VV L A D I .M I R
Cet homme n'a-t-il pas été le premier à comprendre que l'engagement que vous aviez pris forcément avec lui ne pouvait effacer celui que vous aviez pris librement avec moi?
ANNA
Oui; mais cela n'empêchait pas cet homme de m'aimer ; cela ne l'empêche pas de soutfrir. Qui sait, si en me rapprochant tout à coup de lui, en faisant de moi sa femme légale, qui sait si la Providence n'a- pas voulu me faire comprendre que c'était là le seul et vrai mari que je dusse avoir, — si elle n'a pas voulu me dire : il est bien de ta race — celui-là, — il est bien de ton rang. — En dehors et au-dessus de lui... il n'y a que vanité ridicule, lutte dangereuse, remords certains?
WLADIMIR
Est-ce que vous ne m'aimez plus, Anna? Est-ce que c'est lui que vous aimez?
ANNA
Oh! je le voudrais bien! Si je ne vous aimais plus, est-ce que je serais là?Si je ne vous aimais plus, est-ce que je ne serais pas impitoyable pour vous, comme je l'ai été pour lui? Est-ce que nous autres femmes, nous ne sommes pas tellement égoïstes et tellement lâches que nous immolons en souriant l'amour que nous avons
iï6 LES DANICHEFF
inspiré, si sincère, si généreux qu'il soit, à l'amour que nous éprouvons, si léger qu'il puisse être? Non, Wiadiniir, non, je vous aime, et en ce moment plus que je ne vous ai jamais aimé...
WLADIMIR
Alors que nous importent les obstacles matériels que les hommes et les événements peuvent mettre entre nous? Et si Dieu les a permi?, qui te dit que ce n'est pas c.u contraire pour voir si nous aurons la force et la gloire de les vaincre?
ANNA
Soit. Qu'avez-vous résolu?
WLADI.MIR
J'ai résolu de partir.
ANNA
Et moi aussi.
WLADIMIR
Alors dès demain, mon Anna, nous partons.
ANNA
Où irez-vous?
WLADI.MIR, la prenant clans ses bras.
Où tu voudras. Que m'importe, une terre ou une autre... pourvu que ce ne soit pas celle où on nous opprime. Nous irons du coté de l'Orient, là où les jours sont plus longs, là où les nuits sont plus douces; nous gagnerons ces pays enchantés où la nature n'exige de l'homme que le désir d'être heureux. Ce ciel qui n'est bleu que quelques mois de l'année chez nous, nous l'aurons éiernelieinent bleu, une fois que nous aurons brisé les chaînes qui nous attachent ici aux préjugés et aux