‹ Les dames du Plessis-Rouge; pièce en cinq actes et six tableauxChapitre 14 sur 139 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

puis le premier jour avec une candeur de procédés qui frise le cynisme.

HENRI

Si je suis jaloux de vous, c'est que je vous aime. Un homme qui aime est toujours jaloux, vous le savez bien ; sans cela vous prendriez peut-être moins de plaisir à me faire souffrir. Quant à ma mère que vous faites encore intervenir dans le débat, vous interprétez gratuitement d'une abominable façon ce qui n'est que sollicitude de sa part. Finissons-en une bonne fois avec vos réclamations permanentes contre son autorité maternelle, si légère pourtant; mais cette autorité, vous ne pouvez pas vous y soustraire, je ne le peux pas pins que vous, vous le savez bien pourtant, puisque ma mère est la maîtresse ici ; puisque nous n'avons rien à nous, que ces usines dont nous vivons sont sa propriété àelle seule ; elle a tout racheté à la mort de mon père, dont la succession ne se soldait que par des dettes, qu'elle a payées.

M A B CELLE

Eh bien I n'est-ce pas infâme précisément que votre mère, riche comme elle l'est, ne vous ait pas assuré votre fortune et votre liberté en vous mariant? N'est-ce pas infâme qu'elle ait exigé un contrat odieux, un contrat de méfiance et de rancune, qui nous ravale tous les deux, puisque tant que votre mère vivra il me livre à sa merci, et ne vous permet pas d'assurer un sou à votre veuve, si vous veniez à mourir avant votre mère ?

H EN RI

Ah ! vous y voilà, je m'en doutais bien que vous en arriveriez là, après m'avoir jeté à la tête tous ces reproches imaginaires, que vous dévoileriez enfin vos véritables griefs, en ramenant tout à une misérable question d'argent.

M A RCELLE.

Est-ce moi qui ai fait la vie telle qu'elle est? Est-ce de ma faute si la question d'argent prime tout, résume tout,

18 LES D.VMES l'U PLESSIS-RODOE

si tout y revient, tout en découle ? Notre contrat avec ses questions d'intérêt résume les conditions morales de notre mariage. Et c'est encore plus sale du côté de voire mère et du vôtre que du mien.

Je ne discute pas les actes de ma mère, et je n'admets pas que vous veniez me reprocher maintenant un contrat que vous avez accepté de plein gré, et sans objections.

MA UGELLE.

Oui, certes je n'ai pas daigné faire la moindre objection à la teneur de ce contrat cynique. Je l'ai laissé accepter pour moi par ces parentsqui m'élevaient,etrmi voulaient se débarrasser de moi à tout prix, sous prétexte que je mangeais plus de viande à moi toute seule qu'eux à eux deux, et que mon tempérament romanesque les effrayait. Ah I cest bien cela ; ils vous l'ont dit à vous-même, et ils m'ont jetée dans ce mariage, pieds et poings liés, comme ils m'auraient jetée dans la rivière, une pierre au cou, si ça leur avait semblé plus avantageux. Et vous, vous que votre mère ne voulait pas me voir épouser, vous avez transigé lâchement avec votre dignité et votre honneur, et vous m'avez prise comme si votre mère vous avait dit : Ça, ta femme, ta vraie femme, avec ses droits d'épouse, l'associée de ta fortune, la maîtresse de ta maison, jamais de la vie ! Mais puisque cette petite te plait tant, je vais te la payer comme une iille, tant que tu en auras envie, et nous mettrons le sacrement par dessus le marché pour la tenir, si elle bronche.

Eh bien, si je vous ai prise comme une fille ; fille vous étiez bien et fille vous êtes restée. Et depuis le premier jour vous m'avez traité comme une fille, qui ne songe qu'à jeter sans vergogne, aux passants les fleurs de sa jeunesse et de sa beauté, et qui ne réserve que sa haine et ses dédains pour l'amant qui l'entretient.

Page 1