‹ Les dames VertesChapitre 1 sur 58 · Les dames Vertes · texte numérisé non relu

Les dames Vertes

Chargé par mon père d'une mission très délicate, je me rendis, vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, entre Angers et Saumur.

J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession 5 d'avocat. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas sans talent ; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le remplacer. Mais j'eusse préféré les 10 lettres, une vie plus rêveuse, un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.

Comme ma famille était dans l'aisance et que j'étais fils unique, j'eusse pu choisir ma carrière ; mais j'eusse 15 afiligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts sur ses désirs.

O^w V^ i^M.^ OiA^Jt^iA^ t^Oy

Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevai cette promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier avec une sorte de recherche, et 3 accompagné d'un domestique dont je n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre clientèle.

lo La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant les nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez pur

15 pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons, de

20 respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages, enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini. ! A mesure que j'approchais du parc seigneurial, leç sauvages parfums de la forêt s'imprégnaient de ceux des

25 lilas et des acacias qui penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir. C'était un magnifique château de la renaissance, un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où l'on

30 se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux, d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte,

semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.

J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais chargé de m'annoncer. Je n'avais 5 jamais vu madame d'Ionis. Elle passait pour être la plus jolie femme du pays ; elle avait vingt-deux ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen de montrer non seulement beaucoup de 10 sens, mais encore beaucoup d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un très noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et provincial.

Aussi ma première impression fut-elle comme de 15 soulagement et de plaisir lorsque je me trouvai en présence de 'deux grosses vieilles femmes très laides, "^ dont l'une, madame la douairière d'Ionis, m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne rentrerait probablement que le lendemain. 20

— Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone'; nous avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que vous êtes sans doute chargé de nous transmettre. 25

— - Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis. . . .

— La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y entend, elle a une bonne tête, et, en 30 l'absence de mon fils, qui est à Vienne, c'est elle qui suit

cet ennuyeux et interminable procès. Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous

5 offrant un bon lit.

Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre notre belle cliente, et j'étais, vis-àvis d'elle et de sa famille, un envoyé assez utile pour

lo avoir droit à une très cordiale hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle.

J'avais, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les classes de la société. La

15 douairière parut s'en apercevoir au bout de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.

Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme

20 à qui l'usage tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à quelque distance et rempHssant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle était mise

25 à peu près comme la douairière : robe de soie foncée, manches collantes, fichu de dentelle noire passé pardessus un bonnet blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et moins frais ; les mains étaient moins blanches, quoique aussi potelées ; le type

30 plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà très accusée dans' les traits lourds de la grosse douairière d'Ionis.

Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de compagnie, lorsque la douairière lui dit :

— Zéphyrine, il ne faut pas oublier que ]\I. Nivières est jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir. Faites-lui mettre un ambigu dans son 5 appartement.

La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.

— Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de sortir, qu'on n'oublie pas le pain. 10

— Le pain ? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui faisait un plaisant contraste avec sa stature.

Puis elle répéta :

— Le pain ? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise. 15

— Les pains ! répondit la douairière avec autorité. Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit ; mais sa

maîtresse la rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation :

— Trois pains ! 20 Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant

soit peu les épaules et disparut.

— Trois pains ! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me supposez-vous donc, madame la comtesse ?

— Oh ! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits ! 25 Elle garda un instant le silence. Je cherchais un

peu ce que je trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et s'arrêta pour 30 dire, comme se parlant à elle-même :

(^ \^oiJ\ -vx ^ti ±^ ob^. , ,. , )at^ h^£tlt\^^'.. '-<5^H5^<?

— Pourtant, trois pains ! . , .

— C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie de rire.

Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte 5 d'avoir parlé tout haut.

— Vous parlez du procès ? dit-elle comme pour me faire oublier sa distraction : c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame ! Croyez - vous que nous le gagnerons ?

lo Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna décidément ; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine. Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille ; après quoi elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne commère très bornée,

15 mais bienveillante et presque maternelle, me questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes plaisirs. Je me fis plus enfant que je , n'étais pour la mettre à son aise ; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand monde qui ont su se passer de la

20 plus médiocre intelligence, et qui n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres.

En somme, elle avait tant de bonhomie que je ne m'ennuyai pas beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas ^vec trop d'impatience la

25 permission de la quitter.

Un valet de chambre me conduisit à mon appartement ; car c'était presque un appartement complet : trois pièces fort belles, très vastes, et meublées avec beaucoup de luxe. Mon propre domestique, à qui ma

30 bonne mère avait fait la leçon, était dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller, afin de

paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande maison.

— C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et me déshabillerai 5 en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au monde.

Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes 10 yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans une mystérieuse symétrie.

Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque, dans une jolie corbeille de vieux saxe, 15 avec une belle salière d'argent au millieu, et trois serviettes damassées à l'entour.

— Que diable y a-t-il dans Farrangement de cette corbeille ? me demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain, a-t-il tant tourmenté 20 ma vieille hôtesse ? Pourquoi trois pains si expressément recommandés ? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix,

si l'on me prend pour un ogre ? Et, au fait, voilà un très copieux ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent beaucoup ; mais pourquoi 25 trois carafes d'eau? Voilà qui redevient mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise ?

Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la 30 porte de l'antichambre.

— Entrez ! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait oublié quelque chose.

Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe

de nuit, la puissante Zéphyrine, tenant d'une main un

5 bougeoir, de l'autre mettant un doigt sur ses lèvres, et

s'avançant vers moi avec la risible prétention de ne pas

faire crier le jDarquet sous ses pa.s d'éléphant !

— Monsieur, me dit la bonne vieille fille, je viens vous expliquer la singularité ... les trois carafes . . .

lo et les trois pains !

— Ah ! volontiers, répondis - je en lui offrant un fauteuil ; j'étais justement fort intrigué.

— Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et tenant toujours sa bougie, je serais bien

15 mortifiée que monsieur crût de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas ... Et pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas mécontenter ma maîtresse.

— Parlez, mademoiselle Zéphyrine ; je ne suis pas 20 d'humeur à me fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle

est divertissante.

— Oh ! non, monsieur, elle n'a rien de bien amusant, mais elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame la comtesse douairière est très . . .

25 elle a une tête bien . . .

Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique.

— Voyons, lui dis je pour l'encourager dans ses 30 révélations : madame la comtesse douairière est un peu

taquine, un peu moqueuse ?

— Non, monsieur, non ! elle est de très bonne foi ; elle croit . . . elle s'imagine ...

Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque Zéphyrine ajouta avec effort :

— ■ Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux 5 esprits !

— Soit ! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à personne.

— Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en 10 effrayent, et, si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui jurer qu'il n'y revient rien du tout.

— Tant pis ! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de surnaturel. . . Les apparitions font partie des 15 vieux manoirs, et celui-ci est si beau que je ne m'y serais représenté que des fantômes très agréables.

— Vraiment ! monsieur a donc entendu parler de quelque chose ?

— Relativement à ce château et à cet appartement ? 20 Jamais ; j'attends que vous m'appreniez. . .

— Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année . . . je ne sais plus, mais c'était sous Henri II, monsieur doit savoir mieux que moi combien il y a de temps de cela : il y avait ici trois demoiselles, héritières de la 25 famille d'Ionis, belles comme le jour, et si aimables qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de

la plus jeune en particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont elles burent et dont on se 30 servait pour faire leur pain. Toutes trois moururent

lo Les Dames Vertes

dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se Test imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte sur trois dames blanches 5 qui s'étaient montrées longtemps dans le château et les jardins ; mais c'était si vieux qu'on n'y pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva

lo ou prétendit avoir rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si

15 bien que madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte, en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout

20 et n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette chambre, sans

25 vous rien dire ; mais, comme madame n'est pas bien . . . fine, peut-être ! elle n'a pas pu s'empêcher de nie parler devant vous des trois pains.

— Certainement les trois ^ins d'abord, et les trois carafes ensuite, étaient feits pour me donner à penser.

30 Pourtant je confesse que je ne trouve absolument rien qui ait rapport . . .

Les Dames Vertes ii

— Les trois demoiselles du temps de Henri II ont été empoisonnées par le pain et leau !

— Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en pensez-vous vous-même ? 5

— Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité modeste. ]\Iais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que 10 Jj madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous l'appelons ici, a relevé elle-même sur de vieux griffonnages trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le bonsoir. . . après, cependant, vous 15 avoir adressé une petite prière.

— De tout mon cœur, ma bonne demoiselle : que puis-je faire pour vous ?

— Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui ne le trouvera pas mauvais, que 20 je vous ai prévenu ; car madame la douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.

— Je vous le promets ; et que dois-je dire demain, si l'on m'interroge sur mes visions ?

— Ah ! voilà, monsieur. . . Il faut que vous ayez la 25 bonté d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles : autrement madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et la 30 salière, ou bien que je vous ai averti, et que votre in-

crédulité a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur de ^res daines^ et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.

5 Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame d'Ionis

10 sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de mode.

Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois mortes, qui m'avait paru plus

15 intéressante dans les sobres paroles de Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650 et rédigé par un ancien chapelain du château :

" Il est de fait que j'ai oui raconter, dans ma jeunesse,

20 comme quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées, lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose dans les chambres de la maison. Les messes et prières dites à leur intention

25 ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina de faire bénir trois pains ^blancs et de les mettre en la chambre où les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là elles vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on trouva, le lendemain,

30 qu'elles avaient comme grignoté les pains, à la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté ; et, la nuit

suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont elles répandirent une partie. Enfin le prieur de Saint-'' * * conseilla de les 5 apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain sans sel ; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un très beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en latin, des bénédictions et 10 d'heureuses fortunes à la branche cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.

"Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri IV, et, depuis, on n'en a plus entendu parler ; mais c'est une croyance qui a duré longtemps après, dans la maison 15 d'Ionis, qu'en leur faisant cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et une salière se trouvent par Teffet du hasard sur une table dans le château, on voit ou on entend, en ce lieu, des 20 choses surprenantes."

Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture, mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par l'élégante rédaction des réflexions qui accompagnaient la légende. ... 25

J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à étudier. Je l'ouvris consciencieusement ; mais, après en avoir lu quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement inutile, et je 30 pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma pa-

resse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, et je préparai les arguments par lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre.

Au milieu de cet important travail, la faim me prit. 5 Je me disposai donc à faire honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où, à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.

Cette surprise céda vite à un raisonnement très

lo simple : si, dans les projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes

15 le sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur étaient destinées.

Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis à me demander comment je raconterais les prodiges que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais

20 que Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650 n'était pas assez explicite : ces dames devaient-elles attendre que je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table les pains

25 dont on les savait si friandes ? ou bien allaient-elles m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi ?

Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale !

L'Apparition

iMinuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte : j'avais fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je commençais à sentir le besoin du 5 sommeil, lorsque l'horloge du château, qui avait un très beau timbre grave et retentissant, se mit à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur imposante.

Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette 10 sorte de retour de l'heure fantastique que je croyais révolue ? Pourquoi pas ? J'avais fait jusque-là si bonne contenance de philosophe ! Pour être un fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très jeune homme, et un homme d'imagination, élevé sur les 15 genoux d'une mère qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.

Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et, pour le combattre, car j'en fus très honteux, je me 20 hâtai de me déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle nonchalance que j'en fus 25 sérieusement impatienté. Pour peu qu'elle eût, comme

i6 Les Dames Vertes

celle du château, double sonnerie, il n'y avait pas de raison pour en finir.

Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais recommencer et qu'elle sonnait trente-

5 sept heures ; mais c'était une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le ciel était voilé ; on n'apercevait plus aucune étoile ; l'air était lourd, et je voyais des volées de phalènes

lo s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du jardin. Le

15 rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la réalité.

Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout,

20 et, avant de me recoucher, je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation. Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais

25 pas dérangé le sel, et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil. Après quoi j'éteignis tout et m'endormis tranquillement.

30 II faut croire que mon premier sommeil fut très profond, car je ne sais ce que devint l'orage, et ce ne

fut pas lui qui me réveilla ; ce fut un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en réalité. J'ouvris les yeux, et . . . me croie qui voudra, mais je fus témoin de choses si surprenantes qu'après vingt ans 5 le moindre détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.

Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très vague, qui semblait partir de la cheminée. 10 Cette faible clarté me permit de voir, non pas distinctement, mais assurément, trois personnes, ou plutôt trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre les deux premières, vis-à-vis de la 15 cheminée et le dos tourné à mon lit.

A mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très amples, qui par moments me semblaient 20 être des nuages, et qui leur cachaient entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les eussent poussées et 25 heurtées, selon une sorte de rhythme, contre la corbeille de porcelaine.

Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur très vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et je tirai brusquement mon rideau et me 30 rhabillai à la hâte.

i8 Les Dames Vertes

Quand ce fut fait, j'écartai le rideau. Mais quoi ! plus rien ! tout avait disparu. J'étais dans une obscurité profonde.

A cette époque on n'avait pas trouvé le moyen de se 5 procurer instantanément de la lumière ; je n'avais pas même celui de m'en procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien que les Jfauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans

lo l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait trahi le départ des étranges visiteuses : il est vrai que le vent soufflait encore très fort et s'engouffrait en plaintes lamentables dans la vaste cheminée de ma chambre.

15 J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant pas

20 appeler, tant je craignais de paraître effrayé. Je passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour faire sonner ma montre et songer à mon aventure.

25 Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir l'heure.

Je résolus d'attendre sur mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de mystification

30 nouvelle.

Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant

fatigué, et le vent me berçait irrésistiblement : je m'assoupissais à chaque instant ; mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi, dans le noir et dans le vide avec méfiance.

Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis 5 recommença, et, cette fois, ou\Tant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je vis les trois spectres à leur place, avec leurs voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.

Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne 10 pouvait voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai attentivement. Je n'étais plus effrayé ; je n'éprouvais plus que la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une fantasmagorie très bien mise en scène par des personnages réels, ou ... 15 J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde hypothèse : elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant elle me tourmentait comme admissible.

Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement et sans aucun bruit autour de la 20 table, avec des gestes incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant qu'elles avaient été assises : debout, elles étaient aussi grandes que des hommes. Tout à coup une d'entre elles diminua, reprit la taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément 25 et se dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le manteau de la cheminée.

Par un mouvement d'enfant, je mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi et la vision. Puis j'eus honte de ma sottise, et je regardai 30 attentivement. Le spectre était assis sur le fauteuil

placé au pied de mon lit. Je ne vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés, mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. I>a lueur du foyer, devenue plus vive, dessinait seulement la moitié in-

5 férieure d'un corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait plus être révoquée en doute.

Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien

lo ne respirait sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit ; j'eus la pensée de fuir je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je

15 l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce vêtement si visible et si bien éclairé : je ne touchai que le vide. Je m'élançai sur le fauteuil : c'était un fauteuil vide. Toute clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la chambre et les

20 autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître.

Il m'arriva, pendant ma terrible insomnie, de

25 m'interroger sévèrement et de me faire une très dure et très injuste réprimande sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement ; car,

30 sauf un peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout malade.

Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai et dormis jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir après avoir constaté que ma porte était restée fermée au verrou, comme je m'en étais assuré 5 avant de m'endormir; j'avais fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les plaques des cheminées, je cherchai en vain la possibilité et les indices d'une porte secrète. 10

— A quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant que Baptiste me poudrait les cheveux ; n'ai-je pas vu un objet qui n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui sous ma main? .15

Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une moquerie de madame d'Ionis ; car j'appris de Baptiste qu'elle était rentrée la veille, vers minuit. . . .

Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme ravissante, mais beaucoup trop petite 20 pour avoir figuré de sa personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel, fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait, dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant 25 avec finesse et justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de caractère sous une grande douceur de formes.

Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment, grâce à tant d'esprit et de résolution, 30 de franchise et d'adresse, elle venait à bout de vivre en

bonne intelligence avec un assez mauvais mari et une belle-mère très bornée.

A peine le déjeuner fut-il commencé que la douairière,

m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse

5 assez oublié mon aventure pour manger de bon appétit

et me sentir doucement ému des aimables soins de ma

belle hôtesse.

Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai de dire que j'avais bien dormi et fait des lo rêves très agréables.

— Ah ! j'en étais sûre ! s'écria la vieille dame naïvement enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là ! Faites-nous part de vos rêves, monsieur Nivières.

15 — Ils ont été très confus; je crois pourtant me rappeler une dame . . .

• — Une seule ?

— Peut-être deux !

— Peut - être trois aussi ? dit madame d'Ionis en 20 souriant.

— Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois !

— Jolies ? dit la douairière triomphante.

— Assez jolies, bien qu'un peu fanées.

25 — Vraiment ? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner la réplique. Et que vous ont-elles dit ?

— Des choses incompréhensibles. Mais, si cela 30 intéresse madame la comtesse douairière, je ferai mon

possible pour m'en souvenir.

— Ah ! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à l'heure. Commencez par nous raconter. . . .

— Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter 5 un rêve ?

— Peut-être ! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa belle-mère ; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future de cette maison ? 10

— Il me semble bien que oui, en effet.

— Ah ! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière ; vous qui ne croyez à rien ! et je parie qu'elles ont parlé du procès ! Dites, monsieur Nivières, dites bien tout !

Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas 15 répondre. Je déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La douairière en parut très contrariée, et se tranquillisa bientôt, en disant :

— Ça viendra ! ça viendra !

Ce ça viendra me sembla très désobligeant, bien qu'il 20 fût dit avec une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer une aussi mauvaise nuit ; mais, à mon tour, je me résignai vite lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière querellait Zéphyrine sur son incrédulité : 25

— C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous, que de bons rêves ; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez 30 aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela

lui fait grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont décidés à les voir pour avoir la paix. Je fus assez dédommagé par l'air d'intimité confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour 5 recouvrer ma gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la part des trois dames vertes. '■ tf- elu, vck o-v^cKi

lo — Tout de bon ? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage. — A présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis.

15 Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour se dispenser de faire trop souvent le même récit.

Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa

20 sieste.

— Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter l'intérieur du château, qui

25 est assez intéressant, je vous servirai de guide.

— Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris, répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie.

— Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle. Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine ; tu nous ouvriras les

30 portes.

Madame d'Ionis me montra, en me les expliquant.

toutes les salles importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à 5 l'idée qu'elle était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était avec moi.

Nous arrivâmes ainsi dans une immense salle, divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement 10 fût consacrée aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à 15 l'abri et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant un peu endommagé dans une nuit d'orage.

C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée, était assise avec grâce une néréide, que l'on 20 regardait comme un chef-d'œuvre. On attribuait ce

groupe à Jean Goujon, ou tout au moins à l'un de ses meilleurs élèves.

La nymphe était drapée ; mais ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras jusqu'à l'épaule 25 étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette finesse dans la force, ce quelque chose de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui, peu à peu, 30 s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit.

Je n'avais encore rien vu de cette statuaire nationale qui met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange. Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais ; j'y étais mal disposé, d'ailleurs, par la compa- 5 raison de ce type surprenant avec la beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis.

— Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très bon et très frais. Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, tu peux nous laisser, lo Deux ou trois fois, depuis une heure, son beau regard m'avait donné le vertige; mais je me sentais enchaîné par le respect, et je me mis à parler du procès avee une lucidité désespérée.

Le Procès

15 — Ainsi, me dit -elle après m'avoir écouté avec attention, il n'y a pas moyen de le perdre ?

— L'avis de mon père est que, pour le perdre, il faudrait le vouloir.

— Mais votre excellent père a bien compris que je le 20 voulais absolument ?

— Non, madame, répondis-je avec fermeté, non ! mon père ne l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous amènerez votre époux à une

25 transaction, et il la rendra aussi acceptable que possible aux adversaires que vous protégez ; mais il ne se résoudra

jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause est mauvaise en justice.

— En justice légale ! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire ; mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne père sait bien que notre droit nous 5 conduit à exercer une cruelle spoliation. Un avocat peut se montrer généreux, quand il sait qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi qui suis ce client, monsieur ! Il s'agit de ma fortune et non de celle de M. d'Ionis, que rien ne menace. 10

— Il est vrai, madame ; mais vous êtes en puissance de mari, et le mari, comme chef de la communauté . . .

— Ah ! je le sais de reste ! Il a sur ma fortune plus de droits que moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire ; mais il oublie, en ceci, celui de ma 15 conscience : et pour qui ? Il a une immense fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure. 20

— Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour contester un si beau droit ; mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c est ce que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine 25 de mensonge et de trahison.

— Eh bien, non ! vous vous trompez ! s'écria madame d'Ionis avec feu ; je vous assure que vous vous trompez ! Là où l'on sent que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la paix avant la bataille. Agir 30 autrement, c'est se faire une fausse idée du devoir. Le

devoir n'est pas une consigne militaire ; c'est une religion, et la religion qui prescrirait le mal n'en serait pas une. Taisez-vous ! ne me parlez plus de votre mandat ! Ne mettez pas l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon 5 honneur ; ne faites pas de cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un légiste infaillible et un avocat implacable !

lo En me parlant ainsi, elle me tendait la main. Je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance, j'étais de son avis avant de l'avoir vue.

Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas le faire céder aux considérations de

15 sentiment que sa cliente lui avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien entendre.

— Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son père ; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.

20 — Ah ! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il faudrait.

Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté

25 par la famille d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis employait fort mal l'im-

30 mense richesse qu'il possédait de son côté, et les médecins ne lui donnaient pas deux ans à vivre. Il

Les Dames Vertes 2g

était très possible qu'il laissât à sa veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au bénéfice de son procès, était donc menacée de tomber, du faite de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle n'avait pas été élevée. ^Nlon père plaignait beaucoup la 5 famille d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver d'un 10 désastre. Il n'avait pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si vivement les idée^ de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination ; c'est l'âge de la richesse du cœur. 15

Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur la poudre ; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins ; la médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras en riant . . . que sais-je ? 20

J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération attachée au talent et à la probité ; mais on était en pleine philosophie, et, sans se croire 25 à la veille d'une révolution radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance.

Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur désirait instinctivement la ruine de 30 madame d'Ionis. Pendant qu'elle me parlait avec

animation des ennuis de l'opulence et du bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau, j'allais si vite dans mon roman qu'il me semblait qu'elle daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses 5 paroles.

Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée : je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même : je

10 connaissais la fermeté de ses décisions. Madame d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'aînènerait à ses vues : c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et que la cause me fût confiée . . . pour la perdre !

15 J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre ; mais

20 telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses, employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis, je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le cœur.

25 — N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve. Non ! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra

30 trouver un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le chercherons ensemble, car vous

êtes avec moi pour eux, je le vois et je le sens, malgré vous ! Il faut que vous restiez près de moi quelques jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez. Voyons, ne nous tourmentons pas et ne soyez pas triste ! Nous viendrons à bout de trouver de 5 nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien singulière, bien absurde et qui serait cependant toutepuissante sur l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. dTonis. Ne la devinez-vous pas ?

— Je cherche en vain. 10

— Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes.

— Quoi ! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa mère ?

— M. d'Ionis est très brave, il a fait ses preuves ; 15 mais il croit aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les trois demoiselles nous défendent de hâter le procès, et le procès dormira encore. — ^»- Att^?' f - -^^^

— Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que j'éprouve de vous seconder, 20 que de me condamner à d'abominables impostures ? Ah ! madame, que vous savez donc Tart de rendre les gens malheureux !

— Comment ! vous vous feriez scrupule aussi de cela ? Ne vous êtes-vous pas déjà prêté de bonne 25 grâce . . .

— A une plaisanterie sans conséquence, fort bien ! Mais, si M. d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur . . .

— C'est vrai ! encore une idée qui ne vaut rien ! 30 Reposons-nous de chercher pour aujourd'hui. La nuit

porte conseil : demain peut-être vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche.

J^'abbé de Lamyre était un petit homme charmant.

5 II était bon, frivole, bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à lui, sachant qu'il en était prodigue avec

lo tout le monde, mais dont je lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands talents comme avocat et comme poète, et me força de réciter quelques vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame

15 d'Ionis, après m'avoir complimenté d'un air ému, nous laissa ensemble pour vaquer aux soins de sa maison. L'abbé s'attacha à moi.

— Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. Elle m'en avait parlé d'avance. Sans savoir le jour de

20 votre visite, elle vous attendait. Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison ! Mais . il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la bonne heure ! vous pourriez les

25 faire parler à son intention ; mais elle n'y croit pas plus que vous et moi !

— Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu, monsieur l'abbé !

— Moi ? elle vous l'a dit ? Oui, oui, je sais qu'elle 30 traite son petit ami de grand poltron ! Eh bien,

chantez le duo avec elle ; je n'ai pas peur des dames

vertes, je n'y crois pas ; mais je suis sûr d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues.

— Comment donc arrangez- vous ces choses contradictoires ?

— C'est bien simple. Il y a des revenants ou il 5 n'y en a pas. Moi, j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne suis pas né poltron ; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur 10 les corps, pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui

a changé toutes mes idées sur les choses de ce monde 15 et de l'autre, je me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me soucie pas du tout de devenir fou. J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour ! j'en ai assez d'une fois, on 20 ne m'y reprendra plus.

On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais. L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée dans la 25 chajjibre aux dames, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon, s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner. 30

— Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il ; car j'ai presque

^ perdu connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit :

*^ ''Approfondisse qui voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de ces choses-là." J'interrogeai minutieusement l'abbé. A très peu de 5 détails près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame

lo d'Ionis plus que tous les démons de la nuit : aussi fis-je très bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé, et, quand vint le moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de

15 mes songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.

Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre, et j'eus un mouvement de colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit plateau, la corbeille, les trois

20 pains et tout l'attirail ridicule de la veille.

^Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai faim ? est-ce que je ne sors pas de table ?

— En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela 25 bien drôle. . . C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a

chargé de vous l'apporter.

— Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.

30 Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à mon père. Je dois dire que je dormis à

merveille et ne rêvai que d'une seule dame, qui était madame d'Ionis.

Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun rêve digne de remarque. La 5 bonne dame en fut contrariée.

— Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le soupe?- des dames dans la chambre de M. Nivières ?

— Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un air de reproche. 10

Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement :

— C'est singulier ! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi?

Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna 15 rendez-vous, à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi ; mais elle me fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient survenues et qu'elle me priait de grendre patience.

Tout en marchant dans la galerie, je m'arrêtais de 20 temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de marbre blanc.

Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail 25 colorié donnait par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures fantastiques de la statuaire.

Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette mystérieuse beauté. 30

Enfin madame d'Ionis arriva.

— Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant près

de moi ; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis.

La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle

et saccadée, l'orthographe très douteuse. En voici la

5 substance :

" Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide. Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux d'Aillane, et je veux voir la fin

10 de ce procès. Libre à vous, quand il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai pas à votre générosité ; mais je ne veux pas de compromis, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des . . . Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne

15 que vous ne me parliez pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux . . . depuis mon départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et d'écrire ce qu'il y aura entendu ? Faudra-t-il s'en tenir aux assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux?

20 Obtenez d'une personne digne de foi qu'elle tente cette épreuve, à moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je ne serais pas surpris." (^ h • ^0

En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un éclat de rire.

25 — Je trouve M. d'Ionis admirable ! dit-elle. Il me flatte pour m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels rien ne le déciderait à donner l'exemple.

30 — Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et

son respect pour les arrêts qu'il les croit capables de rendre.

— Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane ! Je vous le disais, je vous le dis encore, et 5 vous ne voulez pas vous y prêter, quand l'occasion est si belle ! On n'irait peut-être pas, tant l'on est pressé de croire aux da7?ies vertes^ jusqu'à vous demander votre parole d'honneur !

— Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer 10 sérieusement ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion d'une personne digne de foi. Pourquoi donc, d'ailleurs, ne pas tenter d'amener les d'Aillane

à une transaction honorable pour eux ?

— Vous savez bien que celle que ]M. d'Ionis propose 15 ne l'est pas.

— Vous n'espérez pas modifier ses intentions ? Elle secoua la tête et se tut.

— Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après la victoire. 20

— Et à qui croit-il donc avoir affaire ? s'écria-t-elle en rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur même et ne recevront jamais, à titre de bienfait, ce que l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur famille. 25

Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse.

— Êtes-vous donc très liée avec les d'Aillane ? lui demandai-je. Je ne le pensais pas.

Elle rougit encore et répondit négativement. 30

— Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux,

dit-elle ; mais ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne fassent qu'un. Puis elle ajouta :

— Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane ?

5 — J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un officier dans je ne sais quelle garnison. . .

— A Tours. . ., dit-elle vivement.

Puis elle ajouta plus vivement encore :

— A ce que je crois, du moins. Sa sœur est charmante ; 10 vous ne l'avez jamais vue ?

— Jamais. N'est-elle pas encore au couvent ?

— Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille de bonne maison, qui comptait,

15 à bon droit, sur un mariage honorable et sur une vie conforme à son rang et à son éducation ? C'est là le grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos expédients ; car vous avez cherché et trouvé quelque chose, n'est-ce pas ?

20 — Oui ! répondis-je, après avoir réfléchi comme on peut réfléchir dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution.

L'Immortelle

J'eus à peine donné cette espérance de succès que je 25 m'eflrayai de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer. Ma belle cliente me pressait de questions.

— Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur j mais il faut que vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le théâtre, des détails qui me manquent. 5

— Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon extrait ? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici.

Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers chroniqueurs attachés lo à la chapelle du château ou au chapitre d'un couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne.

Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce fantastique dossier à la veillée, et 15 je me laissai cajoler par mon enchanteresse.

Il y eut du monde à diner ; elle me présenta à ses nobles voisins avec une distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d "égards que je n'avais peutêtre droit d'en attendre. ' 20

Lorsque nous fûmes seuls ensemble, je lui racontai ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable, que m'avait racontée l'abbé de Lamyre.

— Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines situations de l'âme où certaines idées se 25 revêtent d'images qui trompent nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire. Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit, loin de me défendre du charme 30 des illusions, je ferai tout mon possible pour leur aban-

donner mon cerveau. Et si, dans cette disposition d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le serment que pourront exiger 5 ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela ; mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui même je puis affirmer que j'ai vu

lo des ombres, je ne serai pas un menteur ; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me faites l'honneur de ne pas partager cette opinion.

Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et me fit beaucoup de questions sur ma

15 vision dans la chambre aux dat?ies. Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec lequel j'avais subi cette étrange aventure.

— Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très courageux. Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur,

20 je le confesse. Avant que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois.

— Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondisje. Je me sens excessivement calme, et, dussé-je voir

25 quelque spectacle effrayant, j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer qu'à ma propre imagination.

— Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation singulière ?

30 — Peut-être ; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je voudrais aussi parcourir quelque

ouvrage sur ces matières, non un ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute, mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses.

— Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais 5 quel ouvrage vous conseiller : je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque . . .

— Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il n'est que onze heures, c'est le moment oii 10 votre maison devient calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames

le souper commémoratif qui a la vertu de les attirer. 15

— J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en souriant ; puis elle me quitta, en me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble, de ne pas donner suite à mon projet. J'étais si heureux et si touché de

sa sollicitude que je lui exprimai mon regret de n'avoir 20 pas un peu de peur à braver j^our lui marquer mon zèle.

Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la corbeille ; Baptiste voulait m'en débarrasser.

— Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de 25 la maison, et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours.

— Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais la nuit sur un fauteuil dans votre chambre. 30

— Et pourquoi cela, mon ami ?

— Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si sot qu'eux. 5 Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas m'attendre.

Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je m'y enfermai avec soin, dans la crainte

lo d'y être troublé par quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le fantastique dossier relatif aux dames vertes.

Les apparitions fréquentes, observées et rapportées

15 avec détail, des trois demoiselles d'Ionis coïncidaient de tout point avec ce que j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il leur

20 avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous l'apparence de nuagesyerdâtres, mais dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté ; non pas toutes à la fois, mais une en particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart. Alors cette funèbre beauté

25 répondait à toutes les questions sérieuses que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait les secrets du passé, du présent et de l'avenir.

Le manuscrit donnait la formule de l'évocation et tous les rites à observer avec un si grand sérieux et une

30 si naïve bonne foi que je m'y laissai aller. L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses

1 V.V-V.*-^ «^ lijr^

qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que craindre, d'être gagné par la persuasion.

Il était environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et charmante, 5 qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi, pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient pas à me 10 faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte raison la rotonde placée au delà.

Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures du beau groupe de la fontaine, 15 éclairées en plein par la lune, qui donnait dans une des fenêtres. Le reste de la salle circulaire était dans l'ombre. La musique avait semblé diminuer et se perdre à mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je passai dans l'autre galerie, où les sons 20 qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre très distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi.

Je m'arrêtai, sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux et plaintifs et ne formaient aucune com- 25 binaison mélodique que je fusse en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues, très mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en 30 était agréable, quoique très mélancolique.

Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité selon que l'eau, qui 5 était devenue irrégulière et intermittente, se pressait ou se ralentissait dans les vasques.

Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air comprimé par l'eau, des

lo orgues hydrauliques plus ou moins réussies.

Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se mettait à aller toute seule pendant quelques instants.

15 Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit et au milieu d'un si religieux silence.

20 Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet

, prestigieux. Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes

25 mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la néréide.

30 Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe m'avait causé en plein jour, avec son

calme superbe au milieu de ces monstres tordus sous ses pieds.

Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou élancé et puissant comme un fût 5 de colonne. Je ne pouvais distinguer ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce incomparable.

— C'est véritablement là, pensai -je, l'idée que 10 j'aimerais à me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi . . .

Tout à coup je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir remuer la statue.

Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait 15 cette illusion ; mais ce n'en était pas une. Seulement ce n'était pas la statue qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût quitté pour 20 venir à moi.

Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de très 25 grande surprise.

L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme réelle, 30 bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce

cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue ; mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait de l'extase.

Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit signe 5 de m'éloigner.

J'obéis machinalement, et je la vis s'asseoir sur un

dauphin de marbre, qui se mit à pousser de véritables

rugissements. Aussitôt toutes ces voix hydrauliques

grossirent comme une tempête et formèrent un concert

10 vraiment diabolique autour d'elle.

Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant, jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la néréide vivante, si semblables à ceux 15 de la statue que j'eus besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait pas quitté son siège de pierre.

Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien comprendre, je m'enivrai, dans une muette 20 stupeur, de la beauté surnaturelle de l'apparition.

Sa parure étrange était exactement celle de la néréide : une robe ou tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les plis moelleux semblaient avoir été mouillés, un diadème ciselé avec un soin exquis, et 25 des flots de perles s'enroulant aux tresses d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance.

Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui

parler. Je ne m'apercevais pas du silence qui avait

30 succédé au vacarme de la fontaine. Je ne sais même pas

si je la contemplai un instant ou une heure. Il me sembla

tout d'un coup que je l'avais toujours vue, toujours connue : c'est peut-être que je vivais un siècle par seconde.

Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa beauté et en complétait le prestige. 5

Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens déterminé.

Enfin je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui répondis, car elle ajouta : 10

— Sous quelle apparence me vois-tu ?

Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait. Je me sentis entraîné à lui répondre de même.

— Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être comparé sur la terre. 15

Il me sembla qu'elle rougissait ; car mes yeux s'étaient habitués à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore. 20

— Que vois-tu en moi d'extraordinaire ? me dit-elle.

— La beauté, répondis-je brièvement.

J'étais trop ému pour en dire davantage.

— Ma beauté, reprit -elle, c'est en toi qu'elle se produit ; car elle n'existe pas par elle-même sous une 25 forme que tu puisses apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me demander ?

— Je ne m'en souviens plus. 30

— D'où vient cet oubli ?

— De ta présence.

— Essaye de te rappeler.

— Non, je ne veux pas !

— Alors, adieu !

5 — Non ! non ! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez! repris -je avec angoisse. Je suis soumis dans mon amour, lo — Quel amour ? demanda - 1 - elle en redevenant brillante.

— Quel amour ? Je ne sais pas, moi ! Ai-je parlé d'amour ? Eh bien, oui, je me souviens ! J'aimais hier une femme, et je voulais lui plaire, mais à l'heure qu'il

15 est je n'aime rien sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je peux vous suivre !

— Tu parles dans le délire. Tu as un devoir difficile à remplir, et c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me reverras plus.

20 — Quel est-il, ce devoir ? Parlez ; je ne veux plus obéir qu'à vous seule.

— Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me parlant si bas que j'avais peine à distinguer sa voix du frais murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton

25 père. Et puis tu diras à la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont

30 pas effrayés de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté pour les âmes fîères.

— J'obéirai, je le jure ! Et, à présent, révélez-moi oi^i est «votre âme. Quelles facultés nouvelles a-t-elle acquises dans son renouvellement ? . . .

— Je ne puis te répondre que ceci : La mort n'existe 3 pas ; rien ne meurt ; mais les choses de l'autre vie sont 5 bien différentes de ce que l'on s'imagine dans le monde

où tu es. Je ne t'en dirai pas davantage, ne m'interroge pas.

— Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie. 10

— Je l'ignore.

— • Et dans celle-ci ?

— Oui, si tu le mérites.

— Je le mériterai ! Dites-moi encore. . . . Puisque vous pouvez diriger et conseiller ceux qui vivent dans 15 ce monde, ne pouvez-vous pas les plaindre ?

— Je le peux.

— Et les aimer ?

■ — Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu. 20

— Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.

— Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées. Adieu ! 25

— Attendez ! On croit que vous donnez comme gage de votre protection une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai ? et me la donnerezvous?

— Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la 30 magie. Par quel moyen une âme, qui se communique

à toi sans le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet matériel et palpable ?

— Pourtant je vois a votre doigt une bague étincelante.

5 — Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir ?

— Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée dans l'or.

— Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un 10 moment de silence. La main que tu crois voir n'existe

que dans ton cerveau ; mais peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi comment tu me vois.

Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même. Elle parut écouter avec attention et me 15 dit:

— Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi, le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries que tu décris, je me souviens

20 de m'en être parée. La bague que tu crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que j'habitais;, elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain ; mais, le lendemain, j'étais morte. Peut-être la re-

25 trouveras-tu si tu la cherches. En ce cas je te la donne

en souvenir de moi et du serment que tu m'as fait de

m'obéir. Voici le jour, adieu ! "/ Ac\:^ <,u, ;

Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse

jamais ressentie ; je perdis la tête et faillis m'élancer

30 encore pour retenir l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché d'elle pour être à portée de

saisir le bord de son vêtement, si j'eusse osé le toucher. Je n'osai pas, mais un cri de désespoir sorti de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons de la fontaine.

L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié. 5

— Que veux-tu encore ? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.

— Pourquoi donc ? Si tu le voulais !

— Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite l'éternelle lumière d'un monde plus beau. 10

— Emmêne-moi dans ce monde ! je ne veux plus rester dans celui-ci ; je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.

— Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu en seras digne, et, jusque-là, ne m'évoque 15 plus. Je te le défends. Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi !

— ^Soumets-toi ! répéta une voix grave qui résonna à 20 ma droite.

Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma chambre, lors de la première apparition.

— ^^Soumets-toi ! répéta comme un écho une voix 25 toute pareille, à ma gauche.

Et je vis le second fantôme.

Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque chose de lugubre. Mais 30 que m'importait, à moi, de voir ou d'entendre des choses

horribles ? Rien ne pouvait m'arracher au ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à regarder ces ombres accessoires ; je cherchais des yeux ma céleste beauté. Hélas ! elle avait disparu, et je ne voyais plus 5 que l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.

Je ne sais ce que devinrent ses sœurs ; je ne les vis pas sortir. Mais je me rappelai la bague promise et

lo montai à ma chambre, où je trouvai Baptiste, qui me parla sans que je vinsse à bout de savoir de quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans l'âtre, et j'y remarquai bientôt deux

15 pierres mal jointes. Je m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans les outils nécessaires.

Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à m'aider :

20 — Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.

— Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.

— Une bague ? . . . Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas vu.

25 — C'est égal. Tâchons de la trouver.

Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente, enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissaient, et, tout en travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette bague, de l'air dont

30 il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.

— C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une

grosse émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.

Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage, il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta. 5

Je la regardai à peine, tant j'étais sûr que c'était celle dont j'avais vu l'ombre ; elle était effectivement toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que je n'eusse vu le spectre de cette merveil- 10 leuse beauté.

Baptiste me quitta en m'engageant à me coucher.

On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois pains, et, pour m'efforcer de 15 ressaisir l'ivresse de ma vision, dont je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.

Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les 20 coudes sur ma table, et crus refaire mon rêve ; mais il m'échappa bien vite, et Baptiste vint m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma vie.

Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on devait se mettre à table. 25

La douairière, qui ne voyait pas très bien, ne s'aperçut pas de mon trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et avec la préoccupation d'un poète que l'on interroge bêtement sur le sujet de 30 son poème, et qui répond avec ironie des choses évasives.

Je ne sais si madame d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner. 5 Enfin je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un temps admirable ; le soleil embrasait les arbres et les terrains en

lo fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait l'architecture du château sur le premier plan du jardin. Je marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les rideaux étaient

15 fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.

20 Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.

— Voyons ! répondez-moi ; voyez-moi, au moins ! me 25 dit-elle avec un peu d'impatience. Savez-vous que vous

me faites peur, et que je ne sais plus que penser de vous?

— Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison ; je suis fou. Mais ne vous en faites pas de

30 reproche ; je suis bien plus heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.

— Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette apparition n'est pas un conte ridicule ? du moins, vous croyez . . . vous l'avez vue se produire ?

— Mieux que je ne vous vois en ce moment.

— Racontez-moi tranquillement ... 5

— Rien ! jamais ! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux pas, je ne veux pas répondre. Vous ne croyez à rien, vous vous moquez de tout !

J'étais si rude dans mon enthousiasme que madame d'Ionis fut piquée. 10

— Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité : c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur, de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses arrêts . . .

— Oui, répondis-je, oui, madame, pardonnez-moi mon 15 trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat. Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de vous faire gagner votre procès. 20

Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant le bras comme pour me réveiller : 25

— Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus. J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quelles habitudes 30 d'obéissance passive envers votre père vous ont

fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix mystérieuse ; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste lecture du vieux manuscrit et les contes 5 bleus de l'abbé de Lamyre. Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.

EWe me parla assez longtemps ; mais je fis de vains efforts pour l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me parlait une langue inconnue.

lo Quand elle vit que rien n'arrivait de mon oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je compris qu'elle me permettait d'être seul

15 et je courus avec joie me jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon immortelle, si je parvenais à m'endormir.

Je ne sais comment se passa le reste de la journée.

20 Je n'en eus pas conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre sur la pointe du pied.

— Que fais-tu là, mon ami ? lui demandai-je.

— Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous avez dormi deux bonnes heures. Vous

25 vous sentez mieux, n'est-ce pas?

— Je me sens très bien. J'ai donc été malade ?

— Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré une partie de la nuit.

Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup 30 d'intérêt, et m'engagea à prendre encore une cuillerée de ma potion calmante.

— Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette potion : un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir vite.

La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai de mon immortelle. Quand j'ouvris les 5 yeux, je vis, au pied de mon lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on me donnait. Elle me parla avec amitié et me 10 marqua de l'intérêt véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me portais fort bien.

Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis : 15

— Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.

Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.

— T^lon Dieu, monsieur, me dit - il, je suis bien 20 embarrassé pour vous répondre. Il parait que la chambre où vous étiez passe pour être hantée. . .

— La chambre où j'étais? Où suis-je donc?

Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin que je n'étais plus dans la chambre aux 25 dames, mais dans un autre appartement du château.

— Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit très positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu que vous vous tourmentiez 30 dans la fièvre, parlant toujours d'une belle dame qui

existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est vivante, j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux ; et si vous voulez prendre un peu de bouillon de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y 5 étiez auparavant.

Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais accablé de fatigue. Peu à peu mes forces revinrent dans la journée, et on me

lo permit de souper légèrement. Le lendemain madame d'Ionis revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou : j'en étais très honteux, et la

15 priais de me garder le secret ; j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la réputation d'un visionnaire ; mon père s'en affecterait beaucoup.

— Ne craignez rien, me répondit-elle ; je vous réponds de la discrétion de mes gens ; assurez-vous du silence

20 de votre valet de chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici.

Elle me voyait tranquille, elle me croyait guéri. Je parlai avec assurance de ma vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y plus penser du

25 tout, à ne jamais m'en tourmenter.

— N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, ajouta-t-elle ; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous ; quoi qu'en dise le médecin, je ne

30 veux pas vous renvoyer, faible et pâle, à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; j'irai

voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter davantage.

Le soir j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la clef à Zéphyrine, qui répondit 5 l'avoir remise à madame d'Ionis. On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.

Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut céder : Zéphyrine alla chercher la 10 clef et entra avec moi. Je cherchai partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer de la cheminée, et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce que cela prouvait, sinon 15 que, dans ma folie, j'avais fait chercher là un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, elle n'y avait sans doute jamais été !

Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. 20 On ne me laissa pas seul un instant dans la chambre aux dames, et on la referma dès que j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château d'Ionis, et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper à la conduite en voiture dont on m'avait menacé. 25

Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans l'après-midi. 30

Ma figure était un peu altérée : mon père ne s'en

6o Les Dames Vertes

aperçut pas beaucoup ; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec appétit ; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire ; il y avait mis 5 cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je venais à retomber malade.

Aussi je m'en gardai bien! Je me soignai moralement et physiquement comme un garçon très épris de la conservation de son être. Je travaillai sans excès, je me lo promenai régulièrement, j'éloignai toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je voulais constater devant mon propre jugement que je 15 n'avais pas été fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes.

Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, 20 il eût été impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe, d'une monomanie bien conditionnée.

L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante dans ma pensée. Je voulais purifier ma vie et cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir 25 qu'à un moment donné cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais pas mérité d'entendre longtemps.

Sous l'empire de cette manie j'étais en train de devenir ^ 30 homme de bien, et il est fort étrange que je fusse / conduit à la sagesse par la folie. Mais c'était là quelque

Les Dames Vertes 6i

chose de trop subtil et de trop tendu pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon être devait me conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur.

Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que 5 très pâli et très amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence, lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle. Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par une 10 matinée de juin, le funeste château d'Ionis.

Le Duel

A mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était imperdable. Deux testaments se trouvaient 15 en présence : l'un qui, depuis cinq ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M. d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre testament, découvert trois ans après, par un de ces 20 étranges hasards qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La validité de ce dernier acte était incontestable; la date, postérieure à celle du premier, était nette et précise. M. d'Aillane 25 plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses

derniers moments. Ce dernier point était assez réel ; mais l'état d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon. En outre M. d'Ionis prétendait avec raison que, pressé par ses créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble 5 au-dessous de sa valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était le dernier débris de la fortune de ses adversaires.

M. d'Aillane n'espérait guère le succès, mais il tenait à se laver de l'accusation, portée contre lui, d'avoir connu

10 l'existence du second testament, d'avoir engagé la personne qui en était dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de l'affaire, discussion sur la valeur réelle

15 de l'immeuble.

Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de * * *.

20 Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près, fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très poliment, faisant appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais, à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il laissa

25 percer une menace fort claire contre moi pour le cas où, dans ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite loyauté de son père.

Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et s'en courrouça. Je vis que d'un projet de conciliation allait naître

30 une querelle, et je priai les deux interlocuteurs de m'écouter

— Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M. d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si je n'étais pas d'un sang plus rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en faisant argument de tout pour les besoins de 5 ma cause.

— Qu'est-ce à dire ? s'écria mon père, qui était le plus doux des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous ferez argument de 10 tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à suspecter

la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui vous retiendront de le 15 proclamer.

Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne relevai pas, et, 20 m'adressant toujours à mon père, je lui répondis :

— Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas intimider ; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre honneur 25 fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais peut-être pas plus patient. Ayons donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai assez examiné l'affaire pour être 3° persuadé de l'extrême délicatesse de toute la famille

d'Aillane, et je me ferai un plaisir comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.

— Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme en me serrant les mains ; et, maintenant,

5 gagnez votre procès, nous ne demandons pas mieux !

— Un instant, un instant ! reprit mon père, avec le feu qu'à l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté ; mais je vous prie de ne vous engager à rien,

lo avant d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.

— Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire que de légères apparences ne me suffiraient

15 pas pour partager vos doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un témoignage . . .

Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire

20 rire de moi.

— Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse lui en savoir gré ?

— Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le 25 dire. Ceci m'est tout personnel.

Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa gratitude pour mes bons procédés.

30 Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire. Là il me tendit encore la main : mais.

cette fois, je retirai la mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement, je lui déclarai de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à Thonneur de sa famille. Après 5 quoi je lui dis :

— Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait devant mon 10 père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes. J'ai aussi une mère fort tendre ; c'est ce qui me fait vous demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des intérêts de madame 15 d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause. Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du Palais, le rendez-vous que je vous demande.

— Non, parbleu ! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me sautant au cou. Je n'ai pas la moindre 20 envie de tuer un garçon qui me montre tant de cœur et de justice ! J'ai eu tort, j'ai agi en mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon.

— C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné d'avance. Dans mon état on est exposé à 25 ces offenses-là, et elles n'atteignent pas un honnête homme ; mais il n'y en a pas moins nécessité pour moi de me battre avec vous.

— Oui-da ! Et pourquoi, après les excuses que je vous fais ? 30

— Parce que ces excuses sont intim.es, tandis que

votre visite ici a été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure tout 5 le monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir, plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et

lo rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à cette humiliation ; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses clients

15 dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis très jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à présent ou jamais.

— Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je n'ai pas senti la gravité de ma

20 démarche, et je vous dois des excuses publiques.

— Il sera trop tard après ma plaidoirie : on pourrait toujours croire que j'ai cédé à la crainte ; et il serait trop tôt auparavant : on pourrait croire que vous craignez mes révélations.

25 — Alors je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la réparation que vous exigez. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il vous plaira de désigner.

30 Nous fîmes nos conventions. Après quoi le jeune officier me dit d'un air affectueux et triste :

— Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur ! Voyez mon repentir et n'ayez pas une trop mauvaise idée de moi. Allons, donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la gorge !

Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, 5 et l'amenai à me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral de l'affaire.

Au moment de me mettre au lit je fus frappé de la vue d'un nœud de rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et sentis qu'il contenait une 10 bague : c'était l'étoile d'émeraude dont le souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fiè\Te. Elle existait, cette bague mystérieuse ; elle m'était rendue !

Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois 15 pour m'assurer que je n'étais pas dupe d'une illusion ; puis je Total et l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères très anciens : Ta vie n'est qii'à moi. 20

C'était donc une défense de me battre ? L'immortelle ne voulait pas me permettre encore d'aller la rejoindre ? Ce fut une cruelle douleur ; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances à me débarrasser de la 25 vie sans révolte et sans lâcheté.

Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison.

— Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami ; car tu es un honnête homme, et ma raison est 30 dans tes mains. Qui est venu ici dans la soirée ?

Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon oreiller ?

— Quelle bague, monsieur ? Je n'ai pas vu de bague.

— jMais, maintenant, ne la vois-tu pas ? N'est-elle pas 5 à mon doigt ? Ne l'y as-tu pas déjà vue au château

d'Ionis ?

— Certainement, monsieur, je la vois et je la reconnais bien ! C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée entre deux carreaux ; mais je vous

lo jure, sur l'honneur, que je ne sais pas comment elle se trouve ici.

Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. ' Tout cela ne pouvait plus être expliqué

15 naturellement. Cette bague contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à désobéir à mon immortelle, et j'étais heureux en même temps de m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi.

Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête

20 était bien malade et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma destinée ? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Et puis je me tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse

25 devise : Ta vie 71'est qiia moi, n'avait pas le sens que je lui attribuais, et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle m'apparaîtrait sur le heu même du combat, si sa volonté était de l'empêcher.

Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même

30 pour mettre fin à mes perplexités ? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.

— L'épreuve est trop longue et trop cruelle ! lui disais-je; j'y perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je t'appartiens . . .

Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne faisait pas encore jour. Il n'y avait 5 que moi d'éveillé chez nous. Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.

J'ouvris tout tremblant.

Le visiteur était un domestique de madame dlonis, 10 qui arrivait à bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux noms étaient sur l'adresse.

Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce qui suit : 15

" Arrêtez le procès. Je reçois à Tinstant et vous transmets une nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M. d'Ionis n'est plus. Vous * en aurez la nouvelle officielle dans la journée."

Je portai la lettre à mon père. 20

— A la bonne heure ! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes ; une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane I La cour y perdra l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer. Alors ... 25 dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire !

Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de sa chambre.

— Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux,

je pense à une chose : c'est que vous êtes amoureux de 30 madame dlonis, et que, si elle est ruinée = . .

— Non, non, mon père ! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de madame d'Ionis.

— Mais tu l'as été ? Voyons, la vérité ? C'est là la cause de ce bon changement (jui s'est fait en toi.

5 L'ambition du talent t'est venue ... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète. . . .

— Certainement ! dit ma mère, qui avait été réveillée par les coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée pendant que nous causions ; soyez

lo sincère, mon cher fils ! vous aimez cette belle dame. Eh bien, confessez-vous à vos parents. . . .

— Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère; j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours, mais j'ai été

15 guéri le troisième jour.

— Sur l'honneur ? dit mon père.

■ — ■ Sur l'honneur !

— Et la raison de ce changement ?

— Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire. 20 — Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la

fois : c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui . . . Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni ne plaide aujourd'hui, je

25 prétends dormir la grasse matinée.

Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. Dans la journée le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze jours auparavant (les nouvdles n'allaient pas vite en ce temps-là), fut publié dans la ville, et le

30 procès suspendu en vue d'une prochaine transaction entre les parties.

Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de grand cœur. IMalgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de M. dionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie. 5

Il accepta notre souper ; après quoi il me suivit dans mon appartement.

— Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde malgré moi. Vous 10 ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de mon bonheur . . . ôAt^U-M^O^^vo^ji/u ...Se-cn;tc:

— N'en parlez pas, lui dis-je ; nous le savons, nous l'avons deviné ! 15

^ — Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tarit d'estime et qui m'inspirez tant d'affection ? Ne croyez pas être un inconnu pour moi. Il y a trois mois que jp rends compte de toutes vos actions ec de tous vos succès à . . . 20

— ■ A qui donc }

— A une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus ! à madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais jaloux. Elle m'a 25 rassuré de ce côté-là, en me disant que vous aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.

— Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de délire. ... 30

— Oui, ne vous en tourmentez pas ; elle m"a tout

raconté, et sans que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir 5 trop d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que vous me semblez, quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais curieux.

Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les jours suivants, et nous fûmes bientôt

10 intimement liés.

Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour rompre leur intimité.

15 Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me gagner. Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il m'écouta très sérieusement et me conseilla de poursuivre la tâche

20 que je m'étais imposée de devenir un homme de bien et de mérite.

— Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou bien votre esprit, tout à coup calmé,

25 reconnaîtra qu'il s'était égaré à la poursuite d'une douce chimère ; quelque réalité plus douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.

Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au

30 château d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre

dont il me lut le post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes les plus affectueux.

Conclusion

Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte de neige et le soleil se couchait dans 5 des nuées violettes d'un ton superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes 10 pensées dans les premiers mom.ents. Ce n'était pas sans une vive émotion que je revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des siècles.

Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des écuries, et j'entrai seul par une des petites 15 portes du parc.

'" Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand caractère. Les sombres èapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères arcades de cristal 20 sur le berceau des allées. On eût dit les nefs d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une architecture inconnue et fantastique. :=

Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. L'eau de la fontaine murmurait toujours 25

parmi des fleurs exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées sous la glace, était agréable à voir et à entendre. 5 J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous retrace au moins l'ensemble

lo et quelques traits d'une personne aimée. Ma sensibilité I était depuis si longtemps contenue et surexcitée que je fondis en larmes et restai comme brisé à la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.

Un bruit de robe de soie me fit relever la tète, et je

15 vis devant moi une femme assez grande, très mince, mais du port le plus gracieux, qui me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à ma vision ; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en

20 paniers et en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance que je me défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple mortelle.

Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis enfin elle s'y décida, et je tressaillis au son

25 de sa voix, qui faisait vibrer tout mon être. C'était la

voix d'argent, la voix sans analogue sur la terre, de ma

divinité. Aussi fus-je muet et incapable de lui répondre.

Elle parut très embarrassée de mon silence, et je fis

un effort pour sortir de cette ridicule extase. Elle me

30 demandait si je n'étais pas M. Just Nivières.

— Oui, madame, lui répondis-je enfin ; je vous supplie

de me pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais assoupi.

— Non, reprit-elle avec douceur, vous pleuriez ! C'est ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de l'arrivée de mon frère. 5

— Votre frère . . .

— Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.

— Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane ?

■ — Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que vous ne me connaissiez pas. Mais l'estime 10 que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle. C'est donc avec inquiétude que je vous ai entendu sangloter.

— Grâce à Dieu, répondis-je, le chagrin que j'éprouvais 15 tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé ?

— Bernard est absorbé par une affection dont je ne 20 suis pas jalouse et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour moi ; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que je vous trouve seul ici, sans que i)ersonne soit averti de votre arrivée ? 25

— Bernard a pris les devants. . .

— Ah ! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu ; ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si ancien déjà ! Mais venez auprès de la cheminée de la bibliothèque, car il fait un 3° peu frais ici.

Je la suivis à regret. Je craignais de voir sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion, comme si mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des détails du monde des vivants. 5 11 y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque, et je pus alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention que le respect

lo me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui était due. C'était le même type, j'en étais

15 bien certain; mais je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition. J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la représentais plus qu'à travers un nuage.

20 Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps, et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.

25 — Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement.

— Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli avoir avec mon frère. Hélas ! tout le tort était de son côté ; mais il est de ceux qui se

30 relèvent meilleurs après une faute, et c'est de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que

ses affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre ; c'est un homme d'un esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit. S

Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.

— C'est lui ! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive ! Venez avec moi à sa rencontre. 10

Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les mains et courait devant moi, si svelte et si souple que nul statuaire n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon 15 temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbohque dans la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, à reflets vert tendre.

— Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à 20 son père, aussitôt qu'elle l'eut embrassé avec effusion.

— Ah ! répondit-il en me tendant les deux mains, ne vous étonnez pas du plaisir que j'ai à vous voir ; vous êtes l'ami de mon fils, le mien par conséquent, et

je sais, par lui, tout ce que vous valez. 25

Madame d'Ionis et Bernard accouraient ; je trouvai Caroline embellie par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la matinée, et la bonne Zéphirine, qui avait fermé les yeux de la 3° douairière d'Ionis quelques semaines auparavant.

On se sépara le plus tard possible. Pour moi,

quand minuit sonna et que madame d'Ionis donna le

signal du bonsoir général, j'eus un sentiment de douleur,

comme si je retombais d'un songe délicieux dans une

5 morne réalité.

Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais aimer ; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je n'avais cessé

lo de la regarder à la dérobée dans les moments où elle

ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa

beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais

retrouver l'effet produit sur moi par le fantôrne adoré.

Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de

15 dormir, babilla avec moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes.

20 II n'avait pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais entendu parler.

Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne savais d'abord comment lui

25 répondre. Je craignais de dire trop ou trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il m'avait si peu parlé d'elle.

— Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant qu'elle vous aime ?

30 — Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma sœur. Mais dans la situation où

nous étions et où nous sommes malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que j'eusse l'air de vous la proposer.

— Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil honneur ? 5

— Ah ! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez certainement déjà remarquée : la ressemblance étonnante de Félicie avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de prêter 10 ses traits à votre fantôme.

— Je ne me trompais donc pas ! m'écriai-je, mademoiselle d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue ?

— En beau ! . . . merci pour elle ! Mais vous voyez, cette ressemblance vous impressionne; voilais pourquoi je me suis abstenu de vous la signaler d'avance.

— Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des prétentions . . . que je ne puis avoir !

— J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune 20 personne qui ne pouvait prétendre à vous ; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père et le mien craignent que son mari n'ait tout 25 mangé, et qu'en la nommant sa légataire universelle il ne lui ait fait qu'une mauvaise plaisanterie. Dans ce cas jamais nous n'accepterons la petite fortune qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, comme vous le savez de reste. Je ne l'en 30 épouserai pas moins, puisque nous nous aimons, mais

^' ' 80 CcntY\r^ { ex. Les Dames Vertes ?ç AAvauoa^ d'aYa^^

sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, par contrat, le moindre avoir. Alors ma sœur, sans aucune espèce de dot, — car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, et Félicie ne souffrira jamais 5 qu'elle se gêne pour elle, ■; — est résolue à se faire 1 religieuse, f "c 'V^ J'oxtAnttL =^ 1^ ccX'©**--;

— Religieuse, elle ? Jamais ! Bernard, vous ne devez jamais consentir à un pareil sacrifice !

— Pourquoi donc, mon cher ami ? dit-il avec un 10 sentiment de tristesse et de fierté que je compris. Ma

sœur a été élevée dans cette idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.

— Vous n'y songez pas ! Il est impossible qu'une personne aussi accomplie ne daigne pas consentir à

15 faire le bonheur d'un honnête homme ; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur.

— C'est une question que l'avenir résoudra, mais le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je vous

20 prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la ressemblance de ma sœur avec la néréide.

Je gardai un instant le silence ; puis, sentant malgré moi que cette recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu moi-même, je lui dis avec une

25 sincérité brusque :

— Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avezvous amené ici ?

— Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à Tours, mon père, qui lui-même ne devait

, 30 venir ici que dans une quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions ; mais je n'en suis pas moins

Les Dames Vertes 8i

tranquille, parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci : Une fille de cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une 5 ressemblance. ■^^'

Je compris si bien cette réponse que je n'ajoutai plus rien et résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la résolution de 10 partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et que Bernard s'en apercevait 15 avec inquiétude.

Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme et ma vie à 20 mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande sincérité, et mon père s'écria en regardant ma mère :

— Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé ! Il faut l'épouser à tout prix, et la demander 25 bien vite avant qu'on sache si elle aura une dot ; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera trop grande dame pour épouser un avocat.

Dès le lendemain mon père et moi, nous retournions à lonis. Notre demande fut soumise à M. d'Aillane, 30 qui commença par m'embrasser ; après quoi il tendit la

main à mon père et lui dit avec une droiture toute chevaleresque :

— Oui^ et 7}ie?ri ! J Je me jetai de nouveau dans ses bras, et il ajouta :

Q — Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera assez riche pour vous, parce que, si elle l'est, je suis décidé à vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le

10 tout. Eh bien, j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition d'argent, vous autres ; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse. Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne. /TsJSeulement je tiens à ce que ma fille seule en décide ; et vous allez, cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les connaissons, et

20 il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.

Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut, relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.

J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un

25 être au-dessus de la région ordinaire de la vie, un ange de bonté et de beauté idéales.

Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, elle montrait quelque

30 doute.

— Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-

vous pas aimé avant moi, et plus que moi, certaine mconnue que mon frère n'a jamais voulu me nommer ? Un jour elle me dit :

— Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour vous un talisman, et, si je vous 5 demandais de la jeter dans la fontaine, m'obéiriez-vous ?

— Non certes ! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque c'est vous qui me l'avez donnée.

— Moi ! que dites-vous là ?

— Oui, c'est vous ! ne me le cachez plus. C'est 10 vous qui avez joué le rôle de la dame verte pour satisfaire m.adame d'Ionis, qui voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous 15 un aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la délicatesse et à la fierté de votre âme.

— Eh bien, oui, c'est moi ! dit-elle ; c'est moi qui ai failli vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, tardivement, combien vous aviez 20 souffert de cette aventure romanesque. On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous 25 régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant.

Je me trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis . [\ ne m'y eût pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma''" ressemblance avec la nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller comme elle 30 pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme

à ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, à la ç suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues \ 10 pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé. 15 — Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris possession de cette bague qui n'était pas à vous ?

— Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je l'avais trouvée jolie !

20 Puis elle se hâta d'ajouter :

— Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin ^ par quels chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de

' revoir la dame verte. ^Je résolus alors d'être votre sœur et/

votre amie pour réparer, par l'affection de toute ma vie, l'im- 25 prudence où je m'étais laissé entraîner. '^ Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que vous n'avez pas été seul malheureux, et que . . .

— Achevez ! m'écriai-je en tombant à ses pieds.

30 — Eh bien, eh bien . . ., dit-elle en rougissant encore plus et en baissant la voix, bien que nous fussions

i\x- CCMàJitAAtk Les Dames Vertes U et. "^u" 85 ; .1 otL^

seuls auprès de la fontaine, sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très bien jouer mon rôle, et mes deux sœurs, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis une 5 gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus

/prise moi-même de je ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme séparée déjà du monde 10 des vivants. La conviction de mon rôle me gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez avec une passion . . . qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre ... et, quand je rentrai dans mon couvent, j'eus 15 peur des vœux que je devais prononcer, je sentis qu'en

"^jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et perdu la mienne. (\)

Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis, devenue madame d'Aillane, n'était pas 20 terminée quand éclata la Révolution, qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers de son mari jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur elle se retrouva dans une situation aisée, mais non opulente : j'eus donc la joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. 25 Le beau château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans, égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine, croyant que c'était la baignoire d'une reine.

Un jour on m'apporta la tête et un bras de la néréide, 30

que j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille ; ce qui avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les tempêtes politiques, ce fut mon 5 amour pour la plus belle et la meilleure des femmes.

Page 1