‹ Les damnés de l'IndeChapitre 1 sur 2 · NEVEU DU HÉROS DE L*INDB · texte numérisé non relu

NEVEU DU HÉROS DE L*INDB

PREMIER EPARTIE

^ LIS G«L«RK

Non loin de] Samarang, au fond d'un golfe que la mer ' ^ s'est creusé en face de la petite île de Madura, s'étend une plaine où la végétation puissante des zones tropicales, une végétation de jungles, disparaissait, à Tépoque de notre récit, sous les efforts intelligents de quelques colons euro- ^ péens. Ceux-ci avaient choisi ce lieu isolé pour s'y livrer

I à des cultures qui payèrent au centuple leurs peines et

' leurs sueurs. Hommes infatigables, anciens marins, dé-

goûtés de rOcéan, sur lequel quelques-uns d'entre eux avaient navigué plus souvent comme forbans que comme amateurs, ils s'étaient réunis au nombre de cinq, pour dé- ^ fricber, à l'aide d'un travail dont le chant du coq donnait

chaque matin le signal, une terre où les eaux vaseuses et croupissantes, sur lesquelles des plantes aux larges feuilles étendaient leur éventail, où une forêt serrée comme les mailles d'un corselet de fer, opposaient aux labeurs des cinq colons des obstacles dont leur infatigable activité et leur santé robuste finirent par triompher.

Ces cinq colons, venus de différentes contrées de l'Europe, formaient une association à laquelle chacun apportait sa part d'intelligence et d'activité. En descendant au fond des âmes de quelques-uns de ces rudes travailleurs, on aurait trouvé bien d'ardentes convoitises déguisées sous une apparence de flegme, un mépris profond à l'égard des convenances sociales, des passions, que le désir d'arriver à la fortune au moyen d'un labeur opiniâtre réprimait pour quelque temps, et le dépit de n'avoir pu encore amasser, malgré les plus énergiques et quelquefois les moins morales tentatives, assez d'argent, non pas dans le but d'aller mener, sous le toit d'une maison de campagne, une existence bucolique, mais plutôt dans celui de satisfaire largement les exigences de leur imagination.

Au moment où notre histoire s'ouvre, les cinq colons cherchaient à tirer le meilleur parti d'une vaste concession de terre qu'ils avaient obtenue de la libérahté du gouvernement hollandais. Leur habitation, peu éloignée de la rivière, s'élevait sur une petite éminence d'où la vue embrassait une étendue de terrain sauvage et accidenté. Derrière cette habitation, à une distance assez rapprochée, se dessinait une de ces hautes collines qui se rattachent à la chaîne de montagnes par laquelle Java est traversée. Sur toutes les faces de cette colline, la nature tropicale avait magnifiquement jeté un vaste manteau de feuillage, d'un vert sombre comme la teinte de l'ébénier. Une forte pallissade de bois, hérissée de pointes aiguës, clôturait l'habitation avec ses dépendances domestiques; ce rempart, trop faible pour protéger ces cmq planteurs européens contre une agression du côté de la campagne ou

de la mer, était suflBsant pour protéger le repos de leurs nuits contre les bêtes fauves des bois voisins.

Le chef apparent.de cette petite réunion coloniale se nommait Vandrusen; ce jeune homme, né à Rotterdam, montra de bonne heure cette vivacité d'imagination, plus commune qu'on ne pense chez les habitants des zones du Nord, et qui les pousse, à l'âge des entreprises hasardeuses, vers les pays antipodes, où le soleil féconde les colonisations. Le jeune Vandrusen s'était surtout enflammé la tête au récit des merveilleux voyages que Levaillant avait faits depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au fleuve de l'Orange, dans le pays des Cafres et des grands Namaquois. Les histoires de voyages font naître des voyageurs.

Avec Vandrusen, l'homme le plus remarquable de cette colonie naissante, était le marquis Raymond de Clavières, jeune émigré, qui, ne trouvant jamais la France assez éloignée après le 21 janvier f793, avait descendu et remonté toutes les échelles maritimes de l'Afrique et de Tlnde, et s'était arrêté à Samarang en 1798. Nous le laisserons se peindre et se dessiner lui-même dans ses paroles et ses actions; c'est ainsi que nous connaîtrous, à mesure qu'ils entreront en scène, les trois autres camarades de Raymond de Clavières et de Vandrusen.

Les veillées du soir se ressemblaient presque toutes devant la porte de la grande cabane, où les cinq colons causaient aux étoiles, pour abréger la longueur des nuits équiuoxiales. Chacun racontait quelque épisode d'une vie aventureuse, et les récits ne s'épuisaient jamais. Us avaient tous beaucoup vécu, quoique jeunes, vécu sur les terres et les océans, parmi les hommes barbares et les hommes civilisés. Cette distinction entre la civilisation et la barbarie amenait même souvent des comparaisons assez étranges. Ainsi, lorsque Vandrusen avait raconté quelque histoire, patriarcale passée dans un archipel sauvage, M. de Clavières racontait, à son tour, une scène de barbarie révo-

lutionnaire, jouée autour d'un échafaud, sur un sol civilisé.

Une nuit, au moment même où M. de Glavières demandait à Vaadrusen s'il avait vu l'équivalent des journées du 2 septembre 1792 sur les côtes sauvages du détroit de Magellan, un bruit du dehors se fit entendre et termina tout à coup la conversation. La cloche suspendue à la porte du premier enclos sonnait avec violence, et le chien de garde aboyait en faisant retentir sa chaîne sur le bois de la palissade. A pareille heure, ce duo d'aboiement et de cloche n'avait jamais été entendu.

M. de Glavières se leva, et, tirant sa montre, il dit avec beaucoup de sang-froid :

— Il est près de minuit, voilà qui est fort étrange. Serait-ce un naufrage?

— Impossible ! dit Vandrusen, la journée a été superbe, la mer calme; pas une feuille d'arbre ne remue, il n'y a pas un souffle de vent aux environs.

— Alors, ce doit être une attaque de nos voisins, dit Paul Tanneron.

C'était un jeune marin provençal de vingt-cinq ans, déserteur par amour d'indépendance, et cachant un caractère de feu sous une allure somnolente et un accent monotone de langueur. Il se leva nonchalamment et décrocha un fusil à deux coups.

— Paul, lui dit M. de Glavières en l'arrêtant, nos voisins les Namaquois sont à une lieue d'ici, et ils ne nous attaqueront pas cette ïiuit. Ainsi ne bouge pas.

Gependant la cloche tintait à coups redoublés; le chien avait perdu le diapason de l'aboiement : il hurlait.

— On y va! on y va! dit Paul.

Et il s'acheminait vers la porte de l'enclos.

— Laissez-moi faire cette reconnaissance tout seul, dit de Glavières; si c'est une embuscade, vous n'y tomberez pas. Ne compromettez point une colonie au berceau. Attendez-moi, mes amis.

— Vous ne voulez donc pas que je vous accompagne, monsieur le comte? dit Paul d'un ton de respect.

— Non, mon ami, ni toi, ni personne.

Les quatre colons s'inclinèrent, en se résignant à attendre.

De Glavières rajusta sa camisole de coutil, et sa cheve* lure, que le ruban noir et la poudre n'emprisonnaient plus, pour cause d'émigration et de tropique, et, prenant son épée de combat, sans l'assujettir au ceinturon, il s'avança d'un pas tranquille vers la frontière de la colonie. La nuit était noire sous les arbres; mais un sillon blanc indiquait encore assez bien la route de la mer, malgré l'obscurité la plus profonde. La cloche ne sonnait plus; on n'entendait d'autre bruit qu'un léger murmure de vagues sur les ré* cifs de la côte de Samarang.

À quelques pas de la porte, M. de Glavières mit l'épée à la main et profita de la soudaine éclaircie que le voisinage de la mer et l'absence des arbres donnaient au terrain pour explorer du regard les environs. Aucune forme humaine ne se montrait à travers les claires-voies de la palissade et de la porte. La nuit était belle comme une aurore indienne, toutes les constellations inconnues de notre hémisphère luisaient au ciel et dans la mer. Il semblait impossible de soupçonner la présence d'un ennemi au milieu de la sérénité de cette nature et de cette nuit.

Consulté par M. de Glavières, Astbon, le chien de garde, répondit par des plaintes sourdes et des murmures d'inquiétude contenue, qui avaient fort peu de chose à faire pour devenir des syllabes et des mots. L'animal — c'est ainsi que nous nommons de plus intelligents que nous — l'animal allongea ses narines entre les barreaux de palissades, en fermant les yeux comme peur se recueilUr, et, aspirant un air encore chargé d'émanations inconnues des autres nuits, il regarda fixement son maître et sembla lui dire, ou lui dit :

— Prenez garde I il y a un ennemi dans les environs.

Puis, secouant sa chaîne et appuyant une large patte sur la palissade, Astlion semblait ajouter que, s*il était libre de ses mouvements il se chargerait bien de découvrir Tennemi.

Raymond de Clavières devina tout de suite la proposition; mais une idée Tarréta. Si ce n'était pas un ennemi, mais un malheureux qui venait de sonner à une porte hospitalière, il ne fallait pas Texposer aux attaques furieuses du molosse indien, vrai tigre déchaîné. Toutefois, le service offert méritait une récompense : le maître caressa le chien avec effusion, mais il ne le déchaîna pas.

Une idée est la mère d'une autre, dans ces moments solennels : Raymond de Clavières allongea sa main à travers les barreaux de la porte, et, saisissant la corde de la cloche, il sonna vivement pour rappeler Fami ou Tennemi et sortir d'un doute intolérable.

Cette idée eut une prompte réussite : du milieu d'un épais massif de tamarins et de gazons, une forme humaine se leva et marcha lentement vers la porte de l'enclos. Le chien se mit en arrêt de chasse, le maître jeta son épée et ouvrit.

C'était une femme.

— Seule ! dit Raymond en joignant les mains.

— Seule I répondit une voix émue qui sortait du cœur et non des lèvres.

Le gentilhomme de Versailles arrondit gracieusement son bras droit, l'offrit à l'étrangère, referma la porte, dit quelques paroles obligeantes au gardien Asthon, et prit le chemin de la cabane. Trop poli pour interroger, il respecta le silence de l'inconnue, et attendit sa première parole pour répondre. Les quatre colons étaient debout et armés sur la terrasse, et prêts à voler au premier cri d'alarme de leur cinquième compagnon.

Un murmure de joie et de surprise accueillit l'étrangère sur le seuil hospitalier. On l'introduisit dans la salle com- , mune avec une sorte de cérémonial respectueux, et très-

significatif pour rassurer une femme dans un moment de crainte fort naturelle. Les cinq colons se tinrent debout, tête découverte, comme des serviteurs qui attendent un ordre. L'inconnue s'assit sur une banquette formée avec des rameaux flexibles de naucléas, et dit d'une voix pleine de larmes :

— Je vous remercie, messieurs, de votre excellent accueil ; un instant j'ai désespéré d'être reçue au milieu de la nuit, et je m'étais résignée à attendre le soleil, sous la protection de Dieu. Mais je comptais aussi beaucoup sur vous, pour demain, parce que la Providence et Thonmie qui m'ont déposée sur cette terre ne pouvaient pas me tromper.

— Madame, dit Raymond de Glavières, qui se crut alors autorisé à parler; madame, vous paraissez accablée de fatigue : ainsi nous ne prolongerons pas plus longtemps la veillée. Vous êtes ici en lieu sûr, si toutefois il y a un lieu sûr dans ce monde. Prenez un repos qui vous est si nécessaire. Demain, si vous daignez faire quelque concession aux légitimes exigences de notre curiosité, nous vous écouterons avec un intérêt tout fraternel.

En disant cela, Raymond de Glavières ouvrit une porte, et donnant à l'étrangère là lampe de la salle commune, il ajouta :

— Voici notre petite chambre de réserve; elle est destinée aux voyageurs, aux naufragés , aux malheureux. Si vous l'acceptez pour votre nuit, jamais elle n'aura reçu tant d'honneur.

L'inconnue répondit par un sourire de reconnaissance, prit la lampe, serra les mains des colons et sortit.

Raymond de Glavières fit un signe à ses compagnons et les entraîna sur la terrasse.

— Parlons bien bas, mes amis, leur dit-il; ne lui laissons pas croire que nous veillons pour la protéger ou la calomnier par des conjectures. Nous ne savons rien, il nous est donc permis de supposer qu'il y a encore un danger autour

de celte femme. Notre devoir est donc de veiller toute la nuit et de garder son sommeil.

Cette proposition fut accueillie très-favorablement.

— En Europe, dit Vandrusen, on trouverait cette aventure fort étrange; mais ici, tout cela nous paraît très*naturel. Au reste, nous avons tous vu tant de choses extraordinaires, que rien ne nous étonne plus.

— M'étonner de quelque chose, moi! dit Raymond de Clavières avec un long soupir; m'étonner! j'ai vu des hommes envoyer à la guillotine de jeunes filles et de jeunes femmes comme coupables de n'avoir rien fait; voulez-vous que je m'étonne de voir sur la côte de Java une jeune ffemme sauvée par la Providence et par nous! Il faut des compensations.

— C'est qu'elle est très-belle ! très-belle I dit Paul Tanneron en s'asseyant sur le banc de la terrasse, pour charger sa pipe plus à Taise.

-- Très-belle I dit Vandrusen.

— Et Française, j'ajoute, moi, dit Raymond. Française créole. J'ai cru le reconnaître à l'accent.

— De vingt-quatre à vingt-cinq ans, dit Paul en battant le briquet avec précaution.

— Tout au plus, dit Vandrusen. Je la croirais veuve.

— Oui, elle a l'air veuve, ajouta Raymond. Pourquoi ne nous a-t-elle pas parlé de son mari ?

— Oui, c'est une veuve, dit Vandrusen.

— Et créole, oui, vous avez raison, dit Paul; j'ai reconnu cela aux pieds. Elle a des pieds comme les fenunes de la Giotat; ils entreraient dans ma main.

— Avez-vous remarqué ses cheveux? demanda Vandrusen avec un léger ton d'enthousiasme.

— A peu près, répondit Raymond de Clavières ; son madras lui couvrait presque toute la tête.

— Oui, reprit Vandrusen ; mais j'ai vu deux boucles épaisses et noires comme des grappes d'ébénier et souples

LES DAMNÉS DE L*INDE il

comme desgrappesdefachsia, qui tombaient surses épaules, et ces échantillons promettaient beaucoup.

— Vandrusen a raison, dit Paul. Ces deux boucles m'ont frappé... Oh! c'est une très-belle femme! je la verrais partir avec bien du plaisir demain, à moins qu'elle n'amène ses quatre sœurs, avec le maire et le curé de la Ciotat.

Cette simple réflexion de Paul fît sourire tristement la colonie et amena un silence assez long, que Vandrusen rompit le premier.

— Mais comment est-elle venue ici, dit-il, venue au milieu de la nuit et du côté de la mer?

— Nous le saurons demain, murmura Paul.

— Oui, si elle nous le dit, remarqua Raymond; ce n'est pas moi qui le lui demanderai.

— Attendez! dit Vandrusen; il y a un moyen de savoir quelque chose tout de suite... car je vous avoue que ce mystère commence à me fatiguer, et qu'il est lourd à porter jusqu'à demain, si nous veillons... Qui m'accompagne làbas? le sable nous dira quelque chose.

— Il a raison, le Hollandais, dit Paul en se levant avec effort; je t'accompagne, Vandrusen... Allons, Vilpran et Torrijos resteront ici au corps de garde.

— Je reste aussi, moi, avec eux, dit Raymond de Glavières en s'asseyant; une fenmie est là qui dort sous ma protection, je ne m'éloigne pas.

— 11 est chevalier français jusqu'au bout des ongles, dit Vandrusen; nous sommes très-curieux, nous...

— Eh bien! allons nous deux, dit Paul.

Les deux colons descendirent aux bords du golfe, et examinèrent avec une attention scrupuleuse le terrain autour de quelques planches vermoulues qui servaient d'embarcadère.

Tout en cherchant, Paul, lui, faisait ce monologue :

— La belle nuit pour faire une pèche, si nous avions des thys^ comme à la Ciotat... C'est que cela ressemble beau-

coup à mon pays, Vandrusen ; ce n'est pas une mer fausse comme celle de la Hollande... Tenez, s'il y avait là, vis-àvis. Pile Verte et la montagne du Bec-de-FAigle, on se croirait à la Ciotat... Seulement, chez nous, c'est beaucoup plus beau... Enfin. l'Inde fait ce qu'elle peut quand elle imite la Provence. Pauvre Indel... En attendant, ce sable ne nous dit rien... Cette femme n'est pas tombée de la lune cependant!... Elle est bien belle!

— Demain, premier quartier, dit Vandrusen.

— Eh! je ne parie pas de la lune! dit Paul, je parie de la femme... Quel pied! Je crois bien que nous ne voyons pas leurs traces sur le sable... Ah!... oui... voici... voici des traces de pieds!... de pieds nus... plus grands que les miens... Regardez, Vandrusen, ce sont des pieds de corsaires; je les reconnais aux griffes d'abordage... et à côté .. oui... baissez-vous bien... regardez... il y a d'autres traces imperceptibles... des souliers de paille de Manille... je les reconnais à Tempreinte... Voyez, tout s'explique très-bien : ces pieds de corsaires arrivent jusqu'ici, au gazon, devant la porte, et on les suit encore, mais en sens inverse, jusqu'à la mer. On a donc accompagné cette femme, et on est reparti, en la laissant toute seule... Voilà ce que je n'aurais pas fait.

— Nous n'en saurons pas davantage cette nuit, dit Vandrusen ; et ce que nous avons appris embrouille encore plus le mystère, qui n'était pas mal obscur déjà.

— Ce sont des corsaires de Madura ou de Timor, dit Paul, qui ont pris cette belle femme et l'ont déposée ici comme un lest trop lourd. En voilà, des corsaires honnêtes comme des marguilliers! ce n'est pas le capitaine Mordeille de la Ciotat qui aurait jeté ce lest à la terre quand il commandait la Mouche^ un aviso grand comme mon soulier ; mais avec ça il vous prenait un anglais de quatre cents tonneaux. Oh! si nous l'avions ici, le capitaine Mordeille!

— Mais nous avons Surcouf, qui vaut bien Mordeille, je crois, dit Vandrusen.

— Surcoût a du mérite, je ne dis pas non; mais c'est un Ponantais... il n'a pas, comme Mordeille, le soleil de la Giotat dans la tête; tenez, parlez un peu de lui à M. Semainier. . .

— Je ne connais pas ce monsieur...

— C'est le maire de la Giotat, un bon loup de mer aussi ! . . .

— Allons retrouver nos amis, dit Vandrusen, ils doivent être inquiets.

— Pas M. le comte, dit Paul, celui-là n'est jamais triste...

— Oui, devant nous, remarqua Vandrusen; mais quand il est seul...

— Oh! interrompit Paul, quand il est seul, il fait ce qu'il veut, cela m'est bien égal ; mais il nous donne toujours à nous le bon côté du caractère. S'il n'avait pas les mains fines et délicates comme tous les nobles, il travaillerait à la terre avec nous; il défricherait, il sèmerait, il planterait. Il a des doigts de fer pour manier une épée et des doigts de femme pour manier un râteau. Je crois qu'on a mal fait de détraire les nobles en France; ils ne cultivent pas la terre, mais ils cultivent les esprits. Nous étions, nous, de vrais sauvages, sans nous flatter, n'est-ce pas? Nous faisions tout, excepté le bien. M. le comte est venu, il a. vécu avec nous, il nous a apprivoisés, il nous a faits meilleurs, sans nous humilier jamais et sans nous ennuyer, ce qui est pis. Chacun de nous a pris un peu de sa noblesse. Aussi, lui sommes-nous dévoués corps et âme. Il a beau vouloir se faire notre égal, nous comprenons toujours qu'il nous est supérieur, comme ce boabab est supérieur à ces tulipiers. Quant à moi, s'il me disait d'aller lui chercher une pierre-ponce pour ses ongles au sommet du volcan Mara-Api, je partirais à jeun.

— Taisons-nous, interrompit Vandrusen ; on entend de loin, et nous approchons de la terrasse.

— Vous avez raison, ajouta Paul ; il faut cacher aux gens le bien qu'on dit d'eux.

Paul et Vandrusen trouvèrent Raymond de Clayières debout, comme une sentinelle, sur le seuil de la cabane. Torrijos et Yilpran dormaient sous les arbres, à côté de leurs fusils.

Raymond écouta le récit de Paul et dit :

— Demain le soleil éclairera tout avec un rayon, Tobscurité de ce mystère et de ce bois.

A six heures, le lendemain, au lever du soleil, Vandrusen, Vilpran et Torrijos se mettaient en marche pour achever le dessèchement d'un petit terrain et remplacer Teau stagnante par une plantation de riz.

— Vous ne venez pas avec nous? dit Vandrusen à Paul, qui ressemblait en ce moment à un ouvrier en grève.

— Allez toujours, je vous suis, leur dit Paul d'un ton railleur d'un homme qui engage les autres à partir et cache sa résolution de ne pas les suivre.

Vandrusen poussa un soupir et menaça du doigt Paul, mais ce geste était amical.

Paul haussa les épaules et étendit au soleil sa provision de tabac, pour avoir Tair de faire quelque chose, aux yeux du comte Raymond qui arrivait du golfe, dans la toilette dévastée du nageur.

— Eh bien! lui dit Paul, Teau était-elle bonne avant le soleil?

— Excellente, Paul.

— C'est que le vent tourne au mistral, ajouta Paul en continuant son semblant de travail; la fin de la nuit a été fraîche.

— Eh ! vous avez donc retrouvé le mistral à Java? demanda Raymond en riant.

— Le mistral est partout, monsieur le comte. Toutes les fois que le nord-ouest souffle, c'est le mistral.

— Les autres sont-ils partis pour le travail? demanda Raymond en regardant autour de lui.

— Les autres!... monsieur le comte... oui, je crois... ils étaient là tout à Theure.

— Vous ne les avez pas suivis, Paul? vous avez bien fiait.

— J'allais partir, monsieur le comte, quand vous êtes arrivé.

— Eh bien! il faut encore partir.

Paul tressaillit involontairement et parut plus occupé que jamais de la chose qu'il ne faisait pas.

Raymond poursuivit.

— Il faut, vous qui êtes le plus agile, faire six lieues en six heures, et aller au village de Kalima.

Paul regarda fixement Raymond, avec des yeux ébahis.

— Nous avons un devoir d'hospitalité à remplir, mon cher Paul, poursuivit Raymond. Cette jeune fenune est arrivée ici comme une naufragée. Il y a aujourd'hui, au village de Kalima, grand marché de toiles, d'indiennes et de saris tout confectionnés ; il faut employer en achat de toilettes de femme le peu d'argent que nous avons, et surtout il faut nous hâter par délicatesse. Nous devons aller audevant d'une demande toujours pénible pour une femme qui la fait.

La figure de Paul s'éclaircit dans un sourire.

— Ah ! monsieur le comte, dit-il, j'avais pensé à tout cela avant vous. Que trouverai-je au marché de ce petit village? des défroques de négresses, voilà tout. J'ai mieux que cela ici : j'ai un bazar de brahmanesses et de Chinoises ; c'est un dépôt que m'a laissé le corsaire de l'Ile de Lubeck. Le choix e^t déjà fait et sera du goût de la personne. C'est un trousseau complet; il a été proprement enfermé par moi dans six aunes de basin anglais, et suspendu au verrou extérieur de la chambre de réserve ; les yeux et les mains d'une femme ne le manqueront pas.

— C'est bien! c'est bien! dit le comte avec un sourire pénible ; mais si le corsaire de Lubeck vient vous redemander son dépôt?

— Monsieur le comte, le corsaire n'a pas de lettres de marque ; il a été pendu l'an dernier, à Batavia, comme un pirate de Bornéo. Je suis donc tranquille. On pend très-bien à Batavia ; il y a un professeur anglais.

— Mais, mon cher Paul, vous n'avez pas quelque scrupule de receler ainsi ce dépôt d'étoffes d'un forban?

— Oui, monsieur le comte; mais à qui voulez- vous que je le rende? J'attends qu'un autre forban vienne me Tcnlever. Vous n'êtes ici que depuis deux ans, et je vous affirme que nous sommes exposés, par le voisinage de la mer, à des débarquements de corsaires et de pirates...

— Je le sais! je le sais!...

— 11 est vrai qu'ils ne débarquent que le jour. Déjà trois fois nous avons reçu leurs visites, et, croyez-le bien, si nous eussions été les plus forts, pas un d'eux ne revoyait la mer. Il y en a un surtout, le petit Malais Bantam, un diable incarné, qui se moque de l'eau bénite, et à qui je garde une dent de requin!... Oh! si celui-là vient se percher un jour comme une grive de passage sur un cimeau de ma bastide, je lui envoie du plomb de seize à la livre au milieu du nez, foi de Paul Tanneron de la GiotatI

— C'est donc un ennemi personnel? demanda Raymond.

— Je ne le connais pas, reprit Paul, et Dieu m'en préserve, de le connaître! mais il a une mauvaise réputation chez les pirates, il est traité de bandit à Banjermassing, qui est un nid de bandits, là, de l'autre côté, à la pointe de Bornéo. On m'a dit, il y a six semaines, chez nos voisins les petits Namaquois, que ce démon de Bantam a pris du service comme second à bord du Malaca.

— Le brick du brave Surcouf ! interrompit Raymond.

— Justement, poursuivit Paul. Bantam est un fin drôle; il a flairé l'odeur de la corde de pendu, et il s'est réfugié chez les honnêtes gens.

— Et comment Surcouf a-t-ilprisce bandit pour second? demanda le comte.

— Ahl voici : d'abord Surcouf ne connaît pas la vie de Bantam, et puis ce diable de Malais, quand il n'est plus bandit, est un homme fort aimable à bord; il amuse un équipage comme un perroquet instruit ; il chante des pa«îouns à ravir; il danse le congo à faire mourir de rire; il pince de la mandoline comme un saradacaren de profession. Enfin, il connaît la mer javanaise, les côtes de Bornéo, la Malaisie et tous les écueils des îles de la Sonde, comme une carte géographique. C'est un pilote lamaneur accompli. Probablement le brave Surcouf se sert de cet homme provisoirement, et, quand Surcouf en saura autant que son second, il le jettera par-dessus le bord, comme un lest trop lourd.

En prolongeant ainsi la conversation avec sa nonchalance de récit ordinaire, Paul suivait son plan du matin. Il avait bien résolu de ne pas s'éloigner de la case pour assister le premier au lever de la belle étrangère. Rien ne trahissait cette intention dans son attitude pleine d'insouciance et de langueur. Le comte Raymond, qui n'avait jamais étudié ces natures méridionales où l'engourdissement de l'épiderme cache si bien jusqu'à Texplosion la flamme intérieure, favorisa naïvement les calculs de son interlocuteur et ne songea plus lui-même à l'éloigner.

Paul fit un signe brusque, inclina l'oreille sur la porte de l'habitation et dit à voix basse :

— La porte s'ouvre... on se lève!... Ah! monsieur le comte vous êtes en grand négligé de bain de mer ; vous ne pouvez pas recevoir une femme dans ce costume-là.

Raymond tressailht, et jetant un coup d'œil sur la dévastation de sa toilette, il trouva bon le conseil de Paul, et, ouvrant à l'extérieur la fenêtre de sa chambre il s'en servit comme d'une porte, et disparut, de peur d'être surpris dans ce désordre inexcusable, même au désert.

Paul, resté seul, fît un éclat de rire muet, comme un

écolier qui a dupé son maître, et se félicita intérieurement sur son habileté.

Tout à coup les perruches multicolores qui se balançaient aux perchoirs de la salle commune JSrent éclater une gerbe de gammes d'or, comme si le soleil se fût levé une heure plus tard que de coutume. Paul entra tout ému et vit rayonner dans Tombre ménagée par lespersiennes un astre nouveau inconnu des solitaires de Samarang. Le jeune homme salua par une demi-genuflexion et balbutia quelques mots dépourvus de sens, mais le ton en était fort respectueux; cela suffisait dans un moment de surprise et de fiévreuse impression.

L'étrangère prit la main de Paul, et la serrant, elle lui dit:

— Je vous remercie, vous, monsieur, que je rencontre le premier, et vos amis. Vous avez veillé toute la nuit pour moi.

— Oui, madame, dit Paul en essayant de maîtriser son émotion ; nous avons veillé, mais ne nous en soyez pas reconnaissante ; cela nous arrive souvent. Ce sont les habitudes de la Giotat : nous dormons après midi. Tété ; et ici Tété dure douze mois tous les ans.

La jeune femme répondit par un léger sourire, et tourna gracieusement la lôte pour présenter ses lèvres de corail à une perruche qui venait de s'abattre sur son épaule, comme une fleur ailée tout éblouissante des plus riches couleurs.

Paul voulut profiter de cet incident pour se débarrasser de son émotion en prenant le ton de la familiarité.

— Ah! par exemple, dit-il en battant des mains, voilà un vrai miracle! une perruche, sauvage comme une panthère noire, et qui vient jouer avec vous le premier jour!

— Gela ne m'étonne pas, moi, dit la jeune étrangère; connaissez-vous un pantoim malais, avec ce titre : les Bêtes et la Femme?

— Non, madame, dit Paul, je ne connais pas ce pantoun, et j'en suis au désespoir en ce moment.

— Eh bien ! poursuivit-elle, ce pantoun attribue à certaines femmes un privilège merveilleux, un prodige d'attraction. Gela tient, dit-on, à la forme ou à la nuance de leurs yeux. Un naturaliste indien a écrit un livre pour expliquer ce phénomène, mais il n'a rien expliqué. L'aimant se montre, et ne s'explique pas. Croiriez-vous, monsieur, qu'à Sourabaïa, dans un bois de palmiers-naias, j'ai appelé un lori, et qu'il est venu là, sur ce doigt, comme un oiseau privé?

— Je crois tout, madame, dit Paul ; ce lori n'était pas bote.

— Au reste, poursuivit-elle, je ne me donne aucune vanité d'aucun privilège qui est celui d'un très-grand nombre de femmes. Gela môme cesse d'être un phénomène, c'est trop commun.

Sur ces derniers mots, le comte Raymond entra en s'excusant de son retard avec la meilleure grâce du monde. 11 avait revêtu un élégant costume de planteur, et le jeune gentilhomme était aussi à l'aise qu'en habit de cour. Sa fière et noble figure gagnait môme beaucoup à la suppression de la coiffure poudrée, que de beaux cheveux noirs remplaçaient très-avantageusement.

— Je regrette d'autant plus, madame, d'être arrivé si tard, dit-il. que j'ai perdu le récit de vos. aventures et que je suis obligé de vous prier de recommencer en ma faveur.

— Oh ! ne regrettez rien, dit la jeune femme en souriant, nous causions avec votre ami de choses tout à fait indifférentes.

— Tant mieux l dit le comte; nous allons passer au récit.

La jeune femme secoua la tête avec une ineffable expression de mélancolie, et dit :

— Hélas! messieurs, je ne puis rien vous conter; rien... Vous m'avez accueillie cette nuit avec une grâce et une

bonté toutes françaises, et moi, je suis obligée de répondre par un refus à la première chose que vous me demandez.

Raymond et Paul parurent vivement contrariés de ce refus étrange, mais ils n'insistèrent pas. La jeune femme changea subitement de ton et ajouta :

— Vous me permettez, messieurs, de jeter un coup d'oeil sur votre pays? Cette nuit, il faisait très-sombre sous les arbres, je n'ai rien vu, et d'ailleurs...

La phrasé s'interrompit dans un soupir.

Raymond de Glavières offrit son bras à la jeune femme obstinément inconnue, et sortit sur la terrasse. Paul les suivit de l'air mécontent d'un homme qui s'invite lui-même à une partie de plaisir.

Elle parut au grand jour de la terrasse, dans tout Téclat de sa beauté créole ; son sari indien, serré par une ceinture de perles, permettait de rendre complète justice à l'exquise élégance delà taille; ses yeux d'iris velouté semblaient avoir emprunté au golfe bengalien deux de ces paillettes lumineuses que le soleil lui prodigue à midi. Un crêpe nanquin de Chine ne voilait qu'à demi ses épaules; le hâle de la mer avait bruni leur teinte d'ivoire; et, comme tout était prétexte à conjectures dans le mystère de l'inconnue, ce dédain des précautions de la coquetterie contre les ardeurs du soleil annonçaient que l'étrangère venait sans doute de traverser une de ces aventures émouvantes qui enlèvent à la femme l'idée môme de défendre son teint et sa beauté.

L'expression calme de sa figure démentait cet indice, peut-être trop subtil dans son interprétation, et le comte de Clavières, en examinant avec toutes les précautions de la pohtesse les hgnes de ce visage charmant pour y découvrir un autre indice et fortifier sa conjecture, ne pouvait saisir au vol la trace du plus léger nuage. La sérénité de la pensée se révélait dans la pureté du front, le rayon limpide du regard, la fraîcheur savoureuse du teint. « Décidément, pensait alors le comte, cette femme ne souffre pas;

LES BAMNÉS DE l'iNDE 21

elle n'a traversé aucune catastrophe récente* c'est une aventurière ou une créole Ijlasée qui cherche des émotions. )>

A peine ce jugement admis, le comte le cassait, en rougissant de sa calomnie mentale. Une aurore de pudeur et de bonté semblait couronner Tinconnue et la défendre contre des soupçons téméraires si prompts. Le mystère subsistait donc dans ses premières ténèbres. Pas un coin du voile ne se levait.

Toutes les fois que le jeune comte Raymond, par une adroite tactique de parole, amenait naturellement la conversation sur cette cloche qui avait sonné le tocsin d'une naufragée, dans le silence de la dernière nuit, l'inconnue, avec l'adresse de son interlocuteur, brisait le fil de l'entretien et s'évadait avec bonheur par la fausse porte d'un épisode improvisé. Restait une dernière ressource, le comte ne la négligea pas. Il venait de montrer à Finconnue, avec Torgueil d'un propriétaire européen, toutes les attenances qX dépendances de l'immeuble colonial, le jardin, la ferme, la laiterie, l'élable, le verger, et Paul avait accompagné de ses commentaires cette nomenclature de procureur; nos trois personnages étaient descendus au bord de la mer, non par la ligne droite, mais par des méandres d'allées qui semblaient mettre la subite apparition du débarcadère sur le conte du hasard de la promenade.

— Maintenant, dit le comte Raymond avec une légèreté dépourvue en apparence d'intention, maintenant, madame, vous connaissez le grand commun de notre colonie. Cette palissade de bois qui nous fait clôture est une simple précaution de nuit contre les bétes fauves ou non fauves. Elle ne serait d'aucun secours contre une attaque de pirates ; ce n'est pas un rempart.

— Et que feriez-vous si vous étiez sérieusement attaqués par des forbans? demanda la jeune femme en cueillant avec insouciance une fleur d'hibiscus.

— Ohl madame, le cas est prévu. Nous avons devant la

. terrasse cette forêt profonde qui est pour nous un asile impénétrale. Nous laisserions les pirates ravager nos meubles, si cela les amusait. Des pirates sont des oiseaux de mer qui se posent un ioslant et s'envolent tout de suite. Notre exil dans les bois voisins ne serait pas long.

— Ensuite, ajouta Paul, si nous étions les plus forts, nous pillerions les pirates ; ce serait bonne prise ; ils ne Tauraient pas volé.

— Voilà une vue superbe, madame, dit Raymond en décrivant avec son doigt un demi-cercle dans l'air. Maintenant, la mer est tranquille ; mais il faut la voir un jour de tempête! C'est magniQque! on croirait voir dix mille cataractes de Niagara tombant des nues sur nos rochers avec leur neige d'écume... Au reste, je suppose que vous avez vu des tempêtes; on n'habite pas l'Inde sans voir ces beaux spectacles de la nature maritime.

— Si, la nuit dernière, ajouta Paul, madame avait eu de ces mauvais temps comme nous en voyons quelquefois, elle n'aurait jamais pu aborder ici.

Paul se promettait une bonne réussite de cette réflexion adroite; le comte Raymond la reprit en sous-œuvre et la développa; mais la jeune femme n'eut pas l'air d'entendre; elle fixait en auvent, avec sa main gauche, le large bord de son chapeau de paille de Manille, et paraissait prendre un vif plaisir à contempler les petites vagues de saphir et d'argent qui venaient de la haute mer, et jouaient follement sur le rivage avec les grandes fleurs de velours rouge et vert que la flore marine prodigue dans ses bas-fonds des côtes de Samarang.

Le son d'une cloche se fit entendre du côté de la cabane, et Raymond dit en riant :

— Voilà une cloche toujours entendue avec plaisir : c'est notre servante A^laé, une Grâce noire, qui sonne notre premier repas du matin, un repas bien frugal, mais, tel qu'il est, madame, nous vous l'offrons de grand cœur.

— Je l'accepte de grand cœur aussi, dit la jeune femme

en tournant légèrement sur ses pieds pour reprendre le bras du comte.

-- Nous menons ici, dit Raymond, une vie fort monotone, mais elle a ses agréments.

-- La vie a des agréments partout... dit-elle.

— Pas toujours, reprit le comte; j'ai vu, moi, en France, des choses si horribles que la vie m*a paru peu agréable dans mon pays ; et maintenant, je puis tout voir, tout subir, jamais je ne rencontrerai rien de plus affreux chez les pirates de Timor, de Malaca et de Bornéo. J'ai couru devant moi tant que j'ai trouvé une ile sous mes pieds. Me voici au bout du monde ; la Chine est vis-à-vis. J'ai vu Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, et tous leurs collaborateurs de guillotine ; j'ai besoin de voir les pirates de Bornéo et les sauvages de Kahmaïa pour ne pas rougir d'être homme. J'ai vu tomber sous le couteau, au nom de la liberté, des têtes de vieillards, d'enfants, de femmes, déjeunes filles; je ne redoute plus de voir des cannibales tuer leurs prisonniers pour les manger. Monstres pour monstres, puisqu'il faut en subir, j'aime mieux avoir pour voisins les cannibales : je suis tranquille s'ils n'ont pas faim. Voilà, madame, pourquoi je suis venu ici demander un asile à ces colons, en mettant dans la caisse commune le peu d'or que l'émigration m'a laissé... Et vous, madame, pardonnez mon indiscrétion, ôtes-vous venue aussi chercher un refuge parmi les sauvages contre la liberté?

La lorme de cette sortie était vive, mais le ton en était modéré. Le jeune gentilhonune, poussé à bout par le silence obstiné de l'inconnue, tentait un suprême effort, abandonnant les subterfuges des détours, et attaquait enfin l'énigme en face et directement.

Paul fit deux pas en arrière, et exécuta pour lui une pantomime provençale qui signifiait : Il faudra bien qu'elle réponde maintenant.

La jeune femme, arrivée sons les berceaux des grands arbres, se débarrassa de son lourd chapeau de paille, et in-

24 LES DAMNJÉS DE L'iNDE

cliuant sa tête vers Raymond, elle lui donna un de ces sourires et un de ces regards à la Gircé qui éteignent l'énergie de rhomme, et elle lui dit :

— Les loisirs sont longs dans cette solitude, et on a le temps de se raconter bien des histoires, aux heures de l'ennui... Tenez, cher monsieur, voici un coin de votre royaume que je trouve adorable, et j'y viendrai souvent à midi. C'est un abrégé en miniature de toutes les choses que j'aime : il y a une jolie source d'eau vive, des touffes de grands myrtes et de genêts, un gazon de velours, le printemps éternel, des iris, des fleurs de nénufar, et les plus beaux.de tous les rosiers, ceux qui craignent la pluie et n'aiment que l'ombre; ils produisent en toutes saisons des roses d'un blanc magnolia, légèrement carné au milieu.

— Madame, dit Paul, demain vous trouverez ici un siège de repos en baguettes de naucléas.

— Merci! dit la jeune femme en serrant la main de Paul.

— Je vois, madame... madame...

Le comte Raymond s'arrêta sur ce mot avec affectation, comme s'il eût cherché le titre ou le nom qu'il devait ajouter à madame.

L'étrangère sourit et dit :

— Appelez-moi comtesse, puisqu'il vous faut un nom. Le comte s'inclina pour remercier et poursuivit :

— Je vois, madame la comtesse, que vous avez fait des études en botanique. . .

— Moi! monsieur, je n'ai jamais eu le temps de faire des études. Je connais cette espèce de rosiers, voilà tout.

En causant ainsi ils arrivaient sur la terrasse, où les attendaient Yaiidrusen, Vilpran et Torrijos, inondés des sueurs du travail. La comtesse leur distribua gracieusement à tous de bonnes paroles de reconnaissance, et elle entra dans la salle commune, où elle fut accueillie par des battements d'ailes et des gammes d'or.

La servante noire Aglaé se tenait debout devant la table

pour recevoir sa maîtresse iaconnue et ne servir qu'elle pendant le repas.

Les trois colons travailleurs paraissaient très-soucieux, et leur attitude sombre n'échappa point à Raymond, qui les interrogea du regard sur le seuil de la porte. Vandrusen fît le signe qui veut dire : Ce n'est pas le moment de parler...

— Oh ! moi ! dit Paul à voix basse, je n'ai plus la patience de vivre avec des énigmes. Il est toujours le moment de parler...

— Entrez, vous autres... Venez, Vandrusen, là, un peu à l'écart; tout de suite, je veux savoir ce que vous savez.

Et Paul, quittant son indolence habituelle, prit vivement la main de Vandrusen et l'entraîna.

— Je soupçonne déjà quelque chose, dit Paul avec une parole précipitée, il y a quelque chose dé noir du côté de nos voisins les petits Naraaquois.

— Tout juste! dit Vandrusen.

— Oh ! dit Paul en agitant ses poings vers le nord et en contenant un çri de rage, ces hommes-là sont des tigres noirs! ils veulent la guerre : ils l'auront.

— Écoutez, Paul, dit Vandrusen en s'efforçant de calmer le jeune homme, écoutez; ce matin, les deux plus intraitables, le mulâtre Strimm et le pirate en retraite Gotchak, sont venus au marécage, et ils nous ont dit que nous n'avions pas le droit de semer du riz dans ce terrain, parce qu'il leur appartenait.

— Ils en ont menti! interrompit Paul; ce terrain appartient au bon Dieu; nous sommes ses fermiers et nous ne rendrons nos comptes qu'à lui !

— Laissez-moi parler, mon cher Paul; reprit Vandrusen... Je leur ai répondu, moi, que le défrichiment était dans notre limite; que nous travaillions depuis six semaines sur ce marécage, et que, s'il y avait contestation, nous étions prêts à nous soumettre à l'arbitrage du grand prévôt de Samarang.

26 LBS DAMNÉS DE l'XNDE

— Je les auraisr assommés comme deux buffles! dit Paul; voilà mon arbitrage.

— Non, Paul, reprit le grave Hollandais; les affaires ne fie traitent pas ainsi. Il faut d'abord épuiser toutes les ressources du bon droit, et après...

— Voyons, interrompit Paul avec des convulsions fébriles, ont-ils accepté l'arbitrage de cet imbécile de grand prévôt?

— Non,

— Tant mieux ! Enfin, ils ont fait quelque chose de bien, ces maudits!

— Écoutez, Paul... Strimm, qui est le plus insolent...

— Qu'on me le mette à cinquante pas, comme une cible...

— Paul, laissez-moi finir, on nous attendra table...

— C'est juste! ptrlez, Vandrusen...

— Strinmi a ri aux éclats en entendant parler d'arbitrage...

— Oh 1 il a ril il ne rira pas toujours !

— Oui, il a ri, mon cher Paul ; en faisant résonner le canon de sa carabine, « il a dit : Voilà mon grand prévôt ! »

Vandrusen arrêta Paul qui s'élançait vers la cabane et dit:

— ^ Eh bien ! où allez- vous ?

— Je vais prendre mon grand prévôt, cria Paul, je veux...

— Êtes- vous fou, mon cher Paul? ils sont neuf contre un ; attendez ; modérez- vous. Êtes-vous seul ici? Avez- vous pris conseil du comte Raymond?

A ce nom respecté, la fureur de Paul se calma, et, bais-' sant le front, il dit ;

— Ehbi§a! il faut raconter l'affaire à M. le comte; je suis de cet avis, mais il n'est pas endurant, lui : je saie commentai prendra la chose.

— Alors, nous agirons, dit Vandrusen.

— Oui, nous agirons, Vandrusen.

Les deux colons rejoignirent tout de suite leurs amis daus la salle commune, et s'efforcèrent de montrer des visages calmes, pour ne pas inquiéter leur belle et jeune convive. Ce mystère était fort clair pour le comte Raymond. Il avait deviné toutes ces mauvaises nouvelles venues du chantier dudéfricheiùent; mais son sang-froid de gentilhomme lui était venu en aide pour dissimuler une émotion alarmante aux yeux de la comtesse ; il racontait avec une gaieté naturelle l'histoire de deux perruches, l'une verte, de l'île Bourbon, l'autre, multicolore, duTinnevely, qui, s'étant rencontrées dans deux cages voisines, passèrent quinze grands jours à se contempler, immobiles toutes deux, en ayant l'air de cherchertà deviner pourquoi les perruches n'étaient pas de la môme couleur. Cette histoire, longuement racontée, avec des détails minutieu;^, causait un plaisir infini à la jeune femme, et éloignait d'elle toute idée de péril sérieux. En racontant ce chapitre d'histoire naturelle, oublié par les naturalistes, le comte Raymond faisait des plans de défense contre ses formidables voisins, et, pour la première fois, malgré son courage, il ressentait au fond du cœur une poignante émotion, en songeant que cette calme demeure, ouverte comme un asile sûr à une jeune femme, allait devenir peut-être le lendemain une arène de sang et . de destruction.

Au milieu du jour, quand le soleil, arrivé au vrai zéQitb, incendiait toutes les terres qui n'avaient pas l'abrî ils grandes ombres, notre jeune comtesse (laissons-lui ce ttee qu'elle s'est donné) dirigea sa promenade vers la source'te Rosiers d'ivoire, où jamais un rayon du ciel n'a pénétré depuis le premier âge de la création.

Les cinq colons suivirent quelque temps des yeux cette

forme radieuse qui semblait éclairer l'ombre de l'allée, et, quand elle disparut, ils se réunirent pour délibérer sur la grave question du moment. Les opinions exaltées se produisirent d'abord, et Paul surtout se prononça résolument pour une attaque immédiate.

— Nous sommes cinq et ils sont neuf, dit-il; une attaque hardie nous fait gagner ce que nous perdons du côté du nombre. Au contraire, si nous sommes attaqués par eux à l'improviste, nous sommes perdus. Dans un autre moment, hier encore, je n'aurais pas tenu ce langage; mais aujourd'hui, c'est différent. Une femme est venue se placer sous notre protection ; d'où vient cette femme? quel est son nom ? quel est son but? Je m'inquiète peu de le savoir; c'est une femme. Les sauvages défendent la gazelle qui vient se réfugier dans leurs cases, quand elle est poursuivie par une bête fauve. Pour mieux défendre notre protégée, il faut attaquer nos ennemis et mettre la fumée du combat bien loin de notre toit. La justice d'ailleurs est toute pour nous. Depuis deux ans, nous supportons les avanies de ces farouches créoles; ils ont violé cent fois le pacte de bon voisinage; ils ont pillé nos récoltes et ont mis ce vol sur le compte des singes, ce qui est une indigne fausseté, parce qu'il y avait aussi une plantation de tabac : elle a disparu comme le reste, et les singes ne fument pas. Nos voisins sont de paresseux créoles qui veulent vivre de notre travail et ne rien faire. Eh bien ! nous ne voulons pas être les fermiers de ces grands seigneurs. Les abeilles tuent les frelons.

Vandrusen, Vilpran et Torrijos donnèrent une complète adhésion à Paul; le comte Raymond fît un signe de la Bialn, et, resté seul calme au milieu de l'agitation de ses amis, il leur dit :

— Votre irritation est bien naturelle ; je la comprends. II est triste de penser que quatorze créatures humaines établies dans un vaste désert, où le sol est fécond, vivent comme deux peuples voisins en état permanent d'hostilité, lorsqu'il leur serait si aisé de vivre en bon voisinage. Je

déplore cela comme vous, mes amis ; mais je ne m'en étonne point. J*ai perdu la faculté de Tétonnement. Je sors d'un pays civilisé par Tinstruction, les bibliothèques, les principes de la fraternité; on s'y égorge dans les rues, et les prisonniers de tout âge et de tout sexe y sont assassinés, chaque jour, par les juges et le bourreau. Je trouve donc que nos voisins les petits Namaquois sont d'honnêtes gens; ils sont neuf, nous ne sommes que cinq, ils nous laissent vivre! dans un pays civilisé nous aurions été égorgés depuis longtemps. Il faut donc leur être reconnaissants du mal qu'ils pouvaient nous faire, et qu'ils n'ont pas fait. Le terrain de défrichement est un prétexte de querelle : eh bien I abandonnons ce terrain. Allons défricher ailleurs. Ce quartier de Java est très-vaste. Une civilisation merveilleuse a passé sur le sol-que nous foulons ; il y aura place au soleil pour quatorze convives de la nature, croyez-le, mes amis. Épuisons d'abord toutes les ressources de la conciliation ; mettons toute la logique du bon droit de notre côté. Ensuite, s'il faut prendre les armes, nous les prendrons. La justice doublera notre force. Ce n'est pas un grand prévôt inconnu qui est notre juge, c'est Dieu !

Ces paroles, prononcées avec un calme et une grâce charmante, produisirent le meilleur effet. Paul, qui tenait déjà sa carabine à deux mains, la déposa machinalement, et dit avec sa nonchalance normale :

— Monsieur le comte doit avoir raison, puisqu'il a parlé. Désarmons.

Vandrusen ajouta :

— Nous pouvons faire un défrichement du côté de Marjaïa; ensuite, il nous reste toujours ce qu'on ne peut pas nous ôter, notre verger, notre jardin de légumes et notre basse-cour. Nous pouvons aller faire nos provisions de riz à Samarang; cette denrée coûte fort peu. Avec quelques piastres, nous achetons du meilleur riz benatoulipour six mois.

— Oui, dit Paul, je suis de votre avis. Ce que nous avons dans le voisinage de l'enclos ou dans l'enclos nous suffit,

tant que nous ne serons que cinq ; mais nous sommes tous très-jeunes, et ce n'est pas pour vivre toujours comme des sauvages que nous sommes ici. Rappelons-nous notre premier projet. Nous voulons fonder ici une colonie européenne, comme j'en ai vu commencer une au Port-Natal, sur la côte d'Afrique. Tous les pays commencent par une cabane. Il y a mille ans, la Giotat était un mas sur la Tasse, Un bon terrain, un beau soleil, un port sûr appelleront toujours des colons. Aussi, je pense que nous devons rester fidèles à notre première idée. Oui, pour le moment, nos petites ressources nous suffiront à nous cinq ; mais ne renonçons pas au défrichement et à la grande colonisation.

Cet avia reçut aussi une approbation unanime. Le comte Raymond serra la main de Paul et lui dit :

— Mon cher Paul, vous avez un bon sens naturel qui corrigera toujours les défauts de votre tète. Oui, vous avez raison, et croyez bien que, moi aussi, je n'ai jamais oublié l'idée du défrichement. Notre repos sera provisoire. Attendons, dans la sagesse, l'avenir que Dieu nous fera. Lorsque la Providence semble abandonner un grand peuple à ses folies, croyez bien qu'elle veille du haut du ciel sur cinq pauvres créatures isolées qui ne font du mal à personne, et attendent, aux bords d'un écueilde l'océan Indien, des naufragés ou des voyageurs pour les accueillir selon les lois de la religion et de l'humanité.

Après la délibération, les colons se levèrent, tous pleins d'espoir dans un avenir meilleur, car la parole et l'organe du comte Raymond avaient cette onction pénétrante qui semble appartenir aux élus de Dieu, et fait luire la sérénité dans les heures de ra£Qiction.

Raymond, du haut de la terrasse, fit à ses compagnons un signe amical qui leur recommandait de ne pas troubler Pasile que s'était réservé la jeune femme pour goûter la fraîcheur ou se livrer au recueillement. La promesse demandée fut faite en termes muets, mais énergiques. Le jeune comte s'enchaînait ainsi lui-même, en s'interdisant*

du côté de la fontaine des Roses d'ivoire, une promenade bien douce. Le sentiment qu'il éprouvait pour la belle créole était sans doute une de ces affections qui ûe font rien redouter de Tavenir : une passion sérieuse pour une femme inconnue n'éclate pas en si peu de temps. Seulement, il y avait un grand charme dans des entretiens aveo elle» au milieu de ces bois où la grâce de la nature ne voilait pas suffisamment les horreurs du désert. C'était donc comme ressource de conversation que la jeune femme paraissait très-précieuse à de Glavières, gentilhomme élevé dans les boudoirs de Versailles, parmi tant d'élégants seigneurs, bien plus courtisans des femmes que des rois.

Ainsi fixé sur les dispositions de son cœur, Raymond des-» cendit de la terrasse et fit quelques pas dans la direction de la fontaine des Roses d'ivoire ; mais, malgré lui, et comme à son insu, l'aimant se tournait vers le nord. Les quatre colons avaient disparu.

— Probablement, pensait le comte, ils font la sieste aprôai une nuit blanche; — et il hasardait encore plusieurs pas timides vers la fontaine, en s'accusant tout bas de sa faiblesse, comme un législateur qui violerait sa propre loi un quart d'heure après sa promulgation. L'heure, le paysage, la soljitude étaient aussi des conseillers perfides, et l'Eve in» visible de cet Éden s'offrait à l'imagination de Raymond avec un charme qu'aucune femme ne peut avoir au même degré dans une grande capitale ou à la cour d'un roi ; le bonheur de ce moment avait une ambition si modeste! Lui parler, la voir, l'entendre, pensait Raymond, là, dans cette ombre délicieuse qui tempère Téternel solstjce de l'équateur! au bruit de cette fontaine, dont la voix est moins douce que la sienne ! au murmure de cette mer qui nous apporte tous les parfums de Manille et de Geylan!...

Et le comte avançait toujours, malgré lui : la solitude avait perdu ses terreurs ; la vie y était entrée avec une femme; le souffle du golfe apportait des mélodies inconnues; les arbres, les fleurs, le gazon, les rochers, les col-

Unes, l'éclat du jour, les teintes de Tombre, tout venait de prendre une physionomie nouvelle. La veille, c'était encore la mort ; tout venait de ressusciter.

Un bruit de feuilles sèches fit retourner brusquement le comte Raymond, et une vive rougeur colora sa figure; Paul s'avançait dans la même direction.

Deux hommes qui se surprennent commettant la même faute ont une réciprocité d'indulgence fort naturelle et sont disposés à s'absoudre mutuellement.

— Je descendais à la mer pour voir si la vigie ne signale rien, dit Paul sur un ton noté par l'ennui.

— Moi aussi, dit le comte ; j'allais à la découverte de quelque voile.

— Ne passons pas là... devant... vous savez, ajouta Paul, en désignant la voûte d'arbres de la fontaine sacrée.

— Oh ! dit le comte, ce n'était pas mon intention, j'allais prendre à gauche par l'allée des mancenilliers... Vous comprenez bien que je ne transgresse pas mes propres règlements.

— Oui, oui, je comprends, dit Paul avec l'accent finement railleur de l'homme qui comprend trop.

Les deux jeunes colons suivirent alors le sentier qu'ils ne voulaient pas suivre, et arrivèrent sur un rocher qui dominait le golfe et la haute mer. Il y avait une espèce de belvédère naturel, ombragé chaudement par des pourpiers gigantesques et des tamarins à chevelures flottantes. Une brume immense et lumineuse, voile indien tissu de rayons de soleil, couvrait la mer javanaise et laissait voir, assez près de la rive, des voiles d'une blancheur éblouissante, comme des ailes de cygnes tendues au souffle de midi.

Pour deux soUtaires, la découverte de deux navires est toujours chose émouvante ; mais l'intérêt allait devenir plus vif dans peu d'instants. Le plus petit de ces navires avait mis toutes ses voiles dehors, et courait sur l'autre comme un épervier de mer.

— Je le reconnais au pavillon, dit le comte de Glavières, c'est Surcouf !

— Oui, c'est lui!... dit Paul. Et l'autre est un trois-mâts de la Compagnie... qui va de Manille à Batavia... Une riche cargaison de poivre, de gingembre , d'écaillés, de safran, d'indigo ! je la flaire d'ici.

Toute parole~ cessa subitement. Une fumée d'azur s'élança vivement du corsaire; un coup de canon éclata, et l'écho en prolongea le bruit sur la côte de Samarang. Le troismâts avait des canons pour défendre son commerce ; il riposta vivement, et, tournant sa quille, parut vouloir accepter le combat et renoncer à une fuite d'ailleurs impossible devant un corsaire bien plus leste que lui. Une épaisse fumée couvrit bientôt ce duel de mer : on entendit le combat sans le voir, Ja brise étant trop faible pour donner une éclaircie au tableau.

Tout à coup, le jeune colon de la Gibtat saisit le bras de Raymond, et un regard passionné lui désigna le rivage audessous du rocher du belvédère. Raymond suivit la direction des yeux de Paul, et ce qu'il aperçut le fit tressaillir.

Debout sur la planche de l'embarcadère, la jeune fenlme regardait le môme tableau dans une immobilité de statue, et ne paraissait pas trop se préoccuper d'une chaleur équinoxiale qui semblait sortir d'un cratère de volcan.

— Si ce n'est pas Surcouf, dit le comte, notre belle comtesse commet une grande imprudence ; on peut très-bien la voir du bord avec une lunette d'approche. Nous aurons ime descente de pirates, c'est sûr.

— Tant mieux! nous nous battrons I dit Paul.

— Mon cher Paul, dit Raymond, habituez-vous à être prudent, et vous serez complètement brave. Le courage sans la prudence n'est qu'une folie honorable. Si vingt pirates, armés jusqu'aux dents, débarquaient chez nous, la lutte serait impossible, et que deviendrait alors cette femme placée sous notre protection?

— Voua avez totijours raison, monaieuir le comte, dit Paul; je serai pmdent.

• — Très-bien, Paul! reprit Raymond; maintenant, il faut arracher notre belle protégée à sa contemplation dangereuse et l'appeler auprès de nous. Quand la fumée du combat sera dissipée, il fora trop clair sur notre rive; du bord du corsaire, on verrait môme la comtesse à Foeil nu. En disant cela, il fit rouler par la crevasse du rocher une pierre qui tomba dans la mer avec un bruit glauque et souleva une gerbe d'écume; mais la comtesse ne bougea pas, tant ellç était absorbée par le tableau du corsaire. Une seconde pierre n'eut pas plus de succès. Alors Raymond, qui voulait ménager l'émotion d'une surprise trop vive, se décida, quoique malgré lui, à parler à haute voix pour attirer l'attention de la jeune femme du côté du belvédère. Cette fois, la comtesse tressaillit, regarda, et vit les deux colons dans le massif de pourpiers et de tamarins.

— Madame, lui cria Raymond, ne vous montrez pas ainsi; c'est dangereux pour vous et pour nous. Suivez le lit desséché de ce petit torrent, montez cette pente, et venez nous joindre.

La comtesse lança un dernier regard au corsaire, fit à Raymond un signe de la main, et suivit d'un pied leste et résolu le chemin que le doigt de Raymond lui indiquait.

L'acharnement du combat était au comble. La fumée couvrant môme une si vaste étendue de mer qu'on aurait cm voir l'engagement de deux flottes, un véritable combat naval.

Paul courut au-devant de la comtesse pour l'aider à gravir la rampe ; la main rude du défricheur saisit une de ces petites mains dont parle Macbeth, this Utile Juind, qui donnent toujours une commotion électrique, et, dans ce moment solennel, le jeune colon s'alarma de voir que la main d'une femme était plus redoutable pour lui que l'artillerie d'un vaisseau.

Raymond, qui ne perdait jamais ses bonnes habitudes de

cour, et aurait conduit la galanterie de VemilleB jusqu'au dernier pic du cap Horn, reçut au sommet d'un roc la jeune étrangère, comme s'il se fût trouvé sur l'uscalier de Triauon. Hélas! il n'avait à lui offrir ni tabouret de duchesse ni divan de sultane, mais la grâce exquise du gentilhomme tenait lieu de tout dans ce salon où il n'y avait rien, pas même le salon.

La jeune femme paraissait très-éraue ; c'était fort naturel; la cause de Témotion se devinait tout de suite, devant le spectacle de la mer. Un sourire plein de mélancolie tra-* versa le plus doux et le plus charmant des visages, lorsque Raymond dit, en montrant du doigt les deux navires s

-r Voilà des spectacles auxquels nous assistons quelque* fois ; nous aimerions mieux vous offrir Œdipe à Colonne^ Iphigénie en Tauride, ou Didon^ mais chacun offre ce qu'il peut.

— Vous croyez donc, demanda la jeune fenmie d'un aif d'indilfôrence, que les hommes de ces navires pourraient distinguer une créature humaine debout -sur votre embar* cadère?

— Je le crois très-bien, maJame, dit Raymond;

— Et même savoir, ajouta Paul, si c'est un homine otl une belle femme ?

— Ah! dit la comtesse... Et, abaissant l'aile de son chapeau de paille du côtéxdu soleil, elle se mit à regarder le combat.

Les deux colons attendaient une question ; mais la jeune femme n'avait probablement rien à demander ; elle con* tinua d'examiner la mer et se tut.

Ce silence était trop irritant. Paul frappa la terre] du pied, croisa les bras et regarda le ciel, pantomime proven* cale qui signifie textuellement : Ceci commence à lii'ennuyer.

Le comte Raymond pensait probqfclement la môme pantomime, mais le galant gentilhomme la gardait prisonnière au fond du cœur ; il eut même recours au procédé de ceux

36 LES DAMNKS DE l/lNt)E

qui, par luxe de complaisance, veulent instruire leurs voisins malgré eux, et, n'osant s'adresser directement à la jeune femme, il dit à Paul :

— Le combat se prolonge ; voilà un marchand qui se défend très-bien.

— Monsieur de Glavières, dit Paul, qui devina la pensée du comte, j'ai navigué à bord du Solide^ capitaine Marchand; pauvre capitaine! que Dieu ait son âme! il s'est brûlé la cervelle à l'Ile de France, après avoir perdu toute la cargaison à la Dame de cœur /... Nous faisions le commerce des pelleteries sur les côtes de Chine. Un jour, entre Formose et Luçon, par le vingtième degré, nous étions à la cape ; la vigie signale une voile à l'est : c'était un pirate de Luzano, un fin voiher, ma foi de Dieu I il filait quatorze nœuds, comme VÉrable de la maison Palmer de Batavia. Nous avions en sabords huit pièces de douze et deux pierriers à l'avant. Vingt-deux hommes d'équipage, et le frère du capitaine; mais ce frère ne comptait pas, c'était un savant... Bref, pour couper court, le damné pirate nous accosta par l'arrière, au vol, comme un gabian; tous nos matelots étaient provençaux ei chasseurs de grives, de père en fils : ils firent feu de leurs carabines tous à la fois. Les pirates étaient plus gros que des grives; il en tomba sur le pont dix-huit, roides comme des palans. Figurezvous la débâcle? Tout fut fini avant le commencement : l'abordage tomba dans l'eau, personne ne demanda son reste. Le frère du capitaine, qui s'était retiré à fond de cale pour pointer la carte, remonta sur la dunette et dit:

— Nous leur avons donné une bonne leçon !

Ce récit, que Paul avait détaillé pittoresquement dans un but facile à deviner, ne fut pas honoré d'un seul sourire de la comtesse; elle conserva obstinément sa position. Paul eut encore recours à la pantomime, et dit au comte:

— Eh bien I la voyez-vous? comme elle s'intéresse à ce que nous disons!... Oh! c'est irritant au suprême degré !

— Le capitaine Marchand s'en est tiré avec bonheur, dit

Raymond en secouant la tête pour répondre à la pantomime. On ne se délivre pas toujours aussi aisément des griffes de ces démons de la mer indienne. Mais ici, dans ce que nous voyons c'est autre chose. Le corsaire se bat mieux qu'un forban, et je plains le trois-mâts, quoiqu'il m'ait Tair de se défendre très-bien... Aussi, je suis tenté de croire que ce n'est pas Surcouf qui est là devant nous.

Un mouvement sans doute involontaire agita la jeune femme; elle ouvrit les deux doigts qui retenaient Taile du chapeau de Manille et se retourna vivement du côté de Raymond. En toute autre occasion, ce mouvement n'aurait pas été remarqué ; mais, après un si long silence et une immobilité si soutenue, le moindre geste devenait significatif: aussi, Raymond ne le laissa pas échapper sans avoir Tair, toutefois, d'y attacher une importance sérieuse.

— Voilà un nom, madame, dit-il d'un ton naturel, un nom déjà célébré, et que vous connaissez comme tout le monde indien... le nom de Surcouf?

— Ah I oui!... dit la jeune femme comme en cherchant un souvenir confus. Oui, M. Surcouf... un marin français... l'ai entendu parler de lui... Il me semble... oui, c'est bien ce nom-là... Eh! vous croyez, monsieur le comte, que ce n'est pas Surcouf?...

— Qui se bat devant nous, madame?... oui, c'est une simple conjecture que je fais...

, — Au reste, poursuivit la jeune femme en souriant, cela m'est fort égal... Surcouf ou un autre... je trouve ce spectacle fort amusant... Et pourquoi, monsieur le comte, supposez-vous que ce n'est pas Surcouf?

— Madame, parce qu'avec Surcouf un combat n'est jamais si long.

— Oh ! monsieur le comte, dit la jeune femme d'un ton de gaieté fort naturelle, M. Surcouf peut trouver son égal sur la mer, et alors... On ne rencontre pas toujours des

.marchands de bonne volonté qui se laissent prendre au premier coup de canon.

— Pardon, madame, reprit le comte; j'allais vous développer ma pensée lorsque vous m'avez fait Thonneur de m'iuterrompre... Je connais les habitudes d'attaque du brave Surcouf. Il n'a jamais procédé ainsi. Surcouf vole à toutes voiles sur un navire sans tirer un coup de canon ; tous ses hommes sont couchés à plat ventre sur le pont, sabre d'abordage et pistoletsaux poings. Le corsaire essuie le feu du navire; il l'accoste; on aborde avec furie par les sal)ords, on tue tout ce qui se défend ; on fait prisonnier le reste ; on ferme les écoutilles, et c'est fini!... Voilà, madame, ce qui me donne quelque droit de supposer que nous n'assistons pas en ce moment à un nouvel exploit de Surcouf.

La jeune femme écouta Raymond avec un intérêt de complaisance, et se balançant avec beaucoup de grâce sur la pointe de son pied droit, elle dit d'un ton de négligence bien jouée:

— Et, si ce n'est pas M. Surcouf, avez-vous reconnu au payillon un autre corsaire?

— Madame, s'il me reste un léger doute, c'est à cause du pavillon. J'ai cru distinguer à misaine le pavillon français... Et vous, madame?

— Moi, interrompit la comtesse en riant, je n'entends rien aux pavillons. En mep, et de loin, ils se ressemblent tous... Au reste, je n'ai pu rien voir, j'étais assise près de la source à côté de mes chères fleurs. J'ai cru entendre le canon et je suis descendue ici par curiosité indifférente... Mais on ne voyait déjà plus rien, excepté la fumée bleue et beaucoup de soleil.

— Ah! dit Paul, la chose se décide ! le canon se tait; j'entends les coups de fusil.

Les regards des trois personnages se portèrent soudai- • nement vers le même point. De larges lambeaux de fumée se détachaient du lieu du combat, glissaient sur la mer comme des nuages, s'évaporaient dans l'atmosphère lumineuse. Le rideau qui couvrait la scène, disparut bientôt et laissa voir les deux navires l'un à l'autre accrochés.

— Bonne prise ! dit Paul.

— Ah! voilà quim*étonne bien! dit Raymond, le pavillon du corsaire est français; je l'avais bien vu, mais ce n'est pas Surcouf .

— 11 estgalipotè comme un Américain, dit Paul, et Vaxyiso de Surcouf est tout noir.

— C'est juste! remarqua le comte.

La comtesse se tourna vers ses deux compagnons et leur dit d'une voix émue :

— Il n'y a plus rien à voir, tout est fini*,... la chaleur est excessive, ne trouvez-vous pas, messieurs?

Elle était pâle et une sueur ardente coulait sur son front, Le jeune comte lui offrit le bras pour Faider à descendre, et lui dit:

— Vous allez retrouver Tombre et la fraîcheur sous les voûtes d'arbres de la fontaine. La nature de Java est comme une femme charmante qui met le baume à côté de la douleur.

, Paul grimpa lestement sur un latanier de l'île Bourbon, coupa un magnifique éventail de palmes et, l'offrant à l'étrangère :

— Le soleil est galant aussi, dit-il ; avec sa chaleur, il fait pousser l'arbre des éventails. Je défie le plus habile ouvrier chinois d'Hog-Lane d'en faire un comme celui-ci.

La comtesse accepta en souriant et redevint subitement sérieuse. Décidément, une pensée toute nouvelle agitait son esprit, car on ne pouvait admettre qu'elle venait de prendre ce caractère sombre après avoir assisté au combat de deux navires inconnus. Cette tristesse mystérieuse dura tout le jour.

En quittant la jeune créole devant les massifs de la fontaine, Paul saisit le bras du comte, et, l'entraînant à l'écart, il lui dit :

— Monsieur de Claviôres, avez-vous compris quelque chose à cette nouvelle énigme, vous?

— Moi... répondit le comte un peu déconcerté... mais...

non... je n'ai pas essayé de comprendre... Ce que nous venons de voir est fort triste... des fous, dans un si beau pays, sur une mer splendide^ qui se tirent des coups de canon !. . . Si je n'avais pas vu 93, je m'attristerais beaucoup moins aussi près de cette scène de mort.

— Vous dites bien toute votre pensée, monsieur le comte?...

— Oui, mon cher Paul... toute... Je n'm rien à vous cacher.

— Moi, répondit Paul avec vivacité, moi, je suis du pays de la franchise, je suis de la Giotat. Si je voulais prendre la peine d'être fin, je le serais comme le duc de Roquelaure; mais j'aime mieux être franc. J'aime cette femme... Oh! ne me regardez pas ainsi, monsieur le comte... Oui, je ne la connais que depuis hier; le temps n'y fait rien... Voilà un astrapxa que j'ai planté l'autre jour ; il a déjà des feuilles!... Tout pousse vite en ce pays. J'aime cette femme comme si je la connaissais depuis dix ans... Eh bien, vous voyez un homme au désespoir... Cette fenune... je donne ma main droite à couper, si je me trompe... cette femme n'est pas plus comtesse que moi... C'est... vous ne devinez pas?

— Non... non, Paul, dit le comte d'une voix altérée et avec un sourire plein de mélancoKe.

— Eh bien, je vais vous le dire : cette femme est la femme ou la maltresse de Surcouf .

Le comte de Clavières baissa la tète, joignit ses mains, laissa tomber ses bras, et ayant réfléchi quelques instants, il dit :

— Oui, c'est probable... Il y a d'excellentes raisons à donner pour soutenir cette conjecture... En effet, lorsqu'on se rappelle tous les incidents...

— Croyez-le bien, interrompit Paul, j'ai deviné.

— Mais après, voyons, mon cher Paul, quel parti pouvezvous tirer de cette découverte?

— Aucun, monsieur le comte, ou, pour mieux dire, oui,

j'ai uu parti... Je rappellerai en face madame Surcouf, et, si elle accepte ce titre, je yais là-bas, dans la yallée de la Mort, je me couche sous le boon-upas, j'y fais mon dernier sommeil.

— Paul, mon ami, dit le comte avec affection, vous ne ferez rien contre les saintes lois de Thospitalité; vous ne lui donnerez pas un nom qui peut-être n*est pas le sien;, et vous, ne priverez pas, par un suicide impie, notre petite société de son plus jeune et de son plus brave défenseur.

Paul, toujours dompté par cette douce parole du comte, baissa encore la tête et serra les mains du comte de Clavières pour lui prouver sa soumission.

Raymond essuya furtivement deux larmes et mit sur son visage la sérénité absente de son cœur.

Les premiers défricheurs, les premiers conquérants d'ime terre sauvage, ont à soutenir des luttes de tous les jours contre les résistances combinées de la nature, des hommes fauves et des animaux; heureusement, l'histoire nous prouve que les colonisations triomphent presque toujours de ces premiers obstacles; et c'est une chose vraiment consolante ; car, à ne voir que les origines, il semblerait que Dieu n'approuve pas le travail des pionniers et des défricheurs, et qu'il veut nous obliger à rester fidèles à nos terres natales et tranquilles à Tombre de nos clochers baptismaux.

Le lendemain du jour qui avait vu la victoire du corsaire, la petite colonie eut à subir une de ces agressions sauvages, assez communes, d'ailleurs, dans les nouvelles plantations des îles'de la Sonde et de Bornéo.

C'était un peu avant le lever du soleil; les teintes splendides, versées toute la nuit sur les bois par les constella-

tions du ciel indien, formaient un petit jour crépusculaire qui laissait voir une sauvage émigration sar la chaussée antique de Samarang.

Deux forêts vierges, impénétrables à Thomme et au soleil, étaient alors divisées par la grande route qui mène à Batavia, route solide, œuvre d'une civilisation admirable dont Thistoire ne parle pas. Une armée de singes, nombreuse comme une émigration de Cimbres quadrumanes, traversaient silencieusement ce grand chemin, et passait '• d'une forêt dans Tautre. Un vieillard marchait en tête,

comme TAttila ou le Xercès de cette race de maîtres ravageurs.

r Ce chef, grand et fort, quoique miné par l'âge, avait un

iy air farouche et soucieux. Il paraissait coHuaitre la carte

'1 du pays et njhésitait jamais sur le clioix du terrain. Les

r! singes suivaient avec confiance leur vénérable guide,

comme des soldats étourdis et insoucieux qui ne s'inq]iiètent de rien quand ils ont livré leurs destinées à l'in- ' telligence d'un chef éprouvé. Les sauvages émigrants défilaient par familles, les mères portant leurs petits à la mameUe, ou conduisant les adolescents par la main; les pères armés d'un bâton, veillant sur le ménage nomade, avec des yeux attendris; les célibataires, railleurs, gambadaient à travers les familles austères, et cherchaient de bonnes fortunes en compagnie de veufs dissolus, au grand scandale des vieillards.

Quelle cause sociale poussait ainsi tout ce peuple de l'ouest à Test, et lui faisait déserter le domaine de ses pères? C'est le secret de la nature primitive, vierge toujours muette devant les hommes curieux. Le chef de l'expédition s'arrêtait quelquefois, et toute l'armée faisait halle ; les pères parlaient bas et donnaient de sages conseils ; les orphelins se groupaient au pied d'un arbre, dans une attitude de commisération; les vieillards prenaient un peu de repos; les jeunes gens grimpaient aux cimes des arbres, pour faire de la gymnastique. Mais le plus rigoureux silence régnait

partout; les rixes, les cris aigus, les grimaces bruyau tes, les éclats de rire, les craquements de mâchoires, étaient interdits. Tout le monde obéissait à la suprême et salutaire loi, et si, par hasard, un jeune novateur osait faire entendre une note en sourdine dans le simple but de faire un acte amusant d'opposition systématique, aussitôt de graves vieillards lui exprimaient, dans une pantomime persuasive, la désapprobation d'une faute qui pouvait compromettre tant de familles errantes, et le jeune factieux prenait une pose de repentir et allait solliciter une place modeste parmi les sages de la tribu.

Cependant le Xercès quadrumane de Texpédition consultait les étoiles par une éclaircie de verdure, examinait les carrefours «du bois, prêtant Voreille aux murmures lointains de la mer, et, jetant un regard paternel sur son peuple, il se remettait en marche pour la première hôtellerie du matin.

Le soleil allait sortir de TOcéan, comme une île de feu, et illuminer Tlnde, sans la transition du crépuscule, lorsque Tavant-garde des singes arriva devant la cabane fondée par \andrusen. Les cinq colons dormaient du doux sommeil des heures matinales, et leur jeune et belle compagne de solitude, après' une nuit que l'agitation du jour avait brûlée d'insomnie, venait enfin (le fermer les yeux sur un chevet misérable et indigne de sa beauté.

Le chef quadrumane s'assit sur la branche saillante d'un magnolia, et fit, d'un coup d'oeil, l'inventaire des richesses agrestes de la plantation. Le jardin abondait en légumes de toutes sortes ; c'était comme une table servie, à couverts illimités. Le chef trouva le festin et le lieu opportuns, et décréta la loi agraire par un signal.

Les yeux de tout un peuple sauvage, de grands yeux, luisant comme des étoiles tombées dans les feuilles du bois, attendaient ce signal; les Vandales quadrumanes se précipitèrent sur le jardin comme une trombe vivante de dévastation. Au même instant, le soleil se leva, et son premier

rayon éclaira un jardin nu comme un roc pelé; tous les convives avaient déjà disparu. Une fenêtre s'ouvrait, et un mâle visage, couronné de cheveux noirs ondes, se montra au soleil levant, comme à un ami attendu. C'était le jeune colon Paul.

Il franchit le seuil de sa fenêtre hasse, et, marchant avec précaution, il vint appuyer son oreille contre la persienne sacrée de la chambre de réserve. Puis, honteux de cette indiscrétion comme d'un sacrilège, il descendit à la mer.

La mer était bleue et calme, joyeuse de la première caresse du soleil ; elle ne se souvenait plus du combat de la veille : rien ne laisse de trace sur la mer, dit Salomon.

Paul savoura comme un remède ce bain de saï)hir, de parfums et de lumière que la nature maritime offre avec une étemelle générosité à tous ses enfants, et, fortifié par cette vie en élixir qui flotte à l'écume des vagues, il s'habilla et reprit le chemin de la cabane des colons.

En passant devant le jardin, il lui donna son regard accoutumé de propriétaire et poussa un cri sourd qui semblait sortir du cratère d'un lion, et non d'une poitrine humaine. A la vue de cette dévastation sauvage dont il crut devmer infailUblement les auteurs , le jeune homme fit taire les conseils de la prudence et réveilla ses'amis avec le tonnerre de ses imprécations.

— Oh ! s'écria-t-il d'une voix stridente comme la lame de bronze qui déchire une pointe d'acier, — oh ! cette fois, on ne m'arrêtera plus! j'irai seul, comme la vengeance de Dieu, si les autres s'acharnent à garder une paix stupide et lâche! J'irai seul! j'aurai assez d'armes pour les exter-r miner tous. Ils verront tomber le tonnerre sans voir la main du vengeur! Oh! oui, ce soir, le soleil se couchera sur le sang !

Et Paul, frissonnant de rage, l'œil en feu, la chevelure hérissée, entra dans la chambre commune, où arrivaient au même instant les quatre colons, tous armés et croyant à une attaque de bandits.

— Venez voir I venez ! leur dit-il, venez voir leur ouvrage de cette nuit! et quand vous aurez vu, envoyez-leur des couronnes et des bénédictions!... moi, je vais les brûler vifs comme des scarabées dans un four!... Ne m'arrêtez pas!

Les colons sortirent et levèrent les yeux et les mains vers le ciel en voyant le désastre du jardin. Paul avait déjà suspendu deux paires de pistolets à sa ceinture et mis en bandoulière soQ fusil à deux coups.

— Eh bien ! monsieur le comte, dit Paul d'un air triomphant, qu'en dites- vous? faut-il pardonner encore? faut-il oublier?

La consternation était sur tous les visages.

— Non, cette fois le pardon serait une faiblesse dangereuse, dit Raymond avec aon sang-froid de gentilhomme, mais il ne faut pas éépenser entre nous cette colère qui affaiblit avant Theure de l'action. Ainsi, Paul, calmez-vous, pour garder la sûreté ôM coup d'oeil. Nous allons tous partir. Chemin faisant, je vous instruirai de mon plan d'attaque; il est résolu depuis longtemps. Nous sommes cinq contre neuf, le bon droit est avec nous. Nous sommes donc les plus forts... Je vais donner mes ordres à Âglaé, et mes instructions aussi ; elle dira que nous sommes en chasse et notre protégée ne saura rien.

Aussitôt le petit arsenal de la colonie fut envahi ; on se munit de toutes les armes; le comte Raymond ceignit même une antique épée javanaise, toute couverte de rouille, et dont la garde était formée par les contorsions inextricables de trois couleuvres de fer.

Le comte fit le signe de la croix ; les quatre colons l'imitèrent, et ils partirent d'un pas résolu.

Ce qui les arséta brusquement n'était pas attendu.

Debout à la lisière du bois, superbe et immobile comme l'antique déesse protectrice de Java, la comtesse inconnue leur fit signe de ne pas avancer, et leur ordonna d'une voix douce de déposer leurs armes.

46 LES DAMNÉS DB L'iNDS

— J'ai tout entendu, leur dit-elle; le premier cri de ce jeune homme m'a réveillée en sursaut, et j'en bénis Dieu! il n'y aura point de guerre; il n'y aura paint de sang versé. Je le veuxl

La jeune femme dictait cet ordre de reine absolue en arrondissant un bras nu qui dissimulait l'angle du coude par deux fossettes taillées dans l'ivoire, où le regard s'éteignait de langueur.

Les cinq colons formèrent un faisceau de leurs armes et attendirent; ils étaient tous si heureux d'obéir à cette voix, à ce regard, à ce bras divin, qu'ils avaient déjà oublié leur colère et leur légitime projet d'invasion.

En ce moment, tous les oiseaux, pictas volucres^ tous ces harmonieux artistes des forêts de l'Inde, entonnèrent un concert ravissant, sous les larggs feuilles qui ombrageaient rÈveduJava. «r ^

Elle s'avança, leur tendit les mains à tous, leur prodigua les plus gracieux sourires, les couba sous le charme d'une fascination mystérieuse, et prenant les notes les plus suaves distillées par un clavier de fines perles et de corail, elle leur dit:

— C'est bien! c'est bien! mes chers compagnons; votre soumission me comble de joie. Les plus braves ne sont jamais humiliés en obéissant à une femme dans un désert, car ils obéissent à la servante de Dieu. Oui, votre colère a été juste; oui vous avez cédé à un légitime mouvement de vengeance; mais une guerre n'arrange rien; après la vengeance du jardin dévasté arrive la vengeance du sang répandu. Une paix après la bataille n'est qu'un repos trompeur et une préparation à une autre guerre. Le jardin se replante; l'homme tué ne se relève plus... Maintenant écoutez-moi bien, mes chers compagnons... Vous m'avez donné une hospitalité généreuse; vous avez veillé sur moi; vous avez respecté mon mystère, vous avez subi mon silence, et, à mon tour, je ferai pour vous une chose facile... Oui je jure, par la sainteté de cette adorable nature qui nous

environne, cpie je vous réconcilierai avec vos terribles voisins ; je jure de vous en faire des amis avant le coucher de ce soleil.

Un frémissement, formé de toutes les émotions du cœur, répondit à la jeune femme. Des pleurs baignèrent tous les visages ; Paul tomba sur ses genoux et baisa le gazon qu'im pied divin avait foulé.

— Voici mon plan, ajouta-t-elle. J'irai seule chez vos voisins ; seule, entendez-vous ; sans escorte. Soyqz bien tranquilles, rien ne m'adviendra. Ma main a joué* avec la crinière des lions : dès Tenfance, mon âme s'est faite au péril. J'ai vu de près les batailles de Mysore, et l'habitude a mis un peli de votre courage viril dans mon cœur. Deux de vous m'accompagneront pour m'indiquer la route et atten* dront mon retour dans les bois, à une certaine distance de de l'habitation de vos ennemis. Ceci est chose arrêtée. Toute objection serait inutue. Il faut que je marche à mon destin. Dieu et ses ang^ me garderont comme ils m'ont toujours gardée jusqu'à, ce moment.

. Le comte Raymond' e^ Paul allaient s'offrir tout naturellement pour accompagner l'étrangère, mais elle devina leur intention et dit en riant :

— Je choisis les plus calmes pour mon expédition, c'est mon droit.

Et elle désigna Yandrusen et Torrijos,

Les deux colons élus firent tout de suite leurs provisions de promenade, prirent un fusU de chasse, serrèrent les mains de leurs amis, et se tinrent prêt à marcher au premier mot.

La jeune femme, habillée depuis son lever pour ce petit voyage qu'elle avait prévu, se coiffa de son chapeau de Manille, où elle épingla quelques roses d'ivoire, et dit d'un ton décidé :

— Allons!

Paul se mit à l'écart pour adresser au Ciel, les mains jointes, ci^tte prière :

— Notre-Dame de la Garde, conduisez-la et protégez-la contre les Sarrasins !

Vandrusen, Torrijos et la jeune femme en sortant des massifs qui entouraient l'habitation, trouvèrent la chaussée de briques et la suivirent jusqu'aux ruines de Dondjéri. Arrivée devant le carrefour sombre où se révèlent les mystérieux vestiges d'une civilisation perdue dans la nuit des âges, la jeune femme se détourna pjjur admirer ces basreliefs merveilleux, où la grâce du cSeau et la fantaisie de l'exécution surpassent les œuvres les plus exquises du génie athénien. La nature a fait aussi des miracles d'arabesques végétales pour encadrer dignement ces ruines d'un temple et d'une divinité sans nom. Les arbres remplacent*les nefs et les dômes écroulés ; des milliers de guirlandes de lianes et de fleurs se croisent, comme des festons religieux sur les pierres saintes ; la fontaine où te prêtre puisait Feau du sacrifice coule toujours dans un immense bassin, émaillé de fleurs comme une prairie ; le chant des oiseaux continue les hymnes interrompues dans le Sanctuaire; une obscurité, douce aux regards, donne une teinte de rêve élyséen à ce paysage qui émeut la pensée, et lui raconte une énigme d'histoire passée, défi éternel proposé à l'intelligence de l'avenir I

— Je n'ai jamais rien vu de si émouvant, dit la jeune femme à ses compagnons ; on passerait toute sa vie dans cette vaste caverne d'arbres et de ruines à regarder et à penser.

— Nous avons de plus belles choses encore dans notre île, dit le Hollandais Vandrusen; elles se trouvent dans la vallée de la Source-Chaude, au pied du mont Mara-Âpi.

— Oui, demanda la comtesse, des ruines plus belles encore ?

— Certainement, madame.

— J'espère bien les voir quelque our; mais, ajouta-t-elle en riant, il ne faut pas que les plus belles choses du monde

me fassent oublier les intérêts de mes amis. J*aime encore mieux une bonne action qu'une belle ruine.

Et elle s'élança d'un pied leste sur un sentier sauvage, qui rayonnait du grand chemin et semblait conduire le voyageur dans des abîmes de verdure, où le tigre noir était le seul anachorète possible, car rien d'humain et d'habitable ne se révélait au regard.

— C'est le mauvais pas de la promenade, dit Vandrusen; mais il est bientôt franchi. Placez- vous entre nous deux, madame. Torrijos d'un côté, moi de l'autre, nous veillons, le doigt à la détente, et, au moindre frémissement des hautes herbes à droite ou à gauche, nous sommes prêts.

Ils cheminèrent en silence, l'œil fixé sur les embûches du désert, et découvrirent bientôt un pays tout nouveau, une plaine clair-semée d'arbres et accidentée à leurs intervalles de petites collines sans végétation. Cette perspective rappelait la campagne d'Europe ; il y manquait seulement les villages, les fermes et les clochers.

— Maintenant, madame, dit Vandrusen, nous entrons sur le domaine ennemi. Avant de vous défendre, notre devoir est de vous obéir. Voici notre halte, à nous; à vDus, voici votre chemin. Suivez ce petit ruisseau jusqu'à ce monticule à droite, là où vous voyez un bouquet de tulipiers jaunes. Le terrain exhaussé vous cache la petite habitation de nos voisins. Quand vous serez-là, vous la découvrirez... Nous vous attendrons en priant pour vous.

— Très-bien 1 dit la jeune femme ; la prière est tqujours une bonne chose; mais je ne crois pas au danger pour le moment.

— Madame, si par hasard vous vous trompiez, ajouta Vandrusen avec chaleur... excusez-moi, tout le monde se trompe, excepté Dieu... si nos ennemis ne vous recevaient pas comme vous méritez d'être reçue, n'insistez pas, sortez tout de suite, montrez- vous sur ce tertre... là où il y a des aloès... et venez de notre côté. En nous embusquant, Torrijos et moi, dans le ravin, nous pouvons tuer neuf

50 LBS DAMNÉS Di; L'iNDS

hommes, l'un après l'autre, s'ils s'avisaient de vous poursuivre. Comptez sur notre adresse, notre courage» notre dé- ' vouement,

— Merci 1 merci ! dit la jeune femme en serrant la main ] de Vandrusen; oui, j'ai droit de compter sur d'aussi braves r gens.

— Ah! reprit Vandrusen, nous n'avons pas toujours été dignes de vos éloges; nous ne croyions, nous aussi, ni à

.' Dieu, ni à Diable, ni à rien. C'est le comte Raymond qui

nous a fait meilleurs, et là, sans nous prêcher de longs sermons, mais avec de bonnes paroles et de bons exemples. Ainsi, madame, ne nous remerciez pas, nous ; c'est le comte Raymond qu'il faut remercier.

— Au revoir, et à bientôt, j'espère, dit la jeune femme; et elle s'avança d'un pas hardi vers l'inconnu.

; Elle suivit son conducteur, le ruisseau qui gazouillait

sur les cailloux et jouait avec tous les brins d'herbe flottante, sans savoir où il allait se perdre. La campagne, incendiée par le soleil, gardait un silence lugubre; aucun bruit de ferme ne se faisait entendre; c'est ce qui rendait le paysage si triste, malgré l'éblouissant éclat du ciel indien.

La belle et courageuse ambassadrice du désert reconnut

I de près les tulipiers jaunes, suivit un sentier frayé dans

une terre molle, et, doublant le pied d'une petite colline,

? elle aperçut une case longue et toute couverte de feuillages

jaunis... la porte était ouverte... Elle donna au ciel un regard plein de ferveur, et entra.

La belle ambassadrice s'arrêta dans le vestibule et prêta l'oreille au moindre bruit intérieur qui pût déterminer sa direction. Le silence lugubre de la campagne attristait aussi

cette case, mais on s'apercevait du premier coup d'œil qu'elle était habitée, quoique inhabitable en apparence. Les cloisons de bois, disjointes par les ouragans et crevassées par le soleil, ouvraient partout un passage aux injures de l'air et attestaient l'abandon ou la négligence du pro^ priétaire; la négligence était seule admise quand on regardait l'étrange ameublement de la salle commune, où s'amoncelaient en désordre les traces récentes d'une vie de sauvages ou de bandits.

Au milieu, une table informe était chargée de blocs d'argile cuite, de vases chinois fêlés, de tronçons de pipes, de lambeaux gluants de tarots, de coupes boiteuses, de croissants d'assiettes, de flacons décapités, de couteaux sans manches, de fourchettes monopointes, de tasses fêlées, de charpie de serviettes, de flaques de café noir; hideux pêlemêle d'orgie que le soleil éclairait joyeusement, comme il éclaire tout, le haillon ouïe satin, la vie ou la mort. Aux angles de ce bouge on voyait des amas de larges feuilles sèches, entremêlées à de superbes fourrures de tigres noirs. Au-dessus de ces lits sauvages planaient, en panopUes, les échantillons des arsenaux de tous les pays et de tous les temps : les arcs des Hottentots, les flèches aux arêtes de poissons, les cricks de la Malaisie, les poignards des Amocks, les fusils à mèche, les carabines de Londres, les lances des Patagons, les massues de bois de fer, les javelots du Penjab, les pistolets au pommeau de nacre, les frondes des îles* Baléares, les tremblons à ctatère évasé. Puis, comme contraste, on voyait au panneau du centre une charrue accrochée, qui semblait rendre bon témoignage des intentions primitives des neuf locataires ; mais ce noble instrument de labour était couvert de rouille dans cette cabane de la paresse, comme une épée dans l'arsenal d'un poltron.

Gomme on le pense bien, la jeune femme ne perdit pas beaucoup de temps à faire l'inventaire de ces guenilles sauvages; l'idée même d'être surprise dans ce repaire comme

une espionne du grand prévôt la fit tressaillir ; elle courait la chance de perdre le bénéfice de sa volontaire et généreuse mission ; elle s'exposait à une attaque brutale, lorsqu'elle avait résola d'attaquer elle-mêipe et de triompher par la surprise, avec les armes de la douceur, de la grâce et de la séduction.

Elle sortit donc promptement, et une bonae inspiration lui dit de chercher dans la campagne les sites les plus rapprochés, où la fraîcheur des eaux et des ombres devait attirer les indolents possesseurs de ce domaine. Le ruisseau qui l'avait conduite passait devant la case et poursuivait sa route tortueuse jusqu'à des massifs d'astrapaeas et de mûriers de Chine, où il disparaissait.

— Voilà un guide charmant, dit-elle, une voix douce de la nature qui parle pour la première fois aux oreilles d'une femme ; ne soyons pas sourde, écoutons ce ruisseau.

Et, le cœur plein d'espoir et de résolution, elle suivit les rives fleuries de ce ruisseau providentiel, dont la fraîcheur montait à ses joues ardentes, comme une caresse de la nature du nord. Elle marcha ainsi jusqu'à l'oasis et découvrit un sentier ouvert indubitablement, à travers un épais taillis, par la main de l'homme, et aperçut, au bord d'un petit lac, des lazzaroni indiens couchés dans les herbes et fumant le houka comme des émirs.

Au bruit des pas de la jeune femme, ils se levèrent tous d'un bond, et jamais le soleil de l'Inde n'a éclairé une pareille scène; ces hommes, naturellement intrépides, qui n'auraient pas reculé devant des pirates ou dès tigres noirs, furent saisis de frayeur nerveuse, i^omme devant une apparition de nuit qui aurait fait une erreur d'horloge et se serait montrée à midi.

La jeune femme marcha vers eux, le sourire aux lèvres, la fascination aux yeux; elle ôta son chapeau, en détacha les roses d'ivoire et les offrit au premier, avec cette grâce souveraine qui est ici-bas la seule force et la seule domination.

LKS DAMNÉS DE l/lNDE 53

Le sauvage accepta le bouquet, remercia par un geste, et tous les autres youlurent en avoir leur part.

— Mes amis, leur dit-elle en langue malaise, permettezmoi de vous appeler ainsi, il n'y a que des amis dans un désert, je viens de bien loin pour vous consoler, car j'ai dans l'idée que vous n'êtes pas heureux.

Us firent tous cercle autour de la femme, et leurs regards prenaient'uu caractère de douceur inetîable, en écoutant cette parole mélodieuse qui semblait leur venir du ciel.

— Non, dit Strimm, leur chef, avec un accent mélancolique, non, nous ne sommes pas heureux... Nous sommes des parias, des maudits. Les bêtes fauves et nous, c'est la même espèce. Nous ne disons pas cela à tout le monde, parce que nous sommes fiers comme des lions; mais on ne doit rien, on ne peut rien cacher à vous, qui venez nous parler avec une voix si bonne, qui nous regardez avec des yeux si doux.

— Mais, dit la jeune femme d'un ton léger, mais je ne viens pas ici vous déranger de vos habitudes... Allons, mes amis, reprenez vos places... Asseyons-nous sur les divans de la nature... Causons... Avez- vous un houka de reste? je fumerai avec vous comme une odalisque de Kachmyr.

Toutes les mains offrirent en bloc des becs d'ambre jaune à la main charmante qui se tendait.

— Pour ne pas faire de jaloux, dit-elle en riant, je vais en choisir un les yeux fermés.

Cette idée excita un éclat de rire général inconnu aux échos de cette solitude.

Le choix ainsi fait au hasar, la jeune femme leur dit :

— Mes amis, ecoutez-moi bien... Mon père, vieillard de grande expérience, disait toujours qu'il était impossible de réunir sous le même toit deux hommes véritablement mé^ chants; il ajoutait même que le méchant n'existait pas, et qu'il n'y avait au monde que des hommes pervertis, c'està-dire malades moralement, et qu'une bonne parole, tombée à propos, pouvait ramener au bien. Et mon père, qui avait

beaucoup voyagé, disait : « J*ai vu beaucoup de scélérats condamnés à mort pour des crimes odieux : eh bien! tous, devant le bourreau, ont écouté la voix de la religion ; tous ont pleuré, tous ont baisé le crucifix, tous ont passé par le chemin du repentir qui mène au ciel. Qu'a-t-il donc manqué à ces coupables? Une bonne parole avant le premier crime, un bon exemple, un conseil de charité. » Vous n'appartenez pas,. vous, mes amis, à cette espèôe de criminels, je le sais; et maintenant, en vous examinant bien, Tun après l'autre, je découvre sous votre rudesse une nature bonne, un cœur humain. Aussi je regarde comme facile la tâche que je me suis imposée auprès de vous.

Strimm prit timidement la main de la jeune femme, et l'effleura de ses lèvres comme pour la remercier.

Les autres demeuraient immobiles, dans une Borte de contemplation religieuse; ils étaient commodes sauvages du lac des Makidas, Africains naturellement artistes, qui entendaient pour la premièr^fois le quintette de la lumière, chanté dans Moïse par les artistes de TOpéra.

— La nuit dernière, poursuivit la belle ambassadrice, vous avez commis un acte coupable, je suis venue pour Feffacer avec votre repentir ; vous avez dévasté le jardin de...

Un cri déchirant interrompit Pétrangère, toutes les mains firent un signe de dénégation, iit Strimm, se levant avec précipitation, dit d'une voix émue :

— C'est une calomnie! nous n'avons rien dévasté; je le jure sur votre tôte d'ange! nous le jurons tous!

Il y a dans la vérité un accent impossible au mensonge. La jeune femme avait dans son oreille et dans son cœur l'exquise perception de toutes les nuances physiologiques ; elle s'écria tout de suite en étendant ses mains :

— Je vous crois! je vous crois ! n'ajoutez plus rien ; vous létes.justifiés... justiliéspour cette dévastation, mais ce n'est pas tout.

Strîmm reprit sa place, inclina la tête et murmura ces paroles en sourdine :

— Voyons le reste.

— Le reste, le voici, mon cher monsieur Btrimm, dit la jeune femme en appuyant légèrement ses doigts d'agate sur la griffe du sauvage; vous ne vivez pas en bonne intelligence avec vos voisins delà case de Vandrusen... Ah! ceci, vous ne le contestez pas ; vous avouez la chose par un signe de tête... Eh bien, mes amis, je viens vous demander la paix au nom du bon Dieu qui vous donne son soleil de tous les jours, le sourire de sa nature, la fraîcheur de ses eaux douces, la saveur de ses fruits doux. Je viens vous prier à genoux de vivre en frères avec vos frères, et en chrétiens avec des chrétiens.

Deux perles étincelèrent dans les yeux de la femme et coulèrent sur ses joues; elle s'arrêta, toute saisie d'émotion. Ses sauvages auditeurs ihclinaient leurs tôtes, comme des Sicambres vaincus par la voix du ciel.

Après une longue pause, la belle missionnaire ajouta :

— Je sais que vos ennuis sont vifs et que les ennuis engendrent les guerres chez les grands peuples, comme chez les soUtaires du désert : eh bien ! changez de sol et travaillez. Le travail est la plus viye de toutes les distractions, lorsqu'on ensemence son propre champ. Je sais que vous aimez le voisinage de la mer, et que vous convoitez le domaine de Vandrusen parce qu'il a pour voisin un beau golfe et un grand chemin d'eau bleue où se promènent les vaisseaux. Je conçois vos envies ; moi aussi j'adore la mer, et, s'il fallait vivre ici, étouffée par un horizon de terre sèche, je sens qu'il me prendrait peut-être la fantaisie sauvage de déclarer la guerre à des voisins maritimes pour prendre ma part d'un bain de mer chauffé par le soleil de tous. Cela peut s'arranger sans guerre. Raisonnons, puisque nous sommes des créatures humaines, et ne nous battons pas comme les animaux du bois. Il y a place pour tout lo n)onde, Venez près de nous, bien près de nous, bâtir votre

case neuve ; j'eu serai la marraine ; j'en tapisserai la façade avec des fleurs chinoises; j'y viendrai faire la veillée avec vous; je sais toutes les fables malaises et une grande quantité de pantouns; je vous les chanterai aux étoiles, sous les lataniers, sur le bord de la mer. Et puis, comme le voisinage du golfe a ses périls comme ses douceurs, si vous aimez la guerre, nous aurons l'occasion de la faire quelque jour avec les pirates de Bornéo. Ces bandits flairent en mer une habitation; s'ils débarquent chez vous, ils seront bien reçus, n'est-ce pas?

Tous les sauvages battirent des mains et flrent des gestes de menace du côté de la mer, comme si les pirates venaient de débarquer.

Strimm se leva et dit :

— Au nom de mes camarades et en mon nom, je m'engage à respecter la case de nos voisins.

— Ah! ce n'est pas tout, dit la jeune femme en riant et le doigt levé du côté de Strimm.

— Je comprends, ajouta le chef; oui, nous allons faire nos préparatifs de départ.

— Et vous vous établirez à côté de nous? dit la femme.

— Oui, répondit Strimm.

— Et enfin vous m'accompagnerez à présent à la case de Vandrusen?

Tous se levèrent, en exprimant par un énergique geste qu'ils étaient prêts.

La jeune femnje, radieuse de joie et belle comme l'ange de la paix, serra les mains de tous, et se mettant à la tête de l'escouade, elle dit :

— Allons chez Vandrusen!

Elle donna ensuite des détails sur sa promenade du matin, et leur annonça qu'ils rencontreraient Vandrusen et Torrijos à l'entrée du bois.

Les neuf colons s'arrêtèrent quelques instants à leur cabane, pour rajuster des vêtements fort délabrés et

prendre leurs armes de chasse. Tous les visages rayonnaient de bonheur.

Vandrusen et Torrijos, embusqués dans un ravin, attendaient avec une anxiété fiévreuse, le retour de la jeune ambassadrice ; chaque moment était lourd sur leurs fronts comme le poids d'une heure : le moindre bruit de Tair, le moindre frémissement de feuilles arrivaient à leurs oreiUes comme un cri de détresse ou d'agonie. Souvent saisis tous deux de désespoir, en s'accusant d'avoir abandonné cette jeune femme à son idée trop généreuse, ils prenaient leurs armes, et marchaient vers cette colline qui voilait sans doute une horrible sc^ne, une orgie de forbans. Puis ils rebroussaient chemin, et rentraient dans la crevasse où ils avaient promis solennellement d'attendre avec confiance un infaillible retour.

Au plus fort de ces poignantes alarmes, les deux colons embusqués virent dans le lointain une masse confuse d'hommes, à leur tête, une femme qu'ils reconnurent tout de suite.

— Les voilai dit Vandrusen.

Et, se servant d'une large tige d'euphorbe comme d'un masque, il regarda plus attentivement, et, réflexion faite, il crut avoir tout deviné.

— Écoutez, dit-il à Torrijos, et vous verrez que j'ai bien compris... La comtesse, sous un prétexte quelconque, les attire de ce côté... Oui, ils sont neuf... elle marche en tôte avec une intention... les voici maintenant qui remontent un à un la berge du ruisseau:., ils ont leurs fusils en bandoulière... tenons-nous prêts... quelque chose d'affreux menace cette femme... c'est une victime... on lui a accordé, comme faveur, le droit de choisir le lieu de son agonie... Attention, Torrijos! à cinq pas, feu de nos quatre coups de fusil sur les quatre premiers,., armons nos pistolets... bien... plaçons-les pour les avoir tout de suite sous la main, et tombons sur les autres. Nous en aurons bon marché.

Torrijos approuva d'un signe de tête... ils examinèrent les amorces, polirent le tranchant des pierres avec Tongle du pouce, affermirent leurs pieds sur un terrain solide, et se tinrent prêts.

Dans sa merveilleuse sagacité, la jeune femme avait prévu tout ce qui pouvait arriver de fatal avec un homme déterminé comme Vandrusen. Aussi, à vingl*cinq pas du ravin, elle invita ses neuf compagnons de marche à s'arrêter, et s'avança seule et avec un visage riant. Cette fois, Vandrusen et son ami restèrent pétrifiés de stupéfaction, et perdirent la trace de toute conjeclure raisonnable.

— Mes amis, leur dit la jeune femme à quelques pas de distance, la paix est faite, montrez-vous ; ils savent que vous êtes ici.

Vandrusen et Torrijos désarmèrent les fusils et les pistolets, et se montrèrent on plaine, tous deux émus aux larmes, et ne trouvant pas une expression de reconnaissance digne d'un si grand service. La^ jeune femme les présenta à leurs ennemis de la veille ; toutes les mains furent serrées, on échangea de bonnes paroles de réconciliation sincère, et on se remit en marche, en faisant de superbes projets, qui ne devaient pas s'évanouir comme des rêves dans l'avenir.

La belle ambassadrice se mit à genoux, levant les mains au ciel, fit une courte prière et vint se mêler à la troupe avec un rayon d'extase séraphique qui divinisait son visage.

A un mille de la case de Vandrusen, ils trouvèrent les trois autres colons, qui, eux aussi, inquiets et fiévreux, avaient voulu diminuer les intolérables moments de l'inquiétude en faisant un tiers du chemin. La scène touchante de Vandrusen et de Torrijos se renouvela, mais avec plus d'expansion encore.

— Eh bien! les voilà, dit la comtesse en riant, les voilà, cesférocesvoisinsl ces intraitables ennemis! Pauvres gens! abandonnés des hommes et brouillés avec Dieu! vous allez

LES ÛÂMNÉS DS I^'lNPi: .59

les voir à l^œuvre mainteuant t Je réponds d'eig^ comme de vous.

Strimm découvrit tout de suite m^ placQ h çùté d^ Tenclos pour leur case nouvelle et dit :

— Cette nuit, nous camperons là.

On découvrit bientôt, par des conjectures très-naturelles et avec des indices certains, les véritables auteurs de la dévastation de Tautre nuit, et Strimm, montrant un singe privé qui gambadait sur la palissade, lui dit :

— Si tes parents reviennent une autre fois, ïious nous chargeons de leur donner une leçon exemplaire. Tu peux, leur écrire cela de ma part... Maintenant, syouta-t^il avec enthousiasme, allons voir la mer!

Tous répétèrent le même cri. Paul voulut faire les honneurs du domaine, et, se mettant à la tête, il prit le petit sentier du golfe.

Au même instant, la jeune femme saisit le bras de Raymond et lui dit tout bas et mystérieusement :

— Je veux vous parler sans témoins.

Le comte ne fit paraître aucune émotion et répondit :

— Descendons toujours avec eux, nous trouverons le moment.

Sur le rivage, pendant que Paul racontait le combat de la veille à ses anciens ennemis, la jeune femme dit à Raymond:

— Tout le monde écoute Paul. Le moment est favorable... Ëqoutez-moi... Cette nuit, très-probablement, nous serons attaqués.

— Par qui? demanda le comte en caressant son menton.

— Par des bandits, d'exécrables bandits; des païens, des pirate», des noirs de Bornéo. Ceux-là font leur métier; mais ils ont pour chef un chrétien renégat qui se sert d'une meute de bêtes féroces pour tout ravager.

— Eh bien, dit le comte en souriant, nous le recevrons avec le déshonneur qui lui est dû. Heureusement, madan^ vous avez amené du renfort.

— Oh! ceux que j'ai amenés ne demandent que bataille. Je leur ai même promis de Voccupation à main armée, et je savais que je ne promettais pas en vain.

— Madame, cela suffit, je respecte toujours vos secrets; je ne vous demande rien. Nous allons prendre nos mesures, soyez tranquille, et comptez sur moi.

Le comte se mêla aux autres colons, et Paul achevait son récit du combat.

— Mes amis, dit Raymond, comme s'il eût été frappé d'une inspiration subite après le récit de Paul, mes amis, ce combat d'hier doit être une leçon pour nous. Cette côte est très-fréquentée par les pirates de Bornéo. Pendant le jour, nous ne les craignons pas; mais, s'ils nous attaquaient la nuit, quand nous dormons, notre réveil ne serait pas gai. Qu'en dites-vous?

Paul traduisit en langue malaise ces paroles du comte à ceux des nouveaux amis qui ne comprenaient pas le français.

Strimm serra la main du comte, et montrant ses compagnons, il fit le signe qui veut dire : Comptez sur nous.

— Savez-vous ce qu'il faudrait faire? poursuivit le comte; nous sommes maintenant quatorze, c'est-à-dire une petite armée. 11 faut donc que chacun de nous, à tour de rôle, fasse bonne garde ici pendant la nuit. Une faction de deux heures dans l'intérêt commun. Il y a toujours de la clarté sur la mer, même dans les nuits les plus sombres. Un pirate se distingue toujours à une certaine distance; il, ne. tombe pas du ciel. La sentinelle qui l'apercevra au large viendra tout de suite nous réveiller, et nous serons sur pied et armés avant le débarquement.

La proposition fut accueillie avec une faveur unanime. Strimm surtout bondissait de joie à l'idée de piller un forban.

— Mes amis, ajouta le comte, je demande la faveur d'ouvrir la campagne, ce soir même, après le coucher du soleil. Pour les autres» le sort décidera. Madame, dit-il en se tour-

LES DAMNÉS DE l'iNDE 6I

nant vers la comtesse, les femmes sont exclues du service militaire.

— Pourquoi donc alors, dit-elle en riant, avez- vous mis le mot sentinelle au féminin?

— Ce n'est pas moi, madame, qui ai commis cette faute. Adressez votre réclamation à l'Académie.

La conversation devint ensuite générale entre ces hommes qui avaient tant de choses à se dire, et elle se pro* longea, au bord du golfe, jusqu'au repas du soir.

Les nuiis de llnde ont des tristesses sans pareilles pour les colons isolés au milieu des bois. Quand Tazur du ciel et Tor du soleil couvrent de leurs splendeurs ces immenses solitudes, tout y respire la grâce, Tenchantement et la vie ; mais quand les premières étoiles se lèvent, une terreur mystérieuse se glisse, avec les ombres, dans les forêts, les vallons et les ravins ; la voûte des bois se noircit comme un corridor de Fenfer ; les arbres pennent des formes lugubres, et leurs rameaux saillants ressemblent à des bras gigantesques de fantômes prêts à saisir Fimprudent qui oserait s'aventurer dans ces ténébreuses horreurs. Aussi le culte de latrie, voué au soleil par les sauvages, est une religion bien naturelle ; Tastre du matin est le dieu visible et bienfaisant qui prend pitié des angoisses nocturnes et rend la joie et la vie avec le premier sourire de ses rayons.

Après une journée d'émotions et de fatigues, nos colons prenaient un peu de repos, les uns dans la cabane; les autres, en plein air, sous la tente des arbres : un seul, placé en sentinelle devant le golfe, veillait pour tous. Personne ne redoutait un danger imminent de nuit, excepté le comte Raymond; mais on avait reconnu que la mesure de vigilance était bonne, et que, tôt ou tard, on s'applaudirait

l'avoir prise. La seule femme de cette petite colonie avait violemment éloigné le sommeil de ses paupières, et cfuand elle se fut assurée que tous les yeux étaient fermés dans la case, elle éteignit sa lampe et ouvrît sa fenêtre pour en* tendre, avant tout, le premier cri d'alarme de la sentinelle de la mer. Devant cette fenêtre ouverte, une nuit ma^ive comme un rempart d*ébéne arrêtait le regard; on entendait le bruit doux de la rivière voisine, le vagissem^t mono* tone de la mer, et ces murmures lointains et confus, qui sont les plaintes des solitudes vierges ou les entretiens des bétes fauves dans les bois.

La comtesse, qui s'attendait à une attaque, avait gardé sa robe de toile bleue et noué un madras sur sa tête; Tévénement devait la trouver sur pied, prête à la fuite ou à la lutte, selon la chance de Finvasion. L'œil fixé sur les ténèbres, et retenant son baleine pour ne rien perdre des mur* mures de cette nuit, elle vit passer à peu de distance un© forme blanchâtre, qui se détachait, à cause de sa teinte, sur un Ifond noir mat. D'abord, elle se enit trompée par une IHusion; mais, après quelques instants, le doute n'était plus permis. La forme prenait un corps ; elle marchait avee lenteur et s'arrêtait par intervalle», devant la fenêtre, m gardant une effrayante immc^ilité.

Le courage le plus viril frissonne involontaîr^xtent et par secousses nerveuses devant les mystères de la nuit; la jeune femme s^efiraya cette fois, avec d'autant plus de rai-son qu'une apparition nocturne perdait en pareille circonstance son caractère fentastique, et la menaçait de tous les périls de la réalité humaine. L'ombre, afMrès quelqiM hésitation, changea la direction de sa marche et s'avança d'un pas timide vers la fenêtre, comme pour accomplir quelque horrible projet, médité longtemps et enfin résolu. La jeune femme, enveloppée d'une obscurité profende, recula sur kr pointe des pieds, vers la perte de eommunieation, et mit la main sur la clef, pour se naénager une ftiite et un secours au suprême momen t.

LES DAMNÉS I>E L'iNDE 63

Bientôt une àlbouette dfreyant» se dessina dam le cadre delà fenêtre, et la jeune femme «tendit un souffle intermittent et agité, qui; sans doute, annonçait de criminelles intentions. Toutefois bien décidée à n'ouvrir la porte et à pousser le cri d'alarme qu*à l'extrémité dernière, elle attendit et mouilla la clef des sueurs fiévreuses de sa main. Une beure s'écoula et l'apparitioB ne changeait pas de place; elle avait même pris une pose calme assez rassurante, et paraissait décidée à garder sott immobilité Inoffensive jusqu'au jour. la crainte avait donc disparu; le mystère restait.

Un bruit de pas se i^ entendre sur le petit sentier de la cabane, et bientôt un coup donné par une main retentit sur le bois d'une fenêtre ; au même instant Fombre disparut, et la jeune femme, se rapprochant de la fenêtre, prêta Toreille et écouta. Deux hommes se parlaient à voix basse, et l'ellipse de la voûte épaisse des arbres faisait retomber leurs voix dans l'embrasure de la fenêtre, comme si la conversation eût été engagée à deux pas.

On disait :

— Je n'ai rien vu ; la mer est très-calme. Pas un souffle ctevent.

— C'est bien; donnez-moi votre carabine, je vais yons remplacer.

— Touchez, pour voir si l'humidité n'a pas mouillé la poudre de l'amorce.

— Il vaut mieux la renouveler.

— Oui, c'est plus prudent... Emmenez Asthon avec vous. Ce pauvre chien est très-triste, nous lui prenons son métier ; il croit que nous l'accusons de faire mauvaise garde.

— Viens ici, Asthon.

La»«porte de la case s'ouvrit; deux bruits de pas opposés se firent entendre, Tun dans la salle commune, Tautre sur le sentier de la mer.

Il était maintenant fecile d'expliquer le mystère. Le comte Raymond ayant fini sa faction, rentrait et vena'*'

avertir Paul, son remplaçant. 11 résultait toutefois de ceci que Paul, au lieu d'attendre dans la case l'arrivée de Raymond, avait veillé au dehors sur le sommeil de la jeune femme et s'était constitué son ange gardien. Le fantôme terrible venait de montrer le dévouement d'un protecteur généreux. En toute autre occasion, la jeune et belle créole aurait réfléchi avec son cœur sur cet incident trop significatif ; mais les périls suspendus sur la colonie ne permettaient pas à rimagination d'une femme de se complaire dans une analyse de sentiments étrangers à la situation. Toujours résolue à veiller jusqu'au jour, quoique brisée par l'émotion et l'insomnie, elle s'assit sur son grabat d'anachorète, puis s'inclina sur le chevet, et, trop faible pour lutter contre les exigences de la nature, elle s'endormit.

Quand elle ouvrit les yeux, les oiseaux chantaient sur les arbres voisins, et les perruches peintes appelaient leurs maîtresses avec leurs roulades d'or. On entendait aussi les voix joyeuses des colons, déjà tous rassemblés sur la terrasse, où chaque sentinelle racontait les aventures delà nuit.

Confuse à l'idée d'être surprise dans le désordre de sa toilette, la belle créole se leva brusquement, ferma sa fenêtre à demi et prêta l'oreille.

— Moi, disait Paul, j'ai bien cru un moment que nous aurions eu une danse cette nuit. Je venais de remplacer le comte, et j'avais l'œil ouvert sur la mer... voilà que notre chien Asthon se met à se plaindre, mais bien bas, comme une sauterelle de nuit... D'abord, je crus qu'Asthon me reprochait le doute offensant que nous venions d'élever contre sa vigilance, et j'essayai de le consoler de mon mieux lorsque j'ai vu ses oreilles s'aplatir et ses poils se hérisser sur toute la longueur du dos. — Les chiens ne font pas tant d'honneur à des pirates; il y a un tigre noir làdessous! ai-je dit. Je me suis avancé de deux pas dans la mer pour me ménager au besoin une retraite chez les poissons ; j'ai appuyé la crosse de mon fusil sur l'épaule, et j'ai

regardé du côté du bois avec les veux d'Asthon. Le sorcier de chien ne se trompait pas: le sable de la mer est trèsblanc la nuit aux étoiles, comme vous savez, on y verrait une tache d'encre au premier coup d*œil. La tache d'encre est sortie de la lisière du bois, et s'est avancée à petits pas comme pour sonder le terrain. Asthon, qui est si courageux contre les hommes, reculait dans la mer, et ne montrait que sa tête au-dessus de l'eau. La pauvre béte me regardait en s'excusant d'avoir peur. Je tenais mon tigre.au bout de mon canon de fusil, et mon doigt avait de fières démangeaisons sur la détente ; une idée m'a retenu : si mon coup de fusil est entendu, mesuis-je dit, tous les amis vont arriver. 11 ne vaut pas la peine de les déranger de leur sommeil pour si peu de chose. Mais, en prenant cette détermination, je renonçais à me faire remplacer par une autre sentinelle ; il me fallait attendre le jour. Le tigre noir me bloquait; il n'osait pas s'avancer trop dans la mer, parce que les -tigres craignent l'eau comme les chats, mais il se promenait à distance sur le sable ; il s'arrêtait et me regardait: ou bien il se couchait comme un chien de faïence, allongeait les pattes et enfonçait ses narines dans l'air, quand la brise soufflait du golfe. En tout autre moment, Asthon m'aurait fait rire aux larmes ; il m'a souvent suivi en chasse, il connaît mon adresse et il ne comprenait pas le silence de mon fusil devant ce gros gibier; ses yeux m'interrogeaient avec une expression comique, et la plainte sourde qu'il m'adressait d'un air suppliant m'aurait engagé à suivre son conseil, s'il n'y avait eu que des hommes autour de moi; mais je pensais à notre jeune compagne, qui devait avoir besoin de tant de repos après la rude journée d'hier, et je n'ai pas voulu troubler son sommeiî. La nuit m'a paru bien longue, mais je la raccourcissais pour mes amis et pour elle^ et cela me donnait de la joie. A la minute où le soleil s'est levé brusquement, le tigre a bondi comme si un rayon lui eût percé le poitrail; il a poussé un miaulement rauque, et, se tournant avec lenteur vers les bois, il a pani très-conten'

66 h^S DAMNÉS DE l'INDE

de retrouver la nuit de ce côté toujours sombre^ et en trois bonds il a disparu.

Les colons parurent très-satisfaits du récit de Paul^ et ceux de la troupe de Strimm, qui ne comprenaient p&s la langue du jeune homme, prirent un égal plaisir à cette histoire, car les gestes du colon provençal avaient une si pittoresque expression, que rien n'était perdu pour l'intelligence des yeux.

Strimm fit alors une proposition qui fut accueillie d'une voix unanime. On décida que tous les colons se mettraient aussitôt à l'ouvrage et construiraient au bord de la mer une espèce de petite redoute en pierres sèches, où la sentinelle trouverait un abri sûr contre une attaque de béteâ fauves, La chose à peine décidée, on partit eh masse pour le chantier de la mer, et au zèle et à l'activité des travailleurs, il était facile de voir que la guérite de sûreté serait finie avant la nuit.

Le comte Raymond se mêla un instant aux ouvriers pour faire preuve d'égalité fraternelle ; mais, cédant aux instances de ses amis, il se mit à l'écart et se rapprocha insensiblement de la comtesse qui, assise sous des touffes de plantes marines» regardait le golfe avec cette tristesse recueilUe qu'inspire le spectacle de la mer.

Raymond l'aborda en lui faisant un signe expressif qui fut tout de suite compris.

— Oui, dit-elle, vous avez raison d'être surpris, après l'assurance que je vous avais donnée hier au soir»..

— Une fausse alerte ! dit Raymond en souriant : l'ennemi ne vient pas toujours quand on l'attend.

La jeune créole regarda fixement Raymond, et secoua la tête t

— Il viendra, l'ennemi I dit-elle, il viendra! c'est moi qui l'aurai attiré dans votre asile toujours si calme..»

— Oh! madame, interrompit le comte, n'aye» aucun scrupule d'hospitalité, je vous prie ; notre asile n'a jamais été très-calme; les pirates nous ont déjà rendu quelques

visites; et maiatenant, gràoe à yoas> grâce au secours des nouveaux camarades que nous vous devcms, si l'enaeiitt vient, il sera vigoureusement reçu, je vous le i^mets»

— Groyez-le bien, uKmsieur le comte^ reprit la b^le créole, si je savais qu'en vous quittant je vous délivrerais d'un péril d'attaque, je partirais à Tinsteal même et je gagnerais Samarang par la route des boLs, au Irisque d'y trouver la mort... Mais, en me sacrifiant ainsi de grand cœur, je sais que le péril reste le mémo pour tous et qu'il peut même devenir plus sérieux.

Ces derniers mots furent prononcés leutemeut, avec une certaine affectation.

Le comte, qui s'obstinait à respecter les secrets de la jeune femme, ne piunit pas remarquer eette modulatiou bi« gnifîcative.

— Oui, plus sérieux, ajouta la comtesse pour provoquer une demande.

^ Dans notre position, reprit légèrement le comte, nous n'avons pas à calculer les nuances d'un danger; il n'existe pas, ou il est sérieux.

La comtesse secoua la tète, comme pour dire t Je Connais très-bien la valeur des mots dont je me sers. Raymond croisa sa jambe droite sur la gauche et balança la pointe du çied en fredonnant un air du Devin du village^ comme s'il eût été assis devant le bassin de Latone, à Versailles, en 1788. La jeune et intelligente créole comprit tout ce qu'il y avait d'extrême délicatesse dans cette apparence de surdité morale, et elle fit un brusque mouvement de dépit que le comte laissa passer encore inaperçu.

— Monsieur le comte, dit-elle, comme poussée à bout par ce luxe de délicatesse, pourquoi ne répondez-vous pas à ces réponses?

— l'attendrai des questions pour répondre, dit le comte gaiement.

.— Oh! reprit la jeune femme, il ne faut pas attendre mes questions, je ne vous en ferai pas.

Le comte regardait la raer et semblait avoir oublié sa ga- "! lanterie en fermant une oreille obstinée à sa belle interlo-

i cutrice ; sa voix, aussi fausse que la voix que Jean-Jacques

] donne à Louis XV, fredonnait en sourdine :

i Quand on sait aimer et plaire,

^ A-t-on besoin d'autre bien ?

4 Tout à coup il s'arrêta dans ses réminiscences du Devin

J de village^ et prenant le ton le plus leste du inonde, il dit :

ji — Vous ne connaissez pas Versailles ?

:î — Non, reprit la femme d'un ton sec.

I — Ah ! vous n'avez pas quitté Tlnde, il paraît?

La comtesse battait le sable du bout de son pied et ne répondait pas.

— Je suis né à Versailles, comme tout le monde, poursuivit avec calme le jeune émigré. J'ai cru longtemps que Tunivers entier se composait de Versailles, et que Dieu n'avait créé tout le reste que comme cadre ; peste ! il y a du bon partout. J'ai admiré la pièce des Gent-Suisses, dans ma naïveté première, et je croyais que l'Océan, dont me parlait M. le bailli de Suffren, ne valait pas ce bassin d'eau morte. Voilà nos préjugés de naissance, nos voyages les corrigent fort heureusement.

— Monsieur le comte, dit la jeune femme, je vous admire. '

Raymond s'inclina comme la statue d'un dieu indien qui reconnaîtrait la louange juste, et ne prendrait pas la peine de répondre à un adorateur.

Cette tactique n'était pas maladroite : le comte, poussé ^ bout par le mutisme obstiné de la jeune inconnue, voulait TobUger à parler. En général, les receleurs de mystères ne s'expliquent qu'au moment où on paraît se soucier fort peu de leurs confidences. Le jeune comte avait habité les cours; il était diplomate en naissant!

— Je vous admire, poursuivit la comtesse. Vous êtes là,

devant cette mer javanaise, ce ruisseau de pirates malaisiens et de bandits de Bornéo, comme si vous étiez devant la pièce des Gent-Suisses dont vous parlez.

— C'est que, madame, reprit le comte en riant, je me crois plus en sûreté ici qu'à Versailles. On voit, madame, que vous avez le bonheur d*ignorer notre histoire... Pardon, madame la comtesse, connaissez-vous notre histoire moderne?

* — Non, monsieur.

— Eh bien ! un jour... c'était, je crois, le 5 ou le 6 octobre... j'étais assis devant la pièce des Gent-Suisses avec M. de Gholseul. Le temps était fort beau ; nous regardions tomber les feuilles mortes, et nous croyions n'avoir à nous attendrir que sur les pauvres feuilles... Tout à coup, des forcenés attaquèrent le château, égorgèrent des gardes du corps, mirent leurs têtes au bout des piques, et, la partie n'étant pas égale, nous nous sauvâmes lestement, sans regarder les feuilles. Il y avait péril de mort... Comprenezvous cela, madame? Péril de mort à Versailles, en pleine mythologie de bronze, en pleins jardins d'Armide, à deux pas de ce château où Louis XIV faisait concurrence au soleil, où le grand Condé se reposait après Rocroy, où les plus johes femmes de la cour racontaient leurs douleurs et leui-s joies à l'Andromède de Puget ! On s'amusait à couper des têtes sur ces beaux gazons, où les sultanes effeuillaient des bouquets de fleurs aux genoux du plus grand des rois!... Veuillez bien me dire, madame, si je cours la même chance ici, devant le golfe de Ssunarang.

Les yeux d'iris de la jeune femme changèrent de couleur comme le saphir de la mer devient sombre, quand un nuage de plomb traverse le ciel.

Le comte remarqua Témotion de sa belle compagne, mais il se donna les airs d'un exilé qui voyage en imagination au pays natal.

— Le chef de ces assassins, poursuivit-il en frottant avec sa main son front, conune pour en extraire un souvenir

;i 70 LES DAMNÉS DE L'INDE

f enfoui, le chef de ces assassins se nommait, Je croîs.».

Jourdan... un homme sorti de la porte de l'enfer...

— L'enfer a plusieurs portes, remarqua la comtesse d'une •f voix triste et il y a des Jourdans partout.

^l — On l'avait môme surnommé Coupe-Tête, continua

S Raymond... un joli surnom, ce qui fait honneur au genre

I nommé humain.

^ — Avait-il un intérêt à ce massacre? demanda la com*

tesse.

— Pas le moindre intérêt, madame ! Ce lourdan avait vécu plusieurs années dans les bois comme un misanthrope; il trouva une occasion d'exercer largement les rancunes d'Alceste, et il égorgea les hommes parce qu'il les détestait.

— H les égorgea sans profit?

— Sans aucun profit, madame... le plaisir d'égorger... voilà tout... On lui apportait une victime, et il la tuait froidement, comme le boucher fait à l'abattoir.

— Mais le boucher a un profit ! dit la comtesse.

— Oui, madame : il vend sa marchandise ; mais Jourdan ne gagnait rien à cet horrible commerce de sang hu* main.

-- Eh bien, dit la jeune femme avec une voix pleine de mélancolie, voilà ce que vous ne trouverez pas chez vos sauvages de l'Inde.

— Je le sais, interrompit le comte ; aussi, ai-je quitté Versailles. Je comprends les cannibales : ils tuent et mangent les prisonniers; c'est logique! Jourdan vivait de légumes et de pain bis.

— Il y a des Jourdans partout, monsieur le comte, dit la femme en appuyant sur chaque mot...

— Oui, reprit le comte, il y a partout des hommes qui mangent des légumes et du pain bis.

La comtesse fit un mouvement convulsif d'impatience. Raymond ne;parut'pas le remarquer.

— Monsieur le comte, dit-elle avec un ton cTimpatience

LES DAMKÉS DE L*lNDE 71

fiévreuse, nous parlerions ainsi jusqu'à demain sft&ft fiotts comprendre, sans aller au but.

*^ Àh ! nous avons un but ! dit Raymond avec une légèreté charmante.

— Monsieur le comte, reprit la femme, vous éles toujoais assis devant la pièce des Gent^Suisses, seulement le péril est mille fois plus grand. Vos Jourdans de là-bas n'ont que des opinions ; les Jourdans d'ici ont des passions. L'histoire de ce pays n'est pas faite, et on ne l'écrira jamais. Il y a un poème antique nommé la Ramaiana, un poème indien, dans lequel les monstres et les hommes se battent pour une femme enlevée, la belle Sita...

— Tiens! c'est comme dans l'/Kade/ interrompit le comte en aparté.

— VIliade est une copie froide d'un poème écrit avec la fièvre d'un coup de soleil indien, reprit la comtesse... Le croiriet-vous, monsieur? cette fable de Sita est l'histoire perpétuelle de l'Inde. Dans nos veillées d*enfants, j*ai entendu raconter une foule de Ramaianas domestiques, et . aujourd'hui, monsieur le comte, je me trouve Théroîne de la dernière de ces horribles histiMres.., Ke m^înterrompei pas, je vous prie... C'est à vous seul, à vous que Je puis faire mes confidences... et cela ne m'est permis encore qu^u moment suprême... le moment d^aujourdTiui... J'ai fiiit un serment, et je te tiendrai... Monsfeor le comte, vous arrrivez dans Wnde avec des idées françaises, des préjugés européens, des souvenirs d'histoires vulgj^res; vous ne connaissez pas tout ce que TinBuence d'un climat de feu exerce €ur tes passions de l'homme; tous ne savez point ce que te crime peut entreprendre et accomplir, dans ces solitudes où la force est la seule loi, où la justice est im mot et le chàfiment un Iwœard. Nous vivons dans un pays où des rois, comme Xureng-Zeb, ont continué Hnôtoîre d'Hérodeet d'fiérodias-, ils ont même tait plus, îls se sont

' ftdt apporter sur un plat d'or la tète d'un rival anné, et ce rival étai>tin frère! Vous êtes dans le pays des bêles et des

hommes fauves, le pays des inexorables passions. Votre Europe est un lac glacé...

La jeune femme s'arrêta comme pour recueillir ses pensées et choisir le début le plus convenable; et, serrant Tune des mains du comte, elle continua...

Raymond touchait au triomphe de sa diplomatie, mais il ne laissa percer sur son visage aucun éclair de satisfaction.

T- Vous avez, sans doute, monsieur le comte, entendu parler du brave Dupleix, le héros français de Tlnde; je suis sa fllle... adoptive... Presque au sortir du berceau, je fus conûée à la tutelle du marquis de Despremonts, Tami de Dupleix, et mes premiers ans se sont écoulés, dans le Mysore, à travers les caravanes militaires et les bivouacs du Goromandel et du Malabar.

Le comte essuya deux larmes furtives et attacha sur la jeune femme un regard plein d'intérêt.

— Comme vous voyez, poursuivit-elle, je suis une des nombreuses victimes d'un coupable abandon. La France, préoccupée de ses philosophes, de ses finances, de son encyclopédie, abandonna Dupleix et livra Mysore aux Anglais, malgré les généreuses et patriotiques intentions du roi...

— Hélas! oui, interrompit le comte... nous avons fait tous une graiftie faute... nous pouvons dire notre nostra culpa. Le bailli de SufiFren arrivait à Versailles, il apportait une lettre du sultan du Mysore ; il avait obtenu trois avantages de mer sur le commodore Johnston; le roi se préparait à envoyer des secours à Typpo-Saëb, son ami, mais voilà qu'on se mit à jouer le Mariage de Figaro de M. Caron de Beaumarchais ; toute la noblesse devint folle du barbier espagnol; nous l'applaudîmes à Chanteloup, et Figaro mit au néant le bailli de Suffren, le Mysore, l'ind^, le brave

Dupleix, et fit tiiomplier les Anglais. Le roi seul avait raison contre nous tous !... Pardon, madame, je vous prie ; je n'aurais pas dû vous interrompre, mais un confiteor est toujours bien placé.

— A Tàge de seize ans, continua la jeune femme, je fus mariée au jeune comte de Despremonts. Ce nom est peutêtre parvenu jusqu'à vous...

Raymond, très-ému par cette confidence subite, fit un signe de tête peu significatif.

— Mon mari avait les traditions de Dupleix; il s'abandonna généreusement à Pidée de continuer l'œuvre de l'illustre amiral. Par malheur, la fortune n'a pas secondé son courage... Je n'entrerai pas dans les détails de ses expéditions, toujours entreprises avec des forces trop peu considérables; il me suffira, car il n'y a point de temps à perdre, il me suffira d'arriver au résultat...

'La voix de la coiptesse devint faible, et des larmes coulèrent sur son visage.

— A rheure où nous parlons, pensait-elle en faisant un effort, mon mari est prisonnier des forbans malais à Pile de Timor... Quand je dis prisonnier, c'est que je compte sur le secours de Dieu... On a demandé cinq mille piastres pour sa rançon; on a fixé un terme... le terme est échu, et, malgré tous les efforts du brave Surcouf, la rançon n'est pas faite. Y a-t-il sursis? Voilà ce que j'ignore... Toutefois je pense, avec quelque raison, que les forbans de Timor, malgré leur menace, n'ayant aucun intérêt à égorger M. Despremonts, auront accordé eux-mêmes un sursis qui peut leur être avantageux.

— C'est évident ! dit le comte à voix basse.

— Le brave Surcouf m'avait recueillie à bord du Malaca; son intention, d'abord, était de tomber avec ses hommes sur les repaires des forbans, au sud de leur île, et d'enlever son ami M. Despremonts ; mais le projet était dangereux et devait perdre celui que nous voulions sauver. Il y avait quelque chose de mieux à faire. Surcouf, usant des droite

74 LES DAMNES DS l'iNDS

de la guerre maritime, s'est mis en croisitee dans les îles de la Sonde, avec l'espoir de faire une bonne prise, en attendant au passage les vaisseaux de la Compagnie, et do trouver la rançon de mou mari à bord de TAnglais.

•^ Excellente idée \ remarqua le comte.

-^ Me voici arrivée à la confidence la plus délicate^ reprit la jeune femme, et je prie votre intelligence de compléter mon rédt et d'ajouter ce que je dois passer sous silence»

Le comte tressaillit involontairement et retint son ha* leine pour mieux écouter.

— A bord du Malaca de Surcouf se trouve un hommci.» excusei-moi si je loi donne ce nom... un démon d'teiftr, nommé Bantam...

— Je le connais de réputation, interrompit le comte^

«- BUe est belle, sa réputation I poursuivit la jeune femme avec un rire sérieux. Surcouf possède toutes les nobles qus^ités des marins bretons, mais, malheureusement, Il a les défauts de ces qualités ; il place quelquefois très^ imprudemment sa confiance et ne croit pas au mal. Dieu veuille qu*il ne s'en repente pas un jour!... Notre brafe Surcouf est enthousiaste du Malais Bantam ; il Ta nommiê son second, et ce sauvage ou ce démon infernal est adoré par les marins du Malaca. Il faut vous dire, pour excuser Surcouf, que personne ne connaît la mer malaisienm comme Bantam, et cela est un grand avantage pour un oor^ saire. Bantam connaît toutes les criques, toutes les petites baies de refpge des lies de la Sonde ; en cas de mauvais temps ou de poursuites de vaisseaux de guerre, il se met à l'abri, en un clin d'œil, sans consulter la carte et sans re* lever le point. Il a, de plus, touB les talents du saltimbanque, de Tartiste et du jongleur; par les temps de calme plat, il amuse tout l'équipage et déride même le grave ca« pitaine du Malaca.

— oui, oui, interrompit Raymond, qui brûlait de connaître la fin de la confidence. On connaît ce petit Bantam ; c'est un histrion de met, un Scaramouche de Java.

— Avec une &ce de mandrilie, continua la jeuno femme, avec des yeux d'escarboucles, un teint de damné rôti, des griffes qui imitent mal les mainS) des pieds lestes comme des pattes de tigre, des cheveux à pointes de hérisaon...

— Voilà un portrait charmant, remarqua te comte.

— Mais c'est surtout sa dernière aventure de Batavia qui Ta mis en haute estime dans Tesprit de Surcoût. .

— Ah I je ne connais pas cette aventure, madame !

— La voici... C'est une de ces équipées sauvages cou* nues sous le nom d!Amock,„ Gefiantam, apiés avoir pHs une forte dose d'opium à tuer un buffle, s'arma de deux cricks malais, aux lames empoisonnées, et se précipita» comme un furieux, dans les rues de la ville ; on peut dire que seul il mit en fuite toute une population, malgré un feu prolongé de mousqueterie dirigé sur lui par des soldats maladroits. Bantam atteignit le grand canal, toujours poursuivi par la garnison, s'y élança intrépidement, nagea entre deux eaux et gagna la rive opposée, où se trouve ià belle habitation de Palmer. Là, il se blottit dans des mas*» sifs d'ébéniers et de boadbahs, et vécut quarante jours avec les singes maraudeurs , sans que les hommes de justice aient pu s'emparer de lui. Après cette campagne, il gagna la côte par les cimes des arbres, la suivit jusqu'à Solo, et joignit un navire français, où il fit la connaissance de Surcouf.

— C'est un vrai démon incamé ! remarqua le comte.

— Devinez-vous le reste, maintenant? demanda la jeune femme d'un ton timide et mystérieux.

— Hais.. .madame... à peu près, répondit le comte avec un certain embarras pudique. Me permettçz-vous d'achever^.*

La comtesse fit un signe afflrmatif.

— Ce Bantam, reprit Raymond, ne m'a pas l'air d'être un chevalier français... Il s'est mis dans la tète quelque passion équinoxiale, et probablement il était devenu tiésinquiétant pour vous et troublait votre repos à bord du Malaca.

La jeune femme fit le signe qui veut dire : Vous avez compris, et elle ajouta :

— Tous les jours, je me plaignais à Surcouf des obsessions ennuyeuses de Bantam; et Surcouf, qui attendait toujours le galion anglais, me disait :

— Si la Providence nous est favorable, nous aurons bientôt la rançon de votre mari, et je vous débarquerai...

Et le galion de la Compagnie ne se montrait jamais, et Bantam me paraissait chaque jour plus intolérable... et même plus dangereux... car ces sortes de démons de terre ne redoutent rien ni des hommes ni de Dieu. J'avais des jours remplis d'amertume et des nuits pleines de terreurs. Enfin Surcouf, touché de mes plaintes continuelles, me dit :

— Il y a sur la côte de Samarang cinq colons européens et un gentilhomme français émigré, tous honnêtes gens et très-hospitaliers : voulez-vous aller vous mettre sous leur protection? Je vous ferai débarquer par une nuit sombre, avec ma petite chaloupe, confiée à deux marins discrets, et pendant le sommeil de Bantam. Vous me promettrez de garder le silence sur le Malaca^ sur moi, sur Bantam, que je*ne veux pas signaler au gouverneur, à cause des services qu'il m'a rendus et qu'il me rend... Toutefois, si vous jugez la chose nécessaire, vous pouvez divulguer votre secret au comte Raymond de Glavières, mon compatriote...

— Et j'ai cru le moment venu...

— Madame, dit le comte ému aux larmes, je vous remercie de votre confiance; elle ne sera pas trompée... Maintenant, permettez-moi de vous faire une question... Vous venez de me dire une phrase très-mystérieuse... J'ai cru le moment venu,.. Ai-je le droit d'espérer que la confidence sera complète ?

— Oui, monsieur le comte, elle le sera...

— Madame, ma reconnaissance et ma vie sont à vous.

— Monsieur le comte, je suis sous l'obsession d'une idée

épouvantable... Je connais Bantam; cet homme est capable de tout.,. Sa pénétration est diabolique et ferait croire au pouvoir des antiques magiciens de Java... Il devinera Tasile que Surcouf m'a donné...

— Eh bien, nous le recevrons, ce petit diable ; mais pas avec de Teau bénite, je vous le promets, interrompit le comte Raymond en riant.

— Je le sais, dit la comtesse en serrant la main du jeune homme avec une expression de regard qui révélait Tamazone, je le sais, et ce jour-là, croyez-le bien, la comtesse Aurore de Despremonts ne restera pas en arrière!... Mais voici ce qui m'inquiète à m'enlever tout repos nuit et jour... ce corsaire que nous avons vu aux prises avec un navire marchand, c'est le Malacal j'en suis sûre! mais le Malaca repeint, et pour ainsi dire déguisé.

— Ceci mérite encore une explication, dit le comte.

— Quand on a passé plusieurs mois à bord d'un navire, reprit la comtesse, on connaît sa physionomie, ses allures, sa démarche, son galbe pour ainsi dire, comme on reconnaît un ami intime sous le déguisement d*un bal. Or, je reconnus mon Malaca.,,

— Eh bien? fit le comte.

— Eh bien ! il y a un malheur affreux sous ce mystère, reprit la jeune femme avec rômotion la plus vive. Bantam ne m'ayant plus retrouvée à bord a fait révolter l'équipage, et le brave Surcouf est assassiné. Ce sont là des accidents très-ordinaires sur Tocéan Indien.

— Madame, dit le comte, il est toujours temps de se désespérer et de pleurer ses amis. La conjecture paraît sans doute raisonnable, mais ce n'est qu'une conjecture. Attendons. Il me semble que Surcouf n'est pas homme à se laisser égorger comme un mouton.

— Tout un équipage contre lui! dit Aurore.

— Oh! impossible! impossible! madame. Surcouf avait à son bord, sur vingt-cinq hommes d'équipage, quinze Bretons.

T8 LES DAMNÉS DB l'INDE

•^ De qudle époque partez^^vous^

-^ U y a six mois environ, madame*

*- De ces quinze marins, quinze béros, dix sont morts glorieusement, et n'ont pas été remplacés... Vous corn* prenez bien que Surcouf ne peut se recruter, quand il le veut, à Nantes, à Brest ou à Saint-Halo, son pays. Le reste de son équipage se compose de M^ais et de renégats. Un navire de corsaires n'est pas un couvent. On ne choisit pas, on prend au hasard.

*- C'est juste! remarqua le comte.

-- Et Bantam, comme je vous l'ai dit, a un ascendant merveilleux sur la grande majorité de ces marins du Mulaca,

-^ Vos craintes, madame, mcf paraissent trop fondées*,, et en elTet, j'avais cru d'abord, moi aussi, reconnaître to Malaea dans le combat de l'autre jour...

-- Ce Santam est si rusét reprit la comtesse Aurore... et maintenant, puisque nous sommes sur le chemin des conjectures^ je pensais..* Bantam nous aurait déjà rendu une visite hier au soir ou cette nuit; mais il a fait une prise, et à coup sûr il a renvoyé sa descente à Samarang après la vente du galion.

^ C'est encore trés-présumable, dit lo comte.

"^ Je suis naturellement si préoccupée de ma position affreuse et de la position que je vous ai faite, à vous et à vos amis les colons, mes protecteurs, qu'il m'est impos^ sible de songer à tous mes autres sujets d'inquiétude» Avani tout) il fout penser au présent. Dieu aura soin de l'avenir, Il cela est dans sa volonté sainte.

*-- D'abord, madame, veuillez bien ne pas nous pro« diguer autant de reconnaissance» Nous sommes ici exposés à des attaques de forbans, et nous devons à votre grâce un puissant renfort de neuf intrépides ennemis dont vous avez fait des alliés sincères. La reconnaissance est chez nous, et elle s'adresse à vous. Les colons de Samarang sont vos obligés.

IiSS DÀHNtiS BS l'INBB 79

— Monsieur le comte, dit Aurore De^remonts arec un sourire mélancolique, je reconnais à vos parotes la d^i« catesse d'uu gentilhomme de mon pays; mais je sais bien de quel côtd doit étm la reconnaissance, et je la garda du mien.

Un cri de joie, poussé dans le voisinage, intertompît cet entretien. Le travail des colons était terminé; on venait de poser la dernière pierre. La guérite, élevée sur le bord ûû la mer, ne ressemblait pas à une oeuvre d'ar^tectore; mais, bâtie sans ciment ni truelle, elle r^nplissait toutes les conditions désirables. On y avait ménagé trois meurtrières, ouvertes du côté de la campagne, et tout le travail intérieur consistait dans un petit arsenal creux destiné à abriter les armes à feu contre Thumidité de la nuit.

Le comte s'avança vers les travailleurs pour les compli-' menter et s'excuser, et il réclama la faveur de passei^la première nuit dans la guérite improvisée au bord de la mer. Paul, qui avait noblement dévoté sa Jalousie pendant rentretien de Raymond et d'Aurore, proposa au comte de lui servir de compagnon de veillée, et reçut cette réponse :

— Mon cher Paul, notre armée est très-^peu nombreuse; il faut la ménager; Une sentinelle suffit. Un boa sommeil rend Phomme fort et courageux. Que toute la colonie dorme, un seul de nous veillera.

— Monsieur le comte, dit Paul mystMeusement contrarié, à mon tour, je demande comme une faveur de veiller à côté de vous cette nuit.

Une réclamation unanime s'éleva contre le jeune colon*

— Vous le voyez, Paul, reprit le comte eu souriant, vous êtes seul de votre avis.

— Ah! c'est que... je...

Paul s'arrêta court et lança dans la met une pierre pour se dispenser d'achever sa phrase.

— Voyons, reprit le comte, expliques-vous, mou cher Paul?

— Tant pis! je viendrai I dit le jeune homme.

^ le ne comprends rien à cette obstination, ajouta le comte visiblement contrarié.

— Voyons, dit Paul, agité comme un écolier de mauvais naturel; voyons, si je veux, moi, me promener toute la nuit sur le bord de la mer, qui m'en empêchera? Je n'ai pas besoin de sommeil, moi, je veux veiller cette nuit! à la Ciotat, je veillais toutes les nuits que le bon Dieu fait; demandez-le à M. Toussaint de la Tasse. Si vous voulez tous passer la nuit prochaine à la belle étoile, est-ce que je vous obligerai a dormir, moi? Dormez ou veillez, ça m'est bien égal. Laissez-moi donc faire ce que je veux, alors !

Personne ne comprenait cette folle colère de Paul, personne, excepté la comtesse Aurore. Les femmes comprennent tout, pendant que les hommes ébahis cherchent aiy)lafond le mot d'une énigme, claire pour elles comme le jour.

Une sombre tristesse couvrait le visage de la jeune femme. Une pensée affreuse brisait son cœur en ce moment. 11 n'y avait donc plus d'asile pour elle, plus de repos; à peine miraculeusement échappée des griffes d'un sauvage malais, elle retombait le lendemain, coupable de jeimesse, de grâce et de beauté, dans une colonie chrétienne, où elle allait retrouver les mêmes orages, où elle allait entendre rugir les mêmes passions.

Les autres colons pensaient que Paul, frappé d'un coup de soleil indien, venait d'être atteint subitement d'aliénation mentale. Le comte Raymond, qui avait de l'amitié pour le jeune colon, n'osait faire entendre la parole suprême de l'autorité ; il regardait la mer pour se donner une contenance et laisser tomber une colère dont il ne soupçonnait pas le motif.

Alors la comtesse Aurore, qui cherchait un expédient — quand les femmes cherchent un expédient, elles le trouvent toujours — fit un effort pour sourire, et, prenant sa voix la plus mélodieuse, elle dit :

— Vous êtes tous d\m avis contraire à celui de M. Paul : ch bien! moi, je me rallie au sien.

Paul ouvrit des yeux effarés qui retenaient deux larmes.

— Âh! voyons, belle dame, dit le comte Raymond.

— Je fais une proposition à vous tous, mes chers protecteurs.

— Écoutons! écoutons! dirent plusieurs voix.

— Cette nuit, reprit la comtesse en riant, pour inaugurer cette fortiilcation que vos mains viennent de bâtir, nous veillerons tous dans la salle conunune, et je vous ferai des histoires du Mysore...

— Oui! oui! crièrent plusieurs voix.

Paul était plongé dans la stupéfaction, mais sa figure reprenait graduellement des teintes sereines. Un accès de jalousie stupide et folle avait un instant égaré son esprit. Avec sa fausse sagacité injurieuse, il n'avait vu qu'un rendez-vous nocturne dans cette veillée du comte Rsifmond, rendez-vous assigné et combiné dans ce long entretien que ses yeux avaient si mal écouté. La proposition de la jeune f^nme lui garantissait au moins une nuit de trêve : c^est beaucoup pour la jalousie qui souffre. Le lendemain apportera sa nouvelle peine ; qu'importe I on gagne une nuit.

Être jeune, être belle, être reine; que de tourments une femme peut trouver dans trois magnifiques dons du Ciel!

Les dangers de la nuit commencent à six heures dans les zones équinoxiales, presque immédiatement après le coucher du soleil. Je n'ai pas la prétention de vouloir apprendre cela au lecteur.

Le 24 juin, à six heures du soir, au moment où, dans nos contrées européennes, le soleil brille de tout son éclat,

la plua épaisse des nuits t'ouvrait les bois de Samarang. Cette date du 24 juin est historique; il y a très-peu de fable dans le roman que j'écris ; il y en a même moins que dans une histoire quelconque. Mon excellent ami, M. Bose, Taiiteurdu Dietiofmairù français, anglais et indien, confirmerait au besoin mon assertion ; il a passé trente ans dans rinde, et, 8*il eût écrit une histoire au lieu d'un Aetiennaire, son nom serait illustre aujourd'hui; mais le serrice qu'il a rendu aux voyageurs serait moins grand.

Nos cotons de Saoïarang, assis en cercle devant la case, écoutaient les récits de la comtesse Aurore Despremonts, avec cette curiosité avide qu'importent aux veillées tous les Ori«»taux, amis des étoiles et des longues nuits.

Paul était dans le ravissement ; cette nuit de douze heures lui semblait étemelle; le lend^nain ne devait pas exister.

D avait pris la meilleure place dans Tauditoire ; il s'était a^is à c^ de la jeune jBgmme, et son coude, qui lui servait de sui^rt, effleurait une frange de robe de crêpe chinois. Une obscurité profonde refait partout dans ce salon de conversation de la nature; mais, par moments, lorsque la brise soufBait dans tes cimes des arbres, une éclaircie lUHHneuse tombée des étoiles mettait un instant en relief le visage de la jeune femme, et Paul croisait dévotement ses mains comme il eût fait devant une céleste apparition.

Au moindre geste de Strimm, sauvage à Toreille sûre, tout ce monde faisait silence, et on interrompait Tentretien pour écouter les bruits de la nuit, bruits toujours les mêmes dans ces solitudes, et qui deviennent alarmants si une note discordante vient se mêler à ce concert nocturne, entendu aux premiers jours de la création! Sublime symphonie qu'aucun orchestre ne peut traduire et qui ne commet jamais une faute, parce qu'elle est la langue des harmonies de Dieu. Les arbres chantent, TOcéan murmure, les cataractes roulent, les bêtes fauves hurlent, les ruisseaux gazouillent, les torrents grondent, et tous les échos des montagnes recueillent ces bruits dans un lointain confus, et en

composent une seule Yoix, la voix sdennelle et mystérieuse de la nuit, au désert.

Un autre sauvage, plus exercé que Strimm, était couché dans les hautes herbes et faisait fonctionner ses narines et ses oreilles, quand l'entretien cessait subitement. G^était le chien de garde, Asthon. Il paraissait fier de se Toii' associer àla petite colonie, comme un être intelligentqueleservice de la porte avait trop longtemps humilié ; cette sentinelle était infaillible, son oreille connaissait toutes les nuances de k symphonie nocturne, etatant qu'un aboiement on une plainte sourde ménagée par la prudence ne se faisait pas entendre, on pouvait afSrmer que le péril n^esistait pas. Strimm lui-même consultait le chien du regard, dans ses moments de doute ; alors le vieux Asthon, investi d'une confiance si honorable, élevait sa tête au-dessus des herbes, fermait les yeux pour écarter toute distraction, arrondissait ses oreilles en cornets acoustiques, et se laissant retomber de toute sa longueur sur le gazon, il semblait dire :

— Ce n'est rien, vous pouvez être tranquilles; causes toujours.

Paul n'écoutait que la belle Aurore, il ne wyait qu'elle, il ne pensait qu'à elle : il s'enivrât à cet air de la nuit qu*embaumaient les fleurs, les cheveux, le souffle de la jeune créole; il ne désirait rien, il ne redoutait rien. Le monde n'existait plus.

Un mot fit rentrer le Jeune colon dans le monde des réalités.

— Je voudrais biai savoir, dit Aurore, ce que fSsàt eu ce moment notre brave sentinelle, le comte Raymond, dans sa guérite de la mer.

— B fait son devoir; il veille, dit Paul; il fait ce quenoUs ferions tous.

— Qui sait! reprit Aurore, notre comte Raymond est si gentilhonune, que peut-être il s*est endormi IranqmHe* ment, en laissant sa consigne à son ange gardien.. « le se-^ rais bien tentée^..

A ce dernier mot, elle fit un mouvement pour se lever, mais Paul était déjà debout.

— Madame, dit-il en toute hâte, je vais vous donner de ses nouvelles.

Et son pied touchait déjà le sentier de la mer. La comtesse l'arrêta- par un seul mot :

— Restez.

Strimm et Asthon donnèrent simultanément des signes d'inquiétude; le chien réprima un son rauque qui allait éclater malgré lui. •

Tous les colons étaient immobiles comme des statues, et et leurs mains serraient le canon de leur carabine. ' Personne ne parlait; Strimm rompit le premier le silence et dit:

— Le vent souffle de terre, et les bruits de la mer ne nous arrivent pas... Cependant, j'ai cru entendre un coup de feu.

Asthon poussa une plainte sourde et se mit debout sur ses quatre pattes, comme pour engager tout le monde à se lever.

Or, voici ce qui se passait au bord de la mer :

Le gentilhomme ne dormait pas; il veillait pour le salut de tous et ses yeux ne quittaient pas le cercle immense du golfe, éclairé par les grandes constellations. Ainsi que son rapport en fait foi, il avait vu, à de très-petites distances, des formes noires rôder sur le rivage; il avait entendu des miaulements rauques du côté de la lisière du bois, mais il avait énergiquement réprimé le désir inopportun de lancer une balle aux monstres en maraude, de peur de donner le change à ses amis sur la nature du péril.

Pour charmer les ennuis de «a veille, le comte Raymond avait dés distractions plus conformes à son caractère et à la mission chrétienne dont il était chargé. Le spectacle de la nuit le plongeait dans des rêveries inconnues... Trois immenses solitudes, pleines de ténèbres, d'ombres et de lumières, semblaient être créées tout exprès pour la veillée

d'un seul homme, les bois, l'océan, le ciel; il s'abandonnait à cette contemplation, lorsqu'un mystère sorti du golfe absorba toute son attention et fit disparaître toutes les richesses et les splendeurs de l'infini.

C'était un navire qui doublait le cap voisin et semblait venir s'abriter derrière un rideau de montagnes, où la mer était calme comme un petit lac. Peu après,* une petite embarcation se sépara du navire et se dirigea vers le rivage. La sentinelle de Samarang entendait très-distinctement le bruit cadencé des rames, et elle voyait jaillir sur les deux bords des flots d'étincelles, comme si la pirogue eût couru sur des vagues de feu.

Le comte Raymond disposa tranquillement ses fusils sur sa petite plate-forme, les arma comme s'il eût été en chasse, dans une nuit d'hiver sur les bords de la Loire, et, le doigt sur deux détentes, il attendit avec confiance ce qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.

•La petite embarcation, vraie pirogue de sauvages, s'avançait toujours, et le comte Raymond distingua bientôt six hommes, nus jusqu'à la ceinture et armés de carabines. Les deux rameurs n'étaient pas armés.

Il n'y avait pas le moindre doute à élever, ces hommes étaient des brigands de mer, et leur intention criminelle était manifeste. Cependant le comte Raymond, par un généreux sentiment de délicatesse, ne voulût pas être l'agresseur; il éleva la tête au-dessus du parapet de pierre, et cria aux bandits de gagner le large. On répondit par un coup de fusil, et la balle, très-bien dirigée, atteignit le sommet de la guérite. Le comte riposta par deux coups qui n'en firent qu'un, et tua deux hommes dans l'embarcation.

Ces coups de feu furent entendus par Strimm et Asthon dans la veillée, devant la case, ainsi que nous l'avons raconté.

Le comte prit d'autres armes, continua son feu et mit trois bandits encore hors de combat.

La pirogue s'arrêta comme si les deux rameurs eussent

été tués ; puis, des mains moins exercées à la rame, la firent rétrograder avec lenteur, du côté de son navire.

Raymond, qui ne remarquait pas la direction du vent, s'étonnait de se voir abandonné par les colons; mais, fidèle à son devoir, il ne quittait pas son poste, et se préparait à repousser une nouvelle attaque, qui, sans doute, serait plus terrible que la première. Tout à coup, un grand bruit de pas se fit entendre derrière la palissade de clôture ; des colons arrivaient, en armes ; le vieux Asthon ouvrait la marche, une jeune femme la fermait.

lis s'étaient tous mis aux pieds de la comtesse Aurore, es la suppliant de rester à la case; mais toutes les prières avaient été inutiles, elle voulait partager le péril commun.

— Mais vous ignorez donc, leur avait-elle dit, que, dans la guerre longue du Bengale, quand Dupleix commandait mille Français et dix mille Indiens du Décan, les femmes de mon pays assistaient à tous les combats, ramassaient le armes de leurs frères et de leurs maris, quand ils étaient morts, et les vengeaient héroïquement? Moi je suis née dans la fumée des batailles, et je ne veux pas rester aux bagages, lorsque tant de braves geûs vont se battre pour moi.

Strimm et ses amis sauvages avaient battu des mains à ces paroles ; ils auraient suivi la jeune femme dans les abîmes des bois et de l'Océan. Paul, sous prétexte de lui montrer le chemin, marchait devant elle, pour lui servir de bouclier.

Les colons apprirent bientôt de la bouche du comte ce qui venait de se passer. On tint une espèce de conseil de guerre, et il fut admis à Tunanimité qu'une seconde attaque aurait lieu, et qu'il fallait faire de bonnes et sages dispositions pour la recevoir.

Alors le comte fît un signe à la jeune femme et lui montra le navire à l'ancre, vers Textrémité du golfe.

— Oui, oui, dit-elle à voix basse, les étoiles me servent bien, je le raconnais : c'est le Malaca! c'est te navire de

Surcourfl Bantam est là... et Surcoufl Mo&Dieul mon Dieu ! qu'est-il devenu ? •

— Mes amis, dit le comte en se rapprochant des colons, il y a à bord de ce petit navire un homme qui sait ou croit savoir tout ce qui se passe dans notre habitation. Son erreur était une vérité Tautre jour encore ; aujourd'hui, elle peut lui être fatale. Il crmt donc que nous ne sommes que cinq, et nous sommes quatorse : grâces en soient indues à notre beUe protectrice !..

— Protégée! interrompit Aurore.

— La Providence est une femme, reprit le comte, et je ne changerai pas le mot, dussé-je vous déplaire un instant... Ainsi, notre ennemi de là-bas fera toujours ses dispositions pour agir contre cinq malheureux solitaires peu redoutables à ses yeux. Nous pouvons tirer un excellent parti de cette erreur, et si vous daignez m'honorer de votre confiance, je vous proposerai mon plan de campagne, cette nuit.

Tous les marins serrèrent les mains du comte Raymond, et le pouvoir absolu lui fut donné unanimement.

Une simple réflexion maintenant, avant la bataille.

D'où vient que le récit du comte Raymond, publié par VIndia Chronicle^ en 1806, offre plus d'intérêt que la grande bataille de Noorjehan, livrée dans le Penjaub, et dans la* quelle la reine, montée sur son dernier éléphant, et tenant dans ses bras Théritier du trône de Lahore, épuisa les flèches de sept carquois ? D'où vient que le duel des Horaces et des Guriaces a fait oublier la bataille de RégiUe, presque contemporaine? que le combat singulier de Corvinus et de Gaulois reste dans tant de mémoires, où s*est évanoui le souvenir de cent illustres combats livrés par des consuls et des dictateurs? D'où vient qu'un pauvre ouvrier enseveli par un éboulement concentre sur lui Témotion haletante et fiévreuse de TEurope, tandis qu'on n'a jamais songé à nous intéresser par le récit des^ingoisses de tant de caravanes, surprises pas le simoun et étouffées au désert? Il est

inutile de chercher une réponse facile à ces questions, le fôit est incontestable : il résulte de Tunité de l'intérêt humanitaire. Robinson Crusoé sera toujours dix mille fois plus intéressant que Xénophon, perdu dans la Golchide, avec ses dix mille Grecs.

Le général en chef d'une miniature d'armée, le noble comte Raymond de Glavières, brillant habitué de l'CEil-debœuf de Versailles, mit, cette nuit-là, autant de soin à étudier le terrain qu'Annibal en mit, la veille de Trasimène, devant le lac où il comptait précipiter les vingt-cinq mille Romains de Sempronius. Une femme obstinément liée à cette scène de terreur nocturne imposait, d'ailleurs, de sévères obligations au jeune comte, qui se souvenait du cri chevaleresque de ses aïeux, immortalisé par Torquato Tasso dans Jérusalem : « Que dirait-on à la cour de France, si on savait que nous avons refusé notre protection à une femme! » Il fallait donc vaincre à tout prix. La ressource de la fuite à travers les bois était plus dangereuse qu'une bataille. Les bêtes fauves infestaient les labyrinthes touffus et inextricables de Samarang. On entendait leurs rugissements affreux, élevés cette nuit à un diapason extraordinaire, sans doute à cause des coups de feu mille fois répétés par les échos des solitudes. Tant de colères félines déchaînées aux environs rendaient ainsi la retraite impossible; et d'ailleurs, il y avait dans la case une autre pauvre femme, une servante chrétienne dévouée à ses maîtres, et on ne pouvait exiger d'elle l'héroïsme de la comtesse Despremonts; il fallait donc la garder aussi.

— G'est une femme ! dit Raymond, en mettant au sérieux le mot d'une comédie trop célèbre de son temps.

Paul continuait à vivre avec une idée immuable, et ne daignait pas même, comme faisaient tous ses compagnons, lancer un regard vers Textrémité du golfe, où la masse noire du navire forban se détachait sur le fond lumineux de la mer. Il ne quittait pas la trace d'Aurore, et son pied élargissait toujours le vestige charmant du pied créole que

LES DAMNÉS DE L'iVDE 89

le sable venait de recevoir. Si la jeune femme eût parlé, la réponse ne se serait pas fait attendre, rinterloculeur était toujours prêt; mais l'heure commandait le silence et interdisait les entretiens oiseux. Un seul homme avait le droit d'ouvrir la bouche, et il en usa au moment décisif.

— Mes amis, dit-il après avoir donné un coup d'oeil au golfe, nous serons bientôt attaqués. Notre ennemi évitera cette fois cette petite redoute que vous avez bâtie; il viendra débarquer là, bien loin de la guérite, sur cet angle du golfe. Cinq de vous se placeront au bord de la mer pour attirer son attention, et ils mettront une certaine distance entre eux. L'ennemi croit n'avoir à détruire qu'une colonie decinq hommes; il faut donc lui en montrer cinq.

— C'est bien combiné! c'est juste! interrompirent quelques voix.

— L'ennemi fera feu, peut-être, avant de débarquer, sur les cinq ; ils auront peu de chose à redouter de leurs carabines. La mer est agitée, comme vous voyez, et on vise fort mal dans les chaloupes en pareil cas. De leur côté, ceux que je continue à appeler les Cinq profiteront de leur avantage en terre ferme et riposteront. Si l'adresse répond au courage, le nombre des ennemis sera diminué au débarquement; mais comme ils n'en seront pas moins encore les plus forts, nos cinq amis prendront bravement la fuite dès que le premier bandit aura mis le pied sur le rivage, et voilà le point de ralliement... ce roc élevé qui nous sert de belvédère.

Le comte désignait du doigt le massif où avait eu lieu son dernier entretien avec Paul et Aurore, pendant le combat du Corsaire et du navire marchand.

— La pente qui conduit à notre belvédère, poursuivit le comte, est fort rude. Llennemi viendra la gravir pour se mettre à la poursuite des Cinq, et c'est là que je les attends. Nous serons neuf embusqués dans les taillis au bas de la côte, et nous exécuterons des feux de bas en haut sur des hommes aventurés dans un sentier de chèvres et frappés

de stupeur. Lei Cinq nou« répondroïit du faaiU du rocher, et nos baïkliCs seront pris entre deux feux,

— Approuvé! approuvé! dirent Les colons, qui connaissaient lalangue du comte ', les autres donnèrent de confiance leur adhésion à un pian qu'ils ne comprenaient pas, et qu'un interprète allait leur expliquer bientôt.

Le chien Âsthon paraissait fort inquiet en voyant ces préparatlf. Les mugissements formidables qui sortaient des profondeurs du bois lui annonçaient une chasse aux bèt^ fauves ; et malgré son courage, il frissonnait de tous ses poils à ridée de se mesurer avec des animaux antipathiques à son instinct et à ses nerfs. L'animal raisonnait juste, et sa pensée rendait hommage au bon sens de Tbomme, 11 ne pou* vait croire qu'à une guerre contre les tigres; les créatures lui paraissaient trop raisonnables pour se battre entre elles dans un désert.

Le comte Raymond choisit les Cinq, et nomma Paul le premier.

— Monsieur le comte, dit le jeune homme, j'ai fait le serment de ne pas quitter madame et de la défendre contre toute espèce de danger.

— Vous avez eu tort de faire un serment, répliqua le comte avec douceur; nous sommes tous les défenseurs de madame la comtesse Aurore...

— Tiens ! il sait son nom! interrompit Paul stupéfait,

— Il n'est permis à aucun de vous de refuser le poste que je lui assigne. Nous sommes dans un moment solennel et Tobéissance est un devoir.

Paul regarda le ciel, poussa un soupir et parut se résigner.

Vandrusen, Strimm et deux autres sauvages namaquois allèrent s'établir au poste désigné, sous la conduite de Paul.

Le comte plaça lui-môme les huit autres colons dans les massifs, au pied du sentier du roc du belvédère, ordonna respectueusement, en faveur de ses pouvoirs, à la comtesse

Aurore, de se placer derrière uu vieux érable, pour calmer les inquiétudes du malheureux Asthon, et, ces préparatifs terminés dans le plus grand silence, il s'achemina lentement vers la guérite de pierre, pour observer les mouvements de rennemi.

A l'extrémité du golfe, uu rocher grisâtre, taillé à pic comme une muraille, et s'ensevelissant dans la mer à des profondeurs immenses, couvre le corsaire Malaca, devenu forban.

Un navire de TAchéron, monté par des marins de Tenfer, donnerait une idée du Malaca en ce moment.

Trente bandits recrutés à Sumba, aux lies d'Aru, à Timor, à Banjermassing, à Buton, se démènent abord et font luire aux étoiles toutes les nuances du cuivre indien sur des visages de démons.

Le chef, le terrible Bantam, dont la comtesse Aurore nous a donné le portrait, bondit sur le pont avec Tagililé du mandrille, et blasphème avec des sifflements de boa.

— Ici, Pluton! ici, Neptunio! crie-t-il; vous êtes des lâches! vous êtes des femmes! vous étiez dix contre cinq; vous avez fui comme des requins devant une anguille ! Par la mort de tous les dieux bleus, vous ne verrez pas le soleil de demain !

Les deux Malais bégayaient une justification.

— Avalez votre langue ! reprit Bantam, vous m'irritez comme le tam-tam fêlé de Myassour! Tagonie ne parle pas, elle râle! Je vais vous enterrer dans le ventre des poissons.

Et Bantam tira un coup de pistolet à bout portant sur Pluton et Neptunio.

Ils tombèrent, et on jeta leurs cadavres à la mer, comme on se débarrasse d'un lest trop lourd.

— Ici, Gobra-Gapel! et toi, OEii-de-Tigre, ici! cria Bantam.

Les deux bandits s'avancèrent en tremblant.

— Vous êtes deux rameaux de mon arbre de fer ; vous êtes courageux comme l'éléphant Irivalti ! vous aurez trois parts de plus dans la prise du trois-mâts le Diemen,

Tout l'équipage applaudit à cet acte de justice, et le plus grand silence se fit tout de suite pour entendre les autres paroles du chef.

— Gobra-Gapel, poursuivit Bantam, Pluton et Neptunio sont morts; ils ne peuvent plus me répondre ; tu vas me répondre pour eux, et la vérité toujours... entends-tu? J*ai une balle de plomb pour tous les mensonges.

Gobra-Gapel fit signe qu'il répondrait à la demande par une vérité.

— Ges deux coquins, continua Bantam, ont-ils assassiné Surcouf?

— Non, capitaine, répondit Gobra-Gapel ; nous avons déposé M. Surcouf, d'après vos ordres, sur la pointe de Madura, et il ne lui a été fait aucun mal,

— Tu le jures par Boudha-Çoura, le mauvais esprit des nuits?

— Oui, capitaine.

— G'est bien... Et les cinq Bretons?

— Ah ! capitaine... ceux-là... on: leur a fait passer le goût du riz.

— Et les deux qui ont conduit la femme blanche à la case des Ginq ont-ils parlé avant de mourir?

— Ils n'ont pas dit un mot, capitaine ; ils sont morts comme des fakirs à la fête de Raous-Jatreh.

— Et vous verrez, s'écria Bantam, que ces chiens de blancs diront encore que Bantam est un misérable coquin, bon à pendre à la vergue du Malaca! Je tenais ce requia de Surcouf, là, dans ces deux mains; je pouvais l'écraser, comme le buffle écrase le tigre au cirque de Batavia, et je

le laisse vivre, parce qu'il a été bon pour moi ! On a du cœur, chez nous !

— A votre place j'en aurais fait tuer un déplus, capitaine, murmura timidement une voix.

— Ah! vous croyez donc, — s'écria le chef malais en sautant sur le cabestan comme un oiseau sur son perchoir, — ah! vous croyez donc que je veux mener éternellement la vie que je mène, une vie de singe et de poisson !

Les éclats de rire arrêtèrent Bantam.

n reprit sur le même ton :

— Je veux être un nabab de Pulo-Pinang. Je veux fumer le houka dans un chattiram de bois d'érable, avec deux belles esclaves bengalis, Tune pour allumer l'opium, l'autre pour me donner de la fraîcheur, à midi, avec un panka.

— Il a raison, le capitaine! crièrent plusieurs voix de courtisans.

— Est-ce que je ne suis pas de l'argile dont on fait les Anglais, là-haut ou là-bas? poursuivit le chef; et, parle Tigre noir mon père, je vaux mieux qu'un Anglais. Ces pâles de l'Europe ont des chairs qui se fondent au soleil, et moi, voyez mon épiderme I on en a fait la porte de bronze de la pagode de Gaveri I

— C'est vrai! c'est vrai! dirent en chœur les mômes voix.

— Et vous autres, mes bons amis, continua Bantam, vous qui êtes les soixante mains de mon corps, vous croyez que je vous laisserai sur mer quand je me débarquerai? Vous croyez qu'après vos services je vous récompenserai en vous donnant un caillou des Maldives et une boulette de riz à manger par jour, comme un jemidar de pagode?

Bruyant accès de gaieté folle dans l'^ipage.

— Ah ! mes amis, vous me jugeriez mal ! Je veux vous donner à tous assez d'argent pour faire le commerce des écailles et du sang de dragon. Vous ne connaissez pas le commerce; je vais vous l'apprendre en deux mots; c'est

94 LES DAMNÉS D£ l'INDE

plus facile que 1^ échecs. Vous achetée pour uue piastre une pacotille de marchandise avariée; vous donnez des échantiUûns superbes, et vous la vendez dix piastres. Le lendemain, vous levez te pied, et vous prenez votre vol. L'acheteur arrive pour ae faire rendre son argent, et Une trouve que la cendre dd votre pipe sur votre hamac d'au^ herge. Yoilà le commerce... Tavez-vous appris?

— Oui, oui! crièrent les forbans.

— Maintenant, poursuivit te chef, maintenant, si je vous ordonnais de vous précipiter la tête la première dans la guevte du volcan Hara-Api, que feriez-vous?

Tous tes forbaufi; se précipitèrent comme un seul homme au3^ pieds de teur capitaine.

— Retevez-vous, leur dit-il, et écoutez-moi. Il y en a parmi vous qui ne voudront pas faire le commerce, je le sate. U y a les paresseux du soleil, ceux-là ne savent pas même parler à Pombre ; un mot leur fait suer les lèvres; je tes connais*

Husieurs paresseux rirent aux éclats.

— Je travaillerai pour tous, reprit Bantam, et je puis enrichir, d'un seul coup, tcmt le monde. Vous connaissez la vallée de Banjermassing, au sud de Bornéo?

— Oui! crièrent-ils comme une seule voix.

•^ La poudre d'or coule dans cette vallée comme la mer dans le détroit de Malaca, reprit Bantam. U y a de quoi enxichir les cent millions de mendiants que Tlnde fait mourir de faim* C^est de la vraie poudre d'or anglais ; j'en ai dea édiaatilloDS dans la chambre de Surcouf... je voua en donnerai quelques grains k chacun ; mais il nous ea faut une tonne.

-- Au moins, dirent quelques forbans.

— Eh! je vous donne la mine, si vous la prenez! continua le cbeî; mais on ne prend pas cette mine à Tabordage, comme un trois-m&ts de la compagnie anglaise. U faut tirer le diable du puits par ses cornes. Le roi de Bornéo tient à sa poudre d'or; un vieux roi entêté, qui ne peut plus so

LE9 DAMNÉS DB L'INDS d5

payer im plaisir en ce monde ! Ton» les bommeg qui mettent le pied dans la yallée de fiaujermassing sont pris et pendus à un mancenillier sansfeniHcs... J'ai tu cet arbre; il est mort, desséché au soleil, et il secoue des squelettes à toutes ses branches nues. Ce n'est pas gai à Toir... avei^Tous peuf de ce mancenillier?

— Non! non! crièrent les forbans.

— Mes amis, voua connaissez lepantoun des GélAbes?... Vous ne le connaissez pas?... Voici le re£raîu :

Pamvro mùH a teit tthm m!

Toujours Toir le haakva alNnnt* Manquer des biens que l'on eana :

n vaut mieux mouxir en naissant.

Ce refrain fut vivement applaudi par Téquipage*

— Gela veut dire, mes amis, que vous serez tous pendus^ peut-être, à Banjermassing ; mais, si la corde casse^ nous revenons avec un trésor à la ceinture, et toute notre vie nous marchons dans des souliers... Cela vous convient-il?

— Bien, capitaine! crièrent toutes les voix.

— Je vous conduirai à la mine. Je vous le jure par l'esprit de la mer qui peut me noyer cette nuit ! Les soldats du roi de Bornéo sont des épouvantails de tapisserie chinoise, mais ils sont nombreux ; nous tomberons sur eux avec des cripks de Java; point de caribines, une balle ne tue qu'un homme. Nous ferons amock, c'est plus sûr : nous les fauchexons comme des épis de rizières. Je serai à votre tète, comptez sur moi.

Un en d'enthousiasme accueillit Bantam.

Le chsi s^assit sur le cabestan, croisa les bras et donna une contraction sérieuse à son visage»

L'attention redoubla.

— Mes enfants, continua-t-il, vous avez tous vu à bord cette fenune blanche, qui s'est échappée et que les marins bsetona ont conduite àk la case des Cinq. Vous m'avez déj^à

rendu un grand service, en me dénonçant ce qui s'était passé pendant mon sommeil; mais vous ferez davantage...

— Nous ferons tout, interrompit la voix de Téquipage.

— Je donnerais, reprit Bantam, je donnerais la mine de Banjermassing pour cette femme; je donnerais l'Inde, si je la tenais dans mes coffres, comme Palmer... Cette femme est là-bas, vis-à-vis, avec cinq chrétiens pâles comme des fleurs de néfliers du Japon; des hommes qui viennent d'un pays éclairé par deux lunes, et qui ne connaissent pas nos passions de tigre, nos coups de soleil d'équateur. Je veux cette femme ; c'est ma prise de corsaire, c'est mon bien. Vous avez manqué ma première descente, nous ne manquerons pas la seconde; j'irai avec vous.

Toutes les mains se tendirent vers Bantam, pour lui promettre bonne assistance.

—Écoutez-moi bien, poursuivit le capitaine. Ces coquins d'hommes pâles ont bâti au bord de la mer un petit fort dont je me moque comme d'un parasol chinois. Je ne veux pas perdre mes boulets à le démolir. Nous mettrons les deux embarcations à la mer et nous accosterons de l'autre côté, hors de la portée du fusil.

Les plus dévoués firent un mouvement pour courir à la chaloupe. Bantam les arrêta d'un signe et continua :

— Ecoutez-moi bien, mes amis. Nous sommes quinze, cette fois, et ils ne sont que cinq ; la descente sera donc facile. Mais la femme blanche peut nous échapper à la faveur de la nuit... J'ai tout prévu... Vous connaissez les bois de cette côte ; il est impossible de supposer que la femme se sauve par la chaussée de briques, elle tomberait dans la gueule d'un tigre à cent pas de l'habitation. Elle ne peut trouver d'autre abri que la forêt qui couvre la colline, une forêt embrouillée comme un écheveau de soie entre les mains d'un enfant. Ceux qui voudraient s'y réfugier brusquement laisseraient sur leur passage un abatis de feuilles et de branches brisées, comme font tous les éléphants imbéciles, quand ils sont poursuivis par les chasseurs. Vous

LES DAMNÉâ DE l'iNDE ' 97

aurez rœil sur ces traces, et, si vous ne décrouvrez rieu la nuit, car il fait très-sonibre de ce côté, nous attendrous le jour, et alors je me charge, moi, de trouver la femme ; elle aura laissé, sans le savoir, des lambeaux de sa robe à toutes les broussailles de la forêt. La robe trahit toujours la femme, comme la crinière trahit le lion dans les taillis épineu3j:. . . J'ai dit ; agissons.

Les têtes s'inclinèrent, et, de tous côtés, on se mit à Fœuvre pour la nouvelle expédition.

Le Malaca, bientôt après, dérapa et gouverna conune s'il eût voulu se diriger vers Gheribon, à Touest de Samarang.

Du haut de son observatoire, le comte Raymond vit cette manœuvre et pensa que le pirate, se croyant découvert, gagnait File de Madura et renonçait, au moins pour cette nuit, à son projet de descente.

Cependant, comme il faut toujours se méfier des pirates, le jeune gentilhomme garda toutes les précautions de son premier plan et ne voulut pas laisser endormir sa vigilance, sur la chance souvent trompeuse d'une supposition.

Les nuits sont très-longues sous Téquateur, et, en douze heures de ténèbres, bien des crimes peuvent s'accomplir et bien des résolutions changer.

L'ombre noire du Malaca traversa le fond du golfe et disparut derrière l'autre cap.

C'était donc de ce côté que les yeux de Raymond devaient se fixer pour surprendre une chaloupe de descente, car les bas-fonds dangereux qui avoisinent le rivage ne*permettent le débarquement qu'à de légères pirogues, et tiennent à distance même les navires de bord le moins élevé, comme le Malaca.

Il fallait aussi bien se méfier des illusions d'optique et des mirages de la nuit, sur cette mer chatoyante, qui copiait le firmament jians les ténèbres et faisait flotter, à sa surface, les étincelles tombées des constellations.

Le vent, qui toujours soufflait de terre, ne permettait

pas aux embarcations de se servir de la voile, et le jeu moutonnier des vagues pouvait longtemps dérober la vue d'une chaloupe et ne laisser défcouvrir sa marche qu'à une petite distance du port.

Le démon Baûtam connaissait bien toutes les supercheries d'attaque, et il ne voulait pas -^houer deux fois. Lès deux chaloupes de descente doubfèreM le càp, et elles voguaient à fleur d*eau, toujours couvertes par l'écume des vagues. Rameurs et forbané^ ne toontrâîent pas leurs têtes att«4e8susdu bord L'eau et le bôi^rdulaient ensemble, et môme pendant le jour on n'aurait vu que l'eau.

Ces parages étaient si connus de Bantam, qu'arrivée à uiieeneàblare^u Wébarciiâêrè,là ï/reittière chaloupé', eoiidûite pr le Gfeêf, tféttrna sa pmuè à dtoit^', méiivèmëitM^iî» fut imité par la seconde, et lèftbàhdltS'^èbatrquétent dâi» une petite anse, comme s'ils eussent deviné lé iplan dû comte RâymotMl.- - -J -• '■■• "'•'^' ' •■• ' •

Le Bheàtfiift è«Uivré était pénible et aiirait sans ddfete re« buté des^ hoôittiés -oMitiaires';''tiMiiè Baiitam aVàît hoïtetff des sentiei^s battes et fétUi Jamais- plus à raisé que 'sur Itf pointe d'uîi r06 ou'sur la niiarge glissante d'uû pt^dpîfeie. Ses compagnons suivaient, en tiiettant leurs pieds dans ses pas. .-' • ■

Bantam et ses quatorze bandits, ii'^àyant pèu'i' tout vêtement qu'un caleçon de coutil rat*, gi^virentune montagne a3#iJlJfe,â*%'âîdattt ÔeteùrsgHfifes,*et, gur îe versant oppéHé? ils tiP()ùVéï^iittinfe'îW»êr épaisse t)ù le» bète^ îànfes ^imm l^ dWèfirefle' deptiîs la fci^afiéri. A î'âspect de ces ^H^tties plus fauve» qù-éîfe, M Méë ftîiiies se retiraient m poussant des hurlements rauques, comme des'locataîres contrariés dans leurs droits par d'injustes mais puiôsaTîts isurpèteûrs. Qnmté Eu^ôî)éens aux* chairs pâles et à clleviERix-^Monds auraient été dévorés sur place, en essayant d'exproprier ees antiques îûiîàtàites des domaines de Java; mais ces qMttze''&àtfvâ^^*rôiîi^,' èïiètitéux; leste», horribles, Jetant leurs ftices de quadrumanes et letirs cheve-

lures de couleuvres dans les éclaircies du bois, apparaissaient, sur ce sol désert, comme les plus redoutables animaux de la création indienne. Les lions et les éléphants seuls ne s'y seraient pas trompés, et auraient reconnu des hothmes dans ces îrisôîeiit^ viola teiirs de la propriété féline ; taais Banlain ne se serait pas hasèltdé sûr un domaine ba- Bité païf ces nobles et raisonnables ànimaiix; 11 connaissait son terrain.

La forêt traversée, Bantam descendit une rampe de roéhers et retrouva la mer.

' Les bandits suivaient en aveugles, lis longèrent là côte sans user d'aucune précaution, târils se trouvaient alors â ùnd très-grande distance de la guérite de pierre. Bantam marchait en tête et n'avait pas encore songé à prendre à deux, mains sa carabine, toujours" suspendue en baîidoulièré; uil silence fnorne régnait sut le rivage; il était à peine troublé par lé bruit faible et intermittent des petites vagues, car le vent ne tourmentait que la haute mer.

Strimna, qui flairait de loin les émanations dé la race humaine, en vrai sauvage de ptoteésioh, toucha le coude de Paiil, et, regardant à gauche, il lit un signe de détresse, tout de suite compris.

Paul, qui avait une oreille féline, se coucha sur le sable pour recueillir les bruits les plus lointains, et relevant la tête, il donna satisfaction à la conîecture de Strimm.

Les cinq colons mirent leurs doigts à la détente de leurs carabines, et leurs yeux du côté de la terre. ' Un angle saillant de roc cachait encore Bantam et ses compagnons.

Dans un massif d^arbres et d'arbustes peu éloigné de la mer, la belle protégée ou la protectrice des colons ne ces-

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sait de calmer avec la caresse de ses petites mains les terreurs nerveuses du chien Asthon, lorsque tout à coup elle vit s'opérer un changement dans le maintien du molosse de Java. Le noblç animal se posa fièrement sur ses quatre pattes et ne fit plus entendre la plainte sourde et intermittente qui annonce le voisinage des bêtes fauves. Un autre bruit venait d'arriver aux oreilles infaillibles d'Asthon, et lui rendait son humeur belliqueuse et son mépris des dangers purement humains.

« Les colons, mes maîtres, pensa-t-il, ne sont pas ici pour entrer en chasse contre les bêtes féroces, mais contre des hommes. J'entends des bruits de pieds ; je flaire des exhalaisons qui viennent d'une chair sans fourrures. 11 s'agit d'une chasse aux forbans. Plus de peuri à mon devoir! »

On est bien forcé d'admettre que les chiens raisonnent, puisque l'action met tout de suite leur pensée en évidence. En quelle langue formulent-ils leur logique intérieure? C'est ce que nous ignorons; en les voyant agir, on devine qu'ils ont parlé. ,

Asthon s'échappa des mains d'Aurore, fit trois bonds sur le sable et se mit à l'avant-garde, à côté de Paul, au moment où Strinim, autre chien bipède, flairait l'ennemi dans l'air.

Paul ordonna au chien de se taire, mais l'ordre parut sans doute absurde à l'animal, car un aboiement furieux éclata tout à coup et arrêta les quinze bandits derrière le roc saillant qui les masquait encore.

Le comte Raymond, qui croyait avec raison à l'infaillibilité du chien, ne perdit pas son temps à s'étonner ; il quitta . la guérite précipitamment, afin de changer son plan de bataille, comme fait un général lorsqu'il s'aperçoit qu'un incident imprévu détruit le lendemain les savantes combinaisons de la veille.

Des terreurs les plus vives, le noble Asthon venait de passer au courage le plus indompté; il avait à cœur de faire oublier une lâcheté involontaire, et tous les ordres muets

LES DAMNl^.3 DE L'iNDE 101

de Strimm et de Paul ne purent arrêter sa résolution. Il s'élança donc dans la mer pour faire une reconnaissance, prudente et hardie à la fois, de Tautre côté du roc saillant.

Âsthon, en nageant, ne montrait de sa tête que juste ce qu'il fallait pour aboyer au-dessus de l'eau, et, à mesure qu'il découvrait un ennemi, il lançait à l'air une note pleine et gutturale, comme pour donner distinctement le nombre des agresseurs encore visibles pour ses maîtres les colons.

Les bandits, se voyant découverts, ne crurent pas devoir gajder des ménagements inutiles, et ils exécutèrent un feu de peloton sur le chien; ce qui n'empêcha pas le noble animal de continuer son dénombrement, et. quand il crut avoir fait son devoir d'éclaireur scrupuleux, il regagna le rivage en nageant entre deux eaux.

Le comte Raymond exagéra les forces de Tennemi en entendant les aboiements d'Asthon et le feu roulant de la fusillade. Une seule pensée absorbait son esprit : le salut de la femme confiée à sa garde par la Providence. Il arriva hors d'haleine sur le point du rivage où veillait Paul, et ordonna aux cinq hommes de se replier sur le petit corps de réserve. Ce mouvement opéré, le comte ^rit une voix sévère, et s'adressant à Aurore :

— Madame, lui dit-il en se découvrant, je vous ordonne de vous retirer. Votre présence pourrait être fatale à ces braves gens, qui à force de penser à vous ne pensent pas à eux. Le péril est grand, les ennemis sont nombreux. Retirez-vous, dans l'intérêt de tous et de vous-même. Ou se battra mieux quand on ne vous verra plus.

Et, se tournant vers Paul qui tremblait, mais non de pour, il lui dit :

— Paul, arez-vous de bonnes armes?

— Oui, monsieur le comte; j'ai ma carabine à deux coups, deux pistolets et mon crick.

— Eh bien! Dieu vous confie cette femme. Veillez sur elle pendant cette affreuse nuit, et allez là où les saints

102 liES DAMNÉS BB L'INBB

anges vous conduiront. Que Dieu veuille nous réunir demain à la lumière de son soleil.

11 y avait dans Torgane du comte Raymond quelque chose de si grave et le moment était si solennel, que la belle amazone ne trouva aucune objection contre un ordre donné sur le ton de la prière. Elle sMnclina, serra les mains du comte, et suivit Paul, qui avait déjà fait deux pas dans la direction des bois.

Le jeune colon avait fait un violent effort pour réprimer un cri de joie, et les ténèbres voilèrent à tous les yeux un visage illuminé de bonheur.

— Asthon, ici! dit Paul.

A cet ordre inattendu, le pauvre chien qui venait de rendre un grand service aux colons, du côté des bandits, et ne croyait plus avoir rien à démêler du côté des bétes fauves, fit la sourde oreille, mais une voix plus douce ayant répété Tordre de Paul, Asthon obéit et suivit sa nouvelle maltresse, non pas avec plaisir, mais avec une touchante résignation.

L'homme, la femme et Asthon marchaient dans les ténèbres, ibant obscuriy <jomme dit le poëte, et, à peu de distance du rivage, ils entrerait sous des voûtes impénétrables, dans lesquelles Paul ojjivrait une broche avec ce plaisir ardent qu'éprouve Tavare lorsqu'il cherche un recoin bien sombre pour enfouir un trésor. Bandits, bêtes fauves, ténèbres, périls, solitudes, rien n'existait autour de Paul ; jamais soleil plus beau n'avait illuminé au zénith les jardins enchantés de Tlnde; il entendait sur le velours des herbes et à côté de lui marcher la femme divine qui désormais était sa vie, sa joie, son âme, son univers.

Paul quitta les sentiers battus, et, trouant des masses touffues de lianes, il ouvrit un chemin sur un domaine inconnu, un chemin aussi sombre que Tenfer. Asthon ne donnait aucun signe d'inquiétude, et son calme était rassurant. Paul pensait avec raison que le feu de mousquete-

LES DAMNAS DK L'INBE 103

rie des forbans avait eu au moins un effet salutaire, en annonçant aux bêtes fauves le voisinage d'autres monstres dont les mugissements retentissaient comme des tonnerres, et dont les yeux lançaient des éclairs aux ténèbres des bois.

Les trois intéressants fugitifs —le chien mérite Thonneur de compter pour le troisième — arrivèrent à une éclaircie de terrain, faite d'un granit solide qui avait repoussé toute végétation. Là, s*élève encore ou, pour mieux dire, s'écroule un de ces temples javanais dont Raffles nous a donné de si admirables dessins et qui sont l'œuvre d'une religion et d'une civilisation inconnues. Les étoiles éclairaient un portique tout empreint d'une grâce merveilleuse, et qui, dans l'éclat des constellations, gardait encore la teinte du soleil et montrait un travail exquis de ciselures et d'arabesques, œuvre du plus habile des sculpteurs.

C'était la seconde fois que la comtesse Aurore trouvait sur sa route une de ces émouvantes merveilles de l'art pur indien, mais l'heure n'était guère propice à l'admiration archéologique. Paul recula même, en découvrant ce monument superbe, car il savait que les animaux féroces choisissent de préférence les ruines pour leur retraite, parce cpi'elles attestent l'abandon et l'éloignement de l'homme. Mais Asthon paraissait fort tranquille, Paul se rassura. On n'entendait pour tout bruit que les murmures d'un ruisseau invisible tombant dans un bassin ; c'est la voix étemelle qui parle ainsi à toutes les ruines des temples de Java.

Au moment où Paul cherchait un abri dans les ruines pour sa belle compagne, un autre bruit éclata dans la solitude; un bruit terrible, et qui annonçait l'attaque des bandits et la défense des colons. Très-peu éloignés du lieu du combat, Paul et Aurore entendaient la fusillade comme si elle eût éclaté auprès d'eux.

Aurore joignit les mains et regarda le ciel.

'4 "' Ayez bonne confiance, madame, dit Paul du ton d'un liomme découragé ; nos amis sont braves et adroits.

— Oh! dit la jeune femme en pleurant, lorsque je pense que tous ces braves gens se battent pour moi, j'irais me livrer à ce bandit, et il n'y aurait plus de sang versé.

~ Quel bandit? demanda Paul tout bouleversé. •

— Oh! vous ne le connaissez pas? reprit Aurore.

— Je le connais, madame... c'est Bantam.

La femme se tut.

— Ah! c'est Bantam! poursuivit Paul avec uoe expression de colère stridente. Mon coquin de Bantam : je lui garde une dent de nourrice, à celui-là !

Puis, se ravisant tout à coup et regardant autour de lui, il dit comme en aparté.

r- Et si...

Il n'acheva pas sa pensée, de peur dVlTraycr sa compagne ; mais Aurore Tacheva.

— Oui, dit-elle, Bantam est à la tête de nombreux bandits et aussi braves que vos colons; s'il réussissait dans son attaque de cette nuit. . .

La fusillade éclatait toujours, on entendait passer dans l'air des vols d'oiseaux effrayés qui se heurtaient aux cimes des arbres en poussant des cris rauques.

— Madame la comtesse, dit Paul qui venait de prendre une résolution.

— Oh! je vous en prie, interrompit vivement la jeune femme, il n'y a plus de comtesse; appelez-moi par mon nom, puisque vous le savez. Nous sommes frère et sœur devant la mort!

Paul éprouva une joie qu'il n'avait jamais ressentie au fond de son cœur.

— Aurore, reprit-il, je connais ce Bantam; il est lin comme un merle noir; mais je suis plus fin que lui ; il est de Timor et je suis de la Giotat. Suivez-moi, Aurore.

Paul marcha vers le temple, toujours avec précaution, le

doigt sur la détente de sa carabine et Tœil fixé sur les oreilles d'Asthon; il franchit le seuil de la porte, tout hérissé de hautes herbes, et entra dans une cour encombrée de débris majestueux, de piliers et de statues. Le chien allait furetant partout, et, par intervalles, il regardait Paul et semblait lui dire :

"— Avancez toujours, il n'y a pas de danger.

Les trois iugitifs passèrent devant la fontaine dont ils avaient entendu le bruit ; le chien ne perdit pas une si belle occasion de se désaltérer, et son exemple fut suivi par ses compagnons. Ils arrivèrent ensuite dans une salle qui devait être le sanctuaire, et au milieu de laquelle s'élevait un cippe chargé de belles sculptures et orné d'un profil de femme ou de déesse, œuvre du ciseau le plus délicat. Un petit escalier en ruine, mais praticable encore, se voilait de larges feuilles et de plantes, au foud du sanctuaire. Aslhon en franchit lestement tous les degrés, visita l'étage supérieur et redescendit en un clin d'œil, ce qui voulait dire :

— Vous pouvez monter.

Paul, qui avait son projet en tête, présenta la main à la jeune femme, et l'aida de son mieux à escalader cette ruine. L'étage supérieur se composait d'une *piôce assez bien conservée, qui recevait le jour par le haut comme la rotonde d'Agrippa. Tous les peuples artistes et rehgieux ont au môme degré le sentiment du beau.

— Maintenant, dit Paul, vous voilà logée par le bon Dieu, en lieu sûr, je crois.

— Paul, répondit la jeune femme, vous ne savez pas touf ce que mon cœur vos garde de reconnaissance... Ecoutez., écoutez... on n'entend plus que des coups de fusils à d( rares intervalles... C'est l'agonie des nôtres... Mon Dieu', mon Dieu! ils meurent pour moi!

— Us font leur devoir, dit Paul tranquillement, et moi, mon devoir est de vivre pour vous.

Au même instant, le chien, qui continuait son rôle d'é-

claireur, découvrit une porte étroite, qui faisait communiquer la salle haute avec une plate-forme, semée d'arbres et de plantes à toutes les fissures des dalles. Paul sonda le terrain pour s'assurer si le travail des racines n'avait pas nui à la solidité de ce jardin naturel suspendu, de cette terrasse autrefois splendide et devenue une forêt sombrg . L'examen des localités ne faisait concevoir aucune crainte; cette maçonnerie de géants avait résisté non-seulement au travail des racines et des plantes pariétaires, mais encore aux pluies et aux ouragans de tant de siècles, et môme aux convulsions qui ont agité le sol de Java, lorsque son terrible volcan Mara-Api, l'Etna indien, était en éruption perpétuelle et envoyait son fleuve de laves jusqu'aux déserts de Samarang.

— Pour bien veiller sur vous, dit Paul, je vais vous quitter, et mon absence ne sera pas longue. Je vous laisse Asthon... et maintenant, j'ai une demande à vous faire... et je ne sais comment vous...

Paul balbutia, s'interrompit, recommença, et ne put jamais achever la phrase.

Aurore regardait Paul avec une inquiétude étrange et n'osait pas l'encourager à s'expliquer.

Pourtant il y avait urgence, et Paul fit un effort suprême et s'expliqua rapidement.

— Donnez-moi votre fichu de crêpe de Chine, dit-il ; ce fichu m'est nécessaire... nécessaire pour vous sauver,

La jeune femme hésita un moment, puis elle dénoua son fichu et le donna, en interrogeant Paul par un silence trèssignifîcatif.

— Oh ! dit Paul, je vojidrais le garder toute ma vie, et il faut que je le mette en lambeaux !

Le jeune colon descendit le petit escalier, et, quand il fut seul, il couvrit de baisers le fichu tiède, et, ce devoir rempli, il le déchira brutalement en menus morceaux, il en eflSla les frange^ et les froissa pour leur donner une appa*» renée nouvelle de dévastation,

Il rentra ensuite dans le corridor étroit qu'il s'était ouvert pour arriver aux ruines du temple, et accrocha , par intervalles, des lambeaux de crêpe aux arêtes vives et saillantes des arbustes ; il traversa le terrain rocailleux de Téclaircie, en laissant tomber une charpie d'étoffe, et se creusa avec la tête et les mains un nouveau corridor, de l'autre côté de la forêt massive ; il atteignit le sommet de la montagne, en distribuant à gauche et à droite ses lambeaux jusqu'au dernier A cette limite des Ms, par un de ces contrastes si communs dans les pays du soleil, la végétation cesse et la monlagne descend du côté de la mer, en étalant une rampe nue où croissent à peine des fleurs sauvages et des bouquets d'aropfiales. Paul descendit, appuyant lourdement ses pieds, dansime ligne droite, sur cette végétation souple qui gardait les traces d'une fuite imprévoyante, et, pour mieux fixer les regards, il jeta sur le même sillon sa veste blanche toute ruisselante des sueurs de la nuit.

Cela fait, il reprit le chemin des ruines et parut tout haletant, mais la figure joyeuse, devant sa belle compagne.

Là, ne devraient pas se borner les précautions.

Paul ayant raconté à Aurore le bon usage qu'il avait fait du crêpe de Chine, avec le détail circonstancié de ses autres ruses de guerre, descendit encore pour aller aux provisions sur le marché de la nature.

L'arbre à pain et le cocotier croissaient en abondance dans le voisinage et s'entremêlaient aux trente-deux espèces de chênes découverts par Humboldt, sous les zones de Téquateur. Après deux maraudes dans le verger de Dieu les provisions ne manquaient pas aux fugitifs. Le chier lui, se chargeait d'aller en chasse pour son compte, etl'ea de la fontaine, qui coulait depuis la création du mond n'était pas une naïade tarissable, comme la source du Péné. ou de TEurotas. On pouvait donc vivre dans ce refuge ua certain temps, si la Providence daignait couvrir les malheureux fugitifs de sa céleste pitié.

La nuit obscurcissait toujours les solitudes, mais quelques préludes de chants sur la cime des arbres annonçaient que les oiseaux, plus instruits que les hommes, pressentaient le prochain lever du soleil, dans une zone sans crépuscule. Paul voulut encore mettre à profit la dernière heure de ténèbres, pour compléter la défense de ses précautions. Il détruisit les six premières marclies de FescaUer, et confondit leurs débris avec les autres ruines. Par un hasard heureux, cette inteUigente dévastation prit, dans ses amoncellements, un caractère antique. Des bandits, traversant ce cheraio, et conduits par leur instinct mauvais devant cet escalier suspendu, n'auraient jamais pu soupçonner la ruse stratégique de Paul; les six marches écroulées devaient être mises sur le compte du travail du temps, ce puissant démohsseur.

Epuisée de fatigue, de fièvre et d'insomnie, la jeune femme se reposa sur un lit de feuilles sèches, préparé par sou compagnon, et bientôt le sommeil fut le plus fort : elle s'endormit.

Les rayons des étoiles descendaient par la voûte ouverte sur la belle créole, et Tilluminaient d'un éclat doux. Paul, debout à une distance respectueuse, la regardait et retenait son haleine, de peur d'interrompre un sommeil précieux, qui était la vie de cette fenune. Asthon, couché aux pieds d'Aurore, fermait et ouvrait les yeux, dormant et veillant à la fois, privilège de ces animaux créés pour la vigilance.

Un frisson convulsif, qui agita subitement la tête d'Asthoo, suspendit la contemplatton amoureuse de Paul.

Le chien se ]{3va, mais avec lenteur, et marcha d'un pas irudent vers la petite porte de la terrasse. Paul suivit î'alimal sur la pointe de ses pieds nus et prêta roreille au lehors, en recommandant au brave Asthon de se taire, cette ibis.

Aucun bruit ne se faisait entendre, mais Asthon paraissait toujours fort agité, ce qui annonçait un péril voisin et réel.

Le moindre indice est une révélation, en pareil cas. Ge bruit monotone et jamais interrompu de la fontaine se fit tout à coup intermittent, comme si des lèvres altérées ou des mains ardentes fonctionnaient entre la source et le bassin.

Ce n'était pas le vent qui jouait avec la fontaine ; la nuit

était calme, et le moindre souffle n'agitait pas la cime des

arbres. Les animaux boivent dans les bassins et sans faire

entendre le moindre bruit. 11 n'y avait donc à soupçonner

'que des hommes, et quels hommes!

Paul regarda la jeune femme avec un regard plein d'amour et de compassion, et le mouvement énergique qui précipitait ses mains sur ses armes annonçait que le jeune homme la défendrait héroïquement jusqu'à la mort.

Après le bruit délateur venu de la fontaine, d'autres bruits plus significatifs montèrent à la salle haute du temple. On entendait fort distinctement des pieds cheminant à tâtons et se heurtant contre des pierres mobiles, ce qui encore révèle la présence de l'homme, car les bétes fauves éclairent les ténèbres avec leurs yeux et ne commettent pas de ces erreurs.

Paul, n'ayant de conseil à prendre que de lui-même, adopta une sage détermination :

— Tant que je n'entendrai pas, pensa-t-il, mes bandits reconstruisant les six marches de l'escalier, je ne bougerai pas, moi. S'ils se mettent à l'œuvre, oh ! alors, il n'y a plus de mesure à garder : je réveille Aurore, je lui apprends le danger qui la menace, je soutiens un siège contre les bandits, et le reste est à la volonté de Dieu !

Une triste réflexion, mais bien rapide aussi, traversa le front du jeune homme et n'y laissa point de trace, car la

pauvre femme remportait sur tous les autres intérêts de cette affreuse miit.

Si Bantam et sa troupe sont ici, pensa-t-il, c'est que le comte Raymond, Vandrusen, Strimm et tous mes amis sont morts.

La chose paraissait fort admissible en un pareil moment.

Paul versa quelques larmes et les essuya promptement, car il avait plus que jamais besoin de tout son courage et de toute la sûreté de son coup d'oeil.

Pourtant les bruits inférieurs avaient cessé; aucune tentative de reconstruction n'était faite au bas de l'escalier; Asthon reprenait son calme et semblait écouter un murmure insensible qui s'éteignait dans le lointain.

Le soleil se leva soudainement comme un ami attendu qui éclaire la chambre d'une hôtellerie avec un flambeau; le premier rayon de Tastre déchira ce voile de terreur qui couvrait le désert, et donna le signal d'un concert immense formé de toutes les voix des oiseaux de Ilnde. La vie succédait à la mort.

Elle dormait toujours sur son lit de feuilles, la belle créole, et Paul n'osait pas la réveiller, quoique la souffrance d'un horrible rêve fût peinte sur son visage. La clarté du jour inondait la salle haute en ce moment, et Paul comptait sur le soleil qui réveille en effleurant d'un rayon les yeux fermés.

En attendant, il reprit sa pose contemplative, et ses yeux s'éteignaient de langueur. Le madras, noué autour de la tête d'Aurore avait disparu, et de magnifiques tresses de cheveux noirs, déroulées en désordre, servaient comme d'oreiller d'ébène à la jeune femme endormie : le sari indien, sobre d'étoffe, rendait justice aux charmes de la créole française, et deux bras d'ivoire se détachaient mollement étendus sur un fond de feuilles flétries, indignes de sa beauté.

Vertu sainte, tu es plus qu'un nom, quoi qu'en ait dit le dernier des Romains à Philippes.

Paul prit à deux mains la ciine d'un arbuste qui voilait le soleil levant à la petite porte de la terrasse, la courba, et dirigea une gerbe de rayons sur les yeux de la jeune femme, qui se réveilla en sursaut.

Elle rajuâla promptement le désordre de sa toilette, et BB leva, en jetant autour d'elle des regards effarés.

Paul regardait du côté de la plate-forme et attendait un premier mot pour se retourner...

— Noble jeune homme! dit la créole en se parlant haut à elle-même, il a veillé pour moi toute la nuit!... et ce pauvre Asthon aussi! ajouta- t-elle en caressant le chien, qui semblait, dans son regard le plus doux, la féliciter d'avoir échappé aux dangers de la nuit.

Elle tendit la main à Paul, qui la baisa respectueusement, et, d'une voix éteinte, elle s'excusa de son sommeil comme d'une faute.

— Oh î dit le jeune homme à voix très-basse, nous avons dormi tous les trois; mais Asthon, lui, dormait éveillé, selon son usage, et, s'il y avait eu un danger, il m'aurait averti. La nuit a été bonne...

— Oui, bonne pour nous, interrompit Aurore sur le même ton, mais les autres... les autres...

Des larmes mouillèrent ses joues, et Paul regarda le ciel en soupirant.

— Et maintenant, Paul, demanda la jeune femme, quel est votre projet?

Cette interrogation fit tressaillir le jeune homme : il n'avait point de projet. Cette ruine d'un temple lui paraissait plus belle que Thabitation d'un nabab : il ne désirait rien, il n'avait qu'à perdre en trouvant mieux. La jalousie, cette passion fatale qui brise môme l'amitié, lui montrait dans l'avenir, ou le comte Raymond, s'il n'était pas mort, ou tout autre rival préféré, ou le terrible Surcouf, toujours soupçonné d'être l'amant de la belle créole. Dans cette vie d'anachorète qu'il entrevoyait, son amour n'avait plus rien i\ craindre. Les regards, les sourires, les paroles de la

femme ne seraient que pour lui. Ce rêve lui paraissait une chose très-raisonnable, mais Fillusion dura peu.

Aurore venait de deviner la pensée de Paul à ses hésitations.

— Mon cher compagnon ! lui dit-elle, cette ruine est inhabitable, et, dussé-je m'exposer seule à toute sorte de périls, je veux en sortir et gagner le village de Kalima.*

— Six heures de marche! dit Paul, et quels chemins I

— Eh bien! nous avons douze heures de soleil pour les faire.

— M. Surcouf est à Kalima? demanda Paul d'un ton nonchalant.

— Surcouf! reprit Aurore étonnée, ai-je parlé de Surcouf?

— Non, dit Paul embarrassé, non, c'est moi... qui... j'ai toujours cru... excusez-moi, je vous prie... j'ai toujours cru parler à madame Surcouf... ou à sa prétendue...

Un sourire triste, qui, en toute autre occasion, serait devenu un éclat de gaieté folle, éclaira un instant le visage pâle de la jeune créole, et elle répondit :

— Non, mon cher Paul, non, je ne suis ni la femme, ni la prétendue de Surcouf.

En certains moments, lorsque la reconnaissance ou tout autre sentiment généreux les anime, les femmes ont le tort de mettre dans leur voix une mélodie et une douceur dont elles ne soupçonnent pas l'influence, et dont les hommes s'enivrent dans l'étourderie de leur amour-propre ou de leur amour.

Cette innocente perfidie porta le dernier coup à la raison du jeune homme. La confidence produisit aussi son eflet.^ Elle n'est ni la femme ni la maîtresse de Surcouf ! donc, elle n'est la femme ni la maîtresse de personne. Telle est la logique des amoureux.

— Nous irons à Kalima, dit Paul, en dissimulant l'excès de sa joie ; mais auparavant, vous me permettrez d'aller reconnaître les environs pour bien m'asRurer...

— Eh! puisque nous n'avons rien vu cette nuit, inler^ rompit Aurore, les chemins sont sûrs.

— Oui, Aurore, dit Paul en hasardant pour la seconde fois ce nom isolé, dans sa familiarité expansive ; oui, nous n'avons rien vu cette nuit... Vous avez raison... mais pour plus de sûreté... croyez-moi... je serai promptement de retour... et en m'attendant, prenez un peu de force... Asthon doit avoir faim, pauvre bête ! Ayez soin d'Asthon.

Et il gagna précipitamment l'escalier, descendit jusqu'aux marches brisées, franchit d'un bond Tespaçe vide, et examina le terrain pour y découvrir quelques indices sur les événements de la nuit.

Ce fut seulement dans la partie de la forêt qui expire au sommet de la montagne que Paul découvrit des traces d'un passage récent. Les lambeaux du crêpe chinois avaient presque tous disparu; le velours des herbes gardait les vestiges de plusieurs pieds de grandeur différente, et on distinguait bien au grand jour, par intervalles, des grains de cendre de tabac. Mais une autre découverte acheva de rassurer Paul, en lui prouvant que les ennemis s'étaient lancés, grâces à ses ruses, dans une poursuite folle vers le nord ; la veste blanche avait disparu sur le versant opposé; impossible d'admettre que le vent l'avait emportée à la mer, pas un souille n'agitait les tiges des fleurs sauvages. Les bandits qui poursuivaient Aurore étaient donc dépistés pour longtemps; le rusé forban de Timor avait trouvé son maître; Paul triomphait. Que de reconnaissance la belle créole lui devait pour un si grand service l et comme il est facile de payer une si énorme dette avec un peu d'amour !

Rentré dans la ruine, Paul reconstruisit à la hâte et grossièrement les six marches de l'escalier ; il en essaya la solidité douteuse et appela Aurore et Asthon d'une voix forte, pour prouver à la jeune femme qu'il y avait absence de péril. Asthon arriva le premier en bondissant de joie; Au rore descendit avec précaution les marches boiteuses, <

114 LES DAMNlïïS DE L'INDE

ses mains ne quittaient pas les mains de son jeune et dangereux protecteur.

^ Voilà déjà une heure perdue, dit-elle en mettant le pied sur la terre ferme.

— Nous la rattraperons, répondit Paul.

lis donnèrent un dernier regard à ces ruines qui, à cette heure du jour, dans la sauvage beauté de leur nature et sous Tazur de leur ciel, offraient le plus merveilleux des spectacles. Rien n'est comparable à ces augustes reliques d'un monde évanoui, et qui n'a pas de nom dans Thistoire. Les yeux se vitrifient de stupéfaction devant ces énigmes de granit, toujours parées de la grâce éternelle de leur architecture, toujours couvertes de guirlandes de fleurs, et qui proclament la gloire d'un peuple, d'un art, d'une civilisation et d'une catastrophe, dont aucune mémoire n'a gardé le souvenir.

Eh bien, le puissant et gracieux architecte qui a bâti ce temple; les sculpteurs qui ont caressé tant de statues mortes ; les artistes qui ont ciselé toutes ces fleurs sur les -frises, n'ont pas travaillé en vain, et s'ils avaient pu Ure dans l'avenir, ils auraient cru leurs travaux'^bien payés, en voyant après quarante siècles leur merveille en ruine servant de refuge à une femme plus belle que leur divinité de Java.

Paul, la jeune femme et Asthon trouvèrent bientôt la grande et antique chaussée, cette voie Appienne de l'île, ouverte aux mêmes époques inconnues. Cette route est si puissamment incrustée dans le roc, qu'elle peut supporter encore le poids d'autres siècles et le passage de nouvelles civilisations. Il y a même quelque chose de providentiel dans ces grands chemins indiens rencontrés à travers les solitudes par le voyageur. Ce sont comine les pierres d'attente d'un ordre nouveau et les chaînons mystérieux qui lient le passé à un avenir commencé aujourd'hui. Les monuments se sont écroulés, les faux dieux ont disparu, les pagodes touchent de leurs débris les jungles et les mon-

tagnes, parce que toutes ces choses des tidlles fables sont mortes, sans aucune chance de résurrection; mais les routes indiennes subsistent toujours, et semblent attendre le rail où doivent passer les peuples civilisateurs de TOc» cident.

Lorsqu'au milieu du xvp siècle le père Valette ouvrit^ le premier, les forêts vierges du Mississipi, il ne se doutait pas de toutes les merveilles de création future qu'allait faire au désert la première trace chrétienne et française : ainsi, lorsque la civilisation refleurira sur le sol javanais et que la vapeur exhalera sa fumée féconde de Samarang k Batavia, on se souviendra du premier marin français qui s'est aventuré dans ces solitudes, en condnisant par la main la Gircé chrétienne, la magique fée de la nouvelle civilisation. Par ses vertus, la femme crée tout, après Dieu, dans ce monde; mais elle garde l'anonyme : c'est toujours l'homme qui signe la création.

Un double paysage, admirable des deux, côtés de la route, enchantait les regards de nos jeunes voyageurs; les arbres, élancés à des hauteurs prodigieuses, croisaient leurs cimes et formaient un berceau comme une galerie verte et sans lin. Une ombre douce régnait partout et entretenait une fraîcheur suave et embaumée. Par intervalles, à droite ou à gauche, le voile des arbres semblait se déchirer pour laisser voir, dans des éclaircies lumineuses, un lac couronné d'oiseaux, une cascade joyeuse, une ruine dorée, couverte d'euphorbes, de cactus et d'aloès. Cette puissante nature indienne semblait vouloir se parer de toutes ses grâces, de toutes ses séductions, de tous ses caprices, comme une coquette délaissée, pour ramener à elle l'ancien cortège do ses adorateurs disparus.

Notre jeune créole, habituée aux courses brûlantes des guerres françaises du Mysore, cheminait d'un pied leste sur la voie Appienne de Java, et la grâce majestueuse du paysage lui faisait oublier ses préoccupations. Son jeune guide ne pouvait se lasser d'admirer sa belle compagne,

116 LBS DAMNÉS DE L^INDB

dans le cadre divine où elle marchait comme une reine tombée d'un trône, dépouillée de ses richesses, séparée de ses courtisans, et comptant sur sa beauté pour tout reconquérir.

Le noble Âsthon éclairait la marche et parcourait quatre fois le même chemin ; il fouillait tous les buissons suspects, écoutait'tous les bruits étranges, sondait du re<?ard les issues ténébreuses, flairait toutes les émanations de la brise, et, son examen fait avec la conscience d'un animal, il venait rejoindre ses maîtres avec un œil serein, semblait leur dire que tout allait au mieux sur la route, et il reprenait son élan pour continuer son devoir de bon serviteur. Quelquefois un singe railleur, descendu en trois bonds de la cime d'un arbre aux premiers rameaux jetait ses éclats de rire et prodiguait ses grimaces sur le passage d'Âsthon; le noble chien ne daignait pas faire à Thistrion Thonneur d'une pause, et il poursuivait son chemin, comme fait un homme grave en entendant Tépigrammc stupide d'un mauvais plaisant.

Le soleil arrivé au zénith perçait de sa chaleur la voûte épaisse des arbres, et ne permettait plus à la jeune femme de soutenir une marche rapide. Une halte était nécessaire. Paul avisa sur un des côtés de la route une hôtellerie de la nature ; encore une ruine sans nom, une espèce de rotonde qui probablement a été une chapelle aux âges mystérieux de Java. Les fruits du verger de Dieu abondaient aux environs, et l'eau vive coulait en nappe verte sous des fleurs de nénufar.

Asthon fouilla la rotonde et se coucha tranquillement sur une pierre. C'était dire : L'endroit est sûr.

Après un repas d'anachorète, la belle créole se fit un divan très-doux avec une épaisse couche de gazon pour payer un arriéré de dette au plus inexorable des créanciers, au sommeil. Paul, accablé par l'insomnie, résista quelque temps, mais il se dit le mot de Raymond : // faut dormir pour être fort.

— J'ai besoin d*étre fort, se dit-il.

Et se plaçant à une distance respectueuse de la jeune lemme, il s'endormit. Asthon veillait pour trois.

Le soleil s'inclinait sur Tliorizon maritime, lorsque la belle créole se réveilla. Au premier moment, elle fut saisie de frayeur en se croyant seule; mais elle se rassura bientôt en apercevant son guide, profondément endormi encore, dans une alc6ve de lalaniers.

Aurore marcha sans faire du bruit, et ses yeux se remplirent de larmes douces, lorsqu'elle se mit à regarder de près, et avec une attention qu'elle ne lui avait jamais donnée, ce noble ami, si dévoué, si brave, si respectueux surtout!

— Et il m'aime! pensa-t-elle, car il lui était impossible de se méprendre sur la nature des sentiments de Paul : une femme ne commet pas de ces erreurs; — il m'aime ! et cette nuit, dans cette solitude horrible, il a gardé mon sommeil, il a veillé comme un frère, et ce matin, il a eu la délicatesse de vouloir me persuader qu'il avait dormi! Je vois bien, en ce moment, que ce i oble jeune homme était debout, quand je dormais, moi!... Malheureux amour!

Une sombre contraction de désespoir passa sur le visage d'Aurore ; ce qui était au fond de l'abîme de sa pensée. Dieu le savait en ce moment.

Un vol de perruches multicolores vint s'abattre sur le latanier et une fusée de notes d'or éclata dans le^silence du désert.

Paul se réveilla et vit la jeune créole, debout, à une certaine distance.

Son premier mouvement fut de regarder le ciel, comme on consulte une montre en voyage lorsqu'on redoute de manquer l'heure du départ.

— Il n'est que deux heures, dit-il. Dieu soit loué !

— Nous avons encore quatre heures de soleil, dit Aurore en hasardant un mouvemeut de lèvres qui ressemblait à un sourire.

— Oh! c'est bien suffisant, reprit Paul.

Aurore ^erra les mains du jeune homme et dit :

— Partons!

Le chien reprit ses fonctions d'éclaîreur, mais Paul le rapipela en'liii ordonnant de ne pas s'arrêteir. •

— Oue ^eîà rie Votre effraye pôirit, Auroi*e, ffit Paul en souriant: je connais le cheminHeKaiitoaiNotiSatldiisbien-t tôt quitter la chaussée de briques et gagner le rivage de la mër /par îa plaine du Nord.

Eh effet, après un quart dlieure de marche, Paul avisa tme espèce klè'bome miniéiré antique etil dit :

— Voilà la route de KaUma.

Et on se mit à marcher à travers champs, si on peut appelèi* de* cenbttt des plaines saïîs culture (td attendent le retour de la cbari'dè dèpdis les âges fâbulefui.

tes arbfes et lé^ bourants d'eau ne mànqiient ^as danë êette6ariiplagne«attVagë; ilseitible; à chaque instant -qu'un teit âeïérmebtï un cloctieî*Vésuréî^âniérîzon;toais Hèû de ce (juiràippelte le tràvèùl de rhomhie n'appardltto regard du voyagéuf. La nature, seule bUYriôrè toujours oc* cupée et qui ^è passe lïè la collaboration de Riomme, prodigue sur cette 2one 'toutes ses richeftseô iûuftiïete et le^ luxe de ses inimitables décorations. Elle tràVaSle pout se fôire admirer par le soleil : ce spect&f^fuf sélitaifeetisUblikne lui suffit.' ' ' = • i '

Il y a deux mille ans, les coteaux de Meudon et de* Vlf6$* d*Avray ressemblaient beaucoup à la campagne qui *m*ne à Kalima. On y voyait des lacs charmants, déd rUié^tax limpides, des prairies naturelles, des forêts sC^b^ës; tiMs les villas ^t les ehStteaùx: y manquaient. Lé dêfiirîhethént fera le tour du monde, grâce à là vapeuh H y aura Aèt&sSk des clochers, des villas et des fermes aux Meudoô et ftux Ville-d'Avtay de Java. tTiommè est itapàtient, maiâ deux miUèf an& feont-uhefftaeWcm de Mûute^ sui? Phortogedela patiente éternité.

Gomme ils cheminaient avec une confiance qu'aucun fà«

cheux accident n'avait trompée depuis le matin, Paul et Aurore remarquèrent des frissons d'inquiétude sur les oreilles d'Asthon. En pareil cas, les signes remplacent la parole. Le jeune homme et la belle comtesse* échangeaient des regards significatifs et prêtaient roreilleaUJé'taWémres dudésert, ci^tr ilsnevoyaient rien dètanteux dit loîn'^^àx qui parût justifier les ei-aîntes neirv^ses 'd^Âilhètl! ' '^ '* *

— Acoup-sûr, Aathflii iiôsétrotnpe paè,'pett»Bi!të jeune cblon, et, sans trop* faire remarquer ôon mouvement, il €rxamina les déux' amorces de sa carabine. ''*""

Afethon hurla en sôUrdiiiè.et se plaça devam ses maîtres comme pour les empôthér d'alltr jAus avant. ^ ^

La jeune créole ^rtacha vivemôtit les dÉfûXpisWIeftadô'lâ ceinture de Paul et ditt — îfouô feoinmes fcPdisf ^ '

A celte heure du jour, rhoaîmôîfe'uve'^tait^ltfs ù redouter que son compatriote qtîadrupéëe.'DÉ^sotefl' brillait tocore de tout soti éclat et é^ôuvatitftil de ses rtek^ons les sauvages ravageurs de 1^ mràt. - ^

C'est ce que penâaiefnt Pâill et Auiôfe, et ils ée coflimu*' niquaîeBt leur étoïmeitieùt par «n éëlmngfe de regards. -

Leur pensée aliaU plas loin èili^^.' ^ • •

La bête fauve ne pouvant' ètf'e adimfi^ datfs cettèf plaîttè tout inondée d^ lumière, -pôûrqUoife-^^ien' Asthon témol-' gfta!t-il tant <le frayeur? Vn filait de pas de voyâgeurir,' appartenante l^gèpôee^ humaine '^vail-il alârflierun animal ifegardé partout cominë un ' âini de Thoiûtaè? car il était impossible d^adifaettreque M bande des forbaiis, trèiscènnue d*A8thon et très-redoutée dans léâ ténèbres, allait se montrer une s^tfnde fois isur cette plaine déserte, grand chemiU'de Raliitia. ' '^ "'^

Ainsi que me le disait un de mes amis, un jour que nous

traversions la vaste et sombre forêt de Viterbe : Toute rencontre ici est un danger. En effet, ce qui peut arriver de plus heureux, en plein désert, c'est de n'y trouver personne. Le visage le plus bumain est suspect dans le domaine du néant.

C'était probablement ainsi que raisonnait Tanimal, c'est-à-dire le chien; et il raisonnait juste, selon l'usage de ces créatures que notre orgueil prive de raison.

Un de ces ravins profonds et démesurés, comme on en trouve dans les grandes solitudes équinoxiales, s'élargit à quelques pas de l'arbre sous lequel s'étaient arrêtés nos trois voyageurs. Il aurait fallu faire un immense détour et perdre deux heures de marche pour éviter ce ravin et suivre la plaine jusqu'au village de Kalima. '

Paul tenait ses yeux fixés sur le bord du ravin et attendait une de ces apparitions qui sont eflrayantcs même dans l'éclat de la campagne et du ciel.

La belle créole, qui, dans son enfance, avait joué avec les armes, se tenait prête à seconder son compagnon. Le chien écoutait toujours et se plaignait sourdement.

Rien dans nos campagnes fécondes ne peut donner une idée du paysage qui entourait cette scène de terreur. C'était un chaos d'arbres jeunes et d'arbres séculaires frappés de la foudre, un terrain voilé de grandes herbes, des buissons formés de vingt arbustes sauvages, des pointes de roc luisant au soleil comme du bronze poli, des éclaircies de lumière ; des voûtes d'ombre noire; pas un silloQ tracé, pas une empreinte humaine, un azur defôte; un silence de mort; par intervalles, le chant bref etsplendide de la perruche multicolore, l'oiseau des solitudes,fleur vivante peinte par le soleil et ne s'épanouissant que pour lui.

Des formes hideii^s se montrèrent à demi, puis se révélèrent dans toute teur taille sur le talus du ravin. Paul reconnut du premier coup d'oeil les Vadankéris, espèce do bohémiens de î'ile, alors connus sous le nom de Damnés, une classe proche parente de la famille de Strimm et de

LES DAM.NKS DK l'iNDE 121

Gotchak. Ces hommes, puisqu'il faut les désigaerde ce mot, n'ont rien de commun avec Jes parias, êtres inofensifs et résignés.

A l'époque où se passe notre histoire, les Vadankéris, repoussés des villes, comme les parias, ne s'abaissaient pas à mendier un couris, une noix d'arec ou quatre grains de riz, aux portes des villages ; ils acceptaient fièrement leur damnation éternelle, et, préférant le pillage à Tauméue, ils s'en allaient à travers champs et bois, ne donnant merci à aucun voyageur, et souvent même se livrant à l'anthropophagie, quand le pillage ne pourvoyait pas à leur faim.

La bande de ces damnés était trois fois plus nombreuse que la bande de Strimm; on voyait briller au soleil, sur leurs épaules ou dans leurs mains des armes de toutes sortes : Les carabines, les haches, les lances, les criks, les pistolets, outils de la profession. Ils étaient tous de petite taille, tous nus jusqu'à la ceinture, tous exagérant la laideur du peuple malais, et pourtant il y avait dans leur allure fière, dans leur regard intelligent, dans l'ondulation graci^se de leurs tor^ios et de leurs tètes, quelque chose de noble qui semblait les rapprocher delà grande famille humaine, en accusant l'injustice de leur damnation. Deux femme (pardon, mes lectrices), deux femmes marchaient avec la bande, et les hommes n'avaient rien à leur envier du côté de la laideur.

La fuite et la défense étaient impossibles, Une sueur froide inondait le corps du jeune colon, et l'idée qui traversa son esprit et que ses mains traduisirent par un geste était horrible. La belle créole devina l'intention de Paul.

— Non, lui dit-elle très-bas avec calmes non, point de crime de vertu. Dieu veut peut-être que je vive.

— Vous ne connaissez donc pas ces hommes? dit Paul; ce ne sont pas des parias.

— Je les connais, dit Aurore.

— Eh bien! alors... dit Paul.

Et il fit deux pas eu arrière, en regardant les deux amorces de sa carabine.

Autore fit un geste impérieux pour arrêter Paul au moment de Péxéctition ; elle laissa tomber ses deux pistolets, et, le sourire aux lèvres, elle marcha vers la bande salivagc des Damnés. v

Des rugissements, des cris fauves, des éclats de rire de quadrumanes, des trépignements convulsifs accueillirent la femme qui resta calme, avec son sourire d'ange et soii regard empreint d'une douce fascination. «

— Mes bons amis, leur dit-elle en langue malaise, jè me suis égarée dans ce désert avec mon mari, un Français qui vous aime beaucoup et n'a jamais fait du mal aux vôtre?. Nous nous rendions à Kalima pour nous embarquer, et, si un de vous consent à nous guider en chemin, nous €er6ni très-reconnaissants et nous payerons avec générosité ce service.

Les Damnés se regardèrent les uns les autres et se parlèrent un instant à voix basse, mais les visages n'avaient rien de menaçant,

— Ces deux pauyres femmes me paraissent bien fatiguées, reprit la jeune créole.

Elle leur serra affectueusement les mains, et, tirant de son corset son anneau de mariage, retiré depuis longtemps de son doigt, elle le donna gracieusement à la plus jeune. L'autre reçut une petite bourse pleine de guinées, unique trésor de la voyageuse. Les deux sauvagesses battirent des mains et voulurent embrasser Aurore. (Tétait une rude épreuve, et la belle créole s'y résigna de la meilleure grâce du monde, et les hommes firent éclater une vive satisfaction.

Un incident acheva la réussite ou, pour mieux dire, la conquête.

Sur l'arbre qui donnait son ombre à cette scène du désert, se balançait une jeune perruche multicolore, qui

LES DAMNÉS BB L'iNDE 123

semblait prendre un grand plaisir à écouter la voix de la jeune créole. C'était le moment de tirer un parti favorable du charme. Aurore regarda Toiseau, rappela en lançant de ses lèvres roses une fusée de notes de bengali, et la perruche joyeuse vint se poser sur le doigt d'agate en chantant tout son répertoire de mélodies appris au conservatoire du désert.

Hommes et femmes n'avaient jamais vu un tel prodige. Ds firent cercle autour de la créole pour lutiner Toiseau ; mais celui-ci reprenant son naturel sauvage, repoussait à coups de becs les vilains doigts de cuivre brusquement tendus et se réfugiait sur le sein de sa nouvelle maîtresse, aux grands éclats de rire et à Textrôme etupéfaction de la bande. Cette jeune et belle femme, qui avait une parole si harmonieuse, un regard si doux, et qui commandait aux oiseaux les plus sauvages de la création, apparut comme une divinité aux cannibales du désert. Us prodiguèrent à Aurore les démonstrations les plus respectueuses, et s'offrirent tous de raccompagner jusqu'à un mille de Ka* lima.

Pendant cette scène, Paul s'était appuyé sur un arbre et suivait de loin tous les mouvements d'Aurore. Asthon, un peu revenu de sa frayeur, jetait des regards obliques à son maître, et attendait un ordre comme un soldat bien disci-» pliné.

Aurore appela son compagnon.

Paul mit sa carabine en bandoulière et s'avança, suivi d'Astbon.

Le jeune colon serra la main de tous les sauvages sans en excepter un seul, et leur montrant le ciel, il leur dit :

— Cette femme vient de là-haut !

La figure ouverte et mâle du jeune homme, sa démarche flère, sa haute taille, firent une- favorable impression, mais les regards se détournèrent de lui tout de suite; on ne pouvait se lasser de contempler la belle blanche, qui jouait de ses lèvres avec le bec de la perruche, et promettait aux

deux femmes un avenir meilleur si elle roussissait dans ses projets.

Paul montra du regard à sa compagne le soleil, comme un mari montre à sa femme l'aiguille de minuit, dans un bal, et Aurore dit aux sauvages :

— Mes bons amis, je vous quitte, mais pour vous revoir, G*est bien mon intention. Ne m'accompagnez pas tous, c'est inutile. Je vais choisir un guide dans votre famille, et je le garderai, non pas comme un serviteur, mais comme un aide. Il ne lui sera fait aucun mal sous ma protection.

Le nom de Simming (l'Éclair) circula dans les rangs.

Simming se présenta; c'était un jeune Yandankéri de dix-sept ans, moitié cuivre, moitié coutil, avec des cheveux crépus, un visage anguleux et des yeux superbes. Les yeux sont le visage. Aurore trouva Simming charmant, et l'accepta pour guide avec une grande satisfaction.

La séparation fut très-amicale. La jeune créole fit même un effort héroïque, elle embrassa les deux femmes sauvages.

— Ce sont des créatures de Dieu, dit-elle à Paul en fran- ' çais.

Les hommes n'avaient jamais vu une blanche embrasser une Malaise; cet acte de fraternité leur parut sublime; ils poussèrent des cris de joie qui ressemblaient à des cris de rage, et se jetèrent aux pieds de la belle Européenne, comme ils eussent fait devant leur divinité.

— Encore une fois, mes amis, leur dit-elle, nous nous reverrons, je vpus le promets.

Paul, qui connaissait parfaitement le chemin, se laissa guider par Simming, et offrant le bras à Aurore, qui commençait à avoir besoin d'un appui, il se dirigea vers le Nord.

Asthon paraissait regretter vivement d'avoir si mal à propos elTrayé ses maîtres, en leur annonçant par des signes de détresse une rencontre de sauvages qui étaient de si honnêtes gens.

La nuit tomba bientôt, mais le village de Kalima se révélait dans le voisinage; on voyait luire des feux allumés autour des huttes, pour éloigner les bêtes fauves et donner le 'sommeil aux animaux des étables. Paul cherchait, à la lueur des constellations, un point de reconnaissance qui devait lui signaler la ferme et la plantation d'un Hollandais, ami de Vandrusen.

Quand il eut découvert ce qu'il cherchait, un bouquet de palmiers isolé sur un roc, il dit à Simming :

— Mon ami, un jour, j'ai débarqué à Kalima, et M. Davidson m'a fort bien reçu, là, dans cette ferme hollandaise que je reconnaig très-bien.

SimmiDg témoigna quelque crainte en mettant le pied dans une plantation européenne, mais Paul le prit par la main et le rassura. ^ *

On voyait luire la mer à peu de distance ; et quelques mâtures de vaisseaux s'élevaient et se confondaient avec les arbres sur le rivage du petit port de Kalima.

Par une bonne brise du sud-ouest, le Malaca vogue en pleine voile vers les atterrages de Bornéo. Les marins de service s'occupent de la manœuvre ; Bantam, appuyé à tribord contre le bastingaj^e, parle, crie, s'agite et menace du poing tous les horizons.

Ses fidèles lieutenants, Cobra-Gapel et QEil-de-Tigre, sont ses interlocuteurs. Leur entretien nous apprendra beaucoup de choses m ter médianes et fort importantes pour rintelligence de cette histoire.

— En voilà un, criait Bantam, en voilà un que je verrais avec plaisir clouer comme une pouléne à l'arrière du Malaca.

— Le Français de Samarang? dit Gobra-CapeL

— Oui, ce lord français qui nous a &it courir du côté du Yalhn de la Morty en battant en retraite, lui, comme un lâche!

— Et iU étaient plus nombreux que nous, dit Œll-detgre.

-^ Oui, oui, reprit Bantam ; ils ont pris des recrues dans Ja bande des Damnés de Strimm. Ces chrétiens sont les amis de tout le monde.

— Oh! ils ne sont pas fiers comme nous ! remarqua Go* bra-Capel. Moi, je suis né de Tôcume de la mer, eh bien, je ne toucherais I^ main qu'à mon égal. Il faut garder son lang.

— Et ces coquins, réprît Êantam, nous auraient menés jusqu^it Bally, au fin fond de Java, si nous avions voulu écouter leurs coups* de fusil !

— Abf tu as été plus fin que le chrétien, toi, dit Cobra* Capel.

**- Sang dé tigi^! reprit Bantam, ils me payeront ma course ! Mais je me suis ravisé un peu tard ! . . . Quand j'ai vu qu'ils me menaient trop loin, et au pas de course, je me suis dit : La femme blanche n'est pas avec eux; elle se sauve par la forêt de fer !

— Tu avais bien deviné la ruse ! remarqua Gobra-Gapel.

— Alors, répondit Bantam, 'je les ai plantés là, comme des bambous, leur laissant dix hommes pour les amuser, en tirant derrière les arbres, à Tembuscade, et nous nous sommes mis à la piste de la gazelle aux yeux verts.

— EUé a bon pied et bon œil, la gazelle! dit CEil-de-Tlgre.

— Oui, reprit Bantam ; mais elle n*était pas seule ; j'ai vu sur les mousses de la montagne des traces de souliers de rhinocéros! La gazelle a un amant... un au moins! et par les écailles jaunes du serpent Ananta ! je ferai rôtir son foie au soleil avant quinze jours !

— Et tu crois alors, demanda Gobra-Gapel, que la femme blanche ne reviendra plus à la case de Vandrusen?

— Elle serait béte comme une tortue si elle y revenait,

LES DAMNÉS DE X,'lNDE 127

dit Bantam, et je la croid rusée comme la femelle du kandjil, qui laisse manger son mari parle tigre pour se donner le temps de se sauver.

— Mais à force de se sauver, on se perd, remarqua Cobra-Gapel.

-- Aussi, je lui permets de se sauver. Va, crois-le bien, la caille ne quitte jamais Madagascar. Une lie est une prison ; Java me garde cette femme. L'autre nuit, jeTai manquée de bien peu; nous avons trouvé la toison aux branches comme je l'avais dit. Oh ! je suis bien tranquille, elle ne s'écartera jamais beaucoup de la case de Vandrusen. Ses amours soût dans ce nid de chrétiens. Écoute, mon Cobra-Gapel, la gazelle blanche est à Chéribon en ce moment.

— Et tu veux aller la chercher à Chéribon? demanda Œil-de-Tigre en riant.

— Me prends-tu pour un kangourou? reprit le chef malais; tu crois que j'irai mettre ma patte dans un piégo comme une panthère qui sort de nourrice? Oui, j'ai fait l'autre nuit une sottise en tirant des coups de fusil derrière des arbres, sur des arbres qui cachaient des coups de fusil; mais sois tranquille, cela ne m'arrivera plus. L'expérience est une vertu noire; elle manque aux blancs ; nous l'avons, nous!... J'ai mon projet...

Une voix cria : Terre ! et Bantam regarda le soleil.

— Voici la nuit, dit-il, nous arrivons au bon moment. Et il se mit lui-même à la barre du gouvernail.

A la faveur de la nuit, le Malaca entra bientôt dans une anse déserte. On cargua les voiles, et un grand silence se fit abord.

— Mes amis, dit Bantam à voix basse, mais très-distincte, en s'adressant à l'équipage, mes bons amis, la grande nuit est venue. Le chef tient sa parole, êtes- vous prêts?

Toutes les mains saisiren^les criks et les brandirent dans Vair ; il n'y eut pas un mot de prononcé. Le geste était plus éloquent que le son de la voix.

— Voyez-vous cette petite colline qui fait cap, ens'amincissantverslamer? poursuivitBantam; cette colline, tarilo à franchir, nous sépare de la vallée de Banjermassing, la vallée de la poudre d'or.

Un murmure de satisfaction courut dans l'équipage.

— Voyez-vous cette petite anse où j'ai conduit le Malaca ? eîi bien! elle n'a pas de nom, même parmi les naturels, et voici pourquoi : aucun navire et même aucune embarcation n'y sont jamais entrés. On ne donne pas de nom à ce qui n'existe pas. Le roi de Bornéo, qui garde sa poudre d or comme le bonze de Boumar-Leyna garde le bracelet du Serpent-Sans-Fin, cet imbécile de roi- pense n'avoir rien à redouter du côté de cette crique, parce qu'elle est entourée de brisants, à deux milles au large, et que ses bas-fonds sont très-dangereux. Moi, je passerai entré les deux becs de la luue sans m'y accrocher, je me moque des brisants comme l'oiseau la frégate se moque du détroit, de Maçassar, quand il veut passer des Gélùbes à Bornéo.

Un rire comprimé accueillit cette comparaison.

— Ce que nous allons faire, continua Bantam, n'a jamais été fait. Enlever la belle Sita était peu de chose: enlever un grain d'or dans le val de Banjei*massing, c'est l'impossible. Voyez comme il est grand l'éloge que je vous donne, mes amis !

Les amis agitèrent leurs criks une seconde fois.

— Un jour, reprit Bantam, Surcouf,. le brave Surcouf, avait eu l'idée de construire une flotte française pour faire en grand le métier de corsaire et se nommer amiral. Il lui manquait beaucoup d'or pour construire des vaisseaux. Surcouf tenta une descente à Banjermassing ; il perdit presque tous ses marins et regagna son bord sans avoir pu ramasser une poignée de graines jaunes. Nous ferons mieux, nous, mes amis!

— Oui, oui ! dirent à voix bhsse, mais résolue, tous les forbans.

DKS DAMNKS DE L'iNDE 1Ï9

— Savez*- VOUS bien ce que c'est qae l^ov? poursuivit Bantam; l'or, c'est l'opium, le tabac, la poudre de Karricli, la soya^ le riz Benafouii, les nids d'hirondelles, le rhum de Geylan, le vin de Constance, les parfums de Deiln, la paresse du Chattiram, la belle esclave blanche ; For, c'est la vie ! Voulez-vous vivre? suivez-moi!

Bantam laissa un mousse et uu gardien à bord du Ma- . laça, et s'élança sur le roc avec l'agilité d'un ouistiti. Vingt-quatre forbans le suivirent, réglant leur marche sur la sienne, ou, pour mieux dire, leur vol. Les Indiens auraient cru voir une bande de démons vomis par la caverne de Myassour.

Parvenu au sommet de la colline, Banlam adopta la méthode des étrangleurs indiens: il se coucha sur la terre et rampa comme un reptile. Ses coinpagaons rimitèrent dans ce nouveau système de marche; mais, quoique initiés depuis leur enfance dans le mécanisme des ondulations horizontales, ils étaient loin d'atteindre à la hauteur de la^ science acquise par lour chef.

Ils traversèrent ainsi une éminenccjoncliéed ossements blanchis, et cette vue ne les intimida point. C'était la place où s'élevait le mancenillier garni de squelettes humain^. Tous les malheureux Européens arrivés dans ce val avec la soif de Foret accablés par des forces supérieures, avaient fini leur vie aux branches de cet arbre devenu un gihet. Le vent de la mer balançait longtemps les squelettes, puis il les détachait de cette potence et les éparpillait en lambeaux aux environs. Le roi de Bornéo comptait beaucoup sur cet épouvantail pour éloigner les forbans et les spéculateurs.

Bantam était un enfant du pays; il connaissait Banjer massing comme le pont du Malaca, et souvent, dans son adolescence, lorsque son isolement et sa faiblesse le mettaient à l'abri de tout soupçon, il avait contemplé cette riche vallée,, et visité les postes de 'ses gardiens, avec la vague pensée de mettre un jour à profit ses observî^tions adoîes-

1$0 LB6 DÀMNlia DE L'INBE

centes, car les instincts de convoitise se révèlent de bonne heure dans les natures de Téquateur.

tJne sentinelle veillait sur la limite de la mine, et elle n'entendit pas le reptile qui venait Pégorger; elle tomba sans pousser un cri. Bantam s'était levé à ses pieds, comme sorti des entrailles de la terre, et en la glaçant de terreur, il Tavait traversée de part en part avec son long et solide poignard de Nalaisie, Parme la plus redoutable que la main de rhomme ait forgée pour la destruction.

Les gardiens, au nombre de cent vingt, dormaient aux étoiles, croyant n'avoir rien à craindre du côté delà terre, et de la crique sans nom. Bantam et sa bande passèrent sur ces soldatff endormis, comme une trombe vivante ; presque pour tous, la mort continua le sommeil ; avec les autres, il fallut se battre; mais, surpris à Timproviste et ayant eu à peine le temps de prendre leurs armes, ceux qui se réveillèrent en sursaut se défendirent faiblement. Tout le poste de la mine fut exterminé sans pouvoir être entendu dans son agonie, et secouru par le poste de la mer, qui dormait sous la protection d'une sentinelle placée aux limites du cap.

Immédiatement le pillage commença. Les mineurs avaient travaillé pour les forbans. Petits lingots, parcelles, poudre, tout le trésor déjà disposé pour prendre le chemin de la capitale, tomba aux mains de Bantam. Les démons du Malaca reprirent leur vol comme des corbeaux munis de leur proie et remportant en lieu sûr pour la dévorer. Jamais coup plus hardi ne fut tenté avec plus d'audace, accompli avec plus de succès. Aujourd'hui encore, les Malais civilisés de Timor et de Sumbaya parlent de la superbe expédition de rUlnstre Bantam à la mbie de Banjermassing, et lorsqu'ils connaîtront (ce qui arrivera bientôt) l'histoire d'Alexandre le Grand, ils placeront le Malais bien au-dessus du roi de Macédoine, et ils n'auront peut-être pas tort.

Par le même chemin, les forbans repassèrent la colline, sous la conduite du chef. Le trésor fût déposé religieuse-

ment sur le pont du Malaca; pas nn grain d'or n'y laaa* quait. On remit à la voile & cette parole de Bantam :

— Nous ferons le partage en mer.

Que dé malheurs et dé Msses spéculations C6 stlccès unique a produits chez les aventuriers des îles de la Sonde!

Le moment du partage fut solennel. BantaA se traita en lion, et c'était justice; personne né réclama. Gobra^Capd et (Eil-de-Tigi'e murmurèrent très-bas, et comme invôloiditairement. L'oreille féline du chef recueillit ses notes sourdes d'opposition clandestine. Mais le duccès rend tolérant: il n'arriva rien de fâcheux aux deut lieutenants du piraté malais.

La majorité reconnut que la justice avait présidé au partage. Ils étaient tous riches, dans les proportions relatives de leur ambition de mendiants. Bantam, lui, s'était donné une part qui est une fortune partout, et dès qu'il se vit nanti de son or, il fut subitement saisi d'un profond dégoût pour la vie de la mer et des pirates ; il rougit mêtnè d'une pareille profession, et au lever du soleil, il donna tous ses pouvoirs à Cobfa-Capel, d se fit débarquer Sur Pile de Joussy, dans le détroit de Carimâla.

La plantation de Davidsoti est la preniiêl^ que la Hollande ait hasardée sur cette côte sauVâgé de JàVa. Les services que les Hollandais ont rendus à là colôùisatlon dans rîhde sont îirimehses; ce ï)eiiplé a lei'troià (JfiâUlés indispensables à l'accomplissement îe cek ftfei^âui m pà^ lointain : la patience'^ le courage «et l^àctivi'fé; làVa ëSï surtout un produit hollandais.

A l'époque de notre histoire, le village de Kalima^ qui depuis a fait fortuné'etâi pris tiii âùti'ô 'tbiff, '«ordôié Un roturier enrichi, était composé de quelques huttes isolééà

132 LES DAMNÉS DlC l/lNDK

Labitées par des pirates en retraite, des Malais agriculteurs et des Cliinois exilés voloiitairemeat de la ville flottante de Bocca-Tigris.

Ces coloDS vivaient en bonne intelligence et restaient neutres, ne voulant embrasser le parti d'aucune des nations qui guerroyaient alors sur TOcéau indien. Le planteur Davidson était soupçonné de sympathie secrète envers la France ; mais, dans certaines occasions, il avait eu le bon esprit de donner une hospitalité très-affectueuse aux marins et aux officiers du Windsor-Castlc, échoué sur les récifs de Kalima. Davidson était donc très-bien noté dans 1rs archives de lord Cornwallis, le vainqueur de'ïyppo- Suob.

La plantation liollandaise de Davidson était magnifique et donnait les plus belles cspûrances. Soixante esclaves, et une vingtaine d'agriculteurs do Pulo-Pinang avaient changé Uiie vaste plaine inculte en jardin. Le mûrier de Chine avait réussi admirablement, à côté des autres riches produits du sol javanais.

Deux voyageurs qui arriveraient à Paris, sans argent, sans passo-port et sans état, ne trouveraient pas une porte ouverte et un toit hospitalier; ils auraient même la chance d'être arrêtés comme vagabonds; mais, dans les pays non civilisés et barbares, Phospitalité sainte est une religion, et, comme aux antiques jours de Jacob, la hutte ou la tente est ouverte au pauvre voyageur.

La civilisation et les hôtels garnis ont détruit l'hospitalité. C'est dommage.

Davidson avait reçu fraternellement Paul et sa belle compagne Aurore, et il avait môme trouvé dans son chenil une place honorable pour le chien Asthon et un Iiamac pour le jeune Simming, quoiqu'il fût soupçonné véhémentement d'appartenir à la caste maudite des réprouvés de Java.

La comtesse Aurore Despremonts trouva le soir même de son arrivée les soins les plus empressés et un bon lit de

repos dans Pappartement des sœurs Davidson, jeunes et charmantes Hollandaises, qui avaient courageusement suivi leur frère pour partager sa bonne ou sa mauvaise fortune au désert (1).

En parlant aux damnés de Vadankéris, la belle créole avait jugé convenable de faire passer Paul pour son mari; mais dans Ja ferme de Davidson cette supercherie innocente, renouvelée des anciens jours» n'était plus permise. Il fallait même faire davantage sous le toit d'une famille austère et méticuleuse, pour éviter des soupçons fâcheux )Bt mériter la confiance des sœurs hollandaises. Aurore ne balança pas, elle voulut vivre dans un isolement complet, et seulement aux heures des réunions de famille, elle parlait à son jeune compagnon du désert dans les termes d'une politesse froide, ce qui provoquait des réponses notées sur le même ton.

Les femmes s'acquittent de ces devoirs de convenance avec un tact et une mesure admirables; on dirait qu'au fond de leur cœur elles n'éprouvent aucune contrainte, et qu'elles se soucient fort peu de blesser un ami. Les hommes, selon leur usage, ne conprennent rien, et ils se lamentent à l'écart de tant d'ingratitude et d'oubli.

Si, dans les environs de Paris, entre Ghatou et Bougival, le propriétaire d'un quart d'hectares de terrain pierreux fait subir une longue torture à son ami dominical, en lui montrant les graines d'asperges et quatre jeunes melons entremêlés de coquelicots qui sont l'orgueil de sa propriété, faites vous une idée du planteur indien qui, dans ses en-

(i) Ces déTOuements héroïques ont toujours éié fort communs dans les familles des plauteurs anglais, hollandais, portugais et français. Ces jours derniers encore, le capitaine Montfort, dans son beau Yoyage publié par l'éditeur Lecou, cite ayec un juste enthousiasme une française, Madame Donnadiou, qui a toujours accompagné son mari, dans ses travaux de colonisation et de pionnier, dans les forêts de Tlnde. L'héroïsme des femmes créoles n'a pas dégénéré.

nuis, voit tomber du ciel bleu un visiteur patient pour cause d'hospitalité reçue, et qui peut lui montrer des plaines, des collines, des montagnes fertilisées par ses mains, et acquises gratuitement de ce généreux propriétaire qui est Dieu! Bien persuadé que la jeune créole était une simple connaissance pqur le jeune Paul, Davidson s'était emparé despotiquement du colon français, et il le promenait à travers ses plantations sans lui faire grâce d'une canne à sucre, d'une bouppe de coton et d'un grain de café. Paul se résignait à ce genre de supplice, issu du démon de la propriété; il finit par y trouver un certain charme irritant qui le faisait moins songer à un amour sans espoir. Aux belles heures matinales, quand le soleil n'a pas encore humé la fraîcheur de la nuit, Paul recommençait son inspection forcée des richesses de la propriété hollandaise. Au même instant, les deux sœurs Davidson et Aurore, toutes les trois vêtues de blanc, et leurs belles têtes blondes et brunes couvertes d'un large chapeau de Manille, se dirigeaient vers un massif d'arbres gigantesques dont les branches unies s'étendaient , comme les voûtes, sur un petit golfe sablonneux appelé les Bains de Dian&,

Asthon, très-lié déjà, lui aussi; l'ingrat! disait Paul, très-liéavec deux chiens de la belle race de Sumatra, courait à côté de -ses deux nouveaux amis devant les trois jeunes femmes, avec la conscience du grand devoir qu'ils allaient remplir sur le rivage sacré du bain maritime. Puis, quand sonnait la cloche du premier repas, le planteur et Paul revenaient de l'inspection, et on voyait alors les trois femmes rentrant aussi sous le toit domestique, toutes les trois inondées de leurs chevelures humides, or ou ^bène en fusion, et confiant au soleil le soin de rendre ces belles tresses blondes ou brunes dans leur état naturel.

C'est alors que le jeune colon regrettait cette ruine auguste du bois, cette hôtellerie de quelques heures où l'univers lui appartenait, où il ne désirait rien qu'un pareil lendemain, éternellement suivi d'un autre.

LES DAMNÉS DE l'iNDE i35

— Qu'elle a été fatale pour moi, ma complaisance disaitr lien lui-même; elle me menaçait de partir seule, et je Tai crue ! On croit tout quand on aime. Oh ! non, elle ne serait pas partie seule, dans ce bois affreux et sans chemin frayé. Elle se serait soumise à une vie d'i8olement,<{ui du moins était sans péril, et je Taurai gardée toujours, comme un père garde sa fiUe dans une ville assiégée par des ennemis féroces; et j'aurais attendu Theure de sa reconnaissance, et toujours heureux encore si elle n'avait pas sonné!

Il y avait des moments de désespoir où Paul regardait rhorizon de la mer et méditait ime fuite immédiate, une fuite sans adieu.

— Ce que je fais est horrible? pensait-il, que sont devenus mes amis, mes frères de la case de Yandrusen? Je l'ignore, et je suis lâchement retenu ici par une femme et par un amour impossible I Brisons ma chaîne et partons I

La force lui manquait toujoursau moment décisif; un son de voix connue, un éclat de rire sous les arbres, une frange de robe à travers les feuiQes, une boucle de cheveux noirs agitée au kiosque, la moindre chose aperçue ou entendue, et révélant la femme aimée, le retenait, comme un invincible obstacle de fer, sur la limite de l'habitation. Pour lui, la vie était là, et partout ailleurs il entrevoyait quelque chose de pire que le tombeau, la vie sans l'amour.

Le coucher du soleil le ramenait toujours à ses sombres idées; il avait alors* une heure de solitude absolue. Davidson le quittait, en lui exprimant des regrets fort polis, car il se croyait, de très-bonne foi, nécessaire à l'existence inoccupée de Paul; et, comme il le voyait toujours triste, il essayait, dans sa noble candeur hollandaise, de le distraire par l'exhibition perpétuelle de ses trésors végétaux. Donc, tous les soirs à six heures, le bon planteur éprouvait un véritable chagrin, et il fallait bien que le motif de cette séparation fût grave ; mais le motif n'était jamais

donné, chose d'ailleurs fort indifîérenle au jeune colon amoureux.

Aux premières ténèbres, un étranger inconnu arrivait S6US une sombre allée de tamarins, et Davidson courait à lui avec empressement. L'entretien durait une heure. Le planteur, qui ne savait rien dissimuler, rentrait avec une figure tantôt joyeuse tantôt triste, probablement selon la nature dé Fentretien.

Paul n'avait qu'une seule pensée, et tous les mystères du monde l'inquiétaient peu ; il en avait bien assez du mystère de sa belle Aurore ; et cependant une folle idée de jalousie lui traversa le front, un soir .après six heures, et il résolut, quoique à regret, de se mettre en embuscade pour voir à quelle classe d'homme appartenait ce nocturne et mystérieux visiteur. Pareil espionnage répugnait, comme nous l'avons dit, à son caractère loyal ; mais l'amour est comme la faim, il semble excuser bien des choses.

Un soir, il se plaça dans un buisson de câpriers qui bornait le petit chemin extérieur de la mer, et il vit passer le visiteur.

C'était un jeune homme, grand, et qui avait dans son allure quelque chose d'extraordinaire et de frappant.

Sa figure se voilait des larges ailes d'un chapeau de paille ; mais, chose étrange, en voyant marcher cet homme, on devinait la fierté audacieuse qui venait illuminer ses yeux, son front, son regard.

Paul se recueillit, baissa la tête, entr'ouvrit sa bouche avec l'oncle de son doigt indicateur, et fit ce mouvement qui signifie : Cet homme ne m'est pas inconnu.

— Dans une heure, il va repasser par le même chemin, pensa-t-il ; examinons-le mieux encore au retour.

Cette fois, pour mieux l'examiner, il fallait se trahir, mais il le reconnut.

Malgré l'obscurité, Tgeil méridional de Paul ne pouvait se tromper: cet homme était le grand Surcouf, le héros breton de l'Océan indien.

En toute autre occasion, Paul aurait bondi de joie en retrouvant Surcouf ; mais toutes les impossibilités, filles ardentes de la jalousie, furent admises à la fois comme des vérités incontestables. Une écume de feu brûla les lèvres de Paul; le sang éclata dans son cœur ; la foudre mugit à son oreille; deux empreintes de soufre embrasèrent la ' plante de ses pieds nus : il brisa un rameau du buisson qui l'abritait, et il s'écria d'une voix stridente :

— Ah 1 son secret est connu ! elle voulait venir à Kalima ! elle a menti comme un homme ! c'est la maîtresse de Surcouf ! je le savais bien ! Est-ce qu'une femme peut me tromper, moi, un enfant de la mer ! et je Tai conduite ici ! je Tai conduite par la main à ce rendez-vous !.., moi, j'ai fait ce métier î

Il fouilla dans sa veste blanche, et il ajouta :

— C'est une femme qui a fait inventer les poignards! Et il se mit à rire comme rient les damnés.

Ensuite il se promena sur le petit chemin, à grands pas, et il n'entendait pas la cloche qui appelait la famille au repas du soir.

— Une mort si douce, ajoutait-il, une mort qui dure un instant! un coup de poignard!... rien!... il faudrait les faire mourir tous les jours ces horribles femmes, à petit feu, lentement, avec des piqûres, et leur crier pendant toutes les nuits, pendant dix heures d'insomnie : Créatures horribles, savez-vous bien tout le mal que vous faites à ceux qui vous aiment quand vous les trompez ainsi I Et je voudrais la voir mourir de sommeil, comme Damiens, l'assassin du roi! et la ressusciter, par la magie, pour la tuer avec des aiguilles rougies au feu, comme Madame de Louvain, de Saint-Domingue ! 11 y a un enfer pour ces femmes ! l'enfer n'est rien ! le démon y rit ! A mon secours ! mon Dieu ! mon patron ! Je suis fou 1

Pendant ce monologue du pauvre insensé, la cloche sonnait toujours. L'inquiétude était au comble dans l'habitation. Les esclaves allaient et venaient, furetant partout.

138 LES damnî:s de l'inde

n est expressément défendu de se faire attendre aux heures de repas dans les solitudes de Tlnde ; un quart d'heure de retard est une alarme domestique, la fièvre de tous.

Aurore quitta soudainement sa réserve forcée, et courant à la case des domestiques, elle appela Asthon. Personne n'avait eu une idée aussi simple.

Asthon arriva au premier son de la voix bien-aimée.

— Cherche ton maître, lui dit Aurore, ton maître Paul, nous l'avons perdu.

Le chien comprit tout de suite, comme si on lui avait parlé sa langue ; il éleva les narines, les fit fonctionner circulairement, comme pour recueillir au passage toutes les émanations de l'air : il enfonça brusquement sa tête dans les hautes herbes, prêta l'oreille aux bruits de la nuit, prit, quitta, reprit le même chemin, et, enfin, sûr de ,1a réussite, il se dirigea vers le petit sentier extérieur de la mer.

Aurore suivait Asthon et courait aussi vite que lui ; les deux sœurs Davidson et la famille étaient fort loin en arrière. Le chien hurla de joie, il avait retrouvé Paul, et Aurore l'embrassait en pleurant.

Le jeune homme laissa tomber son poignard et garda l'immobilité de la statue.

— Mais pourquoi nous donnez-vous de ces peurs? dit Aurore; il y a bien longtemps que la cloche sonne... N'avezvous pas entendu?

Paul balbutiait des phrases sans suite, et il ne comprenait rien à cette scène, il ne se comprenait pas.

La famille et Davidson arrivèrent bientôt, et Paul, qui pensait toujours à Surcouf, mais qui avait repris sa raison en voyant des larmes véritables sur la pâle figure d'Aurore, bégaya des excuses aux Davidson, et, oflfrant le bras à Aurore, il dit à voix basse et en reprenant le chemin de l'habitation :

— Au nom du ciel ! madame, accordez-moi demain un quart d'heure d'entretien.

Aurore regarda Paul avec des yeux stupéfaits ; le jeune homme renouvela sa demande sur le ton d'une prière.

— En venant de la mer, répondit Aurore, demain, je serai là.

Et elle désignait un bouquet de palmiers devant Thabitation, le même qui avait servi de point de reconnaissance, un soir mémorable, après la rencontre des Vadankéris, les damnés.

Il y a dans les rendez-vous deux sortes d'inexactitudes : l'inexactitude d'avant et celle d'après.

On devine aisément laquelle des deux fut celle de Paul.

M. Davidson montrait un sycomore nain, cultivé d'après le procédé chinois, qui oblige les grands arbres à rester petits, lorsque Paul s'éclipsa, en laissant le planteur continuer sa démonstration à son ombre.

Le jeune colon, dévoré d'impatience, vint prendre sa pose d'attente une heure avant la sortie des Bains de Diane. Il regardait la limite d'arbres interdite aux profanes, et il prêtait Toreille aux aboiements joyeux d'Asthon, qui folâtrait dans ce golfe de saphir, ce bain délicieux, éternellement chauffé par le soleil indien.

Enfin, une forme suave aux yeux, même de loin, entr'ouvrit le rideau des arbres et s'avança dans la direction de Paul. Cette fois, par extraordinaire, Aurore était seule; les sœurs Davidson ne raccompagnaient pas. Asthon lui restait fidèle.

Paul ne remarqua pas l'absence des deux autres femmes, lesquelles, d'ailleurs, n'avaient jamais existé pour lui que comme accessoires oiseux du tableau principal.

Aurore n'avait jamais été plus belle. Le repos, la vie de l'habitation, les salutaires exercices de la mer avaient

rendu à son teint toute sa fraîcheur savoureuse, ce limpide éclat des carnations européennes. La robe nankin qu^elle portait n'appartenait, par sa coupe, à aucune mode, mais le corps charmant qui la corrigeait sur toutes seg coutures lui donnait une perfection inconnue des plus habiles faiseuses de Paris. Ses beaux bras, croisés sur la poitrine, étaient gracieusement occupés à retenir de larges et humides tresses de cheveux, qui ressemblaient à une mantille de dentelle noire et apportaient* avec eux tous les parfums de la mer.

Elle salua Paul, lui tendit la main et dit avec une intention marquée :

— Eh bien ! vous le voyez, je suis seule.. . Que dites-vous de cela ?

Paul serrait toujours la petite main offerte et ne la rendait paSj comme fait Favare qui a trouvé une pièce d'or sur son chemin.

— Voyons, que dites- vous de cela? reprit Aurore en appuyant sur chaque syllabe.

Le jeune homme ouvrait ses grands yeux noirs, pleins d'intelligence et de feu, et ne trouvait aucune réponse ; il ne comprenait pas et avait bien autre chose à faire en ce moment : il admirait.

— Mais les hommes ne comprennent donc rien! reprit Aurore avec un ton de dépit et en frappant la terre de sa sandale d'odalisque qui cachait un petit pied créole, blanc et nu, à faire éteindre les yeux.

Les gouttes de la mer ruisselaient sur le front et les joues d'Aurore, comme si une couronne de perles, cueillies au golfe qui les produit, se fût disjointe sur sa tête en se fondant au soleil.

—Allons, il faut tout lui dire ! poursuivit la jeune femme, il me regarderait éternellement sans parler, comme s'il me voyait pour la première fois ! Écoutez, Paul, et quittez cette pose de bas-relief indien... Nous voilà brouillés avec les Davidson...

— Eh bien? fit Paul, toujours absorbé dans la môme contemplation.

— Eh bien, cela vous est égal?

— Suis-je brouillé avec vous? demanda Paul.

— Enfant 1 vous êtes un enfant ! est-ce que nous pouvons nous brouiller, nous?

— Le reste m'est indifférent, madame.

— Appelez-moi donc Aurore, monsieur... et, si vous croyez que nous arrangeons nos affaires en ce moment, vous êtes dans l'erreur... on nous espionne du kiosque... C'est votre faute aussi, mon cher Paul,., vous n'entendez pas la cloche du souper ; on vous croit dévoré par un tigre; on vous cherche, on pleure, on vous trouve, on vous embrasse étourdiment. — Quel mal y a-t-il là ?... N'êtes- vous pas mon ami, mon sauveur, mon frère, mon compagnon d'infortunes? Notre amitié pure n'a-t-elle pas été bénie par les saintes étoiles de Dieu, dans la plus horrible des nuits? Je vous ai embrassé comme une folle .. Il y a des moments où le cœur se trahit malgré le bon sens... Eh bien ! les sœurs Davidson me tiennent à distance maintenant. Ce matin, elles ont eu la migraine, comme deux coquettes de grande ville ! Elles ont refusé de m'accompagner aux Bains de Diane. Me voilà en disgrâce à cause de vous. On nous met tous les deux à la porte de l'habitation, comme deux crimiminels I et Dieu sait si nous méritons ce traitement !

Paul regarda un instant le ciel pour se reposer.

— Quel parti prendrons-nous maintenant? demanda Aurore avec le ton d'une vive anxiété.

— Cette famille nous calomnie et nous insulte! dit Paul, qui éprouvait le besoin de se mettre en colère, il faut nous venger. La Hollande est en guerre avec la France ; Davidson est mon ennemi. Je vais envoyer Simming chez les Damnés; ils arriveront ce soir. Je me mets à leur tête et je m'empare de l'habitation par le droit de guerre.

— Paul, dit Aurore, parlez-vous sérieusement?

— Mais il me semble, ma belle Aurore, que mon projet est raisonnable...

— Mais Davidson nous a recueillis , nous a entourés de tous les soins possibles ; cet homme doit nous être sacré.

— Et pourquoi nous insulte-t-il, cet homme?

— Les apparences sont contre nous; on fait ici comme dans les villes, on juge d'après les apparences.

— Eh bien, je ferai comme dans les villes, je me vengerai!... Allons voir Simming.

Paul fît un pas vers l'habitation : Aurore le retint.

— Au nom du ciel, mon cher Paul, dit-elle, point de violence coupable! respectons Thospitali té...

-- Mais interrompit le jeune homme, vous êtes, vous, plus respectable que l'hospitalité ! Voyez comme on vous traite! Par Notre-Dame de la Gineste I j'en aurai vengeance ! Un de mes pays, M. Roux de Corse, a déclaré la guerre aux Anglais, je déclare la guerre à Davidson (1).

— Vous êtes fou, voilà votre seule excuse.

— Je vous aime, dit Paul brusquement.

Et il se voila le visage de ses mains.

Aurore recula, comme si elle eût été frappée au cœur par un poignard invisible.

— Paul, dit-elle d'une voix formidable de douceur, mon cher compagnon , je vous pardonne vos trois derniers mots... mais ne les prononcez pas une seconde fois.

— Je les penserai toujours reprit Paul avec feu; tous ceux qui vous voient vous aiment... Vous êtes l'amour. Les sauvages, les bandits, les Damnés, les chrétiens, tout ce qui a un cœur vous» aime ; les oiseaux du bon Dieu descendent du ciel pour vous aimer. 11 me semble que les arbres

(1) Le fait est historique. M. Roux de Corse, riche négociant de Marseille, a fait cette déclaration de guerre en ces termes : Moi, Roux de Corse, je déclare la guerre au roi de la Grande-Bretoffne, etc.

mômes sont heureux de vous donner leur ombre; il me semble que le soleil est plus beau quand vous Téclairez. Je ne vous dirai plus que je vous aime; mais cette belle nature de rinde vous le dira pour moi ; imposez silence à cette voix, si vous le pouvez.

Des larmes brillaient sous les paupières de la jeune créole. Ce n'était pas le présent qu'elle redoutait, c'était l'avenir.

— Paul, dit-elle d'une voix suppliante, mon amitié n'est pas exigeante... Puisque M. Davidson va nous fermer sa porte, nous reprendrons notre pèlerinage, et nous irons où Dieu nous conduira.

— Vous partirez avec moi? demanda Paul, qui pensait toujours à Surcouf,

— Mais, sans doute... je n'ai pas d'autre compagnon, il me semble...

^— Pas d'autre? interrompit le jeune homme en donnant à la femme un regard singulier.

— Je ne vous comprends pas, mon cher Paul.

— Bah ! interrompit-il, je viens du pays où le cœur ne garde rien! Je ne suis pas seul à Kalima... Il y a ici un Français... votre... notre ami...

— Son nom... vite... Paul... son nom?...

— Surcouf.

Aurore fît un mouvement brusque, et sa figure exprima tout à la fois le doute, la joie, l'incrédulité, la stupéfaction. Paul ne remarqua que la joie.

— Mais je ne vous apprends rien de nouveau, belle Aurore, ajouta-t-il avec un accent d'ironie.

— Paul, dit la femme, je vous jure devant ce soleil, qui est l'œil de Dieu, que j'ai pleuré Surcouf et que je ne le crois plus au nombre des vivants ! Je crois que vous êtes dupe d'une erreur de vos yeux, et...

— Non, Aurore, dit Paul, charmé du ton naturel de la justification, non, je ne me suis pas trompé, Surcouf est vivant, et je vous le montrerai ce soir.

La cloche sonna. Aurore manifesta quelque hésitation, puis elle dit : .

— On nous appelle; soyons polis, et nous agirons selon l'accueil.

— Et ce soir, Surcouf?... dit Paul.

La belle créole répondit par un signe affirmatil et marcha vers l'habitation. Paul la suivit.

Le repas fut un véritable congé donné aux deux voyageurs, il n'y avait pas à s'y méprendre. Le maître employa cette politesse froide et muette, pire que l'insulte bruyante. Décidément, cette famille patriarcale raisonnait comme une famille civilisée. Au midi et au nord, sous la tente et sous le toit, le monde juge l'extérieur et se soucie fort peu de l'intérieur; il ne vous demande pas ce que vous êtes, mais ce que vous paraissez.

Aurore contint sou irritation, et répondit môme par des sourires à cette insulte inhospitalière ; et elle agit fort sagement, car, à la moindre impatience trop visible, Paul éclatait et bouleversait l'habitation.

En quittant la table, Aurore, qui croyait ne plus avoir de ménagement à garder, prit le bras de son compagnon, et, quand elle fut à quelque distance de la terrasse, elle fit cette question :

— Parlez-moi franchement : vous n'avez aucun doute, Surcouf est à Kalima ?

— Je vous l'affirme, dit Paul, et croyez que je suis heureux de votre doute.

— Et pourquoi mon doute vous rend-il heureux?

— Ah !... c'est que... Aurore... hier, je vous le confesse humblemeut, et je vous en demande pardon... hier j'ai été dominé par un soupçon injurieux...

— Assez, assez! ne perdons pas notre temps à dire des folies comme font les gens heureux, interrompit vivement Aurore ; il faut quitter cette maison tou^t de suite. Où comptez-vous pouvoir trouver Surcouf?

— Il faut l'attendre sur le chemin où il passe.

— Nous irons.

— Je suis à vos ordres... je ne vous demande que le temps d'appeler Simming et Asthon.

— Oui... mon inspiration ne me trompe pas. Surcoût sera notre providence, et, puisqu'il peut vivre ici, nous y vivrons, nous.

Peu d'instants après, quand l'habitation, entourée d'un soleil brûlant, fermait ses portes et ses fenêtres aux rayons extérieurs, Paul, Aurore et Simming sortaient furtivement, sans faire leurs adieux aux maîtres, et se dirigeaient vers le petit port de Kalima.

Paul s'arrêta, réfléchit quelques instants, et dit en montrant sur un côté du petit chemin un taillis frais et sombre :

— C'est ici qu'il faut attendre Surcouf.

Les voyageurs entrèrent dans le massif d'arbres. Aurore s'assit sur le gazon avec cette douce résignation qu'elle apportait à une vie intolérable pour une jeune femme. Le Damné Simming, heureux de suivre la belle créole, se plaça près d'elle. Astlion fit semblant de s'endormir, et Paul prit une position qui lui permettait de voir Aurore et de prendre au passage le brave Surcouf.

De longues heures d'attente s'écoulèrent ; le soleil paraissait vouloir se fixer sur l'horizon. Enfin la nuit tomba, et Paul, ne pouvant plus regarder Aurore, concentra tous ses regards sur la route de Kalima.

Aurore mit ses petites mains sur la bouche d'Asthon, qui préparait un aboiement. L'ombre d'un passant se dessina dans la nuit étoilée.

— Venez, Aurore, dit Paul ; c'est vous qui devez aborder Surcouf la première.

La jeune femme dit à Asthon, en le menaçant du doigt :

— -Sois sage, celui qui vient est un ami.

Elle se leva et se plaça sur le sentier, d'après l'indication de Paul.

Celui qui venait n'était pas homme à reculer devant une apparition.

— C'est bien lui ! Dieu soit béni ! dit Aurore. Une voix mâle répondit :

— Vous, madame, ici !

Et les mains les plus loyales du monde se réunirent dans rétreinte d'un inexprimable bonheur.

XYI

Ayant reçu sa bonne part des amicales démonstrations de Surcouf , Paul se mit un peu à l'écart, car il crut deyiner que l'illustre marin avait des confidences intimes à faire à la belle créole.

Surcouf et Aurore avaient, en effet, bien des choses à se dire, et leurs demandes se croisaient vivement sans attendre les réponses. La suite de cette histoire nous révélera ce rapide entretien. Pour le moment, il nous suffira de dire qu'Aurore, dominée par Surcouf, consentit à rentrer chez Davidson.

Surcouf appela Paul, et lui dit :

— Ce soir, je n'ai aucun motif pour me dérober à la vue de cette bonne famille hollandaise; tout est prêt pour mon départ. J'ai trouvé chez Davidson de l'argent et des ressources. Mon petit brick est paré. J'espère bien rattraper mon Malaca. Il m'a fallu agir avec bien de la prudence et du mystère. Voilà ma dernière nuit ; demain, au lever du soleil, je voguerai vers le détroit de Carimala. Maintenant, je vais arranger vos affaires dans cette famille de puritains ; attendez-moi.

Surcouf se dirigea vers l'habitation, du pas sûr d'un homme qui va réussir.

Ce marin breton était alors dans toute la force de l'âge ; Ra figure, brunie par le soleil de l'équateur, était empreinte du double caractère de l'audace et de la douceur; il paraissait jouir de cette constitution indomptable, sans

LES DAMNÉS DE x'iNLE 147 .

laquelle il n'y a point de héros, en mer surtout. L'homme supérieur et né pour commander aux autres se révélait en lui, dans les gestes, le maintien, le regard. L'Océan indien ne connaissait pas de plus grand nom que le nom de Surcoût, nom illustré par des actions fabuleuses, dont le récit charmait les sauvages et les pirates eux-mêmes, dans les veillées de l'archipel malaisien.

Il fallait bien peu de mots pour réhabiliter Paul et Aurore dans l'esprit de Davidson. Surcouf était vénéré comme un oracle. Les deux sœurs hollandaises, indulgentes comme toutes les femmes, se rendirent aisément aux bonnes raisons justificatives transmises par leur père. Elles ne demandaient pas mieux que de se réconcilier avec une femme charmante, qu'elles avaient éloignée par soumission filiale, et qu'elles estimaient toujours. On fit donc aux deux réhabilités l'accueil le plus chaleureux, le plus sympathique; et la soirée eût été complètement heureuse, si elle n'avait pas eu le triste lendemain que Surcouf annonçait déjà, en prononçant le mot de séparation et de départ.

Pendant le repas du soir, Paul faisait les plus beaux projets du monde; il avait enfin trouvé l'oasis après la brûlante marche du désert. A force de travail, de zèle et d'intelligence, il pouvait se promettre de devenir bientôt l'associé de Davidson, espèce de fortune très-facile à faire dans l'Inde; car, pour les travaux de défrichement et de plantation, les qualités du colon sont préférables à l'argent. Paul était riche de ce côté. Après ce rêve si réalisable, l'amour reprenait ses droits. Aurore, décidément, était une de ces veuves comme on en trouvait alors dans l'Inde ; une de ces malheureuses femmes ruinées par la guerre, et qui ont des droits de succession et d'héritage à faire valoir sur les comptoirs de l'équateur. Un pirate, un bandit, un démon de la Malaisie, Bantam, s'était acharné à la poursuite d'Aurore, chose très-commune aussi à cette époque, mais dans l'habitation hollandaise de Kalima, on

n'avait plus rien à redouter de ce bandit. Surcouf, d'ailleurs, avait juré de lui reprendre son Malaca^ et Surcouf ne jurait jamais en vain. Paul, de rêve en rêve, arrivait à la conclusion ordinaire des amitiés de femme, au mariage ; et pour achever sa réhabilitation, il avait résolu de se confier au planteur hollandais et lui demander les conseils d© son expérience. On se fait d'ailleurs toujours un ami de rhomme qu'on choisit pour conseiller!

Douces illusions, mensonges de Tàme, vous êtes un des fléaux de l'humanité.

Paul se complaisait dans le mirage de cet avenir, qui sonnait sa première heure, et il regardait Aurore, assise entre les deux sœurs hollandaises, Augusta et Maria, désormais ses deux amies et ses deux compagnes au déser^.

Par moments, Aurore dirigeait un regard furtif et peutêtre involontaire du côté de Paul. Que de fautes innocentes les femmes commettent à leur insu ! Les meilleures, les moins coquettes, les plus rigides dans leurs devoirs, ont un secret penchant qui les attire vers Phomme qui les aime bien, et dont elles repoussent très-sincèrement Pamour.

Cette distraction enfantine amène souvent des malheurs sérieux.

Davidson et Surrouf causaient ensemble en fumant le houka sur une natte, et Paul jouait le rôle d'un troisième interlocuteur muet; il approuvait d'un signe de tête ou d'un geste expressif toutes les choses qu'il n'entendait pas. En approuvant toujours, on évite les ennuis de la contradiction, et Paul ne voulait pas perdre un de ces regards qui arrivaient à lui par intervalles de l'autre extrémité du salon.

Lorsque Surcouf arrêtait sa phrase, en le regardant, Paul se hâtait de répondre par un oui bref, ou un certainement résolu, ce qui comblait de joie Surcouf; mais Paul ne remarquait pas cette joie et n'entendait pas le brave marin; il regardait toujours son admirable créole qui

jouait avec ses deux amies et confondait en riant ses longues tresses de cheveux noirs dans leurs belles boucles d'or.

Surcouf se leva brusquement, comme on fait après une conversation épuisée, et serrant la main de Paul, il lui dit :

— A demain! c*est convenu, une heure avant le lever du soleil.

— Avant le lever du soleil, répondit le jeune homme comme un écho.

Surcouf s'approcha des trois femmes, et Paul ne manqua de le suivre.

— Eh bien ! dit-il, j*ai accepté, pour cette nuit, Thospitalité de Davidson ; mais je suis obligé de vous faire mes adieux ce soir.

Les trois femmes se levèrent, en passant de la gaieté à la tristesse, et elles tendirent leurs mains à Surcouf :

— Oh ! dit le marin en riant, quand on part pour se battre on a un privilège... Vous permettez, Davidson?

Et il embrassa les deux sœurs et Aurore; puis s'adressant à Paul, il lui dit :

—, Vous avez le même privilège, mon cher Paul ; allons... allons... il a peur... embrassez donc, conune moi... est-il thnide, ce vieux loup de mer!

Paul ne comprenait rien à cette scène; il embrassâtes deux sœurs à tout hasard.

— Vous oubliez madame, reprit Surcouf en riant.

— Mais, M. Paul ne part pas, lui ! dit Aurore ; il n*a point de privilège.

— Gomment! il ne part pas, lui! dit Surcouf; voulezvous que je laisse Achille de Scyros, avec les femmes, lorsque nos amis de Samarang nous appellent peut-être! lorsque mon Malaca est au pouvoir des pirates! lorsque les moussons nous amènent les galions de la Compagnie ! lorsque la France de llnde n'a plus que le pavillon de Surcouf pour protecteur! Vous ne connaissez donc point mon brave Paul ! il vient d'accepter à présent, là, et avec beaucoup

de chaleur, le grade de second à bord du Breton, et nous mettons à la voile demain avant le lever du soleil.

Le ton décisif de Surcouf ne laissait aucun doute à Paul; il venait donc de s'engager sur le Breton, sans le savoir, et dans une longue distraction causée par la présence d'Aurore. C'était un coup de foudre ; mais le sentiment du devoir triompha. 11 accepta énergiquement une position glorieuse faite à son insu, et sa lèvre effleura la joue fraîche et ronde que la belle Aurore lui présentait par ordre de Sourcouf .

— Mesdames, dit le noble fireton, nous vous donnerons de nos nouvelles; attendez-les avec patience, et priez Dieu pour la France et ses marins.

Paul se laissa machinalament entraîner par Surcouf; il marchait au hasard et appelait à son aide toute sou énergie pour ne rien trahir des secrets de son cœur en ce moment suprême.

Sous un hangar ouvert aux brises du golfe, et appelé la Rizière, était le large lit de repos des voyageurs : une paille douce et qui ne faisait pas regretter l'édredon.

— Nous serons mieux ici pour faire notre nuit, dit Surcouf, et nous ne troublerons pas le repos de personne.

Gela dit, Surcouf, à la veille de partir pour une de ces expéditions merveiUeuses, sans exemple dans l'histoire, ôta sa veste, se coucha sur la paille, fit le signe de la croix et s'endormit comme dans sa maison de campagne de Saint- Malo.

Paul ne s'endormit pas; il prêtait l'oreille à tous les bruits qui annoncent la fin des veillées et le commencement de ce silence morne dont s'environne la nuit, pour donner le sommeil aux hommes et aux animaux.

Au moment jugé favorable, Paul sortit de la Rizière sur la pointe de ses pieds nus, et rencontra sur la terrasse Asthon et ses deux amis, qui étaient à leur poste de sentinelles. Les trois gardiens donnèrent le salut amical d'usage

au jeune colon, mais ils ne le suivirent pas; leur devoir passait avant tout.

Paul regarda le balustre en bois de santal en saillie devant la fenêtre d'Aurore, et^ prêtant l'oreille, il entendit ce gazouillement délicieux que modulent les jeunes femmes lorsqu'elles parlent toutes à la fois.

Craignant de voir la fenêtre s'ouvrir, il s'éloigna en amortissant le bruit de ses pas sur les grandes herbes, et le hasard ou une pensée le conduisit à la limite sacrée des arbres, aux Bains de Diane. Une sensation mystérieuse faisait battre son cœur, et 11 osait à peine ouvrir les yeux sur ce petit golfe, où dormait une eau tranquille et un sable d'argent.

Deux larges escaliers de granit fruste, comme deux dolmens, lient la terre à la mère et ne sont jamais couverts par les vagues, car, dans les jours de tempête furieuse, la colère de la haute mer expire beaucoup plus loin et semble respecter l'asile saint.

Toutes les splendeurs du ciel de l'Inde enchantaient cette nuit ; le rivage était couronné d'arbres gigantesques dont les cimes se perdaient dans les ombres lumineuses; les brises suaves ùiontaient du golfe et donnaient au corps embrasé une exquise sensation, qui est aussi le bain de l'âme. Paul était sous l'obsession de ce délire, fièvre continuelle des aliénés, et qui leur fait chercher un remède . dans la fraîcheur des eaux vives.' Il s'abandonna, comme un agonisant condamné, aux caresses de cette mer divine, qui semble pouvoir guérir tous les maux de la terre ; mais il regagna bientôt le rivage, comme un sacrilège nocturne subitement assailli par les remords.

Sur la limite des arbres, il s'arrêta, et, entr'ouvrant avec précaution les rideaux des feuilles basses, il vit ou crut voir une femme accoudée au balcon d'une fenêtre. Un nuage passait en ce moment sur les constellations du zénith et donnait une ombre vaporeuse à la façade de l'habitation hollandaise. Mais lorsque des gerbes splendides re-

tombèrent dee étoiles, comme une cataracte de rayons, la forme du kiosque prit un nom terrestre, trop connu de Paul.

— C'est elle! dit-il d'une voix intérieure, car ses lèvres n'auraient pas eu la force de s'ouvrir.

Paul n'était pas doué de cet amour-propre robuste, assez commun chez les hommes, et qui les abuse si souvent dans leurs passions ou leurs caprices ; mais il crut pouvoir interpréter à son avantage cette veillée du balcon, et Tattribuer, sans fatuité vulgaire, à une pensée d'amour. L'amitié ne veille pas aux heures du sommeil.

L'amitié des femmes veille et peut tromper encore, et très-innocemment.

Aurore avait dissimulé son émotion devant Surcouf; mais son cœur s'était brisé, en faisant des adieux peut-être étemels à ce noble jeune homme, son meilleur ami, cl elle avait résolu de prolonger sa veille, à l'insu des deux sœurs, pour écouter le bruit du dernier pas de Paul sur ce sol hospitalier.

Les heures s'écoulaient, et de légères teintes d'opale se montraient à l'horizon de l'est, à travers l'atmosphère ardente des constellations. On entendait une rumeur confuse du côté du port et des préludes de chants sur les arbres.

La jeune créole gardait toujours sa position au kiosque, et, Paul, n'ayant qu'un seul chemin à traverser pour rejoindre Surcouf, le chemin de la façade, n'osait sortir de sa retraite, de peur d'offenser Aurore en lui révélant sa course indiscrète et même sacrilège de sa nuit.

Une voix forte, quoique retenue, prononça le nom de Paul.

Le jeune homme avait tressailli... il avait reconnu la voix de Surcouf.

Il y avait urgence ; il fallait prendre un parti, sous peine de passer pour un lâche ou d'être regardé comme désertçur.

Cette pensée arracha Paul de sa retraite et fit taire toutes les considérations.

11 sortit brusquement du massif d'arbres, et au même instant il entendit un cri étouffé tombé du kiosque, et le grincement d'une fenêtre qui se fermait avec précaution.

— Elle m'aime, dit-il, elle me pardonnera une faute de Tamour.

Et courant à Surcouf, il lui serra les mains et bégaya un prétexte qui fut admis, car l'heure ne permettait pas les discussions.

— Allons! dit Surcouf, et, montrant le ciel, il ajouta :

— Voilà un nuage qui s'effile en pointe vers le nord, tant mieux ! au lever du soleil nous aurons une bonne brise du sud.

— Heureux Surcouf, pensait Paul, il pense aux nuages, au vent du sud, au Malaca^ aux abordages, aux colons de Samarang, à son pays! Et moil moi! je pense à ime femme!

,^ — J'ai parfaitement dormi dans cette rizière, reprit Surcouf avec gaieté ; et vous, Paul, comment avez-vous passé la nuit*?

— Moi, dit Paul en se donnant de Tassurance, moi... une excellente nuit... Quatre heures de sommeil me suffisent... Nous dormions très-peu à la Giotat.

— Vous allez voir ma mouche^ reprit Surcouf en se frottant les mains, un brick en miniature! qui file quatorze nœuds, comme l'oiseau des tropiques. Davidson est mon armateur... mais secret, à cause de la Hollande, de l'Angleterre, du Sultan, du Mysore, du Grand Mogol, que sais-je, moi ! il a peur de tout. Nous n'en dirons rien à personne, n'est-ce pas l'ami Paul?

— Oh! vous mettez ce secret dans un puits, dit le jeune colon; je suis un puits pour les secrets.

— Et moi! dit Surcouf, je suis Breton; il n'y a pas d'exemple d'un Breton qui ait divulgué un secret.

Les deux hommes marchaient rapidement vers le port de Kalima.

— Surcouf, reprit Paul d'un ton léger, je pense à ces trois femmes qui vont s'ennuyer comme trois grives en cage, mademoiselle Augusta, mademoiselle Maria et... Tautre.

— Bah ! dit Surcouf, elles parleront... je leur ai promis trois présents de Chine, comme dans Zémire et Azor ; elles chanteront le trio de Grétry dans la Belle et la bête... Ce Bantam est un pirate maudit, n'est-ce pas, Paul?

— Un coquin, un scélérat, un forban, un démon I quand on ne rappelle que pirate maudit, on le flatte.

— Oui, Paul; eh bien! je lui dois quelque reconnaissance, moi ; je veux bien lui reprendre mon Malaca^ mais je ne voudrais pas le tuer.

— Reprenez votre Malaca^ dit Paul, moi, je me charge du reste.

— Voilà mon Breten^ s'écria joyeusement Surcouf; on ne peut pas se tromper : il est seul dans le petit port... Vous le voyez, Paul ?

— Oui, Surcouf.

— Il bat pavillon danois à misaine, reprit Surcouf; mais à une encablure du port, j'arbore le pavillon français et je le salue de vingt coups de canon à la barbe des pirates.

Le Breton était, en effet, un joli petit navire découpé en oiseau de mer. Vingt-quatre hommes le montaient; ils appartenaient à diverses nations, mais le grand nom de Surcouf les ralliait tous dans un sentiment commun de bonne fraternité. 11 y avait là surtout un intrépide marin provençal nommé Mordeille, un ami de Surcouf, et dont la gloire aussi a été fort grande parmi les corsaires. Mordeille était d^une taille au-dessous de la moyenne et trés-exigu de corps.

— Jamais un boulet, disait-il, ne trouvera chez moi une place pour me tuer.

Surcouf lui avait promis le commandement du Breton^

après la prise du Malaca. En 1815, Mordeille se retira du service; il avait été décoré par Napoléon. Celui qui a écrit ce roman, ou, pour mieux dire, cette histoire, a été honoré de Tamitié de Mordeille, dans les années de son adolescence, et une mémoire, qui n'a jamais rien oublié, a gardé bien des récits, bien des histoires très-nécessaires à cet ouvrage aujourd'hui.

Surcouf et Paul montèrent à bord du Breton^ où Mordeille les reçut avec les plus vives démonstrations d'amitié.

— Tout est-il prêt? demanda Surcouf.

— On attend le dernier coup de sifflet, dit Mordeille. • L'équipage était rangé sur deux lignes, à bâbord et à

tribord.

Surcouf leur fit cette proclamation concise (il ne faut pas trop parler aux marins, disait Nelson) (1) :

— La terre pardonne, la mer ne pardonne jamais. Il faut toujours vaincre sur mer. Vous vaincrez !

Les marins du Breton gardèrent le^lence, mais on en« tendit un frémissement d'armes sur les deux rangs.

Le navire dérapa; le soleil se levait avec la brise du sud annoncée par Surcouf.

Paul regardait fuir la terre et tenait ses regards attachés sur les arbres lointains du domaine de Davidson. Quelques larmes furtives descendaient sur ses joues, et un frisson mortel agittait son corps et glaçait son épiderme aux feux du soleil de Téquateur.

Un coup de canon retentit sur le navire : on arborait le drapeau de la France sur Tocéan ennemi. C'est toujours un moment d'émotion sublime. Ce pavillon semble dire à tous : La France est toujours là où je suisi

(i) La plus belle des proclamatioDS a été faite par Nelson à bord du Victory, je l'ai lue sur le monument élevé dans la Bourse de Liverpool :-^En(;f2and enpedi every man io do htt duty (L'Angleterre attend que chacun fera son devoir).

Paul regarda le pavillon, et s'approchant de Surchouf, il lui dit:

— J*ai laissé mes armes chez Davidson; j'attends celles que vous allez me donner.

Surcouf montra Tescalier de Fentre-pont, et dit en riant à Paul :

— Voilà la rue de Parsenal. Descendez et choisissez. Paul ne regarda plus Tborizon de Kalima, et descendit.

A bord du Malaca^ les pirates sont heureux ; ils ont enfin trouvé la vie si longtemps rêvée! Encore une prise, et ils passent tous à Tétat de nababs, et ils éclipsent Palmer, le dieu mortel de Tlnde; tout leur sourit, la mer, le ciel, le vent. Ils n'obéissent à personne, ils commandent tous; l'équipage est capitaine. Enfin le farouche Gobra-Capel veutil faire valoir des droits légitimes, transmis par Bantam, Torgie lui rit au visage. Les cris se mêlent, se heurtent, éclatent à la fois. On dirait que le Malaca porte une cargaison de tigres au palais du gouverneur de llnde; si TOcéan avait des échos, il ne saurait a qui répondre. Les canons seuls sont muets.

Les bandits ont étalé sur le pont toutes leurs richesses, pour s'enivrer aussi de la vue de Tor, car les vins de Constance et le rhum de Ceylan ne leur suffisent pas. Le pont est jonché de débris de flacons, de cristaux et de porcelaines chinoises. On a dévoré une immense plat de karrik incendiaire, volcan de riz et de safran, qui brûle les poumons avec sa lave jaune et complète l'ivresse du vin. Deux jeunes esclaves, d'un brun noir, enlevées à Timor, assistent à cette scène et pleurent en regardant la mer. Les éclats de rire répondent aux larmes; les derniers flacons s'épuisent, les derniers blasphèmes éclatent; un soleil de feu tombe.d'a-

plomb sur toutes les têtes, et verse le sommeil de la débauche et de midi. Le silence succède au tunfulte. On n'entend plus que les pleurs des deux jeunes filles, comme on entend le muimure d'une source, voilée par les arbres, au fond des bois.

Si Téquipage eût confié son sommeil à la vigilance d'une sentinelle, à coup sûr la sentinelle se serait endormie, par esprit d'insuborcùnation; mais, en l'absence d'un chef, personne n'ayant recommandé la vigilance, un bandit, moins ivre, n'avait pas fermé les yeux et regardait les quatre horizons.

Une voile parut à l'ouest, be bandit se leva, prit la lunette et poussa un sifflement de reptile. L'équipage resta sourd; il fallut recourir aux moyens violents pour l'arracher à sa torpeur.

— Une voile! une voile! crièrent plusieurs voix.

Pour des pirates, un navire signalé est toujours un ennemi.

— Tout le monde sur le pont ! cria tout le monde. Les plus séditieux de la bande criaient aussi :

— Nommons un capitaine I nommons un chef!

Une voix lança cet anathème contre Bantam :

— Ce coquin a déserté avec la meilleure part; si jamais il tombe entre nos mains, son plus petit morceau sera l'oreille! Il fait le nabab, lui! Il se blanchit avec la craie de Chéribon! Il rougit de son teint, le maudit!

— Me voulez- vous pour chef? cria Gobra-Capel.

— Qui! oui! répondirent une vingtaine de voix. Vive Cobra-Capel ! vive le rusé serpent de Tchoultry !

— Allons! dit le. chef élu; canonniers, à vos pièces! le navire est un fin voilier. Il va faire chaud.

— Il bat pavillon de France ! cria une voix de la proue.

— Mille cornes de rhinocéros! reprit Cobra-Capel, je vous dis que c'est Surcouf !

— Bien! dit Œil-de-Tigre, le l'avais prévu! Bantam nous a trahis! il a laissé vivre Surcouf, pour nous faire pendre

à sa grande vergue! Que la trompe d'un éléphant le caresse àChéribon!

Le navire aperçu volait comme un oiseau, et ce n'étaient pas les manœuvres inhabiles et indolentes du Malaca qui pouvaient sauver les bandits.

Une fumée d'azur courut dans un rayon de soleil, et lu Malaca reçut un boulet dans son bastingage à tribord.

— Bien tirél cria Gobra-Capel; je reconnais l'œil de Sui»conf.

— Nous serons mieux pendus, dit une voix.

— Oh! je Ten défie, de me pendre, moi, reprit Gobra-Capel. Amis, feu partout!

Les deux jeunes esclaves s'étaient évanouies sur des lambeaux de voiles, et personne ne les remarquât.

— Par le dragon du soleil! cria le chef, quand on ne peut pas s'échapper, il faut se battre. Nos carabines tuent aussi, comme si elles étaient chrétiennes, et nos sabres sont des rasoirs anglais. À l'abordage, nous sommes les plus forts ! Amis, aux grappins! Feu de toutes vos carabines! Sabres aux dents, pistolets aux poings!... Ils refusent l'abordage, les lâches ! ils manœuvrent pour nous couler !

Ceux du Malaca ne se trompaient point, c'était bien Surcouf avec son Breton, le plus agile des oiseaux de mer. Non-seulement il ne craignait pas l'abordage, mais il allait aborder lui-môme pour en finir promptement.

Mal pointés, les canons du Malaca trouaient l'Océan avec leurs boulets et perdaient leur poudre. Surcouf avait fait cesser le feu de batterie, et tomba comme un aigle sur les bandits. Jamais, dans ses fabuleux abordages du golfe Persique ou du golfe de Bengale, le héros breton ne montra un élan pareil; il s'agissait de prendre le Malaca^ infesté par des sauvages. Selon sa coutume, Surcouf tira les deux premiers coups de pistolet et abattit le premier ennemi avec sa hache d'abordage. Paul et Mordeille s'élancèrent après lui, et tout l'équipage suivit comme un ouragan de fer et de feu.

Les forbans résistèrent comme des tigres cernés dans un massif de jungles; ils se roulaient sur le pont, avec leurs cricks, pour percer les pieds nus des assaillants; ils grimpaient comme des mandrilles sur les vergues, et il fallait les abattre au vol. Ce terrible combat, resserré dans un espace si étroit, ne fut pas long. Il ne resta bientôt que des cadavres horriblement défigurés; Gobra-Capel et deux autres bandits, échappés à la mort, disparurent par les écoutilles; le champ de bataille du pont était au vainqueur.

L'équipaqe an Breton^ par ordre de Surcouf, s'empara de l'or étalé sur Tarrière, cardes symptômes alarmants vinrent avertir le marin breton. Une fumée lente montait à travers les fissures de l'entre-pont, et Surcouf savait bien que souvent, dans ces rencontres, les bandits, menacés d'être pendus, mettent le feu aux poudres et font sauter le navire pris.

— Coupez les grappins, cria Surcouf, et tout le monde abord du Breton!

On obéit, sansexaminer Tordre, tout étrange qu'il parût.

Surcouf resta le dernier sur le pont du Malaca^ et, lorsqu'il vit que tout son équipage était en lieu sûr, à une certaine distance du Malaca, il s'élança dans la mer pour re gagner son Breton,

Peu de temps après, le #a?aca sauta et couvrit la mer de débris informes et sans nom.

La petite porte de fer de la sainte-barbe du ifa^aca sauva Surcouf et son équipage.

Dans le désordre du moment, Cobra-Capel, ne trouvant plus la clef des poudres, incendia la cale, et ce retard donna aux vainqueurs le temps de s'éloigner. Cette conjecture appartient à Surcouf; elle est très-raisonnable et explique 4out.

Cette aflaire'coûta la vie à trois hommes du Breton. Il y eut quelques blessés, entre autres le brave Mordeille. Surcouf versa quelques larmes sur le Malaca^ navire qu'il ai-

mait, comme tout marin aime le vaisseau théâtre de sa gloire, de ses veilles, de ses rêveries, de ses dangers.

Pendant le combat, les deux jeunes filles de Timor avaient gagné le BreUmk lanage, et après la victoire elles se jetèrent aux pieds de Surcouf pour demander sa protection. Le capitaine était reconnaissable, car il portait une épaulette d'or sur une veste bleue : ces pauvres iilles ne pouvaient donc pas se tromper; tous les autres marins n'avaient aucun signe distinctif, et même; pour être plus alertes dans le combat, ils avaient quitté leurs vestes de coutil.

Surcouf tendit la main avec bonté aux deux sauvages, les releva et leur demanda le nom de leur pays. Au nom de Timor, Surcouf se frappa le front et réfléchit.

Puis, il fit un signe amical aux jeunes filles, et pendant que réquipage se purifiait des souillures du combat, il appela Paul et lui dit :

— 11 y a une grande chose à faire, et le retard n'est pas permis.

Paul interrogea Surcouf par le regard, et, sur un signe qui lui fut fait, il s'assit.

— Le temps emporte ou dévoile tous les secrets, dit Surcouf. On peut dire aujourd'hui bien des choses qu'il fallait taire hier. Bantam a sauté avec le Malaca. L'enfer ait son àme 1

— Capitaine, dit Paul, je n'ai cherché que lui, du moment où j'ai mis le pied sur ce pauvre Malaca; mais tous ces bandits se ressemblent tous, comme les singes de la forêt de Fer. Ils se sont mêlés comme un jeu de cartes; allez trouver le valet de pique! J'en ai assommé tant que j'ai pu, dans l'espoir de ne pas manquer le bandit.

— Il ne s'est pas manqué, lui, reprit Surcouf; il s'est fait justice. Si Bantam n'avait pas été à bord, le Malaca ne sautait pas. J'ai reconnu la main du démon quand j'ai vu la fumée aux écoutilles,

— Il a fait un pacte avec le diable, dit Paul.

— Le pacte ne lui a pas réussi, reprit Surcouf.

— Pardi ! le diable avait peur d'être détrôné sur terre ! dit Paul... Mais excusez-moi... je vous dis des bêtises, et vous aviez, je crois, quelque chose de sérieux à...

— Oui, de très-sérieux, interrompit Surcouf... Écoutezmoi, Paul... n y a un prisonnier à Timor, un prisonnier qui avait tout à craindre de Bantam... pour des raisons... N'importe I ... Ce prisonnier est un compatriote, un gentilhomme, le comte Despremonts... Avez-vous entendu parler de lui, Paul?

— Jamais, capitaine.

— Tant mieux! je vois qu'on a été discret, reprit Surcouf.

A ce moment, Paul éprouva un serrement de cœur dont il ne put deviner la cause.

L'entretien continua. ^

— Mon cher Paul, on demande cinq mille piastres à Timor pour la rançon du comte. Nous sommes un peu riches enfin, par un hazard providentiel, et, de plus, nous avons en notre pouvoir deux jeunes prisonnières de Timor : elles sont fort laides, mais dans leur pays elles sont fort belles; leurs familles doivent les regretter. Il y a donc une négociation à établir aux meilleures conditions possibles.

— Je comprends, dit Paul , toujours agité sans motif connu, je comprends; il s'agit de faire un échange de prisonniers et .d'obtenir une diminution sur les cinq mille piastres, en rendant deux prisonnières.

— C'est cela, mon cher Paul; il faut pour cette négociation un homme courageux, adroit et connaissant le malais, et j'ai jeté les yeux sur vous.

Paul s'inclina pour remercier.

— Vous acceptez, n'est-ce pas? reprit Surcouf.

— Très-honoré de votre confiance, capitaine.

— No'us avons mis ïe cap sur l'Ile de Timor, poursuivit Surcouf, et, quand nous serons devanti'lle, vous descendrez dans une embarcation avec les deux Malaises et trois ra-

meurs; et l'échange se fera, selon Tusage consacré, sur le petit rocher de Fiou ; il faut rendre justice à ces bandits : ce sont les seules occasions où ils montrent de la bonne foi.

— Je connais cette manœuvre, dit Paul. Maintenant...

— Maintenant, interrompit Surcouf, je vais vous apprendre une bonne nouvelle... En vous chargeant de cette négociation, vous serez infiniment agréable à une personne qui vous estime beaucoup, que vous estimez aussi, et qui demande tous les jours au ciel, dans ses prières, la délivrance du comte Despremonts.

Un frisson courut dans les veines de Paul ; il fit un violent efifort pour assembler quelque syllabes.

— Et... cette... personne... qui demande au ciel...

— Vous ne devinez pas? demanda Surcouf.

Paul fit un signe de tête négatif.

— On peut tout dire et tout nommer aujourd'hui, continua Surcouf; cette personne est notre belle comtesse Aurore... Aurore Despremonts... Que regardez-vous en mer, Paul?... vous découvrez une voile? Est-ce que la mer nous apporte le cadavre de Bantam?

A ce nom d'Aurore, Paul s'était levé comme s'il eût reçu une balle au cœur; mais une réflexion énergique çéprima un cri sur les lèvres, et par un mouvement subit il voulut dérober aussi à Surcouf un visage couvert d'une affreuse pâleur.

Sans se retourner il répondit au capitaine, et, malgré son trouble, il s'estima heureux d'inventer quelque chose d'assez raisonnable.

— J'ai cru entendre... un bruit de rames... C'est que nous sommes dans les parages les plus dangereux... Vous le savez mieux que moi, Surcouf, Tan dernier, le bâtiment de M. Delanier a été ici, en un clin d'œil, entouré par cent

. pirogues qui semblèrent sortir de l'eau.

— C'est l'histoire de la mort de Vendredi dans Robinson que vous me comptez là, Paul, dit Surcouf en riant; mon

Breton en avalerait deux cents, de leurs pirogues... Asseyez-vous, Paul, et poursuivons. Il ne faut pas renvoyer à demain une si grave affaire...

— Sans doute, sans doute, dit Paul, en essayant de dérober les trois quarts de sa figure à Surcouf.

— Un jour perdu, poursuivit le capitaine, pourrait être fatal au comte Despremonts et à sa pauvre femme ; je n'ai jamais vu mariage si bien assorti. Ils s'adorent comme deux amants au premier quartier de la lune de miel. Si le moment n'était pas aussi grave, Paul, je vous ferais rire aux larmes... J'avais un jeune passager qui la croyait veuve, et qui...

— Oh! le moment est trop grave ! — interrompit Paul avec un geste convulsif, — et, d'ailleurs, je connais maintenant très-bien cette affaire... Capitaine, je ne crois pas me tromper, nous avons dépassé la côte de Chéribon, n'estce pas ?

— Oui, et de beaucoup... je devine votre intention, Paul, vous voulez faire une petite descente chez les colons de Sa-^ marang? mais songez-y bien, cela vous fera perdre un temps considérable, et j'ai promis à Aurore Despremonts de ne pas perdre une minute quand l'occasion se présenterait, et elle est plus favorable qu'on ne pouvait l'attendre, puisque avec l'argent de la rançon nous avons ces deux petites Malaises en notre pouvoir... Eh bien, vous ne répondez pas, mon cher Paul?... vous tenez toujours à votre visite àSamarang?...

— C'est que... voyez-vous, capitaine, dit Paul avec des efforts inouïs , je n'ai pas l'honneur de connaître M. le comte Despremonts, et...

— Mon Dieu 1 que dites-vous , interrompit Surcouf au comble de l'étonnement, un brave officier! le continuateur de la grande œuvre de Dupleix; un noble Français! Vous avez besoin de le connaître personnellement pour... Vraiment, Paul, je ne vous comprends pasf vous avez encore dans la tête le fracas de la bataille !

Surcouf avait toutes les vertus et toutes les ressources des grandes choses militaires, la finesse même et la sagacité du soldat accompli ; mais toute sa pénétration échouait devant la vulgarité de la vie bourgeoise; il aurait ainsi prolongé cet entretien avec Paul jusqu'au lendemain, et il n'aurait rien deviné.

Paul, qui se trahissait bien plus par sa pâleur que par les hésitations fiévreuses de sa parole, fit un dernier effort pour réparer son imprudente phrase, et dit d'une voix assez ferme :

— Capitaine, vous ne m'avez pas laissé achever... Certes, je n'ai pas besoin de connaître personnellement M. le comte. . . le comte...

— Despremonts, souffla Surcouf.

— Despremonts, reprit Paul, pour voler à sa délivrance; mais à l'habitation de Vandrusen, j'ai de bons amis dont j'ignore le sort depuis la descente de Bantam, et, puisque je me trouve dans leur voisinage, je me souviens que j'ai des devoirs sacrés d'amitié à remplir.

— Eh bien, dit Surcouf, je vous approuve et tout peut s'arranger... Le retard ne sera pas long, vous me le promettez, Paul ?

— La chaloupe , trois bons rameurs , le temps de serrer ^ les mains de mes amis, s'ils vivent encore... de les pleurer, s'ils sont morts, et un instant après vous mettez à la ^ voile pour Timor. j

Surcouf approuva d'un signe de tête, se leva pour donner quelques ordres, et Paul s'aperçut bientôt que le navire changeait de direction et gouvernait vers la droite du dé- ^

troit.

Le malheureux jeune homme paraissait plus calme ; une i

résolution énergique était prise ; mais laquelle ? C'est ce que n'aurait pu deviner le plus sagace des observateurs.

A la hauteur de l'habitation de Vandrusen, le Breton mit |

en panne et la chaloupe prit la mer.

— Faites-leur bien mes amitiés à tous, dit Surcouf à i

Paul du haut de Téchelle, et promettez-leur ma visite prochaine.

Paul répondit par des gestes, ce qui, pour lui, en ce moment, était plus facile que de répondre avec la voix. Il revoyait le débarcadère de Vandrusen, la guérite de pierre, les arbres de la fontaine des Boses d'ivoire, le sombre massif où il gardait Aurore dans la plus afiTreuse des nuits, un magnifique paysage, qui avait un instant couvert de son ombre Tadorable femme à jamais perdue pour lui.

Une sentinelle avait probablement signalé un navire de France, car le bord de la mer perdit bientôt sa tristesse de solitude et s'anima de la présence de dix hommes bien connus de Paul.

Les joies de ces retours et de ces rencontres sont inconnues dans les villes, et les plus vives affections perdues et retrouvées n'ont rien de comparable à ces touchantes scènes du désert. On dirait que Dieu a créé une amitié plus sainte, une parenté plus aimante, pour les solitaires du désert, pour les vaillants défricheurs qui ont foi en lui et continuent sou œuvre dans le pays du soleil.

Deux hommes de la troupe de Strimm et Torrijos manquaient à cette scène; ils avaient péri dans la nuit de l'attaque. Paul retrouva tous les autres et, dans l'accueil émouvant qui lui fut fait, il oubUa un instant son désespoir. Le comte Raymond, ce gentilhomme si calme toujours, et qui avait la pudeur de la sensibilité, pleura de joie en revoyant son jeune ami Paul. Les mille choses qu'on avait à se dire de part et d'autre furent dites en quelques instants, car Paul ne cessait de répéter à chaque phrase :

— Surcouf attend le comte Raymond.

Enfin, Ravmond s'écria :

— Mais je suis aux ordres du brave Surcouf; que me veut-il?

Paul prit mystérieusement la mam du comte Raymond, et l'éloignant de ses compagnons, il lui dit :

— Surcouf ne vous attend pas.

Le comte Raymond fit un mouvement qui déconcerta Paul.

— C'est moi, ajouta-t-il, c'est moi qui compte sur tous; c'est moi, votre ami, qui vous demande un service, à vous, mon noble ami, à vous si généreux toujours, à vous qui venez de m'accueillir avec des larmes de joie.

— Parlez, mon cher Paul, et quel que soit le service, je vous le rendrai, foi de gentilhomme.

Alors, Paul, vu l'urgence, raconta à Raymond toute l'histoire du comte Despremonts et d'Aurore ; en finissant, il ajouta :

— Moi, je ne puis pas me charger de cette mission, c'est impossible !... impossible !

Et il versa des larmes de désespoir.

— Que Surcouf, reprit-il, m'ordonne de me précipiter dans le fond de l'Océan, pour y chercher le plus beau coquillage de l'Inde; j'obéirai ; qu'il m'ordonne de prendre tout seul l'Ile de Timor, on me tuera, mais j'obéirai... Aller retirer le comte Despremonts des mains de ces bandits! impossible I Je n'ai pas tant de vertu! je suis un homme infâme ! un lâche ! un déserteur ! je me punirai !

Le comte Raymond de Clavières aimait Aurore, lui aussi, et quel riant avenir il avait fondé sur cet amour! mais il était de la race des hommes héroïques, toujours prêts aux dévouements sublimes; il prit la main de Paul et lui dit :

— Consolez-vous, mon enfant : vous aimez Aurore, et je vous comprends mieux que personne. Ce que vous ne voulez pas faire, je ne puis pas le faire, et je le ferai.

Il quitta Paul, s'avança vers les colons, et leur dit :

— Mes amis, le temps presse; j'ai une grande mission à remplir. Il n'y a pas une minute à perdre, je vais délivrer le comte Despremonts. ^

Et, mettant le pied sur la chaloupe, il ajouta, en montrant le Breton :

—Mes amis, feu de toutes vos armes, et saluez le drapeai^ tricolore »

Une salve de mousqueterie retentit sur la plage.

— Et vous, dit Vandrusen au comte, vous ne saluez pas comme nous le drapeau de la France?

— Ce n'est pas mon drapeau! répondit le gentilhomme de Versailles ; et il partit.

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