, si éprise de sa profession que riche, elle avait dû, pour s'y adonner, vaincre toutes les résistances de ses parents, de son monde; j'ai ratifié son choix en l'épousant avocate; et maintenant je l'arrêterais en plein essor, je rognerais sa large existence
intellectuelle, j'étoufferais son talent!... au nom de quoi?
Madame Mansart laissa cette flamme s'abattre. Puis elle dit :
— Si dans le ménage tu préfères tenir le second rôle, à ton aise, mon enfant!. . . Seulement à mon sens, ce n'est point le fait de l'homme.
— 11 n'y a pas de rivalité entre nous, repartit vivement André, et nous ne nous disputons pas le premier rôle. Nous nous aimons. Chacun de nous se cultive le plus possible, et voilà!
— Et si ta femme t'éclipse, un jour, tu te déclareras enchanté, sans doute?
— Je ne suis 'pas envieux des succès d'Henriette.
— Ce n'est point, pour un homme, envier les succès de sa femme que de se cabrer un peu à l'idée de paraître nul auprès d'elle. On t'appellera le mari.de madame Vélines!
11 se souvint que le mot avait été prononcé par une dame dans le tambour de la onzième chambre Un coup de colère le fit sursauter :
— Pourquoi? pourquoi?... Qu'ai-je de ridicule?... Ma femme a son talent; j'ai le mien, avec sa virilité, son éducation classique, sa force. Dans quelle mesure suis-je humilié par les succès d'une femme?
— Je n'entends pas brouiller votre ménage, mon enfant, répliqua délibérément madame Mansart, mais moi. je ne mâche pas mes mots
et j'aime qu'on voie clair dans son cas. Ta femme est en passe de briser ton avenir, ni plus ni moins, grâce à sa petite gloriole... Oui, oui. la mode est aux femmes; on les encense, on se pâme à leurs vers, à leurs tableaux, à leurs romans, à leur science. On vient de découvrir leur intelligence; on les a inventées! La belle aiTaire! Des femmes capables, sensées et voyant loin, il y en a toujours eu, mon petit. Seulement, elles n'avaient pas la rage de se produire au dehors. Oh! il faut convenir que ça bouleverse un monde, un mouvement pareil, et le mariage devient difficile. Le tien a introduit à ton foyer une rivale. Tu souris parce que tu te sais bien supérieur à elle. N'importe, sa condition de femme en fait un jeune phénomène près duquel pâliront toutes tes gloires. Prends l'exemple de madame Duzy, cette romancière dont tout le monde parle : qui donc connaît monsieur Duzy? Monsieur Duzy est un pauvre homme, sans doute... Or, Duzy a été ton condisciple au lycée, et tu l'as jugé naguère. Il est devenu un des premiers ingénieurs de l'Etat, et les romans de madame Duzy iront aux vieux papiers alors que les ponts que construit son mari étonneront encore nos petits-enfants. Mais quoi ! Duzy n'est qu'un homme, et l'on raffole des histoires qu'imagine sa femme : tout son malheur est là. On l'ignorera tant qu'il vivra... Duzy? mais il n'existe pas... Bon Dieu! quel
sang ces hommes-là ont-ils donc dans les veines! De mon temps, la Renommée, la Célébrité, les jeunes gens les adoraient comme des femmes. Us disaient que c'étaient leurs maîtresses; et cela vous avait de l'allure, et cela vous faisait des Daudet, des Gambetta, des Lachaud...
Vélines avait pâli, mais il s'efforçait à la gaieté :
— Grand'mère, grand'mère, vous êtes née en plein romantisme!
— Je suis née, mon fils, au temps où les femmes étaient modestes et ne souhaitaient point d'autre éclat que celui de leurs maris; elles s'en paraient; elles s'ingéniaient à le faire plus vif, plus spendide. Elles existai ut alors pour le foyer, pour la félicité de leurs compagnons, et elles étaient la sécurité de la famille au lieu d'en être le danger.
André, acculé à l'obligation de défendre Henriette, murmura ;
— J'ai le bonheur d'avoir pour femme la plus charmante amie de mon esprit, une vraie compagne dont le commerce ne me lassera jamais. L'intimité de l'homme le plus intelligent ne me procurerait pas autant de joies que celle d'Henriette. Tout se paye. Je puis bien mettre le prix à mon bonheur.
— J'ai connu des femmes d'esprit qui n'étaient point avocates, cependant! — riposta la grand'mère.
iQ.
Ce soir-là, Vélines sortit après dîner. Il avait le feu aux tempes et des bourdonnements sous lo crâne. Laissant la rue Bihorel. il descendit vers Rouen par la sente de Bellevue. si escarpée qu'elle paraît choir d'un jet au cœur de la ville. Le premier croissant de la lune rousse éclairait, dans toute la profondeur de la vallée, la cité aux trois cathédrales, tandis que dans les jardins environnants, sous la blancheur uniforme des ramures, on aurait imaginé que se passaient des choses solennelles.
Vélines avait dans lame le plus affreux désarroi. Ah! que la perspicace aïeule avait été lucide! Ce que le monde pensait tout bas devant sa situation baroque de mari effacé, celle-là vertement l'avait dit, avec sa franchise coutumière. Et son avenir, qu'il avait entrevu si beau, lui apparaissait comme une ruine qui s'écroule au bout d'un chemin. Le mari de madame Vélines, voilà tout ce qu'il était destiné à devenir. Et lui qui avait ri de sa grand'mère tout à l'heure, e-n la traitant de romantique, il prononçait maintenant tout bas : « La gloire! la gloire!... » avec des frémissements de tout son corps.
Il s'égara dans les rues infectes; il poussa jusqu'aux bas-fonds de Martainville, où d'ignobles disputes éclatent dans des bouges. Il traversa des carrefours boueux où l'on voit, la nuit, des chats s'accroupir et miauler en se provoquant, tandis que d'autres fuient le long du ruisseau, de leur
allure dansante et légère. On le rencontra rue des Augustins et rue des Arpents, là où les hommes du port tiennent leurs assises. Puis il déboucha sur le quai.
Henriette?... Ah! qu'il était naïf, lui, de ne pouvoir se passer d'elle! Comme elle devait bien supporter son veuvage, là-bas, amusée par les soins professionnels!... Et il se rappela comme elle s'était un jour glorifiée de donner autant de consultations que lui.
Pourtant cette jeune créature si ardente n'étaitelle point libre de caresser les mêmes rêves que lui? Pourquoi pas la femme célèbre aussi bien que l'homme?... Aussitôt sa pensée se tourna vers monsieur et madame Duzy, et il trouva dans ce ménage un comique dont, par contre-coup, il se sentit atteint.
« Madame Duzy ne fait que des romans, se disait-il; mais, si elle faisait des ponts comme son mari, c'est alors que le malheureux serait piteux?... »
Et il lui sembla sentir dans Henriette sa pire ennemie.
Les quais étaient déserts, peu éclairés, pleins de silence. Il venait des berges une odeur de vin, de planches et de goudron. La mature des bateaux de commerce se profilait là-bas, sur un ciel argenté, et, tout au fond, le tablier gigantesque du transbordeur, supporté par ses deux pylônes, formait comme le portique énorme et
aérien de la ville. Aux terrasses des cafés, dans une atmosphère de cognac et de poudre de riz, des tziganes raclaient leurs violons. L'air était tiède. Vélines s'accouda sur le parapet d'un pont.
Henriette avait ruiné son avenir ■ c'était vrai. Cela s'était fait sans drame, sans bruit, par le caprice d'une petite fille gâtée qui avait convoité tous les luxes, même celui du succès. Pouvait-il le lui reprocher, pourtant?... Et il lui en voulait de ne point sur-le-champ, et par amour, rentrer dans l'ombre. Il souffrait, et il se plaignait luimême de ne pouvoir être consolé.
« Aimer une autre femme? se disait-il, jamais! »
Et, au souvenir de leurs tendresses passées, des larmes lui vinrent aux yeux. Mais, à d'autres moments, il suffoquait de rage, et il l'aurait brisée comme on brise un obstacle qui vous barre la route.
Sous ses yeux, au ras de l'eau noire, une petite barque glissa, dont il entendit les avirons clapoter. Une chandelle, dans une lanterne en papier rouge, l'éclairait. Il aurait voulu y descendre, s'en aller dans cette coque de noix n'importe où, recommencer sa vie ailleurs et la faire grande à son aise.
Comme il redoutait maintenant le retour à Pans!... S'il prolongeait ses vacances?... C'était comme un intermède dans sa tragédie. L'enfant ne devait naître que le mois suivant : pourquoi ne pas rester encore...
Il resta. Henriette écrivait les lettres les plus rassurantes. Jamais elle ne s'était si bien portée.
Prolonge un peu ton repos, mon chéri je me prive mieux de toi en songeant que l*air natal te baigne et te réconforte. Je ne veux pas te parler du chagrin de ma solitude...
— Oh! sa solitude! faisait André ironique.
Et il pensait aux clientes assiégeant le cabinet d'Henriette.
« Sans compter qu'en mon absence elle doit me supplanter le plus qu'elle peut!.... »
Lui continuait à travers Rouen des promenades exquises. Peu à peu le calme se faisait en lui, à mesure que l'amour se mourait dans son âme. Il éloignait toujours l'échéance du départ. Dans les vergers, la robe blanche des arbres fruitiers s'éparpilla au vent et ils verdirent. Le soir, le soleil couchant miroitait à des milliers de vitres, du haut en bas de l'amphithéâtre, dans les maisons nichées parmi les bosquets de Bihorel.
Un matin, au déjeuner, Vélines reçut une dépêche qui le fit blêmir. Il recula brusquement sa chaise et jeta sa serviette; il ne détachait point
son regard du papier bleu. Tout à coup, un sanglot le secoua :
— Henriette! balbutia-t-il.
Et la grand'mère lut :
Grosse fille, devançant la date, née cette nuit. Santés excellentes. Quel train prenez-vous?
MARCADIEU.
QUART1ÊME PARTIE
Madame Martinal travaillait dans son cabinet. De l'étroit quatrième qu'elle habitait, quai de la Mégisserie, c'était la plus belle pièce, meublée à grands frais d'un bureau, d'un cartonnier, d'un tapis et de trois fauteuils, pour éblouir les clients. Le bureau se carrait devant une fenêtre quand la jeune femme recevait, elle retournait son siège et considérait la figure, exposée en pleine lumière, de la visiteuse. Pendant les heures de tâche, elle voyait en face, de l'autre côté de l'eau, les poivrières et l'épi des grosses tours du Palais. Parfois elle levait la tête, faisait une pause et rêvait en les regardant. C'était à son labeur un décor amical et réconfortant. Dans sa débilité de pauvre petite femme, perdue au cœur de Paris, elle se savait
de cette noble maison de Justice, elle y tenait un rôle. C'était l'asile.
Cependant, en cette soirée de juin, ce n'était pas un dossier qu'examinait Jeanne Martinal. Son bureau s'étendait sous ses coudes, trop net. trop ordonné, trop vide pour une avocate, et c'était son livre de comptes qui s'ouvrait à la page du jour, sous ses )Teux. A côté, plusieurs factures s'éparpillaient; des feuilles volantes se couvraient de chiffres, et près de l'encrier baillait, vide, la petite boîte destinée à contenir les économies.
Elle l'avait bien prévu ■ la déveine était venue cet hiver, où elle n'avait pas gagné mille francs. Insensiblement les consultations s'étaient faites plus rares. Des procès qu'elle escomptait lui avaient échappé. Oh! elle le savait bien, elle payait la chance de madame Vélines. Elle en avait le cœur un peu gros, car Henriette était riche et n'avait pas besoin de causes. Souvent, quand elle sortait du Palais et qu'elle voyait, place Dauphine, une file de trois ou quatre voitures arrêtées devant la maison de sa jeune confrère, des larmes lui montaient aux yeux. Maintenant que tant de femmes du monde se passaient le caprice d'avoir une avocate, laquelle serait allée quai de la Mégisserie quand, à deux pas de là, on trouvait la jeune célébrité du barreau? Seulement, comme disait madame Martinal, Henriette était une si gentille amie qu'on ne
pouvait lui en vouloir. Et elle étouffait tout mauvais sentiment, s'efforçant à reconnaître la supériorité de l'autre.
Mais elle avait beau se montrer au Palais, promener de chambre en chambre, tant que duraient les audiences, sa robe judiciaire vieille de six ans, qui commençait à .s'élimer, personne ne semblait la voir; ou si. par hasard, des curieux, l'apercevant, demandaient :
— Est-ce elle?
— Non, répondaient les initiés, ce n'est pas elle. Une fois, ce bout de dialogue qu'elle surprit
lui produisit l'effet d'un soufflet cruel.
Elle tenait bon, pourtant, jamais découragée, employant ses heures inactives à confectionner elle-même ses costumes, pendant que les petits griffonnaient leur devoirs. Elle en vint même à s'installer à coudre dans son cabinet, tant elle redoutait peu l'arrivée inopinée des clientes.
Peu à peu les ressources s'épuisèrent. La vieille parente geignait : elle voyait bien qu'on n'allait pas nouer les deux bouts. Madame Martinal achetait au rabais, chez le bouquiniste d'en bas, les Cent manières d'accommoder les restes, et se mit à cuisiner elle-même de petits repas peu coûteux. Les mois de lycée de Pierre, les notes du boucher la tourmentaient affreusement. Mais elle faisait la fière. Elle retourna, en les rallongeant, les trois costumes de ses fils, et, le soir, quand ceux-ci étaient couchés, repassait sur la
table de la salle à manger les petits cols empesés qu'elle mettait, au Palais, avec le rabat. Mais le dimanche, on prenait le « métro » ; tous quatre s'entassaient dans les secondes bondées de peuple : on s'en allait ainsi au bois de Boulogne, et les gens qui considéraient cette jeune mère couvant des yeux ses trois petits hommes, l'enviaient, tant elle paraissait crâne, allègre et heureuse. Elle n'avait jamais perdu confiance, et même, ce soir, devant l'évidence navrante des chiffres, ce pli du front qui donnait à sa physionomie suave quelque chose de militant, d'intrépide, se creusait davantage. Elle narguait le livre de comptes, la malchance, la misère, sentant bien qu'elle n'était point femme, avec tout le bagage de droit qu'elle avait en tète, son titre et sa force d'âme, à laisser péricliter le foyer et pâtir ses enfante.
Un pas résonna dans l'escalier, un pas qui montait à vives enjambées légères. C'était son aîné, Pierre, revenant de Charlemagne. Il entra en coup de vent, un peu frêle, la taille souple, son étroit visage mangé par des yeux pleins de rêve, les yeux de son père. Et, avec des gestes mâles déjà, il saisit le cou de sa mère et le fit ployer pour la baiser à la tempe.
— Ma jolie maman, avez-vous eu des consultations aujourd'hui?
— Non, Pierre, je n'ai vu personne.
— Vous êtes allie au Palais, et on ne vous a pas confié de procès?
— J'v suis allée, mon pauvre chéri, mais inutilement.. .
Il s'assit sur le bureau; ses minces jambes nues et rouges d'écolier en battaient les tiroirs. Il ne parlait plus. Ses épaules s'étaient affaissées, et il laissait tomber sur ses genoux ses mains molles, aux doigts effilés, signes dénonciateurs de son manque d'énergie.
— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda madame Martinal.
— Qu'est-ce que nous allons devenir! soupira l'enfant, repris de ses inquiétudes précoces.
— Ah! mon pauvre mioche, repartit en riant la jeune femme, toi, tu seras de ceux qui passent leur vie à se lamenter en attendant que les perdrix leur tombent du ciel toutes rôties... Allons, oust! va travailler, mon grand Pierre : je n'aime pas les pleurnicheurs, mais les laborieux. Quand ton petit papa est mort, si je n'avais fait que pleurer, moi, où seriez-vous aujourd'hui?... Non, non, il faut se redresser toujours, être conscient de ce qu'on peut et l'accomplir avec un peu de nerf... Quant à notre dèche actuelle, cela ne te regarde pas, mon chou fiez-vous à votre maman pour arranger les choses, et soyez des gamins heureux'
Et, offrant malgré sa douceur une perpétuelle leçon de fermeté, elle le poussait vers la salle à manger, où l'on faisait les devoirs, quand la sonnette retentit, lui causant au cœur ce petit choc
agréable bien connu de ceux qui espèrent sans cesse une volte de la destinée. Des paroles furent échangées dans l'antichambre, puis la vieille parente qui faisait fonction de domestique introduisit madame Faustin.
Les deux jeunes femmes s'embrassèrent. Elles s'étaient liées depuis que Fabrezan, se complaisant à pareille antithèse, les avait rapprochées. Madame Faustin avait changé La pauvreté l'avait marquée peu à peu. Elle portait, en plein mois de juin, un lourd chapeau d'hiver délavé par les pluies, et sa robe noire, raccourcie de saison en saison, découvrait la cheville emprisonnée dans un gros bas de coton à côte qui en dissimulait la délicatesse. Mais toute sa détresse éclatait dans ses chaussures, des souliers élargis, devenus informes, où le pied devait se blesser à chaque pas. Ses yeux étaient brûlés.
— Vous avez du chagrin? dit Jeanne Martinal en indiquant ses paupières rougïes.
— Du chagrin? je n'ai plus le temps... mais du travail, oui. la nuit. J'ai acheté une machine à coudre payable à la semaine, et je gagne dix-sept sous par jour en piquant des chemises, à condition de me coucher à une heure du matin.
Elle expliqua même que. pour assourdir le bruit de la mécanique, elle glissait des tampons de flanelle sous les pieds du meuble. Puis sur une question de l'avocate, elle avoua que M. Faustin s'était contenté de solder les premiers mois de
pension alimentaire et que depuis elle n'avait pas entendu parler de lui.
— Mais il faut l'assigner! s'écria Jeanne Martinal, nous irons en référé, nous obtiendrons un jugement.
Près de l'autre, elle paraissait une princesse. L'aspect soigné de sa personne, l'élégance de sa robe unie, l'ambiance suggestive de ce cabinet où elle remuait, son titre, et surtout cette assurance que confère aux femmes une longue habitude d'exister par elles-mêmes, contribuaient à lui donner un air de domination. Elle était le conseil, l'esprit directeur, l'organisatrice. A ses côtés, celle que le mari ne régentait ni n'entretenait plus semblait une pauvre chose désemparée, livrée à tous les hasards.
— Ah! je me laisse conduire par vous! Faites de moi ce que vous voudrez... Et si je vous concède cela, c'est pour ma fille. Avec les deux cents francs de pension mensuelle du père je pourrais la bien nourrir et lui procurer de l'instruction. S'il ne s'agissait que de moi!... Il faut que je vous dise : j'ai écrit à M, Faustin; il m'a répondu sur un ton si offensant!...
— Montrez-moi la lettre de votre mari, fît madame Martinal.
— La lettre? je l'ai brûlée : elle m'insultait presque... Il y disait ouvertement qu'un homme ne peut matériellement pas faire vivre toutes les femmes qu'il a aimées... Ah! oui je l'ai jetée au
feu, pleurant toutes les larmes de mon corps, malade de honte et d'humiliation pour avoir réclamé de l'argent à un tel être.
— Malheureuse! s'écria l'avocate; nous l'aurions produite en justice, cette lettre!...
— Est-ce que je savais!
Et. avec son intelligence, sa santé, sa jeunesse son éducation, la force de ses trente ans, elle se sentait si incapable, si étrangère au grand mouvement d'activité sociale où grouillent, peinent et jouissent aujourd'hui, pêle-mêle, hommes et femmes, qu'elle envia son amie.
— Àh ! que vous avez de la chance, vous, d'avoir un métier dans les mains!
— Oui-, reprit Jeanne songeuse, on connaît tout de même de mauvais pas. mais au moins on s'en tire.
Puis, le sens professionnel la ressaisissant, elle indiqua vite à l'abandonnée la méthode qu'elle allait suivre. Ces deux cents francs de pension mensuelle, maigrement alloués par le tribunal, elle les aurait! Et elle citait des textes, des articles, prenait en témoignage des jugements, des arrêts. Elle était vraiment, avec son petit talent honnête, sa science solide, sa volonté, la Défense en qui l'on se confie, et l'autre, en son for intérieur l'admirait...
A peine sa cliente partie, madame Martinaî s'enveloppa d'un ample tablier; et, pendant que
LES DAMES DO PALAIS 29 ci
les plumes des trois enfants grinçaient sur le papier, on l'entendit, une heure durant, fourra «i r dans la cuisine minuscule, parmi le cliquetis des casseroles et l'odorant gazouillis des fritures savoureuses. Puis, les trois garçons libérés, le couvert fut dressé avec une jolie nappe de fantaisie, deux sous de myosotis dans un vase de cristal, et des friandises sucrées, fabriquées par l'avocate à ses moments perdus. Les trois mioches, joueurs, bruyants et lutins, se tenaient bien à table. Us avaient de beaux appétits qui ravissaient la maman Celle-ci causait puérilement avec eux, et leur promettait un voyage à la mer pour l'été. La vieille tante se laissait aller au bien-être. On n'avait même pas de femme de ménage. Les deux maîtresses de maison alternativement servaient Mais ce dîner fin, joyeux, tranquille, qu'ornaient l'argenterie et la porcelaine du foyer détruit, disait l'aristocratie modeste et profonde du foyer rebâti par cette vaillante veuve.
Le repas achevé, on s'étonna de lui voir mettre son chapeau, se préparer à sortir sans les enfants.
— Menez-nous au square Saint-Jacques! sup pliaient-ils.
Mais elle prétexta un rendez-vous d'affaires et partit mystérieusement, sans que son allure déterminée surprit personne. Il faisait jour encore; elle s'en fut à pied, par le Pont-Neuf, jusqu'à la place Dauphine. Elle monta chez Henriette. Le
valet (le chambre lui dit que monsieur et madame n'avaient pas fini de dîner, et proposa de l'introduire dans la salle à manger. Mais elle déclara que c'était à madame Vélines seule qu'elle voulait parler, et elle l'attendit dans le petit salon blanc...
Depuis ce brusque retour à la maison, où il avait trouvé Henriette mère, en pleines délices, ù ces premières heures où une femme peut se dire : « J'ai un fils... J'ai une fille », André Vélines, froidement, douloureusement, tâchait de se composer une âme nouvelle.
D'abord, à la vue de ce tout petit bébé, il s'inquiéta de sa laideur. Puis il s'attendrit et connut des tressaillements de fierté. Ensuite ce furent, près du lit d'Henriette, des méditations muettes où tous d'eux s'unissaient, prêtant à leur mariage une signification plus profonde, plus intime, depuis qu'un être en était né : ils offraient alors l'image d'un parfait bonheur. En somme, ce fut un grand bouleversement momentané que cette naissance. Les soins religieux du corps d'Henriette, les silences que l'on gardait autour de son repos, l'énigme de cette vie débile inerte au fond d'un berceau, la sensation d'être trois soudain dans l'existence, les Veillées dans la chambre, où l'on baissait l'abat-jour, tout contribuait à envelopper André d'une atmosphère
mystique. Il faisait une espèce de rêve. Beaucoup de choses s'effacèrent en son esprit.
Dès les relevailles de sa femme, la réalité reparut. Henriette se retrouvait forte. La nuit, elle nourrissait l'enfant, de ce lait rare et léger des blondes dont on prétend qu'il est insuffisant, et, le jour, s'adjoignait le biberon. Une jeune Bretonne sûre était chargée du bébé. L'avocate reprit la route du Palais.
Alors Vélines, aujourd'hui lucide, l'y suivit, résolu à contempler héroïquement l'apothéose de cette jeune compagne, près de laquelle s'éteignait son propre éclat. Il se dit qu'il se renoncerait, et que de la gloire il se souciait désormais comme d'une guigne!.. En effet, il se désintéressa de tout, négligea les plaidoiries, ne désira plus de causes. Personne ne perçut le découragement qui l'accablait; sa correction extérieure, presque flegmatique, ne s'en altéra point, mais, tout stimulant lui faisant défaut, il éprouva le dégoût de l'effort. Il lut les philosophes chrétiens ; mais il les lut à la manière des grands orgueilleux et l'esprit ne l'en pénétra plus.
Cependant sa femme, à ses côtés, grandissait. D'abord, pour porter bonheur à sa fille, elle voulut plaider en premier lieu pour un enfant. Mademoiselle Angély lui confia un de ses pupilles échappé d'Ablon, qui avait copieusement fourragé aux devantures des grands magasins. On revit l'avocate au petit parquet durant l'instruc-
tion La maternité avait élargi son cœur. L'apparition du petit coupable entre deux î.mnicipaux, au fond de ce sombre couloir en sous-sol où vous arrivent des relents du corps de garde voisin, lui causa une émotion neuve. Une éducation de tendresse envers l'enfance se faisait lentement en elle, chaque jour, près de son bébé. Tout en interrogeant le gamin sur le banc banal, elle prenait instinctivement sa main, — cette main spatulée de garçon promis au vice. — et lui tenait des discours où passait la belle chaleur de sa nature enflammée pour le bien.
Sa rentrée au Palais fut illustrée par la défense de ce mineur, un lundi, à la huitième chambre. La longue pratique du cabinet lui avait acquis cette assurance qui aide tant au génie Et, quoiqu'Henriette restât impersonnelle, avec un bon goût irréprochable, il fallut bien reconnaître en cette plaidoirie d'une femme pour un enfant toutes les ressources que peut suggérer le sentiment maternel. L'accent d'une jeune mère s'y décelait. Ses amies, nombreuses à l'audience, en reçurent l'impression. Ce furent de seconds débuts magnifiques. Il y avait là comme une victoire pour les sentiments de mademoiselle Angély et les idées de madame Surgères. Vélines se dit ;
«Je n'ai plus d'ambition que pour ma femme. » Il eut l'illusion de se griser à l'ovation que l'on faisait à Henriette dans le grand escalier blanc de la correctionnelle.
Henriette, elle, rayonnait. Sa vie de travailleuse n'était qu'une fête. Elle ne rencontrait que des sourires. Véritablement sa maternité l'avait embellie. Un peu plus pâle, un peu plus grave, sans avoir rien perdu de sa grâce, même au Palais elle se préoccupait de sa fille, s'en glorifiait, dans l'éternelle fierté de l'enfantement et i'étonnement de sa dignité nouvelle. Les confrères, à leur insu, en l'abordant, prenaient une autre attitude : ils voyaient en elle la mère dont l'action créatrice se prolongeait physiologiquement. puisqu'elle nourrissait, et c'était à son front encore une auréole. Beaucoup de ses clientes avaient attendu son rétablissement pour entamer des procès. Dès la fin de mai, elle se mit ardemment à la besogne, et, si chacune de ses causes ne comporta pas un triomphe, si, par leur nature même, la plupart de ses plaidoiries au civil firent peu de bruit, il y eu toujours autour de sa personne une curiosité qui remplissait d'avocats les chambres d'audience, quand l'un d'eux avait dit :
— C'est la petite Vélines qui « cause » là.
Parfois, dans la salle des Pas-Perdus, elle était assaillie à ce point que, presque toujours pressée, elle évitait de la traverser quand elle n'avait rien à faire au tribunal. Mais Vélines, presque toujours oisif, s'y promenait beaucoup; et il lui arrivait d'apercevoir au loin sa femme arrêtée dans un groupe de dames qui s'accrochaient à elle, ne la quittaient plus, l'escortaient jusqu'au vestiaire.
Un jour, même, il ne put s'empêcher de sourire, à suivre le jeu de madame Clémentin. Celle-ci, debout à la porte des référés, adossée à l'un des candélabres de bronze, accompagnait du regard la course lente d'Henriette, affairée, entourée, relancée à chaque pas, d'un bout à l'autre de l'immense vestibule. Et la bilieuse femme, rongée d'envie, incapable de se composer un visage, fixait sur la chanceuse confrère des yeux de convoitise qui trahissaient son supplice.
Souvent Vélines restait à la maison. « A quoi bon retourner là-bas? songeait-il, ma carrière est finie... » A la vérité, la peur du ridicule qui le guettait, près de cette épouse en vedette, le retenait. Et il s'efforçait au stoïcisme, se comparant à ces hommes qui ont laissé aux mains de femmes aimées leur patrimoine, leur santé, leur honneur, et dressent encore la tête, ne regrettant rien de leurs libéralités ou de leur faiblesse, si ces maîtresses en valaient vraiment la peine. Lui, on l'avait dépouillé de tous ses rêves d'avenir, et il se retrouvait, à trente-cinq ans, sans but, sans nom, vaincu avant la lutte. Quelquefois, devant Henriette, il pensait : « Je l'adore' » Mais, quand il l'entendait prononcer : « mon cabinet..., mon succès..., ma clientèle... », quand il la voyait triompher avec tant d'inconscience, s'épanouir béatement dans une de ces apothéoses démesurées que Paris sait faire aux femmes, et posséder enfin ce Palais qu'il avait prétendu conquérir
jadis, une hostilité sourdait du fond de son âme, et c'étaient eu lui des montées de colère brutale. Alors il s'enfermait seul dans son cabinet, où il endurait de tels soubresauts du cœur, et si répétés, qu'il put les attribuer à une affection cardiaque Mais il était si las de tout qu'il dédaigna de consulter.
Les tendresses qu'Henriette lai témoignait l'apaisaient : « Qu'elle ne sache rien, mon Dieu! — soupirait-il, — qu'elle soit heureuse » et ses impérissables appétits de grandeur se satisfaisaient d'une telle abnégation. Ils avaient encore des heures douces, au demeurant : elle n'était point de celles qu'on cesse de chérir en un jour. Son esprit le ravissait encore, et, ce soir-là, tout le long du dîner, elle l'avait déridé en contrefaisant Erambourg, devant qui elle avait plaidé, l'aprèsmidi.
— Que peut me vouloir cette pauvre Martinal à une heure pareille! — disait-elle en pliant sa serviette; peut-être est-ce un avis qu'elle vient me demander.
— Oh! ne put retenir André, madame Martinal est plus vieille procédurière que toi...
Quand elle se vit seule avec son amie, dans ce petit salon du dix-huitième siècle, si propre aux confidences, Jeanne Martinal se troubla un peu. La délicate Henriette s'en aperçut, et, lui serrant la main gentiment :
— Qu'est-ce qu'il y a, madame Martinal?
Des larmes perlèrent aux yeux de la veuve, mais elle se domina, et, souriant :
— Ah! mon Dieu, je ne croyais pas ce que j'avais à vous dire, ce soir, si difficile, et c'est très bète d'être secouée à ce point.
— Est-ce que je ne suis pas votre amie?... fit Henriette, qui supposait un besoin d'argent, et cherchait à prévenir la demande.
— Ah! si vous n'étiez pas mon amie, et celle que j'estime le plus, non, bien sûr, je ne serais pas ici, décidée à être si franche avec vous... Écoutez, ma petite Vélines, il faut que vous me preniez pour secrétaire.
Henriette éclata de rire :
— Pour secrétaire... vous! mais... mais... je suis votre cadette, vous êtes autrement forte que moi, autrement expérimentée : vous prendre comme secrétaire. . . amais je n'oserai ! . . .
— Vous savez bien que vous avez dix fois plus de talent que moi. Là n'est pas la question.. Il faut que je sois votre secrétaire : vous me devez ça... Je vous étonne? Apprenez alors, ma petite, que je suis dans une dèche noire, que je suis à la veille de faire des dettes, que je ne vois pas même où aller chercher le trimestre du lycée de Pierre... tout cela... grâce à vous!
Elle détourna, un instant, les yeux, fit mine d'arranger les plis de sa jupe et continua :
— Ma sincérité ne vous fâche pas, hein? Eh
bien! oui, au moment où ma situation se consolidait, où un peu de notoriété commençait à m'encourager, où je me tirais d'affaire avec mes trois gosses, votre étoile s'est levée, ma chère. On ne parle plus que de vous; vous êtes l'avocate à la mode, l'avocate chic : on va chez vous comme on va chez la grande doctoresse, et j'ai pu suivre en même temps votre veine et ma disgrâce. Ma petite Vélines, si je vous disais que ça m'a fait plaisir, je mentirais. La gloire, je vous confesse que je m'en fiche; mais les provisions... c'est si utile dans un ménage où régnent de beaux appétits! Vous êtes une lemme trop avertie pour me croire si je déclarais que je n'ai pas été du tout jalouse. Jalouse, oui, je l'ai été un peu, parce que, tout de même, vous n'aviez pas besoin de cela. Vous étiez heureuse, riche, sous la protection d'un homme qui vous adore, et ma pauvre clientèle, si péniblement acquise, vous veniez me l'ôter... Mais ce sentiment-là, je vous le jure, c'est bien fini : j'avais trop d'amitié pour vous! Peut-on, d'ailleurs, conserver'de la rancune envers une confrère de votre sorte?.. . Seulement, il faut maintenant que vous me preniez pour secrétaire.
C'était la première ombre à la joie insouciante d'Henriette. Gomment! ce tourbillon brillant qui l'entraînait avait fait des victimes? D "autres avaient pleuré pendant qu'elle se grisait légèrement à ces plaisirs vaniteux de célébrité adulée,
de domination discrète? Elle s'assombrit tout à coup .
— J'ai du chagrin, murmura-t-elle, très humiliée soudain de se découvrir en cette posture du mauvais riche devant le pauvre qu'il a lésé; j'ai du chagrin de ce que vous me dites-là, chère amie. Combien je m'en voudrais, si j'étais convaincue d'avoir été la cause de vos peines!...
— Me prenez-vous pour secrétaire? répéta Jeanne Martinal, souriant de sa propre insistance,
— Je ferais tout au monde pour vous; je voudrais de toutes les manières vous dédommager... Et je songe aussi aux autres qui, moins bonnes que vous, m'en veulent sûrement. J'ai beaucoup d'ennemies, n'est-ce pas?
— Non, vous n'avez pas d'ennemies... Madame Clémentin, peut-être... Pourtant, vous n'avez guère mordu dans sa clientèle de mauvais aloi. Ses plaidoiries à cent sous, pour ceux qui ne réclament pas l'assistance judiciaire, n'ont rien de commun avec votre marchandise. Quant à Louise Pernette, c'est une gamine qui n'a pas dit son dernier mot... à peine son premier... Pour les autres, celles qui plaident avec leur physique ou celles qui ne plaident pas du tout, vous n'avez pu leur porter ombrage. Non, non, ma chère! j'étais seule en situation de devenir votre ennemie. Or, avec vos dix ans de moins que moi, je vous ai toujours considérée comme une petite confrère délicieuse et supérieure de laquelle on raffole
malgré tout. Et je vous propose ceci qui me tire d'embarras et vous rendra service, car vous êtes surmenée : nous lions nos destinées et nos cabinets; je viens ici quotidiennement jouer mon rôle de modeste collaboratrice; je débrouille les affaires, j'établis les dossiers, je fournis les notes de jurisprudence, je reçois les clients à votre place, j'écris vos lettres, et à l'occasion, je vous brocbe une plaidoirie, s'il s'agit d'une cause sans importance. Résultat : vous vous reposez, vous avez le loisir d'aller à votre gré bécoter bébé dans son berceau; avec les appointements que vous m'allouerez pour ma tâche, j'élève ma nichée... Et encore je ne compte pas l'aubaine d'un procès glané de temps en temps parmi les femmes de chambre de vos clientes, qui ne pourraient pas se payer madame Vélines... Ça va, dites?
Henriette, séduite, réfléchit. Un instant, la pensée lui vint de consulter André avant l'arrangement définitif. Puis cette concession aux principes de servage conjugal lui parut au-dessous d'elle. Pourquoi recourir aux lumières de son mari, elle près de qui, de tous les points de la grande ville, on venait chercher des avis? Avoir un secrétaire! Cette imagination la charma puérilement. Avoir un secrétaire, comme Fabrezan!...
Et l'on choisit le jour où s'inaugurerait cette collaboration. L'enivrement où vivait Henriette, et que chaque hommage accroissait, l'aveuglait parfois. Elle ne vit pas, sous l'enjouement de la
courageuse Martinal, l'effond rement définitif de tout amour-propre, la résolution de s'en tenir à un emploi inférieur, la résignation d'une créature de valeur à disparaître sous le nom d'une autre. Elle ne songeait plus à la plaindre.
A la vérité, forte de l'instrument qu'était entre ses mains la profession, madame Martinal faisait bon marché de sa vanité, n'envisageant que son œuvre : la protection de ses petits. Elle usait de son titre comme elle pouvait, le réduisant à n'être plus, dans le renoncement à tout orgueil, qu'un bon gagne-pain obscur de veuve chargée d'enfants.
Et elle rentra chez elle, ce soir-là, radieuse, rêvant de ce voyage à la mer qu'elle ferait faire en août à ses trois chéris, ni plus ni moins que si le père était encore là.
Par une bizarrerie de sa nature ombrageuse, Vélines enregistra comme une injure suprême cette décision qu'avait prise Henriette de s'adjoindre un secrétaire, et il en souffrit d'autant plus qu'il ne proféra aucun reproche.
— Tu ne te refuses rien! dit-il seulement.
— Pouvais-je repousser la prière de cette pauvre amie?
— ■ Il y avait d'autres combinaisons : par exemple, l'aider avec délicatesse en lui passant quelques causes... Mais tout est bien ainsi, puisque la chose te plaît.
C'est qu'aux yeux du monde, et surtout aux yeux de ses confrères, il se trouvait dans une étrange situation par le fait de vaquer seul aux soins de sa clientèle, alors que sa femme devait
se faire aider. Il est, dans le milieu judiciaire, de ces détails minimes qui vous classent un avocat. Vélines éprouva comme une insidieuse déconsidération et se terra plus que jamais. On raconta qu'il avait par trois fois renoncé à plaider dans de grosses affaires.
Souvent il renvoyait la bonne et restait seul dans la chambre près du berceau de sa petite fille. La fenêtre à encorbellement, ouverte, laissait voir, de l'autre côté de la cour, au fond de l'antichambre qui précédait les salons, madame Martinal allant et venant, rangeant des dossiers dans un cartonnier de débarras. Et Vélines se faisait dédaigneux : il lui semblait qu'Henriette tenait un gros commerce, qu'elle vendait son talent un peu en vrac à des chalands toujours plus nombreux, et que tout un mouvement d'emplo)^és tourbillonnait dans le « magasin » là-bas. Alors il écartait les rideaux du berceau, contemplait le bébé dont les traits mous et mignons composaient maintenant un fin visage. Il aurait désiré un fils qu'il eût élevé lui-même : cette enfant n'appartiendrait-elle pas à la mère ?
— Elle me prendra même ça! prononçait-il en soupirant.
Et il imaginait l'avenir, prévoyait l'intimité de ces deux êtres un peu semblables, dont les vies se mêleraient. La fillette, à peine en âge de comprendre, se flatterait d'avoir une maman d'exception, une maman dont les photographies sont
partout, une maman qu'on nomme en se retournant dans la rue. . Quant à son père, quel personnage ordinaire, et comme il compterait peu!
Mais, à ce moment, les yeux noirs se bridaient, la bouche minuscule faisait un pli baroque, tirait le menton : le bébé avait reconnu le papa et, pendant que les petons trépignaient de plaisir sous l'édredon, s'épanouissait dans un rire de béatitude infinie; des cris de petite bête heureuse éclataient et le corps menu s'agitait tout entier avec des frémissements qui se communiquaient au père. Alors une crise de sa sentimentalité trop longtemps réprimée éclatait dans l'âme du pauvre homme ■ il se promettait de conquérir sa fille; il se réjouissait de la trouver jolie, et se découvrait un droit personnel et particulier sur elle en constatant qu'elle ressemblait à la grand'mère Mansart.
Madame Marti nal lui enfonça en plein cœur une épine cruelle, le jour qu'elle s'écria :
— Oh! c'est tout le portrait du président Marcadieu...
Quand le travail abondait, Henriette se rendait seule au Palais; la veuve restait pour recevoir les gens et expédier la correspondance. Une aprèsmidi, qu'elle s'était dépêchée et qu'à trois heures elle se trouvait libre, elle alla frapper à la porte de Vélines.
— Cher confrère, dit-elle avec sa bonne humeur charmante, puis-je vous aider un peu, à votre
tour?... Ma patronne est absente et je chôme; j'ai pensé que tous auriez peut-être quelque besogne pour moi.
En voyant pénétrer chez lui, en chemisette de soie noire, nu-tète et la plume à la main, cette fîère jeune femme dont le cabinet avait existé sérieusement naguère, Vélines éprouva une gêne.
— Ah! non, fit-il en souriant, nous ne vous mettons pas à toutes sauces! Vous êtes ici chez vous : reposez-vous un peu. prenez quelque loisir, mais n'attendez pas que je vous dicte mes lettres! Il a fallu toute la désinvolture de ma petite Henriette pour assujettir une femme comme vous au métier que vous condescendez à exercer ici. Je ne vais pas renchérir en faisant recopier mes notes de plaidoirie par un confrère de votre valeur.
— Ah! ma valeur! si vous saviez comme je m'en soucie peu. comme toute vanité m'a quittée ... Au fond, voyez-vous, cette obsession de la gloriole n'est nullement inhérente à la nature féminine : nous sommes faites pour autre chose. Je vous assure que je n'ambitionne plus rien que gagner le plus largement possible ma vie et celle de mes enfants. Mon rôle près de votre femme est d'ailleurs des pins agréables. Qu'importe que je m'efface derrière elle? Je reconnais bien que je ne la vaux pas, allez! et je suis là fort à ma place.
— «le pense, murmura Vélines, je pense que vous êtes une créature admirable et que...
— Alors, dit-elle gaiement, confiez-moi un dossier de quelque importance!
— Non, et pour deux motifs : le second, c'est que je ne le voudrais pas!... Le premier, c'est que présentement je n'ai pas sur le chantier une seule affaire importante.
Elle ne pouvait croire pareil aveu. Elle demeurait interdite, car Vélines avait toujours passé pour un avocat occupé.
— Sincèrement, reprit-il, je ne fais rien, en ce moment; je suis très fatigué...
Avec un geste de lassitude, il ajouta :
— Et puis!.. .
Il cédait' doucement au besoin de s'épancher à demi-mot près de cette femme, qui représentait pour lui une loyale camarade, sereine et sûre. Elle hasarda cette remarque :
— Vous avez l'air découragé.
— Non ; mais, après avoir été ambitieux, éperdument, j'en suis venu peu à peu à cette tranquille indifférence.
— Ma philosophie des ailes coupées, mon cher, ne vaut rien aux hommes. Parbleu, quand on est pauvre, avec un tout petit talent et trois gosses à élever, et qu'on s'appelle madame Martinal, il faut être sage et ne pas laisser son imagination voler trop haut... Mais si on est André Vélines, c'est autre chose. La gloire c'est le fait des hommes; je veux dire : de ceux qui la méritent. Vous un modeste, un humble? allons
donc! vous n'êtes pas de bonne foi par-devant vous-même... Ignorez-vous ce qu'on pense de vous au Palais, et que tout le barreau s'attend à vous élire bâtonnier avant dix ans d'ici?
— Le bâtonnat! ricana Vélines. — chère madame Martinal, je n'y songe pas. Pourquoi tant s'agiter, pourquoi se dépenser, pourquoi ne pas se cloîtrer dans sa solitude intérieure?
— Mais, le voudriez-vous, mon cher, qu'on ne vous y laisserait pas, dans votre solitude intérieure! vous êtes pris dans l'engrenage de la célébrité, vous êtes un des quatre ou cinq dont on parle le plus, à cette heure. Vous appartenez au public, vous êtes sa proie, et, quand il entend jouir d'un homme, de son esprit, de son génie, de sa plume ou de son éloquence, vous savez qu'il n'y a pas à le frustrer. Il vous aura, coûte que coûte : vous êtes annoncé.
L'humeur de Vélines se transformait à l'écouter . De telles paroles le stimulaient singulièrement. Par pudeur, il tut la vérité, ne fit nulle allusion à cette concurence qu'il rencontrait dans sa compagne même. Madame Martinal continua :
— Tenez, il n'est bruit que de vous à propos du divorce Mauvert. Entre nous, n'est-ce pas vous qui l'aurez, ce procès-Là? On vous dit l'ami intime de l'amant.
— Je connais Georges Sylvère, mais j'ignore quel est l'avocat de sa maîtresse, chère madame.
Alors, poussée par cet instinct de babillage que
n'avait pas détruit en elle l'habitude de la réflexion, elle reprit, au profit de Vélines, qui en vivait éloigné, les potins du Palais. Les choses avaient marché depuis ce jour de l'été passé où elle avait désigné à Henriette madame Mauvert montant, avec le portraitiste en vogue, l'escalier de la galerie carrée. M. Mauvert, le mari, l'honorable négociant du Marais, avait engagé Faction en divorce. Son défenseur était choisi, on le citait même : c'était Leeellier, le « bâtonnable ». Quant à celui de sa femme, on n'aurait pu jusqu'à présent le nommer. Outre Vélines, on signalait plusieurs favoris ; le petit neveu de Chaixd'Est-Ange, avocat de mérite, mais écrasé sous le lourd héritage patronymique; Thaddée-Mira, le bel israélite au cabinet achalandé; un député de Paris, et Lamblin, l'astucieux... La jeune femme s'égayait même à raconter que ces quatre-là, tous amis de Sylvère, quand il leur arrivait de se rencontrer dans les couloirs, avaient « de singulières mines ». En somme, une affaire pas bien noble, le divorce de cette mère de famille abandonnant son mari et quatre enfants pour suivre l'artiste ; mais une affaire qui révolutionnait le Palais, comme une proie tombée dans un grand vivier, et autour de laquelle, longtemps, les bêtes tournent, béantes.
Elle en était là lorsque Henriette, le chapeau sur la tête encore, arriva rayonnante, tenant sa fille.
— Elle vient de dire maman\ Je vous jure qu'elle a dit maman... Je rentrais, encombrée de ma serviette, je m'approche du berceau, et très nettement, elle a articulé: « ma-ma ».
Et elle la couvrait de baisers, l'excitait à sourire, et même, en l'honneur de ce premier mot, elle s'assit près du bureau de son mari, dégrafa sa robe, souleva son petit sein par-dessus les dentelles delà chemise et l'offrit à l'enfant qui téta.
— Prends, mon amour; prends, mon trésor! disait-elle.
Puis, se tournant vers madame Martînal :
— A propos j'ai vu la dame de Puteaux, cette veuve dont le mari a laissé une succession si embrouillée! Je n'ai pas hésité à lui conseiller de renoncer à la communauté. Ma chère, on va vendre l'usine pour un morceau de pain, et il y aura un passif énorme : il n'y a que ce parti de raisonnable.
Madame Martinal riposta vivement :
— Vous savez que la femme qui accepte la communauté, n'est tenue du passif que jusqu'à concurrence de son émolument.
— C'est vrai, dit Henriette, mais la femme renonçante n'est aucunement tenue du passif. Au contraire, elle a le droit d'exercer ses reprises sur les biens de communauté, concurremment avec les créanciers du mari.
— Mais, ma petite Vélines, fit l'autre, vous oubliez l'article 1450 : « La femme survivante qui
LES DAMES DU PALAIS 31b
veut conserver la faculté Je renoncer à la communauté, doit, dans les trois mois du jour du décès du mari, faire faire un inventaire, etc. » Or cette dame est veuve depuis quatre mois, et elle ne nous a pas dit qu'il y ait eu inventaire.
— En effet, répliquait Henri. Ile: seulement, chère amie, nous avons l'article 1458 : « La veuve peut, suivant les circonstances, demander au tribunal une prorogation du délai prescrit pour sa renonciation. » J'ai dicté la démarche, l'an dernier, à une cliente.
Et, caressant d'un doigt le duvet blond qui Lait un rudiment de mèche sur le front de sa fille :
— Bois, mon bijou; bois, ma poupée adorée...
Vélines, distraitement taillait un crayon. Parfois l'enfant, renversant la tète, le considérait sérieusement; et alors il la saluait à légers coups, claquant de la langue, agitant ses mains à la façon « des petites marionnettes », répétant cette éternelle mimique risible et charmante, qui reste le premier langage entre jeunes pères et petits bébés
— Dans quels termes est votre cliente avec les héritiers de son mari? demanda madame Marti nal
— Oh! les plus mauvais, et l'inventaire devra être fait contradictoirement Cette clame viendra me voir demain matin, et je lui tracerai un plan de conduite... C'est bizarre qu'il n'y ait pas eu de
contrat .. André, mon chéri tu ne m'as pas embrassée.
Il s'avança, les lèvres tendues : Henriette, de son bras libre, allait l'enlacer, madame Martinal dit :
— Je vais chercher votre serviette. Vous y aviez emporté une lettre dont j'ai besoin...
Et elle s'éloigna, les yeux humides. Henriette riche, élégante, goûtant à tous les luxes, Henriette gâtée par le public, fameuse dans tout Paris, rassasiée de succès et de gloire, c'était très bien; et la veuve, dédaigneuse de la renommée, applaudissait sans une ombre d'envie. Mais quand elle imaginait son amie aux bras du mari qui la chérissait tant, c'était plus fort qu'elle, une affreuse tristesse l'envahissait : « Moi aussi, on m'a aimé, pensait-elle: moi aussi, j'ai eu des bras amoureux noués autour de mon cou; moi aussi, j'ai dormi sur le cœur d'un homme tendre... » Et un sanglot profond montait de ce coin d'àme où elle avait impérieusement refoulé sa sensibilité d'épouse, ne se permettant plus que les élans maternels.
« Comme il l'aime, se disait-elle, quelle union! .. quelles ententes!... Ah! c'est beaucoup pour une seule femme, tant de bien-être, tant de gloire et d'amour à la fois!. . .
Le lendemain, dès midi ; Vélines était au Palais. Ce jour-là, il se montra partout : au tribunal, à la cour, aux assises. Il allait par les couloirs, les galeries, les vestibules; son pas ferme sonnait sur les dalles, sa taille dépassait de beaucoup celles des autres avocats, et, toutes les puissances de son activité, si longtemps oisives, le travaillant secrètement, il donnait l'idée d'un fier animal inquiet, cherchant quelque autre bête pour se battre.
— Sapristi, mon cher, — lui dit Fabrezan qui le rencontra entre deux audiences, — vous avez l'œil d'un homme auquel il ne faudrait pas marcher sur le pied!...
La remarque dérida Vélines, qui expliqua :
— J'ai fait une retraite chez moi '. j'étais très fatigué; mais aujourd'hui je reprends mon poste.
Et il ajouta, d'un air déterminé ;
— Ça va beaucoup mieux.
Avant de rentrer chez lui, il flâna par les rues. Comme il passait devant les magasins d'un grand céramiste des boulevards, il se souvint qu'une collection de portraits de Georges Sylvère y était exposée, sollicitant la visite saisonnière des riches amateurs étrangers. Il entra, parcourut rapidement la galerie où une quinzaine de toiles un peu blafardes, — visages de femmes inter-
prêtés à la mode du jour, voisinaient avec des grès et des faïences de haut goût. Puis, étant sorti, devant le premier bureau de poste, il s'arrêta pour y jeter sur un « petit bleu », deux lignes dithyrambiques à l'adresse du peintre. Et ce qu'il eut accompli jadis négligemment, avec cette belle confiance en lui-même qui le faisait traiter de haut les menues roublardises du métier, il y mettait aujourd'hui une passion fiévreuse, le souhait anxieux de la réussite.
L'ennui le prit. Ce Paris de juillet était triste. Déjà sur le boulevard, les arbres se dépouillaient et formaient au-dessus du trottoir un buisson aérien et jauni. L'odeur de l'absinthe l'écœurait et le passage des courtisanes les plus empanachées lui inspirait une répulsion, car il n'avait jamais conçu que l'amour d'une femme unique, et le parfum de celle qu'il avait aimée l'imprégnait encore à son insu. Cependant ni sa maison ni « la fête » ne l'attirait et le travail manquait à son esprit.
« Je plaiderai ce procès Mauvert, se disait-il, je le veux; mais que faire en l'attendant? .. »
Une idée le frappa, éveillée par sa plus récente blessure d'orgueil : « Eh. ne pourrait-on pas rouvrir l'affaire Marty?... » Et il en repassait en pensée toute la procédure. Il examinait la conduite des parents depuis l'arrêt de la cour, en quête du fait nouveau qui permettrait une nouvelle action en justice. Mais non :
tout s'était passé avec la plus complète correction. L'enfant avait été remis an père, boulevard de la Madeleine, on disait que cet événement avait déterminé, chez l'ingénieur, un renouveau de jeunesse. Comme autrefois, il s'était lancé éperdument dans la vie intcdlectuelle. La mère avait voyagé pendant quelques semaines, et, depuis son retour, le bruit s'était répandu que sa santé s'altérait. A en croire le monde, les médecins lui auraient ordonné la Suisse, mais elle ne voulait plus quitter Paris, craignant de perdre ses fugitives joies hebdomadaires.
« Le fait nouveau, on le provoque! pensait Vélines. Si j'allais la voir dès maintenant?... »
Il regarda l'heure : l'après-midi était avancée. Rechercher un taxi-auto lui fut à charge; il prit le parti de renoncer à la visite de Passy. Ah! c'eut été différent s'il avait eu à lui une machine docile à ses moindres désirs! L'ne fois de plus, le besoin se faisait sentir de cet instrument professionnel si longtemps souhaité : l'automobile. Et pourquoi s'en trouvait-il dépourvu? Alors, le souvenir d'avoir cédé jadis à la mesquinerie de sa femme, de celle qui jugeait toujours excessives ses ambitions personnelles, l'irrita. Dans leur ménage, n'avait-elle pas incessamment dominé? Est-ce que par condescendance, par tendresse, par une sorte de galanterie protectrice envers cet être faible et gracieux, il ne s'en était pas remis à la fine intelligence d'Henriette du soin de con-
duire leur barque? Et il décréta tout à coup qu'elle avait gravement abusé de son privilège. N'était-il pas temps de se reprendre enfin? N'avait-il pas droit, à son tour, à quelque fantaisie?. .
Ce soir-là. il arriva fort en retard au dîner. Henriette, si accoutumée à sa ponctualité ordinaire, se tourmentait. Quand elle lui adressa, dans une caresse, un semblant de reproche, il répondit avec un peu d'humeur :
— J'ai fait des courses urgentes, voilà tout!
Le jour suivant, ses préoccupations l'empêchèrent encore d'aller à Passy. Des clients le retardèrent à la salle des Pas-Perdus; puis il voulut voir Lecellier qui venait, apprit-il, de renvoyer pour une vétille un excellent chauffeur. Quand il eut les renseignements qu'il désirait sur ce garçon, il aborda l'affaire Mauvert.
— Mes compliments, dit-il, vous allez nous donner là une plaidoirie superbe... Un joli procès! un très joli procès!...
— Eh bien! fît Lecellier en hochant sa grosse tète rose où frisaient de rares cheveux blonds, est-ce que vous n'êtes pas mon adversaire?
Flatté, et prenant le mot en bonne augure, Vélines esquissa un sourire mystérieux :
— Mais non, mais non, je vous jure!
Comme il sortait de la cour de Mai pour se
rendre à un garage où il avait rendez-vous, il
aperçut de dos, sur le boulevard du Palais, maître Thaddéc-Mira, en compagnie d'un jeune homme atteint d'obésité précoce : il reconnut Georges Sylvère. C'était donc fait : l'israélite avait la cause.
Et il frémit d'une telle colère que des passants regardèrent avec étonnement cet homme pâle et crispé, aux yeux durs, au pas saccadé.
En rentrant il trouva Henriette très agitée :
— Ils déshonorent l'Ordre, disait-elle, ils le discréditent! Parce qu'un artiste en renom a enlevé une mère de famille, les voilà haletants, desséchés de convoitise, aspirant tous à l'honneur d'étaler devant le tribunal l'apologie de cette femme. On ne parle que d'elle là-bas. On louche sur le beau Thaddée-Mira parce qu'il est, dit-on, nanti de sa cause. Mon ami, je t'assure que j'en ai la nausée...
— Mais alors on louche aussi sur moi, interrompit tranquillement Vélines, car mon nom a été mis en avant...
— Oh! toi, j'espère bien que tu refuserais de réhabiliter une femme qui abandonne son mari et quatre enfants pour prendre un amant.
— Ma pauvre petite! .. Tu en es là encore, après cinq ans de Palais! Tu m'as vu pourtant, et avec plaisir, innocenter cette canaille d'Abel Lacroix.
— En correctionnelle, déclara sérieusement Henriette, ce n'est pas la même chose qu'au civil.
Un escroc qui a contre lui toute la société n'est plus qu'une victime, il devient intéressant.
— 0 subtilité du cœur féminin! chuchota Vélines.
Au dessert, il dit à sa femme, négligemment :
— J'ai fait, cette après-midi, une petite acquisition.
Et comme elle demandait ce que c'était.
— J'ai acheté une auto. J'ai aussi trouvé un très bon mécanicien: c'était celui de Lecellier...
— Une auto? répétait-elle, suffoquée, une auto?... Tu avais besoin d'une auto?
— Il Y a longtemps que j'en avais besoin, dit Vélines âprement.
— Sans m'en parler, tu as fait cela? murmurat-elle avec chagrin.
— Ma chère, déclara le mari très froid, je t'ai passé le secrétaire : je compte que tu me passeras la voiture.
Dès lors, André Vélines se livra au travail avec une sorte d'exaspération. On eut une fin de juillet ardente et sèche. Il régnait dans les couloirs du Palais, peu à peu désertés, une fraîcheur agréable. Aux audiences, le public s'assoupissait doucement pendant les plaidoiries; les juges bâillaient; les substituts, renversés dans leurs stalles, le cou tendu, étouffaient sous leur robe
légère. L'huissier ouvrait les fenêtres. On apercevait les oriflammes des grands magasins claquant au vent d'orage, de l'autre côté de la Seine.
Vélines était accablé de besogne II acceptait les plus petites causes, par principe; il défend il gens de peu, céda même à madame Gévigne, la plaideuse misérable de Vaugirard, qui lui apporta, en lui offrant cinq louis, un procès intenté à son concierge, à propos de lettres anonymes. Un peu plus, et il aurait plaidé d'office. Il aurait voulu parler dans toutes les chambres à la fois, tenir toutes les barres, sauver toutes les situations opérées, et qu'on n'entendit que sa voix dans le Palais. Et il dépensait autant de talent pour défendre une marque d'épingle à cheveux que pour disputer cinq cent mille francs à une grande compagnie financière. Il passait des nuits à ciseler des phrases, à disséquer un texte du code, à découvrir le nœud subtil d'une complication. Le jour, il courait Paris dans son auto. Sur les chaussées libérées par l'été parisien, sa machine filait avec une trépidation douce, et il semblait à son corps lassé qu'elle participait de sa fièvre, de sa fougue, de son furieux élan vers la gloire.
Il allait à Passy. Les racontars n'avaient pas menti : madame Marty était fort souffrante. Elle avait eu des hémoptysies au printemps, et s'obstinait à ne pas quitter la ville où demeurait son fils. Elle froissait Vélines par une rancune
inexprimée qui perçait en elle depuis l'arrêt de la cour, mais elle l'apitoyait par sa dignité douloureuse et par le chagrin qui la minait. Puis il étudiait froidement sa douleur, l'analysait, y cherchait, en simple avocat, un motif de reprendre l'affaire sur d'autres bases. La belle Suzanne était plus mince que jamais, désemparée comme une âme errante, et les bouffants de ses cheveux commençaient de s'argenter aux tempes.
Cependant les vacances judiciaires approchaient et l'on n'apprit rien sur le procès Mauvert, sinon que Thaddée-Mira ne défendrait point, comme on l'avait cru, la maîtresse de Sylvère. Un regain d'espoir vint à André. Il s'exténua davantage. En plaidant, il écrasait invariablement ses obscurs adversaires sous la riche littérature de sa parole. Peu lui importait, d'ailleurs, d'obtenir gain de cause, pourvu qu'il lançât à tous les échos les éclats de son éloquence.
II se couchait harassé. La petite fille faisait alors ses dents; ses nuits étaient mauvaises : il prétexta cette circonstance pour s'établir dans une chambre voisine, dont il ferma la porte, de peur d entendre les cris de l'enfant, disait-il. Henriette éprouvait depuis quelque temps une vague tristesse dont elle ne démêlait pas les raisons : ce soir-là. elle la sentit plus précise. La solitude, en sa chambre; lui parut affreuse; une fois couchée, elle pleura longtemps.
« Les hommes ne savent rien endurer, songeait-
elle; moi, j'aurais supporté toutes les gênes, accepté toutes les incommodités, renoncé même au sommeil, pourvu que je pusse me reposer une heure en serrant sa chère main... Mais il ne souffre donc pas comme moi de dormir seul!... »
Et, tous les soirs, quand le bébé s'était assoupi, que la veilleuse vacillante balançait de grandes ombres sur les lambris blancs, Henriette pensait :
« Aujourd'hui, j'en suis sûre, il reviendra... »
Au moindre bruit, elle tressaillait, son cœur battait et elle s'accoudait sur l'oreiller, retenant son souffle. Parfois le bruit s'éteignait. Parfois elle l'entendait se continuer dans la pièce contiguë : André allait au lit, et elle reconnaissait toutes ses manies d'homme soigneux qui range, en se déshabillant, jusqu'aux boutons de ses manchettes. Puis tout rentrait dans le silence. Alors son insomnie se prolongeait.
Toute son expérience de femme de loi l'avertissait. Elle avait reçu tant de confidences, entrevu l'intimité de tant de foyers, la caducité des choses de l'amour lui était si familière, qu'elle n'aurait pas dû s'étonner de cette évidente accalmie après dix-huit mois de passion. Mais André ne ressemblait point aux autres hommes. On retrouvait dans son affection la solidité normande et robuste de sa carrure. Henriette s'était appuyée sur ce sentiment comme sur un roc.
« D'ailleurs, pensait-elle très simplement, pourquoi m'aimerait-il moins?... »
Elle aussi, en cette fin d'année judiciaire, touchait au terme de ses forces. La nuit, son enfant la fatiguait. Le jour, les consultations ne lui laissaient aucun repos d'esprit; les longues stations debout, au Palais, l'anémiaient. Elle plaidait encore, de-ci, de-là. et, par dessus tout, sans cesse, l'obsédait une mortelle inquiétude. Elle aspirait aux mois des vacations.
Pour la clôture des conférences, le bâtonnier fît aux stagiaires un petit discours d'adieu qui fut une merveille. Il leur parla de la justice des causes. Dans la salle de la bibliothèque, dégarnie de ses tables pour cette réunion dujeudi matin, il les exhorta, avec une ardeur mitigée d'élégance, à ne jamais accepter de plaider contre leur conscience Et il citait les grands panégyristes de l'Ordre. Loysel, la Roche-Flavin, d Aguesseau, et il y avait en lui une conviction inexprimable quand il s'écriait en agitant ses vastes manches :
— Mes chers confrères, lorsque vous serez à la barre, parlez toujours comme si votre plaidoirie devait être érigée en exemple de courage, d'honnêteté humaine...
Il eut un très beau succès.
Les « colonnes » étaient là au complet. La conférence finie, vers onze heures, toute cette
jeunesse se répandit en bourdonnant par les couloirs sonores et vides. On discutait le talent de l'ancien, on se livrait au jeu des conjectures sur le nom du prochain bâtonnier : ce serait Lecellier, vraisemblablement. Tout en causant, les stagiaires arrivaient au vestiaire, où ils déposaient leur robe. Et tous se heurtaient en entrant à un monsieur décoré, fort poli, qui se faisait rabrouer vertement par la préposée pour s'obstiner à attendre en ce lieu maître Lecellier. son avocat. Il était triste et comme intimidé, avec quelque chose de négligé dans son vêtement qui lui donnait l'air d'un veuf. Ce n'était pas un veuf, cependant : c'était monsieur Mauvert. Il avait naguère épousé par amour une belle femme inconstance, il la pleurait toujours, malgré le persiflage parisien dont elle l'avait rendu l'objet, et il élevait du mieux qu'il pouvait ses quatre petites filles dont la dernière venait d'être sevrée ..
Les Vélines devaient passer les vacances en Normandie. Henriette s'aflairait aux préparatifs de départ, dirigeait les trois domestiques, se chargeait des courses ; André retournait seul au Palais. Le dernier jour, dans la Salle des Pas- Perdus, il vit ensemble le neveu de Chaix d'Est- Ange, Thaddée-Mira etLamblin. Cette association lui parut étrange : il s'approcha. On parlait de Sylvère et de sa maîtresse : il demanda ce qu'il y avait.
— Il y a, s'écrièrent ces messieurs, il y a que
le divorce viendra, dit-on. dès le mois d'octobre devant la première chambre.
— Qui défend la femme?
— Mais vous ne savez donc rien, mon cher? — fît Thaddée-Mira, sans pouvoir dissimuler une persistante mélancolie. — Ce pauvre Sylvère se ruine en l'honneur de la dame! Il sera forcé de tomber dans la peinture médiocre, dans le bas talent, pour satisfaire les goûts princiers de cette belle personne. Il lui a donné le choix entre une aigrette en diamants et le bâtonnier comme défenseur : bien entendu, elle a choisi le plus cher... et il lui paye Fabrezan!
Vélines fut terriblement affecté. Il pensait que sans le voisinage préjudiciable d'Henriette, dont l'astre avait éclipsé le sien, il aurait eu cette affaire. D'ailleurs, sa femme n'avait-elle pas été cause de ce marasme passager où il avait oublié momentanément tous ses intérêts? Il éprouvait une sorte de rage puérile et secrète, et, après ie dîner, où il n'avait pas desserré les lèvres, il s'enferma dans son cabinet, mais fut incapable d'y travailler. A dix heures, il mit de l'ordre dans ses papiers et gagna sa chambre. Il commençait à se dévêtir avec les gestes brusques d'un homme hors de lui-même, quand la porte s'ouvrit doucement : il se retourna et vit Henriette.
Le temps était orageux ; par les fenêtres ouvertes, le platane de la petite cour apparaissait immobile et noir, sans une palpitation de ses feuilles, et Henriette venait, déshabillée à demi, couverte d'un peignoir d'ancien linon à ramages d'où sortaient ses jolis bras nus. Elle venait d'un air pressé tenant sur son poignet quelques pièces de linge d'homme.
— André, dit-elle, avant de faire ta malle, l'ai voulu te consulter sur ce que tu désires emporter.
Il ne remarqua pas ses yeux gonflés ni quelques marbrures rouges sur la pâleur de ses joues. Elle se baissa, étendit le linge sur son genou ployé. Son corps gracieux se mouvait avec harmonie sous les plis sans poids de l'étoffe. A la lampe, la soie de ses cheveux dorés brilla. Vélines répondit :
— Emporte ce que tu voudras, chère amie : tu sais ce qu'il me faut.
— Mais, insista-t-elle, peut-être serons-nous surpris par le froid : au mois de septembre, il ne fait guère chaud en Normandie : faut-il ajouter quelques lainages?
— A ton gré, je te dis, répéta Vélines, patiemment. Tu arrangeras tout, avec l'aide de Narcisse, et ce sera très bien.
Elle se débarrassa les mains. Il y eut un silence; puis elle alla s'accouder à la croisée. Quelques fenêtres illuminées, du haut en bas de la maison,
mettaient une vague clarté dans la cour, et l'on entendait parler des gens invisibles.
Comme il fait lourd, ce soir! prononça Henriette, on ne respire un peu que dehors.
André s'occupait à reviser un carnet de notes et, distraitement, répondit :
— En effet!... il est temps de quitter Pans. Elle ne s'en allait pas. Dans cette chambre
d'homme, où un parfum léger était entré avec elle, sa mince forme blanche répandait comme une lumière. Vélines prit un crayon et s'assit pour inscrire un nom sur l'agenda.
— Quand j'étais petite, raconta la jeune femme à voix basse, ces soirées d'août me montaient l'imagination. J'ambitionnais alors un grand avenir politique : Je me sentais une vocation de suffragette... Plus tard, vers dix-sept ans, pendant ces soirs d'été, je rêvais d'être aimée par un jeune homme pauvre qui n'oserait me déclarer sa passion : alors, en pensée, j'allais à lui, je le baisais au front, et je lui promettais le bonheur...
— Voilà bien les songeries des femmes orgueilleuses! interrompit Vélines, en faisant crier sous son onsHe la tranche dorée de l'amenda. Elles souhaitent l'amant timide, l'amant humble, l'amant asservi, l'amant à genoux.
— Oh!... reprit douloureusement Henriette, je ne suis pas une femme orgueilleuse, moi
— Tu crois? riposta Vélines, ironique.
Ils restèrent encore longtemps sans parler.
Henriette s'était assise en amazone sur l'appui de la fenêtre; l'angle délicat de sa jambe relevait le linon du peignoir. Elle était très mystérieuse. André ne la regardait pas. Elle dit encore :
— Quand je fus une grande jeune fille, docteur en droit, d'autres rêves me venaient, en ces nuitslà. Je savais que les intellectuelles sont souvent peu appréciées des hommes . je redoutais la solitude et de mourir sans être aimée. J'ai pris conscience alors de mon besoin d'être aimée.
Elle finit sa phrase très sourdement, comme pour elle-même. André se releva. Henriette eut le même mouvement vif et fut debout. Ils demeurèrent l'un devant l'autre. Henriette hasarda cette phrase :
— La petite s'est bien endormie ce soir, si tu savais!... Elle a sucé son pouce, ses yeux se sont fermés et je n'ai plus rien entendu.
— Bonsoir, ma chérie, dit André en se penchant vers elle.
— Bonsoir, André.
Il la saisit aux épaules, et, en l'embrassant, s'aperçut qu'elle tremblait.
— J'ai gagne fro-d à cette fenêtre, expliquât-elle.
Elle fit un pas vers sa chambre, hésita, un moment, puis, se retournant vers son mari :
— Tu n'es pas triste ici... tout seul?
— Je suis fatigué et je dors lourdement; répondit-il.
Elle se retirait comme à regret. Dans l'embrasure de la porte, elle avança son visage tout blanc où les yeux brillaient plus vifs. Elle allait dire quelque cbose.
Elle ne dit rien et disparut.
Marcel Alembert l'occupait maintenant, cette chambre où le père, en son isolement, avait cherché naguère un dérivatif à sa peine. 11 y régnait, pareil à un petit roi enfant, mélancolique, pour qui des adulations prématurées et froides, l'ambiance luxueuse, ne remplacent pas la bonne et simple atmosphère familiale.
Depuis cette rentrée d'octobre, il faisait à Condorcet sa quatrième. L'ingénieur se complaisait avec délices à sa tâche paternelle, venait, chaque matin, le réveiller à sept heures, écartait lui-même ses rideaux, l'embrassait au lit et le pressait avec sévérité de se lever : pensant effacer l'empreinte féminine laissée par la mère dans l'esprit de leur fils, il s'efforçait à dissimuler sa tendresse sous des dehors secs. Mais il mettait
eacore à cela une maladresse à laquelle Marcel ne se trompait pas.
Pendant que celui-ci passait au cabinet de toilette pour la douche, et tout le temps que l'eau ruisselait sur ses membres grêles de gamin de treize ans, le père ouvrait les livres à la page marquée. En s'habillant, Marcel devait réciter ses leçons. Et l'on apportait le chocolat dans cette pièce pour que, jusqu'au dernier instant, pas une seconde ne fût perdue.
Quels que fussent ses travaux, l'ingénieur ne manquait jamais l'heure des repas; et il s'efforçait d'offrir à l'enfant une conversation propre à son âge. Il s'évertuait à mélanger savamment les plaisirs avec l'étude. Chaque dimanche, c'était quelque distraction nouvelle. Il surveillait les devoirs de Marcel comme un répétiteur Et, bien qu'une vieille amie le tourmentât depuis peu à propos d'une très belle jeune fille qu'elle voulait lui faire épouser et dont la vision hantait ses sommeils de veuf, il s'obstinait à repousser l'idée d'une compagne, dans la crainte que son enfant ne souffrit de ce second mariage; — et il voyait en cela, par une coquetterie d'âme qui lui seyait, la rançon de sa faute.
Entouré de tant de soins, Marcel demeurait énigmatique, sans abandon. Il était trop fin pour ne pas deviner la muette adoration que son père lui marquait en vain, et il en recevait l'hommage sans qu'on sût même s'il l'agréait.
Il était si i rave, si réfléchi pour son i qu'Alembert négligeait de le faire conduire au lycée, dont ils étaient proches voisins. D'ailleurs il entendait laisser à son fils une liberté très large. Présumant que Marcel désirait avoir des nouvelles de sa mère, en dehors des entrevues du jeudi, il lui déclara :
— Mon enfant, tu pourrais écrire à ta maman et recevoir ses lettres sans même m'en informer.
.Mais il observa que, malgré cette permission, le petit garçon n'avait nulle correspondance. Et il en fut blessé comme d'une preuve de méfiance que lui eût donnée sa femme. Cependant l'extrême déférence de son fils le peinait bien autrement. Alors qu'il avait rêvé d'une intimité amicale, où il eût forgé à son gré cette âme enfantine, il se heurtait à une politesse tranquille et résignée qui le glaçait. Il aurait préféré des manquements graves, des révoltes, des emportements dans lesquels un cœur adolescent se met à nu Mais que Marcel se soumît à un désir de son père, qu'il l'accompagnât à la promenade, qu'il lui tendit son front à baiser, il semblait toujours soupirer : « Il le faut, tu vois, j'obéis. » Et cet homme sentimental se disait, chaque jour, amèrement :
« Mon enfant n'est plus à moi!... »
Aux premières brumes, l'ingénieur eut un refroidissement auquel succéda une légère grippe. Ce mal sans gravité, qui porte à la tristesse,
contribua à L'affecter davantage. Avec une parfaite ponctualité, Marcel, aussitôt rentré du lycée, venait s'informer de lui. Un matin, dans une crise d'idées noires, Alembert s'écria :
— Ah! tiens, si je pouvais faire une bonne fièvre et que tu fusses débarrassé de moi, voilà qui arrangerait les choses!
Marcel se retira, très pale et sans répondre; et il avait l'air si chagriné que le père regretta sa boutade. Le soir, sous l'oreiller, il trouva une enveloppe à son adresse, que son iils y avait glissée timidement. C'était une vraie lettre. Le papier tremblait dans sa main quand il lut :
Pourquoi m'as-tu tant froissé ce matin? et quel tort ai-je envers toi? Comment peux-tu supposer que je ne t'aime pas? Si tu crois que je ne remarque pas ta bonté, tu te trompes. Tu es un père très bon, je n'ai plus sept ans et je le sais bien. J'ai cependant le droit d'avoir du chagrin quelquefois, mais, si tu ne veux pas qu'il redouble, ne me dis plus des choses si pénibles.
Ces phrases mesurées, pesées par l'enfant prématurément délicat qui les avait écrites, touchèrent Alembert mais lui révélèrent aussi dans l'âme de son fils des profondeurs insoupçonnées. D'ailleurs, comment sa femme avait-elle façonné cette âme-là pour l'amour filial? Que pensait au juste de son père ce gamin aux airs implacables? Néanmoins, quand le petit, au moment de se coucher, revint près du chevet, Alembert le saisit passionné-
ment, l'étouffa dans sesbra<, et Marcel — enfin! — eut une minute d'abandon, avec de grosses larmes puériles qu'il cherchait inutilement à retenir...
A quelques jours de là, l'ingénieur, guéri, passait rue Gaumartin à l'heure de la sortie du lycée. En cette fraîche matinée où l'été de la Saint-Martin répandait sa mélancolie, il faisait un temps de pastel avec un ciel d'une nuance éteinte et un soleil voilé, qui prédisposait aux émotions discrètes Alembert décida de guetter son fils et de l'emmener au hasard, dans une de ces rapides promenades à deux qui le ravissaient. Les plus jeunes s'échappaient déjà de l'établissement dans une galopade, une bousculade de troupeau fou; et il aperçut aussitôt sur des cheveux châtains qui couronnaient un front très haut, la petite casquette anglaise de Marcel. Mais il resta, une seconde, interdit devant la précipitation de cet enfant tranquille qui se perçait violemment une trouée dans la masse des autres pour les dépasser; et quand le père essaya de se faire voir, de l'appeler, le petit filait à toute vitesse, le long des maisons, loin de lui.
Alembert hâta le pas pour le suivre. Au coin du boulevard Haussmann, Marcel s'arrêta ■ le père remarqua cette pause, qu'il fît en tournant la tête de droite et de gauche Qui cherchait-il? Ce fut rapide; il reprit sa course dans la direction de l'Opéra. A quelque distance, un coupé stationnait près du trottoir : l'enfant cogna d'un coup
léger à la vitre, la portière s'ouvrit. D'un bond il fut dans la voiture; la portière se referma.
Alembert demeurait immobile; les choses viraient autour de lui et l'asphalte même sous ses bottines. 11 avait un étourdissement comme une femme qui assiste à la trahison de l'homme qu'elle aime. Il avait reconnu le coupé de Suzanne. Ainsi tous deux, la mère et le fils, s'entendaient pour le tromper! Ils avaient leurs rendez-vous là. sur ce boulevard, à quelques pas de chez lui. Et il avait envie d'être brutal, d'aller forcer cette portière, de surprendre cette mauvaise femme qui. par ses caresses, savait si bien détacher de lui leur enfant. Car. il le devinait bien, ce lycéen flegmatique, qui s'observait devant lui au point de ne jamais se permettre un mot tendre, un sourire d'amitié ou un geste spontané, sur les coussins de cette voiture, à cette minute, se blottissait avec des câlineries de bébé dans les bras de sa mère. Elle le plaignait, tous deux s'encourageaient au martyre, et lui, le père, l'ennemi, devait se cacher, a cinquante mètres de là, pour favoriser leurs effusions.
Des gens affairés le bousculaient. Sur le bord de la chaussée, roulaient en cahotant, dans leurs voiturettes, des édifices branlants de roses et de violettes. Le boulevard charriait avec fracas une vie abondante. Quelques arbres reverdissaient comme au printemps. Lo divorcé jeta les yeux autour de lui et pensa :
« Comme je suis seul ! »
Cependant l'idée d'une autre union ne lui venait pas. Il était trop cruellement blessé pour que rien lui parût enviable. Il n'avait donc pas su conquérir son fils?... Le coupé revint lentement jusqu'au coin de la rue Caumartin. Sans réfléchir, par pudeur, le père s'esquiva pour n'être pas vu et regagna sa maison par une rue adjacente. Il se trouva en même temps que Marcel devant la porte de l'ascenseur. Le petit s'était composé sa mine ordinaire ; l'ingénieur n'avait pu encore se reprendre Dans l'étroite cage de verre, en montant, il suffoquait. Son fils l'entendait respirer fortement. Àhî on le jouait! Ah! on se pliait de cette façon à la loi! On se voyait tous les jours, clandestinement, dans une voiture, et l'on affectait, après, une sérénité résignée' Mais il ne souffrirait pas plus longtemps de tenir ce rôle ridicule. Et il cherchait, avec une froide colère, comment apostropher Marcel pour lui faire comprendre qu'il savait tout. Puis il s'accorda délai sur délai et le déjeuner se passa dans un absolu silence A deux heures, le petit était reparti. Toute l'après-midi. le père rumina sa peine.
Peu à peu une compassion lui venait pour le malheureux enfant écartelé entre les deux affections supérieures qui se partageaient son âme. De quoi pouvait se plaindre le père? Marcel chérissait Suzanne? Alembert ne concevait que
trop bien cette galanterie filiale, d'un gamin qui grandit et qui pense, pour une jeune mère solitaire et offensée : car l'offense mystérieuse, Marcel devait maintenant s'en enquérir, l'imaginer vaguement. Et n'était-il pas ici, au contraire, d'une réserve et d'une discrétion admirables, dissimulant tous ses regrets, ne manifestant que des sentiments de respect, se retenant peut-être même d'en exprimer de plus tendres? Son crime était-il impardonnable d'avoir appelé, de l'autre bout de Paris, pour un baiser furtif dans une voiture, cette mère dont il ne s'était séparé qu'au prix d'un affreux chagrin? Aussi bien, ces tristes rencontres, hâtives et peureuses, avaient quelque chose de navrant qui apitoyait le père...
Au repas du soir, il n'interrogea pas Marcel comme il l'avait projeté; la conversation fut amicale; même il s'émut à deviner l'effort que, visiblement, faisait son fils, pour rester dans un juste milieu entre une familiarité confiante et une ingrate froideur.
Décidément, il fermerait les yeux...
Cependant l'image de ces rendez-vous continuait à l'obséder. Lui qui souffrait déjà, chaque jeudi, de savoir l'enfant possédé par Suzanne, son esprit, dont il convoitait le gouvernement total, sous l'influence de cette inflexible épouse, son cœur entre les mains d'une femme orgueilleuse, endurait un bien autre tourment, tous les
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matins, à l'heure de la sortie du lycée. Deux fois, n'y tenant plus, il s'en alla les espionner et fut témoin du môme manège; et ce furent, chaque fois, pour lui, de terribles transports d'indignation. Lors des visites du jeudi, sa sentimentalité souffrait seule; mais, à ces subterfuges qui bravaient la loi et ses droits paternels, sa dignité criait. C'étaient son amour-propre, sa fierté, qui étaient en jeu et qui se révoltaient. Parfois il avait un désir cruel de frapper son fils; l'instant d'après, il aurait voulu l'emmener dans de grands voyages. Un jour enfin, le cerveau en désarroi, il alla trouver Fabrezan et lui conta tout.
Le bâtonnier fit d'énormes gestes, passa par toutes les émotions, depuis la surprise jusqu'à l'attendrissement, et les exprima tour à tour en jeux de physionomie.
— C'est délicat, avoua-t-il, c'est très délicat. Est-ce qu'on peut fourrer le nez des juges dans des affaires pareilles ! Il y a là des choses respectables et que vous ne pouvez pourtant pas tolérer. Je vous approuve beaucoup, cher ami, d'avoir feint d'ignorer tout... Du reste, un garçon de quatorze ans bientôt n'est pas un petit animal qui change de maître en même temps que de maison. Il y a la personnalité de l'enfant, que diable! dont vous devez tenir compte.. . N'empêche que tout ceci est déplorable pour son éducation et qu'il faut aviser. A votre place, je le mettrais
en demi-pension à Condoreet. Vous pourriez, pour ménager sa sensibilité, lui fournir cette explication, que vos besognes vont dorénavant vous retenir loin de la maison à midi. Vous l'enverriez désormais chercher, à la sortie de 6 heures 25, par un domestique sûr, et vous invoqueriez ce prétexte, assurément plausible, de l'heure tardive, de la nuit close, prétexte qui ne saurait blesser l'enfant.
— J'irai le chercher moi-même! dit Alembert.
— A merveille ! Et, de cette façon, vous aurez agi sans brutalité envers madame Marty, qui a droit à toutes les indulgences... Oue voulez-vons. mon cher, votre divorce est une impasse... comme bien d'autres!... Ah! deux beaux êtres, de votre carrure morale, qui s'entre-déchirent toute une vie. alors que...
— Alors que quoi? fît Alembert.
— Rien, mon ami, je pensais tout haut..-
La semaine qui suivit la rentrée des tribunaux, les Vélines, après deux mois de villégiature, s'étaient réinstallés place Dauphine.
On les avait vus arriver dans leur auto, un soir d'octobre, où déjà l'hiver planait sur un Paris illuminé par les feux de ses cafés et de ses grands magasins. La concierge trouva la petite fille transformée et madame un peu pâlie dans son long fourreau de peau de bête. Quant à « monsieur », il avait bruni de teint, et l'on n'avait pas besoin de demander s'il s'était promené du matin au soir, là-bas.
Ils recommencèrent, dès le lendemain, la vie qu'ils menaient auparavant. Ils allèrentau Palais, le plus souvent ensemble, parfois l'un après l'autre. Chacun dans son cabinet reçut de nouveau ses
clients. Madame Martinal avait repris son poste et Narcisse disait d'elle : « En voilà une à qui les vacances ont profité!... » A la vérité, elle se délectait à reparler de ce mois passé à la mer avec ses trois garçons, et de la joie qu'elle avait alors à penser : « C'est moi qui offre a mes chéris, non seulement « la matérielle », mais encore tout le bien-être et les plaisirs des enfants riches... » Souvent, assise au bureau d'Henriette, et le code à la main, quand toutes deux discutaient sur un point de procédure, elle s'interrompait pour rappeler un souvenir de cette époque, un mo-t de son grand Pierre, une radieuse journée de septembre.
— Vous êtes une femme heureuse, madame Martinal! soupirait Henriette.
Un jour, la veuve répliqua :
— Tout de même, ma petite Vélines, il ne faudrait pas vous donner des airs d'envier mon sort!
— Oui, je sais, vous pensez à mes succès... Vous figurez-vous que les succès comblent une âme?
— Ah mais! la vôtre connaît tant de faveurs, outre celles de la gloire, qu'elle doit quelquefois déborder.
— Oui, elle déborde quelquefois, mon âme, dit Henriette, songeuse.
« Qu'a-t-elle? se demandait à part soi la secrétaire; » et, dès lors, elle pressentit que sous une telle félicité se cachait un drame.
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Et c'était étrange, ces deux femmes, si étroitement liées par le devoir professionnel, qui mettaient en commun leur intelligence, pénétraient de concert l'existence intime de leurs clientes, fouillaient en collaboration les adultères, les trahisons, les mensonges de tant de cœurs, tandis qu'un mystère voilait pour l'une lame de l'autre.
« Devient-elle romanesque! se demandait madame Martinal; le vin de la célébrité l'a-t-il grisée comme certaines femmes, qui se trouvent ensuite à l'étroit dans le cadre exigu de la famille?... Uève-t-elle d'aventures?... Le raisonnable Vélines ne suffît-il plus à son imagination? aime-t-elle ailleurs?... »
Madame Martinal éprouvait de la sympathie pour cet homme à l'esprit droit qu'était Vélines. Elle appréciait sa puissance intellectuelle, sa simplicité, sa correction. Vélines, de son côté, l'estimait. Il la constatait judicieuse, clairvoyante et bonne, et se plaisait à sa société. Le mari qui ne peut plus satisfaire près de sa compagne son besoin d'abandon moral ressemble au célibataire et au veuf ; tous trois se rapprochent, sans aucune sensualité, de la femme jeune ou vieille capable de les comprendre. Lorsque Henriette était retenue par une instruction, André ouvrait la porte du cabinet voisin, il apercevait la secrétaire :
— Ah! vous êtes seule ici?
Et l'on causait de mille choses, de la réforme du code, des nouveaux chapeaux d'hiver; surtout du Palais, de l'Ordre, des magistrat». Vélines, même poussait maintenant l'amitié jusqu'à réclamer de madame Martinal un peu d'aide. Plusieurs fois elle alla, pour lui. en auto, jusqu'au domicile lointain et misérable de madame Gévigne. Tous deux s'intéressaient à la bizarre histoire de ces lettres anonymes, dont la plaideuse accusait son concierge. Vélines se déridait aux accès de gaîté qui secouaient la secrétaire quand elle feuilletait cette correspondance injurieuse et comique, ou bien le rapport entortillé de l'expert en écriture, un vieux à l'air doctoral qui la prenait pour madame Vélines et voulait faire avec elle de la graphologie.
L'amusant fut que le concierge incriminé choisit comme défenseur Maurice Servais : André l'eut ainsi pour adversaire. Servais avait réclamé» place Dauphine, une entrevue pour une communication de pièces. Il s'agissait précisément de ces rapports d'expert. Il arriva, une après-midi, à l'heure dite; ses yeux de braise dans son teint mat, sa main fiévreuse glissant parmi la brosse drue de ses cheveux foncés, tout son être trépidant disait la fougue, la véhémence qu'on lui reprochait tant à la barre, où il ne semblait jamais se posséder entièrement. Vélines augurait cependant beaucoup d'un tempérament pareil et il avait pour ce jeune confrère une profonde considération. Madame Martinal fut conviée au colloque. Pen-
dantque les deux avocats fouillaient chacun son dossier, elle observait ce Maurice Servais dont t'aventure romanesque avait tant fait jaser, depuis un an, le monde judiciaire. L'été passé, il avait disparu. La vérité, c'était que Fabrezan. avec discrétion, l'avait adjoint à ses secrétaires lorsqu'il était allé à Marseille plaider dans un procès retenti—ant. On ignorait le reste. Seulement, Louise Pernette ne parlait plus de renoncer au barreau, et l'on ne voyait plus guère au Palais la superbe Géronee. L'idylle néanmoins, si elle s'était renouée après le douloureux orage, ne s'était plus montrée au grand jour: la galerie Saint-Louis ne s'animait plus aux rencontres amoureuses des deux fiancés, etLoui>e. qui défendait tous les lundis les mineurs de mademoiselle Aagély, n'avait pas retrouvé le sourire de sa grande bouche tendre.
Servais, avec sa conviction ardente de grand adolescent, soutenait l'innocence du concierge. Il avait fait faire une contre-expertise des lettres et il venait comparer les deux rapports. On les lui lut à haute voix. En des termes solennels, dogmatiques et définitifs, l'un et l'autre concluaient inversement : selon l'expert de madame Gévigne, le concierge avait écrit les lettres; selon l'expert de la partie adverse, il ne les avait pas écrites. Les deux augures s'entre-reg-ardèrent en riant. Madame Martinal s'égayait de son vieux calligraphie.
Pendant ce temps, quatre ou cinq personnes
attendaient Henriette au salon. Sa vie était austère encombrée de graves soucis. Elle eut. à ce moment, un important procès de divorce mondain qui la mit de nouveau en évidence. Des journaux étrangers réclamaient sa photographie. Une zélée journaliste vint de Londres pour l'interviewer. Une curiosité toujours plus vive rôdait autour de sa personne. Des hommes graves la consultèrent, et, au milieu de toutes ces jouissances de vanité, elle avait des yeux rougis, son teint rose pâlissait et madame Martinal la surprenait couvrant sa fille de baisers fous, comme une femme sevrée d'amour.
« Vélines est cependant un charmant homme! » pensait la veuve.
Quand il connut mieux cette femme, créée uniquement pour la maternité et qui ne voyait au monde, comme elle disait, que « ses trois gosses ». André peu à peu se livra davantage, leur amitié se resserra. Elle n'eut plus d'âge, plus de séduction, elle n'éveillait plus en lui qu'une sorte de sentiment filial, portant aux épanchements. 11 se plaignait à elle de ses migraines, des incommodités de sa maison, des petits ennuis journaliers qui meurtrissent un délicat. Elle savait quand il était mal en train, déprimé ou mécontent de lui-même, quand il désirait une cause, quand il avait perdu un procès. Elle le pénétra bientôt profondément et découvrit dans ce mortel heureux une constante amertume.
Elle lui disait parfois, avec sa bonne humeur Je travailleuse vaillante :
— Eh bien, mon pauvre Vélines, ça ne va Jonc pas?
— Ah! murmurait-il, avec un geste découragé, la vie est abominable!
— La vie abominable! répétait madame Martinal indignée, la vie?
Elle en aurait inspiré le culte, la religion, rien que par la ferveur quelle mettait à vivre la sienne.
— Eh! oui, continuait Vélines, on l'a conçue belle, on la voudrait pleine, entière, grande comme ses rêves, et ce n'est autre chose que le petit chemin maussade et épineux du cimetière.
— Ah! malheureux, malheureux! soupirait la veuve en s'attristant, pouvez-vous murmurer!... Vous êtes deux, vous vous aimez!...
A ce mot-là. Vélines détourna la tête sans répondre ; sa lèvre rasée eut un léger tremblement. De ce jour, madame Martinal comprit qu'une invisible brisure avait ruiné cette union amoureuse : elle en eut beaucoup de peîne. C'était comme si une chose très précieuse avait été détruite sous ses yeux.
« Mais, qu'est-il arrivé? » se demandait-elle.
Car les jeunes époux dissimulaient leur douleur avec une dignité fîère. une pudeur ombrageuse qui se gardait d'en rien trahir. Vélines n'avait jamais
négligé de prodiguer à sa femme toutes les marques superficielles de l'affection. Elle était simplement devenue pour lui. dans l'existence, le compagnon banal qu'une rencontre vous donne, près duquel on marche, sans nulle antipathie, mais qu'une ligne infranchissable sépare de vous. Son chemin est parallèle au vôtre : il ne le rejoindra jamais. Ils avaient conservé de l'amour les courtoisies raffinées: ils échangeaient des baisers de convenance et discutaient sans aigreur leurs intérêts communs. Vélines, qui se débattait alors, semblable à un coureur entravé, dans le fouillis des procès insignifiants, tandis que sa femme plaidait des causes célèbres, taisait sa détresse comme une honte. Il n'aimait pas ailleurs, quoiqu'en put redouter la triste Henriette. Il n'aimait plus, tout simplement, et sa jeunesse paraissait morte. Les griefs qu'il avait, il voulait que sa femme les ignorât juaqu'à ls fin. Un jour, comme elle tenait sur ses genoux sa petite fille et murmurait :
— Et toi, chérie, seras-tu avocate?
— Oh! non, non, jamais! s'était écrié le père.
Elle crut avoir une révélation : c'était d'être trop absorbée en sa profession qu'André lui gardait rancune. Les hommes sont exclusifs : il l'aurait souhaitée perpétuellement présente à la maison, selon la mode du vieux temps. Peutêtre même souffrait-il de la voir tous les jours
offerte en pâture à la curiosité du public, comme une femme de théâtre. Elle avait rencontré tant de maris qui n'eussent point voulu d'une compagne occupée au dehors!
— Est-ce que tu me reproches mon métier? lui demanda-t-elle, toute frémissante.
Mais il répondit doucement :
— Je ne te reproche rien, chère amie
Et, désespérée, elle sentait, à son tour, la tendresse s'éteindre en elle.
Un soir de décembre, le dîner fini, Henriette et André se rendaient à leurs cabinets respectifs quand un coup de sonnette prolongé, vibrant comme un appel d'alarme, les surprit. Intrigués, ils s'avancèrent ensemble vers l'antichambre, tant ce bruit leur avait paru singulier, angoissant.
Et ils virent accourir à eux madame Martv. une simple mantille jetée sur ses cheveux, boutonnée à la hâte dans une fourrure lâche, toute blanche sous la lumière crue de la lanterne.
— Ah! mes amis, mes amis! donnez-moi un conseil bien vite !
Même lorsque son fils lui avait été enlevé, elle avait montré plus de réserve, de sang-froid, de possession de soi-même. On la fit entrer dans le petit salon, et dès que la porte fut refermée :
— Il est revenu! dit-elle.
Et l'on croyait, à son émoi, qu'il s'agissait d'Alembert, Mais, à mots entrecoupés, elle se fit bientôt comprendre. C'était Marcel qui était arrivé chez elle, à l'improviste, il y avait deux heures de cela. Elle racontait ce qu'elle avait ressenti quand la porte s'était ouverte et qu'elle l'avait aperçu, tout frissonnant de ce qu'il avait osé, tendant les bras et criant : « Me voilà, me voilà! je me moque des tribunaux et de toutes les cours du monde. Est-ce l'affaire de tous ces genslà. si moi, je veux rester près de toi, et si toi, tu veux me garder!... Quelle faute as-tu commise pour qu'on te retire le seul être qui t'aime? Prends-moi, maman, prends-moi ! Je ne reconnais à personne le droit de nous séparer... » La cause de tout cela était l'arbitraire innovation d'Alembert qui l'avait mis demi-pensionnaire au lycée. Le pauvre petit avait souffert plus qu'on ne pouvait le savoir... Et elle omettait soigneusement d'avouer les rendez-vous dont cette mesure l'avait frustrée : elle comptait bien n'en jamais parler à personne, en vraie femme, qui sait ce qu'elle doit cacher pour n'être pas répréhensible.
— Il avait trop de chagrin, ajoutait-elle en dissimulant mal son admiration; il a résolu de venir me rejoindre. N'est-ce pas extraordinaire, cet esprit de décision, chez un garçon si jeune? En sortant du lycée, ce soir, comme monsieur Alembert l'attendait, suivant l'habitude, à la porte de la rue Caumartin, il a filé par celle de la rue du
Havre et il a sauté dans un fiacre qui l'a conduit à Passy, tout simplement... Et, vous savez, je ne l'ai pas laissé à la maison : j'avais trop peur qu'on vienne me l'y reprendre; il est en bas, dans la voiture... Il est fier, il rayonne : on dirait un petit conquérant... Mais que va-t-on faire maintenant, mes pauvres amis!
Henriette s'était assombrie : elle estimait que cette escapade était une mauvaise carte dans leur jeu.
— Il faudra bien le rendre! avoua-t-elle.
— Pardon! lit son mari, qui exultait au contraire, le voilà, le fait nouveau que je souhaitais, que je cherchais, et il est inespéré!... C'est une matière magnifique pour un nouveau procès... Non, vous ne le rendez pas. vous le gardez, vous refusez énergiquement de le renvoyer à monsieur Alembert, et nous portons, une fois de plus, le débat devant les tribunaux. Comment! cet enfant de quatorze ans, dont les maîtres nous attestent l'intelligence précoce, après avoir passé, d'après les divers jugements, des mains de sa mère à celles du père, fait un éclat, brise tout obstacle, foule les arrêts et, délibérément, par un choix raisonné, une détermination réfléchie, retourne à sa mère; et il n'y aurait pas là, pour la justice, qui joue toujours ce rôle d'arbitre à l'aveuglette, une indication précise, indiscutable ? Allons donc !
— N'est-ce pas? n'est-ce pas? disait Suzanne, illuminée.
Et Henriette reprenait :
— Évidemenmt, il y a là une plaidoirie toute faite sur le respect des droits de l'enfant Sans compter que la fugue de votre fils en dit plus long que toutes les enquêtes sur l'habileté pédagogique de monsieur Alembert... Marcel s'est-il plaint?...
— Se plaindre!... mais ma pauvre amie, il adore son père!... En dînant, tout à l'heure, je l'ai vu essuyer furtivement ses larmes. Je l'ai interrogé pour savoir à quoi il pensait. Il m'a répondu : « Je pense à ce pauvre papa qui aura tant de peine!... » Et comme je lui demandais, un peu vexée, je 1 avoue : « Mais si tu aimais si fort ton père, pourquoi n'être pas resté avec lui? » il m'a donné cette raison : « Puisque je suis condamné à vous faire éternellement souffrir, toi ou bien l'autre, il est plus juste que ce soit lui que toi qui ait du chagrin!... » Marcel possède l'inflexible équité de l'enfance, voyez-vous; seulement, en passant devant la poste, il m'a suppliée de faire arrêter et de déposer un télégramme pour monsieur Alembert. J'ai consenti. D'abord je savais bien que les premières recherches seraient faites chez moi, et puis je n'avais aucun intérêt à torturer inutilement ce malheureux qui devait être dans une telle angoisse !
— En quels termes était rédigée la dépêche? questionna l'avocate, dont l'esprit travaillait déjà.
— « Rassure-toi, papa : je suis chez maman. Marcel. »
Henriette approuva ce laconisme qui rassurait
l'ingénieur sans un seul mot compromettant
— Cette dépêche est très importante, expliquaitelle, ce sera la première pièce du dossier de l'adversaire.
Puis elle parla de la procédure à suivre. Il fallait, à son avis, entamer sur-le-champ l'action judiciaire. Madame Marty devrait dès demain voir son avoué.
— Mon Dieu! soupirait la divorcée, encore, encore!
Elle semblait très lasse : son orgueil avait fléchi; elle ne portait plus comme autrefois, avec une noble coquetterie, sa liberté reconquise sur l'homme. Pourtant, lorsque Henriette l'observait en se rappelant ce qu'avait accompli cette femme afin de sauvegarder son idéal très pur du mariage, elle la vénérait secrètement, lui vouait un culte; et c'était pour elle une allégresse intérieure que de reprendre en main, désormais, la direction de ses affaires.
— Voyons, ma chère Suzanne, vous, si courageuse, si forte, vous hésitez pour quelques démarches?
— Oh! je ne suis plus forte, ma petite amie, je suis brisée. Ce que je rêve, c'est de m'enfuir avec mon enfant et de vivre en paix, près de lui.
— Je suis là pour vous soutenir, reprit Henriette, non sans quelque vanité. Confiez-vous en
mon affection. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle son avocat « son défenseur » !
A ce moment. Vélines se leva; il était blême. Il considérait alternativement Henriette et madame Marty, puis il demanda :
— Voyons... ma chère, il faudrait nous entendre... Lequel de nous deux madame Marty charae-t-ellc de ses intérêts?
— Mais... moi. j'imagine! dit l'avocate, sans nulle arrière-pensée.
Madame Marty rougit beaucoup. Elle se souvenait des visites multiples que lui avaient faites Vélines, et de la tâche qu'il avait obstinément poursuivie : l'invention d'un nouveau motif de plaider. Il l'avait questionnée, des heures entières, il avait ressuscité jusqu'à son procès de divorce pour y trouver des éléments de discussion; il avait patiemment reconstitué un dossier où il pourrait puiser, le cas échéant. Cependant, aujourd'hui, c'était bien à madame Vélines qu'elle entendait confier sa défense, quoique ce fût encore le mari qui. tout à l'heure, en avait suggéré tout le plan.
— La première fois qu'après la mort de maître Bertigny j'ai dû choisir un avocat, dit-elle, j'ai voulu que ce fut une femme, et, entre toutes, mademoiselle Marcadieu. Depuis lors, chers amis, je n'ai pas eu de raison pour changer d'avis. La grossesse d'Henriette l'a empêchée de plaider devant la cour; mais, maintenant qu'il n'existe
plus d'obstacle, c'est sur elle que je compte, je ne dis point de par mon affection et ma confiance, car ma confiance et mon affection, vous vous les partagez tous les doux également, je dis : par
opinion et par principe. Nous me comprenez, maître Vélines?
— Je vous comprends absolument, chère madame, répondit André qui, subitement, sans qu'une libre de sa face bougeât, s'était reconquis.
Et lorsque Henriette entraîna madame Marty dans son cabinet, pour prendre aussitôt quelques notes et dates, sous la dictée de sa cliente, celleci tendit, en souriant cordialement, sa main nue que Vélines baisa, comme d'habitude, avec cette aisance des jeunes hommes qu'une femme a élevés...
Il resta seul dans le petit salon aux draperies claires.
Un silence complet planait sur la Cité. La place Dauphine était si archaïque, avec ses réverbères clignotants, son pavé irrégulier et désert, son dessin fantaisiste aux lignes obliques et inégales, qu'on n'eût pas été surpris d'y voir passer, à cette heure, les soldats du guet... Vélines souleva le rideau de la fenêtre, et vint machinalement regarder dans le noir. Sa paume brûlante s'appuyait à la vitre froide. Des frémissements l'agitaient. A droite, il devina peu à peu le coin de la corniche du Palais, des entablements en retour sur le quai de l'Horloge Alors il se rap-
pela le long procès d'Abel Lacroix, qui lui avait prèle une renommée fugitive, et cette audience du jugement où il avait régné véritablement sur la foule. Les bourdonnements de son sang mettaient, cejour-là, sous son crâne comme un murmure immense et doux d'océan, et il revoyait aujourd'hui la curiosité des visages en quête de sa personne. Il lui avait semblé alors parvenir à un niveau supérieur de la vie, d'où l'on domine le reste du monde : il avait été passagèrement une puissance, un oracle, un maître... Déjà son individualité n'était plus la même aux yeux des autres, un encens flottait autour de lui; déjà il comptait parmi les grandes voix du Palais...
Et maintenant... maintenant... Ah! misère!... Ses poings se serraient. Il se voyait, enlizé dans la cendre grise de la médiocrité, retourner lentement à l'obscurité du débutant. On disait de lui : « le mari de madame Vélines, l'avocate », comme on disait de son ancien condisciple : « le mari de madame Duzy, la romancière ». Il était victime d'une illusion d'optique commune à tous les publics : un point de mire trop voisin de lui attirait les yeux; les vraies gloires font le vide autour d'elles. Les petites causes ternes le tuaient insidieusement : il était devenu l'avocat moyen, celui du procès banal. Madame Gévigne donnerait désormais le diapason de sa clientèle. Et quand il pensait à cette affaire Marty, qu'il avait depuis tant de mois chauffée, soignée, caressée,
à cette aimire convoitée comme le tremplin qui devait le lancer de nouveau, superbement, dans la carrière, et que sa femme, avec désinvolture, lui arrachait, sa rancune prenait une forme précise...
A ce moment. Henriette reparut, seule, très enfiévrée par le drame où elle se replongeait. Elle commença :
— Il y aura, je présume, signification jeudi; l'avoué...
Mais son mari lui coupa la parole, debout devant elle, les bras croisés :
— Et bien! tu es contente?... Ma chère, je te félicite, tu as une élégance incomparable pour enlever les procès au nez et à la barbe de tes confrères. Tu réussiras!
— Quoi? demanda-t-elle ingénument; tu désirais plaider, cette fois-ci?
— Je croyais avoir acquis, par bien des raisons, le droit de conduire cette affaire. Je m'étais trompé, probablement. Tu m'excuseras de m'en être mêlé presque jusqu'à la fin...
Elle s'affligea, lui voyant les traits si altérés :
— Ah ! tu m'en veux, fit-elle tristement. Alors il éclata : ce fut une de ces effroyables
colères des hommes pondérés, qui lâchent tout d'un coup les violences maîtrisées par de continuels efforts au cours de l'existence. Il avait la pâleur d'un mort; sa face glabre était crispée comme un masque de théâtre; la force de son
corps, de ses muscles bandés, de ses membres tremblants, semblait menacer la jeune femme, inquiète, et il criait, à faire courir des frissons sonores dans les pendeloques du petit lustre en verre de Venise :
— Oui, je t'en veux! oui, je t'en veux! parce que tu fus une mauvaise épouse. Jamais tu ne m'as aimé; tu n'as été qu'une orgueilleuse; une orgueilleuse, tu entends!.. Dis le contraire!... Quand je t'ai confessé mon amour, n'as-tu pas hésité à te donner à moi, parce qu'il te fallait perdre ton nom. ce nom d'Henriette Marcadieu que l'on commençait à citer dans le monde judiciaire?... Et, à peine promise à moi, est-ce que, tout de suite, tu ne te retirais pas un peu en me dérobant la partie intellectuelle de ta vie, en me défendant de partager tes travaux?... Ce que lu entendais, ah ! je le sais maintenant, c'était séparer ta gloire de la mienne, c'était qu'on ne pût pas les confondre, c'était ne rien me devoir. L'aide affectueuse, et si naturelle, d'un mari pour sa femme, tu en aurais eu honte ; tu prétendais prendre ton essor seule, sans que je pusse me flatter de t'avoir soutenue... Est-ce vrai? est-ce vrai?
Et ses sourcils, contractés par un spasme de son visage, le défiguraient.
— J'en avais le droit, répondait Henriette avec un air de défi. Pourquoi me serais-je noyée en toi? pourquoi me serais-je renoncée? J'étais un être pensant, ton égale.
— Voilà quel fut le sujet de tes méditations, à une heure où les autres jeunes filles, les simples, les aimantes, sont ivres de tendresse, se promettent sans calculer jusqu'à quel point elles se donneront, et sans régler ce que d'elles il faudra réserver.
— Tu es injuste! Tout mon cœur, je te l'avais donné.
— ■ C'était ta personne et l'entier abandon de ta personne que je souhaitais. Mais une fois mariée, est-ce que tu ne t'es pas mise à m'observer froidement, à surveiller mes succès, avec les regards méfiants du concurrent qui redoute d'être dépassé?... Et tu te multipliais, et tu t'exténuais à te créer un grand cabinet, et tu dénombrais tes consultations et les miennes, afin d'établir péremptoirement qu'avec tes vingt-six ans? ta grâce et ta gentillesse, tu menais comme un troupeau, dans le champ des procédures, une clientèle supérieure à la mienne... Est-ce encore vrai, «lis? dis?
— ■ Et quand même!... prononça-t-elle, à la tin, lasse de cet affreux réquisitoire brutalementvomi devant elle par l'homme dont elle n'avait connu, même après l'amour, que la courtoisie délicate et la correction souveraine.
Et, prenant une chaise car elle n'en pouvait plus :
— Quand même, alors que la réussite était si facile pour toi, homme, je me serais un peu
réjouie d'avoir vaincu tous les obstacles qui arrêtent une femme dans la carrière, où serait la faute?... Avais-je fait vœu de disparaître de ta route?... Tu m'aimais alors, tu étais fier de mes triomphes : est-ce que je savais qu'il fallait m'éteindre pour te plaire?
Il se tut, et, renversant à terre les sièges qui le gênaient, fit quelques pas à travers le petit salon. Puis il revint à Henriette, la considéra, et il se repaissait voluptueusement de la débilité de ce corps, de ces épaules étroites, de cette tête fine. Il semblait se dire dans un sentiment de revanche virile : « J'ai possédé tout cela. J'en fus longtemps le maître. » Et la faiblesse physique de cette rivale, dans la crise bestiale qu'il traversait, l'enchantait secrètement.
— Jamais je ne t'ai demandé de disparaître de ma route, de t'éteindre! gronda-t-il d'une voix sourde. Tu dois reconnaître que j'ai toujours scrupuleusement respecté ton métier. Mais, toi, avec la duplicité des femmes, tu m'assassinais doucement, tu attirais à toi les proies de luxe, tu te contentais de me laisser le fretin dont je végète.
— Moi? fît-elle, indignée, moi? Quand ai-je fait cela?
— Est-ce que tu ne viens pas de le faire, à la minute même?
— André, murmura-t-elle, désespérée, André, tu es jaloux de moi !
Le mot acheva de l'exaspérer :
— De toi, ma pauvre enfant!...
Et il eut un geste de dédain. En se redressant, il put apercevoir son image que reflétait au trumeau la vieille glace ternie où le tain affleurait par endroits, et il s'effraya lui-même. Dès lor> il fit effort pour se reprendre et il se serait calmé, si les secousses de son cœur n'eussent continué d'ébranler sa poitrine. Il dut se reposer un peu et tomba dans un fauteuil où il resta longtemps silencieux.
— Je t'ai tant aimé, cependant! murmurait Henriette, rassemblant ses souvenirs. Sans doute, je ne te l'ai pas fait comprendre. Jamais une jeune épouse n'a connu les émotions de tendresse que j'avais en te contemplant. Tu étais froid et concentré : inconsciemment, je réglais mon attitude sur la tienne... Mais je t'ai bien aimé! Quand je t'ai vu si malade, j'ai désiré de mourir avec
. Oui, par amour et pour t'inspirer de l'espoir, je baisais tes lèvres de diphtérique...
Et elle sourit avec amertume, en ajoutant :
— Voici où nous en sommes aujourd'hui!... La vérité de sa situation ne lui apparaissait
que peu à peu, mais bientôt elle l'envisagea tout entière. Dans leur ménage, ce n'était plus, comme elle l'avait cru. la simple lassitude indifférente, mais une guerre sournoise mettant aux prises le plus vif de leurs êtres, leurs ambitions. Quelle chaîne douloureuse la liait à cet homme dont elle ne connaissait plus que l'hostilité!
Quelle triste union désormais!... Et elle envia soudain l'indépendance magnifique de Suzanne, Suzanne libérée, Suzanne indomptable, Suzanne endurant les pires chagrins pour jeter plus haut le cri de la fierté féminine.
La voix de son mari la fit tressaillir quand il reprit :
— Je t'apportais un cœur neuf, un cœur d'une jeunesse rare à trente ans, un cœur dévoué. Ah! si tu l'avais voulu!...
— Oui! sécria-t-elle. sur un ton où vibrait tout l'orgueil agressif prêché par madame Surgère, tu sous-entends : « Comme j'aurais été heureux si tu fusses demeurée l'épouse esclave, la sujette, l'obscure compagne qu'on protège, la petite lumière sous le boisseau!... » Quel tort ai-je eu, sinon celui d'avoir du talent?... Dépenser mon activité, jouir intensivement de mon intelligence, remporter des succès, respirer un grain d'encens, j'ai adoré cela, c'est vrai : où était le mal?... J'ai exercé ma profession auprès de toi, en toute loyauté. N'avais-je pas droit aussi bien que toi à la gloire?' Si nous nous gênions et que l'un de nous dût s'effacer, au nom de quoi prétends-tu que ce devait être moi?
— Au nom du bon sens commun, contre lequel on ne discute pas sans tomber dans l'absurde, qui défend à la femme de dominer dans le ménage sous peine de couvrir de ridicule l'homme, le chef, le maie, le pourvoyeur de la famille.
LES DAMES DU PALAIS 36o
Quand on abolira la loi naturelle qui attribue à celui-ci la force et l'autorité, alors les dames énergiques pourront prendre sa place. Jusque-là, il doit la garder, et ceux que leurs compagnes, en attendant, surpassent aux yeux du monde, on les tourne en dérision, on les méprise, et ils souffrent, Henriette, tu entends, ils souffrent!
Il s'abattait lentement, et un apaisement le gagnait après le terrible accès de tout à l'heure. Son visage, encore tout blanc, avait revêtu le calme ordinaire. Il rappelait, avec ses lèvres rasées, son front haut, la ligne impérieuse du nez et du menton, ces bustes d'empereurs, datant de la décadence latine, qu'on voit au musée des antiques. Il en avait la rigidité, le dédain suprême et la morne contenance.
Ironiquement, celle qu'il avait offensée d'une façon si cruelle prononça :
— Je vois où tu veux en venir. Mes plaidoiries te portent ombrage, ma notoriété te déplaît, mon rôle au Palais est trop large . tu désirerais que je m'évanouisse, que je n'existe plus, que je te cède le pas définitivement...
— Je ne te demande rien, ma pauvre amie ■ va, poursuis ta carrière!
Henriette se redressa :
— Certes oui. je la poursuivrai, comme c'est mon devoir de dignité, comme le veut ma conscience; j'irai jusqu'au bout de ma petite mission sociale, et je serai moi-même, sans
défaillir. Mais, sois tranquille, mon ami, je n'embarrasserai plus longtemps ta route.
Elle pensait à Suzanne Marty, à la liberté, à ce nom d'Henriette Marcadieu qui avait représenté sa personnalité naissante et dont elle pourrait se parer encore, signe de sa virginité cérébrale dont aucun mariage ne saurait jamais violer l'orgueil.
Il se séparèrent en silence, lui brisé, elle emportée par la griserie de son nouveau rêve.