‹ Les damnés de Java (volume 3)Chapitre 12 sur 12 · LES DAMI>^S · texte numérisé non relu

LES DAMI>^S

aura toujours autour des sages Pénélopes dos préteudants acharnés qui leur arracheront la broderie des mains pour les obliger à donner un regard à leur amour. La position d'une jeune et belle veuve est donc intolérable; il faut qu'elle se réfugie dans un couvent ou qu'elle écoule d'ennuyeuses ou amusantes déclarations. Il lui est défendu de poursuivre un but qui ne serait pas un second mariage, et toutes les veuves n'ont pas, comme Artémise, le courage de s'enfermer dans une cellule et démanger, grain à grain, les rendn s de leur mari pour dégoûter les amoureux.

La comtesse Aurore Despremonts n'a-

vait reçu pour tout héritage que la pensée généreuse de son mari ; elle voulait continuer son œuvre interrompue, et fonder une colonie française sur la côte sauvage de Sarnarang ; ce qui, depuis ce temps, a été tenté par d'autres Françaises, entre autres par la veuve de Fortuné Albrand, sur la côte de Madagascar, à Nossi-Bé, et par la veuve de Joseph Donnadieu,à Pulo-Pinang. Par malheur pour la comtesse Aurore, elle rencontrait sur son chemin deux exigences inexorables qui ressemblaient à des droits légitimes; deux rivalités invincibles qui ne voulaient entendre parier ni de défrichement, ni de colonisation, et

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qui entravaient les projets les plus sérieux avec des obsessions acharnées, comme les femmes disponibles en trouvent au milieu des villes calmes, entre les ennuis et les loisirs.

Il y a de ces erreurs qui traversent les cerveaux les mieux organisés. La comtesse Aurore s'imagina ingénument qu'à la faveur d'une vie isolée et recluse elle parviendrait à éteindre peu a peu ces deux passions, l'une des deux au moins, car l'obstacle était dans la rivalité des deux hommes, également chers au souvenir et à la reconnaissance d'Aurore.

Tendre la main a l'un des deux et repousser l'autre ; tuer celui-ci et faire vivre celui-là, jamais elle n'adopterait une préférence. L'unique ressource consistait à s'abstenir provisoirement.

Aurore ne quittait plus ses filles et son petit jardin; elle donnait ses ordres par Vandrusen ou Strimm, et tremblait parfois en voyant des lueurs alarmantes poindre dans les regards de ces deux messagers respectueux. Paul et Raymond erraient à l'aventure autour de l'habitation, et, poussés par un reste de de bon sens, ils se mêlaient aux travail-

leurs et s'acquittaient à peu près delenrs devoirs de colons. Inutile d'ajouter que ces deux amis avaient brisé leurs anciennes relations et se tenaient a distance, comme deux irréconciliables ennemis. Une jalousie sourde les faisait vivre en perpétuel éveil, et, dans ce doute injurieux que les jeunes gens novices entretiennent contre les femmes, ils se surveillaient l'un l'autre>car ils ne consentaient pas à se croire tous deux malheureux au même degré.

Aurore n'entendait plus gronder autour d'elle ces deux folles passions, car

au retour du calme, et dan* sa noMe confiance elle osa espérer unmeilleur avenir.

Raymond, avait, depuis longtemps, écrit deux lettres a Surcouf; c'était pour lui un devoir de conscience et de gentilhomme. Il fallait bien détruire celte fâcheuse impression que le c'est bien!

d'Augusta avait produite dans l'esprit de Surcouf, et rectifier le récit du swimmingmessenger dans tout ce qu'il avait apporté de faux et d'injurieux pour le caractère et la considération de la jeune veuve. Ce devoir rempli, Raymond avait in ter-

rompu toute correspondance, n'ayant reçu d'ailleurs aucune réponse de Surcou f.

Sur les deux chantiers, le travail allait toujours son train ; presque tous les jours Aurore se faisait excuser auprès des défricheurs et des maçons par l'intermédiaire de Vandrusen ou de Slrimm, qui apportaient aux travailleurs, outre les excuses, des cadeaux qui réjouissaient les sauvages elles hommes civilisés, une provision abondante de tabac deManille, de liqueurs fortes et de fruits de greffe cueillis au verger.

Le moindre incident qui vient jeter la perturbation dans la monotonie des existences n'échappe pas à l'œil des observateurs intéressés. Un jour, Paul, de son côté, Raymond, du sien, remarquèrent une imperceptible altération dans le mouvement régulier de la vie monotone du peut jardin. Ils firent tous les deux la même réflexion ; ils eurent tous les deux la même pensée; ils formèrent tous les deux le même dessein. Le mécanisme de l'intelligence soupçonneuse fonctionne à l'unisson dans les têtes de deux rivaux comme dans deux chronomètres de Cox.

Après la veillée du soir, Paul se retira

le premier, en affectant une démarche somnolente, et, après avoir fermé à grand bruit la porte de sa petite chambre, il descendit par la fenêtre et, rampant sur les gazons, il se blottit dans des massifs de verdure, à très peu de distance du petit jardin.

Raymond, un quart d'heure après, fit absolument la même chose, et le gîte qu'il choisit le séparait à peine de dix pas de l'autre espion.

Bientôt régna autour de l'habitation ce silence nocturne qui annonce un som-

mci! général, dans les villes comme au désert.

Une lumière brillait encore dans la chambre des trois femmes,* on voyait passer des silhouettes gracieuses sur les rideaux, et les deux espions remarquèrent une agitation régulière dans la marche de ces ombres; elles semblaient se préparer à une sortie nocturne, et non au sommeil.

Les ténèbres de la nuit et des arbres couvraient les environs. La petite lumière s'éleignit.

Des murmures légers, et qui semblaient retenus par la prudence, arrivèrent du petit jardin aux oreilles de Paul et de Raymond. Les portes, ces éternelles délatrices des équipées nocturnes, grinçaient, sous des mains circonspectes, et trahissaient comme toujours de perfides intentions.

Paul et Raymond retenaient à deux mains leur cœur qui, à force de battre trop rapidement, allait éclater.

Dans l'atmosphère d ebène compacte

qui couvrait les objets extérieurs , uue forme blanche était seule visible. Paul et Raymond distinguèrent donc une espèce de lueur mobile sur un fond de noir mat. Ils entendaient aussi un bruissement de voix timides, semblable au suzurre des sauterelles dans les nuits des étés méridionaux.

Paul et Raymond enviaient le bonheur des patients qui posent leurs têtes sur le billot et attendent la hache de l'exécuteur.

Tout à coup sur le sentier extérieur

du petit jardin une blancheur informe se leva comme un fantôme et se dirigea lentement vers la haie vive que fermait une porte de baguettes de naucléas.

Raymond et Paul prononcèrent avec la pensée les deux mêmes mots :

— C'est lui !

En ce moment, leurs yeux, leurs oreilles, leurs cœurs perdirent l'usage de leurs facultés habituelles; ils ne savaient plus ce qu'ils voyaient, ce qu'ils

entendaient, ce qu'ils éprouvaient.

Une jalousie de flamme leur donnait des sens nouveaux, les sens que la nature révèle un seul instant aux suppliciés quand la tête se sépare du corps.

L'apparition du sentier ouvrit la porte du petit jardin avec précaution, et ce grincement saccadé qui voulait cacher un mystère annonçait un crime aux oreilles des deux espions.

Sous les arbres du jardin, le noir mat de la nuit était sillonné par quatre reflets blancs, d'une allure symétrique, comme

des mouvements de quatre promeneurs.

On ne pouvait plu^ douter d'un rendezvous. Devant ces apparences, la jalousie n'avait rien à demander à la réalité. Un rendez-vous donné, reçu, entre elle et lui; donné clandestinement, avec toute sorte de finesse, pour tromper l'autre ; un rendez-vous, le plus criminel de tous, celui de la nuit ; un rendez-vous que n'excusait pas la présence des deux sœurs Davidson.

Pendant deux heures de douleurs inconnues aux enfers, Paul et Raymond avançaient, à chaque instant, un pied

dans la direction du petit jardin; ils allaient surprendre la coupable femme, et, par un coup de tonnerre, lui arracher sa vie du lendemain, et il suffisait d'une secourante lueur de raison pour les retenir à leur poste d'espionnage. Cette foudroyante sortie leur paraissait tour à tour juste et folle : était-il permis, après tout, de troubler le repos de tant d'hommes et de travailleurs par un affreux scandale de nuit? Était-il permis de dénoncer le crime d'une femme et de détruire ainsi l'avenir, déjà douteux, d'une petite colonie au berceau ?

L'éclair de raison qui retenait le seau -

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claie s'évaporait malheureusement, et la folie ardente dominant seule deux têtes, Paul et Raymond allaient se précipiter sur le petit jardin, lorsque la porte grinça de nouveau sur ses gonds de bois, et laissa passer une forme blanche qui ne se montra qu'un moment et disparut.

Presque aussitôt la porte de la maison s'ouvrit et se referma. On n'entendit plus rien. La nuit avait un secret de plus.

Les deux espions, toujours conduits par une pensée identique, s'assirent dans l'attitude du désespoir et accablèrent

Aurore sous le poids des mêmes malédictions mentales; on se soulage en maudissant.

Des préludes de chants d'oiseaux murmuraient sur les arbres, et la mer, qui avait été silencieuse toute la nuit, semblait vouloir répondre aux mélodies des bois, avec le bruit intermittent de ses vagues. Ce chant de la mer était comme une invitation adressée à deux malades brûlés par la fièvre et l'insomnie. Paul traversa le bois par un chemin non frayé, et arriva au bord du golfe avant le coucher des dernières étoiles. Il n'y

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avait plus à redouter l'arrivée matinale de la jeune veuve et des sœurs Davidson; car, dans la vie d'isolement absolu qu'Aurore s'était imposée, les bains de Diane avaient été abandonnés.

Paul se plongea dans la mer, comme on se jette dans les bras d'un seul ami qui puisse vous donner un remède et une consolation.

Raymond arriva un quart d'heure après sur- le rivage et attendit le lever du soleil pour faire sa prière du matin.

Le premier rayon du jour lui donna un saisissement inexprimable ; il venait de reconnaître Paul à ses longs cheveux noirs de jais flottant sur l'écume des vagues. Deux certitudes pour une 1 était-il possible de douter?

De son côté, Paul laissa tomber ses bras comme un noyé volontaire, en reconnaissant Raymond debout, sur une pointe de rocher, et dans une réverbération du soleil, qui semblait donner au visage du comte une contraction railleuse. Lorsqu'on est en train de se tromper* on fie" s'arrête plus, et le hasard se

met de la partie comme un complice in lelligent.

Uo tiers survint, comme pour changer la direction que prenait cette scène; Alban Révest, sa ligne de pêche à la main et son fusil en bandoulière, venait se livrer à l'exercice de ses passions favorites, en vertu de la permission octroyée par son cousin. Un tiers est toujours mal reçu en pareille occasion.

— Eh ! bonjour, monsieur le comte, clil-il en prônant la main immobile

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de Raymond, vous venez voir si l'eau est bonne.

— Non, dit Raymond, je venais voir lever le soleil.

— Tiens! secria Révest en voyant Paul, le cousin est ici; heureusement il m'a donné mon port d'armes ! je puis chasser et pêcher sans contrebande... A propos, monsieur le comte, vous qui avez beaucoup voyagé, avez-vous habité Sainte- Marie ou le cap d'Ambre ?

— Je ne connais pas ces pays, dit Ray-

raond de l'air froid d'un homme qui veut se débarrasser d'un interlocuteur.

— Alors, reprit Révest en apprêtant sa ligne, alors, monsieur le comte vous ne connaissez pas Madagascar?

— Non, monsieur.

— Eh bien, M. Marchand, poursuivit Révest sans remarquer la froideur et les trépignements du comte, M. Marchand, avant de se brûler la cervelle à l'Ile-de- France, que Dieu ait son âme! m'a dit qu'il avait vu, en chassant dans les bois

de Sakalaves, des vols de cailles, petites comme des ortolans... Avez-vous entendu parler de ces cailles, monsieur le comte?

— Jamais; on ne chasse pas le menu gibier chez nous.

— Moi, je chasse tout, reprit Alban...

tenez, monsieur le comte, voyez-vous Ta, celte petite roche, qui ressemble a l'île verte de la Ciotat... eh bien ! je pêche là des poissons qui ressemblent à des dorades et qui ont le goût du roc... et sous la mousse, il y a des arapèdes, comme che*

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nous, avec celte différence que, clans l'Inde , les arapèdes ont une coquille rouge et or, qu'on pourrait monter sur épingle, pour un jabot.

— Ainsi, vous ne travaillez pas aujourd'hui, monsieur Révest? dit le comte d'un ton sec.

— Je suis dispensé, monsieur le comte, comme pour le maigre, le samedi. Le travail me rendrait poitrinaire. Demandez à mon cousin ; mon oncle est mort à trente-cinq ans, le travail l'a tué. J'ai juré sur sa tombe de lui conserver un

neveu qu'il aimait beaucoup... Ah! voila le cousin qui sort de l'eau !... je vais lui donner la main, et puis je vais à mon travail de pèche... un dur travail encore, monsieur le comte ! il faut passer trois heures a la rage du soleil, et sans ombrelle! et souvent ce sont les poissons qui font griller les pêcheurs.

Paul sortit tout habillé du hangar des bains, et, après avoir fait quelques pas d'hésitation, il s'avança vers son cousin Alban et lui serra la main.

- Et tu ne dis rien a ton ami monsieur le comte? reprit Alban. ,

— Nous nous sommes déjà vus, dit Paul.

Pas possible ! s'écria Révest.

Et, avançant un pied nu dans la mer, il le retira et dit:

— C'est trois fois plus chaud qu'aux Sablettes de Toulon, au mois de juillet... Cousin, tues malade ?... as-tu bien dormi, cette nuit?

Mais... oui*., cousin.i.

— Comme on dort dans une nuit blanche, dit Raymond d'un ton railleur.

Paul frissonna el lança au comte un

regard sinistre, en secouant ses cheveux

encore imbibés de l'eau de mer.

— Et vous, monsieur le comte, dit-il, avez-vous passé une bonne nuit?

— Je ne veux pas mentir, répondit Raymond avec une nonchalance feinte; j'ai passé une très mauvaise nuit.

— Vous mentez ! vous mentez ! s'écria

Paul d'une voix stridente et en agitant le poing sur la figure de Raymond.

— Ah ! mon Dieu! dit Alban les mains jointes, mon cousin est fou.

— Non, je ne suis pas fou ! poursuivit Paul avec l'accent effréné de la rage.

Non, je ne suis pas fou ! Le comte Raymond de Clavières, la gentilhomme de Versailles, Je noble émigré de France est un lâche et un effronté menteur!

Le comte avait repris tout son sang-

froid et toute sa dignité.

— Monsieur, dit-il, vous m'insultez bien cruellement et bien injustement devant un témoin, devant un homme de votre famille. Si nous n'étions que vous et moi, face a face, je pourrais mépriser les injures et vous conjurer de reprendre votre raison...

— Point de phrases pointues ! interrompit Paul au comble du délire ; je vous ai insulté ; si cela ne vous suffit pas, ma main...

Et sa main menaça la joue de Raymond.

— Cela me suffit, interrompit le comte; nous nous reverrons, et pas un mot de plus. C'est un secret entre nous trois.

En disant cela, Raymond salua trèi gracieusement Paul et Révest, et reprit avec beaucoup de calme le sentier de l'habitation.

Alban regardait et écoutait avec des yeux slupides, et, lorsque le comte eut disparu, il hasarda une interrogation monosyllabique, comme un enfant qui bégaie ses premiers mots.

— Allons ! lui dit Paul avec un sang-

froid qui parut étrange a son cousin, — allons ! va faire la pêche, toi ; de quoi te mêles-tu ?

— Comment ! dit Révest en croisant les bras , comment ! un si honnête homme ! un ami si bon! Moi, je n'aime pas les nobles, à cause de M. du Castelet, mais ce noble-là, je donnerais mes deux poings pour lui sauver un cheveu !...

— Je te dis que tu es un imbécille et

et un aveugle , interrompit Paul ; va

pêcher et chasser ; la , lu n'as point

d'égal, fv 20

— Et tu, crois, reprit Alban, que tout est fini là, et que le comte Raymond enterrera dans sa poche tes insultes et ta menace, et...

— Ah ! interrompit Paul en se frottant les mains, je l'espère bien que cela n'est pas fini.

~- C'est que, reprit Alban, c'est que tu as trouvé ton homme ! Diable ! le comte Raymond ! je l'ai vu à la besogne. Je n'aime pas les nobles, mais il faut avouer,

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qu'ils se battent tous bien ; et celui-ci se bat mieux que les autres...

— Tant mieux ! dit Paul ; c'est l'adversaire qu'il me faut... Tu sais, Alban, que ceci est un secret, un secret inviolable entre nous trois...

— Oh! interrompit Alban, j'aime à parler comme un autre, mais, lorsqu'il s'agit d'un secret, je suis un puits sans poulie.

Tiens-toi prêt toujours, reprit Paul,

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prêt à toute heure ; fais ta pêche, et ne la fais pas longue. A chaque instant je puis t'appeler comme témoin.

— Mais à condition , Paul , que tu m'expliqueras...

— Oui, je t'expliquerai tout, mais quand le moment sera venu.

— Et alors, Paul, je te donnerai tort.

— Et alors, cousin, tu me donneras raison.

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Alban s'éloigna d'un air triste en murmurant ces mots :

— Un si bonnêtej homme, ce brave comte Raymond!

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