chapitre; DlX-NEUVIÈMfc
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University of Ottawa
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Les travailleurs, levés avec le soleil, étaient déjà aux. chantiers, et le comte Raymond éprouva un vif serrement de cœur en voyant tous ces hommes dévoués à l'œuvre commune, et dont tout
le bonheur consistait à obéir aux ordres d'une femuie pour le salaire d'une douce parole ou d'un regard.
Le comte cherchait Vandrusen, le seul panni les colons qui pouvait recevoir la plus terrible des confidences. Noire co- Ion hollandais donnait en ce moment l'exemple de l'action laborieuse sur le terrain du défrichement; il ne quitta point son poste pour parler a Raymond et se contenta de lui faire un salut amical delà main.
Raymond airiviiil avec bien d'autres exigences, mais rien ne trahissait sur sa
personne les agilalions qui brûlaient son cœur. Il vint se placer a côlé de Vandrusen, s'appuya négligemment contre un arbre et laissa tomber ces paroles :
— Vandrusen, j'ai besoin de vous pour
un grand service!
Vandrusen, en ce moment, était occupé à creuser le lit d'un petit ruisseau de dérivation, pour conduire des eaux stagnantes vers la rivière. Ce fut sans doute avec la plus grande peine que Raymond se décida violemment à interrompre le noble travail du défricheur bol-
€ LF.S DAMNÉS
landais, mais il y avait urgence impérieuse. Quand les insultes sont trop saignantes, elles n'attendent pas le lendemain.
Vandrusen se releva, et, écartant ses cheveux qui tombaient sur son front, il regarda Raymond et lui dit :
— Un grand service ! Oh ! je me doute bien de quelque chose...
— Non, Vandrusen, non, ne supposez rien, dit le comte avec une tristesse caime, vous regretteriez une erreur.
— 11 s'agit d'elle? reprit Vandrusen.
— Non.
— Alors, cher comte, je ne me doute pas du service. Vous avez raison... mais renvoyons l'entretien à midi ; vous me voyez dans le marécage jusqu'au cou.
Won travail est très urgent : il s'agit de détruire un nid de fièvres et de créer un champ de riz.
Raymond éleva vers le ciel un regard qui disait tout a Dieu dans une minute, mais que l'homme ne pouvait compren-
8 LES DAMJ^i^S
dre. Celait la confession du coupable ; c'était l'expression du désespoir d'un intrus sacrilège, qui venait, avec l'inopportunité de ses passions folles, profaner la sainteté du travail.
— Vandrusen, dit Raymond, croyez bien que je n'oserais pas vous interrompre, si l'affaire qui m'amène ici n'était
pas au-dessus de votre devoir.
— Alors — dit Vandrusen en reprenant sa pioche — placez-vous tout près de moi, faites semblant de m'aider, et contez-moi votre affaire. Ne donnons
pas le mauvais exemple a nos inférieurs.
Le comte Raymond prit la pose d'un travailleur sérieux et dit :
— Vandrusen, il n'y avait que deux frères quand le monde commença, et l'aîné tua l'autre.
Vandrusen, épouvanté par ce début, laissa tomber son instrument de travail et regarda Raymond avec la pâleur et
l'eiTroi sur le visage.
— Écoutez, Vandruseij, reprit ,Rt\yiiiond avec l'humble accent du coupable agenouillé devant le prêtre ; écoutez, et ne donnez rien à comprendre aux autres. Ce soir, vous pleurerez un ami et vous cacherez vos larmes ; ce soir, le sang coulera sur cette terre vierge : rien ne peut conjurer une horrible catastrophe.,.
— C'est un duel avec Paul ! interrompit vivement Vandrusen en frappant la terre avec son outil de fer.
— Vous l'avez deviné, dit Raymond en courbant la tète.
— Mais voici ce que vous n'avez pas deviné, vous, repritVandruseQ : c'est que je vous défends de vous battre, moi ; c'est que je suis le chef de la colonie, titre que j'invoque pour la première fois et qui me
^ faS donne le droit de vous arracher les ar-
mes df'S mains.
/ — Vandrusen, dit Raymond avec tristesse, Tun des deux doit mourir avant ce soir, et tous vos droits de chef de la colonie seront impuissants pour prévenir ce malheur
— Alors vous assassinerez ? reprit Vandrusen.
il LES DAM^'ÉS
— Non, il n'y aura pas d'assassin, il y aura une victime.
— Je défendrai a tous les colons de vous accompagner comme témoins à ce duel fratricide ; il est inutile d'ajouter que je refuse, moi, le service que vous venez me demander.
— Vandrusen —dit Raymond d'une voix résolue — vous avez bien pesé toutes les conséquences de cet ordre et de votre refus ?
— Oui, sans doute; il ne faut pas une
DE JAVA io
heure de réflexion pour méditer un pareil refus. Y songez-vous, monsieur le comte ! moi^ je prêterais les mains ou celles de nos amis k cette action abominable ! moi , j'assisterais à un combat impie qui fera verser la première goutte de sang sur un terrain baigné des sueurs du travail, et frappera de stérilité ce champ que nous ensemençons avec t;int de peine 1 Non, monsieur le comte! non, celle atrocité ne sera pas commise ! Vous êtes un noble émigré, vous, Raymond; vous avez quitté la France pour fuir la guerre civile, et vous venez l'imporler ici ! c'est le seul don qu(5 vous faites h ma colonie naissante ! le fer du sang est le
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seul que vos mains veulent remuer dans nos sillons! El pourquoi? mon Dieu? pour une a'bsurde rivalité d'amour! pour un amusement de ville ou une réuiiniscence de théâtre ! Monsieur le comte, ce que nous faisons tous ici est une chose sérieuse et qui ne veut pas être entravée par de stupides et sanglants enfantillages! Il ne sera pas dit qu'au moment où des cannibales, des hommes fauves, des damnés de Java se font humains et chrétiens, un noble gentilhomme se fera meurtrier, païen et fratricide ! Bas les armes ! monsieur le comte ! voirc chef vous l'ordonne, et Dieu applaudit votre ciief en ce moment !
II n'y avait rien à répondre aux sages paroles du jeune colon hollandais. Raymond s'inclina et dit :
— ^'andrusen, la raison, la justice, le droit, sont pour vous. J'obéirai.
— Très bien, Raymond, et...
— Oh ! ne me remerciez pas encore, Vandrusen ; tout n'est pas uni.
Vandruson, un inslanl rassuré, regarda le comte en provoquant une explication.
Raymond fit de la main le signe qui signifie : — Attendez, et, se plaçant à l'écart dans un petit ravin formé par des alluvions, il prit un crayon et une feuille de papier et écrivit un billet sur ses genoux.
Yandrusen n'osait continuer son travail et regardait Raymond.
Le billet terminé, le comte vint le remellre Ii Vandriisen et lui dit :
~ Voilà un expédient qui arrange tout ; Vandruseu, vous ne pouvez me re-
fuser ce service ; vous remettrez ce billet à son adresse.
Vandrusen prit le billet et dit :
— Il faut remettre ceci a Paul ?
— Et très secrètement, mon cher Vandrusen ; très secrètement.
~ Puis-je prendre connaissance de ce billet? demanda Vandrusen.
— Sans doute — reprit Raymond avec V â
18 LES dam:4és
un sourire charuiant — il n'est pas scellé du sceau de mes armes... Mais écoute?
bien ceci, Vandrusen... ce qui est écrit dans ce billet sera fait ; je le jure par les armes saintes de ma famille !
Vandrusen ouvrit le billet d'une main tremblante et lut :
« Monsieur,
n Le comte Raymond de Clavières » vous salue et vous prie d'agréer ses » excuses. La réparation qu'il était en
m 4AVA ii)
» droit (ie vous deiuaader est Jiiipos- » sible.
» Le comte Raymond a reçu de vous, > ce matin, la plus sanglante des insul- » tes, une offense qui veut du sang, se- » Ion la loi inexorable de l'honneur.
» Un duel sans témoins est un assas- » sinat. Je ne trouverai pas de témoins.
> Un duel, dans les circonstances ex- » ceplionnelles où nous sommes, est un » fratricide; il n'y aura donc pas de » duel.
» Mais l'honneur insulté veut du » sang ; l'honneur sera satisfait. Un » gentilhomme ne peut pas vivre avec » une souillure au front. »
Pendant la lecture, le comte Raymond avait ramassé la pioche du défricheur, et il s'occupait d'un simulacre de travail.
Vandriisen relut le billet et le déchira en disant ;
— Comte Raymond, je ne vous reconnais plus ; ce billet ne sera pas remis.
-^ Prenez garde ! dit Raymond avec le
plus grand calme; vous me poussez à
l'exaspération. Je vous accorde tout et
vous ne m'accordez rien. On dirait que
vous ignorez le code d'honneur de la
France...
— Oui, monsieur, dit Vandrusen, je ne connais pas ce code, et je ne vousre* connais plus. Vous êtes arrivé chez nous la bouche remplie d'imprécations contre la terreur sanglante de votre pays, et ce que vous voulez faire ici, toute proportion gardée, dépasse en horreur ce qu'on a fait à Versailles et à Paris ! Dans toutes
les pages de votre révolution française, je ne vois que des exécuteurs, et je ne trouve pàs un Caïn.
Le comte s'inclina, et, tendant la main à Vandrusen, il dit :
— Adieu! mon ami, vous êtes un honnête homme et un noble cœur; mais il y a des choses que vous ne comprenez pas, et tout ce que je vous dirais ne vous rendrait pas plus instruit. Je suis seul jugé de mon honneur et de l'honneur de ma famille. Adieu ! mon cher Vandrusen.
Et il fit deux pas pour s'éloigner. Vandniseii le rappela :
— Et vous partez ainsi, monsieur le comte, sans dire votre dernier mot?
— Je vous l'ai dit vingt fois, Vandrusen, mais vous vous obstinez à ne rien comprendre.
— Et quelle conclusion à tout ceci, mon cher Raymond ?
— C'est incroyable! dit Raymond eu souriant; il redirait la même question
jusqu'à demain !... La conclusion de tout ceci, vous la trouverez ce soir, après le coucher du soleil, dans la guérite de pierre au bord de la mer. Alors vous prendrez cette conclusion et vous l'ensevelirez en lerre sainte sous une croix. Le soleil ne se coucbera pas sur mon déshonneur.
— Raymond, je ne vous quitte plus, dit Vandrusen en saisissant avec vivacité le bras de son ami.
Le comte repoussa vigoureusement l'élreinle de Vandrusen, et, tirant un
pistolet de la poche de sa veste, il l'arma et dit d'un ton ferme :
— Dieu m'est témoin que, flétri dans mon honneur j'ai tout tenté pour éviter un scandale; un duel pouvait seul arranger et ensevelir cette affaire; on aurait raconté que celui de nous qui aurait succombé avait péri victime d'un de ces
accidents ou de ces dangers très com-
muns dans cette île. On me refuse tout ; on ne me comprend pas : eh bien ! que
le scandale et le sang retombent sur la
tête...
— Raymond ! dit Vandrusen épouvanté, je serai votre témoin.
26 LES DAM N lis
— Vous me le jurez sur l'honneur, Vandrusen?
— Eh! mon Dieu ! il le faut bien! dit le colon avec l'accent du désespoir qui se résigne, je vous le jure sur l'honneur !
— Maintenant, dit Raymond avec le Sourire le plus gracieux, maintenant reprenez votre travail et causons... car tout n'est pas arrangé...
— Ah î s'il vous fàîit d^Vàntà^e, reprit le HoUaudais, allez le demandera l'em-
péreiir de la Chine, notre voisin ! quant a moi, je n'ai plus rien à vous donner.
— Il s'agit de fort peu de chose, vous allez voir.
— Voyons, mon jeune fou.
— Vous comprenez, mon vieux sage, que nous ne pouvons pas déserter les chantiers et l'habitation, au nombre de quatre, sans éveiller les soupçons de la colonie, et surtout de...
— Ne prononcez pas son nom, dit
Vandrusen ; il vous brûlerait la bouche... pauvre femme! pauvre veuve! elle si bonne...
— Oui, Vandrusen.
Si charitable...
— Oui, Vandrusen.
— Si saire...
Raymond se tut brusquement et fredonna un air qui n'existait pas.
Vandrusen ouvrit des yeux démesurés et regarda son ami.
— Raymond, dit-il, vous me reprochez quelquefois mon défaut d'intelligence; mais, en ce moment, je crois que je comprends trop... Est-ce que vous élevez des doutes sur la sagesse de notre belle veuve ?
— Moi ! répondit Raymond ; moi !
élever des doutes sur... Allons donc!... J'arrive de Paris, et on y apprend à connaître les femmes. Je connais la comtesse ; elle est trop belle pour ne pas
être sage. Vous m'avez (u^l compris , Vandrusen... Rentrons (la.p§ le sérieux...
— Nous n'y étions pas , comte Raymond ?
— Je veux parier de notre duel... c'est du sérieux, je pense...
— Hélas ! oui.
— Nous devons imaginer quelque expédient adroit pour sauver les apparences...
— Quant aux expédients adroits, dit le Hollandais, ne comptez pas sur Vandrusen... Tenez, je trouve facilement un moyen plus ou moins ingénieux quand il s'agit de vaincre la nature par le travail, mais je n'entends rien aux petites ruses domestiques; je suis né pour être trompé.
— Alors, dit Raymond, je trouverai pour vous.
— Trouvez, je ne demande pas mieux.
— Vous irez chez la belle veuve, puis-
que vous avez seul le privilège d'être reçu.
— Vous l'auriez comme moi, ce privilège, comte Raymond, si vous n'étiez pas un féroce amoureux qui se moque des rubans noirs.
— A la bonne heure , Vandrusen ; vous la verrez et vous lui direz ceci : — Madame, on m'a parlé d'un excellent terrain, k l'est de File, où la canne à sucre abonde naturellement et abonderait davantage avec un peu d'aide. Nous permettez-vous de faire une petite re-
connaissance de ce côté, avec trois de nos amis, les moins travailleurs et les plus alertes? Madame Despremonts consentira, sans aucun doute ; vous annoncerez la chose aux deux chantiers, et nous partirons.
— Comme il dit cela tranquillement, ce beau gentilhomme ! remarqua Vandrusen. El vous ne me donnez aucun détail sur celle déploral^le affaire?
— A quoi bon ? tout se résume en trois
mots : — Mon honneur saisine. Qu'ajou- V :'•
terais-je de plus? Si nous étions sans témoins, vous verriez de quel ton et avec quel visage parle un gentilhomme déshonoré I
— Il faut donc vous obéir ^- dit Vandrusen en joignant ses mains sur sa tête. — Attendez-moi ici, et tâchez de ressembler a un homme qui travaille.
— Oh! dit Raymond, c'est probablement le dernier jour de ma vie, et il m'en coûtera peu pour travailler sérieusement. AprcSf je jouirai d'un long repos.
DE JATA 55
Vandrusen regarda le ciel, poussa un soupir et prit le chemin de Thabitation.
Une heure écoulée, Vandrusen reparut et rendit compte de sa mission en ces termes :
— Madame la comtesse Despremonts n'a témoigné aucune surprise; elle a tout approuvé. — Je suis même très contente, a-t-elle ajouté, du choix que vous avez fait, mais je vous conseille d'être six ou sept au moins : on m'a toujours dit que cette partie de Java est mal habitée. On ne saurait prendre trop de précautions.
— Et qu'avez-vous répondu, Vaiulrusen ?
— J'ai répondu que quatre hommes bien armés me paraissaient suffire a cette petite expédition, surtout en plein jour.
— Très bien! mon ami, remarqua le comte; ainsi nous partirons bientôt...
Allez de ce pas vous mettre en rapport avec M. Paul Tanneron ou avec son cousin.
J'espère bien que nous arrange-
rons tout cela sur le terrain, dit Vandrusen d'un ton de témoin lé^^er.
— N'espérez que le possible, reprit le comte d'un ton sérieux et effrayant.
Écoutez, Vandrusen, je suis l'insullé, j'ai le droit de choisir mes armes; mais je n'userai pas de ce droit. D'ailleurs, où trouver ici des épées de combat? Nous n'avons que le duel colonial, le duel à la carabine. Vous nous placerez à portée raisonnable, et chacun de nous recevra douze balles du témoin adverse. Impossible de refuser ma proposition.
^ Monsieur îe cottite **- dit Vandfuàett
effrayé, — la proposition sera acceptée, et c'est ce que je crains pour vous, car je connais le coup d'œil de Paul : c'est le chasseur le plus adroit de nous tous, et D0U6 ne manquons pas de bons tireurs.
— Passous sur ce détail oiseux — dit légèrement le comte; — dans tous les duels il y a un plus fort et un plus faible. La justice de Dieu égalise les chances.
Vandrusen croisa les bras, et, donnant à son interlocuteur un sourire qui ne s'accordait guère avec la circonstance, il lui dit :
— Et maintenant, si je vous disais que j'ai en mains quelque chose qui pourrait faire fondre les vingt-quatre balles et opérer un miracle impossible à mon amitié ?
Le comte Raymond interrogea en se taisant.
— Je gardais mon meilleur expédient pour la fin.
— Parlez, parlez î demanda vivement Raymond.
— J'ai Ib, reprit mystérieusement Vandrusen, j'ai Ta une lettre pour vous.
^— • Une lettre ! une lettre! de qui ?
-- Mais, cher Raymond, une lettre de la belle veuve... La voilà... elle vous est adressée... A M. le comte fRaymond, etc.
Le comte repoussa vivement la lettre offerte et dit, avec un léger accent d'in-
dignation :
— Monsieur Vandrusen , vous avez Jrahi une confidence sacrée^ vôus*.i
DE JAVA Ai
— Je n'ai rien Iraîii du loul, inlerrompil Vandrusen, je vous le jure sur mon honneur, qui m'est aussi cher que le vôtre. Me prenez-vous pour un enfant ! Certainement, j'ai fait et dit tout ce qu'il est possible a un ami de faire e1 de dire pour eiii pêcher un duel exécrable ; mais, pour empêcher un malheur plus grand, je me suis résigné ; j'ai accepté ma mission et je ne vous trahirai pas.
— Que signifie cette lettre alors? demanda vivement Raymond.
*- Lisei^laj vous io verrez ; c'est bien
simple... Eh bien ! vous vous obstinez ?... vous refusez toujours de la prendre ?... Connaissez-vous l'écriture de la comtesse ?
— Non, dit sèchement le comte.
— Voyez radresse, Raymond ; elle est bien pour vous... — Vandrusen, m'a dit la comtesse Aurore, veuillez bien vous charger de remettre celte lettre a M. le comte..*
Raymond tenait ses yeux fixés sur la
terre, de l'air d'un homme qui cherche une détermination.
Il fit UD dernier geste de refus décisif et dit :
— Non, à l'heure où 'nous sommes, je ne dois rien lire; je ne dois rien apprendre ; je ne dois rien connaître ; mon passé n'existe pas ; tous mes souvenirs se sont effacés. Un seul reste, là, comme un stigmate de feu : c'est l'affront. Gardez cette lettre ; elle ne servirait sans doute qu'à m'irriter davantage. Je devine ce
qu'elle coiilient... ou a fait un choix. Je n'ai pas besoin d'apprendre ce que je sais.
Vandrusen présenta une dernière fois la lettre, mais le comte fit un mouvement si vif d'irritation, que la lettre ren- Ira dans la ceinture du jeune colon hollandais.
— Nous pouvons partir, dit le comte, le soleil fait trop de chemin sur mon déshonneur. Dans six heures, la nuit tombera; je veux tomber avant elle si ©'est la voioiité de Dieu»
Le comte prit le bras de Vandrusen et traversa les ran^s des travailleurs avec un visage riant, le visage de ses plus beaux jours.
Vandrusen s'efforçait d'imiter le calme de son ami et disait, sur toute la ligne du chantier :
Nous allons, par ordre de madame
la comtesse, faire une reconnaissance vers l'est. A ce soir, mes amis !