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LE POUVOIR DE LA FEUE

Après le. départ du comte Raymond, Paul, affectant un air d'insouciance, prit le bras de Vandrusen et lui dit :

— Le soir de l'attaque de Bantam, notre brave Raymond vous a fait une manœuvre bien savante...

— Si savante, interrompit Vandrusen, que nous n'y comprenions rien du tout. Et pourtant nous lui obéissions en aveugles.

— Cette manœuvre, dit Paul, pouvait seule sauver cette femme... madame... j'ai oublié son nom... Vous avez battu en retraite du côté de la...

— De la vallée de la Mort, dit Vandrusen.

— Oui, reprit Paul très-agité, j'avais encore oublié ce nom... Cependant les anciens nous ont fait ici bien des histoires sur cette vallée... Croirais-tu, Vandrusen j que je se-

rais fort embarrassé, si je voulais faire une course de ce côté-là...

— Gomment, dit Vandrusen, tu n'as jamais eu la curiosité de voir la vallée de la Mort?

— Jamais, Vandrusen. Le travail .et le sommeil m'ont toujours occupé.

— Oh! une vallée fort curieuse ! reprit Vandrusen! mais bien triste à cause du boon-'upas, le mancenillier des Célèbes, et le plus beau où le plus affreux qu'on puisse voir dans les îles de la Sonde.

— Elle est bien singulière, dit Paul, la vertu qu'on attribue au boon-upas,

— C'est l'arbre de la mort, dit Vandrusen.

— Nous avons là un mauvais voisin, dit Paul en riant ; heureusement c'est un voisin éloigné.

— Éloigné de deux milles, reprit Vandrasen.

— Pas davantage! fit Paul avec un air indifférent, je le croyais dans le voisinage de Sumbaya.

— On suit ce ruisseau, dit Vandrusen en désignant la. droite, et il vous conduit à la vallée, à travers des ébéniers. G'est là que nous avons dépisté Bantam.

— Mais le coquin, reprit Paul avec une chaleur factice, comme parle un homme qui vient d'apprendre ce qu'il voulait savoir et ramène l'entretien à son début, mais ce coquin a fini par comprendre la ruse du comte Raymond! il a laissé une partie de la bande sur vos traces, et il est venu nous poursuivre, moi et madame... j'ai oublié son nom... il est venu nous poursuivre dans la forêt de Fer.

— Cette femme, dit Vandrusen, nous aurait un jour causé quelque grand malheur. En la voyant entrer chez nous, moi, j'ai eu peur d'en devenir amoureux...

— Allons donc! fit Paul avec un rire composé.

— Oui, oui, reprit Vandrusen ; c'est une femme fort dangereuse, et il en sait quelque chose, le comte Raymond.

— Ah ! le comte en est amoureux? dit Paul avec le même rire.

— Il en perd la tête... mais voici le plus fort : Il a failli nous faire tuer pour cette femme.

— Vraiment 1 dit Paul pour dire quelque chose.

— Je ne le blâme pas, reprit Vandrusen, Dieu m'en garde I Notre devoir était de la défendre ; elle s'était mise sous notre protection; mais, à notre place, il y aurait beaucoup de colons qui auraient livré la comtesse à Bantam, sans tirer un coup de fusil.

En tout autre moment, Paul se serait récrié d'indignation contre une lâcheté pareille; mais son esprit entretenait une idée fatale, il n'écoutait plus Vandrusen que par complaisance, et il avait hâte de laisser tomber l'entretien.

n prit pour prétexte la fatigue subie dans la journée, et, serrant la main de Vandrusen, il lui dit :

— Je vais me reposer quelques heures sous ces arbres. Au reyoir !

Vandrusen ne conçut aucun soupçon ; le prétexte était fort naturel. Une oreille exercée aurait remarqué une grave altération dans la voix de Paul, mais Vandrusen était encore trop jeune pour avoir appris le degré d'observation que l'expérience donne à l'ouïe et au regard.

Paul, resté seul, frappa son front et déchira sa poitrine nue, en se traitant de lâche et de déserteur. Sa conscience repoussait le suicide ; mais, par un de ces accommodements qu'une éducation imparfaite peut inspirer, il croyait avoir trouvé un procédé ingénieux pour mettre d'accord sa conscience et son désespoir.

11 suivit l'indication de Vandrusen et marcha d'un pas ferme et rapide vers ce site affreux qui porte à Java le nom de vallée de la Mort.

Le soleil touchait la ligne de l'horizon maritime lorsque notre malheureux jeune homme arriva au but de sa course. La vallée, qui a un aspect lugubre même aux rayons du jour, avait pris des teintes crépusculaires dignes de son nom. Dans toute sa longueur on ne voyait aucune apparence de végétation sauvage ou de culture. Deux monta-

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gaes grisâtres et uues se prolongeaient à droite et à g»ache jusqu'à la mer, en étalant, par intervalles, des torrents pétrifiés de scories noires, antiques débris des éruptions volcaniques de Java. Les formes de ce terrain primitif ont des aspects sinistres, surtout lorsqu'elles s'ensevelissent daai les ombres du soir; ce sont des pics gigantesques, détacbés sur la cime des plateaux, et ressemblant dfi loin ^ une suc* cession de fantômes sortis des enfers pour envahir le ciel. Au -milieu de la vallée, un arbre solitaire, inflexible comme le nopal et muet au souJQQa du vent ; un immensie cadavre végétal s'élève avec une tristesse inexprimable et complète ce paysage de désolation. C'est le boon-upas, l'arbre homi' cide, qui distille une invisible rosée vénéneuse et frappe de mort tous les êtres de la création qui viennent chercher un abri sous son ombre et sur ses rameaux.

Telle est, du moins, l'opinion accréditée dans l'Inde, et surtout dans les îles de la Sonde ; nier à Java l'influence mortelle du boon-upas, c'est nier la chaleur du soleiJ.

Paul regarda cet arbre avec cette volupté poignante que ressent l'homme au désespoir, lorsqu'il regarde l'arme fatale de la délivrance, au moment où le suicide vase consommer.

Ce crime infâme est l'acte d'un désespoir incurable; c'est le remède de la mort contre une vie impossible ; c'est le calme du port après une tempête qui ébranle le front, brûle la pensée, éteint le raisonnament. Chose étrange! le suicide honoré par les païens, et regardé comme une vertu, après les héroïques exemples de Lucrèce, de Caton d'Utique et de Brutus, est flétri par le païen Virgile, ce premier poëte chrétien (1).

La nuit venait de tomber dwas ce val 4e mort, et la clarté des étoile s'arrêtait à Ijst cime d£s montîignes, L'hor»

<i) .k. Qaam vellenl aethere io «ilo

Paup^rieBi duram et duros perferre laiitocâst

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rible nature de ce paysage était une mauvaise conseillère pour un désespoir consommé.

L'épouvantable contraste des souvenirs et de l'heure présente entraînait eacore le malheureux jeune homme à son œuvre de destruction. U voyait luiro les éblQuissants tableaux de la yeiile : Les arbres radieux de Kalima, les vagues lascives du golfe sacré, le J^iosque éclairé pjair h plus belle des étoiles, une atmosphère d'azur et d'or, toute pcHnplie des divines extases de l'amour, et après, un crêpe de deuil couvrant ce mirage de femme et de lumière; uQe vallée ténébreuse comme le vestibule de l'enfer ; un ^fbre fatal, dressé là comme un échafaud, pour le déserjteur et la victime d'une criminelle passion.

Le vague souvenir de son pays natal et de U petite église parfumée d'encens et de genêts, ouverte sur le golfe pour sourire aux marins, arrêta quelques iastauts le jeune homme; mais ce quïi aperçut dans une vision infernale effkça subitement ce précieux souvenir. Le comte Despre*monts, ramené en triomphe de Timor ^ Kalima, quelle joia dans l'habitation hollandaise! quelle fête légitime! quel banquet nuptial chez les Davidson ! quel avenir de ravisser ment pour les deux jeunes époux!...

— Béni soit, s'écria-t-il, l'arbre sauveur qui va m'eudormir du sommeil éternel en punissant le lâche déserteur et l'amoureux insensé!

Des larmes de feu inondaient ses jou^Bs, et un violent accès de fièvre éteignit le dernier éclair de sa raison.

Il s'étendit sur lé roc au pied de l'arbre de mort, bégaya la prière de l'enfance, apprise par une pieuse mère, murmura quelques paroles confuses, où le nom d'Aurore était seul prononcé distinctement, et les objets extérieurs se iérobèrent à sa vue ; les sensations s'arrêtèrent, la pensée ne fonctionna plus; le corps se roidit dans une affreuse immobiUté.

Cependant les colons étaient fort inquiets, à la veillée^ devant l'habitation de Yandrusen. On avait attendu Paul

au repas du soir, et on concevait de justes alarmes en comptant les heures de cet inexplicable retard

On ne pouvait plus envoyer Asthon à la découverte ; le chien de la case de Samarang était à Kalima. Strimm et ses amis prirent leurs armes et fouillèrent courageusement les bois du voisinage pour retrouver leur jeune ami et lui prêter assistance, s'il s'était réfugié sur un arbre pour se dérober à quelque béte fauve. Toute prudence fut même oubliée; le nom de Paul retentissait dans la nuit à tous les carrefours ténébreux, et aucune voix ne répondait. Chaque minute augmentait la désolation de tous.

La nuit et les bois gardaient leurs secrets; les plus intrépides et les plus alertes parmi les colons désespéraient, après des courses brûlantes faites dans des massifs impénétrables, où le pied d'un homme ne s'était jamais posé. Strimm, cet intraitable sauvage civilisé par un regard d'Aurore, osa même se hasarder seul dans le labyrinthe du bois de Fer, et visita l'auguste ruine où la jeune créole et son compagnon avaient passé une nuit. Personne ne découvrait le colon perdu, et on le pleurait déjà comme si on eût appris sa mort. 11 y a dans le cœur des hommes bien plus de vertus généreuses qu'on ne le croit. Les villes ont fait calomnier l'humanité.

Vandrusen, qui avait un cœur chaud et la pensée lente, se ravisa tout à coup, vers les heures matinales, et frappant la terre du pied, il dit :

— Je me rappelle maintenant que notre ami Paul était fort pâle et fort agité, en me parlant hier soir... et une chose me frappe encore dans ce souvenir, il m'a demandé beaucoup de détails sur la vallée du boon-upas,,. Oui, en me souvenant de tout cela, je crois être dans une bonne conjecture... il y avait un profond désespoir sur sa figure... j'ai cru à la fatigue, moi.. . il m'a trompé ! il m'a trompé!... allons du côté de l'est, mes amis...

Et tous les colons s'élancèrent sur les pas de Vandrusen <

Le soleil se levait, mais la vallée de la Mort gardait encore des teintes sombres dans ses profondeurs. Paul ouvrit les yeux et regarda autour de lui avec une stupéfaction folle : ressuscitait-il dans un autre monde, ou se réveillait- il après un long sommeil dans celui-ci? Son esprit n'avait pas encore assez de lucidité matinale pour résoudre cet étrange problème.

Le sommeil, ce céleste médecin gratuit, avait donné un peu de calme au pauvre malade, et la fraîcheur embaumée des douces heures du matin passait sur son front comme une main caressante, la main d'un invisible ami.

11 se souvint alors des mille histoires contées par des imaginations indiennes sur le boon-upas^ et il se formula cette réflexion à lui-même :

— C'est peut-être comme le gouffre du Bec-de-V Aigle, à la Ciotat ; on dit que tous ceux qui le regardent deviennent fous. J'ai vu beaucoup de gens qui ont regardé ce gouffre, je l'ai regardé moi-même, et nous avons tous gardé notre raison.

Et il itontemplait le hoon-wpas^ qui, à la tranquille clarté des heures du matin, ressemblait à un arbre ordinaire et lui promettait une ombre innocenjte quand le soleil arriverait au zénith. %

Un incident, qui serait merveilleux dans la- :v;âllée de Montmorency, mais qui est très-vulgaire dans une selitude de Java, vint exercer une salutaire influence dans le réveil de Paul.

La Providence se sert de tout pour venir en aide aux bons cœurs : elle envoie le brillant oiseau du soleil sur l'arbre du désert, quand Aurore rencontre les terribles Damnés de Java; voyons ce qu'elle va faire pour le malheureux Paul.

Échappé à l'influence fabuleuse du boon-upas^ Paul, en reprenant sa raison, retrouva son amour et son désespoir. Un rocher à pic démesuré se dressait de l'autre côté du val comme le démon de la tentation. Cette fois, la ressource

offerte pfcmettait un résultat infaillible ; il n'y avait pas de réveil ou de résurrection possible au fond de cet abîme. Il s'agissait de s'endownir au sommet, sur le lalus glissant, et l'agitation d'un rêve faisait le reste.

— C'est bien! dit Paul.

Et il s'achemina vers la roche secourable et plus infaillible que le boon-upas.

En ce moment, une forme colossale, dont la teinte se confondait avec la forme générale du paysage, passait dans le vallon, et au bruit des pieds de Paul, elle s'arrêta-

C'était un de ces superbes éléphants de Java^ dont Fcspèce est â peu près perdue aujourd'hui, grâce à la spéculation des chasseurs d'ivoire ou aux collectionneurs des jardins zoologiques anglais.

Paul s'arrêta aussi, et, dans l'heure de déBespoir où il se trouvait, il n'éprouva aucune crainte. Quand on est décidé à mourir^ la mort est bonne à accepter tous toutes ses formes.

L'éléphant examinait attentivement le petit être, et, ne lui voyant rien de dangereux entre ses mains frêles, il s'approcha sans crainte, poussé par cet instinct qui lie sa noble race à la race humaine.

En toute autre occasion, Paul aurait fait Tune ou l'autre de ces deux choses : armé, il aurait mis une balle dans l'oreille du colosse; désarmé, il aurait escaladé au vol un pic du voisinage pour se mettre en lieu sûr.

Ne pouvant tuer et ne voulant pas fuir, il marcha de son côté vers l'éléphant, sans s'émouvoir de deux dents horizontales et menaçantes, et d'une trompe qui s'agitait comme une massue prête à tout écraser.

Dans les violentes crises de Pâme, une sensation nouvelle est un repos. Le jeune homme éprouva soudainement un vif accès d'orgueil, en abordant de près, et sans pftlir, le plus fort, le plus courageux et le plus formidable des animaux de la création. De son côté, le colosse paraissait joyeux d'examiner de près une de ces créatures qu'il était

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destiné à servir, en écoutant la yoix d'un înêtinct toujou^ supérieur à notre raison.

Paul caressa de sa petite main les oreilles rugueuses du colosse, dont la majesté ne &*offensa point d'une hardiesse si familière. Il parut même recevoir avec plaisir ces témoignages d'affection, et, voulant reconnaître ce procédé amical, il fît serpenter délicatement sa trompe autour des épaules et du cou du jeune homme, en modulant au fond de l'abime de son gosier une gamme douce, qui donnait pourtant une idée de la toute-puissance de sa voix, lorsque la vengeance, la colère ou l'amour rélevaient au tonnerre du mugissement.

Cet échange de civilités affectueuses se prolongea, et Paul retrouva môme un sourire, ce sourire de la jeunesse, qui passe sur un mule visage comme un rayon, et semble descendre du ciel.

L'éléphant 'ploya ses quatre piliers, comme un ami qui, trouvant l'entretien amusant, s'assoit pour le continuer plus à son aise. Paul ne voulut pas commettre une impolitesse envers une si noble créature, et il s'assit à son ombre.

Ce sont là des aventures du désert, aventures vraies. Nous sommes à Java, au cœur de l'Inde. Je n'écris pas im roman bourgeois, dont la scène se passe rue Saint-Honoré ; j'écris une histoire de colons, et quelque jour il m'arrivera, pour les Damnés de Vlnde, ce qui m'est arrivé pour la Floride et la Guerre du Nizan : d'iUustres voyageurs écriront, comme l'ont écrit M. deLagréné, notre ambassadeur en Chine, le même qui m'a comblé, à son retour, de trèsbeaux présents indiens, et le savant et spirituel docteur Yvan, ils écriront, dis-je, que mes romans sont des histoires, que mes paysages existent, que mes héros ont existé, que leurs aventures sont réelles et que je n'ai rien inventé de toutes mes prétendues lictions de roman. L'univers ne peut pas toujours ressembler au boulevard Montmartre et même à la rne de Rivoli.

Cette parenthèse nécessaire étant fermée, nous rentrons ^dans le récit.

• Vandrusen et les autres colons, toujours à la recherche de Paul et conduits, cette fois, par une idée, arrivaient aux limites de la végétation et entraient en plein jour dans la profonde vallée de la Mort.

Vandrusen cherchait le hoon-v/pas^ et la troupe de Strimm, quoique très-intrépide, frémissait en entendant le nom de Tarbre si redouté. Cependant, le dévouement de Pamitié l'emportait sur toutes les considérations timides, même sur la plus inexorable des terreurs, la terreur nerveuse, fille de rimagination.

Strimm, dont le coup d'oeil embrassait un horizon, s'arrêta brusquement et fit signe à ses amis de ne pas bouger: il venait d'apercevoir Paul, en péril de mort, auprès d'un éléphant.

Tous les colons se cachèrent derrière une roche saillante pour tenir conseil. Vandrusen et Strimm, qui avaient dans le regard le compas du géomètre, affirmaient que l'éléphant était à portée de carabine, et que dix balles envoyées simultanément à l'oreille du colosse devaient le tuer sur place, car ils étaient tous adroits comme des chasseurs du Zanguebar ou de la baie d'Agoa.

— Mais, — car il y a toujours un mais dans ces occasions, ~ mais, dit Strimm à Vandrusen, si nous ne parve^ nous qu'à le blesser, ce qui est très-probable, Paul est perdu.

Personne n'eut le courage de contredire Strimm ; personne n'osa garantir l'infaillibilité de son coup d'œil.

— Et si nous nous montrons, remarqua Vandrusen, le danger est aussi grand.

— 11 faut pourtant prendre un parti, dirent quelques voix.

Strimm, l'œil fixé sur une crevasse de roc, regardait toujours cette étrange scène du désert, et tous ses instincts sauvages n'y comprenaient rien. Il voyait toujours l'éléphant

placé à côté de Paul et jouant avec sa proie avant le coup de grâce, comme le tigre fait avec le kandjil.

— Pourtant, pensait Strimm, ce jeu n'est pas dans les habitudes graves de l'éléphant.

Vandrusen examinait les deux amorces de son fusil et mesurait une douzième fois la distance qui séparait ses halles de Toreille du colosse; mais Strimm secouait la tête en signe de désapprobation et regardait le soleil, comme font les sauvages dans les anxiétés fiévreuses de la vie du désert.

Après le lever du soleil, une petite brise s'était levée et soufflait de Touest, sans faire le moindre bruit, dans cette vallée nue et déserte. On devinait la brise aux parfums ar* rivés des bois et des jardins sauvages de Samarang ; ou ne Tentendait pas.

Tout à coup, notre jeune colon Paul remarqua un changement singulier dans les allures de Téléphant. Ses vastes oreilles se roidissaient avec un frôlement d'étoffe rude, et sa trompe, élevée verticalement au-dessus de sa tête, semblait recueillir au passage les émanations de l'air.

Strimm et Vandrusen avaient négligé l'ordinaire précaution des chasseurs d'ivoire, en entrant sur le domaine des colosses de la création : ils n'avaient pas pris le bain d'herbes et d'aromates qui sert à tromper le merveilleux odorat de l'éléphant et lui dérobe les émanations des sueurs de l'homme sous un ciel de feu.

Ici commence une scène fabuleuse en apparence, si on consulte les erreurs de la vieille zoologie, et qui est pourtant la chose du monde la plus naturelle, si on consulte les livres des observateurs modernes anglais et hollandais, et surtout ce savant naturahste indien, jauteur de cette

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phrase : On écrira le dernier mot sn/r V homme, sur V éléphant jamais.

Quant à moi, simple zoologue amateur, je n'ai jamais laissé échapper une occasion d'étudier Méphant, animal bien plus intéressant que l'homme et que son petit cortège de sept péchés capitaux immuables et stupides; j'ai lu tout ce qui a été écrit sur ces géants tétrastyles, et toutes les fois que, dans mes histoires, j'ai donné un chapitre inédit de leurs mœurs, j'ai rencontré, & côté de l'incrédulité des chasseurs de bouvreuils de la plaine Saint-Denis, les bons témoignages des naturalistes de Madras, de Geylan et de Cap'Town; ce qui m'encourage à continuer.

L'éléphant, toujours supérieur à l'homme (du côté de l'inteUigence, bien entendu), ne se laissa pas entraîner subitement par la première impression. Un odorat, quoique infaillible, pouvait se tromper, pensait le colosse; il faut donc reflouveler l'expérience et humer avec lenteur ces émanations suspectes qui viennent du couchant et révèlent des ennemis et des traîtres embusqués.

Paul regardait le colosse, et ne comprenait rien au changement opéré en lui. Les démonstrations amicales avaient cessé ; on voyait luire dans ses petits yeux de sombres éclairs d'inquiétude, et le soupir continu qui s'exhalait de son gouffre ressemblait au lourd fracas d'un torrent dans une caverne.

Chose étrange et pourtant humaine! Paul avait oublié son projet de suicide, son impossible amour, sa lâche désertion: il assistait au désert à une scène émouvante dont il était racleur subalternej et qui lui rappelait les premiers jours de la création.

Il s'habituait ainsi à sa renaissance, et éprouvait un charme à trouver le mot de l'énigme proposée par un animal raisonnable qui, dans tous ses mouvements, n'obéissait à tam* cun caprice, mais suivait une pensée mystérieuse, éclose dans son vaste front.

L'éléphant était arrivé à la conviction, 11 ne doutait plu».

Les émanations lointaines, apportées par le souffle de Tair, n'appartenaient à aucune espèce connue et amie, il y avait surTôpiderme de ces êtres nouveaux une excitation fiévreuse, trahie par le soleil et annonçant une marche liostile à travers les bois et les rochers. L'éléphant devinait cela et poursuivait son infaillible raisonnement :

— Tous les parfums de cette vallée me sont connus, soit qu'ils viennent des arbres, des fleurs ou des fourrures, et j'ai toujours vécu tranquille, comme propriétaire légitime de ce sol depuis bien des années. Ce que je flaire dans Pair, c'est un ennemi, et un ennemi redoutable, doué d'une vie forte, puisqu'elle résiste à ce soleil.

Les éléphants, à l'état sauvage, ce qui est la civilisation pour eux, ont encore sur l'homme un autre genre de supériorité, ils n'ont pas besoin de formuler un raisonnement en phrases plus ou moins correctes comme celle qu'on vient de lire : sans monologue détaillé, et par la concentration merveilleuse d'une pensée dépouillée du verbe, ils arrivent plus vite que nous et mieux que nous à la conclusion.

En comparant les émanations, l'éléphant devinait que le petit être assis devant lui appartenait à l'espèce ennemie, usurpatrice du sol sacré. Celui-là seul n'était pas dangereux avec ses mains grêles et vides; mais, ajouta l'éléphant, il est venu avec une intention perfide, révélée dans ses yeux et son regard trop intelligents ; il est venu le premier pour sonder le terrain, découvrir la retraite où vivent nos paisibles familles et nous détruire avec l'aide de ses nombreux compagnons embusqués lâchement du côté des bois. Assommons celui-ci d'abord, ce sera toujours un de moins.

Paul suivait avec un intérêt fébrile les mouvements du colosse, et il s'aperçut qu'il venait de tomber en disgrâce, tout à coup et sans motif plausible, comme un courtisan perspicace se reconnaît frappé du même malheur en regardant la figure de son roi. Les petits yeux du colosse se

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fixèrent sur Paul ; ses deux défenses s'agitèrent comme deux poignards aux mains d'un assassin ambidextre ; sa trompe se leva, portant le coup de foudre à sa pointe, comme si un tigre fût sorti de terre.

Paul, si décidé à mourir la veille, s*effraya devant cette colère formidable, devant ce genre de mort qu'il n'avait pas choisi, devant ce monstre colossal qui remplissait le désert de sa majesté sauvage. Le jeune homme joignit ses mains, donna une expression lamentable à son visage, et demanda sa grâce en quelques mots accompagnés par les plus émouvantes noies du cœur.

L'éléphant replia sa trompe, détendit ses défenses et regarda Paul avec des yeux bienveillants ; il avait compris le véritable cri de l'innocence, et il paraissait même honteux de s'être laissé emporter trop loin par un jugement téméraire.

Paul, ravi de sa victoire, remercia Dieu par un rapide regard lancé au ciel, et se remit à caresser le colosse avec toute l'effusion de la reconnaissance et de l'amitié. Alors l'éléphant, touché de l'état de Paul, qui ruisselait de sueur et mourait de soif, tourna sa trompe du côté du nord, fit quelques pas dans cette direction, s'arrêta, marcha encore, toujours en désignant le même point avec sa trompe, comme avec un doigt indicateur.

Paul se rappela tout à coup l'histoire indienne de la belle Luckmi, conduite par un éléphant à une source d'eau vive, dans le désert où elle mourait de soif, et il faisait le premier pas pour rejoindre le colosse bienfaisant, lorsqu'un coup de tonnerre éclata dans la vallée et fît mugir tous ses échos dans des profondeurs infînies. Paul regarda l'azur du ciel et le grand soleil, et s'arrêta épouvanté.

Puis il vit tomber l'éléphant comme une masse de iinuiit qui s'écroule de la montagne dans la vallée.

Au même instant Vandrusen, Strimm et les autres colons poussèrent des cris de joie et se montrèrent à Paul. Une minute fit toutes ces choses à la fois.

Les saintes amitiés du désert se manifestèrent alors dans leurs effusions les plus touchantes; à voir les larmes couler sur ces visages de toutes nuances, on aurait dit que tous ces hommes étaient frères et formaient la môme famille. C'est que dans les moments solennels de la vie, les races des trois enfants de Noé se ressemblent toutes par le cœur.

Paul n'osait pas reprocher aux colons la mort du pauvre éléphant ; il accepta leur dévouement comme un service signalé, et leur laissa croire que leurs dix balles, si adroitement lancées comme par une seule main, venaient de lui sauver la vie. Il eût été trop cruel de les désabuser, car ils paraissaient triomphants et radieux de bonheur.

Vandrusen, nature ordinairement calme, élevait une voix joyeuse qui dominait toutes les autres, et, dans une sorte de délire, il disait à Paul :

— Ah ! j'ai bien conduit Topération ! je m'en flatte ! il ne fallait pas hasarder un seul coup, ni môme deux ou trois; il fallait surtout attendre le moment où la hôte s'éloignerait un peu de toi ; nous courions la chance de tuer notre Paul en voulant le sauver. Quand j'ai vu cet imbécile d'éléphant mettre quatre pieds d'intervalle entre lui et toi, oh ! alors, j'ai fait signe à tous les amis : c'est le moment. Droit à l'oreille, et feu partout!

Paul serrait les mains de Vandrusen et donnait quelques larmes au pauvre éléphant. Mais il eut beaucoup de peine à cacher à tous un véritable désespoir, lorsque, s'adressant à Vandrusen et lui demandant s'il n'y avait pas une source d'eau vive dans le voisinage, il obtint cette réponse :

— Oui, la source du boan ; elle est là.

Et le doigt de Vandrusen désignait un rocher dans la direction qu'avait prise l'éléphant.

Il y a des larmes au fond de toute chose; Paul fut saisi d'un attendrissement extrême en donnant un dernier regard au cadavre de ce noble quadrupède, dont la destinée avait été humaine : il était la victime d'une bonne action.

Une réflexion de Strimm fit précipiter le pas aux colons.

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— Cet éléphant n'est pas seul, dit-il; lorsque les autres flaireront de loin le sang de celui-ci, ils arriveront au vol, comme des tigres, et nous ne serons pas les plus forts.

On approuva Strimm et on partit, au pas de course, pour l'habitation.

Paul se réconcilia volontiers avec la vie, en voyant autour de lui tant d'amis que sa mort aurait désolés. Celui qui se tue doit avoir acquis la certitude qu'il n'est aimé de personne. Le suicide est aussi l'acte d'un égoïsme désespéré.

Pourtant sa joie paraissait fausse au milieu de la joie franche des autres, et Vandrusen, qui n'admettait pas la rencontre de l'éléphant, à la vallée de la Mort, comme l'accident fortuit d'une promenade, entraîna Paul à l'écart et provoqua une confidence avec son autorité d'ami et de chef de Phabitation. Paul était trop faible pour résister à des instances amicales, ou pour dissimuler : il avoua tout, et Vandrusen profita de l'émotion de l'heure pour exiger de Paul un serment inviolable et dont il lui dicta les ter^ mes. Paul jura, par la vie de sa mère, qu'il n'accepterait désormais la mort que de la volonté de Dieu.

Mais, cette concession faite à l'amitié de Vandrusen, Paul devint exigeant à son tour.

— Ami, lui dit-il avec un sentiment de tristesse inexprimable, je consens à vivre, car j'ai un grand crime à expier envers Dieu et envers mes compagnons du désert; mais je ne reparaîtrai plus devant Surcouf, que j'ai trahi, ni devant le comte Raymond,.. Il me serait impossible de soutenir le regard de ces deux hommes... Je mourrais de honte à leurs pieds...

— Ce sont des faiblesses d'enfant... interrompit Vandrusen.

— Non, Vandrusen ; ce sont les remords d'un homme...

— Mais, mon cher Paul, Surcouf te connaît ; il n'élève aucun doute sur ton courage; il ne te donne pas le nom de déserteur. Surcouf est un marin rigide, mais juste, qui

en ce moment sait la folle histoire de ton amour, et qui te plaint. Tu t'exagères ta faute, mon cher Paul; un ami sera toujours moins sévère que toi.

— C'est possible, dit Paul, mais 11 est bien triste d'avoir besoin de l'indulgence de ses amis.

— Quant au comte Raymond, poursuivit Vandrusen, celui-là te comprend mieux que personne, il aime ce que tu aimes, et son désespoir est le tien..»

— Oui, interrompit Paul, mais ce noble comte Raymond, il n'a pas reculé devant son devoir; en ce moment, il fait une chose qu'aucun homme n'a jamais faite, et qui surpasse en héroïsme'les exploits de Dupleix, du bailli de Suffren et de Surcouf...

— Et que fait-il? demanda Vandrusen étonné.

— Ce qu'il fait! reprit Paul; ahl tu me demandes ce qu'il fait ! Tu le sais, Vandrusen.

— Eh bien ! dit le jeune colon hollandais, il va payer la rançon de Despremonts aux pirates de Timor.

— Par Notre-Dame de la Mer! dit Paul en se croisant les mains au-dessus de sa tête, ce n'est donc rien, cela ! le comte Raymond aime madame... tu le saisi

— Oh I il l'aime bien! c'est vrai, remarqua Vandrusen.

— Bon! reprit Paul, -et il part, en vrai gentilhomme qu'il est, pour délivrer le comte Despremonts et le ramener chefc sa femme!... Ohl vois-tu, Vandrusen, j'aimerais mieux prendre tout seul une frégate anglaise à l'abordage!... Tu ne comprends pas cela, toi, Vandrusen! tu as un caractère tranquille : tu as vu la comtesse Aurore, et, au moment de l'aimer, tu as dit : w Ne l'aimons pas ! « Il y a des hommes qui font de leur cœur ce qu'ils veulent ; ils le brûlent ou ils l'éteignent à volonté. Moi, je suis d'une autre race. Tant pis! je ne pourrais pas soutenir en face la vue de Despremonts, j'ai même la jalousie du passé... je ne puis pas l'expliquer cela clairement,., tu ne me comprendrais pas.. .

— Oui, dit Vandrusen.

— Le comte Despremonts, reprit Paul, je l'estime, je

l'honore, je le respecte, mais il me serait impossible de lui serrer la main ; il me serait impossible de regarder tout ce qu'il emporte de bonheur autour de lui!...

— C'est juste, je ne comprends pas, interrompit Vandrusen d'un ton légèrement ironique.

Paul était trop exalté pour remarquer cette nuance, il ajouta :

— Mais d'où vient que les hommes ne comprennent pas une chose si simple?... Je me sens brûlé vif, moi, comme saint Laurent, rien qu'à l'idée de voir en face le comte Despremonts I je ne le verrai pas I je ne le verrai pas!

En disant cela avec une vive animation, il frappait son front avec sa main et la terre avec son pied.

Il y eut un moment de silence. Des larmes coulaient sur les joues de Paul. Vandrusen regardait son jeune ami et secouait mélancoHquement la tête, comme on fait en écoutant les plaintes d'un pauvre fou.

— Et pourtant, dit Vandrusen en renouant l'entretien, il faudra bien le voir. . .

— Le comte Despremonts? interrompit Paul; ah! voilà où je voulais en venir! Jamais, Vandrusen I jamais!

— Mais dès qu'il sera libre, reprit vivement Vandrusen, il viendra nous visiter ; c'est son devoir. Qui sait même? le comte Despremonts viendra s'établir. au milieu de nous! Qu'irait-il faire en France? Son nom y est proscrit...

— Je comprends cela mieux que vous, interrompit Paul : aussi mon parti est pris.

— Paul, dit sévèrement Vandrusen, vous venez de jurer...

— Soyez tranquille, Vandrusen; ce que j'ai juré, je dois le tenir ; mais je n'ai pas juré de rester ici dans votre habitation...

— Bien! s'écria Vandrusen, il songe à nous quitter'

— Il le faut, mon cher Vandrusen, il le faut.

— Et où iras-tu?

— J'irai voir les Damnés de Tile; je vivrai de leur vie vagabonde et maudite, je perdrai mon nom et mes souvenirs dans les marches brûlantes du désert ; je vivrai par la douleur, qui est une volupté aussi ; je me ferai sur terre un purgatoire d'expiation pour me réhabiliter à mes propres yeux, pour me rendre mon honneur perdu, et peutêtre un jour, si les remords s'éteignent en moi, si je redeviens pur, j'aurai le courage de reparaître au milieu des vivants.

— Paul, dit Vandrusen, tu te trompes toi-même ; tu ne feras rien de tout cela... Veux- tu savoir ce que tu vas faire?

— Voyons, instruis-moi, Vandrusen.

— Tu iras àKalima...

— Non ! mille fois non ! interrompit Paul avec feu.

— Attends, Paul, laisse-moi finir... Tu iras vivre comme un damné ou une bête fauve, autour de Thabitation de Davidson; tu feras ce qu'ont fait tous les amoureux infortunés, et tous les fous de la passion ; tu regarderas de loin les arbres, le toit, le rocher, la mer, où respire la femme de ton amour... Tu ne réponds pas?... tu gardes le silence cette fois... j'ai deviné.

— J'irai, répondit Paul, j'irai où m'appelle le besoin de ma nouvelle vie... mais je ne la verrai jamais... elle... je ne lui parlerai jamais. S'il me reste une douceur, une douceur amère ici-bas, pourquoi m'en priverais-je? Oui, je veux verser la dernière larme de mon cœur dans le voisinage d'Aurore, et, quand ce trésor de désolation sera tari, je découvrirai une douleur inconnue, une douleur que les pleurs n'adoucissent pas et que je serai fier de subir, car la soufl'rance extrême donne l'orgueil à celui qui peut en faire sa vie; et l'orgueil est une force, il soutient encore les damnés dans Fenfer !

— Mon pauvre ami, dit Vandrusen, que Dieu garde ta raison!

— Ma tête est forte, rassure-toi, Vandrusen ; les cerveaux

étroits deviêûnent fous ; les fronts latges f ésisteint à tous les coups de tonnerfe qui éclatent autour d*eux. Oui, j'irai près de Kalima; je connais ses habitudes de toutes les heures ; elle ne me verra pas, elle ne m'entendra pas ; et je dirai à Tarbre de lui donner son ombre, à la ffeur de lui donner son parfum, au golfe de lui donner sa fraîcheur, à la nuit de lui donner son silence. Je mettrai tant d'amour sur les chemins où elle passe, qu'elle respirera, sans le savoir, une brise plus fraîche, un air plus doux. Si elle est heureuse, elle devra son bonheur à quelque chose dlnvisihle qui vient de mon âme, de mon souffle, de mes vœux. Laissez -moi cette illusion; c'est la dernière; elle me donne une joie triste, et mon malheur ne doit rien dédaigner.

Paul g'apptiya contre un arbre, Vandrttsen n'osa plus rien ajouter. Une si grande douleur devenait respectable, comme une blessure ou une maladie sans guérison.

Ayant repris un peu de vigueur après TefTort qu'il avait fait, Paul reprit d'une Voix calme :

— Un dernier service, Vandrusen, et tu me le rendras... Le colon fît Uû signe de tôte afflrmatif.

— Tout ce que je viens de te dire, reprit Paul, est insensé aux yeux de tous... épargne-moi le dur travail de le répéter aux autres. Rassure-les bien sur mon compte; invente... imagine... dis-leur ce que tu voudras... ma pauvre tôte ne peut rien trouver... Toi, plus calme, plus réfléchi, lu trouveras un prétexte à mon départ... quand je serai parti... Ce soir, je ferai la veillée avec tous... Et demain, avant le lever du soleil... Vandrusen, pardonne-moi, Tamilié «e peut pas suffire à l'homme ; c'est horrihle à penser! l'amitié, sans doute, est une belle chose... pour les vieillards.

Plusieurs voix connues se firent entendre sous les arbres de Thabitation. Tout venait d'être dit.

Et le lendemain, par un chemin bien connu, Paul se dirigeait vers Kalima, aux dernières lueurs des étoiles.

Sur une plage devant Ghéribon, côte septentrionale de Java, on voyait alors une espèce de caravansérail où se confondaient les petits caboteurs, les saltimbaniiues, les margoulins, les matelots en retraite^ les Saradacarefls musiciens, les déserteurs, les renégats, les filous habiles, les banqueroutiers du Bengale, tous ceuîc enfin qui avaient à payer une dette insolvable, qui avaient côtoyé le bourreau ou la prison, déchiré le pacte social, cassé la corde de la potence, ou qui avaient trop abusé de la bonté, de la faiblesse ou des distractions du prochain.

Un hardi spéculateur catalan, nommé Mariani, avait trouvé le secret de commencer une fortune en vendant des liqueurs, des vins sans nom, du tabac et du marc de café à cette cohue de consommateurs ruinés et mis au ban de Tarchipel malaisieti.

Au milieu de cette gangrène vivante de TAsie, on voyait pourtant d'honnêtes marins et de probes voyageurs de commerce qui, étendue sur des nattes au bord de la mer, à l'ombre de grandes toiles goudronnées prenaient leur collation en fumant la pipe et en causant avec des courtiers malais.

Mariani, le maître de cet établissement étrange, remarquait depuis quelques jours un Malais, assez proprement vêtu, qui consommait le rhum et le café avec une aisance extraordinaire et payait toujours sans marchander. Col homme, pensait Mariani, doit être un pirate enrichi.

Mais l'argent d'un pirate ayant la même valeur que l'argent d'un honnête homme, Mariani gardait son opinion secrète , et traitait le Malais avec beaucoup de déiérence.

Un jour, en payant sa dépense, le Malais dit à Mariani :

— Vous avez là du rhum exquis. En avez-vous une caisse à me vendre?

— Vous partez donc? demanda Mariani.

— Moi, partir I dit le Malais; je suis fixé à Ghéribon, ici, dans le voisinage; j'ai acheté pour cent piastres une petite maison et un jardin grand connue ma main, et je suis lieureux. Il me faut un peu plus que de l'air pour vivre ; un rien me suffit. Ma grande dépense est le rhum, car je ne compte pas le café.

— Alors, dit Mariani, vous n'avez pas de l'ambition, comme tant d'autres ?

— Moi? dit le Malais en riant, j*ai fait le mois dernier une bonne spéculation sur une partie d'écaillés, j'ai acheté ces quatre pouces de terre, et je tire d'un petit sac. Quand tout sera mangé ou bu, je vends ma cabane, et je vais recommencer mon trafic.

Le Malais disait cela d'un ton leste et charmant, qui ravit Mariani.

— Je vais vous préparer votre provision de rhum, dit le maître de rétablissement. Quel nom dois-je écrire ?

— Le mien, interrompit le Malais... je me nomme Turbry. D'ailleurs, je paye la caisse comptant. C'est une habitude que j'ai prise dans le commerce.

— Bonne habitude! dit Mariani.

Turbry, ou pour ne pas tromper le lecteur, Bantam, salua, en portant la main à son chapeau de paille, et sortit.

Mariani se crut fixé sur le compte du prétendu Turbry, et il contait mot pour mot l'histoire de la petite maison et de la partie d'écaillés aux curieux de son établissement. Un pareil habitué lui faisait honneur.

Bantam, que nous n'appellerons plus de son faux nom, passait chaque jour en revue le personnel de ce caravansérail ; il causait avec les Européens surtout ; et lorsqu'il rencontrait une figure intelligente, il prolongeait l'en-

tretien et n'épargnait pas le rhum. Très-souvent cette familiarité lui coûtait une menue pièce de monnaie , qu'il tirait' avec lenteur du fond d'une bourse portugaise, et qu'il remettait avec une répugnance feinte à l'emprunteur.

Un jour, il crut avoir trouvé l'homme qu'il cherchait depuis longtemps et qui paraissait remplir les conditions nécessaires à un projet infernal. C'était un Hollandais, à face ouverte et fraîche; ni jeune, ni vieux; parlant bien le malais, et vêtu d'un simple caleçon de coutil, ce qui annonçait autant une extrême misère qu'une précaution contre la chaleur.

A la troisième séance de causerie, Bantam, à force de verser du rhum à son interlocuteur, lui fît raconter le secret de sa vie. C'était un spéculateur qui avait commis le crime de baraterie à Bombay, et qui s'était échappé pour éviter la potence. 11 se nommait Ovestein, après avoir quitté son premier nom.

— Parlez-moi franchement, lui dit Bantam d'un ton de bonhomie admirable, vous me paraissez un industriel plus malheureux que coupable, et je m'intéresse à vous.. Quelles sont vos ressources?

— Si j'avais de la vache enragée, je la mangerais, dit Ovestein.

— Cela veut dire que vous n'avez rien à mettre sous la dent? reprit le Malais.

— Je vis comme tant d'autres, répondit Ovestein, c'est-àdire que je ne vis pas... et, puisque vous êtes assez bon pour vous intéresser à moi, vous pouvez me rendre heureux en me prêtant une piastre.

— Et que ferez-vous d'une piastre, Ovestein?

— Je vivrai huit jours au moins.

— Et après?

— Après, j'irai à la pêche des coquillages, c'est mon métier.

— Cela vous rapporte-t-il beaucoup?

— Oh I c'est la mer à boire ! il faut feife le plongeon, se déchirer les mains, se rôtir au soleil, pour gagner quelques cailloux des Maldives, fausse monnaie qui ne réjouit pas l'œil comme Targent.

— Il n'est pas bête, cet Ovestein! fit Bantam avec un loger éclat de rire. Eh bien ! je veux faire un heureux..,

— Donnez-moi la préférence, dit le Hollandais en riant à l'unisson,

— Voyons, reprit Bantam avec gravité, méritez-vous d'être heureux, monsieur Ovestein? *

— J'ai souffert depuis le berceau, monsieur Turbry.

— Oh ! vous avez bien rencontré quelques agréments par-ci par-là?

— Jamais, mon bon monsieur Turbry... Au moment où j'arrangeais mes petites affaires au Malabar, une damnée police, qui empêche toujours les gens de devenir heureux comme ils l'entendent, a étendu la main pour me saisir. J'ai le pied agile ; je me suis mis dans le lest du navire le Surate, à fond de cale, et j'ai évité la cravate de chanvre. C'est beaucoup : mais à quoi sert la vie, quand elle ne vous sert à rien?

— Ovestein, dit Bantam, tu mérites de vivre... Écoute... Connais-tu à Chéribon quelque jeune Hollandaise de bonne mine, et qui puisse ressembler à une femme lionnête quand elle aura un collier de corail et une robe de crêpe Nankin?

— Des Hollandaises de race croisée? dit Ovestein en regardant le plafond de toile, des Hollandaises fausses... sang métis?... 11 y a tant de mélange depuis un siècle...

— Ça m'est bien égal! reprit Bantam, je ne tiens pas à la pureté de la race... H me faut une femme jeune et belle, chose très-facile à trouver, surtout dans les créoles de race croisée... une femn^a qui parle le liollandais et le malais, si c'est possible.

— Une fenune pour vous? demanda Ovestein.

L£l» DAMNÉS D£ I^'lNJ)^ 191

--^Non, pour VOUS, reprit Baatam; je veux ypiwf ma» rier.

Ovestein regarda son interlocuteur d*un air ébahi.

-«■ Ab I cela vous étoane ! Teprit Bantam ; flaai^, quand vous saurez tout, voue ne sere? plus étonoié,.. d'abord, il faut trouver la femme.

"• Elle est trouvée, dit Ovestein.

^ Où est-elle?

— Ici, à Ghéribon... une Hollandaise qui ferait honneur aux premières familles d'Amsterdam. Elle a du sang espa^ gnol dans les veines, ce qui lui dpone un jteint vigoureux, et des yeux noirs. C'est une blonde bruuje, qui a déjà été marchandée par deux nababs ; mais elle veut se marier, c'est sa manie.

— Tant mieux! tu l'épouseras, dit Bantam, je n'ai/ne que tes la-Oiours légitimes, moi ; j'ai des moBurs.

■^ Ma foi ! j'aime mieux l'épouser, dit Ovestein; au moins elle m'appartiendra.

— Maintenant, point d'observationjs, mon cher Ovestein ; accepte le bonheur en aveugle, et ne crie pas au voleur si je te mets de l'argent dans tes poches,., viens de ce côté,

Bantam se l^vii^, et conduisant OvestBin vers un pilastre de boi9 chargé de petites al&ches manuscrites, il lui dit ;

— Si tu sais lire, lis cela.

Ovestein lut:

« A vendre, dans une belle positinn, à Kalima, une su* perbe plantation en plein produit, à un quart de pipe de rhabitation de Davidson, Le logis est neuf, avec ferme, étable et viranda; meubles anglais. S'adresser à M. Charles Luxton, agent comptal>te de la succession de Claiford. »

—le connais le prix de cette propriété, dit Bantam; on la cède pour mille piastres. Personne n'en veut. Voua l'achèterez sous votre nom, et je payerai.

-^Voufi m'ave? défendu de m'étonne^r, ait Ovestem; jô

trouve donc cela très-naturel et j'achète les yeux fermés.

— Très -bien! reprit Bantam; j'aime la soumission, et il faut marcher très-vite. Voici d'abord une petite bourse qui vous sera utile pour de menues dépenses. Vous achèterez au bazar un costume de planteur. 11 vous faut aussi une montre avec une énorme clef en cornaline et un bambou à pomme d*or. Quand vous serez équipé à l'instar de Madras, vous deviendrez un homme superbe, et toutes les créoles disponibles vous chanteront à l'oreille le refrain du pantovm :

\\ était beau comme Brama Quand la jeune Delmir Taima.

— Me voilà prêt à être superbe, dit Ovestein en riant ; et après, vous...

— Point d'après, point de demande inutile, interrompit Bantam ; je sais ce que j'ai à faire, et vous n'avez qu'à suivre mes instructions.

Ovestein s'inclina comme un esclave soumis.

— Vous ne reparaîtrez plus ici, poursuivit Bantam; nous nous verrons chez moi, dans mon petit jardin, trèsfacile à trouver, en suivant le chemin qui part de la grande fontaine. Portail rouge ; deux marches en pierres grises ; une allée de bambous.

— Je connais la maison, dit Ovestein.

— Quand vous serez équipé proprement, reprit Bantam, vous irez à la promenade des lataniers, et vous aurez la physionomie d'un homme qui s'ennuie depuis longtemps pour cause d'ancienne richesse. Vous aurez l'air de vous marier par désespoir, comme dans une attaque de spleen, comme on se brûle la cervelle. Toutes les femmes vous paraîtront indifférentes; on croira que vous prenez la première qui vous tombe sous la main. Habituez-vous à être rusé; rien n'est plus facile, il faut avoir l'air de ne pas l'être. A dater de ce moment, nous ne nous connaissons plus en public... À ce soir, chez moi, à six heures et

demie, après la- promenade; c'est entendu... Je vois arriver le brick qui fait le service de la côte; j'attends quelqu'un du bord. v

Bantam descendit à la mer, et bientôt il fut abordé par un jeune Malais qui lui remit secrètement une lettre conçue en ces termes :

« Rien de nouveau, maître; les trois femmes ne se quittent plus. Davidson est toujours un imbécile. Je le soupçonne d'être amoureux de la belle blanche. Il n'y a point de danger. Un Chinois m'a donné la recette d'un poison qui ne laisse aucune trace chez les animaux. C'est un élixir de jusquiame et de fleur de namphœa qu'il faut faire bouilKr avec une jeune racine de néHufar. Quand vous ordonnerez, j'agirai.

» A la taverne de V Albatros^ à Kalima. »

Bantam déchira la lettre et en éparpilla les morceaux dans la mer.

Le jeune Malais attendait un ordre et, n'en recevant point, il s'éloigna.

Un homme qui a commis le crime de baraterie, et qui a trouvé le moyen d'échapper au bourreau, ne rencontre que des facilités dans l'exécution des projets vulgaires. Bantam avait compris cela ; Ovestein méritait toute sa confiance par ses antécédents, et il répondit à tout ce qu'on attendait de lui.

Mariage, achat, travestissement, tout réussit au gré du Malais pirate, organisateur de ce complot réel, sans mélange de fiction romanesque et sans exemple dans l'histoire des sauvages amours de l'Inde, le pays des violences, des embûches ténébreuses, des passions acharnées et des enlèvements.

La femme légitime d'Ovestein paraissait âgée de trente ans, ce qui est toujours l'exagération d'un lustre dans le climat de l'Inde; elle avait une beauté calme et douce,

comme une ménagère bourgeoise d'Amsterdam; ses yeux, d'un velours saphir, semaient la sympathie autour d'elle ; sa tête s'ombrageait d'une chevelure tropicale, qui avait des reflets écarlates sur un fond noir.

Ovestein jeta facilement un voile sur le passé de sa femme; mais prenant tout à coup son mariage au sérieux, il ne voulut pas l'exhiber en public, à Chéribon, et sollicita de M. Turbry la faveur de partir au plus vite pour l'habitation de Kalima, ce qui fut très-aisément accordé, > comme on le pense bien.

L'installation fut prompte; Bantam acheta trois esclaves du Zanguebar et une jeune fille d'Agoa, qui devait être la femme de chambre de madame Ovestein. Le nouveau mari avait de fréquentes entrevues avec Bantam, à la taverne de V Albatros, mais ils ne s'entretenaient que de choses oiseuses, et Ovestein, intimidé par le regard étrange de son énigmatique bienfaiteur, n'osait jamais lui adresser une question et ne comprenait rien à sa fortune. Madame Ovestein domptait courageusement sa nature créole pour jouer son rôle actif de femme de ménage et mériter son bonheur. Elle donna bientôt à sa maison cet air de propreté domestique qui est d'origine hollandaise ; elle assigna des attributions particulières à chaque esclave; elle veilla aux plus minutieux détails de l'économie intérieure, et, comme elle ne doutait pas de tout ce qu'il y avait de faux dans cette mise en scène, elle mit partout les innocentes apparem^ de la vérité.

Bantam affectait de ne donner aucun conseil, et Ovestein, charmé de cette marque de confiance, prenait l'initiative en beaucoup de choses, et lorsqu'il rendait compte de ce qu'il avait fait, un signe amical de Bantam exprimait une approbation. Les devoirs de bon voisinage devaient être remplis d'autant mieux, qu'un seul voisin existait aux environs, et un voisin hollandais. Les deux nouveaux mariés, suivis de leurs esclaves et couverts d'un parasol de Chine, rendirent une visite à Davidson. Aurore, Augusta et

îiES DAMNÉS DE l'inDÊ 195

Maria farent channantes et firent le plus gracieux accueil à madame Ovestein. 11 est si doux d'avoir des voisins dans un désert I

Davidson ne perdit pas Foccasion de montrer ses arbres, ses plantes et ses fleurs à son visiteur compatriote. L'intimité s'établit très-promptement dans les relation» à la campagne, surtout en pleine solitude : les visites devinrent fréquentes. Les Davidson se rendirent chex Ovestein et acceptèrent même une collation de fruits et de rafraîchissements. On rentrait d'une habitation ou de l'autre toujours le soir et fort tard ; il n'y avait aucun danger à courir, car le trajet était fort court, et les esclaves et les enfants ouvraieftit et fermaient la marche. Davidson était au comble du bonheur; il ilè trouvait pas toujours, dans Aurore et ses delj^ filles, Un auditoire complaisant, et Ovestein, enchanté de causer avec un honnête homme, écoutait avidement lout ce qu'il plaidait à son voisin de lui conter sur les récoltes, les semailles, les greffes, les influences des lunes, sur tout ce qui regardait le travail dti bon agriculteur.

Un jour, â la taverne de V Albatros^ Bantam dit à Ovestein avec le ton d'un maître :

^ Ce soir, à onze heures, la porte Sera ouverte et tu m'attendras ; ta femme et tes esclaves seront retirés ; comprends-tu?

Ovestein prit la pose d'uti homme qui ne comprend pas.

— Crois-tu donc, par hasard, reprit Bantam, que je t'ai marié, que je t'ai fait honnête homme, et, ce qui vaut mieux, homme heureux, pour te laisser vivre comme tu fais depuis quelques jours ?

— Je pense bien, reprit Ovestein, qu'il y a un projet dans la tête de monsieur Turbry.

— Tu trouverais charmant, toi, n'est-ce pas, de faire bonne chère, d'avoir une maison, et d'être le mari d'une belle femme, sans être un peu troublé dans ta béatitude?

— =■ J'attends toujours les ordres de monsieur Turbry, dit Ovestein d'une Voix émue.

— Ovestein, tu prends ton bonheur un peu trop au sérieux ; ton bonheur est bâti sur Fargile, et d'un souffle je puis le renverser. Tant que le criminel est vivant, il a le bourreau à côté de lui. Si je vais te dénoncer au premier attorney, tu es pendu.

— C'est vrai, dit Ovestein en baissant la tête.

— Les Davidson croient à ton mariage, mais je n'y crois pas, moi; entends- tu? Je suis ton maître et tu es mon esclave. Rien n'est ta propriété dans cette habitation, pas même ta femme.

Ovestein chancela et joignit les mains dans une attitude suppliante.

— Sois tranquille, je ne veux pas t'enlever ta divinité, je veux seulement bien te convaincre que tu dépends de moi, que ton sort est dans mes mains, et que tu dois me servir jusqu'au bout.

Ovestein, qui avait tremblé pour son bonheur conjugal, se rassura et dit d'une voix ferme :

— Je vous servirai jusqu'à la mort !

— C'est bien, Ovestein; ce soir, à onze heures, attendsmoi, et tu seras seul pour me recevoir.

Ovestein partit, le cœur rempli de joie; on lui laissait sa femme ; tout ce qu'on pouvait attendre de sa complaisance après tant de générosité inattendue lui était indifférent.

A onze heures, Bantam arriva et dit à Ovestein de prendre un flambeau et de lui montrer les salles basses.

Ovestein obéit. Bantam examina tout dans les plus grands détails; il sonda l'épaisseur des murs avec l'ongle du doigt, il essaya le mécanisme des fenêtres et des portes, et cette inspection minutieuse étant terminée, il dit, en s'arrétant au milieu d'une petite chambre, isolée au fond d'une galerie :

— Il faut faire de cette pièce une jolie chambre à coucher de réserve. Il y a des meubles dans le chenil. A l'autre extrémité de celte galerie, tu établiras une autre chambre de réserve, mais sans aucune espèce de luxe. Tu ôteras ce

LES DAMNIÎS DK L'iNDE 197

petit verrou qui ferme cette fenêtre intérieurement, et tu le replaceras de telle manière, qu'en touchant un clou extérieur, il tombera.

' — Je comprends, monsieur Turbry...

— Tu ne comprends rien; il t'est même défendu de comprendre. Le moment va venir où tu peux gagner cette habitation ou la perdre.

— Je la gagnerai.

— Nos dernières recommandations... tu les recevras demain, et avant d'agir, tu réfléchiras toujours cinq minutes. Il s'agira pour toi d'être nabab ou perdu, j^ ce soir, à la taverne de V Albatros; à ce soir, ici. Pars et marche comme un homme qui n'a point de souci dans le front.

Resté seul, Bantam écrivit au crayon ce billet :

« Ton chinois est un imbécile, avec sa racine de nénufar; des chiens grands comme des tigres se moquent bien de cette bouillie. Voici un paquet plus efficace. Demain tu serviras ce plat aux gardiens, après le coucher du soleil. »

Le petit serviteur malais pris le billet des mains de Bantam et se dirigea du côté de la case de Davidson.

En se reportant à l'époque où notre histoire se passe, on trouvera un pays abandonné au désordre et assez semblable à la Californie lorsqu'elle a été dernièrement envahie par les chercheurs d'or.

La force arbitraire et la ruse sauvage étaient à peu près les seules lois qui régissaient alors les colonies aventurées sur la côte de Java. On rencontrait, à la vérité, sur quelques points, des consuls, vieillards à cheveux blancs, oubliés ou tolérés par les métropoles, et n'ayant autour d'eux ni puissance visible, ni puissance morale pour donner pro-

198 LES DAMt^ÉS DE L'iNDE

tection àûx nationaux. Cependant, Tamour du ^aiu, de la solitude, de là t)roJ)riété, fle rindépeîldailce, ou le fracas de la guerre qui ébranlait toute l'Europe, avaient décida beaucoup de colons courageux à braver les périls de risdlement et de raûarchie, pour extraire promptementd'un soi fécond une modeste fortune et aller ensuite au Bengale, où la civilisation anglaise portait déjà ses fruits et tenait des garnisons respectables sur le Malabar et Cotomandel.

dei préatnbuies sont quelquefois nét^essaites, lotqu'on raconte, eil t)leifl repos de civilisation, les Vieilles histoires des pays sauvages *et lointains.

L*entretien annoncé avait eu lieu à la taverne de V Albatros, et àTactltin oti reconnaîtra bientôt la patole du mâlth?;

Davidson, ses fiUës fet Aurore, avaient accepté une ItiVitation de leur voisin, qu'ils appelaient déjà leur ami; madàilië OVeéteib était de très-bonne foi, et elle recevait la famille avec tîette grâce créole qui est un attrait de plus chei la femme. Elle était si heureuse de se réhabiliter au ihiliëti de dé groupe charmant, pur Comme uii bouquet de la fontaine des roses d'ivoire !

Presque toujôuhs, une pauvi^ femme, victime de sa faiblesse et de la force de l'homme, trouvant Toccasidn de vivre en paix avec elle, ne la laisse point échapper et s'estime heureuse de recommencer sa vie après ce premier faux pas. Avec quelle joie ineffable elle reçoit son nouveau baptême des mains d'une honnête famille et dans une maifeon câline, où tbtit Rappelle les austères vertus et les pieux devoirs accomplis!

AugUsta et sa sœur Maria ne se doutaient point du bonheur qu'elles donnaient à leur voisine, lorsque leurs bouches virginales lui prodiguaient des caresses de sœurs.

Les deux filles de Davidson avaient beaucoup gagné à la fréquetilation d'Aurore ; elles avaient ajouté à leurs grâces liàturellje^ d'autres avantages qui ne sont pas à dédaigne^, et qui viennent de la haute éducation et de l'usage du beau mbtide; Les jeuties femmes sont toujours disposées à subir,

avec une facilité admirable, Tinfluence de cette heureuse contagion; elles peuvent toutes devenir comtesses, par la tenue, sinon par le titte, dans le voisinage d'une grande dame. La transformation s'opère à l'insu des maîtresses et des écolières. Les leçons ne se formulent point eti Jermes techniques, et on arrive sans éprouver les ennuis de toute science professée, à un bon et infaillible résultat.

Ainsi, dans ce coin sauvage de Tlnde, et sous ce toit entouré de bêtes et d'hommes fauves, on voyait, ce jotir-lâ, réunies trois femmes qui, parleurs charmes, leurs grâces, et leur beauté, semblaient avoir, pour les destinées d'un prochain avenir, quelque chose de providetitiel et de diviti. Le hasarcf n'avait pas conduit Aurore chez les Davidson. Il n'y a point de hasard; un athée a inventé ce mot.

Nos trois belles atnies, assises à la table d'Ovestein, usaient du plus beau des privilèges de la jeunesse : elles faisaient des projets et des rêves d'avenir. Madame Ovestein écoutait dans l'extase. Aurore disait, en motitrant le jeune damné Simming, qui faisait l'office d'échatisoti dt versait le vin de Constance :

— Quand je dirai à cet enfant : « Pars et ramène-moi les tiens du désert! » je serai obéie. Us sont quarante, là-bas, qui vivent comme des panthères ou- des oiseaux de rapine, et que le bon Dieu n'a pas mis au monde, certainement, pour faire ce métier. Tous leâ regardas qui regàrdëtit le soleil sont destinés à regarder Dieu. Ces qilaratite Damnés sont mes amis, et ils en conduiront bien d'autres avec eux ; et de ces pauvres sauvages nous ferons des hommes ; de ces bandits, tious ferons d'honnêtes gens. 11 manque des villes au désert ; les villes viendroût. On sème leë damnés pour récolter les élus. Cène sont ni les millionnaires, ûiles •gens vertueux, qui sont les germes des grandes civilisations : ce sont toujours des pauvreâ et des bandits. Mon professeur disait souvent :

— u Les plus vertueux des Romains oût eu des voleurs pour ancêtres. >>

200 LES DAMNÉS DE l/lNDE

Cette phrase a fait sourire mon enfance, je la prends au sérieux aujourd'hui.

Davidson et les femmes écoutaient Aurore avec une émotion douce ; mais il y avait là un homme qui tremblait de tout son corps et regardait ces phrases comme des allusions à son adresse. C'était le maître de la maison, Ovestein, le complice de Bantam. Il s'épouvanta surtout en entendant parler, pour la première fois, de ces quarante Damnés redoutables qu'un signe d'Aurore pouvait amener à Kalima, et dont la retraite était connue du jeune Simming.

Ovestein trouva sa position fort embarrassante. 11 craignait trop Bantam pour reculer devant les périls mystérieux de cette nuit; mais, en réfléchissant bien, il criai avoir un expédient pour conjurer l'invasion des quarante Damnés.

L'entretien était suspendu par moments, et les convives prêtaient l'oreille au bruit du vent et de la mer, bruit toujours lugubre dans la solitude et les ténèbres.

Davidson disait :

— Ah ! nous sommes dans la saison de l'année où régnent les vents d'ouest; mais, ce soir, nous avons un ouragan plus fort.

— Ces maudits vents d'ouest dureront-ils longtemps? demanda Aurore avec tristesse.

— Non, madame, répondit Davidson ; à la nouvelle lune, le vent doit infailliblement sauter à l'est.

— C'est que j'attends des nouvelles de l'est, répondit Aurore, et, tant que ces ouragans maudits souffleront, je ne recevrai rien.

Et, prêtant une oreille attentive, elle ajouta .

— Mais, il me semble, si je ne me trompe, qu'il y a des voix humaines dans cette tempête...

— Non, madame, dit Ovestein; c'est un ouragan de premier calibre, comme nous disons, et les oreilles se trompent dans la nuit.

Les femmes écoutaient toujours avec terreur, et pourtant elles étaient habituées à ces bruits nocturnes qui reten-

tissent, à certaines époques, sur le rivage et dans les solitudes de Java.

— On n'entend pas aboyer les chiens, dit Davidson. Cette réflexion simple rassura quelque temps tout le

monde. 11 n'y avait rien à craindre du côté des hommes, puisque les gardiens vigilants et fidèles se taisaient.

— Voilà, dit Aurore en riant, une réflexion qui nous rend tout fiers ; nous ne craignons pas les choses terribles qui ne viennent que du ciel. La foudre qui tue, le torrent qui noie, Touragan qui déracine n'épouvantent pas les créoles; mais ils ont peur quand on leur annonce qu'on a vu fuir deux yeux de tigre dans les herbes, la nuit, ou que des pirates ont débarqué.

— C'est que l'homme et la bote fauve sont plus terribles que les fléaux du ciel, remarqua Davidson.

— Eh bien ! moi, dit Aurore, je ne crains que ce qui vient de là-haut ; car cela m'annonce la colère de Dieu. Quant aux hommes fauves et à leurs semblables des bois, je ne leur ferai jamais l'honneur de les redouter.

— Mes filles, dit Davidson, retenez bien ce que vous venez d'entendre.

— Oh ! dit Augusla en secouant son auréole de cheveux blonds, nous ne perdrons jamais rien de toutes les paroles de notre bonne amie Aurore. Nous étions enfants, et elle a fait de nous des femmes.

— Mais, dit Aurore en embrassant Augusta, je n'ai point de mérite, moi, à être courageuse dans les dangers de la terre; mon éducation a tout fait... Tenez, mes bonnes amies, à l'âge de six ans, j'assistais à un bal donné dans le jardin du gouverneur, à Pondichéry. Deux esclaves vinrent parler à l'oreille du colonel Darrigues, et aussitôt l'ordre fut donné à tous les danseurs de se réfugier dans l'habitation, ce qui fut exécuté avec un remarquable empressement, car on se doutait bien de quoi il s'agissait. Perdue dans les hautes plantes, à cause de ma taille d'enfant, j'eus la curiosité de rester, et, dans le trouble général, on ne re-

2fe lES DAMSlÉS DE L'iNDE

mâfpa ^àâ mon àb^ncë... J'étais orphelitie, d'ailleurs. Une mère seule aurait pensé à moi... Le colonel, marchant sur la pointe des pieds et armé d'une carabine, s'approcha de la haie vive du jardin, et en ce moment, je vis luire dans l'obscurité detix yeux rouges cfui ressemblaient à deux tisons. Le colonel fit feu et s'écria :

^ « Il est tué! il est tué! «

Alots tout le monde sortit, et on courut pour toir le càdaVre d'Un superbe tigre frappé au front. Je courus comme les autres, et un oiBcîer, ayant voulu me faire Retirer , je lui répondis :

— « Monsieur , j'ai regardé le tigre quand il était vivant, je puis le regarder mort. »

L'officier m'embrassa et me dit :

— « Nous te mettrons Un uniforme de soldat et tu viendrai avec nous en guerre dans le Décan.

» Il ne s^estpas trompé; seulement, j'ai toujours attendu l'uniforme.

— Une bonne leçon encore, mes chères filles, dit le planteur hollandais.

— Et nous en profitons, dit Maria ; notre belle Aurore ùous rend courageuse... Tenez, bon père, autrefois, nous attendions toujours le grand soleil pour aller aux Bains' de Diane; Aurore a traité cette prudence d'enfantillage; nous nous levons maintenant à cinq heures et nous traversous le gtatid massif d'arbres, aux étoiles, intrépidement, comme des hommes... comme des hommes qui n'ont pas peur. Au^ tore marche en tête : c'est notre colonel, les trois chiens jouent comme des chats, et^ quand le soleil se lève, nous nageons en pleine mer.

— Chut! dit Davidson.;, cette fois, je ne mê trompe pas... ce n'est pas le vent.

Le silence devint général.

Simtning entra, pâle malgré son teint, et dit :

-- On voit une grande flamme du côté de l'habitation.

Tout le monde se leva et courut sur la terrasse.

LES PAMIf3ÈS ^^ If'iNpE 203

Ovestein pnt Simmiog par la main, en lui disant à ypist

— Je vais te donner un ordre.

Simming, ne se doutant ^ rien, suivit Py|Bst^in sous un hangar ténébreux contigu à la niaisop.

L'œil du jeune Malais voyait clair daijs )a npit, et la lame d'un poignard lui annonça bieptOt ce qu'op you}ait lui dire. Leste conjnie un quadrumane, Simming franchit Ovestein d'un bond et disparut.

La terreur est au comble, rinceij4ifî, favorisé p^p Fpurjagan, dévorait Thabitation et dominait 1a tpit^re. On entendait l'écroulement des kiosques, des balcons, des fenêtres, et on voyait d'énormes langues de flammes p'é? tendre sur la cime des arbres voisins.

Davidson i^oulait partir, mais ses filles le pressaient dans leurs bras et le retenaient par leur? prières et leurs larmes. Aurore joignait ses instances aux supplicatioi^â des deux sœurs, et madame Oyestein, très-sincére daijs spn dése^r poir, donnait des ordres à ses esclaves et les (Bpiyoyait sur le théâtre de l'incendie.

Ovestein avait perdu la tète dans catte ^aral^ric plus compliquée que la prenajèrie ; il allait et venait, tordaiji ses bras et mettâpt suf le compte ie l'incendie le désesppir que lui Cftusiaient un i^sassinat avorté et 1^ fuite de Simmiqg.

— Mes chers amis, disait i^jadame Ovestein, ne vous chagrinez pas ainsi; tout ne sera pas pe^du. P'.abor4, et ^u attendant mieux, vous trouverez un abri chez npus.

-r- Oui, oui, dit Oyestein, .euchanté die l'initiative qu'avjaiî prise sa femme, et se souvenant des ûistructiou§ de Bantam. Je vais donner mes ordres... Je y^ prépariez mes chambres de réserve... ne vous inquiétez pj^s...

Et il sortit avec le priéte^^Ui d'aller fciire, pour les chamr bres de réserve, ce qui était déjà fait.

Un Malais à mine suspecte, un esclave de pavidsçn, ar? riva et dit à son maître :

•r- Le feu a pris daus )a R|zj;ère pa|? une mi^nd^nce 4d

Clam, qui s'endort toujours sur la paille en fumant. Tous vos esclaves ont été étouffés en voulant éteindre le feu. Je me suis sauvé par miracle, moi. Ordonnez, maître, et je vais rejoindre mes pauvres amis.

Le Malais, couvert par les ténèbres, imita le bruit des sanglots étouffés.

Davidson le retint et lui dit :

— Reste, mon pauvre ami. Dieu t'a sauvé; je ne veux pas te perdre.

La toiture de la maison s'écroula avec un fracas horrible, et une énorme colonne de feu monta vers les étoiles. Puis, le silence et l'obscurité retombèrent sur le domaine de Davidson; l'incendie et le crime avaient commencé Tœuvre de cette épouvantable nuit.

Une longue scène de désolation muette succéda aux émotions de la soirée. Les femmes rentrèrent dans une maison qui devenait leur hôtellerie providentielle, et madame Ovestein ne cessait de leur répéter, avec l'accent de l'amitié la plus sincère :

— Vous trouverez ici les soins affectueux de l'hospitalité fraternelle; notre maison sera la vôtre. Rien ne vous manquera, ni Fabri sûr, ni la consolation.

Augusta et Maria répondaient par des pleurs et des caresses. Aurore trouvait dans sa fermeté des ressources qui lui faisaient supporter ce nouveau malheur ; et elle se dirait à elle-même à chaque instant :

— Et Surcouf! Surcouf, qui n'arrive pas! point de nouvelles de Surcouf! Ce maudit ouragan, qui arrête ce brave marin, incendie la maison où je l'attends ! Je suis une abandonnée de Dieu! je porte le malheur avec moi !

Et elle se dérobait aux caresses de ses deux amies, comme si elle eût été atteinte d'un mal contagieux.

Ovestein avait complètement oublié la marche de son rôle ; jamais complice ne servit plus mal les intérêts et les combinaisons d'un crime. Si les heures eussent été calmes, il se serait trahi ; mais, dans l'agitation générale, ses sot-

tises et ses négligences passaient inaperçues ; il lui était permis d'oublier les détails minutieusement indiqués par Bantam

A minuit, Davidson regarda ses filles avec tendresse, et, les embrassant, il leur dit :

— Bon espoir ! avec du travail nous regagnerons ce qui est perdu. Soyons forts pour refaire notre avenir.

Et se tournant vers Ovestein, qui paraissait accablé dans sa douleur et qui attendait une demande inévitable prévue par Bantam :

— Cher voisin, lui dit-il, avez-vous eu la bonté de faire préparer une natte pour ces pauvres enfants?

— Comment donc! une natte! dit Ovestein. Nous avons, grâce au Ciel, quelque chose de mieux... Lorsque ces demoiselles voudront se retirer, ma femme les conduira... Nos chambres de réserve sont prêtes.

Augusta et Maria, épuisées par leurs émotions, suivirent leur hôtesse, et Aurore, avertie par un .signe de madame Ovestein, quitta aussi la salle après avoir serré la main de Davidson.

Aurore fut installée la première dans la salle basse de la galerie, et les deux jeunes filles montèrent aux appartements supérieurs.

Ovestein, resté seul avec Davidson, lui dit :

— Ma femme vous a préparé un modeste lit de sangle tout à côté de la chambre de vos filles. Uae petite cloison

' vous sépare; elles peuvent entendre votre voix. Ah! nous voudrions être plus à notre aise! mais nous offrons de grand cœur le peu que nous avons.

Davidson remercia par un regard très-affectueux.

Puis il se ravisa tout à coup et dit :

— Où est Simming? Je n'ai plus revu Simming... Aurais-je perdu ce pauvre enfant aussi?

— 11 est curieux comme tous ceux de son âge, dit Ovestein avec un grand trouble, et sans doute il a voulu voir le désastre de près... Au reste, ne soyez pas en peine sur

son compte... ordinairemeiit, il passe ses nuits sur un arbre comme un oiseau. ^'

— Comment le savez-vous, demanda Davidson?

— C'est... c'est lui qui me Ta dit... vous savez que Tenfant aime à causer et qu'il n'est pas timide... nous causons ensemble quelquefois... il me parle de sa famille... croyezvous, monsieur Davidson, que cette famille de Damnés soit bien éloignée de Kalima?

— Ah! voilà ce que j'ignore, dit Davidson; au reste, tîela m'est fort égal, et je ne comprends pas votre demande en pareil moment... Vous paraissez bien fatigué, Ovestein; vos idées se brouillent. Pardon de vous retenir... si vous voulez monter, je vous suis.

— Les esclaves sont là-bas, dans la ferme, dit Ovestein, et je vais les appeler pour fermer les portes, quand je vous aurai installé chez vous... car vous êtes chez vous.

Davidson serra cordialement la main de son hôte et monta l'escalier.

Aurore, seule dans sa chambre et se croyant en lieu sûr, lit une courte prière, et, ne pouvant plus résister à une fatigue fiévreuse, elle demanda au sommeil l'oubli de quelques heures et sa guérison du lendemain.

A peu de distance de l'habitation d'Ovestein, le roc vif se détache de la plaine et commence une montagne qui s'étend jusqu'aux forêts de Ghéribon.

A la première assise de ce roc, des buissons inextricables couvraient, depuis une époque inconnue, une porte élé^ gamment taillée en talus, dans la forme adoptée en Egypte pour les hypogées. C'est par cette issue qu'on entre dans un temple souterrain dont l'architecture est supérieure

encore aux merveilles enfouies par de puissants sculpteurs dans les cryptes d'Élora, de Doumar-Leyna, d'Éléphanta et de Geylan.

Il est maintenant bien reconnu, et la civilisation qui arrive à rinde le démontrera bien mieux, que toutes les œuvres de l'art religieux effacent, parleur fini, leur grâce, leur pureté, leur élégance, le travail plus récent du continent indien.

On a donné des noms aux temples souterrains d'Élora, depuis le temple de Ten-Tauly jusqu'au Desavantar, ou les dix incaï-nations; mais le temple de Kalima est plus mystérieux : il est anonyme. On n'y trouve pas de ces informes sculptures d'animaux symboliques et ces colosses à faces inhumaines qui meublent les cryptes de la presqu'île; le roc y est ciselé avec une délicatesse merveilleuse ; les bas-reliefs représentent des scènes du Ramanaïa et sont encadrés d'ornements gracieux, de bordures légères, de frises charmantes. Par intervalle, on rencontre une statue debout sur un piédestal, et si bien placée, au milieu d'une nef ténébreuse, qu'elle ressemble plutôt à une apparition infernale qu'à un bloc de pierre façonné par le ciseau.

A minuit, un être humain sortit de ce temple, comme le Typhon égyptien, le dieu du mal. Il écarta les broussailles avec ses deux mains de bronze, et, arrivé sur un terrain découvert, il regarda les étoiles et marcha vers l'habitation d'Ovestein.

La comtesse Despremonts dormait de ce lourd sommeil qui suit les grandes agitations; elle était tourmentée par un de ces rêves aifreux qui suppriment la respiration et oppressent le cœur. Elle croyait marcher dans un labyrinthe formé d'un nombre infini de petits corridors étroits et noirs, qui semblaient toujours se fermer devant elle, en écrasant son front de leur voûte rugueuse et gluante, et elle était forcée de marcher avec précipitation, car elle entendait un souffle haletant qui brûlait ses oreilles, et un

bruit de pas stridents, comme si des griffes de fer eussent déchiré le pavé d'un corridor de granit.

Elle se réveilla eu sursaut et voulut pousser un cri, mais sa bouche était bâillonnée ; elle voulut se défendre, mais ses bras, retenus par des mains vigoureuses et invisibles, perdaient leurs mouvements dans une triple étreinte de nœuds et de liens. La prière seule était libre, elle pria.

Deux hommes l'enlevèrent avec précaution et franchirent la fenêtre sans faire le moindre bruit.

Celui qui était sorti du temple souterrain ouvrait la marcha et conduisait le funèbre convoi d'une vivante.

Les trois hommes déposèrent lajeune femme sur la poussière amoncelée par les siècles au fond du temple de Kalima, devant un socle éclairé par la lueur livide d'une lanterne.

Bantam, — il est probablement reconnu à l'œuvre, — dit à ses deux complices :

— Vous êtes maintenant inutiles, allez à l'habitation et veillez jusqu'au jour.

Ovestein et le Malais de Davidson, acheté par l'or de Bantam, s'inclinèrent et sortirent du souterrain.

Bantam croisa les bras sur sa poitrine nue et cuivrée, et dit, avec le ton d'une raillerie infernale :

— Eh bien , esclave, tu as un maître! tu es à înoi I Aurore ne pouvait répondre que par un regard; mais si

la foudre jaillissait des yeux d'une femme, ce regard aurait tué Bantam.

— Oui, oui, ajouta le bandit, tu gardes ton orgueil ; mais tu es trop belle pour ne pas vouloir garder la vie, et ce souterrain sera ta tombe, si tu refuses de faire ce que je vais t'ordonner.

Aurore souleva sa belle tête inondée de cheveux et fit un geste de refus avant l'ordre.

— Ecoute-moi bien , reprit Bantam. Aucune puissance ne peut t'enlever à ftia colère ou à mon amour. Je te hais et je t'adore à la fois, et j'aime mieux te voir morte et en-

LES DAMNÉS DE l'tNDE 209

sevelie dans ce rocher que de te voir la femme d'un autre. On dit qu'ils sont jaloux, ceux qui hurlent à cette heure au fond des bois. Les tigres sont des agneaux rayés. La jalousie est là, dans cette poitrine, comme le feu dans un volcan. Je suis jaloux de tout ce qui est autour de toi, arbre, fleur ou créature humaine. Ainsi, personne ne te verra plus. Tu ne vivras que pour ton maître, lière esclave; mes yeux seuls admireront ta beauté; mon oreille seule entendra tes pleurs ou tes paroles, et si tu m'obliges à faire éclater ma haine, oh ! alors, je donnerai la tranquillité à ma vie : avec ce poignard, je te tuerai pour ne plus t'aimer. Aurore se souleva à demi, comme pour braver l'arme que Bantam agitait dans sa main.

— Écoute, Aurore, reprit Bantam. Voici une feuille de papier et un crayon ; je rendrai un de tes bras libre et tu écriras à Oveslein une lettre conçue en ces termes :

« Le malheur aflTreux qui vous frappe m'oblige à quitter votre maison sans vous voir, pour nous éviter à tous des adieux déchirants. En des jours meilleurs nous nous reverrons. J'ai de grands devoirs à remplir. Que Dieu vienne à votre aide!

» Et tu signeras. »

Aurore fit un geste brusque, résolu et négatif (1).

— Tu refuses? reprit Bantam... Mais regarde bien autour de toi... tu n'es plus dans tes palais de reine, où les courtisans les plus fiers étaient heureux de garder tes sandales, quand tu nageais entre les perles et le corail... Regarde!... tu es dans le palais de la Mort. Il y a ici deux hommes, celui qui t'aime et celui qui te hait... Veux- tu m'obéir?...

Aurore prit la pose de l'immobilité.

Dans le désordre où l'effrayant réveil de cette nuit l'avait mise, on aurait cru voir une de ces belles martyres chré-

(1) La chronique de Bombay, intitulée : le Martyre de la comtesse DespremontSf se termine ainsi : «Celle qui a subi ces horribles angoisses fait honneur à la femme.»

tiennes, abandonnées sur la poussière du cirque à finfàme curiosité de la foule, et attendant le tigre ouïe lion, pour mourir et revivre...

— Tes cris ne peuvent être entendus de personne dans le creux de cette montagne, ditBantam, et je veux voir ta figure dans toute sa beauté.

Il ôta le bâillon qui couvrait la moitié du visage d'Aurore, et se mit à la contempler avec des yeux remplis d'une flamme sinistre.

— Il me faut cette lettre, dit-il; il me la faut..* une dernière fois, je t'offre la vie... le tigre a porté la gazelle dans son antre... la soif du sang est douce à étancher... ne m'irrite pas!... ce que je médite n'est jamais entré dans la pensée d'aucun homme... tes cheveux qui se roulent sur la poussière vont se hérisser si je parle... la haine et l'amour vont s'associer... Une dernière fois, esclave charmante et maudite, veux- tu obéir?

— Tue! répondit Aurore.

Un cri de rage féline sortit des lèvres du démon indien ; ses cheveux s'agitèrent comme des couleuvres; sa main droite, convulsivement entraînée, laissa tomber le poignard, et il se précipita sur sa victime en rugissant comme un lion.

Au même instant, un pilier du souterrain sembla s'ouvrir, et un homme de haute taille s'écroula sur Bantam, le fit rouler à trois pas de la jeune femme, et, l'étreignant dans ses bras robustes, il s'écria :

— Aurore, ramassez le poignard avec les dents, et mettez-le dans cette main, l'autre me suffit pour retenir le monstre.

Bantam s'agitait comme la panthère prise au piège, mais le bras et le corps vigoureux qui pesaient sur lui rendaient la fuite impossible. Le poignard arriva bientôt à la main qui l'attendait, et la longue lame d'acier traversa le monstre et le cloua sur la poussière du souterrain.

Aurore, les bras toujours liés, était à genoux, les mains

jointes, et remerciait le miraculeux sauveur, croyant remercier un ange de Dieu. '

— Eh oui, c'est moi! dit Paul, et je vous expliquerai tout.

Et il coupa les liens qui retenaient les bras nus de la jeune femme.

Aurore, dans ce moment de résurrection et d'enthousiasme, allait embrasser son sauveur ; mais Paul détourna la tête, repoussa les mains tendues et dit :

— Au nom du Ciel, madame, laissez-moi vous sauver! Ne me regardez plus et suivez-moi.

Paul, armé du poignard de Bantam, marcha vers la porte du souterrain et prêta Toreille aux bruits du dehors. Sa main fit le signe : Approchez ! mais sa tête ne se retourna pas.

Il ouvrit les buissons à droite, du côté de la mer, et sa main .étendue en arrière répétait souvent le même signe. Après une marche très-pénible à travers des brèches ouvertes, il s'arrêta et dit, sans regarder Aurore:

— On peut attendre le jour ici, et, le jour venu, je ne craindrai plus les deux autres scélérats.

— Mais, au nom du Ciel, dit Aurore, qui, dans sa reconnaissance exaltée, ne remarquait point le désordre de sa nuit, expliquez-moi ce miracle, mon cher Paul.

— Ce n'est pas un miracle, dit le jeune homme en regardant le ciel, mais le moment n'est pas aux paroles... Permettez-moi de me taire et de prier Dieu.

Paul s'obstina dans son silence et s'assit sur les herbes pour attendre le soleil.

Dés que le jour parut, il fit le signe de la main qui veut dire : Attendez ; et, sans donner un regard à la jeune femme, il descendit à l'habitation d'Ovestein.

Les Damnés de l'île, Simming à leur tête, arrivaient eu même temps, et tout disposés à se battre au premier mot de la belle déesse qui venait du ciel et jouait avec les sauvages oiseaux du désert. Ces pauvres gens revirent Paul avec

des transports de joie bien rares môme chez les peuples civilisés.

Paul ne comprenait rien à cette subite invasion des Damnés, mais Simming lui expliqua tout, et le jeune colon dit avec calme :

— 11 n'y a pas de justice ici. Dieu la fera, et nous serons ses instruments.

Les femmes, levées avec le soleil, examinaient avec inquiétude cette scène qui troublait les heures calmes du matin. Augusta et Maria reconnurent Paul au milieu de cette bande sauvage armée de carabines et de lances, et leur premier mouvement fut celui de l'effroi ; mais elles se rassurèrent bientôt sur un signie de Paul, et elles descendirent avec toute sécurité, précédées de Davidson et de madame Ovestein, et interrogeant par le regard.

— Tout va bien! leur dit Paul et nous causerons plus tard.

Et, désignant Ovestein et le Malais son complice, il dit à Simming :

— Arrêtez ces deux hommes avec l'aide de nos bons amis du désert.

Ordre exécuté sur-le-champ.

Madame Oveisten tomba aux genoux de Paul, et fit éclater naturellement tant d'innocence, que le jeune homme la releva et lui dit :

— Madame, rassurez-vous; il ne vous sera fait aucun mal.

Toutes ces choses étaient dites et faites à la fois.

Paul se fit désigner la chambre d'Aurore, et, n'osant toucher aux saris et aux étoffes éparpillées en désordre sur les nattes, il dit aux deux sœurs Davidson :

— Prenez ceci, et veuillez bien me suivre sans m'interroger.

Ils marchèrent tous les trois vers les bois qui avoisinent le souterrain, et, en arrivant aux premières herbes incli-

LES DAMNÉS DE l/lNDE 213

nées sur le sentier ouvert à travers les buissons, Paul dit aux jeunes filles:

— Suivez ce chemin, et vous rencontrerez une bonne amie qui vous attend.

Quelque temps après, Aurore et les sœurs reparurent, enlacées Tune à l'autre et pleurant sans parler.

Paul désigna du doigt l'habitation aux femmes et se rendit auprès de Simmiog, pour compléter son œuvre de justice.

Il choisit douze Vadankéris, leur raconta brièvement le crime de la nuit, et fit traîner Oveisten et le Malais coupables jusqu'à la porte dusouterain.

Les Damnés apprêtaient déjà leurs armes comme pour une exécution, mais Paul les arrêta en disant :

— Non, c'est inutile, point de sang versé.

On poussa'les deux criminels dans le souterrain, et, Paul donnant l'exemple, ils se mirent tous à l'œuvre, et avec les énormes pierres étalées sur le vestibule, ils fermèrent la porte du temple de Kalima.

— Quatre hommes, dit Paul, resteront en sentinelle devant cette porte murée pendant huit jours. Après, la vigilance sera inutile ; il n'y aura plus de prisonniers, il n'y aura que trois assassins morts.

Aurore était entourée, dans l'habitation, par les notables des Vadankéris, qui la regardaient dans l'extase, et par la famille hollandaise. EUe ne parlait pas, elle ne racontait rien, malgré les plus vives instances ; elle attendait Paul.

Le jeune colon, justice étant faite, rentra^et tous les yeux l'interrogèrent . Il s'excusa de ne pouvoir parler devant un si grand nombre d'auditeurs, et Aurore, comprenant cette déhcatesse, dit avec beaucoup de douceur:

— Je vous en prie, mes bons amis, laissez-nous seuls, Paul et moi.

On obéit comme si une voix du ciel eût parlé.

— Ainsi, dit Aurore en joignant ses mains, vous ne voulez entendre parler ni de reconnaissance, ni d'amitié?

— Non, madame, interrompit le jeune homme; vous êtes vivante, je suis payé... Dieu m'a conduit par la main, de Samarang à Kalima. Ma vie était inutile aux colons de Vandrusen. Le comte Raymond, ami deux fois noble, était parti avec Surcouf pour aller délivrer... votre mari.

A cette révélation inattendue. Aurore se conduisit en femme ; elle comprima un cri de joie, et affectant le ton de l'insouciance, elle dit en chiffonnant la frange de son fichu :

— Eh bien 1 ensuite, continuez, Paul; arrivez vite au plus intéressant.

Paroles imprudentes et bonnes, qui ontTexcuse de venir du cœur.

Paul se trompa, puisqu'on avait voulu le tromper par un mensonge déhcat, et il reprit avec un peu d'assurance:

— J'étais là, madame, dans le voisinage des Davidson, et je vivais de quelques souvenirs heureux et que rien n'éteindra jamais. Ne m'interrogez pas, je vous prie ; mon silence vous répondrait, et vous ne me reverriez plus...

— Non, non, Ç^iul, interrompit Aurore, je vous reverrai toujours, moi... continuez.

— Hier au soir, je prenais plaisir à regarder la cime des arbres et les saintes étoiles qui servent de couronne à... aux sœurs Davidson, lorsque l'incendie éclata... Je me doutais d'un crime... mon ange gardien me parlait... je connaissais vos visites à l'habitation voisine, et j'appris par un esclave que vous étiez là, en sûreté... du moins du côté de l'incendie... je me plaçai alors sur un bon terrain d'embuscade pour surveiller tous les mystères de celte nuit...

— Excellent jeune homme! dit Aurore avec des larmes dans la voix.

Et elle tendit la main à Paul, qui affecta de ne pas remarquer ce mouvement affectueux.

— Madame, j'ai vu s'engloutir le navire où se trouvait Bantam : eh bien! une voix me disait à Poreille :

— « Les démons ne meurent pas ; Bantam est sorti de la

mer; Bantam court encore sur les traces qu'une robe sainte effleure...

» Et cependant j'avais vu sombrer le Malaca ! Voilà qu'au milieu de la nuit un être humain passe devant moi, tenant à la main une lanterne sourde... je le reconnais du premier coup d'oeil!... La mer avait vomi le démon! il aurait corrompu ses perles et son corail I... Je le suis de loin, et je le vois entrer dans le sanctuaire des faux dieux... J'attends... je le vois sortir, mais sans lanterne... Par malheur, je n'avais pas d'armes... à quoi m'auraient servi les armes, dans le métier que je faisais?... il m'était si indifférent de mourir sous la main d'un homme ou sous la griffe d'une bête fauve... Il a préparé quelque chose d'horrible dans ce souterrain! me suis-je dit.,, j'avais la ressource de donner l'alarme ; mais je connais Bantam ; il doit avoir pris ses précautions de défense, ai-je pensé ; il y a autour de lui d'autres assassins bien armés... Je vais me perdre, et je ne la sauve pas...

— Paul, laissez-moi respirer, interrompit Aurore ; ce moment est plus terrible que .. l'autre.

Sur un signe de la jeune femme, il poursuivit :

— Ce que je venais de voir m'annonçait que le crime devait se commettre dans le souterrain. Une inspiration d'en haut m'éclaire; j'assiste, dans une horrible vision, à une scène que le crime me garde, et je me dis : Je prendrai une pierre du souterrain et j'écraserai sa tête, dussé-je en écraser une autre du môme coup !

— Très-bien! dit Aurore avec énergie.

— Et je me suis caché derrière les piliers, comme la fou dre derrière les nuages, pour éclater au moment venu... J'ai vu entrer trois hommes... je vous ai vue... Ohl pardonnez-moi, madame... il fallait vous sauver .. et Dieu vous a sauvée par ma main !

Paul s'inchna et se dirigea vers la porte.

— Et vous partez? demanda Atirore qui palpitait de toutes les émotions.

— Mon devoir est accompli, dit Paul; je rentre dans ma solitude.

— Oh! dit Aurore en se levant, superbe comme une reine, vous ne.me quitterez pas! Je vous ordonne de rester.

— Madame ! s'écria Paul avec l'accent du désespoir, votre amitié me tue ! J'ai juré de vivre ; je Tai juré par la vie de ma mère 1 11 m'est défendu de mourir .pour vous. Oh ! madame, rendez-moi le désert, la solitude est bonne avec ma pensée et avec Dieu!

Aurore s'assit devant la fenêtre ouverte, pour respirer et demander au Ciel un bon conseil... Le jeune homme hasarda encore un pas vers la porte. Une voix impérieuse Taurait mis en fuite; une voix douce l'arrêta.

Il est des moments où l'oeil le plus sagace ne saurait soupçonner ce qui se passe dans le cœur des femmes ; ce sont les moments où les femmes ont des irrésolutions soudaines qui leur défendent à elles-mêmes de se dire ce qu'elles doivent accepter ou refuser. Hélas! il y a au fond des vertus les plus rigides un éclair d'hésitation et de faiblesse. Les anges ne sont qu'au ciel.

En regardant ce noble jeune homme, qui avait été pour elle un héroïque sauveur et qui ne retirait que le désespoir de tant de services rendus, Aurore éprouva un sentiment de pitié si dangereux qu'elle ouvrit la bouche pour formuler sa pensée du moment. Elle allait lui donner un espoir bien vague, mais tout genre d'espoir est une consolation ; elle allait lui dire :

— Nous vivons dans un pays et dans un temps où les vivants de la veille sont les morts du lendemain ; si une horrible fatalité me rendait libre et brisait mes liens ; si celte robe de veuve que j'ai essayée tant de fois, en appre-

nant de Timor des nouvelles toujours heureusement démenties, si cette robe devenait la mienne, je vous donnerais le droit d'attendre ce que le temps peut amener.

A peine échappée aux griffes de Bantam, Aurore était peut-être excusable de fléchir une minute sous le poids d'une vive et légitime reconnaissance ; eh bien , la bouche qui allait commettre cette faute se ferma; l'inexorable devoir reprit le dessus, et Paul n'eut pas le bonheur d'entendre une pensée qui resta au fond de l'âme.

Cependant, la douce voix qui avait rappelé le jeune colon ne pouvait pas brusquement se taire. Il fallait donc dire autre chose sous une nouvelle et plus morale inspiration.

— Paul, dit-elle, ne faites pas les choses à demi ; regardez autour de vous, et voyez si votre devoir d'honnête homme ne vous impose pas quelques obligations. Toute une famille désolée et ruinée par un crime dont je suis la cause; et cette famille est la même qui nous a accueilhs si hospitalièrement! Abandonnez-moi, je ne me plaindrai pas, puisque mon amitié vous est importune, mais n'abandonnez pas les pauvres Davidson dans un trop cruel moment. Attendez qu'ils soient heureux pour les quitter.

— Et vous, madame, dit Paul, vous resterez avec eux aussi?

— Eh! mon Dieu! où irais-je? Ai-je un asile sur terre? Deux fois, les Davidson m'ont accueillie, et, s^ je puis leur être utile aujourd'hui et leur rendre un peu du bien qu'ils m'ont donné, je ne manquerai pas à ce devoir.

— Ainsi, madame, reprit Paul, je vous verrai tous les jours, je vous parlerai toujours, je dormirai sous votre toit?...

— Ah ! interrompit Aurore en souriant, voilà ce qui vous décide àT)artir!

— Certainement, madame, dit Paul d'un ton résolu.

— Jamais je ne comprendrai ce langage, reprit Aurore.

— Moi, maidame, je le comprends trop... Tenez, madame,

ce que je vais vous dire est une folie, mais c'est la seule chose raisonnable qui explique clairement ma pensée.

— Dites cette folie, j'écoute. '

— Madame, si vous étiez un homme, vous vous aimeriez, c'est inévitable, et alors vous me comprendriez très-bien.

— Vous avez apprécié cette phrase à sa juste valeur, dit ^Aurore; ainsi, je n'y répondrai pas.

Les yeux et la figure de Paul exprimaient le plus complet égarement : il voyait deux femmes dans Aurore : Tune assise devant lui et lui parlant de sa voix la plus douce, Tautrei renversée comme une martyre sur la poussière du souterrain et illuminant de sa beauté radieuse ce temple de la désolation et de la mort.

Cette vision affreuse et adorable restait fixée dans son esprit, et rien ne pouvait plus l'en arracher. C'était une image indestructible, dontl'empreinte devait vivre, comme celle que le sculpteur grave sur l'airain. Il fallait emporter ce souvenir à travers ces solitudes de feu ou ces bois pleins d'ombres qui entretiennent les passions inexorables, bien mieux que ne font les villes bruyantes et les logis numérotés. Il faut bien que le souvenir des images adorées soit irritant au désert, puisque \q plus grand des cénobites, Jérôme, s'est échappé un jour de sa thébaïde, la tête délirante, la poitrine en feu, et qu'il a voulu revoir encore une fois la ville de ses amours, le gynécée où il avait entendu des voix divines, les rotondes de marbre où l'amour soupire toutes les séductions du démon du midi.

' Existence impossible, périls de tous côtés, repos de Fâme et du corps à jamais perdu, voilà ce que notre jeune cénobite de Kalima voyait dans son amour désolant. Il prit son front à deux mains, comme pour en arracher toutes ses douleurs et toutes ses extases, et il allait partir, en disant le plus funèbre des adieux, l'adieu du silence désespéré, lorsque le jeune Simming entra, en pleurant, et changea la scène. 11 venait annoncer une triste nouvelle. Davidson n'avait pas eu la tète assez forte pour supporter la perte

soudaine de ses biens, et, après une affreuse nuit d'insomnie, une ébullition de sang Pavait foudroyé. Ses deux pauvres filles .n'embrassaient qu'un cadavre en ce moment.

■— Taisons-nous! taisons -nous! s'écria Aurore; nWeiisons pas le Ciel.

Et elle sortit précipitamment pour secourir Augusta et sa sœur.

Paul ne la suivit pas ; il s'assit sur une natte, et appuyant sa tête sur ses mains, il dit :

— Heureux Davidson !

Au désert, les secours de l'art sont efficaces, s'il s'agit de guérir une blessure ou une inflammation vénéneuse, car les sauvages de Tlnde connaissent la vertu de leurs plantes et du suc de certaines fleurs ; mais le coup qui venait de frapper Davidson était sans remède, et les cris de désespoir, les larmes et les sanglots des deux jeunes filles ne pouvaient rendre la vie à leur père. Sous ce climat de feu, Davidson, à peine mort, se décomposait déjà sous des teintes livides, et repoussait les dernières caresses et les derniers adieux.

Ainsi le convoi funèbre suivit de près la mort. Les sauvages du désert, les Damnés de Tile, accompagnèrent Davidson et lui creusèrent une fosse profonde devant le temple de Kalima. Aurore avait fait taire un moment ses préoccupations et ses douleurs, pour donner les derniers ordres relatifs à cette lamentable cérémonie, et les sauvages, toujours heureux d'obéir à cette voix d'ange, à cette femme du ciel, remplirent les instructions données, et furent payés de leur peine, quand la plus blanche et la plus pure des mains eut serré les leurs avec afifection.

Il a été réservé aux femmes le don de guérir les blessures de Tàme avec le baume de la parole, et les blessures du corps avec les soins de la main. Aurore ne quitta plus les deux sœurs Davidson, ces pauvres et innocentes orphelines dont elle avait fait le malheur, quoique involontairement. Elle les tenait étroitement embrassées et mouillait

220 LES DAMNÉS DE j/iNDE

ses yeux de leurs larrmes, pour mieux souffrir eacore de leurs douleurs. Dans ces lamentables scènes, il y a une phase de désespoir muet qu'il faut respecter par le silence, car aucune parole de soulagement ne vaut une goutte de rosée amère tombée d'une paupière amie sur la joue des affligés; puis, quand il semble que le trésor des yeux est tari, et que toutes les douleurs ont coulé avec toutes les larmes, les paroles arrivent, et ces larmes du cœur conseillent l'espoir et la résignation.

• Aurore parla donc la première et versa la divine rosée de ses lèvres sur le front des deux soeurs.

— La mort, dit -elle, est la seule chose qui ne manque jamais à la vie ; nous^devrions nous en consoler en naissant. La mort est peut-être le seul bien de ce monde ; Dieu ne nous l'aurait pas donnée, si elle était un mal. Celui qui meurt nous assigne un rendez-vous, et il est heureux, car il arrive le premier.

Augusta et Maria exprimèrent par signes leur résignation, mais le mot terrible, le mot avenir! fut prononcé avec tristesse, et les deux jeunes filles retombèrent dans leur abattement.

— L'avenir, dit Aurore, c'est Dieu qui le fait, et sa bonté descend toujours sur les pauvres solitaires comme nous. La femme isolée au désert est la perle précieuse que Dieu regarde. Cette force et ce courage qui sont en moi ne m'ont été donnés que pour servir les autres. Je vous servirai; la comtesse Aurore Despremonts sera, mes pauvres malades du deuil, votre sœur de charité. •

Augusta et Maria couvrirent de caresses les cheveux d'Aurore.

— Je ferai même plus, reprit-elle! vous êtes orphelines maintenant, eh bien ! je serai votre mère ; je n'ai que quelques années de plus que vous ; mais ce ne sont pas les années qui vieillissent et donnent l'autorité ou le privilège de la protection; ce sont les longs mallieurs soufferts, les injustices reçues, les voyages orageux, les illusions éva-

nouies. Voilà ce qui me donne le droit de vous appeler mes filles, de vous conduire par la main et de vous protéger.

Un rayon de joie traversa le visage des deux sœurs ; elles sentirent leur extrême douleur s'adoucir devant cette jeune mère qui s'offrait ainsi à deux orphelines et leur rendait tout ce qu'elles avaient perdu.

— Ce n'est pas tout, reprit Aurore; il est dans la vie, et surtout dans la vie du désert, il est des moments où nous devons savoir prendre de subites et courageuses résolutions. Aucun lien ne nous attache désormais à ce sol de Kalima. L'incendie a dévoré le toit et la plantation. Nous ne pouvons pas habiter cette maison de madame Ovestein, la maison du crime. D faut donc partir.

— Et où irons-nous? interrompit brusquement Augusla.

— Nous irons,*poursuivit Aurore, chez nos bons amis de Samarang. Le sol y est fertile et béni ; il rend tout aux mains qui lui prêtent peu. Je me ferai suivre par les Damnés de l'Ile, et je leur livrerai leur terre de rédemption. Je ferai des hommes avec des sauvages. Dieu m'aidera. Nous sommes nombreux et nous ne craignons pas les périls de la nuit. Ce soir, au coucher du soleil, à la fraîcheur des étoiles, nous marcherons à notre terre promise; Dieu conduira la caravane du désert, et demain nous trouverons des mains amies, des cœurs de frères, des eaux douces et des fruits doux.

Augusta se leva, et, prenant la main d'Aurore, elle dit :

— Mère, nous te suivrons partout.

— Mes filles, répondit la comtesse, tenez-vous prêtes ; une vie nouvelle commence pour nous.

Aurore retrouva Paul dans le même état où elle l'avait laissé.

Le jeune homme ne prenait aucune part au deuil des autres, il gardait tout pour lui.

La belle comtesse Despremonts lui raconta son entretien avec les deux sœurs, et, voyant que son auditeur ne sor-

tait pas de la léthargie, elle changea de ton et lui dit avec sévérité :

— Au nom de la Providence, qui prend pitié des femmes, je vous ordonne de vous rendre auprès des Vadankéris, les Damnés de l'ile, et de leur dire que, ce soir, vous serez leur chef, et qu'ils escorteront au désert trois pauvres femmes, les filles Davidson et moi.

Paul se leva, comme si une voix du ciel lui eût parlé; il inclina sa tête et sortit pour exécuter l'ordre comme un esclave soumis.

Les sauvages exprimèrent leur joie par des démonstrations bruyantes; ils s'occupèrent ensuite des préparatifs du départ.

En très-peu d'instants, ils firent, dans le bois voisin, trois palanquins de lataniers garnis de velours des gazons et ornés de fleurs sauvages. Paul les aida dans ce travail, et cette distraction lui donna un peu d'adoucissement.

Après le coucher du soleil, Aurore, tenant par les mains les deux sœurs Davidson, dit aux Damnés :

— Mes amis, nous nous confions à vous et aux saintes étoiles de Dieu.

Les Vadankéris se disputèrent alors avec une grande vivacité, car ils- voulaient tous porter le palanquin d'Aurore.

— Les yeux fermés, je vais choisir les quatre premiers, leur dit la jeune femme en riant.

Paul s'avança pour courir la chance heureuse d'être choisi, mais Aurore lui dit d'un ton sérieux :

-- Votre place est à la tête de la caravane; vous êtes chef de tribu.

Gela dit, elle prit place sur le palanquin ; les deux sœurs l'imitèrent, et on entendit dans les ténèbres une voix mélodieuse qui cria ;

— En avant ! mes amis ! et à la garde de Dieu!

Et la caravane partit d'un pas ferme et résolu, comme partaient les tribus nomades aux jours antiques des migra-

lions, lorsqu'elles quittaient le sol stérile pour cherclier le sol nourricier et le puits du désert.

VIÎ

Dans une histoire, on ne peut raconter à la fois les é\6nements qui se passent à la même date et en différents lieux. Il faut, de toute nécessité, donner la priorité aux uns et faire attendre les autres. Mais rien ne sera oublié ; tout doit concourir au but commun.

-Un soir, par une mer calme, l'embarcation du Breton voguait sur la petite île de Fiou, rocher désert où se payaient les rançons des prisonniers tombés aux mains des pirates de Timor.

Pour ne pas irriter les pirates et faire égorger ceux qu'on veut délivrer, on doit prudemment s'abstenir de manifestation hostile. Les Européens doivent avoir le courage de débarquer en amis sur l'Ile de la Rançon, sans jamais excéder le nombre deux. Ils se mettent de cette manière à la merci des pirates, qui, sous un prétexte quelconque, peuvent prendre la rançon, garder les prisonniers et môme massacrer les parlementaires.

Le comte Raymond laissa les deux rameurs et descendit sur rile ; il était accompagné d'un matelot de Nantes, qui pariait fort bien le malais et devait servir d'interprète au besoin.

Peu de temps après, trois pirogues sortirent d'une petite baie à l'ouest de Timor, et se dirigèrent vers le roclier désert.

Le comte Raymond était sans armes, il attendait les pirates debout sur la pointe du débarquement.

Cinq Malais presque nus et d'un aspect féroce sortirent des pirogues, et le comte ôta son chapeau et les salua poli-

ment, comme il eût fait en présence d'une ambassade anglaise.

Le matelot nantais, peu rassuré par ces visages de Timor, faillit se jeter à la nage au moment où le comte Raymond le prit par le bras pour lui faire exposer le but de sa mission.

Les pirates écoutèrent le petit discours du matelot et tinrent conseil ensuite, avant de répondre. Le comte ramassait de merveilleux coquillages d*azur et d'argent, et les examinait avec l'attention d'un conchyologiste passionné.

Un pirate, chargé probablement de répondre au nom de tous, parla au matelot et lui dit :

— On sait à Timor que le Français a pris des trésors à Banjermassing, et la tribu de fer demande mille piastres de plus pour la rançon du prisonnier Despremonts.

La réponse transmise au comte Raymond, le gentilhomme dit :

— C'est de la canaille qu'il fautbâtonner; impossible de trouver parmi ces drôles un homme de bonne foi... Transmettez-leur cette réponse.

Le matelot frissonna de tout son corps, et il se garda bien d'interpréter une phrase qui les aurait fait égorger sur-lechamp. 11 prit donc sur lui de proposer, par-dessus le marché, les deux jeunes filles gardées à bord du Breton,

Un Malais, transporté de joie, sauta au cou du matelot, et le comte Raymond, trompé par cette embrassade, quiresôemblait à une agression, tomba sur le Malais, l'arracha du cou de l'interprète et le renversa sur le rocher.

— C'est un témoignage d'amitié ! cria le matelot; ce Malais est le père de nos deux jeunes filles esclaves.

Le comte s'excusa par signes, et le matelot compléta tout de suite la .justification; il y avait urgence; les autres Malais avaient déjà mis les mains sur leurs crids.

Un nouveau conseil de pirate fut tenu à l'écart, et il fut proposé au comte Raymond de conduire les deux jeunes'

filles ; on rendrait alors le prisonnier sans supplément de rançon.

Cela parut raisonnable, et la chaloupe partit avec le Malais pour ramener les deux prisonnières ; Raymond resta seul et ne daigna pas s'occuper des pirates ; il traça sur le sable une lettre, la première des lettres de Talphabet, comme par habitude; puis, se ravisant tout à coup et se reprochant la coupable inopportunité de cette initiale, il Teffaça et ne songea plus qu'à remplir jusqu'au bout sa mission et son devoir.

Une seule pirogue n'avait pas abordé l'ile ; elle se tenait au large et à une distance qui ne permettait pas de distinguer les trois hommes qui la montaient. Des communications par signaux étaient établies entre celte pirogue et les cinq pirates. Lorsque la rançon et les deux prisonnières furent prêtes, la pirogue du large s'avança et déposa sur recueil un prisonnier européen, ou, pour mieux dire, un spectre à face livide, qui excitait la commisération et montrait sur tout son corps les traces d'une longue et douloureuse captivité.

Le comte Raymond fut touché aux larmes en voyant ce malheureux compatriote ; il serra ses mains de squelette, et le conduisit, ou, pour mieux dire, le porta jusqu'au banc de la chaloupe.

— Monsieur le comte, lui dit-il, vous trouverez à bord du Breton tous les soins que votre état réclame.

Le prisonnier témoigna d'abord quelque étonnement; mais, trop faible pour demander une explication, il répondit par des gestes affectueux aux derniers mots bienveillants du comte Raymond.

Tout l'équipage était sur le pont pour recevoir le comte Despremonts, l'ami de Surcouf, le prisonnier miraculeusement délivré. Le Breton était en fête.

Surcouf, debout sur l'échelle, attendait son ami en s'applaudissant du succès de Tentreprise. La chaloupe accosta le Breton.

— Voilà notre ami Surcouf, dit le comte Raymond en montrant le capitaine au prisonnier de Timor.

Celui-ci leva la tête et salua Surcouf de la main, en posant un pied chancelant sur l'échelle du Breton.

Surcouf examina l'homme qui montait, soutenu dans les bras du comte de Glavières, et, frappant du poing sur la rampe de Téchelle, il s'écria :

— Les bandits ! Ce n'est pas Despremonts !

Toutes les bouches répétèrent le cri de Surcouf. Le prisonnier délivré s'arrêta sur Téchelle, et, trop faible pour parler, .il fît une pantomime qui signifiait :

— Puisqu'il y a erreur, faites-moi ramener à Timor.. Dans sa vivacité de marin, Surcouf avait commis une

faute, mais elle fut promptement réparée.

— Arrivez donc, cria-t-il en étendant les deux mains, arrivez. Nous comptions vous délivrer le second, vous, après le comte. On ne peut pas tout faire à la fois, excuseznous. La rançon est chère, au marché de Timor!

Rassuré par le ton et le sourire de Surcouf, le pauvre délivré monta les derniers échelons avec une figure épanouie par la joie, comme une âme du purgatoire qui touche à la porte du ciel.

Les marins du Breton ne virent qu'un homme et un compatriote malheureux dans le prisonnier de Timor ; ils n'auraient pas fait un meilleur accueil au comte Despremonts. On lui prodigua tous les soins, et avec ces paroles du coeur inspirées par la sainte fraternité de la mer. Le moment n'était pas venu de lui adresser des questions ; avant toute chose, il fallait lui rendre la vigueur et la santé.

Seul, le comte Raymond gardait une figure sombre et ne prenait aucune part à la fête.

— Eh bien, lui dit Surcouf en riant, vous vous tenez à l'arrière comme un diplomate destitué. Bah! vous avez toujours fait une bonne action. Consolez-vous ; la vie de ce pauvre diable vaut bien la vie d'un grand seigneur devant Dieu, n'est-ce pas?

— Oui, Surcoiif, dit Raymond avec* calme, ia révolution de Bethléem avait dit avant la révolution de Paris : Tous les hommes sont égaux devant Dieu. Il ne s'agit pas de cela. En toute autre occasion, je serai joyeux comme tout le monde, mais il y a une question d'honneur engagée; ne la jugez pas, je la sens, cela suffit.

— ' Allons donc ! dit Surcouf, vous avez des scrupules exagérés, mon cher Raymond ; est-ce votre faute si ces pirates maudits vous ont joué un tour de leur métier?

Le comte Raymond secoua la tête et regarda la mer du côté de Timor.

— Ainsi, dit-il avec le plus grand cahne, ainsi, mon brave Surcouf, l'expédition est terminée?

— Sans doute?

— Ah I elle est terminée ! et vous comptez abandonner le comte Despremonts !

— Non, dit Surcouf vivement ; non, trois fois non, je ne compte pas l'abandonner ! mais il faut attendre les galions. Je n*ai pas à bord le coffre-fort de Bornéo! Il faut des piastres cordonnées; il faut des onces espagnoles; il faut de la poudre d'or ou des lingots échangés sur un comptoir- de Pulo-Pinang, contre la monnaie des colonnes d'Hercule, pour arracher le comte Despremonts à ces bandits!... Il faut tout cela et je suis à sec !

— U faut emprunter, dit Raymond, je vous offre ma signature...

— Emprunter ! dit Surcouf dans un éclat de rire; emprunter! Ah çà! est-ce que vous croyez qu'il y a des prêteurs dans l'Inde comme à la Comédie française ? Votre signature ! mais vous ne trouveriez pas un half-crown sur votre signature, toute respectable qu'elle est !

— Eh bien, il faut alors tenter un coup de Bornéo...

— Assez de Bornéo, interrompit Surcouf. Dieu me garde de risquer la vie de tous ces braves gens sur une carte de pharaon !

— Ainsi, la conclusion îde tout ceci enterre à perpé-

tuité le comte Despremonts à Timor? N'est-ce pas, Surcouf?

— Cet excellent Raymond! dit Surcouf en souriant, on voit qu'il n'est pas amoureux de la belle Aurore, lui! il lui faut le comte Despremonts à tout pris.

Raymond pâlit et bégaya quelques paroles dépourvues de sens.

— Pardon, reprit Surcouf, je ne comprends pas bien ce que vous venez de me dire.

— Je dis, répondit Raymond, que nous devrions parler sériQusement; il ne s'agit pas de madame la comtesse Aurore Despremonts, mais de son mari. J'ai promis de Tarracheir aux pirates de Timor; je tiendrai ma parole ou j'y laisserai ma vie en gardant mon honneur de gentilhomme français!

— Raymond, dit Surcouf entendant la main au comte, je viens d'user de ruse envers vous ; vous me pardonnerez, n'est-ce pas ?

— Faites-moi comprendre votre ruse, mon cher Surcouf; je ne puis pardonner l'inconnu.

— Avec ma franchise de Breton, je vous dirai que j'avais contre vous un soupçon très-grave...

— Quel soupçon, Surcouf?

— Plus qu'un soupçon! une mauvaise pensée! une calomnie! là, franchement, je vous croyais amoureux de la belle comtesse... le soupçon est détruit... Je vais être se-rieux comme vous.... Quand j'ai vu la trahison infâme des pirates, je me suis dit : il faut écraser ce nid de serpents pour l'honneur du pavillon de la France! Il ne sera pas dit que des voleurs de grands chemins ont mystifié des marins bretons! puis... une réflexion est venue...

— Quelle réflexion?... parlez, Surcouf!...

Le comie Raymond venait de se remettre de son ^motion et sa parole était ferme. Surcouf poursuivit :

— Si le comte Raymond est amoureux de la belle comtesse, je trouverai des obstacles dans mon plan, me suis-je dit; et j'ai voulu vous étudier en affectant une gaieté in-

souciante qui n'était pas dans mon cœur... L'épreuve faite est à votre avantage, je reprends ma première idée, et nous aurons vengeance de Taffront ; il m'est permis maintenant de compter sur vous !

— Oui, Surcouf, dit Raymond avec calme, comptez sur moi. Vous avez bien jugé mes sentiments... la comtesse Aurore est une amie... elle s'est placée sous ma protection... elle attend de moi le dévouement d'un gentilhomme et la délivrance de son mari. Je veux répondre à toute sa confiance, dignement, résolument, tant qu'une lueur d'espoir brillera à la pointe de mon épée. Je veux lui rendre son mari et ne reparaître devant elle qu'après avoir épuisé ma dernière ressource. Si je meurs dans cette entreprise, je veux que Surcouf, l'homme de la loyauté vierge, puisse lui dire :

— Le comte Raymond n'a pas réussi ; il a fait plus : il est mort!

Surcouf examina très-attentivement le comte Raymond, et sa pensée dit intérieurement :

— 11 aime la comtesse! 11 est sublime!

Cette pensée ne remonta pas aux lèvres. Surcouf reprit d'un ton léger et dit :

— Le pauvre délivré a repris des forces; on peut maintenant l'interroger.

— C'était aussi mon idée, dit Raymond.

Et ils se rapprochèrent du prisonnier, qui; après un bon repas assaisonné de rhum et de constance, était en train de raconter ses aventures aux marins.

— Nous allons mieux, n'est-ce pas? dit Surcouf.

— Oh ! je n'ai que la maladie de la faim, répondit gaiement le libéré. Et voilà le meilleur remède, ajouta- t-il en montrant les débris de son festin. *■

— Vous faisiez donc maigre chère à Timor ? demanda Surcouf.

— Une poignée de riz bouilli par jour et de Peau.

— Voilà tout?

— Des coups de bâton quelquefois, au dessert.

— Cette canaille ! murmura le comte Raymond.

— Vous avez déjà dit votre nom à ces braves gens? demanda Surcouf.

— Pas encore, capitaine. Ils m'offraient tout ; ils n*ont pas eu le temps de me demander quelque chose. Voici mon nom : Alban Révest.

— De quel pays?

— Eh ! puisque je m'appelle Alban, je suis natif .du Bausset, à trois lieues de Toulon. Vous devez savoir, capitaine, que saint Alban est le patron du Bausset.

— Voilà justement ce que j'ignorais, dit Surcouf en riant: eh bien , Alban Révest, raconte-moi tes aventures en deux mots.

— Capitaine, j'ai fait le tour du monde avec le Solide, capitaine Marchand.

' — Un très-bon marin, interrompit Surcouf.

— Oui, mais ce très -bon marin nous joua tous, une belle nuit, à la dame de cœur, dans un tripot de Tlle de France ; il joua le navire qui appartenait à M. Elisée Baux, de Marseille; il joua les pelleteries de la cargaison, la caisse et l'argent comptable, et nous tous pardessus le marclié. En lions réveillant, on nous annonça que notre capitaine nous avait tous perdus au reversis, à deux quinolas. Faut-il être bête ! comprenez-vous qu'on puisse perdre le Solide et sa cargaison au reversis? 13e six heures du soir à six heures du matin, on lui avait forcé tous ses quinWas, toutes ses dames de cœur! il est vrai de dire aussi qu'on lui avait fait voir le soleil à minuit. Il y avait là trois compères qui avaient de la glu au bout des doigts. Bref, le pauvre capitaine Marchand se brûla la cervelle et ne paya pas.

— Je sais toute cet^e histoire, interrompit Surcouf en riant.

— Ah! capitaine, vous auriez dû me le dire ; j'ai besoin d'économiser la parole... M. Masse, le second, prit le commandement du Solide. Je n'aimais pas M. Masse, moi; c'é-

tait un brave homme, mais très-dur au matelot. Je lui mis le parti en main, et il me débarqua à Tamiable. Depuis lors, j'ai fait toutes sortes de métiers toujours honnêtes ! je suis du Bausset I j'ai couru la côte, j'ai fait le petit cabotage au Coromandel ; j'ai servi à bord du Malouin^ un fameux corsaire, celui-là, sans vous offenser! puis le bon Dieu m'a puni. J'ai quitté la course pour faire un peu de traite. Nous avons tous péri corps et bien, il y a six mois, du côté de Timor, avec mon négrier les Trois-Sœurs, Quand je dis tous, je me trompe; je n'ai pas péri, moi. Je me suis sauvé à la nage, comme un Gabian... Avez-vous encore un peu de rhum, camarades?

— Servez donc du rhum à ce pauvre Alban! dit Surcouf.

— Nous perdons beaucoup de temps à entendre des sornettes, dit le comte Raymond à l'oreille de Surcouf : si nous allions au fait !

— Soyez tranquille, répondit Surcouf; je connais les marins provençaux : il ne faut pas les arrêter. Si on leur coupe la parole, ils se taisent, et on ne peut plus leur arracher un mot, et justement le mot dont on a besoin.

Alban Révest, ayant bu un dernier verre de rhum, se remit à la disposition du capitaine.

— Connais-tu bien Timor? demanda Surcouf.

— Je connais ce que j'en ai vu, très-peu ; une caranque ; un village de cages à poules, un fort qu'on renverserait avec une chiquenaude. C'est la capitale, cela. Elle entrerail dans la place de la fontaine au Bausset... vous connaissez la place de....

— Non, Alban, interrompit Surcouf; dis-moi, les pirates sont-As nombreux sur ce point?

— Mais, assez nombreux, capitaine... il y a bien deux cents hommes jeunes et armés.

— Deux cents! remarqua Surcouf... c'est beaucoup... et armés?

— Jusqu'aux dents, comme des voleurs du bois de Guges.

— Deux cents maroufles, dit ie comte Raymond, qu'on chasse comme de la valetaille en maraude !

— Oh ! non pas I dit Surcouf, je les connais. Et s'adressant au marin provençal : — Tu n*étais pas seul prisonnier à Timor?

— J'ai entendu parler d'un autre, répondit Alban.

— Sais-tu son nom?

— Ah! moi, capitaine, je suis brouillé avec les noms... Croiriez-vous que j'ai oublié le nom du cousin de la Giotat?

— Cherche bien dans ta mémoire, Alban... Est-ce un Français?

— Oui, capitaine; quant à cela, je puis affirmer que l'autre prisonnier est français.

— Noble?... un marquis?... un duc?

— Tout juste I c'est un noble!... le... le comte...

— Est-ce le comte Despremonts?

— C'est cela... je ne suis pas pardonnable d'avoir oublié ce nom. Il est écrit en grosses lettres dans le Cafouche, où j'ai passé trois mois sur six. Despremonts, oui... avec un nom de femme à côté... il me semble que je les lis! mais je n'ai point de mémoire pour les noms !

— Eh bien! dit à voix basse le comte Raymond à Surcouf, qu'attendons-nous?

— Ce qu'on attend toujours en mer : un bon vent.

— La mer est calme comme un miroir, dit Raymond.

— C'est son défaut, cher comte ; vous n'avez pas appris la marine sur le canal de Versailles. Laissez-moi mener ma barque, et, si Dieu veut, nous réussirons.

Surcouf regarda le ciel et ajouta :

— Demain I

Surcouf avait donné au comte Raymond un conseil plein de sagesse.

— Je suis résolu, lui avait-il dit, à faire une descente chez les pirates de Timor ; mais auparavant, la prudence veut que nous fassions une dernière tentative pour réclamer le comte Despremonts. Il faudra reprendre leur prisonnier de vive force, lorsque nous aurons perdu tout espoir de réussir pacifiquement. Nous agissons ainsi dans l'intérêt du comte mon ami. Si les pirates nous rendent leur prisonnier, je renonce à tirer vengeance d'une insulte, puisque Terreur sera reconnue; s'ils refusent ou s'ils demandent une rançon nouvelle, oh ! alors, tous les conseils de prudence ne doivent plus être écoutés. On agira.

Quand Surcouf prononçait ces deux mots : on agira, deux éclairs sortaient de ses yeux, et sa main semblait pétrir la foudre pour la faire mieux éclater.

Le comte Raymond accepta une seconde fois la mission périlleuse de négocier l'affaire avec les pirates. Il se rendit, avec le même interprète, sur l'îlot où se payaient les rançons ; les signaux d'usage furent arborés, mais pas une pirogue ne prit la mer. On distinguait pourtant très-bien les pirates sur la côte basse de Timer : ils affectaient de garder une immobilité railleuse, qui ressemblait à une nouvelle insulte. Après deux heures d'attente, le comte, dissimulant son irritation devant le Malais et les deux rameurs, descendit dans la chaloupe et rejoignit Surcouf.

— Nous sommes joués, dit le capitaine du Breton en riant; prenons patience.

— La patience est toute prise — dit Raymond, qui trépignait sous son enveloppe de calme — je vais vous raconter, Surcouf, ce que fit Jean-Bart sur la côte de Plymouth.

— C'est inutile, interrompit Surcouf ; si je montais un vaisseau de cent vingt, comme Jean-Bart, je serais le roi de rindCj après le soleil.

— Ainsi donc, reprit le comte, il faut nous résigner et attendre le trois-pont de Jean-Bart, qui ne viendra jamais, parce que le Directoire est assis sur le trône de Louis XIV.

— Oh ! mon cher comte, dit Surcouf en riant, ne par-

Ions pas politique sous Téquateur ! Si Louis XIV avait planté des vaisseaux sur l'Océan indien, au lieu de planter des arbres à Versailles, Paris serait à Calcutta; et ce hou Louis XVI, qui aimait tant Tlnde, se promènerait aujourd'hui, sous une allée de magnolias, du Malabar au Goromandel.... Ne parlons pas politique... parlons du Timor.

— Je ne demande pas mieux, dit le comte.

— A la bonne heure! reprit Surcouf. Écoutez, mon cher Raymond, vous n'étiez pas avec moi, lorsque je pris le Black-Swan ?

— Hélas ! non.

— Il était en rade de Madras; le capitaine donnait un bal pour fêter l'achèvement du fort Saint-Georges. On dansait entre deux batteries de trente canons. A minuit, j'arrivai avec ma Mouche et vingt Bretons à l'épreuve de la balle. Nous entrâmes, au son d'une musique enragée, par les sabords; nous primes le Black- Swan, la cargaison, les danseurs,' les danseuses, l'orchestre, les matelots, les armes, et quand tout fut au pouvoir de France, je ne gardai pour mes hommes que les rafraîchissements, et je dis aux jeunes et belles créoles :

— Mesdames, nous sommes en pleine mer, continuons le bal ; il ne sera pas dit qu'un Français aura interrompu les danses.

Et le bal fut continué. Un peu avant le jour^ nous saluâmes nos belles danseuses, et nous reprîmes la mer. Gomment trouvez-vous cette expédition?

— Je la connaissais, dit Raymond (i).

— Eh bien, mon cher comte, lorsqu'on a tenté un coup si hardi pour la puérile satisfaction de faire une pl^san-

(1) Le fait est historiciue, quoique incroyable. Du reste, «dans mon histoire, je me suis bien gardé d'inventer, en ce qui concerne Surcouf. Ce marin historique est toujours au-dessus de l'invention. Ses exploits dispensent le narruteur de descendre aux fables. L'expédition •le Tihior est encore une fable de la plus exacte vérité.

terie française en pleine mer, croyez-vous qu'on reculera devant une impnidence dont le but est honorable et sérieux ?

— Je suis heureux de ne pas douter, dit Raymond; mais je suis malheureux d'attendre.

— Fiez-vous à moi, reprit Surcouf ; pensée lente, exécution rapide, voilà le succès.

Surcouf fit un brusque salut de tête et descendit sous le pont,

— Au fait, pensa le comte, Surcouf a une grande responsabilité : c'est le père de toute cette famille de braves marins, il lui est permis de mettre un peu de prudence au fond de son courage. Attendons.

De ce moment, Surcouf, absorbé par les préparatifs de son expédition, devint à peu près invisible; il n'avait que des entretiens très-courts avec Alban Révest, déjà complètement rétabli de ses souffrances, et il passait de longues heures sur une grande carte hollandaise, où le moindre écueil était relevé dans le voisinage de Timor.

Quelques jours se passèrent ainsi dans une inaction apparente ; le Breton courait des bordées devant la côte, mais à une très-grande distance. Personne n'osait plus interroger Surcouf, pas môme le comte Raymond. En voyant le brave capitaine oisif et silencieux, tout le monde comprenait que la parole et l'action allaient éclater à la fois.

Un soir, après un entretien qui devait être le dernier, Albert Révest dit à Surcouf, sur ce ton d'intelligence et de naïveté qui exprime bien le caractère des marins provençaux :

— Capitaine, il ne faut pas être un aigle pour deviner ce que vous voulez faire ; moi Alban Révest, du Bausset, je l'ai compris. Eh bien , voulez-vous que je vous parle, le cœur Sur la main, de Provençal à Breton?

— Je, le veux bien, dit Surcouf en souriant, parle comme tu voudras.

— Capitaine, vous allez jfaire une... bêtise... pardon!

j'allais dire un autre mot provençal beaucoup plus fort, mais vous ne^Fauriez J)as compris.

Surcouf répondit par un éclat de rire qui encouragea Révest et le fît continuer ainsi :

— Vous allez attaquer deux cents Mandrins, deiix cents Gaspard de Besse, deux cents tigres d'enfer, avec vingtcinq hommes, et pourquoi? Je vais vous le dire: pour délivrer un prisonnier... ce ci-devant noble... Despremonts... je n'aime pas les nobles, moi ; ce n'est pas ma faute ; c'est la faute de mon père, qui n'aimait pas M. du Gastelet, notre voisin... Mais passons là-dessus... il y a nobles et nobles; M. Despremonts était digne d'être roturier, je le veux bien... il faut le délivrer des pattes de ces Sarrasins... Moi, capitaine, moi, Alban, je ne suis bon à rien du tout, sans me flatter... je viens de boire et de manger à bord pour cinq ans. Donnez-moi une embarcation et je vais à Timor, et je dis à ces mascaras :

— « On s'est trompé comme au reversis^ quand on donne le valet de cœur pour le valet de carreau; ce n'est pas moi, c'est l'autre prisonnier qui doit être délivré. Remettez-moi en cage, et renvoyez-moi Despremonts.

» Gomment trouvez-vous mon idée, capitaine Surcouf? » ^— Je la trouve superbe ! dit Surcouf en serrant la main d' Alban,

— Eh bien, bonsoir et bonne nuit! dit le marin; donnezmoi le canot.

Et il marchait déjà vers l'échelle, d'un pas résolu. Surcouf le retint en disant :

— Écoute donc, mon ami... je trouve ton idée superbe, mais je ne m'en servirai pas.

— Vou»avez tort, capitaine ; et quand vous me connaîtrez mieux, vous vous repentirez. A bord, je ne suis d'aucune utilité, moi ; M. Masse me le disait un jour, et quand les sauvagesses des Marquises de Mendoce vinrent à bord du Solide^ M. Masse me dit :

— « Je vais te marier avec la fille du roi, mademoiselle

Tava-Miny, et te débarquer. Tu ne feras rien toute ta vie. voilà tout ce que tu sais faire.

n Si la fille du roi avait eu le teint d'une Baussetane, je l'épousais. Mais elle avait la couleur d'une pièce de deux sous de la République, et je restai garçon. Je déteste le cuivre sur les joues, le vert-de-gris s'y met. Savez-vous à quoi je suis bon?

— Voyons, à quoi es-tu bon, Alban?

— A donner des coups d'estramaçon un jour d'abordage, à descendre l'épaule d'un Sarrasin, à mettre une balle dans une pièce de vingt-quatre sous le jour de la Saint-Alban. J'ai gagné trois plats d'étain à dix-sept ans et demi, et à la paume, j'en rendais quarante-cinq au plus fort du Gastelet, à Olivier.

— Voilà ce qu'il me faut! dit Surcouf en riant, je te retiens à bord ; je te permets de dormir ou de ne rien faire, et un jour de bataille, tu travailleras.

— Comme un forçat de Toulon, capitaine ; mettez-moi au chantier, et donnez-moi de bons outils.

— Choisis, dit Surcouf.

Et il désignait à Alban un trophée d'armes suspendu au mât.

Alban examina en détail cet arsenal et choisit une massue malaise' hérissée de pointes de fer.

Aussitôt il exécuta un moulinet, comme avec un bâton de longueur, et fit sortir de l'air de formidables sifflements.

— Bien manœuvré ! dit Surcouf, et à ce soir.

— Encore une fois, reprit Alban, vous ne voulez pas que je m'échange contre le ci-devant noble ?

— Non, tu le délivreras, mon ami, et cela vaudra mieux.

— Ainsi soit-il î dit Alban.

Et il se remit à faire ses moulinets, aux applaudissements de tout l'équipage.

Le jour arrivait à sa fin; la brise d'ouest attendue souffla dans les voiles et la proue se tourna vers l'île de Timor.

Surcouf, selon son usage, fit ranger ses liommos en demi-cercle et leur dit :

— Le pavillon de France a été insulté par des pirates. L'ile où nous aborderons sera le tombeau de l'insulteur ou de rinsulté.

Personne ne répondit. Tout le monde s'arma.

Surcouf tenait la barre du gouvernail, et, en vue de Timor, le Breton se mit à louvoyer. Le ciel était noir, c'està-dire plus favorable à lexpédition qu'à la descente.

A minuit, Surcouf prit Alban Révest par la main et le conduisit à l'avant du navire.

— Sommes-nous dans la bonne direction, penses-tu ? lui dit-il.

Alban examina la côte, pour découvrir dans Tobscurité le point de débarquement et i'échancrure de la Caranque, en mesurant de l'œil, auts^nt qu'il était possible, la hauteur des ombres qui se détachaient sur le fond plus clair des eaux, et, quand il fut arrivé à la conviction par un examen minutieux, il désigna du doigt un point de la côte et dit :

— C'est là qu'il faut débarquer.

— Le repaire des bandits est-il bien éloigné de la mer ? demanda Surcouf.

— Un bon quart de heue dans les terres, répondit Alban.

— En plaine, ou sur une hauteur?

— Gomme la colline du vieux Bausset.

— Quel homme I dit Surcouf; il croit que tout le monde connaît son village.

— Pardi ! capitaine, voulez-vous que je vous parle des pays que je ne connais pas? Le vieux Bausset est trèsconnii. Le général Bonaparte y a tenu garnison quand il était lieutenant...

— C'est bien ! interrompit Surcouf; il parlerait jusqu'à demain de tout, excepté de Timor.

— C'est tout ce que vous aviez à me demander, capitaine?

— Oui... nour le moment, dit Surcouf en reprenant un

ton de douceur, tu seras près de moi quand nous débarquerons.

— Merci I capitaine, et quand il y aura un bon coup à donner, faites-moi signe, je vous saurai bon gré de Li préférence.

— En attendant, dit Surcouf en riant, je te fais signe de te taire. Devant le danger on ne parle plus.

— Il fallait me dire cela plus tôt, capitaine, je n'aurais rien dit.

Le Breton cargua ses voiles, et, grâce à cette impulsion donnée qu'on appelle Vair du navire^ il perça la Caranque comme un javelot bien dirigé.

Le rivage était désert et l'ombre des grands arbres donnait à l'eau immobile une teinte noire. Le silence des nuits du nord régnait aux environs. On n'entendait aucun de ces murmures qui accompagnent les ténèbres dans les solitudes indiennes. L'homme et la béte fauve semblaient exilés de File de Timor.

Surcouf montra aux canonniers un amas de pirogues amarrées et leur donna un ordre mystérieux à voix basse.

Vingt-cinq hommes débarquèrent en silence, tous armés de haches, de crids et de pistolets, et cheminant pieds nus sur le roc ou les herbes, avec précaution et lenteur, de peur de heurter trop brusquement les feuilles des arbres et de réveiller les oiseaux.

Alban Révest marchait le premier, tenant toujours les yeux fixés sur tous les accidents de terrain ou de végétation qui lui servaient de point de reconnaissance.

Parvenu au pied d'une colline boisée, Alban prit le bras de Surcouf et lui fit le signe qui veut dire :

— C'est là.

Il était alors une heure du matin : on avait donc cinq heures de nuit à bien employer.

Le comte Raymond marchait au premier rang, à côté de Surcouf; rien ne trahissait en ce moment ses émotions intérieures. Entretenant le raisonnable espoir de rencontrer

240 LES DAMNÉS DE L'iIyDE

le comte Despremonts, il avait soigné sa toilette autant que les ressources du bord le lui permettaient. Ses longs cheveux noirs, soigneusement tressés, étaient retenus par un nœud de ruban et retombaient en arrière avec une certaine grâce naturelle qui ne faisait pas regretter le plâtrage de la poudre d'amidon. Révolté contre la mode du pantalon révolutionnaire, il portait une culotte de basin blanc agrafée sous le genou, et laissant à découvert une jambe nue et fine, jadis admirée à Trianon, lorsqu'elle se couvrait d'un bas de soie sans plis. La veste blanche du planteur rendait plus de justice à la souplesse de son torse que l'habit de cour, et la fine chemise à jabot de batiste, au col rabattu, révélait seule le grand seigneur.

Ainsi équipé, le noble comte Raymond de Glavières marchait à la délivrance de Despremonts, l'heureux mari de la plus belle des créoles de l'Inde. Jamais acte chevaleresque n'a mieux illustré un blason.

Pour monter la colline des Pirates, il fallait bien se garder de suivre le sentier battu. Surcouf n'était pas homme à commettre une sottise pareille. Le succès des entreprises dépend de l'observation minutieuse de toutes les précautions de détail. Hélas! les plus grands empires ne se sont pas écroulés pour des fautes éclatantes; l'oubli des détails amène les hautes chutes. Un grain de sable négligé fait tomber un colosse. L'histoire est sablée de ces petits grains.

Réussir, c'est jouer aux échecs avec une pensée de pure distraction; c'est entrer dans l'esprit de son adversaire et deviner tout ce qu'il trame contre vous ; c'est se recueillir dans son esprit pour savoir mieux cacher son plan et donner le change ; c'est destituer cette fatalité aléatoire qu'on nomme le hasard et l'enchaîner avec les nœuds invincibles de la combinaison; c'est se mettre au-dessus de cette abstraction que les étourdis appellent le bonheur, en prévoyant tout ce que le succès peut craindre dans une lutte engagée avec l'homme, être faible, toujours borné dans ses ressources, toujours vaincu, quand un génie supérieur l'at-

taque avec une intelligence calme et un calcul acharné.

Surcouf était un très -habile joueur d'échecs, comme son illustre compatriote et mon ami, de la Bourdonnais, le petit-fils du gouverneur de Tlnde. Surcouf a toujours réussi ; était - il heureux ? de la Bourdonnais a toujours vaincu ses adversaires; était -il heureux? Le bonheur, c'est l'intelligence au suprême degré.

Les vieux marins de l'Inde savent que Surcouf a mis trois bonnes heures pour gravir une colline dont on peut atteindre le sommet en dix minutes.

— Il suffisait, disait-il, d'un oiseau criard, réveillé en sursaut, dans une heure de la nuit où tout dort dans les bois, pour donner l'alarme aux bandits.

Surcouf, doué d'une dextérité merveilleuse, écartait les branches avec cette délicatesse de mouvements qu'on réserve aux sensitives ; il les élevait en voûte, et les rendait avec les mêmes précautions à leur état naturel, lorsque tous ses hommes avaient passé. Il fallut opérer ainsi, jusqu'au sommet. La colline garda son silence. Jusqu'à ce moment Tintelligence et l'adresse avaient fait le bonheur.

Le tour du courage était venu.

Perçant avec le sommet de sa tête le dertiier voile de feuillages qui cachait le repaire des bandits, Surcouf vit, à vingt pas, sur un terrain nu, la capitale de Timor : un amas assez considérable de huttes de bambous. Quelques étoiles trouaient le plomb d'un ciel orageux en ce moment, et laissaient distinguer dans son étendue cet épouvantable nid de tigres humains.

Le marin breton prit d'une main un pistolet à sa ceinture, de l'autre sa hache d'abordage, et, se tournant vers les siens et se grandissant de toute sa taille de héros , il fit le geste qui commande l'extermination et s'élança le premier sur le repaire des forbans.

^42 L£S DAMNÉS DS l'iNÛK

Les piratea oe dorment que d'un oeil, dit un proverbe de l'Archipel. Au prenaier coup de foudre tombé sur la première hutte , toute la bande infernale se réveilla en sursaut et prit les armes. Au même instant le canon gronda dans la caranque, et son fracas fui répété à l'infini par les échos des solitudes. Les plus déterminés et les moin* intelligents parmi les pirates se précipitèrent sur le chemin de la mer pour défendre leurs pirogues et repousr» ser une descente du baut des falaises de roc qui bordent le rivage. La ruse de Surcouf diminua ainsi le danger. Un combat terrible s'engagea au premier carrefour dea buttes, là où vinrent se réunir les pirates qui n'étaient pas descendus à la mer.

Les marins attendaient les bandits devant les huttes, et comme ils étaient tous doués d'une force prodigieuse, ils les assommaient d'un coup de hacbe, et se précipitaient en** suite sur les masses sombres avec une furie d'élan qui appliquait l'abordage au combat de terre.

Surcouf était partout ; rien ne résistait à cet hcffnme surhumain, qui passait entro le fer et le feu comme un protégé du ciel, renversant tout sur son passage, frappant dea deux mains, écrasant du pied, épouvantant avec sa voix, toujours debout sur des cadavres, 'toujours défiant les blés* sures et la mort, comme des accidents impossibles, des accidents repousses par un épiderme de bronze trempé par nn ange dans le Styx des chrétiens.

A côté de lui, le comte Raymond, calme et gracieux comme dans un assaut d'escrime, maniait une de ces longues et foudroyantes épées du moyen ^, glaive d'archange exterminateur, trop lourdes pour les bras d'aujourd'hui, et qui trouaient autrefois les masses sarrasines aux gigantesques batailles de Damiette et de Mansourah.

l^Ë^ DAIINÉS DS L'iNQS 243

Le prisonnier déliyré, Alban Révest, exécutant le jeu irrésistible de sa masse d'armes, emportait ds^ns un tourbillon d'éclairs les crids, les poignarda, le^ lances, les javelots, toute la ferr^ile empoisonnée sorùe des arsenaux malaisiens.

Le canon grondait toujours du côté de la mer, et avec des sous si distincts^ si rapprochés, que les pirates, se croyant exposés à un feu d'artillerie, regardaient la lutte comme impossible et fuyaient à travers .les bois eu abandonnant leur repaire inondé de sang et jonché de mortç.

Le soleil se leva tout à coup comme un spectateur curieux qui se montre quand la bataille est tUue et vient fé* liciter les vainqueurs.

Le comte Raymond se servit du soleil comme d'un flambeau pour commencer ses recherches et découvrir dans les huttes du repaire le comte Despremonts. Personne n'y songeait. Toutes les pensées se tournaient déjà vers une seconde bataille qu'il fallait nécessairement livrer à Fautre bande descendue à la mer pour secourir les pirogues.

Les femmes et les enfants se {précipitaient aux pieds du comte Raymond, qui les rassurait tout de suite par un geste pacifique, et leur demandait, avec la voix de son interprète, des nouvelles de l'autre prisonnier français, le comte Despremonts.

En courant ainsi de hutte en hutte, on découvrit le père des deux jeunes filles esclaves: celui*là n'était pas sorti; il avait obéi à de bons instincts naturels et ne voulait pas S6 battre contre les blancs, de peur, disait-il, de tuer le pro^ tecteur de ses filles. Cet honorable scrupule pouvait être très-utile au projet et à Tidée fixe du comte Raymond. H fallait se servir de cet homme pour arriver au noble prisonnier de Timor.

L'explication fut très-courte. L'inten)rèle écouta le récit du père, et, poussant un cri de détresse, il se retourna vers M. de Glavières et dit :

^ Le prisonnier Despremonts est mort depuis sept mois.

On Taurait vendu vivant; car, disait le père, les Malais tiennent toujours leur parole donnée, mais l'appât de l'or avait fait commettre une faute, mais ils n'ont pas cru tromper les blancs en rendant un autre prisonnier de leur nation.

Le comte Raymond ne se contenta pas de cette explication, quoique fort naturelle. 11 voulait continuer ses visites, et le père des deux esclaves donna tout de suite de nouveaux renseignements à l'inteprète, qui les transmit en ces termes:

— Il y a ici tout près la cabane du chef; on y a conservé tout ce qui appartenait au comte Despremonts, dans l'espoir de retirer de ces objets un grand bénéfice.

— Courons vite et voyons, dit le comte. Le pirate fît une objection à l'interprète.

— Que vous degîande-t-il encore? dit Raymond.

— Il demande la protection pour lui et ses deux filles, car il se regarde comme très-compromis vis-à-vis des siens, répond l'interprète.

— Dites-lui, reprit Raymond, que nous le conduirons, lui et sa famille, à bord du Breton.

Le père écouta, bondit de joie et fit le signe: Venez !

Toutes ces choses furent dites et faites en un clin d'œil, car il fallait rejoindre Surcouf et ses marins, dont l'attitude annonçait une prochaine reprise d'hostilités.

La case du chef était Inhabitée, mais elle avait une apparence d'ameublement : on y voyait plusieurs nattes, deux hamacs et un service chinois de pipes à Topium.

Le comte, qui furetait partout, découvrit derrière une tenture japonaise une espèce de trophée, où s'étalaient un • uniforme complet d'officier de marine et plusieurs objets de forme européenne, suspendus à de grosses arêtes polies fichées dans le mur de bois en guise de clous.

Un portefeuille de maroquin vert fixa d'abord l'attention du comte. Il fut ouvert tout de suite et refermé avec émotion et respect. Raymond avait vu un paquet de lettres et

lii sur la première adresse, en caractère de style féminin, ces mots : A monsieur le comte Despremonts,

Pressé par le temps, le comte décrocha toutes ces reliques, se réservant de les examiner plus tard à loisir, et, donnant Funiforme à l'interprète , il dit au père et aux deux filles de le suivre et de joindre Surcouf et ses marins.

— Comte Raymond, dit Surcouf d'un ton sévère en revoyant son ami, vous avez mérité les arrêts pour huit jours.

— Voici mon excuse, répondit le comte en montrant l'uniforme du comte Despremonts.

Il faut dire qu'emporté par le feu du combat et absorbé par les préoccupations nouvelles, Surcouf avait complètement oublié le prisonnier qu'on venait délivrer. L'honneur du drapeau passait avant tout.

Raymond donna tous les détails de son expédition privée à Surcouf et ne reçut que des éloges.

— Et vous avez fait cela en si peu de temps? ajouta le capitaine.

— De peur de l'oublier, répondit le comte.

— Pauvre Despremonts, reprit Surcouf. Mais nous le pleurerons plus tard; songeons à nous en ce moment. Rien n'est fini. J'ai envoyé le plus agile des nôtres à la découverte et je l'attends.

Dans le rude combat qui venait d'être livré, trois marins seulement avaient reçu des blessures, mais peu graves. Surcouf avait inventé une maxime assez paradoxale, celle-ci :

— Dans une affaire, il n'y à de blessés que les maladroits, et de tués que les débiteurs de la mort arrivés à l'échéance.

Il n'y avait pas eu de débiteurs échus.

L'éclaireur ne reparaissait pas, et Surcouf témoignait beaucoup d'impatience.

— Que penses- tu de ce retard? demanda- t-il à Alban Révest.

246 LES DAMî<és BÈ L'lNt)E

— Ah ! dit le marin du Bausset en poussant un soupir, je pense que nous testerons à Timor.

— Mais, diable! ce n^est pas mon intention de rester ici, dit Surcouf en riant, le pays est affreux. Achève donc la pensée, Alban.

— Oui, capitaine. Il y a deux tribus à Titnor, deux tribus associées par le brigandage : la tribu de Fer et Ja tribu de Cuivre... Je pense que la mitraille du Breton yimt de travailler conth; les pirogues, n'est-ce pas?

— C'est fini. Le canon ne tire plus ; les pirogues sont en loques, j*en suis sûr ; je connais mes canonnière.

— Oui, mais les pirogues de la tribu de GuiVre, celles-là ne sont pas en compote ; il y en a plus de quatre cents dans une autre caranque, plus au sud, de Tautre côté du cap. J'ai fait la traite tout autour de nie; je le connais, naon Timor, comme le Bausset.

— Je comprends, dit Surcouf en prenant une pose de réflexion.

Puis, il ajouta avec vivacité :

— Mais il faut attendre encore un peu mon éclaireur... Je lui ai bien recommandé de faire une entaille, de dix en dix pas, sur tous les arbres, pour se reconnaître au retour; il ne peut pas s'être égaré en prenant cette précaution.

Tous les marins étaient debout, immobiles et les yeux fixés sur leur chef.

Le comte Riaymond seul ne paraissait prendre aucune part à la préoccupation générale du moment, il roulait entre ses doigts un étui tond de maroquin fermé par un ressort, et il éprouvait, devant cette relique mystérieuse, la tenta"* tion fébrile d'un enfant.

Le soleil montait en versant une chaleur torride que les hommes du Nord supportaient très-bien, car la chaleur est la vie de tout le monde, comme le froid est la mort. Un paysage afl'reux et sublime entourait cette héroïque poignée de conquérants : c'était l'éruption volcanique de Tiraot,

soudainement pétrifiée et se couronnant, au souffle dltin, de panaches d'arbres, de touffes d'herbes, dlmmenses bouquets de fleurs; une admiral)le nature, qui dédaignait la main de l'homme et n'avait eu besoiu, pour se ftilre si puissante, que d'un regard de son soleil.

D'après les calculs d'Alban Révest, une centaine de pirates avaient abandonné les huttes pour courir à la iher au premier coup de canon. En supposant le nombre exact, il fellait encore livrer bataille à Un ennemi quatre fois plus fort par le nombre; çaais ce n'était pas Ift ce qUe l^doutait Surcouf : en déchaînant ses indomptables marins sur les pirates, lui en tête, il comptait bien les traverser au vol et rejoindre la mer et te Breton, Là n'était pas la difficulté. Il y avait autre chose à craindre, une embuscade sur quelque terrain mouvant, une surprise adroitement préparée, avec cette adresse infernale qui est Tairme la plus terrible des sauvages, lorsqu'ils se défendent sur un sol dont ils connaissent toutes les ressources et tous les accidents, et contre un ennemi étranger.

Enfin, l'éclaireur arriva; il ruisselait de sueur et ses pieds laissaient partout des traces de sang. On l'entoUîti pour entendre son récit.

Il avait suivi de loin cent pirates environ, qui, après avoir assisté à la dévastation de leurs pirogues, avaient gravi une montagne qui formait ce promontoire et avaient disparu de l'autre côté, en s'éloiguant toujours de leurs huttes et de leurs familles, comme s'ils ne soupçonnaient pas l'attaque des marins de Surcouf.

— Parbleu! dit Surcouf, c'est bien ainsi que j'avais Calculé la chose ; et mes canonnière m'ont admirablement se»condé!

Et frappant sur l'épaule d'Alban Révest, il ajouta *.

— Tu as raison, Alban; je vois clair sur mon échiquier. Il n'y a pas de temps à perdre .» Mes amis^ suivez, à votre droite, les entailles des arbres, et au pas de course jusqu'à là mer... Où sont les deux plus forts?

248 LES DAMNKS DE l'iNDE

Tous se présentèrent, excepté le coiiite Raymond, toujours occupé de sa relique.

— Les deux premiers venus, reprit Surcouf, prenez chacun dans vos bras une des pauvres filles qui ne pourraient pas nous suivre, et en avant !

Le trajet fut bientôt parcouru. On arriva sur le bord de la caranque. Les chaloupes en sortirent comme des flancs du Breton, et rembarquement fut fait en vingt coups de rames. Les canonniers montrèrent à Surcouf Teau du golfe toute couverte des débris des pirogues.

— Bien travaillé, dit le capitaine ; merci !

Par malheur, la mer gardait un calme effrayant, contrariété assez fréquente sous Téquateur. 11 semble que le soleil engourdit aussi Tocéan Indien enTaccablant de sa chaleur. Les étoiles avaient emporté les nuages plombés de la nuit, et la tenture du dieu bleu couvrait le dôme du ciel, sans laisser sur un seul point le signe nébuleux de l'espoir, le petit nuage précurseur du vent.

— Par Notre-Dame de Saint-Géri, dit Alban en regardant le ciel indigo, si nous sortons de ce mauvais pas, je fais peindre un ex-voto à M. Bringier pour la chapelle de Saint- Alban.

On avait déployé tout le luxe des voiles sur le Breton, et le deux chaloupes le remorquaient lourdement pour le faire sortir de la caranque et lui donner le souffle de la pleine mer.

— Ah! les bandits! murmurait Alban; ils sont fins comme les renards du grand Gabre! ils savent ce qu'ils font. Cette coquine de mer travaille pour eux! nous filons cinq pas à rheure comme le Bibcentav/re de Venise!

Surcouf dissimulait son inquiétude et disait en riant aux canonniers :

— Otez les boulets, et de la mitraille jusqu'à la gueule.

— Ça y est déjà, capitaine, répondirent les canonniers. L'un d'eux ajouta :

— Nous avons craint une attaque tout à l'heure, et, s'ils

s'étaient jetés à la nage, nous étions frits; mais nous avions mis tout le long des bastionn âges une enfilade de chapeaux et de cabans, et nous avions Tair d'être cent à bord. Les bandits n'ont pas bougé, mais ils ont eu alors l'idée d'aller chercher les voisins.

— Eh bien, nous attendrons les voisins, dit Surcouf.

— Capitaine, dit Alban, un jour, par le vingtième de la- , titude, au beau milieu de l'archipel des îles Basses, avec le pauvre Marchand, que Dieu ait son àme! nous avons vu le Solide cerné comme un dauphin par mille pirogues.

— Allons donci s'écria Surcouf, voilà bien les marins du ' Midi! jamais les pirates n'ont mis en mer mille pirogues!

— Mettez cinq cents, reprit Révest; Hsez le livre du bord ; on l'a imprimé aux frais de la République. Vous verrez mon nom dans les cadres : Alban Révest du Bausset, et...

— Assez! dit Surcouf avec une légère impatience ; taisons-nous, si nous voulons avoir du vent.

L'anxiété de tous les marins était vive. Chacun se rappelait cent histoires de pirogues et de forbans, et ce danger, contre lequel le plus fort courage succombe, était déjà, présent à tous les yeux.

Le plus profond silence régnait sur le .pont du navire et sur la mer, laquelle ne laissait pas la moindre trace de sillage; les voiles se collaient aux vergues; les flammes les plus déliées dormaient immobiles sur les mâts.

Le Breton doublait le promontoire, et la mer apparut dans toute son immensité lumineuse. Les yeux étaient fixés sur la côte sud, trop voisine encore 'pour ne pas être dangereuse. Surcouf, qui avait des yeux d'aigle, fit un mouvement, et plusieurs têtes s'inclinèrent comme pour dire oui^ puisque le silence le plus absolu était recommandé.

La mer se couvrait d'écume, au milieu de son calme plat ; on eût cru qu'une invasion de monstres marins sortait de la mer; on distinguait déjà le bruit des rames; et à mesure que l'ennemi approchait, on apercevait un nombre prodigieux de pirogues qui semblaient voguer toutes seules, car

aucune tête pe se montrait att-dessus des bois volant à fleur d'eau. Sur ce point seul, la mer était agitée, mais autour, le saphir le plus tranquille se déroulait jusqu'à Thorizon.

Quand, à la veillée, les plus braves, parmi les voyageurs de l'Inde racontent ces invasions des pirogues malaises, ils mettent encore dans leur parole Témolion du péril passé.

Si notre Surcouf n'éprouva rien en ce moment, c'est que son courage savait même dompter les terreurs nerveuses, les plus invincibles de toutes, les épouvantes de l'imagination.

La tactique des pirates malaisiens est fort i'edoutée des navires surpris par le calme plat, sur les côtes de Bornéo et dans l'archipel voisin. Si ce n'est pas Un Vaisseau de haut bord, monté par un nombreux équipage et défendu par de nombreuses pièces d'artillerie, il faut désespérer du salut. Les pirogues, gouvernant à la toue et à fleur d'eau, portant chacune trois hommes bien armés et invisibles, car souvent ils nagentàcôté du bois, formentun cercle immense autour du navire, puis elles se rapprochent et se resserrent, etj à une certaine distance, les pirates nagent entre deux eaux, atteignent le navire, l'envahissent par les sabords avec une furie d'oiseaux de proie, et en un clin d'œil l'équipage, écrasé par le nombre, est massacré sans merci. Dans les expéditions, les pirates sont toujours au moins cent contre un. La défense, malgré des actes d'héroïsme et tous les efforts d'un courage de désespoir, succombe presque toujours. Nos vieilles attaques de diligences, à main armée, sur les grandes routes, sont des jeux d'enfants auprès de ces terribles scènes de l'océan Indien.

Les pirogues s*arroudlssaient au large avec une admi-

LÈS DAMNÉS DE L'tNDÈ 251

rable symétrie ; le Breton était le centre d'un cercle noir et délié, comme si Ton eût tracé cette figure de géométrie a^Bc un ci'ayon à Taide d'un compas démesuré.

Surcouf, assis sur le cabestan, chargeait sa pi]^ ayec le plus grand calme^ comme si le Breton eût été convié au spectacle d'une joute : les canonniers Yelllaient, la lance allumée à la main; les marins tenaient leurs doigts à la détente des carabines ; tous avaient la conscience des périls suprêmes du moment, mais pas un de ces mftles visages n'exprimait la moindre émotion.

Le comte Raymond ne daignait pas faire à des pirates rhonneur de s'occuper d'eux; il était assis à l'écart et roulait toujours entre ses doigts la relique, soupçotmant trop ce qu'elle renfermait, et n'osant presser le ressort^ de peur d'élever sa curiosité à la hauteur d'un sacrilège.

Bnfln, la tentation l'emporta, il ouvrit... et l'irradiatien du soleil indien qui remplissait la mer et le ciel en ce mo^ ment s'éteignit devant l'image éblouissante qui frappa ses yeux. On eût dit que le soleil se déplaçait.

Impossible de la méconnaître, cette figure céleste qui semblait sortir de son cadre avec son auréole nuptiale de seize ans. Le peintre n'avait pas mis le nom d'Aurore au bas du portrait; celui qui n'aurait vu qu'une fois l'original aurait reconnu la copie du premier coup^d'œil. Le charme et la grâce des traits, la pureté exquise des contours, la distinction idéale des lignes, faisaient oublier la beauté. Quelques légères erreurs du pinceau, sur l'échancrure du corsage semblaient révéler l'émotion du peintre, comme sur le portrait de la comtesse Brignole, peint d'une main tremblante par Antonio Van Dyck.

Une voix forte se fit entendre et dit :

— Attention, canonniers I et pointez bas !

Le comte contemplait toujours l'image adorable. Les canons grondèrent, et le précieux écrin ne fût pas fermé;

Cependant le cercle se rétrécissait toujours, et la mitraille qui pleuvait sur la mer n'intimidait pas les gérâtes.

L'air gardait son silence. Le Breton semblait cloué sur une plaine de saphir pailletée de soleil.

— Il faudrait peut-être prendre des riz? dit Alban avec le plus grand sang-froid.

Cette plaisanterie, dite dans un péril si affreux, excita le rire de tout Téquipage, et Surcouf môme prit part à Thilarité générale ; mais il fit signe au facétieux inopportun de né plus recommencer.

L'éclat de rire fit plus d'effet que le canon à Toreille du jeune comte de Clavières, il se crut le point de mire des justes railleries de l'équipage, et, serrant le portrait d'Aurore, il se leva d'un air assez confus, et, pour se donner une contenance, il regarda la mer.

En cet instant, les pirates changeaient de manœuvre, ils voyaient qu'ils avaient à combattre, non pas un vaisseau marchand, mais un navire qui, malgré son exiguïté, distribuait fort adroitement sa mitraille et coulait beaucoup de pirogues. Le cercle se brisa, et les pirates se massèrent, dans l'éloignement, sur deux points qui correspondaient à la proue et à la poupe du Breton et où ils se trouvaient à l'abri du feu des deux batteries. Si le Breton, favorisé par la brise, eût été maître de ses mouvements, et s'il avait pu tourner sur sa quille, il aurait rendu leur manœuvre fatale aux pirates, mais il était exposé à toutes les mauvaises chances de son immobilité.

Surcooif, ainsi menacé dans la direction des deux extrémités de son navire, mit une chaloupe à la mer, et, à l'aide d'un câble de remorque, il fit tourner le Breton, présenta ses deux batteries aux pirogues, et commanda un feu partout soutenu. Ces décharges firent des ravages considérables, parce que les masses ennemies étaient plus profondes; mais les pirates se servaient des pirogues coulées comme de point d'appui et nageaient toujours, en les poussant vers le navire.

Quant aux pirogues intactes, et elles étaient trop nombreuses, elles avançaient avec une rapidité eflFrayante, et

les nuages de fumée, immobiles sur la mer, favorisaient encore la marche de Tennemi.

Le comte Raymond, appuyé sur le bastingage, assistait à un spectacle que Versailles ne lui avait jamais offert. Surcouf lui frappa sur Tépaule et lui dit :

— Je suis bien aise de vous consulter sur une chose grave.

— Parlez, capitaine, dit Surcouf en quittant sa pose inclinée de spectateur.

— Connaissez -vous bien le danger du moment?

— Eh ! mon Dieu! dit Raymond, les moments se ressemblent tous. La vie est un long danger...

— Pas de sentence, comte Raymond... savez-vous que, dans un quart d*heure, nous pouvons être envahis par quatre ou cinq cents bandits?

— Après? demanda le comte froidement.

— Après, mon cher comte, ces bandits seront nos maîtres...

— Oh! interrompit le comte, il y a toujours la ressource de se faire tuer!

— Mais mon navire? mais mon Breton? mais mon drapeau? demanda Surcouf.

— Ah! oui, dit le comte; vous ne voulez pas que votre drapeau tombeau pouvoir de ces marauds... Eh bien! il y a une chose tout simple...

— Oui, interrompit Surcouf; j'ai allumé ma pipe pour faire le coup... Nous sauterons comme le Tonnant àAboukir.

— Et comme tant d'autres de la marine royale, dit le comte.

Et en disant cela, il essayait de détacher de sa main gauche une empreinte de goudron qui l'offusquait beaucoup.

— Il ne faut pas croire, ajouta-t-il, que Théroïsme des marins commence à Aboukir. Nous avons M. de la Clochetterie, le commandant de la Belle-Poule^ qui...

254 LES DAMNÉS DÉ L*lNDE

-^ Oh ! arrétbï-votis ail premier ! interrompit Surcoiif.

— C'est que, reprit le comte, llia liste serait longue... '

— Raison de plus, dit le marin breton, pour vous arrêter ; nous n'avons pas le temps de raconter Thistoire des autres : faisons la nôtre...

— Eh bien, interrompit Raymond, tout est dit ; ilous sauterons comme ia Néréide sous Louis XVI, laquelle se trouva cernée devant Geylan par quatre vaisseaux du Commodore Johnston.

— Nous sauterons comme on saute, dit Surcoût; rien n'est plus aisé : une étincelle de pipe sur la sainte-barbe, et bonne nuit pour tout le monde! en avaût pour l'étet-nitê !

— Après un signe de croix et uû In manus tuas^ dit le comte, on peut partir tranquillement; Dieu a signé le passe-port.

Et il continuait à se préoccuper toujours de l'empreinte de goudron qui souillait la blancheur de sa manche; aussi ajoula-t-il comme en aparté :

— Je ne suis pas né pour la vie du bord i il faudrait refaire sa toilette à chaque instant.

— Votls compreiieî ma position, dit Surcouf ; je réponds devant Dieu de la vie de trente hommes; et j*ai voulu vous consulter sur...

— Mais , interrompit le comte Raymond , ces trente hommes vous diraient tous le même mot : Sautons! Inutile de les consulter... ce serait perdre son temps... Soigner bien votre pipe, capitaine; la cendre étottflFe le feu.

Surcouf secoua la cendre et montra un tison rouge au Comte Raymond.

— Gela me rappelle Jean-Bart, dit le gentilhomme. Un jour, cet illustre marin fumait sa pipe dans la galerie d'Apollon, à Versailles. Les couHisans ne craignaient pas Todeur de la poudre, mais ils craignaient Todeur du tabac.

Le roi dit à Jean Bart:

— Mais ne perdrez-vous donc pas l'habitude de flimer?

— Impossible, dit le marin, je veux toujours être prêt ù

faire sauter mon vaisseau pour sauver le pavillon. La pipe a été inventée pour la sainte-bàrbe.

Le roi se retourna vers les courtisans et leur dit :

— L'honneur du pavillon de France est dans la pipe de Jean Bart. Je vous ordonne de trouver excellente Todeur du tabac.

Les courtisans achetèrent des pipes et firent semblant de fumer... 11 y avait alors des courtisans.

— Avez- vous tout dit? demanda Surcouf.

— Comme vous voudrez, capitaine.

— Quand le moment sera venu, reprit le marin breton, nous nous embrasserons tous, et je vous ouvrirai le chemin du long voyage...

— En sautant, on raccourcit le chemin du ciel, remarqua Raymond.

Pendant ce dialogue, le Breton, tournant avec lenteur, n'avait cessé de vomir la mitraille sur les pirogues ; mais Tennemi avançait toujours; c'était une marée montante sur rOcéan immobile. On les apercevait très-distinctement, et, par moments, la mer' semblait pavée de têtes noires dans une grande étendue, et tout à coup ces horribles tètes disparaissaient, on ne voyait plus que des pirogues vides poussées par des ^bras invisibles et ne s'écartant jamais de leur direction.

Presque toujours, à chaque bordée, la mitraille trouait la mer, brisait quelques pirogues et ne tuait personne. Le comte Raymond, qui se souvenait toujours de Versailles, croyait voir des triions folâtrer à la surface des eaux, et il cherchait Amphitrite.

Cependant les tritons devenaient menaçants et terribles, et un très-court espace les séparait du navire. Le jeune comte de Clavières regarda Surcouf comme pour lui dire :

— Eh bien, le moment est-il venu de nous embrasser? Surcouf fit le signe qui veut dire :

— Pas encore I

Alors le comte se mit à l'écart, ouvrit Pécrin du portrait

d'Aurore, en arracha l'ivoire, couvrit de baisers une image divine, ]a plaça sur son cœur et boutonna sa veste étroitement.

Gela fait, il reparut au milieu de ses camarades, avec un visage radieux de sérénité.

Alban Révest secoua la tété avec mélancolie et agita ses lèvres en regardant Siircouf.

— As-tu quelque chose de bon à dire? lui dit le capitaine.

— Non, répondit le marin provençal.

— C'est égal, parle, reprit Surcouf , je te le permets.

— Capitaine, reprit Alban, cela me rappelle le plus beau jour de ma vie. Notre vaisseau le Solide^ qui méritait son nom, quoiqu'il ne fût pas bon voilier, était à l'ancre devant nie capitale des Marquises de Men'doce, une mer magnirique. Savez- vous ce que nous vîmes arriver?

— Voyons, dépêche-toi, que vites-vous arriver?

— Ahl ce n'est pas un conte, capitaine; c'est imprimé dans le voyage du capitaine Marchand, tout le monde peut le lire...

— Veux- tu donc achever! dit Surcouf avec impatience.

— Nous vîmes arriver à la nage toutes les jeunes Mendoçaines; il y en avait plus de mille, je crois; elles montèrent à bord en riant comme des folles, nous volèrent jusqu'à notre dernière épingle et notre dernier mouchoir, et se lancèrent à la mer, sans échelle, en emportant tout ce qu'elles avaient volé.

— Eh bien, dit Surcouf, que signifie ton histoire?

— Capitaine, elle signifie que j'aimerais mieux voir encore nos jeunes Mendoçaines que ces faces de maudits qui couvrent la mer.

— Sois tranquille, dit Surcouf, tout à l'heure tu ne les verras plus.

— Oui, quand ils nous auront tous avalés, murmura le marin provençal.

— Enfants ! cria Surcouf, à bâbord ! à tribord ! à l'avant!

àTarrière! la hache aux poings! Canonniers, fennez les sabords.

Au môme instant, on yit sortir de Peau Tavant-garde des démons de la mer; les tôtes seules se montraient avec les chevelures noires collées sur les tempes. Puis des centaines de griffes, armées de poignards, se cramponnèrent au bois du navire, et des cris sauvages retentirent sur la mer, pour accélérer la marche de toute Tarmée, qui ne se montrait que par intervalles, et pour les besoins de la respiration, car elle nageait entre deux eaux

Surcouf prit un tronçon de corde desséché au soleil, ralluma par un bout et le plaça sur le cabestan.

Puis, élevant la voix, cette voix qui aurait donné du courage aux plus lâches, il dit :

— Enfants, prenez du large aux coudes, et laissez-moi partout de la place pour deux mains !

L'assaut du navire commença sur tous les points. Les premiers pirates arrivés, au nombre de plus de cent, grimpèrent sur le Breton^ les poignards aux dents, et un combat formidable s'engagea sur toute la ligne des bastin-

Le comte Raymond, assis tranquillement à Tarrière et faisant face à la mer, renvoyait à Teau, à grands coups d'épée, tous ceux qui attaquaient le navire de ce côté. On entendait partout tomber les haches sur les bois et les corps dans la mer; les griffes des démons étaient coupées dès qu'elles s'accrochaient au dernier appui. Surcouf remplissait le navire de sa grandeur héroïque, et, bondissant comme un lion de la proue à la poupe, il jetait au gouffre des tronçons de pirates, à chaque coup de foudre de sa masse de fer. Le désespoir avait augmenté la force et

grandi le courage de tous ces hommes, déjà si vigôUreUK et si braves ; on eût dit que le Breton était défendu par une armée; chaque marin se multipliait, et sur aucun point les pirates, toujours renouvelés, toujours intrépidement acharnés à Tescalade, ne pouvaient se faire une issue, dans ce tourbillon de fer qui mugissait sur les deux bords du navire. Mais le gros de Tarméé flottante n'avait pas encore donné; un ordre habile, venu du chef, sacrifiait ainsi les plus ardents dans une première ftttftque, pour épuiseï* les forces des marins de Surcouf, et ariirer à la Victoire par la lassitude. Malheureusement, il était défendu de prendre une minute de repos; il fallait toujours, et sans relâche, faire tomber cette grêle de fer qui, à force d'être victorieuse, allait devenir impossible, car la vigueur humaine a ses bornes, même chez les athlètes les plus vigoureux.

Surcouf, qui avait toujours Toeil sur sa mèche allumée sur le Cabestan, poussa un cri de joie fet dit d'une voix de tonnerre :

— Enfants! Dieu vient à notre secours! encore un effort! un dernier I Frappez des deux mains et de front!

Il venait de voir la chose la plus simple du monde : une inclinaison dans la petite colonne de fuinée qui montait de la mèche placée sur le cabestan.

Aussitôt la mer se rida, un murmure sourd courut dans les voiles, et les flammes tricolores frétillèrent à la cime des mâts.

— Voilà le vent! cria l'équipage.

Et toute lassitude disparut! les bras levée retombaient comme des marteaux de forges sur toutes les têtes hideuses qui sortaient de la mer* Les compagnons de Surcouf sentaient courir dans leurs cheveux une brise secourable comme le souflle d'un ange. Le navire marchait.

Un hurlement de rage stridente partit de la mer et répoû"dit aux cris de joie du navire. On aurait cru entendre une immense tneute de tigres marins violemment séparés de

leur proie par une armée de lions. Déjà on voyait dans un lointain rassurant les pirogues à demi submergées.

Un instant, Surcouf eut l'idée de se faire agresseur à son tour et de profiter du vent pour courir sut* la flottille et l'anéantir, mais il ne voulut pas, dit-il, abuser des faveurs de la Providence: sa famille de braves marins était sauvée; il fallait se contenter de ce bonheur et ne pas tenter l'inconnu.

Quand les souillures de cet affreux combat eurent été effacées sur le pont, les marins reprirent leurs calmes habitudes du bord, comme si aucun accident sérieux n'eût troublé les premières heures de ce jour. Tous ces hommes, braves au même degré, n'avaient pas cette loquacité fanfaronne qui éternise les récits dans Taction. Surcouf leur avait serré les mains à tous, et cela suffisait ; ils ne demandaient rien de plus.

La brise était bonne, et le Breton voguait joyeusement vers Java. On fit sortir de Tentre-pout les deux jeunes filles et leur père, qui ne revinrent de leur effroi qu'en voyant des visages européens. Le capitaine recommanda d'avoir le plus grand soin de ces trois êtres à peu près humains.

Timor, les pirates, le combat, la mèche allumée sur le cabestan, tout était oublié. Merveilleuse et incroyable existence de ces hommes de fer q\ii habitaient l'Océan et jouissaient de tous ses périls, de toutes ses horreurs, de toutes ses tempêtes I ils n'auraient pas compris cette vie monotone des cités bourgeoises, cette vie raisonnable qui défait chaque lendemain ce qu'elle a fait la veille, à la même heure, dans une rue fangeuse ou dans une prison étouffante di^ quatre murs tapissés! il leur fallait, pour respirer à l'aise, le grand air de rOcéan de l'Inde, l'aïur infini dos liorizons, les extases enivrantes qui- suivent les grands périls,, les promenades dans les détroits bordés de forêts sauvages, les surprises de toutes les heures, les nuits fraîches dans Thôtellerie de Dieu, coupole semée d'étoiles, les jours brûlants sur le pont d'un navire, atome de bois illuminé par le bo-

leil! ils appelaient cela vivre! ils appelaient mourir ce que nous faisons en vivant!

Surcouf aborda le comte de Clavières qui montait de rentre-pont avec une toilette d*une blancheur virginale, et lui dit en souriant :

— Eh bien, cher comte, vous ne me demandez rien?

Le comte mit ses pieds nus dans de petits souliers neufs de paille de riz, et regarda Surcouf de Tair d'un homme qui n'a rien à demander.

— Vous étiez né pour être ambassadeur, ajouta Surcouf toujours sur le même ton de gaieté.

— Mais ne plaisantez pas, capitaine, dit le comte, je suis d'une famille de diplomates. Mon aïeul, Edmond de Clavières, a rempli une mission importante auprès du sultan Achmetni, enl770, et...

— Oh I je m'en doutais, interrompit Surcouf avec une expression légèrement railleuse, vous êtes de race diplomate, cela se voit.

— Et à quel propos cette réflexion vous vient-elle, capitaine?

— Parce que vous ne me demandez rien en ce moment, car vous devinez que, dans moius d'une heure, je vous dirai moi-même ce que vous vouliez me demander. Ainsi, vous aurez la réponse sans hasarder la question. Je suis aussi d'une famille de chancellerie, moi. Mon aïeul a été envoyé en ambassade à la cour de Jacques II.

Le comte Raymond fit un sourire charmant, et déployant un vaste foulard, il en couvrit un escabeau de bois, et s'assit à l'ombre d'une voile.

— Ah ! reprit Surcouf, vous voulez jouer au plus fin? Eh bien! je vais vous battre... Écoutez... pous faisons voile pour Kalima.

Le comte fit un effort pour dissimuler son émotion.

— Voilà, poursuivit Surcouf, voilà la réponse à la demande que le diplomate Raymond ne m'a pas faite... Allons! cher comte, avouez que vous êtes battu.

LES DAMNÉS DK L'iNDE 261

Le comte ne put, cette fois, contenir un léger éclat de Tire, baigné de deux larmes, et dit :

— Soit, je l'avoue, je suis vaincu, et je vous remercie de votre bonne idée. J'ai besoin d'un peu de repos, et, en ma qualité de curieux, je ne serai pas fâché de faire connaissance avec Kalima. Merci.

— A merveille ! dit Surcoi]|Jf, il continue sa diplomatie ! C'est trop fort! Eh bien ! je vais vous relancer comme un cerf dans votre dernier taillis... dans quelques jours, nous souperons chez Davidson avec la belle comtesse Aurore...

— Une femme charmante, dit le comte.

— Et veuve de sept mois! reprit Surcouf; en voilà une qui n'aura pas un long veuvage!...

Et, prenant un ton sérieux, il ajouta :

— Comte Raymond, je ne suis pas content de von?.... Vraiment, une diplomatie trop prolongée est une espèce d'offense entre bons amis. Je suis Breton, moi, et, si j'aimais la comtesse Aurore, je vous l'avouerais en toute franchise. De quoi diable voulez-vous que nous parlions en mer et dans les ennuis du bord? Parlons femme, il n'y a rien de plus amusant au monde après un abordage. Il y en a même qui mettent l'abordage au second rang. Chacun son goût.

— Je suis de ceux-là, moi, dit le comte en tendant la main à Surcouf, je n'ai pas le cœur marin.

— A la bonne heure! répondit Surcouf en serrant la main de Raymond, j'accepte votre cœur tel qu'il est, pourvu que vous le mettiez sur vos lèvres... Voyons I quel grand mal y a-t-il là? Certes, du vivant du pauvre Despremonts, j'aurais compris votre retenue, votre diplomatie, votre délicatesse. Mais le mari est mort depuis sept mois. Vous avez été héroïque, mon cher Raymond, vous avez exagéré le devoir, à Timor, et beaucoup d'amoureux, c'est-à-dire tous les amoureux, ne se dérangeraient pas pour délivrer im mari prisonnier, s'ils aimaient sa femme. Cela ne s'est jamais vu à Paris, ville où on voit tout. Votre belle veuve ne se brûlera

262 LES DAMNÉS DE I^'lNDE

pas sur MU bûcher indien comme une sutée; elle respectera sa jeunesse et sa gloire. Elle vivra comme une veuve française; elle^era inconsolable trois mois, jusqu'à Vexpiration légale du deuil créole indien. Ici, on peut se remarier après dix mois : c'est un intérêt colonial ; il y a beaucoup de déserts à repeupler en Asie, et les veuvages trop longs seraient une calamité sociale. En fait de rivaux, vous n'avez personne à craindre. Aurore n'est entourée que de visages noirs, surtout de ceux qui ont été blancs. Vous avez gardé, vous, votre teint de Versailles malgré notre soleil, votre esprit malgré nos sauvages, votre noblesse malgré notre révolution. Qui oserait lutter avec vous? Vous seriez le premier à Paris; dans l'Inde, vous êtes seul.

Une émotion de sensibilité douce se peignit sur le visage de Raymond, il serra la main de Surcouf et dit :

— Je ne crois pas au bonheur. Un jour, il y a eu uu homme heureux sur terre : c'était le comte Despremonts... le ciel l'a puni.

— Et vous craignez la mort qui punit le bonheur? demanda Surcourf.

— Oui, Surcouf, c'est la mort seule que je redoute. L'agonie de Despremonts a laissé son secret dans une hutte de Timor, mais jamais ce soleil n'en a éclairé de plus déchirante. Laisser les richesses de Palmer en mourant, ce n'est rien; laisser Aurore, c'est inventer la mort.

— Gomme il l'aime! dit Surcouf attendri; comme il l'aime !

— Eh bien, reprit le comte en changeant de ton, puisque vous m'avez arraché diplomatiquement mon secret en me le prenant à l'abordage^ traitons une question k laquelle vous ne songez pas.

— Ah! dit Surcouf, ne luttez pas çivec un joueur d'échecs; il devine toujours la pièce que vous allez avancer .

— Voyons, devinez ma pièce, capitaine.

— U s'agit d'annoncer à Aurore la mort de sou m^x\,

— Bien joué ! dit le comte en s'inclinant.

LES DAMNÉS BS l'INDS . 263

— Vous chargez- VOUS de lui annoncer la fatale nouvelle, vous, Raymond?

— Non certes pas! si elle s'évanouissait» je tomberais mort.

— C'est dangereux, dit Surcouf ; ordinairement^ dan^ ces occasions, on s'évanouit.

— Et voua, capitaine, qui n'avea aucune raison de tom^ ber mort, pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas?

— Moi, cher comte l je refuse par amitié pour le comte Despremonts, Si sa veuve ne s'évanouissait pas, je recevrais un coup de poignard au cœur.

— Cependant, murmura nonchçilamment le comte, il faut bien lui apprendre... il faut bien qu'elle sache... même, on peut ajouter un mois de plus...

— Mon Dieu ! qu'il faut être complaisant avec vous 1 dit Surcouf. Eh bien! je lui écrirai une lettre, un homme du port la portera chez les Davidson, et nous ignorerons toujours, l'un et l'autre, l'effet que la nouvelle aura produit sur la veuve Despremonts.

— J'adopte la lettre, dit le comte.,, une lettre courte.,,

— Ohl quatre lignes, reprit Surcouf; les grandes nouvelles tiennent toujours um petit espace... Voici, par exemple ;

«En rade de KaUma» le...

» Ma chère comtesse, votre meilleur ami a la douleur de vous annoncer la mort du comte Despremonts. Nous avons fait, avec le brave comte de Clavières, une tentative désespérée sur Timor; l'héroïsme de mes compagnons a été inutile. Le noble comte était mort depuis huit mois, etc. »

— C'est suffisant, dit le comte.

— Vous n^avez aucune observation à faire sur cette rédaction de marin peu lettré?

— Aucune, Surcouf.

— Nous passerons la nuit en rade, reprit Je capitaine,

pour mettre la belle comtesse à son aise; et le lendemaiD, à la pointe du jour, nous débarquons.

— Une nuitl pensa tristement le comte; une nuit!... c'est bien long sous l'équateur.

« Résignons-nous ! dit-il. «

— Savez-vous bien, reprit Surcouf, que la vie qjie vous vous êtes arrangée est admirable! Vous vous battez comme un lion, vous assommez proprement un pirate, vous respirez Pair de l'océan Indien à pleins j)Oumons, et puis vous avez au cœur une passion de femme; vous avez un rêve charmant qui vous accompagne nuit et jour : vous avez sans cesse sous vos yeux la plus adorable des images, et vous lui parlez toujours, sans épuiser ni vos idées ni votre cœur! Vous nous humiliez, nous, pauvres marins, déshérités des faveurs de la terre ; nous, pirates honorables et honorés, qui sommes condamnés à la mer perpétuelle; nous, moins heureux que les oiseaux de l'Océan, car ces confrères ailés peuvent se percher au moins sur l'arbre de la côte, et nous, ce repos nous est interdit; il faut toujours raser la vague à voiles tendues, toujours voler en secouant nos plumes mouillées par la tempête, toujours guetter pour éviter une surprise, toujours dormir les yeux ouverts pour nous éveiller plus vitel Oui, cher comte Raymond, vous êtes plus heureux que nous !

— Quand j'aurai le bonheur, je vous remercierai de votre prédiction, dit le comte; attendons l'avenir, ce grand trompeur.

— Nous marchons vite, dit Surcouf en regardant les voiles, l'avenir file quatorze nœuds à l'heure. Préparez votre remercîment... En attendant, je vais donner un coup d'œil à la boussole et au point.

Dans cet entretien, Surcouf et Raymond avaient tout dit, et, pendant tout le reste de la traversée, ils n'échangèrent plus que quelques mots, quelques phrases, toujours trèssignificatifs et se rattachant à la situation.

Un soir, avant le coucher du soleil, le Breton jeta l'ancre

LES DAMNÉS D£ l'iND£ 265

daos la rade de Kalima. Surcouf avait écrit sa lettre à la comtesse Aurore, et appelant Raymond, il lui dit :

— Je vais confier cette lettre si importante au plus fidèle et au plus ex^ct de mes hommes, un véritable esclave de la consigne. 11 n'y a pas dans llnde un Telinga qui sache mieux porter une lettre. Il a été swimming-messenger sur le Gange, de Jagrenat à Ghandemagor. C'est un homme nu pour être facteur.

Surcouf remit la lettre à ce facteur phénomène.

— Voici, lui dit-il, une lettre pour madame la comtesse Aurore Despremonts. Vous vous ferez indiquer Thabitation de M. Davidson, et vous ne remettrez la lettre qu'à la comtesse, en main propre. Ne perdez pas une minute. J'attends votre retour avec la plus vive impatience; mais il faut remettre la lettre, c'est l'important. Ne négligez rien.

Le facteur s'inclina devant le grand Surcouf, et comme il avait été Telinga et swimming-messenger (messager nageant), il avait conservé les outils de sa profession. Il mit donc la lettre dans une boite de fer-blanc, la lia par un foulard sur le sommet de sa tête, avec les précautions les plus minutieuses, et, descendant l'échelle, il plongea la moitié de son corps dans la mer et nagea vers le rivage en tenant son torse élevé au-dessus des eaux.

Deux heures après, le facteur n'était v pas revenu, et le comte se promenait sur le pont, de la proue à la poupe, en donnant des signes d'impatience. Surcouf le calmait par des monosyllabes ou des gestes. Une heure s'écoula encore... puis une autre... pas de réponse... Surcouf ne disait plus rien et n'osait plus rassurer. L'inquiétude arriva aux angoisses, car la moitié de la nuit s'était écoulée, et le messager nageant ne paraissait pas. Les angoisses arrivèrent à la fièvre. Le comte Raymond ne se promenait plus, il s'était assis sur l'affût d'un canon et répétait la môme phrase comme font les êtres atteints de folie et frappés d'une seule idée :

-- Elle est morte! le messager n'ose pas revenir!

266 LES DAMNÉS DE 1,'lNDE

La nuit s'écoula : le soleil parut; toujours le même mystère, seulement, il était devenu plus inexplicable. Ge noble comte Raymoncl, toujours si calme, si noble, si brave, s'était traîné jusqu'à sa cabine, ne pouvant pas supporter la lumière ironique du soleil ; une passion plus orageuse que la mer javanaise, plus terrible que la Malaislë"» insurgée, avait brisé cet héroïque jeune homme. S'il n'était pas mort, sur sa natte, du moins il ne ressemblait plus à un vivant.

Surcouf, qui avait fait un si pompeux éloge 4u facteur, du Mehnga, du swintming-messenger^ n'avait plus osé reparaître devant le comte Raymond; le grand hojnme était honteux comme un enfant.

Le messager porteur de la lettre de Surcouf était un de ces hommes qui, sachant plusieurs langues, n'en compreur nent aucune ; un de ces esclaves créés par la nature, qui tremblent toujours de l'oreille quand ils reçoivent un ordre d'un maître. Il avait donc compris qu'il fallait trouver la comtesse Despremonts en quelque lieu qu'elle fût, et lea derniers mots d^ Surcouf pouvaient parfaitement être expliqués dans ce sens par un pauvre subalterne qui confondait les langues dans sa tête et tremblait toujours de peur en écoutant Surcouf.

En touchant te rivage, il demanda le chemin de la ferme de Davidson à des. marchands de Kalima qui se baignaient, et on lui indiqua la maison de madame Ôvestein, sans lui donner aucune autre explication.

La veuve du complice de Bantam fut ravie de trouver une occasion qui lui permettait d'être agréable à la belle comtesse Aurore, et elle donna tous les renseignements désirables. Le messager, voulant exécuter dans sa rigueur Tordre tel qu'il Tavait compris, demanda de nouvelles indi-

LES DAMNÉS 1)E l'iNDE 267

cations sur la route qui conduisait à la case de Vandrusen. Madame Ovestein, ne pouvant répondre â cette demande, désigna quatre Vadankéris qui avaient quitté la veille leur poste devant la porte murée du souterrain de Kalima, et qui s'apprêtaient à partir pour rejoindre leurs compagnons, les Damnés de File. En entendant parler de la belle blanche, leur idole, les quatre sauvages firent toute sorte de démonstrations amicales au messager' de Surcouf, et s'offrirent pour le conduire tout de suite et profiter de la fraîcheur de la nuit.

— C'est dans le voisinage, dirent-ils.

En effet, la mesure des distances est relative. Ce qui est Téloignement pour Thabitant des villesest le voisinage pour le coureur des bois.

Le messager, qui marchait d'un pas de sauvage, suivit donc avec joie ses quatre conducteurs.

Ils arrivèrent sur les limites de Vandrusen trois heures avant le lever du soleil; le messager avait trouvé le voisinage très-éloigné, mais il fallait bien suivre ses guides dans les solitudes inextricables dont ils connaissaient seuls tous les labyrinthes. Une sentinelle reçut les cinq nouveaux venus et leur dit d'attendre le jour. 11 était défendu de troubler le sommeil des colons, excepté dans une occasion d'attaque nocturne. Les quatre Damnés s'endormirent sous les arbres, et le messager veillait, sa lettre à la main, en attendant le soleil.

Au premier rayon, il courut à la case et trouva, au milieu d'un petit jardin tout rempli de fleurs, une jeune et superbe femme qui puisait de l'eau dans un bassin avec un arrosoir.

— C'est elle! pensa-t-il, il ne peut pas y avoir deux femmes de cette beauté dans ce pays affreux.

Il s'incUna profondément et remit la lettre à la jeune femme, qui la prit, lut l'adresse et fit le signe : Attendez I C'était Augusta, l'aînée des sœurs Davidson.

Elle entra dans la chambre d'Aurore, qui dormait d'un

sommeil calme et doux, un de ces soimneils respectables que Tamitié n*ose troubler, de peur d'interrompre un bonheur, môme faux, dans une âme souffrante qui n'a rien à gagner au réveil.

Augusta déposa la lettre sur le lit d'Aurore, et sortit sur la pointe du pied.

— C'est bien! dit-elle au messager. Et elle reprit son arrosoir. •

Une maîtresse ne prodigue pas les mots à un esclave.

Le messager était enchanté de voir qull avait perdu si peu de temps, et, la lettre remise, il n'avait plus qu'à regagner les bois par les chemins où il venait de faire ses 6risées de reconnaissance pou^ le retour, précaution que n'oublie jamais de prendre un habitant des solitudes.

Le jour avait dépassé son milieu, et Surcouf, qui, jusqu'à ce moment, n'avait pas osé envoyer un autre messager, de peur de connaître quelque mauvaise nouvelle, toujours trop tôt connue, et de peur aussi de faire tomber encore un de ses hommes dans un piège ennemi, si, chose possible, ce coin de Java n'était plus au pouvoir d'une autorité hollandaise et neutre; Surcouf se décida enfin à tout braver pour connaître le fond du mystère, lorsqu'on vit arriver sur le rivage le messager si impatiemment attendu. Aux cris de joie poussés par l'équipage, le comte Raymond se leva sur sa natte, où il avait passé tant d'heures de désespoir, et monta sur le pont.

Le messager fendait l'eau calme de la rade avec ses deux puissantes nageoires, comme un poisson volant. 11 atteignit bientôt l'échelle, et après avoir reçu les embrassades de tout l'équipage, il se mit à l'écart, sur un geste de Surcouf, et rendit un compte détaillé de sa mission.

Il y avait un troisième admis à cet entretien, le comte Raymond.

Tous les préliminaires du récit du messagçr n'avaient aucun intérêt pour le comte et n'étaient, aux yeux de Surcouf, que la justification d'un inexplicable retard. La fin

seule pouvait offrir un grand intérêt. Raymond interrogeait d'une voix tremblante, et le messager répondait avec résolution.

— Ainsi, tu as remis la lettre à elle-même? demandait le comte.

— A ellonmême, comme j'ai l'honneur de vous le dire ; une femme superbe ! Oh! quelle belle femme!

— Et à quoi s'occupait-elle quand tu as paru ?

— Elle tenait un arrosoir et elle paraissait s'occuper beaucoup des fleurs de son jardin.

— Oh ! je la reconnais bien là ! remarqua le comte en se parlant à lui-même, et, s'adressant au messager, d'une voix émue et le frisson aux lèvres :

—Et quels mots a-t-elle prononcés, après avoir lu la lettre. . . Les mots textuels... Tâche de ne pas oublier une syllabe.

— Oh ! monsieur le comte, je suis sûr de ne rien oublier ; elle n'a rien dit. *

— Rien! absolument rien?

— Quand je dis rien, ce n'est pas tont à fait exact ; elle a prononcé deux mots...

— Quels mots?

— Elle a dit:

— C'est bien!

Une émotion inconnue et qui n'a pas de nom dans la physiologie de l'amour, bouleversa le comte, de la plante des pieds à la racine des cheveux.

Surcouf, voyant que la parole faisait défaut à son ami, ramassa l'entretien tombé.

— Tu ne changes rien à l'expression, dit-il au messager; ta mémoire ne te trompe pas? elle a dit :

— C'est bien!

— Capitaine, je l'ai encore dans l'oreille, ce c'est bien^ répondit le messager; et quelle douce voix ! la voix de la perruche peinte aux cinq couleurs.

Le messager reprenait toute son assurance en voyant le rôle important qu'il jouait.

— Y avalt-il des témoins à côté de vous deux ? demanda Surcouf.

— Non, capitaine.

— Excellente question I remarqua le comte en aparté.

— Et après avoir dit : c'est bien! ajouta Raymond, comment vous a-t-elle quitté? qu'avez-vous dit ? qu'a*t-elle fait?

— Elle a repris son arrosoir, et elle s'est occupée de ses fleurs-

— Là! tranquillement, comme une femme qui a oublié une chose grave ? demanda Surcouf.

— Oui, capitaine, comme une belle dame jardinière ; et moi, qui me souvenais toujours de vos ordres, je suis parti en courant et très-heureux d'avoir si bien rempli ma commission.

— Nousn*avons plus rien à te demander, dit Surcouf; laisse-nous.

Et quand le messager se fut éloigné, il ajouta la fameuse phrase tant de fols redite par les hommes, et presque toujours avec la même justesse et le même â-propos :

— Oh! les femmes I les femmes! les femmes!

Quand les hommes ont dit sur trois tons, du mineur au majeur, ces trois les femmes ! ils laissent tomber Ijes bras et se taisent. Que pourraient-ils ajouter de plus sanglant?

Le comte Raymond était trop intéressé, du côté heureux, dans cette question pour chanter un duo avec Surcouf: Oh! les femmes ! il chercha quelque temps dans sa tête une justification et trouva celle-ci.

— Mon Dieu ! Surcouf, n'attaquons pas les femmes. Mettons-nous à leur place surtout, et à leur point de vue pour les juger. En voilà une... la comtesse Aurore, qui souffre depuis quelques années, et surtout depuis les sept derniers mois, tout ce qu'une femme peut souffrir. Elle aimait son mari, certainement; elle a pleuré vingt fois sa mort; elle a même toujours été veuve du vivant de son tnari. Pareille

LES DAMNÉS DE l'iNDIC , 271

existence est intolérable; il faut qu'il y ait une solution heureuse ou fatale, mais une solution. Un homme qui ne ment jamais, un homme sûr, un ami de Despremonts lui annonce, dans un billet, la mort du mari ; voilà enfin la so-^ lution fatale... c'est bien!

— Et on se remet à soigner ses fleurs? interrompit Surcouf ironiquement.

— Pour cacher des larmes peut-être, reprit le comte ; les messagers sont des échos stupides; les échos répètent le mot d'un passant; mais ils n'observent pas sa ligure... c'est bien!,., cela veut dire: C'est affreux! c'est désolant! partez! laissez-moi seule, seule avec mon désespoir !

— Comte Raymond, voulez-vous que je vous explique le c'est bien?...

— J'écoute votre version, capitaine.

-^ Cela veut dire que, dans deux mois, la belle veuve se nommera madame la comtesse de Glavières.

Raymond bégaya, murmura, saccada des mots, des lettres, des soupirs, et ne parvint point à composer une petite phrase convenable. Un principe de bonheur agitait son sang et gênait sa respiration.

— Oh I les femmes! reprit Surcouf encore une fois. Mon Dieu I que les corsaires sont heureux ! les corsaires seuls ont compris la vie ! Ils brûlent leur première jeunesse à cette fièvre héroïque de tous leurs jours, de toutes leurs nuits ; cette fièvre de gloire ^t de patriotisme qui ne leur donne pas un loisir et un grain dépoussière pour roucouler les fadeurs d'une intrigue. S'ils rencontrent une balle ou un boulet, tant mieux! tout est fait; ils ont gagné la fortune de la mort! S'ils échappent, oh î alors, au bon âge, à l'âge vert de leur maturité, ils quittent le mât de leur navire pour le clocher d'un village ; ils se marient raisonnablement, ils deviennent de bons pères de famille, et vivent heureux avec l'énorme provision de souvenirs qu'ils ont rapportée des quatre parties de l'univers. .

— Mais, capitaine, chacun ne fait pas sa vie comme il

lui plaît de la régler, dit le comte tout à fait revenu au calme, Thomme n'est pas un chronomètre anglais de Cox...

— L'homme est un insensé I interrompit Surcouf ; il se sert de sa raison pour devenir fou. Eh parbleu! croyezvous que moi, par exemple, qui ne suis pas un Colin d'opéra comique, je n'aurais pas pu me laisser enlever comme un autre ma liberté d'homme et ma chère raison par quelque bergère de Florian, quelque Virginie de l'Ile de France, quelque Aline, reine de Golconde? Croyez-vous que la belle Aurore ne m'a jamais ému, quand je la voyais sortir de la mer, avec sa mantille espagnole de cheveux noirs ? mais j'ai pris mon cœur à deux mains pour l'empêcher de battre î j'ai veillé sur ma raison comme l'avare sur son trésor I j'ai regardé mon navire, il m'ouvrait ses deux bras; j'ai regardé mon pavillon, il pleurait! Oh! mon cher navire ! ô mon saint pavillon! ô ma noble Bretagne! J'embrasserai la gloire, me suis-je dit ; elle sera ma maîtresse, lïia femme, ma vie, mon orgueil ! et elle ne me trompera jamais I

Raymond serra la main de Surcouf, dont la figure rayonnait d'enthousiasme ; et, après une pause, il dit timidement:

— Noble marin, vous êtes mon maître. Soyez juste, puisque vous êtes si grand, et prenez pitié des faiblesses des hommes. Je me suis brisé, moi, sur l'écueil que vous avez évité. Grâce pour mon naufrage et achevez mon salut!... hier, vous étiez un ami.., •

— Hier, interrompit Surcouf, je ne savais pas ce que je sais aujourd'hui.

— Ainsi, vous ne reverrez plus la veuve Despremonts?

— Oh! certes non! je ne la reverrai plus, je suis indigné! j'aurais donné toutes les vertus à cette femme, même la vertu du veuvage... Bah!... fiez-vous aux apparences!... c'est une femme!... c'est bien plus!... c'est une veuve! Pauvre Despremonts !

— Il est mort! murmura le comte.

— Pauvre Despremonts! reprit Surcoiif. Il aimait tant cette femme... Tenez, je vais vous raconter une chose...

Le comte interrompit vivement Surcouf :

— Au nom du ciel ! je vous en prie, dit-il, ne me racontez pas une histoire d'amour du comte Despremonts et de sa femme!

— Mais vraiment, dit Surcouf, je ne vous comprends pas, comte Raymond; si vous ne m'aviez pas donné tant de preuves de votre courage, je vous croirais le plus poltron

> des hommes. Cela est-il possible, vous n'avez pas même le

courage d'écouter mon histoire de Despremonts?

— Vous m'avez donné le frisson glacial sous ce soleil, J - dit Raymond.

— Il m'est prouvé maintenant, reprit Surcouf, qu'on trouve à Versailles des femmes nobles qui manient supérieurement une lourde épée , et peuvent tuer trois pirates à la minute, sans éprouver la moindre émotion; mais, dans les questions d'amour, ces gentilshommes s'évanouissent à tout propos et tremblent de froid sous l'équateurl

— J'accepte votre ironie, dit le comte ; elle est juste, je ne réclame pas.

— Votre modestie me désarme, reprit Surcouf en rendant la douceur à sa voix. Je vous prends tel que vous êtes et je vous rendrai le dernier service que vous attendez de moi.

— Vous avez encore deviné ?Wit le comte en riant : c'est votre habitude.

— Parbleu! c'est bien difficile, vous me jouez le coup du berger, dit Surcouf; c'est l'enfance de l'art des échecs. Le berger Paris Ta inventé au siège de Troie pour amuser Hélène. Je vous croyais plus fort, comte Raymond.

— A la bonne heure! dit le comte en souriant, vous rentrez dans votre vrai caractère. Vous venez d'avoir un accès d'irritation qui vous a métamorphosé... Revenons au coup du berger.

—- Âinsli vous vouleî que je voue conduise à la côte de Samariang, dit Surcouf.

— Oh! il Ta deviné! remarqua le »comte sur un ton joyeux.

— Et même, reprit Surcouf, vous êtes exigeant dans votre demande muette : vous ne voulez subir aucun retard?

— Il devine tout ! dit le comte, je ne parlerai plus.

— Vous avez même une plus forte prétention , continua Surcouf.

— C'est possible, dit le comte en riant; les femmes militaires de Versailles sont très-exigeantes.

— Vous voulez, comte Raymond, que le vent soit favorable à la minute.

— Il le sera, capitaine.

— Est-il pressé de donner son nom à Une veuve !

— Et si cela m'est réservé, dit le comte, j'espère bien voir votre belle signature à mon contrat.

— Oh! s'écria Surcouf avec vivacité, oh! voilà ce que vous ne verrez pas, comte Raymond ! Je consens bien à vous débarquer en côte de Samarang; mais, cela fait, je vous souhaite un bonsoir qui sera long... Non, je vous en prie, cher comte, ne me remettez pas en colère... Soyons bons amis, nous deux ; mais...

— Mais?... dit Raymond pour faire continuer la phrase.

— Mais, reprit Surcouf, mais l'ami du comte Despremonts ne pardonnera jamais à sa veuve un certain c'est bien qui vous a mis à votre aise, vous, cher comte étourdi... Après cela, épousez-vous, soyez heureux, vivez longtemps, entourez-vous de famille, je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde; j^attendrai vos bonnes nouvelles en pleine mer, ou à la poste de Chéribon ou de Kahm... mais je ne reverrai plus la belle comtesse de Clavières ; c'est irrévocable, comme une parole de Surcouf.

• Le comte s'inclina et garda le silence de la résignation. Surcouf regarda la mer et dit :

LE3 BAMNÉâ DE l'iNDE 275

— Ce diable de comte joue vraiment de bonheur en toute chose ! le vent a sauté à Fouest!

— Je le savais, dit le comte en riant ; capitaine, connais* sez-vous la chanson des Amours d'été?

— Quelle question saugrenue me faites- vous là ? ai-jc Tair d'un marin de la Loire, d'un capitaine d'un coche de Melun ?

— Alors je vais vous dire le refrain, reprit le comte en riant :

Voguez la nuit, yogaez le jonr^ Zéphyr favorise TAmonr.

— Voyez donc, dit Surcouf, voyez l'efiTet d'un c'est bien sur la cervelle d'un enfant I il était mort, étendu mort, tout à rheure, ce beau gentilhomme; il avait rendu le dernier souffle, et je préparais son épitaphe, moi! Tout à coup une bonne nouvelle arrive, et le mort est ressuscité!... Avouez que je suis un bon enfant, Raymond !

— Oui , capitaine , vous êtes le meilleur homme du monde ; mais vous m'avez bien fait peur un moment.

— Allons ! dit Surcouf, puisque Zéphyr favorise l'amour, qu'on lève l'ancre, et partons.

— Pour Samarang? demanda le comte d'une voix émue.

— Pour le paradis, répondit Surcouf.

Un quart d'heure après, le Breton sortait à pleines voiles de la rade de Kalima.

Le beau trois-màts de la Compagnie, Star^ était parti des Philippines à la môme époque, et il faisait voile pour' Batavia. Il portait une riche cargaison, et il pouvait la défendre contre les jarates de l'archipel malaisien, avec ôisr huit pièces d'artillerie et d'excellents matelots.

Star, ayant déjà dépassé la côte de Samarang, n'avait plus rien à redouter des pirates des Célèbes, de Timor et de Bornéo. Sa vigie signala une voile à l'ouest. Le capitaine prit sa lunette, et le nom de Surcouf, quoique prononcé à voix basse, mit la consternation parmi les marchands, les colporteurs et les passagers.

Les braves cauonniers du Stor, ravis de trouver de Touvrage, se mirent à leur poste, non pas pour protéger la marchandise, mais pour défendre le pavillon.

A bord du Breton^ la joie était grande. Quelle bonne fortune ! un trois-mâts des Philippines ! Un seul homme paraissait fort contrarié par cette rencontre : on devine le comte Raymond. Il regardait le ciel, croisait les bras, agitait la jambe droite sur la pointe du pied, et envoyait mentalement à tous les diables ce vaisseau qui perçait Thorizon de la pointe de ses mâts.

Surcouf avait déjà fait toutes ses dispositions, et sa figure rayonnait de bonheur.

Il frappa sur Fépaule du comte et lui dit :

— Vous ne m'avez jamais vu prendre un marchand à Tabordage ?

— Jamais, capitaine, répondit Raymond d'un ton sec.

— Eh bien,' vous allez le voir !

— J'aimerais mieux le voir dans un autre moment, je ne vous le cache pas, dit le comte.

— Ah! monsieur le comte de Clavières, reprit Surcouf, vous n'êtes pas raisonnable : le Breton n'est pas une gabare de transport au service d'un seul passager ; le Breton est un soldat qui fait son devoir et ne peut pas se déranger par excès de complaisance.

— Capitaine, dit le comte avec une dignité affectueuse, dès qu'un ami introduit l'aigreur dans une discussion, je me tais, de peur de perdre l'ami.

— C'est que vous êtes d'un égoïsme révoltant, mon cher Raymond. Vous ne le remarquez pas, parce que vous ne pouvez vous placer à une certaine distance de vous-même.

LES DAMNÉS D£ l'iNDE 277

Vous êtes égoïste comme ce soleil, qui fait son métier de soleil, sans se soucier des lièvres et des fléaux qu'il donne au monde indien.

—Votre comparaison me place trop haut, capitaine, et je n'ose tous répondre ; permettez-moi de descendre sur la terre, et je vous répondrai.

— J'écoute toujours une bonne raison, et je voudrais bien que le soleil me répondit quand je Faccuse.

— Eh bien, là, vraiment, de bonne foi, mon cher capitaine, vous croyez-vous obligé à prendre à l'abordage tous les vaisseaux qui font leur chemin comme de bons bourgeois? Ne pourriez-vous pas, une seule fois, par tolérance, permettre à un de ces pauvres trafiquants d'arriver à bon port avec sa cargaison?

— Je suis charmé, dit Surcouf avec calme, de vous voir , provoquer une question très-grave, et, comme nous n'atteindrons pas ce navire avant deux lîeures, j'aurai le temps de vous éclairer.

— Éclairez-moi, dit Raymond, je ne demande pas mieux que d'avoir tort.

— Mon cher comte, reprit Surcouf, pourquoi faisiezvous de la tapisserie à Versailles aux pieds des duchesses? pourquoi vous habiUiez-vous en berger à la laiterie de Trianon? pourquoi bàtissiez-vous vos cheveux avec du ciment d'amidon? pourquoi portiez-vous des habits chargés de paillettes d'arlequin?

— Belle question ! parce que... parce que... je n'en sais rien. . . c'était la mode.

— Comte Raymond, un matin, si quelque loup de mer comme moi vous eût conseillé de paraître à l'GËil-de-bœuf avec vos cheveux noirs naturels, un gilet de drap jaune et une veste bleue de marin, qu'auriez- vous répondu à ce loup de mer?

— Je lui aurais tourné le dos en haussant les épaules.

— Eh bien, moi, je continue à vous regarder en face,

278 LES DAMNÉS Dfî L'iNÛE

sans hausser les épaules, lorsque vous entrez dans mon métier, qui vous est inconnu, et je vous réponds.

— Surcouf, vous êtes charmant, dit le comte en serrant la main du capitaine.

— Vous croyez donc, reprit l'illustre marin, vous croyez donc que les gaUons courent la mer comme les carrosses sur l'avenue de Versailles. Ces rencontres sont rares y comme dit la Fontaine. Savez-vous le métier que je fais, je vais vous l'apprendre. Tant pis pour moi ! je devrais garder mes secrets... J'ai là trente hommes à nourrir; vous croyez voir toute ma famille ; vous ne voyez rien. J'ai au Bengale des vieillards qui ont servi sous Dupleix, et qui sont pauvres et ne reçoivent rien du Directoire, qui n'a rien. J'ai des familles de colons ruinés par la guerre, et qui demandent des indemnités à Paris. Vous savez comment Paris répond à des Indiens qui demandent des indemnités? il n'ouvre

^ pas leurs lettres. J'ai de malheureux Bretons qui attendent de moi un peu d^argent pour cultiver des terres à Pulo- Pinang, aux Gélèbes, à Madura. Ce que la France ne peut* faire, je m'efforce de le tenter, moi. Je donne des pensions aux invalides, des indemnités aux ruinés, des ressourcée aux défricheurs ; le bon Davidson, ami secret de la France, est mon dépositaire ; il fait valoir notre peu d'argent. Sa plantation, dans laquelle tous nos pauvres ont hn intérêt à leur insu, donne déjà les plus belles espérances. Mais vous comprenez que les besoins absorbent tout dans le présent, car ma famille est trop nombreuse. Mais la guerre doit payer le présent, et améliorer l'avenir. Oui, c'est chose triste, je le sens, d'arrêter des navires de commerce et de prendre leur cargaison ; mais nous avons perdu, nous Français, tous nos vaisseaux marchands sur les mers, et tous nos vaisseaux de hgne à Aboukir. Il nous reste, dans l'océan Indien, une coquille de noix, ce Breton où nous sommes, et, avec cet atome, il faut faire vivre et consoler ceux qui meurent de faim et désespèrent de l'avenir. Maintenant, cher comte, étes-vous d'avis de prendre ce trois-màts qui vient à nous?

Le comte Raymond releva fièrement la tète et dit :

— J'avais mis l'épée à la main pour vous suivre chez les pirates de Timor, et vous avez paru satisfait de mes humbles services. Aujourd'hui, quand on a signalé une voile marchande à l'horizon, et en vous voyant faire vos prépatifs d'abordage, j'ai pris l'énergique résolution d'assister à cette affaire en simple spectateur, si je ne pouvais vous en détourner par mes conseils. Mais, en coûtant vos nobles paroles, mon cher Surcouf, je vous prie d'oublier mes conseils comme j'oublie ma résolution. J'irai à Samarang quand Dieu m'y enverra ; je suis à vos ordres, mon épée est à voua, je reste sous votre drapeau, et je le défendrai comme si c'était le mien.

Surcouf remercia par un geste et un sourire et ne parla plus, pour mieux préparer l'action.

U Breton rasait Teau comme un oiseau de mer. Les marins s'occupaient des préparatifs de l'abordage avec autant de calme que s'il se fût agi d'un débarquement.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur sa toilette de bord, le comte Raymond ne la jugea pas digne d'un jour de bataille, jour qui doit toujours être regardé comme le dernier, et il descendit à sa cabine pour choisir tout ce qu'il avait de mieux pour les grandes occasions, les fêtes ou les funérailles.

On apercevait déjà, sans le secours des lunettes d'approche, le Star^ couvert de ses voiles, et présentant une respectable bordure de canons.

Surcouf fit ranger son escouade de marins sur une seule ligne, et leur dit :

— Cette prise est à nous. Une part pour l'équipage du Breton, l'autre pour nos pauvres ; rien pour le capitaine. Êtes- vous contents ?

Tous les marins secouèrent leurs haches d'abordage et crièrent :

— Vive Surcouf!

— Vive la France! cria le capitaine breton ; et il commanda la manœuvre d'habitude.

Le comte Raymond, dont la poitrine disparaissait sous

des flots de dentelles, s'était placé au milieu des marins, et il affectait de ne pas regarder du côté de Samarang, tant il craignait d'être surpris dans une distraction puérile par rœil de Tinfaillible Surcouf.

Le Breton vola comme un aigle et tomba dans les eaux du Star. Tous les marins du corsaire se couchèrent sur le pont, le comte resta debout pour ne pas chiffonner ses dentelles ; la mitraille et les balles sifflèrent comme un ouragan. Surcouf cria :

— Échec et mat!

Tout le monde se releva, on jeta les grappins d'abordage, et trente hommes, trente géants, armés de haches et de pistolets, se précipitèrent aux sabords du Star^ Surcouf en tète, et envahirent le pont avec une furie d'attaque impossible à décrire par la plume ou le pinceau. Les tempêtes qui déracinent les arbres, les lames de l'Océan qui coupent les mâts, les coups de foudre qui abattent les temples indiens, peuvent seuls être comparés à cette trombe vivante d'hom- "mes de fer qui secouaient un navire comme un jouet d'enfant, et, le tenant captif sous leurs pieds, criaient à l'équipage ennemi :

— Bas les armes, ou nous exterminons tout!

Il y avait sans doute abord du Star de braves marins qui auraient combattu jusqu'à la mort et ne se seraient pas contentés d'une première défense; mais un navire marchand n'est pas wn homme de guerre (man ofwar), comme disent les Anglais. Il y avait sur le pont des femmes, des enfants,* des vieillards, des passagers, dont les cris lugubres glaçaient le courage du capitaine et qui, par un encombrement tumultueux, gênaient les manœuvres du bord.

On mit bas les armes; on se rendit à discrétion.

Aussitôt le Breton, dégageant ses grappins, et monté par quatre hommes seulement, prit le large pour naviguer de conserve avec le Star, Surcouf et presque tout son équipage restèrent à bord du vaisseau pris, et on gouverna pour atteindre la côte de Samarang.

Surcouf fit faire un ballot énorme de toutes sortes d'étoffes servant à la toilette des femmes; il joignit à ce colis presque tout le tabac et toute la paille de Manille que le Star avait à bord, et une grande quantité d'armes à feu et ^ de munitions de chasse et de guerre; cela fait, il appela le comte Raymond et lui dit :

— Cher camarade, voici votre part. En arrivant chez Vandrusen, vous pourrez faire des heureux.

— Ainsi, dit le comte, vous me donnez mon congé.

— Bien à regret, car vous êtes un bon soldat; mais vous vous êtes si noblement conduit que vous méritez un congé absolu.

— Ma vie est toujours avons, capitaine, répondit le comte du ton le plus affectueux.

— Je l'accepte, dit Surcouf en riant, et je la donne à la plus belle de nos créoles. Ne lui parlez pas de notre abordage, elle me maudirait; je craios les malédictions des femmes. Si elle savait que j'ai mis ce grand diable de Star sur le chemin de votre paradis, elle crèverait les outres d'Éole, comme Junon.

— Persistez-vous toujours dans votre résolution?

— Oh! toujours! je suis obligé d'hériter de la rancune de mon ami le pauvre Despremonts ; je suis son légataire.

— Nous ferons casser le testament dit Raymond.

— Impossible; c'est un testament mystique; une âme le donne, une âme le reçoit; il n'y a pas de notaire entre deux... Mais voilà de pauvres femmes là-bas qui continuent de se désoler; permettez-moi d'aller leur dire quelques bonnes paroles.

Surcouf marcha vers l'arrière du Star^ pour consoler ces pauvres passagères, et c'était vraiment un acte de pure charité, car la jeunesse et la beauté ne brillaient pus dans ce groupe. On devrait toujours choisir ses amis dans les hommes qui parlent avec respect et bonté aux femmes vieilles et laides.

Ce devoir rempli, l'infatigable capitaine, qiii pensait à

tout, donna ordre à des matelots du Star de placer la grande chaloupe sur le pont.

— Comte Raymond, dit-il en appelant, je ne veUx plus la revoir, mais je yeux lui envoyer un présent de marin.

— Ah ! montrez-moi cela, dit Raymond. *

— Regardez.

Et il montrait la chaloupe au comte.

— Il paraît alors, dit le comte en riant, que vous voulez entretenir son amitié.

— De loin, répondit Surcouf.

— Ce sera son canot de promenade, n'est-ce pas?

— Il y a de là place pour deux, comme vous voyez, dit Surcouf.

Et se retournant vers les matelots, il ajouta :

— Apportez-moi tout de suite du cinabre et un pinceau... Le temps presse, comte Raymond; nous filons bien, et vous allez arriver... Tiens ! comme ce mot Ta fait pâlir !

-- Parbleu ! dit le comte, ce n'est pas un abordage que vous m'annoncez ! on pâlirait à moins !

— Vous lui direz, reprit Surcouf, que je suis le parrain de son canot de promenade.

Et prenant le pinceau, il le trempa dans le cinabre et écrivit sur l'arrière ce mot : Aurore.

— C'est charmant, dit le comte. Voilà une galanterie de marin qui serait applaudie à Versailles.

— Vous autres, reprit Surcouf en s'adressant aux matelots, faites sécher cette peinture au grand soleil et mettez cette chaloupe en mer.

Raymond tenait ses yeux fixés avec émotion sur un promontoire qu'il croyait reconnaître, à travers l'atmosphère éblouissante qui couvrait la mer comme une gaze de rayons.

— Vous ne vous trompez pas, lui dit Surcouf, c'est bieu le cap de l'Amour.

— Porte-t-il ce nom sur la carte? demanda le comte d'une voix émue.

— Il le portera. On corrige les noms. Les premiers parrains sont en général stupides. Ils appellent le cap extrême de l'Afrique cap des Tempêtes! Comme cela est rassurant pour les marins ! Puis arrive un marin de bon sens qui supprime cette dénomination atroce et la remplace par cap de Bonne-Espérance, Ce promontoire que vous regardez se nommait, hier encore, le cap du Massacre; il a changé de nom aujourd'hui.

— Hélas! dit Raymond attendri aux larmes, il n'y a jamais de joie complète en ce monde.

— Ambitieux ! dit Surcouf, que vous manque-t-il au paradis?

— Je vais vous quitter, répondit tristement Raymond.

— Eh, reprit Surcouf, on passe sa vie à dire adieu. Il n'y a que le dernier de redoutable pour deux amis; mais celuilà est bien loin encore : je sens que j'ai de la vie au cœur pour quarante ans.

— Et moi... moi... dit Raymond avec mélancolie, je crains Tavenir de ce soir.

— Mon Dieu! reprit Surcouf, comme le bonheur se fait craindre!... Ce pauvre ami est toujours pâle!

— Le bonheur ! dit le comte, le bonheur ! il faudrait toujours l'avoir en perspective et ne jamais doubler son cap ; ce serait le seul moyen de ne jamais le voir s'échapper.

— Mon cher ami, dit Surcouf avec une fermeté d'emprunt, nous sommes entourés de témoins, d'étrangers et de prisonniers : ne nous séparons pas comme de jeunes pensionnaires blondes qui partent pour le couvent; il faut soutenir l'honneur du pavillon de toutes les manières. Adieu^ cher comte, et au revoir, quand Dieu le voudra !

— Adieu! répondit Raymond en se raffermissant sur ses pieds; je prie Dieu qu'il veuille bientôt...

Alban Rôvest, qui observait de près cette scène, se présenta et dit à Surcouf :

— Je n'ai plus rien à faire ici; permettez-moi, capitaine, de suivre le comte Ravmond.

— Et sans prendre ta part de prise? dit Surcouf.

— Tenez, reprit Alban, il y a, étendue à Tombre, au pied du mât, une pauvre femme qui va rejoindre son mari à Batavia, donnez-lui ma part de prise. Moi, avec une ligne de pèche et un fusil de chasse, je puis vivre partout comme un roi.

— Tu es un honnête garçon, quoique très-paresseux, dit Surcouf; ta volonté généreuse sera faite... Mais hâte-toi... le comte de C la vières. descend Téchelle... Ah! un mot encore... En passant, accostez le Breton, qui a cargué ses voiles, et prenez les deux filles malaises et leur père. C'est un renfort pour la colonie de Vandrusen.

Surcouf serra la main d'Alban et s'accouda sur le bastingage pour faire du geste ses derniers adieux à Raymond.

La chaloupe Aurore^ conduite par Alban, arrivait dans le golfe de Samarang, une heure avant le coucher du soleil. L'ombre douce du soir couvrait déjà la mer, dans le voisinage de la côte; on voyait même sur la montagne, les eaux endormies et couvertes de teintes crépusculaires dont la fraîcheur arrivait au visage avec des caresses pleines de parfums, pendant que, sur les sommets, la cime des bois était encore incendiée par les feux du soleil. Cette nature sauvage et sublime racontait, en ce moment, des secrets d'amour et de passion mystérieuse inconnus aux cités bruyantes. L'homme empruntait des trésors de mélancolie délicieuse à ce.recueillement de la solitude et de la mer.

Le comte Raymond, debout à l'arrière de la chaloupe, contemplait encore de loin ce paysage divin qui lui gardait son amour, son avenir; le coup de rames qui creusait l'eau rebondissait à son cœur et le faisait tressaillir ; à chaque élan du canot le paysage semblait faire un pas vers lui pour

apporter une image adorée dans son immense corbeille d'arbres et de 'fleurs.

La rive paraissait déserte au premier coup d*œil, mais, à mesure qu'on s'approchait, on distinguait deux êtres vivants à travers les ombres du soir. Le rameur Alban Révest laissa tomber les rames, prit son fusil et regarda le comte Raymond.

— n n'y a que des amis sur cette terre, dit le comte en souriant; reprenez les rames et arrivons.

Albaii s'inclina et obéit.

En effet, deux bons amis regardaient arriver lachaloupe, et par mesure de précaution ils avaient mis leurs doigts aux détentes de leurs carabines.

Raymond reconnut bientôt Vandrusen et Strimm, et les appela par leur nom. Strimm quitta son arme, poussa un cri de joie et se jeta à la nage pour serrer plus tôt la main du comte Raymond. Les sauvages ont des idées d'hommes civilisés.

Strimm et Raymond ne parlaient pas la même langue, mais ils se comprirent très-bien, avec une pantomime partie du cœur, la langue de tous les pays.

Alban Révest ouvrait de grands yeux, pour mieux voir un gentilhomme francioî serrer les mains d'un affreux sauvage cuivré par la nature et noirci par le soleil.

On arriva. Vandrusen et Raymond s'embrassèrent fraternellement, et pendant que Révest, les deux filles malaises et leur père s'occupaient du débarquement du colis, présent de Surcouf, Raymond demandait des nouvelles de tous ses amis, et quand la liste fut épuisée, il dit d'une voix tremblante qui s'efforçait d'être ferme :

— Et madame la comtesse Despremonts?... Ah I je la reverrais avec bien du plaisir.

— Pauvre femme I dit Vandrusen ; elle a bien souffert! Le comte ne put réprimer un mouvement, et, comme

Vandrusen n'ajoutait rien et se contentait de secouer la tête en signe de tristesse :

386 LES DAMNKS DE L'iSDE

— Elle a bien souffert? reprit le comte... el... excusez, Vandrusen... je suis un arrivant... de quoi a-t-olle souffert? /

— Bah ! dit Vandrusen étonné ; vous ne savez donc pas la nouvelle?

Le comte interrogea étoufdiment par le silence et le regard.

— Vous ne savez pas la nouvelle? poursuivit Vandrusen; M. le comte Despremonts est mort, il y a huit mois, chez les pirates de vis-à-vis.

— Je sais cela, dit Raymond avec une émotion dont il n'aurait pu se rendre bien compte lul-môme.

— Alors, répliqua Vandrusen d'un ton décidé, pourquoi me demandez-vous la cause qui a fait souffrir la veuve?

— Oui!... c^est juste... Ah! tout à coup, je n'y songeais pas, balbutia le comte, comme s'il eût été soudainement frappé de vertige.

— Cette femme, reprit Vandrusen sans remarquer l'agitation du comte, cette femme aimait son mari, et l'aimait bien ; voilà ce qui est maintenant reconnu par nous tous. Elle conservait sans cesse l'espoir de le rejoindre, et un coup de foudre est tombé chez elle, un matin, dans une lettre du brave Surcouf... Jamais vous n'avez vu une pareille douleur.

— Vraiment ! dit Raymond d*un air stupide.

— Ah ! messieurs les beaux gentilshommes de Versailles, reprit Vandrusen sur un ton léger, vous ne croyez pas aux femmes qui aiment leurs maris... avouez...

— Mais. . . pourquoi n'aimeraient-elles pas ! ... Au contraire . Raymond trouvait difliciiement des expressions et se

servait des premières qui arrivaient sur ses lèvres.

— Elle paraissait assez heureuse depuis quelques jours, reprit Vandrusen ; ce maudit messager ne pouvait pas plus mal choisir son moment ; elle...

— Elle arrosait des fleurs, interrompit machinalement le comte.

— Que dites-vous là? Elle arrosait des fleurs? reprit Vandrusen étonné.

— Moi!... je ne sais pas... il me semblait... que, selon ses habitudes, la comtesse aurait pu s'occuper de fleurs, le matin...

— Non... Voici, reprit Vandrusen, elle dormait, et en se réveillant, elle trouve sur son chevet une lettre... elle ouvre... elle lit... c*était la lettre de Surcouf qui lui annonçait un peu sèchement la mort de son mari ; les marins ne ménagent rien... Elle pousse un cri affreux et retombe sans connaissance sur son lit. Alors les femmes ont couru lui porter les secours exigés par son état; pauvre veuve! depuis ce moment, elle ne sort presque plus de sa chambre... Aujourd'hui seulement, elle a assisté à notre repas commun, elle a mangé du karrik que notre Aglaé fait très-bien. Nous espérons qu'elle reprendra sa force et sa beauté, car elle a perdu sa fraîcheur et cet embonpoint charmant qui réjouissait les yeux. Il est vrai qu'à son âge, on regagne en trois jours ce qu'on a perdu... Mais vous me regardez, Ravmond, comme si je vous contais une fable...

— Oui, interrompit Raymond toujours décontenancé, oui... je n'ai pas bien compris cette lettre... sur le chevet...

— Rien n'est plus simple, mademoiselle Augusla reçut le messager de Surcouf; elle porta la lettre dans la chambre d'Aurore et ne voulut pas la réveiller... Cela fait, elle sortit et dit au messager :

« — C'est bien! parlez. »

— Mademoiselle Augustal dit Raymond au comble de régarement, mademoiselle Augusta!... c'est elle qui a reçu le messager?... Je ne connais pas mademoiselle Augusta.

— Une jeune fille très-belle, qui a une sœur... mais cela nous mènerait trop loin; c'est toute une histoire J On vous mettra au courant...

— Et c'est mademoiselle Augusta qui a dit : C'est bien ! demanda Raymond.

— Oui, je vous le répète, puisque vous me le demandez, c'est mademoiselle Augusta qui a dit : C'est bien! mais que Youç importe, à vous, ce détail?

— Ohl cela m'est indifférent! et Surcouf qui disait : « — Oh ! les femmes! les femmes!

— Surcouf vous a parlé d'Aurore et de mademoiselle Augusta? demanda Vandrusen naïvement :

— Non... c'est-à-dire, oui... il prétendait... en général... que les veuves... sont des femmes... c'est-à-dire... vous coçnprenez, Vendrusen?

— Je crois comprendre... Oui, les marins n'ont pas une trop bonne idée des femmes... Cette opinion tient à ceci... les marins, par exemple, promettent à une femme de l'épouser, et ils s'embarquent pour faire deux fois le tour du monde. A leur retour, au bout de sept à huit ans, ils apprennent que la fiancée a trouvé le futur trop loin, et qu'elle n'a attendu que cinq ans... on se déchaîne alors contre les femme?... Les marins ne sont pas justes, vraiment. Je suis du pays des marins de long cours, moi, et j'en ai vu bien d'autres. Mais les femmes ont toujours raison, ou presque toujours. Je voudrais bien voir comment se conduiraient les hommes, si l'inverse arrivait, si les femmes voyageaient à leut tour pendant cinq ans sur les mers. Je voudrais voir les hommes reclus entre quatre murs, attendant le retour de leurs fiancées, et même de leurs femmes, et se révoltant d'indignation contre toutes les belles étrangères qui viendraient les demander en mariage ou les entourer des plus dangereuses séductions! Vraiment, les marins devraient être plus justes envers les femmes, et je ne comprends pas Surcouf, lui qui a autant de courage que de bon sens, breton.

En écoutant ces sages réflexions hollandaises de Vandrusen, le comte Raymond reprenait insensiblement ses. .esprits, élevait sa force virile au-dessus de son désespoir, et se préparait ainsi à revoir la belle comtesse avec une figure et un maintien convenables. Survint

LES DAMNÉS BE L'iNDE . 289

Alban Révest, qui demanda des indications pour mettre à couvert les précieux colis qui venaient d'être débarqués.

— Provisoirement, dit Vandrusen, placez tous ces ballots-là sous le hangar.

Et il désignait sur un angle de rocher et de mer une construction toute récente que Raymond, malgré leâ préoccupations du moment, examinait avec curiosité.

— Oh! vous trouverez du nouveau chez nous, reprit Vandrusen ; on a beaucoup travaillé. Nous ne sommes plus en république; cous avons une reine. Personne n'aurait obéi à un roi, mais tout le monde s'incline devant Aurore et exécute ses ordres avec bonheur. On défriche, on bâtit même; puisque tous les castors sont architectes, tous les hommes sont nés pour bâtir, a dit notre reine, et nous avons déjà un petit village, qui sera une ville peut-être dans un avenir plus ou moins éloigné.

Raymond regardait toujours le hangar, où Alban Révest, les deux Malaises et leur père déposaient les présents de Surcoût.

— Ce que vous regardez là, reprit Vandrusen, c'est la seule chose que la comtesse-reine n'a pas demandée; c'est une surprise que nous lui ménageons. Quand vous êtes venu ce soir, Strimm et moi nous étions occupés à y mettre la dernière main. Les demoiselles Davidson, que vous ne connaissez pas et qui sont charmantes, paraissent beaucoup regretter leurs exercices maritimes de tous les matins. Alors nous avons construits cette grande cabane et cette haute muraille de bambous et de feuilles sèches de lataniers. Nous venons de terminer cette vaste salle de bains, Strimm et moi. La mer est toujours calme dans ce coin du golfe ; elle est abritée contre les vents du nord et d'ouest.

— Oui, dit Raymond; mais du côté du bois...

— C'est prévu, interrompit Vandrusen ; deux hommes feront bonne garde tous les matins et accompagneront les

trois femmes à leur retour, daus le court trajet qui sépare la mer du mur de clôture de rhabitation.

— Je retiens mon tour de garde pour demain matin, dit Raymond.

— Alors, vous remplacerez Paul, reprit Vandrusen.

— Ah! dit Raymond de l'air d'un homme qui se souvient tout à coup d'un nom oublié, ah oui I Paul!... il est toujours des vôtres, cet excellent jeune homme !

— Hélas! oui, répondit Vandrusen avec un soupir.

— Vous auriez à vous plaindre de lui?

— Non, cher comte, au contraire; il est impossible de voir un camarade plus dévoué, un colon plus actif. C'est lui qui a dirigé tous les travaux et qui a fait à la fois son métier d'architecte et de maçon...

— Eh bien? interrompit Raymond sur le ton interrogatif.

— Mais, par malheur... Au reste, je ne commets pas d'indiscrétion : c'est aujourd'hui le secret de tout le monde.

— Par malheur, disiez-vous? interrompit encore le comte, en affectant le calme, dans une interrogation fiévreuse.

— Par malheur, reprit Vandrusen, il est amoureux à perdre la raison.

— Je l'avais déjà soupçonné de cette folie, dit Raymond avec un sourire tîésolé.

— Ah! reprit Vandrusen, vous n'avez rien vu! il était sage quand vous le soupçonniez d'être fou. Vous ne le reconnaîtriez plus. Il ne voit que cette femme, il ne vit que pour elle ; il ne travaille que pour elle ; il ne pense qu'à elle. On dirait que le nom d'Aurore est écrit sur son front en lettres de feu. Il n'y a pas d'exemple d'un pareil amour.

Vandrusen jouait, en cette occasion, un jeu innocent et perfide à la fois. 11 n'exagérait pas la vérité en parlant de l'amour de Paul, mais il voulait savoir aussi jusqu'à quel degré la même passion pour la même femme s'était élevée

dans le cœur du comte Raymond, ou dans quel oubli un Toyage ou une absence Favaient plongé.

Raymond luttait avec énergie depuis le commeucement de cet entretien pour cacher de son mieux ce que Vandrusen voulait savoir.

11 prit une de ces poses de gentilbomme qui lui étaient si naturelles en des temps plus heureux, et dit d'un ton nonchalant :

— Et comment M. Paul, que vous dépeignez si passionné, a-t-il reçu la nouvelle de la mort de Despremonts?

— Ah! il faut lui rendre justice, répondit Vandrusen, Paul a été très-convenable ; il a paru même très-affligé, puis sa figure a repris ses hgnes joyeuses d'autrefois; il a hasardé quelques plaisanteries, comme dans son bon temps ; il a fredonné de vieux noëls de son pays..,

— Aurait-il vu, par hasard, arriver une lueur d'espoir du côté d'une robe de veuve? demanda Raymond d'une voix, frissonnante.

— Non, reprit promptement Vandrusen; oh! non, la belle veuve ne s'est plus montrée à Paul ni à nous. Tous les soirs, après le coucher du soleil, elle sortait avec les deux sœurs qu'elle appelle ses filles, pour se promener dans un petit jardin que les Damnés lui ont arrangé devant sa porte ; un jardin qui vous fera plaisir à voir. Jl y a des bananiers transplantés, des arbustes de vanfie, des canelliers superbes qui embaument, des hibiscus et surtout des roses d'ivoire. En quelques jours, ce jardin a été improvisé. Voici comment Aurore a récompensé les sauvages jardiniers du désert : elle a pris deux de ses robes et elle les a réduites, comme une habile ouvrière, pour les donner aux deux pauvres femmes des Vadankéris, qui sont de très-petite taille. Vous ne sauriez vous imaginer l'effet que ce présent a produit chez nos sauvages. L'aiguille et les mains d'Aurore venaient de passer sur ces deux robes ; il n'y avait donc rien au monde de plus précieux pour ces deux femmes ; elles se sont parées tout de suite, et la

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comtesse a pris la peine de corriger quelques petits défauts du corsage avec le soin le plus minutieux. Cela vous attendrit, comte Raymond? Oui, cela nous a fait tous pleurer aussi comme des enfants. Il faut si peu de chose à des solitaires.

Le comte Raymond, tout honteux d'être surpris en sensibilité flagrante, raffermit sa voix et dit :

— Vraiment... oa est ému en voyant les deux pauvres femmes sauvages se réjouir pour si peu... Mais voilà Striram et Alban qui ont fmi leur besogne, et il serait temps, je crois, d'aller voir nos bons amis, n'est-ce pas?

— Oh 1 mes amis travaillent encore ; c'est môme le moment où nous travaillons le plus ; car, de midi à quatre heures, par ordre de la reine, on suspend les travaux et on dort sous les arbres. Nous regagnons ce temps perdu après le coucher du soleil.

— Ainsi, en ce moment, demanda le comte, nous ne trouverons personne à l'habitation?

-^ Absolument personne. Nous faisons une rivière dans le marécage du sud, et tout le monde s'occupe du dessèchemeirt.

— Tous ces braves gens travaillent! dit le comte ; et il ajouta en aparté : — Et moi !

— Enfin, allons toujours voir, reprit Vandrusen ; nous trouverons lesfemmes, et elles nous recevront peut-être.

— Oh! nonfVandrusen, dit Raymond; les ténèbres de la nuit sont tristes; je veux me rencontrer pour la première fois avec madame Despremonts, à la clarté du jour.

— Comme vous voudrez, dit Vandrusen.

Et ils prirent le chemin de l'habitation.

Alban Révest, déjà très-lié avec Strimm, les deux Malaises et leur père, suivaient Vandrusen et le comte Raymond.

La nuit était sombre sous les grands arbres. Vandrusen toucha légèrement le bras du comte et lui fit signe de regarder à droite.

Il y avait une haie dans le jardin, et on apercevait confusément, dans des massifs d'arbustes et de verdure, trois silhouettes blanches qui marchaient lentement et se détachaient sur le fond noir du paysage, comme on voit luire trois étoiles, dans les nuits d'orage, sur un firmament ténébreux.

Raymond serra la main de Vandrusen et lui dit à Toreille:

— Me pardonnez-vous une absurde méfiance?

— Oui, oui, mon ami, dit Vandrusen à voix très-basse mais très-affectueuse.

— Qu'il est absurde, reprit le comte, qu'il est injurieux même de ne pas tout dire à l'amitié...

— Quand l'amitié a tout compris. J'achève votre phrase, dit Vandrusen.

— Eh bien, cela étant ainsi, reprit le comte, rendez-moi un service. Ne parlez à personne de mon arrivée ; recommandez le secret à Strimm et à Révest et laissez-moi ici... Demain, au jour, je me montrerai à tous les nôtres. Au lever du soleil, j'accompagnerai les femmes à la mer, et, pour ne pas enlever à Paul son tour de garde, il sera mon compagnon.

— Diable! fit Vandrusen, je ne me charge pas de lui dire...

— Vous ne lui direz rien, interrompit le comte; il me trouvera levé, debout sur le chemin de la mer, et je me charge du reste.

Vandrusen s'inclina et murmura entre ses lèvres :

— Tout cela finira mal !

Le comte resta seul, et, profitant d'un terrain très-favorable, il se mit à très-peu de distance de la haie du jardin ; sa tète et son torse étaient ensevelis dans des massifs épais de feuilles flottantes. Par un de ces phénomènes que la science explique, sous Téquateur, une éclaircie lumineuse traversait par intervalles les ténèbres du bois, comme si le soleil eût laissé un rayon qu'il avait oublié de recueillir en

294 LES DAMNÉS DE t'iNDE

se couchant, et alors, dans un moment rapide comme la pensée, Raymond distinguait très-bien Aurore avec sa rol>e blanche, semée de rubans noirs.

Les trois femmes se tenaient par le bras et gardaient le plus profond silence ; on entendait le frôlement des robes sur les herbes et le petit bruit cadencé de trois pieds ef» fleurant ensemble le gazon. Le murmure de la fontaine accompagnait cette promenade, comme la plainte d'un ami invisible qui veut se mettre en harmonie avec les soupirs des affligés.

Est-il nécessaire de faire tant de fracas sur le domaine de la nature pour donner des émotions aux ennuis de l'homme? Creusez l'Océan pour rire aux tempêtes; glissez sur recueil, comme l'alcyon, pour défier les oiseaux de la mer; mettez une planche entre vos pieds et le gouffre de l'infini; marquez du doigt sur la carte immense de l'Asie un point noir, qui est un repaire de cannibales et de bandits; lancez votre coquille de noix sur ce rocher formidable, livrez bataille à ces démons, incendiez leurs huttes, dévastez leur hideux domaine; percez le cercle de leurs milles pirogues et de leurs lances pleines de poison; sortez triomphants de ces étreintes de fer qui vous étouffaient sur l'abîme; passez, le front haut, sous une grêle de plomb et sous le feu des batteries; abordez, la hache au poing, ces îles flottantes hérissées de canon, ces volcans de l'homme, allumés sur l'Océan; tout cela n'est rien; tout cela n'effleure pas l'épiderme; ce sont les jeux puérils de l'humanité folle! Approchez-vous, la nuit, d'un petit jardin -où passe une robe blanche et un souffle aimé, voilà ce qui brûle les artères, ce qui brise le cœur, ce qui glace le front! voilà la vie! voilà la noble fièvre de l'homme! tout le reste n'est pas digne de donner une émotion à l'âme! Tout le reste n'est rien: l'histoire de la passion commence, et elle va dominer le fracas des batailles et de l'Océan.

Avant le lever du soleil, le comte Raymond était déjà sur la terrasse et attendait.

La porte s'ouvrit, et un léger cliquetis d'armes se fit entendre. C'était Paul, qui devançait aussi le jour pour attendre les trois jeunes et belles amies dont les destinées semblaient désormais unies à l'avenir de la colonisation.

Paul vit une ombre immobile à quelques pas de lui, et il s'avança hardiment pour aborder un ami ou combattre un ennemi.

En reconnaissant le comte Raymond au son de la voix , il recula d'un pas, comme s'il eût vu un tigre noir; mais il corrigea bientôt cette faute en se rapprochant.

— Si vous étiez un autre homme, dit Raymond, je vous aurais crié : N'ayez pas peur!

— L'étonnement produit l'effet de la peur, dit Paul en maîtrisant son émotion; vous n'étiez pas attendu, monsieur le comte, et surtout à cette heure.

— Je pouvais venir hier au soir avec les autres, mais Surcouf m'a voulu faire passer une dernière nuit h bord.

C'était le premier mensonge du gentilhomme, et le bégaiement qui l'accompagna n'échappa point à la fine oreille de Paul.

— Et nous ne nous serroas pas les mains! ajouta Raymond d'un ton qui s'efforçait d'être affectueux.

Paul, emporté par un bon mouvement, serra la main que lui tendait Raymond.

— Vous avez bien des choses à me conter, sans doute, dit le comte, et moi je ne vous apporte rien de nouveau, puisque vous connaissez la mort de ce pauvre...

— Oui, dit Paul machinalement..» une mort qui nous a

tous attristés... mais nous sommes tous mortels; aujourd'hui celui-ci, demain celui-là, et moi après-demain, et toujours ainsi jusqu'à la fin du monde.

Avec des phrases de ce genre, Paul ne se compromettait pas.

Le jour perça le dôme des arbres et ou entendit des gammes joyeuses retentir sur le clavier des perruches dans la salle basse de Thabitation.

Ce chant du matin annonçait la reine.

Le moment était solennel. Paul et Raymond ne se trouvant plus au cœur assez de courage pour supporter, en face Tun de Pautre, Papparition d'Aurore, cherchaient dans les massifs d'ébéniers un recoin favorable où la nuit avait laissé un peu de ses ténèbres.

Elle se montrait sur le seuil de Phabitation avec une simple robe blanche serrée à la ceinture par le cordon d'un postha à menus grains. Un nœud de rubans noirs fermait les manches sur le coude, et une gaze de la môme nuance couvrait les épaules et le sein.

Le comte Raymond regarda la terre comme pour la prier de s'ouvrir, et, marchant au hasard comme un homme foudroyé qui se survit à lui-même, il salua Aurore de la main sans se découvrir.

La belle veuve, en reconnaissant le comte, retint un cri de surprise et s'avança pour lui faire un accueil triste, mais affectueux. Quelques larmes descendirent sur ses joues pâles, et la main qu'elle tendit au jeune homme était glacée par le froid de Pémotion, le froid de toutes les latitudes.

Paul observait tout et gardait l'attitude respectueuse d'un courtisan au petit lever d'un reine.

Les deux sœurs Davidson arrivèrent de suite et fort à propos.

— Mes filles, dit Aurore, je vous présente M, le comte Raymond de Clavières, un de nos meilleurs amis.

Raymond s'inclina en bégayant ces paroles confuses qui.

même dans le calme du monde, accompagnent souvent une présentation.

A un regard et à un salut amical d'Aurore, Paul répondit par cette réflexion :

— Ne laissons pas trop monter le soleil.

— Vous nous accompagnez, monsieur le comte? demanda Aurore.

— Avec mon camarade Paul, répondit Raymond.

— Marchons les premières, dit Aurore en prenant le bras d'Augusta et de Marie et en se plaçant au milieu ; vous permettez, messieurs?

Les deux hommes sinclinèrent, mirent kurs carabines sur Tépaule, et suivirent de très-près. Us essayaient de se tromper mutuellement par toute sorte d'innocents artifices; ils affectaient de regarder avec intérêt les arbres, les fleurs, le gazon, le ruisseau, le rayon, Tinsecte, tous les accidents du petit chemin de la mer, et jamais un coup d'oeil ne s'égarait sur le groupe divin qui marchait devant eux et donnait la vie au désert en le remplissant de grâce et d'amour.

On arriva bientôt sur le rivage, et Aurore ne témoigna aucune surprise en voyant le hangar et la muraille de bambous. Elle se retourna et dit avec un sourire imperceptible :

— Je vous remercie; mais cela ne me surprend pas. Hier au soir, lorsque M. Vandrusen m'a conseillé de conduire mes filles à la mer, j'ai tout deviné.

Paul et Raymond s'assirent, au grand soleil, à cinquante pas des nouveaux Rains de Diane, pour surveiller la lisière du bois et faire bonne garde.

Aucun d'eux ne voulait prendre la parole le premier; ils paraissaient absorbés dans leur devoir de gardiens, ce qui leur donnait une contenance naturelle. Paul, qui cherchait une occasion de faire rompre le silence au comte, mit la main sur la détente de sa carabine et remua plusieurs fois la tête de droite à gauche, comme fait un chasseur qui

298 LKS DAMNÉS DE l'iNDE

voit OU croit voir poindre uu gibier dans un massif ténébreux.

— Y B-t-ii quelque chose là-bas? demanda le comte, dupe du roturier.

— Je crois voir remuer des feuilles, dit Paul, et il n*y a pas un souille d'air... TeneK^vous prêt comme moi.

— Mais, reprit le comte, point d'alarme inutile ; n'effrayons pas, pour un gibier innocent, ces trois pauvres femmes qui nagent. Il faut faire feu s'il y a péril.

— Me prenez-vous pour un enfant, monsieur le comte? Je ne tirerai pas ma poudre à un oustiti ou une perruche; la poudre coûte cher.

— Oui, dit Raymond, lorsque le chasseur est calme... -

— Mais je suis très-calme, moi, interrompit Paul; pourquoi serals-je agité? j'ai vu troistigres noirs dans ma vie... Savez-vous ce que signifie vu^ chez nous, en termes de chasse?

— Non. Que signifie vu?

— II signifie tué.

— Ah ! fit le comte en souriant faux.

— La comtesse Aurore sait que je suis prudent ; elle m'a vu en chasse, et le gibier était plus dangereux et plus fin qu'un tigre noir, croyez-le bien.

Paul venait d'atteindre sont but. Il s'agissait pour lui, à la faveur d'une heureuse transition du silence à la parole, il s'agissait de décourager le comte Raymond, en lui racontant les services miraculeux qu'il avait rendus à la belle veuve. Cette espèce de fanfaronnade, assez commune chez les natures méridionales, répugnait pourtant à Paul; mais lorsqu'il y a péril de mort, on se sert de toutes les armes de défense, et, dans l'occasion présente, c'était l'excuse du jeune colon. Il fallait écraser un rival.

— Un gibier plus dangereux et plus fin que le tigre? dit Raymond avec un accent de raillerie imperceptible.

L'oreille des amoureux ne trouve rien d'imperceptible

dans la modulation d'une parole tpmbée de la bouche d- un rival.

— Oui, monsieur le comte, oui, monsieur ! reprit Paul, tout enchanté d'avoir amené Tentretien tout naturellement sur la bonne voie.

— Yoilà un gibier, reprit le cojnte sur le même ton, voilà un gibier que M. de Buffon n'a pas classé dans son histoire naturelle.

Une aigreur douce s'infusait peu à peu dans l'entretien, comme il arrive toujours entre deux rivaux qui se respectent et qui vont se délester.

— Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Buffon, dit Paul en imitant le ton du comte, mais je le regarde comme un faux historien, s'il n'a pas classé le Bantam.

— A ce nom, le comte tressaillit et regarda Paul fixement.

— Oui, le Bantam, reprit Paul d'un ton de triomphateur. Si vous connaissez M. de Buffon, recommandez-lui cet animal. Le tigre noir est le meilleur enfant du montle ; il vous regarde avec de grands yeux hébétés et vous prie de lui mettre une balle au front. Tant que vous ne lui rendez pas ce service, il est furieux. J'en ai obUgé trois comme cela dans ma vie. Mais le Bantam! oh ! le Bantam! c'est une autre espèce ! il entre à minuit dans la chambre des femmes, les arrache de leur ht et les emporte dans un souterrain.

Raymond pâht et la demande expira sur ses lèvres; une sueur froide courait sur son corps, sous la rage du soleil.

— Mais il n'y a point d'animaux féroces, reprit le jeune colon ; il y a des hommes féroces. Le lion et le tigre n'ont jamais arraché des femmes de leur ht. Ce sont des propriétaires qui défendent leurs déserts contre les voleurs. Nous sommes les voleurs, nous. Si vous entrez de nuit dan^ une habitation de Palmer, à Batavia, M. Palmer vous i\md^ d'un coup de pistolet. C'est ce que font les hons et lfe8 ligres ; ils sont chez eux. Les griffes sont leurs armes : ne pouvant vous brûler la cervelle, ils vous la mangent, c'est

leur droit de propriétaires depuis Adam; mais les hommes féroces n'ont pas.le droit d'entrer dans vos chambres à minuit. Pourquoi ne se bàtissent-ils pas des chambres, les paresseux? Mais les hommes féroces ont reçu la raison de Dieu, et ils doivent respecter les femmes qui dorment, et la sainte pudeur qui ne dort jamais.

— C*est très-juste, dit Raymond, toujours agité du même frisson; mais vous ne m'avez pas achevé l'histoire de Bantam.

Raymond tremblait à Tidée- d'entendre un récit horrible ; mais nous avons en nous une curiosité infernale qui nous fait solliciter froidement les secours qui brûlent notre âme et déchirent notre cœur.

Alors Paul raconta Tépouvantable nuit de l'habitation d'Ovestein, l'enlèvement d'Aurore et la mort de Bantam dans le souterrain de Kalima.

La prudence et la retenue abandonnèrent un moment le jeune Raymond ; il se composa une parole inouïe avec des larmes, des sanglots étouffés, des soupirs stridents, et dit :

— Quoil vous avez vu cela! vous avez assisté à cette scène de violence et de terreur !

— Oui, monsieur!

r- Et vous n'êtes pas mort ?

— Au contraire, j'ai tué!

— Vous avez vu Aurore se' débattant dans les griffes du monstre?

— Mais je vous dirai vingt fois oui... ètes-vous sourd?

— Et Aurore vous a parlé le lendemain? a levé les yeux sur vous?

— Ah! ceci est fort! dit Paul en croisant ses mains sur ja tête, vouliez-vous qu'elle me donnât mon congé parce

n'avais commis le crime de lui sauver la vie ou l'hon-

Excusez, Paul, reprit le comte en revenant à lui comme aprèsuaévanouissement moral, excusez-moi; cet afireux récit m'a booteversé 1 je cherche ma raison au fond de ma

L£S DAMN£S D£ l'iNDE 301

tête. Jamais les hommes n'ont entendu rien de pareil. 11 y a de quoi devenir fou en écoutant! Paul, vous avez fait une héroïque action! comme le ciel vous récompense !

— Je ne cherche pas ma récompense si haut, murmura Paul!

Raymond tressaillit et regarda Paul, qui garda un silence étrange, malgré Tinterrogation d*un regard attaché sur lui.

— Si vous Tavez trouvée sur la terre, cela doit vous suffire, dit Raymond d'une voix sombre.

— Et cela me suffit, répondit Paul. Paire une bonne action, c'est se récompenser soi-même.

Le comte respira.

En ce moment les deux fenunes des Vadankéris passèrent devant les deux jeunes gens, qui ne les remarquèrent pas. Toute vigilance était suspendue par l'exaltation de l'entretien. Ces femmes se rendaient auprès d*Aurore et des deux sœurs Davidson pour les servir, après l'exercice de la mer.

Raymond, la tète appuyée sur ses mains, assistait à la scène du souterrain de Kalima. '

Paul regardait à la dérobée ce noble jeune homme, qui ne dissimulait plus son désespoir et montrait tant d'amour à force de le cacher, et il oublia un instant sa position de rival pour donner un peu de compassion à son ancien ami.

— Et vous, dit-il d'une voix affectueuse, vous, monsieur le comte, je sais ce que vous avez fait à Timor... Cela vaut bien, au moins, ce que j'ai fait à Kalima. Hier au soir, j'ai retrouvé mon cousin Alban Révest... Il m'a tout raconté... Vous avez été noble comme toujours... Vous ne daignez plus me répondre, monsieur le comte?... Ai-je commis une faute? Devais-je laisser madame Despremonts au pouvoir de Bantam?

-- Oui, murmura le comte à voix très-basse.

— Pardon I monsieur le comte, reprit Paul, je crois avoir mal entendu... S'il vous plaisait de...

— Vous avez bien entendu, dit Raymond, mais vous ne

302 LES DAMNÉS D£ l'iNDK

compreoe? pas ma pçnsée... Si vous eussiez laissé madame Despremoats au pouvoir de Bantam, j'aurais fouillé dans tous ses recoius Tarchipel de lamer jçivanaise; et c'est moi, c'est moi gui aurais tué le bandit !

— C'est vous, c'est vous?... dit Paul en remuant la tête; h chose faite est plus sûre que la chose à faire. L'archipel e^t grand.

r- Oui, vous ave« raison, Paul, j'ai tort.

— Si, aujourd'hui, yionsieur le comte, je vous avais dit ceci : Je tenais Bantam sous mon poignard, mais je ne l'ai pas tué; je lui ai permis d'enlever Aurore, pour vous réservée à vous, monsieur le comte, l'honneur de la chercher dans les mille cavernes et forêts de l'archipel malaisiep...

— Mou Dieu ! interrompit le comte, encore une fois, je vous le répète, vous avea raison. Que faut-il vous dire de plus?

— Et je parierais bien que la comtesse Aurore est de mou avis, reprit Paul avec un accent d'ironie subtile, M^ permise à un triomphateur, car le comte avait l'air profondément abattu. * •

La vision de Kalima était toujours devant ^es regards. De larges gouttes de sueur tombaient de son front et baignaient la terre; un soleil dévorant le couvrait de ses rayons; une réverbération torride enflammait ses yeux; il était insensible à ces tortures vulgaires, à ces accidents inoffonsifs du climat. Aurore, enlevée par un bandit; Aurore, étendue sur la poussière du souterrain de Kalima, et livrant le mystère de ses nuits aux regards d'un homme, voilà ce qui brûlait le corps et l'àme de Raymond I le soleil de l'équateur était glacé I

Un suave roucoulement de voix se fit entendre du côté de la mer. Les deux jeunes gens se levèrent ensemble pour prendre l'attitude sérieuse de la vigilance ; l'entretien avait fait oublier le devoir.

Aurore parut, toujours marchant au milieu des deux sœurs, ce qui ressemble assez à une précaution prise contre

les adorateurs indiscrets, et en passant devant Paul et Raymond, elle se contenta de dii*e :

— Messieurs, je vous remercie de votre dévouement, mais une autre fois vous vous mettrez à Tabri. Comte Raymond, le soleil vous a rendu méconnaissable.

Les deux sœurs Augusta et Maria saluèrent les yeux baissés; elles méritaient bien un regard en ce moment sous leur chapeau de paille, qui laissait tomber deux torrents de cheveux d*or sur des épaules d'agate, mais le double coup d'œil, rapide comme Téclair, qui tomba sur lô visage d'une seule femme, ne se détourna plus : il expira.

Paul et Raymond éprouvèrent à la fois une espèce de bonheur; la moindre chose prend le nom de bonheur en amour: chacun remarqua que la comtesse Aurore les avait regardés tous deux avec une égale indifférence. Il fallut donc se contenter de cela pour le moment. Paul avait pris un air grave, et dit ;

,— Voici rheure du travail. Les autres sont déjà au chantier ou au marécage. La reine déteste les paresseux.

Ils suivirent à distance les trois femmes,' et, comme ils passaient devant la fontaine des Roses d'ivoire, Raymond ne put s*empôcher de lui donner un long regard.

— Vous devez trouver cela bien dévasté, monsieur le comte, dit Paul; un bel endroit qui plaisait tant à... Eh bien, elle ne vient plus s'y asseoir; elle ne regarde plus même en passantles roses et la fontaine; elle ne quitte plus ses filles, Augusta et Maria. C'est ainsi. Allons au travail.

Raymond laissa partir Paul et entra dans l'habitation qu'il trouva déserte. La fièvre de Tinsomnie avait brisé ses forces, et le silence funèbre qui régnait autour de lui l'épouvantait. Tout semblait porter le deuil du comte Despremonts, tout semblait présager un long veuvage. Le jour ^s'annonçait avec des tristesses et des ennuis intolérables, et ce jour paraissait être le modèle de l'avenir.

La pensée expirait dans sa tète, et il marchait au hasard, maîtrisé par ses pieds, et non par sa volonté; cette inipul-

sion machioale le raoïeaa sur le chemin de la mer, et comme il passait devant la fontaine des Roses d'ivoire, il s'arrêta, comme un homme épuisé par une course haletante, s'assit sur un amas de fleurs et de gazons dévastés, et, s'abandonnant aune langueur invincible, il s'endormit, comme on meurt.

Le sommeil est un remède qui vient de Dieu; la science des hommes n'aurait pu le découvrir. Après avoir dormi quelques heures, Raymond se trouva mieux, c'est-à-dire plus disposé à supporter une souffrance morale. La santé ne sert qu'à^ cela. Un murmure confus de voix détermina la direction de sa marche, il s'élevait à coup sûr du chantier des travailleurs.

En rentrant en lui-même, il s'accusa de négligence coupable envers les colons, ses amis, et voulut se hâter de r^ parer des torts qui s'aggravaient d'heure en heure. Comme il connaissait parfaitement les localités, il trouva sans peine le terrain des défricheurs, et son apparition fit suspendre tout à coup les travaux. Ce fut un long cri de joie sur toute la ligne, même parmi les colons qui ne connaissaient pas le jeune gentilhomme.

Il fallut demander une trêve à la douleur et montrer un visage joyeux, c'est ce que fit le comte. D'ailleurs le tableau qu'il avait devant lui amenait une diversion de surprise, pour un moment, du moins.

Raymond assistait à la fondation d'une ville. Cinquante Damnés ou bandits déposaient, dans cette solitude java-, naise, legermed'unecivilisation. Laferveur du travail bouillonnait dans cette immense ruche. On élevait des huttes en bois de fer, revêtues de maçonnerie, ou de petites maisons' en bonnes pierres, avec des jardins clôturés de haies vives; on bâtissait des fermes, des hangars, des étables, dans les

positions les plus pittoresques du moude et sous des arbres séculaires dont les racines se baignaient d'eaux vives, dont les cimes s'arrondissaient en arceaux. Au centre du chantier, et sur lin tertre de gazon fleuri plus beau qu^'un trône, la jeune comtesse Aurore était assise entre les sœurs Davidson et donnait l'exemple du travail en tressant la paille de Manille, comme font les jeunes femmes d'Empoli dans la vallée florentine de TAmo. D'heure en heure, la belle veuve se levait et passait devant les travailleurs en donnant à chacun de bonnes paroles d'encouragement et d'éloge. Jamais salaire n'a trouvé plus de prix sur un chantier. Tous ces hommes, enlevés aux habitudes de la vie sauvage par la fascination d'une femme, suspendaient un instant leur travail pour regarder, avec des yeux humides, cette apparition céleste, cette reine majestueuse et charmante, qui n'avait plus de sourire depuis son veuvage, mais qui se rapprochait mieux des pauvres de la terre en leur montrant des larmes humaines, ces exquises perles du cœur.

L'aimant attira l'acier. Le comte se rapprocha insensiblement d'Aurore en usant de précaution, car, au moindre geste, au moindre signe, au moindre mouvement équivoque, partis du groupe des trois femmes, le comte se proposait de faire un pas rétrograde, et de changer sa direction.

Aurore, assise et tressant la paille, ne témoignait par aucun mouvement qu'elle approuvât ou désapprouvât la visite du comte Raymond. Les deux sœurs Davidson tinrent constamment leurs yeux baissés sur leur ouvrage, et, comme le velours des hauts gazons amortissait le bruit des pas, le comte pouvait croire qu'il n'avait été aperçu qu'au dernier moment.

Il salua les trois femmes, sans oser accompagner d'une parole le mouvement gracieux de sa tête et de sa main, et il attendit.

Son cœur avait moins d'agitation le jour de l'attaque de Timor.

Aurore leva la tête, donna Un regard tranquille à Raymond, et continuant son ouvrage, elle dit :

— Monsieur le comte, il y a deux bonnes choses en ce monde, le travail et la prière, n'est-ce pas?

En toute autre occasion, le comte en aurait trouvé facilement une troisième, mais les nœuds de rubans noirs de la belle veuve ne permettaient aucune profane observation.

Il chercha une réponse convenable et un organe ferme, et fut assez heureux pour trouver le mot de la situation.

— Aussi, madame, dit- il, je viens, comme un émigré pauvre, demander du travail au chantier de nos amis.

— Votre œuvre est faite, monsieur le comte, reprit Aurore sans lever les yeux, tout ce qu'une noble épée pouvait accomplir est accompli.

Cette allusion timide, mais claire, à l'attaque de Timor, releva un peu le courage de Raymond.

— Madame, dit-il, par droit d'ainesse, la charrue est plus noble que Tépée. Je puis donc travailler au défrichement sans déroger.

— La maîtresse d*un chantier, dit Aurore, ne refusera jamais les services d'un ouvrier intelhgent et dévoué.

Alors, madame, Touvrier dévoué attend le geste qui lui désignera sa place.

— En attendant, prenez celle-ci, dit Aurore en désignant un siège de gazon. Veuillez bien vous asseoir à côté de ma fille Augusla.

Raymond n'attendit pas une seconde invitation. Aurore prit une corbeille pleine de paille de Manille, et dit:

— Voici un travail pour des mains de gentilhomme.

— Mais nous avons tous fait de la broderie à Versailles, dit le comte d'un ton qui ne voulait pas paraître joyeux.

— Alors, reprit Aurore, vous trouverez le métier plus facile. C'est de la broderie en paille. Ma fille Augusta est très-habile ouvrière en ce genre. Elle va vous donner les premières leçons.

LES DAMNKS DE L'iNDE 307

— Croyez-vous, madame, que nos amis me permettront de travailler la paille quand ils travaillent la terre ?

— Nos amis ne vous permettront jamais de travailler avec eux, dit Aurore avec fermeté ; nos amis savent tout ce que vous avez fait pour moi et pour cette colonie naissante : ils ne vous demanderont rien de plus.

Et donnant un coup léger sur le bras d^Augusta, elle ajouta :

— Allons ! ma fille, donnez une première leçon à monsieur le comte. Il faut que l'écolier vous fasse honneur.

Quoique le ton de cet entretien fût léger, personne n'osait hasarder un sourire. Le sérieux du deuil et du respect était encore empreint sur tous les visages. Toutefois, un observateur aurait remarqué une imperceptible tendance vers la transition qui sépare la dernière larme du premier rayonnement. Les grandes douleurs ont leur progression ascendante et descendante, et c'est fort heureux pour notre humanité toujours destinée à souffrir. Il faut que le cœur se repose pour élaborer de nouvelles larmes qui ne peuvent manquer de trouver leur emploi.

Augusta prit dans ses petites mains d'ivoire les mains de Raymond pour les façonner au mécanisme du travail, et parut satisfaite des dispositions de son élève.

Pendant cette leçon élémentaire, l'entretien continuait :

— Il faut que je remercie le capitaine Surcouf au nom de tous nos amis, dit Aurore; il nous a fait des présents comme un roi de l'Inde. Le tabac et la paille de Manille ne pouvaient arriver plus à propos. J'ai rendu tous ces braves gens heureux avec du tabac, et j'ai gardé la paille de Manille pour les doigts délicats. Quant aux étoffes de toute espèce, elles nous seront plus utiles encore. Tant que ces pauvres Damnés ne se verront pas convenablement vêtus, ils se croiront toujours sauvages. L'habit fait l'homme.

— C'est parfaitement juste! dit Raymond qui ressuscitait.

— Croyez-vous, monsieur le comte, reprit Aurore, que

308 LES DAMNÉS DE ]/lN*DE

le capitaine Surcouf nous rendra bientôt une visite de quelques instants.

— Je ne le pense pas, madame.

— Et la raison?

A cette demande, tirée à brûle-pourpoint, le comte affecta d*cmbrouiller ses doigts dans une gerbe de paille de Manille et chercha une réponse acceptable.

Augusta aidait naïvement son élève dans son travail.

Aurore renouvela sa question sur un ton plus impératif.

— La raison... la raison dit le comte plus embrouillé que sa main, c'est que Surcouf... on peut parler san's crainte ici, n'est-ce pas ?

Aurore regarda fixement le comte et répondit :

— Personne ne comprend le français, excepté nous.

— Alors, madame, je vous dirai que Surcouf ne veut pas brouiller votre colonie naissante avec quelque puissance ennemie. Nous devons être neutres, nous; si nous étions soupçonnés d'entretenir des intelligences avec Surcouf, il pourrait nous arriver malheur. Le capitaine Surcouf, tout brave qu'il est, est le plus prudent des hommes lorsqu'il s'agit de ne pas compromettre la vie ou les intérêts de ses amis.

Raymond s'applaudit d'avoir trouvé quelque chose qui ressemble à une bonne raison.

— Oui, dit Aurore, je comprends ce scrupule ; il est honorable, et je reconnais bien la prudence du vrai courage. Je reconnais Surcouf... Mais on peut lui écrire... vous lui écrirez sans doute, comte Raymond !

— Oui, madame, à un port neutre ou à un port libre... à Ghéribon ou à Kalima.

— Lui écrirez-vous bientôt?

— A la première occasion, madame.

— Oh! je vous trouverai facilement un facteur dans cette troupe ; ils savent tp^s le chemin de Kalima. Vous me permettrez d'ajouter quelques lignes à votre lettre?

Le comte fît un signe d'assentiment; il venait d'apercé-

LES DAMNl5s DE L'INDE 309

voir Paul qui s'avançait avec une nonchalance naturelle et faisait courir sa main droite sur ses yeux, comme un homme qui doute de ce qu'il voit.

Paul salua les trois femmes, et, se donnant un peu d'assurance, il prit le ton d'un agent rapporteur et dit:

•— Madame la comtesse, le défrichement du sud sera terminé demain. La saison est bonne pour les semailles; nous pourrons ouvrir la rizière à la nouvelle lune. Les mûriers de Chine s'annoncent bien ; j'ai fait entourer leurs pieds d'une petite flaque d'eau pour les préserver des insectes. Nos caféiers sont en plein rapport et nous donneront un grain comparable à celui de Bourbon ; le chanvre de Chine est superbe avec ses belles feuilles étroites et pointues. Toutes nos autres plantes texiles promettent beaucoup. Je suis heureux d'annoncer ces bonnes nouvelles à madame la comtesse.

Aurore avait déposé son ouvrage sur ses genoux, et elle écoutait le rapport avec l'attention d'une bonne reine qui s'intéresse au bien-être de ses sujets.

— C'est bien, dit-elle, très-bien, monsieur Paul. Je connais votre zèle, et, si nous prospérons, la petite colonie vous devra beaucoup... Êtes- vous content de tout votre monde !

— Oh ! madame, il est impossible de voir des hommes plus sincèrement unis. On ne voit chez eux ni rivalité, ni mauvais vouloir, ni jalousie. Ils se souviennent toujours de cette belle parole que vous avez dite:

« — Vous n'ôîes pas mes serviteurs, vous n'êtes pas mes esclaves, vous êtes mes compagnons et mes aides.

11 suflit d'un mot comme celui-là pour humaniser des lions. On n'a pas oublié aussi une réponse de madame la comtesse...

— Laquelle? dit Aurore, je l'ai oubliée peut-être; rappelez-la-moi, car je tiens à connaître le bon effet d'une parole. Cela me fera mieux réfléchir avant de répondre.

— Eh bien, dit Paul, voici... f^orsque nous arrivâmes

avec les Vadankéris, leur chef Minian, qui travaille là-bas, vous dit, les larmes aux yeux :

« — Vous n'appartenez pas à la terre, parce que vous avez pris pitié des Damnés.

Alors, madame la comtesse répondit :

« — EIi, mon Dieu! nous sommes tous des damnés dans ce désert; c'est un bon état que nous avons pris, pour ne pas être des damnés dans l'autre monde.

— Je me rappelle parfaitement cette réponse, dit la comtesse, et je la maintiens. Nous sommes tous des damnés. C'est l'égalité du désert... qu'en dites-vous, monsieur le comte ?

— Moi, madame, répondit l'émigré, je vous approuve fort: ils parlent beaucoup d'égalité, là-bas, et je ne l'ai trouvée qu'ici.

— Eh bien, vous nous quittez, monsieur Paul? dit Aurore.

— Madame, répondit Paul, revenant sur ses pas, j'ai encore une tournée à faire du côté de la bâtisse ; mon temps est précieux.

Il retenait l'épigramme prête à jaillir de ses lèvres, mais il regardait le comte Raymond obliquement, pour remplacer l'épigramme par le coup d'œil.

Aurore, qui devinait la pensée de Paul, jugea qu'il était prudent de ne pas le retenir et dit :

— Oui, votre idée est bonne, monsieur Paul; montrezvous à ces braves travailleurs qui vous aiment, et racontez-leur quelques-unes do ces histoires qui les amusent dans un quart d'heure de récréation.

— Madame la comtesse l'ordonne? ditPaul en s'inclinant. Et il descendit au chantier en murmurant des paroles

sourdes dont le sens n'arriva pas aux oreilles de la jeune veuve. A quelques pas du groupe des femmes, il cessa de parler à voix basse, mais il arracha une petite branche de chêne, la brisa et en jeta brusquement les morceaux sur le gazon.

Aurore ne regardait pas son travail en ce moment : elle

LES DAMNÉS DE L'iNDE 3U

avait suivit de l'œil le jeune homme, et le grincement de la branche brisée lui arriva au cœur et en arracha un soupir.

Le comte Raymond remerciait son travail de tressines; il lui avait rendu un grand service dans un bien mauvais moment.

Paul trouva son cousin Alban parmi les travailleurs du chantier. Le marin quitta l'ouvrage avec empressement et vint serrer la main de Paul, en lui disant :

— Je ne suis pas né pour faire ce rude métier. Puisque tu es le chef, donne-moi la permission de me promener jusqu'à la nuit avec mon fusil sous le bras.

— Tiens ! dit Paul, frappé d'une idée, tu peux me rendre un service, cousin.

— Pourvu que je ne fasse rien, dit Alban, je ferai tout ce que tu voudras.

— Mais tu me garderas bien le secret? dit Paul.

— C'est encore très-facile, dit Alban; on ne sue pas à l'ombre en gardant un secret.

— Écoute, reprit Paul... vois-tu ces trois femmes assises là-bas sous les arbres?

— Trois belles femmes ! que diable font-elles ici ? A Batavia, elles épouseraient trois nababs avant quinze jours.

— Gela ne te regarde pas, cousin ; ne te mêle pas de leurs affaires... Vois-tu un jeune homme, tout habillé de blanc, assis à côté d'elles et qui s'amuse à gâter de la paille de Manille?

— Pardi! belle question! je le connais beaucoup. C'est un ci-devant noble.

— Cela ne te regarde pas, et ne parle jamais de ci-devant ici ; nous sommes tous des Damnés de Java ; en attendant le paradis. A deux pas de ce jeune homme, sur cette hauteur, il y a un terrain entamé... Sais-tu ce que c'est, un terrain entamé?

— Non, cousin.

— Eh bien, tu le verras, reprit Paul; nous avons com-

mencé à extraire des pierres blanches de ce terrain... Connais-tu les pierres de ce Cassis ?

— Oui, des pierres superbes; la fontaine du Bausset est faite avec ces pierres-là.

— Prends cette corbeille et va sur ce terrain... •

— Ah l il faut encore travailler ! interrompit Alban ; je me débarque.

— Imbécile! tu appelles cela travailler! les pierres sont toutes prêtes. J'en ai fait sauter hier une cargaison avec deux livres de poudre. Il s*agit d'en ramasser de quoi remplir celte corbeille.

— Diable! en voilà un de métier que tu me donnes, cousin.

— • Attends donc... quand tu auras mis une douzaine de pierres dans la corbeille, tu pousseras un soupir comme un homme fatigué.

— Je te promets que ce soupir sera naturel.

— A-t-il les côtes plantées au long sur le flanc, ce cousin, reprit Paul avec un accent railleur; alors, comme nous sommes tous égaux ici, tous damnés, tu prieras le comte Raymond de vouloir bien t'aider dans ton travail. ,

-Et s'il refuse?

— Il ne peut pas refuser; nous sommes tous égaux, et il n'est pas juste alors que les uns remuent des pierres et les autres de la paille...

— Bien parlé, cousin.

— Écoute toujours, Alban... et quand la corbeille sera pleine, elle sera lourde.

— Je crois bien, un quintal au moins, et avec cette chaleur, deux quintaux.

— Veux-tu donc me laisser finir?

— Finis, cousin.

— Tu diras au comte :

« — Diabje ! je ne puis porter tout seul cette corbeille " ' ' au chantier; voulez-vous avoir la bonté de m'aider, monsieur lé comte?

— Et sïl refuse, cousin?

— Ilne peutpas refuser, cousiu, nous sommes tous égaux, reprit vivement Paul; vous apporterez donc ici ce chargement de pierres...

» Après vous recommencerez jusqu'à la nuit. C'est une promenade, comme lu vois.

— J'aimerais mieux me promener tout seul, sans pierres.

— Fais ce que je dis, et demain je te permettrai la pêche à la ligne et un tour de promenade dans la réserve des cailles.

— A présent, je t'obéis... Mais quelle idée as-tu de troubler le repos de ce pauvre ci-devant noble?

— Cela ne te regarde pas, interrompit Paul ; fais ce que jeté dis cousin; tu es aveugle et je te conduis.

Alban prit nonchalamment la corbeille, la posa sur son épaule gauche et gravit, à pas lents, la petite hauteur.

Paul, tout en inspectant les travaux, suivait de Tœil son cousin.

Alban Révest, allécbé par la promesse d'une poche et d'une chasse, ces deux plaisirs capitaux des paresseux du midi maritime de la France, s'acquitta très-bien de sa commission et joua son rôle avec un naturel admirable.

Après avoir remué nonchalamment quelques pierres, il prit un foulard et s'essuya la sueur de son front avec des contorsions exagérées ; puis, élevant sa voix fortement timbrée par la nature, il dit :

— Quelle chaleur de four! je donnerais volontiers ma bénédiction à une âme charitable qui viendrait m'aider!

— Mais je vous aiderai gratis, mon cher Alban, dit le comte en quittant sa paille pour répondre à l'appel indirect du niariti.

— Pardon, monsieur le comte, reprit Alban en feignant la surprise, je me disais cela à moi-même.

— Non, vous avez raison, dit le comte; il fait très-chaud, même sous ces arbres, et un peu d'aido fait du bien dans le travail.

Et le gentilhomme ramassa gaiemeift çà et là des pierres pour aider Alban.

Aurore trouva quelque chose de suspect dans ce qu'elle voyait, et, après une courte réflexion, elle crut deviner une manœuvre ou une raillerie de Paul, ce qui lui causa une certaine irritation.

— Eli bien, monsieur le comte, dit-elle, pourquoi quittez-vous votre leçon?

— Madame, répondit Raymond, je connais ce jeune marin, il ne sait travailler qu'au jour de bataille, et alor.3 il travaille bien; mais, sur un chantier comme celui-ci, il a toujours besoin de quelqu'un qui travaille pour lui, et comme il m'a aidé beaucoup à Timor, je veux l'aider un peu aujourd'hui.

— Ah ! dit Aurore, ce jeune homme était à Tattaque de Timor? il a dos droits alors à ma juste reconnaissance... Son nom?

— Alban Révest, du Bausset, près de Toulon, répondit le jeune marin.

— Approchez, dit Aurore avec cette voix nonchalante dont les femmes créoles'se servent à propos quand elles veulent cacher aux autres une pensée trop sérieuse.

Et elle ajouta, sur le même ton, en s'adressant au comte:

— Veuillez bien, vous, monsieur, vous remettre en apprentissage à côté de ma fille Augusta.

Paul examinait de loin cette scène et n'inspectait pas les travaux. Une colère sourde l'agitait et crispait ses mains sur l'écorce de l'arbre contre lequel il s'appuyait pour se donner une contenance d'inspecteur.

— Monsieur Révest, dit Aurore, le comte Raymond vous a remarqué à l'affaire de Timor; il est bon juge en fait de courage. Je vous remercie du fond de mon cœur.

— Pardon, madame, dit Alban. Je ne me rappelle pas ce

que j'ai fait de si extraordinaire à Timor. Nous avions devant nous un vol de sansonnets, nous les avons assomés à coups de bâton. C'était plus facile que de porter ce tas de pierres blanches au chantier.

Alban eut Thonneur d'arracher le premier sourire franc au visage de la belle veuve.

— Je comprends, dit-elle; vous devez trouver beaucoup d'ennui en arrivant ici... où vous ne connaissez personne.

Âlban tomba dans le piège dressé par la plus douce des voix.

— Excusez, madame, dit le jeune marin; i*ai trouvé ici , mon cousin.

— Ah! vous avez trouvé votre cousin! dit Aurore... et il se nomme comme vous?

— Non, madame, son père était le frère de ma mère, il se nomme Paul Tanneron, de la Ciotat.

— M. Paul est votre cousin?.... ah! je vous en félicite... c'est un honnête garçon... il est très-aiméici... mais vous ne trouvez pas souvent l'occasion de hii parler; il est trèsoccupé, lui... Nous venons de le voir passer tout àrheure... L'avez-vous vu?

— Oui, madame, je viens de le voir.

— Et de lui parler? demanda nonchalamment Aurore. -T- Oui, madame.

— C'est bien!... laissez ici votre corbeille et descendez avec moi ; je vais donner un coup d'oeil aux travaux.

Et s'adressant aux sœurs Davidson et au comte : ^ — Vous m'attendez, n'est-ce pas? je vais voir ces braves ■ gens, mais sans suite... ils sont trop timides quand je suis trop accompagnée, et s'ils avaient quelque chose à me demander, ils n'oseraient pas... Augusta, ma fille, êtes- vous contente de votre élève? fera-t-il des progrès?

— Oui, mère, répondit Augusta ; monsieur le comte vient d'achever une tressine où il n'y a pas la moindre aspérité.

— Je vous l'ai dit, ma fille, cet élève vous fera honneur.* Et Aurore, usant de toutes ces ruses que le but rendait

innocentes, s'achemina lentement vers le chantier, en travaillant toujours à ses tresses de paille, comme une ouvrière active qui ne veut pas perdre du temps.

Les travailleurs ramassaient le caillou déplacé par sa sandale, cueillaient la feuille qui avait effleuré sa joue, et serraient ces précieuses reliques; ils aspiraient Tair qu'elle venait d'embaumer en le traversant, et ressentaient une joie ineffable lorsque leurs yeux avaient rencontré uu instant son regard si doux. Les oiseaux chantaient sur les arbres leurs chansons les plus mélodieuses, pour répondre à sa voix. L'amour, l'extase, l'admiration, le respect entouraient cette femme et lui servaient de cortège dans ce désert.

Elle sembla se laisser conduire par le hasard de la promenade et rencontra Paul, vers lequel elle se dirigeait, par d'adroits méandres, depuis son premier pas.

L'œil toujours fixé sur ses tresses de Manille, elle dit à Paul:

— Ceux qui nous entourent ne savent pas un mot de français, n'est-ce pas?

— Pas un mot, reprit Paul en tremblant : il n'y a que les cinq Damnés.

— Paul, reprit elle, il y a deux manières de parler : celle qui exprime et traduit avec le visage et le geste le sens de la parole, et celle qui ne laisse rien comprendre de ce qu'on dit par les mouvements de la figure, des yeux et des mains.

Paul, ravi et consterné par ce mystérieux préambule, resta immobile, et attendait de plus simples explications.

— Ainsi, reprit Aurore, quel que soit l'effet que produira sur vous ce que je vais dire, faites violence à votre caractère et ne vous trahissez pas.

En parlant ainsi, Aurore affectait de suivre minutieusement le travail de ses petits doigts sur les tresses de ^aiUe.

— Ecoutez-moi, ajouta-t-elle ; vous venez de commettre

une grande faute ; ne vous excusez pas, ne vous justifiez pas.

— Quelle faute, madame ? dit Paul du ton d'un homme qui connaît sa faute et qui la demande.

~ Et vous en commettez une seconde en ce moment! reprit la belle veuve, en coupant avec vivacité un.brin de paille parasite qui n'embarrassait nullement son travail.

— Mon cousin Alban... murmura Paul.

— Votre cousin ne m'a rien dit, interrompit Aurore ; j'ai tout deviné... Maintenant, avez-vous bien pesé les conséquences de votre première faute? Elle pouvait briser Funion et la bonne intelligence qui doivent régner chez nous. Par bonheur, le comte Raymond n'a rien soupçonné; il allait même s'exécuter de bonne grâce et vous obéir en dupe, sans le savoir. Je veux donc couper court au mal dans son principe, et je ne veux pas attendre une seconde équipée de votre façon; celle-là pourrait être comprise et le résultat serait fâcheux.

— • Madame, madame, dit Paul en se contenant, vous êtes bien sévère aujourd'hui envers un homme qui vous...

— La faute est grande, interrompit Aurore, mais ma sévérité n'ira pas plus loin ; elle n'existe même déjà plus dans mon cœur.

— Ah ! dit Paul en retenant deux larmes ; rien n'existe plus dans votre cœur, du moins pour moi. Rien n'existe plus dans votre mémoire. L'oubli est venu le lendemain du service. Gardez-moi votre sévérité, il restera quelque chose de moi dans le fond de votre cœur.

— Ah 1 monsieur, dit Aurore piquée au vif, je ne m'attendais pas à trouver de si cruelles paroles dans votre bouche. Votre âme était plus noble, et votre conduite plus délicate autrefois... Brisons-là...

— Non, madame, interrompit Paul, vous m'avez donné une occasion de vous parler sans témoins et j'en profiterai. Je ne veux pas briser là, je veux tout dire; et si vous ne m'écoutez pas, je le dirai à ces arbres, à ces

pierres, à ce ruisseau; je le crierai dans ce désert. C'est que je suis juste, madame, juste comme Dieu... Je vous aime, tous le saves.

— Paul, interrompit Aurore en désignant un nœud de ruban noir, tant que vous verres ceci sur ma robe, soyez respectueux dans vos paroles, au nom du ciel!

^ Mais au nom du ciel aussi, madame, permettei-moi d'acbever ma pensée... Je suis juste, voua dis-je; moi, je veux bien respecter le signe sacré de votre veuvage, mais j'exige que les autres le respectent aussi.

— Vous exigea! vous exigez! dit Aurore d'un ton de reine.

-- Oh ! pardon, madame ! reprit Paul avec une humilité charmante; si nous étions seuls, je tomberais à vos genoux...

— Restée debout, dit Aurore, et soyeï convenable; les génuflexions ne prouvent pas le respect, ce sont les paroles qui le prouvent.

— Que voulez-vous, madame! reprit Paul tout bouleversé, ma tête n^est plus à moi; ma pensée est à Kalima. Votre beauté me donne Tivresse de la folie; je suis un autre, oui, oui. Oh! que je le comprends aujourd'hui, ce démon d'amour, ce satyre de Ramaïana, qui vint dans les ténèbres...

— Monsieur, interrompit Aurore, vous perdez la raison!

— Elle est perdue! c'est maintenant que vous vous en apercevez! reprit Paul... Mon Dieu! madame, je suis juste... éloignez-moi, je me résignerai; mais éloignez... l'autre aussi! L'autre!... qu'a-t-il fait de plus que moi?... la campagne de Timor?... Qu'ai-je ftiit de plus que lui? la campagne de Bantam! 11 voulait sauver le mari; c'est beaucoup ! J'ai sauvé la femme; c'est plus ! 11 vous aime comme un homme qui a été noble; je vous aime comme un homme qui le sera. Pourquoi donc a-t-il le privilège, lui, de s'asseoir à l'ombre, près de vous; comme un amant heureux, lorsque je travaille au soleil, moi, pour obéir à votre

volonté sainte? Pourquoi donner la vie à Tun et la mort à Fautre? 11 a laissé la tombe de votre mari chez les sauvages, je vous ai retirée vivante et pure du souterrain de Kalima. Justice! justice! madame! que votre ruban noir de veuve ait la même couleui*pour tous deux I

Aurore ne s'attendait pas à cette foudroyante apostrophe. L'amour extrême trouve toujours de bons plaidoyers; c'est le plus éloquent et le plus passionné des avocats.

^t pendant ce discours, Aurore se rappelait cette nuit des ruines de la pagode,, où Paul fut un ange gardien, et l'autre épouvantable nuit de Kalima, où Paul fut un ange sauveur. Les larmes coulèrent sur ses joues pâles et descendirent sur ses lèvres de corail ; elle regarda Paul avec une expression qui ressemblait à la tendresse, et qui, peutêtre, ne mentait pas, et elle dit :

— Paul, croyez bien ceci, je ne ferai rien qui puisse vous causer la moindre peine. Vous méritez de ne jamais souffrir à cause de moi.

— Madame, reprit Paul, tout ce que vous me dites reste gravé là, dans ma tête, comme sur l'airain.

— Nous avons beaucoup trop parlé, ajouta Aurore; Dieu fasse que personne ne nous ait compris !

— Oh ! ceux-là, dit Paul en montrant cinq ou six travailleurs, ne comprennent pas les gestes français.

— Adieu, Paul, reprit la belle veuve, croyez bien que je serai toujours pour vous au lendemain de Kalima!

Elle reprit avec lenteur le petit sentier qui la conduisait aux sœurs Davidson, et s'assit à peu de distance du comte.

— Eh bien, dit-elle d'une voix revenue au calme, avonsnous avancé le travail ?

— Mère, dit naïvement Augusta, je ne suis pas contente de mon élève : il est fort distrait et n'écoute pas mes observations.

— Bien, pensa Aurore, je comprends!

Et elle poussa un léger soupir qui signifiait : il est impossible de vivre tranquillement entre ces deux exigences.

Cette réflexion mentale fut rapide comme l'éclair. Aurore prit un organe exempt de toute émotion et dit :

— Comment 1 monsieur le comte, vous faites des progrès en arrière ?

— Oui, madame, depuis une demi-heure, répondit Raymond d*un ton sec.

Le double sens de la réponse n'échappa point à la jeune veuve; elle ajouta:

— La chaleur vous incommode peut-être ?

— Non, madame.

— Si nous changions de place? mes lllles, qu'en ditesvous ? Le soleil s'est ménagé une brèche dans ce latanier, et par moments il nous brûle les mains. C'est probablement ce qui arrête les progrès du comte Raymond.

— Oh ! ce n'est pas le soleil que je crains ! dit le comte en appuyant sur chaque mot.

Aurore affecta de ne pas comprendre le sens de cette phrase, et elle se leva pour examiner les environs et chercher Tombre.

— Je vous prie de ne pas vous déranger pour moi, dit le comte en se levant aussi, je vais avoir Thonneur, mesdames, de vous dire au revoir.

— Ah! vous nous quittez*' demanda lestement Aurore, en coupant un brin de paille avec ses petites dents de perles.

— Oui, madame, je vais écrire une lettre au capitaine Surcouf... Vous savez, madame, c'est convenu.'

— On a toujours le temps d'écrire une lettre, dit Aurore en roulant la paille autour de son doigt, pour l'assouplir.

— Oui, à Paris, dit Raymond, on a toujours le temps d'écrire une lettre, quand on ne fait pas une révolution ; mais ici, c'est autre chose, il faut écrire par duplicata, au moins... à Ghéribon, àKalima, à Madura. Trois lettres pour dire la même chose, c'est fort long.

— Comte Raymond, dit Aurore, je dirai ce soir à Minian

de me choisir son plus agiie téliiiga pour porter vos trois lettres demain.

— Madame, je vous serai bien reconnaissant.

Le comte fit un salut charmant et prit le chemin de l'ancienne habitation.

Aurore se retira un instant à l'écart, loin des deux sœurs; elle laissa tomber son travail, croisa les mains sur sa tête et s'écria:

— Mon Dieu ! donnez - moi la force de faire mon devoir jusqu'au bout! Mon Dieu ! ne m'abandonnez pas!

Aucun pinceau ne pourrait reproduire le regard désespéré qui accompagnait cette ardente prière.

Une jeune et belle veuve qui poursuit une idée généreuse a toujours rencontré sur ses pas des obstacles insurmontables; les hommes ne Tout jamais prise et ne la prendront jamais au sérieux. Il y aura toujours autour des sages Pénélopes des prétendants acharnés qui leur arracheront la broderie des mains pour les obliger à donner un regard à * leur amour. La position d'une jeune et belle veuve est donc intolérable; il faut qu'elle se réfugie dans un couvent ou qu'elle écoute d'ennuyeuses ou amusantes déclarations. Il lui est défendu de poursuivre un but qui ne serait pas un second mariage, et toutes les veuves n'ont pas, comme Artémise, le courage de s'enfermer dans une cellule Qt de manger, grain à grain, les cendres de leur mari pour dégoûter les amoureux'.

La comtesse Aurore Despremonts n'avait reçu pour tout héritage que la pensée généreuse de son mari; elle voulait continuer son œuvre interrompue, et fonder une colonie française sur la côte sauvage de Samarang; ce qui, depuis

ce temps, a été tenté par d'autres Françaises, entre autres par la veuve de Fortuné Albrand, sur la côte de Madagascar, à Nossi-Bé, et par la veuve de Joseph Donnadieu, à Pulo-Pinang. Par malheur pour la comtesse Aurore, elle rencontrait sur son chemin deux exigences inexorables qui ressemblaient à des droits légitimes, deux rivalités invincibles qui ne voulaient entendre parler ni de défrichement, ni de colonisation, et qui entravaient les projets les plus sérieux avec des obsessions acbaméeS) comme les femmes disponibles en trouvent au milieu des villes calmes, entre les ennuis et les loisirs.

Il y a de ces erreurs qui traversent les cerveaux les mieux organisés. La comtesse Aurore s'imagina ingénument qu'à la faveur d'une vie isolée et recluse elle parviendrait à éteindre peu à peu ces deux passions, l'une des deux au moins, car l'obstacle était dans la rivalité des deux hommes, également chers au souvenir et à la reconnaissance d'Aurore. Tendre la main à l'un des deux et repousser l'autre? tuer celui-ci et faire vivre celui-là ? ja-mais elle n'adopterait une préférence.' L'unique ressource devait être employée sur-le-champ.

' Elle réunit autour d'elle les colons et ses filles adoptives, et leur dit, en retenant ses larmes :

— Mes amis, la résolution que j'ai prise est irrévocable ; aucune puissance humaine ne la ferait changer. Dupleix, le comte Despremonts et Surcouf, ces trois héroïques enfants de notre France, me trouveront fidèle à mes devoirs. Je jure devant vous et devant eux, je jure devant ces deux anges de pureté, mes filles adoptives, je jure que cette main n'acceptera jamais un mari, et que la veuve sera veuve jusqu'à sa mort, et ne changera jamais contre un autre le nom de comtesse Despremonts.

A ce serment inattendu, une exclamation sourde, faîte d'impressions diverses, retentit dans la rotonde de la fontaine.

Vandrusen se leva et serra respectueusement les mains

L£S DAMNÉS DK L'iNDK 3?3

d'Aurore. Paul et Raymond ressuscitèrent d'entre les morts, sans trop se demander le motif de leur résurrection.

Épuisée par un effort suprême, la jeune veuve respira quelques instants, et, s'adressant à Vandrusen, elle dit :

— Veuillez bien conduire mes filles à l'habitation , et dites à Aglaé de dresser la table sous les latanlers.,. Nous avons à causer avec ces messieurs, et nous vous rejoin* drons ensuite.

Les deux sœurs embrassèrent Aurore en pleurant de joie, et suivirent Vandrusen, qui ne cessait de dire avec énergie:

— C'est bien ! c'est très-bien !

Quand ils se fuirent éloignés, Aurore reprit ainsi la parole :

— Ce qui me reste à dire est réservé pour noua trois... Vous avez» un crime à expier, messieurs, et... ne m'interrompez pas, comte Raymond... je me sers du mot crime et je n'exagère rien... C'est une femme qui vous condamne, et Dieu inspire la faiblesse du juge... Le ciel m'est témoin que j'ai tenté l'impossible pour maintenir la paix et la concorde dans la colonie; ma reconnaissance, mon estime, mon affection, ma vive amitié ont rencontré deux cœurs, deux nobles cœurs; il fallait briser l'un des deux. Je n'ai pas eu ce courage, je ne l'aurai jamais. Dieu seul connaît les combats intérieurs que j'ai soutenus ; ce sont des secrets éternellement ensevelis au fond de mon âme. Comte Raymond, et vous, mon cher Paul, vous avez fait pour moi tout ce que l'héroïsme peut faire, et je n'ai trouvé d'autre récompense pour vous que la promesse immuable d'un veuvage sans fin. Je ne serai à aucun de vous deux, mais je ne serai à personne. En renonçant aujourd'hui au bonheur d'être la femme de l'un ou de l'autre, je vous prouve, bien mieux qu'avec un serment, que je garderai ma robe de veuve toujours.

Paul et Raymond écoutaient, les yeux baissés, et ne répondaient que par des larmes.

— Maintenant, reprit Aurore, l'obéissance sera l'expia-

tion, et Texpiation bien douce de votre crime... Paul, et vous, mon cher comte, m'obéirez-vous?

Ils prirent une main d'Aurore et la serrèrent en pleurant.

Après un moment de silence, la jeune veuve reprit en ces termes : . , '

— L'obéissance que je vous demande vous sera douce, et ce sera le bonheur de tous. Si, par un déplorable aveuglement, vous vous obstiniez Tun et l'autre dans .des rêves d'un avenir impossible, je serais contrainte à prendre une résolution extrême qui briserait mon âme en détruisant Tédifice que nous élevons ici au prix de tant de sueurs. Je quitterais cette terre fatale, où je n'ai trouvé que larmes et angoisses; j Irais bien loin de vous, messieurs, bien loin d*ici, chercher non pas le bonheur, chimère à jamais perdue, mais cette vie solitaire et désolée qui est Tessai quotidien de la mort.

— Ah, madame! s'écria Raymond, que faut-il faire pour vous rendre heureuse? Parlez !

Paul répéta mentalement la même phrase en joignant ses mains.

Aurore prit une main de Raymond, et, regardant Paul avec des yeux humides de larmes, elle dit d'une voix pleine d'une émotion inconnue ;

— Vous savez que je suis mère d'adoption et que j'ai deux filles... Voulez-vous être deux maris que je pourrai avec tendresse nommer mes enfants?

Paul et Raymond regardèrent fixement Aurore; ils ne comprenaient pas.

— 11 faut parler plus clairement, reprit Aurore : je reste toujours fidèle à mes devoirs de chef de colonie, ainsi que vous allez voir... Il y a dans le monde une foule de mariages ainsi improvisés, par convenance ou par position; il peut bien y en avoir deux au désert... et pour le bien d'une colonie naissante... Raymond, je vous donne en mariage ma fille Augusta; vous lui avez fait, ce matin, votre cadeau de noces; et vous, Paul, je vous donne ma fille Maria... Vous

ôcceptez, mes chers enfants? Votre mère vous prie d'accepter.

Paul et Raymond tombèrent aux pieds d'Aurore et baignèrent de larmes les franges de sa robe.

— Relevez- vous, mes fils, (j^t-elle; je vous comprends; vous n'osez pas encore me répondre... mais vous acceptez... Oh! soyez tranquilles; ces deux mariages ne peuvent pas se terniii.v.x* demain... il nous faut écrire à Chéribon ou à Sourabaïa pour demander un missionnaire... Ainsi vous avez tout le temps de vous préparer... Ces deux anges, d'ailleurs, ignorent tout ce qui s'est passé... Vous commencerez ce soir à vous faire galants auprès d'elles, mais sans affectation, et moi, je me charge de tout mener à bien... Est-ce convenu?

Raymond prit timidement la parole et dit :

— 11 faut vouloir ce que Dieu veut... et mon beau-frère est-il résolu aussi?

— Paul, embrassez Raymond, dit Aurore avec une voix irrésistible... C'est très- bien, mes enfants, je suis contente de vous; ce beau moment me fait revivre et met le baume dans mon âme... Raymond, cher fils, embrassez-moi...

Raymond effleura Se ses lèvres la joue d'Aurore.

— Et vous, mon cher fils Paul? dit la comtesse en se penchant vers le jeune colon.

— Pas encore, dit Paul en se tournant les yeux baissés. Aurore sourit, et, prenant le bras de Paul, elle dit :

— Allons voir mes filles et vos femmes. Mon Dieu! que je suis heureuse de penser qu'elles seront aimées. ..

— De tout l'amour qui vous était dû, interrompit Raymond à voix basse.

— Allons, mes fils, dit-elle, et, chemin faisant, effaçons sur nos visages, dans nos yeux et dans notre voix, toutes les traces de notre émotion.

La jeune veuve était radieuse de bonheur; elle avait repris son ancienne gaieté, et Paul et Raymond trouvaient déjà une consolation bien douce en voyant ce change-

ment subit opéré dans le caractère de Tadorable femme; ils étaient d'ailleurs si relativement heureux de savoir qu'elle passerait toute sa vie dans un veuvage virginal et qu'elle allait devenir leur mère d'adoption! Dans un désespoir consommé, cette péripétie inattendue ressuscitait deux morts. •

On se mit à table, en famille, dans le petit Jardin, et la belle et étemelle veuve, agitée par la joie, faillit annoncer, sans préparation, la grande nouvelle à ses deux filles et à Vandrusen. Un éclair de prudence la retint; mais elle ne put s'empêcher de conduire l'entretien sur le mariage au premier prétexte venu :

— Augusta, dit-elle, tu ne m'as pas remerciée de mon bouquet...

— Ah I chère mère, votre mémoire vous trompe; je vous ai remerciée; demandez à ma sœur; mais vous paraissiez fort distraite en ce moment.

— C'est possible ! reprit Aurore en riant; mais tu me pardonneras ma distraction, lorsque tu en connaîtras la cause.

— La cause peut-elle se dire, maman?

— Je songeais à ton mariage, ma chère fille...

— A mon mariage! dit Augusta en bondissant sur sa chaise; vous songez encore à me marier?

— Aujourd'hui plus que jamais, mon enfant; mais sois tranquille, tu ne te marieras pas seule...

— Ah! mon Dieu! dit Augusta avec un eflfroi naïf; vous avez déjà oubUé votre serment, vous vous mariez aussi?

— C'est ce qui te trompe, Augusta; je reste veuve à perpétuité, moi.

— Tiens ! vous avez décidé cela sérieusement?

— le l'ai juré, mon enfant, et mon serment est écrit làhaut.,. Mais comme il faut des mariages dans une colonie au berceau, tu te marieras, toi qui n'es pas veuve, et ta sœur se mariera le même jour.

Ce fut au tour de Maria de tressaillir, Comme si la terre eût tremblé dans le jardin.

— Moi aussi ! s'écria la jeune fille en colorant ses joues d'un incarnat de feu.

— Oui, oui, mes filles; vous vous marierez toutes les deux, le môme jour et bientôt.

— Eh bien, dit Augusta avec une ingénuité charmante, puisque notre mère le veut, nous nous marierons.

— Viens m'embrasser, Augusta, dit Aurore; tu seras heureuse. le te donne un mari qui t'aimera comme je t'aime, un jeune homme charmant qui ne vivra que pour toi... et qui nous rendra de grands services dans notre travail de colonisation... N'est-ce pas, comte ^ que le mari que je de^ne à ma fille Augusta la rendra heureuse?

Raymond essuya furtivement deux larmes et serra les mains d'Augusta et d'Aurore.

— Maria, chère fille, reprit la jeune veuve, viens m'embrasser... Je te donne un mari qui ressemble à celui d*Augusta ; il y a deux nobles cœurs eu ce monde : je les connais, ils seront à vous deux... N'est-ce pas, mon cher Paul, que le mari destiné à Maria fera son bonheur?

Paul tomba aux pieds d'Aurore en pressant la main de Maria.

Vandrusen regardait cette scène avec des yeux attendris, et il levait les mains vers le ciel pour le remercier.

Aurore se leva rayonnante, et appelant Vandrusen :

— Mon ami, lui dit-elle, prenez dans Thabitation tous les flacons de liqueurs que vous pourrez emporter, avec Faide des deux Malaises, et allez annoncer aux travailleurs le mariage du comte Raymond avec ma fille Augusta, et de leur ami Paul avec Maria, ma fille cadette. Dites d'interromppe le travail et de boire à ces deux mariages. Les vœux des pauvres appellent les bienfaits de Dieu !

Vandrusen partit encourant, comme s'il eût craint d'ôtra prévenu par un autre messager.

— Oui, dit Aurore après la sortie de Vandruseu, oui, mes chers fils, je devine votre reproche amical; oui, j'aurais pu ajourner tout ce que je viens de faire; mais je pense que le bonheur ne doit jamais être remis au lendemain et préparé adroitement par Je travail de la froide réflexion. Ils ont dans les villes des usages qui ne sont pas ceux du désert. Demain est plus douteux ici qu'ailleurs. Soyons d'abord heureux aujourd'hui, et nous verrons ce que la bonté de Dieu nous réserve. Quant à moi, j'éprouve une joie si grande qu'elle paye déjà toutes les infortunes de mes jours passés, et même celles qui peuvent m'atteindre dans l'avenir.

Augusta et Maria se groupaient aux fàtés d'Aurore et confondaient leurs cheveux d'or avec les tresses noires de la jeune veuve. Paul et Raymond admiraient ce tableau divin, encadré par les feuilles flottantes, les grappes de fruits, les cascades de fleurs, tout le luxe de cette grande nature indienne qui se mêle, avec tant de grâce, à toutes les scènes de l'amour.

Paul et Raymond ne hasardaient encore que des paroles brèves et timides; mais tout ce qu'ils disaient était empreint de l'esprit du moment et recevait l'approbation d'Aurore. La jeune veuve, en accablant de caresses ses deux filles adoptives, semblait vouloir leur donner la meilleure part d'elle-même et s'incarner dans ces deux anges pour les rendre dignes de ce double amour qui devait s'éteindre par devoir et se rallumer dans deux passions légitimes.

Des cris de joie annoncèrent bientôt l'arrivée des travailleurs.

— Mes chers fils, dit Aurore en s'adressant à Paul et à Raymond, donnez le bras à vos fournies, et allons recevoir ces braves gens.

Fort heureusement. Aurore avait préparé depuis longtemps, comme on l'a vu, Augusta et sa sœur à la pensée du mariage : aussi étaient-elles moins étonnées et

elles, acceptaient avec assez de calme leur nouvelle position.

Les colons se livrèrent aux plus bruyantes démonstrations de joie; ils voulurent tous serrer les mains de Paul et de Raymond, qui trouvèrent des sourires pour remercier. Aurore parcourait les rangs de ses sujets soumis, et parlait à chacun d'eux avec une familiarité charmante, eu leur exposant ses idées et ses projets pour Tavenir de la colonie. La main de la jeune femme leur montrait déjà une ville et un peuple créant une civilisation sur cette côte sauvage de Samarang, et la main ne trompait pas. C'est la comtesse Despremonts, c'est une femme qui a changé en plaines fécondes et en jardin délicieux ce coin autrefois désert de la belle Java.

Aurore se fit conduire tout de suite aux trois nefs ouvertes dans la forêt de Fer par le génie de Minian et le travail des Damnés, et son enthousiasme ne trouva point d'assez bonnes paroles pour admirer dignement cette merveille et pour remercier l'architecte. C'était une superbe cathédrale sans façade et sans porte. Pour la bâtir ou la creuser, il fallait des ouvriers comme les amis de Minian; il fallait des sauvages habitués à grimper aux ^imes des arbres et à se suspendre aux extrémités flexibles des rameaux : aussi on n'avait élevé aucun échafaudage; on n'avait appliqué aucune échelle; les ouvriers découpeurs, armés de haches et de ciseaux, sautaient de branche en branche et ciselaient l'ogive ou Tarête dans la mesure exacte indiquée par le dessin de Minian. Le poëte grec a dit que la présence des divinités inspirait cette respectueuse terreur qu'on éprouve en entrant dans une forêt sombre. Nos colons chrétiens furent saisis de là même émotion en B'avançant sous ces voûtes, dont Tarchitecture naturelle a des secrets religieux et des mystères de recueillement.

La belle veuve s'agenouilla dans ce temple, sorti des mains de Dieu, aux premiers jours de la création, et ouvert par les mains de l'homme soixante siècles après; au-

33Ô LES DAMNAS DE L*1NDE

cune antiquité connue n'était plus authentique, plus sainte, plus auguste, et, en présence de sa famille adoptive, agenouillée aussi sur le parvis de la création, Aurore renouvela le serment de consacrer sa vie à son œuvre de bienfaisance, et de garder la fidélité du veuvaiçe à la mémoire du noble comte Despremonts.

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