CHAPITRE DIXSEPTIÈME
Alban Révest, alléché par la promesse d'une pêche et d'une chasse, ces deux plaisirs capitaux des paresseux du raidi maritime de la France, s'acquitta très bien de sa commission et joua son rôle avec un naturel admirable.
Après avoir remué nonchalamment quelques pierres, il prit un foulard et s'essuya la sueur de son front avec des contorsions eldes soupirs exagérés ; puis, élevant sa voix, fortement timbrée par la nature, il dit :
— Quelle chaleur de four! je donnerais volontiers ma bénédiction à une âme charitable qui viendrait m'aider!
— Mais je vous aiderai gratis, mon cher Alban, dit le comte en quittant sa paille pour répondre a l'appel indirect du marin.
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— Pardon, monsieur le comte, reprit Alban en feignant la surprise, je me disais cela à moi-même.
— Non, vous avez raison, dit le comte; il fait très chaud, même sous ces arbres, et un peu d'aide faitdu bien dans le travail.
Et le gentilhomme ramassa gaîment ça et là des pierres pour aider Alban.
Aurore trouva quelque chose de suspect dans ce qu'elle voyait, et, après une courte réflexion, elle crut deviner une manœuvre ou une raillerie de Paul,
ce qui lui causa une certaine irritation, iv ic
— Eh bien! monsieur le comte, ditelle, pourquoi quittez-vous votre leçon?
— Madame, répondit Raymond, je connais ce jeune marin , il ne sait travailler qu'au jour de bataille, et alors il travaille bien; mais, sur un chantier comme celui-ci, il a toujours besoin de quelqu'un qui travaille pourlui, etcoincne il m'a aidé beaucoup à Timor, je veux l'aider un peu aujourd'hui.
— Ah! dit Aurore; ce jeune homme était à l'attaque de Timor? il a des droits alors à ma juste reconnaissance... Son nom ?
— Alban Révest, du Bausset, près Toulon, répondit le jeune marin.
— Approchez, dit Aurore, avec celle voix nonchalantedontles femmes créoles se servent a propos quand elle veulent cacher aux autres une pensée trop sérieuse.
El elle ajouta, sur le même ton, en s'adressant au comte :
— Veuillez bien, vous, monsieur, vous remeltre en apprentissage à côté de ma
011e Augusta.
Paul examinait de loin cette scène et
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n'inspectait pas les travaux. Une colère sourde l'agitait et crispait ses mains sur l'écorce de l'arbre contre lequel il s'appuyait pour se donner une contenance d'inspecteur.
— Monsieur Révest, dit Aurore, le comte Raymond vous a remarqué à l'affaire de Timor ; il est bon juge en fait de
courage. Je vous remercie du fond de
mon cœur.
— Pardon, madame, dit Alban, je ne me rappelle pas ce que j'ai fait de si extraordinaire à Timor. Nous avions devant
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nous un vol de sansonnets, nous les avons assommés à coups de bâton. Celait plus facile que de porter ce las de pierres blanches au chantier.
Alban eut l'honneur d'arracher le premier sourire franc au visage de la belle veuve.
— Je comprends, dit-elle ; vous devez trouver beaucoup d'ennui en arrivant ici... où vous ne connaissez personne.
Alban tomba dans le piège dressé par la plus douce des voix.
— Excusez, madame, ditlejrune marin; j'ai trouvé ici mon cousin.
— Ah! vous avez trouvé votre cousin ! dit Aurore... et il se nomme comme vous?
— Non, madame, son père était le frcre de ma mère, il se nomme Paul Tanneron, de la Ciotat.
— M.Paul est votre cousin?... ah! je vous en félicite... c'est un honnête gar-
çon... il est très aimé ici... mais vous ne trouvez pas souvent l'occasion de lui parler ; il est très occupé, lui.. . Nous venons de le voir passer tout a l'heure... L'avezvous vu ?
— Oui, madame, je viens de le voir.
— Et de lui parler? demanda nonchalamment Aurore.
— Oui, madame.
— C'est bien!... laissez ici votre cor-
beille et descendez avec moi; je vais donner un coup d'oeil aux travaux.
Et s'adressant aux sœurs Davidson et au comte :
— Vous m'attendez, n'est-ce pas? je vais voir ces braves gens, mais sans suite... ils sont trop timides quand je suis trop accompagnée, et s'ils avaient quelque chose à me demander, ils n'oseraient pas... Augusla, ma fille, êtes-vous contente de votre élève, fera-t-il des progrès ?
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- Oui, mère, répondit Augusla ; monsieur le comte vient d'achever une tressine où il n'y a pas la moindre aspérité.
— Je vous l'ai dit, ma GUe, cet élève vous fera honneur.
Et Aurore, usant de toutes ces ruses, que le but rendait innocentes, s'achemina lentement vers le chantier, en travaillant toujours a ses tresses de paille, comme une ouvrière active qui ne veut pas perdre du temps.
Les Iravailleurs ramassaient le caillou déplacé par sa sandale, cueillaient la feuille qui avait effleuré sa joue, et serraient ces précieuses reliques ; ils aspiraient l'air qu'elle venait d'embaumer en le traversant, et ressentaient une joie ineffable lorsque leurs yeux avaient rencontré un instant son regard si doux. Les oiseaux chantaient sur les arbres, leurs chansons les plus mélodieuses, pour répondre à sa voix. L'amour, l'extase, l'admiration, le respect entouraient cette femme et lui servait de cortège dans ce désert.
Elle sembla se laisser conduire par
le hasard de la promenade et rencontra Paul, vers lequel elle se diri^ait, par d'adroits méandres, depuis son premier pas.
L'œil toujours ûxé sur ses tresses de Manille, elle dit a Paul :
— Ceux qui nous entourent ne savent pas un mot de français, n'est-ce pas?
— Pas un mot, reprit Paul en tremblant : il n'y a que cinq damnés.
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— Paul, reprit-elle, il y a deux manières de parler : celle qui exprime et traduit avec le visage et le geste le sens de la parole, et celle qui ue laisse rien comprendre de ce qu'on dit par les mouvements de la figure, des yeux et des mains.
Paul, ravi et consterné par ce mystérieux préambule, resta immobile, et attendait de plus simples explications.
— Ainsi, reprit Aurore, quelque soit l'effet que produira sur vous ce que je vais dire, faites violence à votre caractère et ne vous trahissez pas,
En parlant ainsi, Aurore affectait de suivre minutieusement le travail de ses petits doigts sur les tresses de paille.
— Écoutez-moi , ajouta-t-elle ; vous venez de commettre une grande faule ; ne vous excusez pas, ne vous justifiez pas.
— Quelle faule, madame ? dit Paul du ton d'un homme qui connaît sa faute et qui la demande.
— Et vous en commettez une seconde en ce n omenl ! reprit la belh' veuve, en
coupant avec vivacité un brin de paille
parasite qui n'embarrassait nullement son travail.
— Mon cousin Àlban... murmura Paul.
— Votre cousin ne m'a rien dit, interrompit Aurore; j'ai tout deviné... Maintenant avez-vous bien posé les conséquences de votre première faute ? Elle pouvait briser l'union et la bonne intelligence qui doivent régner chez nous.
Par bonheur, le comte Raymond n'a rien soupçonné ; il allait même s'exécuter de
bonne grâce et vous obéir en dupe, sans le savoir. Je veux donc couper court au mal dans son principe, et je ne veux pas attendre une seconde équipée de votre façon ; celle-là pourrait être comprise et le résultat serait fâcheux.
— Madame, madame, dit Paul en se contenant, vous êtes bien sévère aujourd'hui envers un homme qui vous...
— La faute est grande, interrompit Aurore, mais ma sévérité n'ira pas plus loin; elle n'existe même déjà plus dans mon cœur.
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— Ab ! dit Paul en retenant deux larmes ; rien n'existe plus dans votre cœur, du moins pour moi. Rien n'existe plus dans votre mémoire. L'oubli est venu le lendemain du service. Gardez-moi votre sévérité, il restera quelque chose de moi dans le fond de votre cœur.
— Ah ! monsieur, dit Aurore piquée au vif, je ne m'attendais pas à trouver de si cruelles paroles dans votre bouche.
Votre âme était plus noble, et votre conduite plus délicate autrefois... Brisons là...
~ Non, madame, interrompit Paul,
vous m'avez donné une occasion de vous parler sans témoins et j'en profiterai. Je ne veux pas briser la, je veu\ tout dire ; et si vous ne m'éeoutez pas, je le dirai à ces arbres, à ces pierres, à ce ruisseau ; je le crierai dans ce désert. C'est que je suis juste, madame, juste comme Dieu...
je vous aime, vous le savez.
— Paul, interrompit Aurore en désignant un-nœud de ruban noir, tan( que vous verrez ceci sur ma robe, soyez respectueux dans vos paroles, au nom du ciel !
— Mais, au nom du ciel aussi, m;»
dame, permettez-moi, d'achever ma pensée... Je suis juste, vous dis-je; moi, je veux bien respecter le signe sacré de votre veuvage, mais j'exige que les autres le respectent aussi.
— Vous exigez ! vous exigez ! dit Aurore d'un ton de reine.
— Oh! pardon, madame! reprit Paul avec une humilité charmante; si nous étions seuls; je tomberais à vos genoux...
— Restez debout, dit Aurore, et soyez
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convenable; les génuflexions ne prouvent pas Le respect, ce sont les paroles qui le prouvent.
— Que voulez-vous, madame ! reprit Paul tout bouleversé, ma tête n'est plus à moi ; ma pensée est à Kalima. Votre beauté me donne f ivresse de la folie; je suis un autre, oui, oui. Oh! que je le comprends aujourd'hui, ce démon d'amour, ce satyre de Ramaïana, qui vint dans les ténèbres...
— Monsieur, interrompit Aurore, vous perdez la raison !
— Elle est perdue! c'est maintenant que vous vous en apercevez ! reprit Paul. ..Mon Dieu ! madame, je suisjuste... éloignez-moi , je me résignerai ; mais éloignez... l'autre aussi! L'autre!... qu'at-il fait de plus que moi ?... La campagne de Timor? Qu'a i-je fait de plus que lui? La campagne deBantam ! Il voulait sauver le mari ; c'est beaucoup ! J'ai sauvé la femme; c'est plus! Il vous aime comme un homme qui a été noble ; je vous aime comme un homme qui le sera. Pourquoi donc a-t-il le privilège, lui, de s'asseoir, a l'ombre, près de vous, comme un amant heureux, lorsque je travaille au soleil, moi, pour obéira votre volonté sainte?
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Pourquoi donner la vie à l'un et la mort à l'autre? Il a laissé la tombe de votre mari chez les sauvages, je vous ai retirée vivante et pure du souterrain de Kalima. Justice! justice! madame! que votre ruban noire de veuve ail la même couleur pour tous deux !
Aurore ne s'attendait pas à cette foudroyante apostrophe. L'amour extrême trouve toujours de bons plaidoyers; c'est le plus éloquent et le plus passionné des avocats.
Et pendant ce discours, Aurore se rap-
pelait cette nuit des ruines de la pagode, où Paul fut un ange gardien, et l'autre épouvantable nuit de Kalima, où Paul fut un ange sauveur. Les larmes coulèlèrent sur ses joues pâles et descendirent sur ses lèvres de corail; elle regarda Paul avec une expression qui ressemblait à la tendresse, et qui, peut-être ne mentait pas, et elle dit:
— Paul, croyez bien ceci : je ne ferai jamais rien qui puisse vous causer la moindre peine. Vous méritez de ne jamais souffrir à cause de moi.
— Madame, reprit Paul, tout ce que
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vous me dites reste gravé là, dans ma tête, comme sur l'airain.
— Nous avons beaucoup trop parlé, ajouta Aurore ; Dieu fasse que personne ne nous ait compris !
— Oh! ceux-là, dit Paul en montrant cinq ou six travailleurs, ne comprennent pas les gestes français.
— Adieu, Paul, reprit la belle veuve, croyez bien que je serai toujours pour vous au lendemain de Kalima !
Elle reprit avec lenteur le petit sentier qui la conduisait aux sœurs Davidson, et s'assit à peu de distance du comte.
— Eh bien ! dit-elle d'une voix revenue au calme, avons- nous avancé le travail ?
— Mère, dit naïvement Augusta, je ne suis pas contente de mon élève ; il est fort distrait et n'écoute pas mes observations.
— Bien ! pensa Aurore ; je comprends!
Et elle poussa un léger soupir qui signifiait : Il est impossible de vivre tranquillement entre ces deux exigences.
Cette réflexion mentale fut rapide comme l'éclair. Aurore prit une organe exempt de tout émotion et dit :
— Comment! monsieur le comte, vous faites des progrès en arrière?
— Oui, madame, depuis une demiheure, répond Raymond d'un ton sec,
Le double sens de la réponse n'échappa point à la jeune veuve; elle ajouta :
— La chaleur vous incommode peutêtre?
— Non, madame.
— Si nous changions de place? mes filles, qu'en dites-vous? Le soleil s'est ménagé une brèche dans ce latanier, et par moments il nous brûle les mains.
C'est probablement ce qui arrête les progrès du comte Raymond.
— Oh! ce n'est pas le soleil que je crains ! dit le comte en appuyant sur chaque mot.
Aurore affecta de ne pas comprendre le sens de cette phrase, et elle se leva pour examiner les environs et chercher l'ombre.
— Je vous prie de ne pas vous déranger pour moi, dit le comte en se levant aussi, jevais avoir l'honneur, mesdames, de vous dire au revoir.
— Ah ! vous nous quittez, demanda
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lestement Aurore, en coupant un brin de paille avec ses petites dents de perles.
— Oui, madame, je vais écrire une lettre au capitaine Surcouf... Vous savez, madame, c'est convenu.
— On a toujours le temps d'écrire une lettre, dit Aurore en roulant la paille autour de son doigt, pour l'assouplir. -
— Oui, a Paris, dit Raymond, on a toujours le temps d'écrire une lettre, quand on ne fait pas une révolution ;
mais ici, c'est autre chose, il faut écrire par duplicata, au moins... à Chéribon, a Kalima, a Madura. Trois lettres pour dire la même chose, c'est fort long.
— Comte Raymond, dit Aurore, je dirai ce soir à Miuiau de me choisir son plus agile télinga pour porter vos trois lettres demain.
— Madame, je vous serai bien reconnaissant.
Le comte fil un salut charmant et prit le chemin de l'aucienueliabilation.
Aurore se retira un instant à l'écart, loin des deux sœurs; elle laissa tomber son travail, croisa les mains sur sa tête, et s'écria :
— Mon Dieu ! donnez-moi la force de faire mon devoir jusqu'au bout! Mon Dieu ! ne m'abandonnez pas!
Aucun pinceau ne pourrait reproduire le regard désespéré qui accompagnait au ciel celte ardente prière.