‹ Les danois sur l'EscautChapitre 1 sur 6 · Les danois sur l'Escaut (1809-1813) · texte numérisé non relu

Les danois sur l'Escaut (1809-1813)

cet épisode de la guerre navale de 1809 — 1813, ont été puisés aux archives du ministère de la marine (Copenhague) et aux archives du ministère de la marine (Paris).

Pour ce qui regarde les documents français, je dois à l'obligeance du Vice -Amiral Barbey, alors ministre de la marine, d'avoir eu à ma disposition un nombre considérable de copies

de pièces officielles (\m m'ont été fournies par Mr. Delabarre, directeur du .,bureau des archives, bibliothè(|ues et publications" du ministère de la marine, et chargé par le ministre de réunir tous les matériaux cjui pouvaient m'ètre utiles.

COPENHAGUE, mai 1891

O. Lûtken

^Ûfepuis les premiers jours du printemps c^^ 1808, les vaisseaux de ligne „Pultusk" et „Dantzick", montés par des équipages danois, faisaient partie de l'escadre française de l'Escaut, dont le commandement était confié au contreamiral comte Edouard Burgues de Missiessy.

De création récente, l'escadre s'était formée et développée avec une rapidité prodigieuse. Grâce à l'énergique impulsion donnée par le

gouvernement de Napoléon P', le décret impérial qui ordonnait l'armement d'une flotte sur l'Escaut, avait été le signal d'une activité dévorante dans les ports d'Anvers et de Flessingue. De nouveaux bassins et ateliers avaient été construits; l'un après l'autre les vaisseaux de guerre quittaient le chantier et étaient armés avec une précipitation fiévreuse. On était peut-être allé trop vite en besogne, mais en tout cas les ordres de l'Empereur avaient été ponctuellement exécutés, car au jour fixé par lui, le i^'" mai 1808, huit vaisseaux de ligne portant le pavillon français, avitaillés pour six mois et ayant à bord des munitions de réserve, étaient ancrés dans les ports de l'Escaut.

Ce déploiement de force navale qui avait pour but de créer un contre-poids à la marine de la Grande-Bretagne dans la Manche et la mer du Nord, paralysa en effet les mouvements d'une partie de la flotte anglaise dont l'objectif fut dès lors de surveiller de près les vaisseaux français pour les empêcher de lever l'ancre et de gagner la Manche. L'escadre de l'Escaut était malheureusement commandée par un homme à qui manquait l'esprit d'initiative nécessaire pour tenter un coup hardi. Le contreamiral de Missiessy apportait beaucoup d'ardeur

dans l'organisation de sa flotte et dans l'équipement des navires, mais il bornait à cela son activité. Aussi cette escadre qui eût pu devenir un ennemi redoutable pour les côtes anglaises, demeura-t-elle tout un été dans l'inaction, bloquée dans les ports de l'Escaut, et ayant pour ainsi dire sous les yeux l'ennemi qui lui barrait l'embouchure du fleuve; en efïet du haut des bastions de la citadelle de Flessingue, on apercevait la mâture des navires anglais.

L'inactivité trop prolongée, démoralisante pour les équipages, avait été très vivement ressentie à bord du .,Pultusk" et du „Dantzick". Ces navires se trouvaient, il est vrai, dans des conditions particulièrement difficiles, grâce au désaccord survenu entre les deux commandants danois, les capitaines de vaisseau Rosenvinge et Holsten d'une part, et les autorités françaises d'autre part, désaccord qui était allé en s'aggravant de manière à rendre impossible l'action en commun. Des manquements à la discipline dont s'étaient rendus coupables les matelots danois, et le mécontentement des officiers, contraints de servir sous un pavillon étranger, avaient occasionné des tiraillements et les choses s'étaient enveni-

niées par suite de la raideur et de l'opiniâtreté qu'avaient montrées envers leurs supérieurs français M. M. de Rosenvinge et Holsten. En fin de compte ces derniers avaient été , sur l'ordre de l'empereur, destitués de leur commandement pour cause d'insubordination, et internés dans la citadelle d'Anvers. Quelque temps après ils furent reconduits sous escorte en Danemark.

Quels qu'aient été les torts des capitaines Rosenvinge et Holsten, un examen minutieux des choses conduit à l'opinion que la responsabilité des difficultés que rencontrèrent les marins danois dans leur première année de service sur l'Escaut, incombe au conseil d'amirauté de Copenhague, qui chargea d'un commandement à l'étranger deux officiers de marine dont l'autorité et l'expérience étaient incontestables, mais auxquels il négligea de fournir au préalable des instructions claires et précises relatives aux devoirs qu'ils avaient à remplir et aux limites dans lesquelles devaient se renfermer leur influence et leurs prérogatives.

M. AI. Rosenvinge et Holsten rendirent leur épée et se constituèrent prisonniers le 28 janvier 1809. Le même jour, conformément à un ordre émané du ministère de la marine français, le chef d'escadre nomma au commandement du „Pultusk" le capitaine de vaisseau Soleil qui commandait „rAnversois". Le capitaine de vaisseau Moras qui commandait le ,, César", fut nommé au commandement du ..Dantzick".

Par égard pour les équipages danois on apporta certains adoucissements dans l'exécution de l'ordre du ministre de la marine. Le commandement effectif passa aux mains des capitaines de frégate Fasting et Stephansen, qui reçurent leurs instructions par l'intermédiaire des commandants en titre. Ceux-ci demeurèrent à leur poste à bord de .J'Anversois" et du „César".

Cet état de choses provisoire qui semblait fait pour plaire aux deux officiers danois appelés à remplacer les capitaines Rosenvinge et Holsten , fut en réalité loin de leur être agréable. L'inaction de tout un été avait sensiblement refroidi leur enthousiasme et l'arrestation tout- à- fait imprévue de leurs chefs n'avait fait que les irriter davantage. Plusieurs

circonstances fâcheuses contribuaient aussi à leur rendre pénible le service à l'étranger. Ni l'un ni l'autre ne possédaient suffisamment bien la langue française; le capitaine Fasting souffrait de la goutte (ju'il av^ait gagnée sous le climat humide de la Hollande. Ce fut donc pour tous deux une déception très-grande de voir prolonger leur séjour sur l'Escaut, alors qu'ils avaient nourri l'espérance d'être relevés de leurs fonctions.

Les officiers qu'ils commandaient étaient tous fort jeunes; cela rendait plus difficile encore la situation de M. M. Fasting et Stephansen. Car au lendemain de complications graves qui avaient failli amener une révolte ouverte des matelots, le concours d'oftîciers expérimentés et s'appuyant sur l'autorité de leur âge, eût été précieux.

C'est ce qui ressort d'un rapport envoyé par le capitaine Fasting à l'amirauté de Copenhague, peu de temps après sa prise de possession du commandement du „Dantzick" '.

,,La plupart de nos officiers sont trèsjeunes, et bien qu'on puisse certainement

') Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, an 1809, no 289.

fonder de grandes espérances sur eux, je me permets très -humblement de faire observer que, dans les circonstances actuelles, tant à cause de la mauvaise disposition d'esprit des hommes que dans l'intérêt du service, les officiers doivent être en possession de beaucoup de sang-froid et faire preuve de modération et d'énergie." —

Le gouvernement français exigea que le gouvernement danois nommât définitivement des successeurs aux capitaines Rosenvinge et Holsten. L'amirauté de Copenhague s'attendait à cette démarche; elle fit choix des capitaines de vaisseau Joost v. Dockum, commandant de la batterie ^Prôvesten'- ' , et v. Berger, qui était à ce moment de service à Flensborg.

Tous deux reçurent, dans les derniers jours de février 1809, avis qu'ils étaient désignés pour les postes devenus vacants sur l'Escaut et ..qu'ils avaient conséquemment à s'y rendre et à prendre en mains leur commande-

•) Lorsque la flotte anglaise entra dans le Sund, au mois d'août 1807, la batterie „Prôvesten" fut mise en état de défense et le commandement en fut donné à v. Dockum. (Ordre de l'amirauté du 10 août 1807.) J. v. Dockum conserva ce poste jusqu'en février 1809.

ment respectif, sous le commandement en chef de l'amiral français." '

L'administration supérieure de la marine avait rédigé avec la même brièveté les ordres de départ destinés aux capitaines de vaisseau Rosenvinge et Holsten, qui, moins d'un an après , étaient en route pour le Danemark, ramenés par des gendarmes français. Il importait d'éviter que les deux officiers qui allaient leur succéder, eussent le même sort. Fort heureusement on s'était rendu compte à Copenhague de la faute commise; aussi peu de temps avant leur départ, M. M. v. Dockura et V. Berger reçurent ils les instructions suivantes que le conseil d'amirauté leur communiquait sur l'ordre du roi:

.,La présente lettre vous servira de gouverne, Mr. le capitaine de vaisseau, dans les fonctions auxquelles vous venez d'être nommé. Nous vous signifions: que Sa Majesté le roi a, sur la demande du gouvernement français, donné son consentement à ce que deux vaisseaux de S. M. l'Empereur des Français fussent montés par des équipages danois et commandés par des officiers de la marine danoise;

I) Ordres de l'amirauté du 27 et du 28 février 1809.

ceux-ci seront, à titre d'auxiliaires, au service de la France contre nos ennemis communs, les Anglais et les Suédois.

,,S. M. le roi ayant daigné vous nommer au commandement de l'un de ces vaisseaux, vous devrez, Mr. le capitaine, à partir du moment où vous aurez rendu visite à l'amiral français et où vous aurez par lettre averti de votre arrivée à Flessingue le ministre de la marine à Paris, obéir ponctuellement aux ordres que ces derniers vous feront parvenir. Et c'est encore la volonté de Sa Majesté le Roi que tout votre personnel de bord soit animé des mêmes sentiments de soumission. \'ous devez donc, M. le capitaine, considérer comme un devoir sacré de faire observer en toutes circonstances l'ordre formel de Sa Majesté."

On voit par la rédaction de cette lettre que l'administration supérieure de la marine danoise avait à cœur d'épargner aux capitaines V. Dockum et v. Berger les fautes de leurs prédécesseurs. Les ordres sont précis: les deux nouveaux représentants à l'étranger de la marine danoise ne pourront tomber dans la méprise qui fut si funeste à leurs devanciers, car tout rapport entre eux et l'amirauté

— lO —

de Copenhague est résolument rompu et il leur est expressément recommandé, comme un „devoir sacré", d'obéir à leurs supérieurs français et d'enseigner cette obéissance à leurs subordonnés.

La lettre était signée: Wleugel, Knuth, Bille et Grove. Trois de ces noms figuraient au bas de l'ordre de départ si laconique adressé un an plus tôt à M. M. Rosenvinge et Holsten. Ces trois membres de l'amirauté avaient dû reconnaître que les deux infortunés officiers n'auraient pas commis de regrettables erreurs si des instructions précises, analogues à celles que reçurent leurs successeurs, leur avaient été fournies. Au moins la marine danoise n'aurait pas subi l'humiliation de voir deux de ses officiers révoqués, détenus, puis reconduits sous escorte dans leur pays.

La mission confiée aux capitaines v. Dockum et v. Berger était certainement plus difficile et plus délicate que celle dans laquelle leurs devanciers avaient échoué, car il ne s'agissait de rien moins que de rétablir l'ordre là où tout était en désarroi. Pour cela il fallait faire plier de nouveau sous une autorité inflexible les matelots indisciplinés du ,,Pultusk" et du ..Dantzick", et relever le moral des

officiers qu'une année de service monotone et abrutissant avait découragés.

Et puis, ne devait on pas s'attendre à ce que les autorités maritimes françaises fissent, après ce qui s'était récemment passé, un accueil extrêmement froid aux nouveaux commandants danois?

La responsabilité de la tournure bonne ou mauvaise des choses allait incomber au plus âgé de ces derniers; c'est à lui qu'il appartenait de faire oublier le malentendu qui avait abouti à de si tristes résultats. Mais pour rendre à la marine danoise son prestige perdu, il ne suffisait pas d'être bon marin et de savoir exercer le commandement à bord de son navire. L'essentiel était de prendre vis-à-vis des autorités françaises une attitude capable de faire renaître la confiance réciproque, afin que, cette confiance une fois rétablie, la perspective d'une coopération honorable avec les Français sur l'Escaut put s'ouvrir de nouveau pour les marins danois.

On comptait beaucoup en Danemark sur l'expérience et l'habileté du capitaine v. Dockum pour résoudre la difficulté.

Par sa mère Joost v. Dockum descendait d'une famille française protestante qui avait

émigré en 1685 après la révocation de l'édit de Nantes, et (jui était venue chercher en Hollande une nouvelle patrie. Son père, qui s'occupait de travaux hydrauliques, fut appelé en Danemark par le comte Danneskjold, alors à la tète de l'administration supérieure de la marine; il construisit un dock dans le port de Copenhague.

Joost V. Dockum naquit le 30 avril 1753 dans le village de Lyngby où son père possédait une fabrique à moteur hydraulique. C'est là qu'il passa son enfance; à douze ans il entra comme aspirant de marine à l'école navale.

Lorsqu'il eut gagné le grade de lieutenant il navigua beaucoup et ses supérieurs lui prédirent un brillant avenir. Comme capitaine de frégate il commanda plusieurs expéditions'; le voyage qu'il fît sur la frégate ,,Havfruen" attira sur lui l'attention publique.

La frégate „Havfruen" fit voile au printemps de 1799 pour la Méditerranée où elle se joignit à l'escadre danoise commandée par le capitaine de vaisseau Steen Bille.

A cette époque, où le commerce maritime

') A bord de la frégate „St. Thomas" en 1796, et à bord de la frégate „Kronborg'" en 1798.

du Danemark était en pleine prospérité dans la Méditerranée, les vaisseaux corsaires français, anglais, espagnols qui sillonnaient cette mer, y rendaient la sécurité nulle pour les vaisseaux marchands , et il était nécessaire, pour protéger contre les pirates les bâtiments de commerce et leur riche cargaison, de mettre en vigueur le système des convoiements. Des collisions avaient lieu assez fréquemment entre l'escadre'de Steen Bille et les navires de guerre de puissances belligérantes, lorsque ceux-ci prétendaient user de leur droit de visite à regard de convois sur lesquels flottait le pavillon danois. Plus d'une fois le capitaine de frégate v. Dockum opposa à. des prétentions de ce genre une résistance énergique; grâce à lui les couleurs danoises furent respectées et la frégate ,,Havfruen" échappa à la visite de navires de haut bord qui l'eussent aisément coulée bas si un combat sérieux s'était engagé.

11 semblait donc que le passé du capitaine V. Dockum fût garant de l'avenir et que le ministère de la marine danois pût fonder sur son habileté de légitimes espérances. Néanmoins le conseil d'amirauté ne s'en tint pas aux instructions si claires communiquées par

lui aux deux nouveaux commandants sur l'Escaut, et il prit encore une mesure de précaution qui devait faciliter singulièrement leur tâche. Pensant avec raison que le concours d'officiers c^ui n'auraient pas été témoins des vicissitudes de l'année 1808 leur serait extrêmement utile, l'amirauté procéda à un renouvellement partiel des corps d'officiers du ..Dantzick" et du „Pultusk.". Le 27 février 1809, le même jour où v. Dockum et v. Berger recevaient avis de leur prochain départ, ordre était donné aux officiers désignés ' : „de se tenir à la disposition de Mr. le capitaine de vaisseau v. Dockum, de l'accompagner à Flessingue et d'y prendre du service sur un des navires de guerre français, en se conformant à la ligne de conduite adoptée par Mr. le capitaine de vaisseau" ^.

i) Les sous-lieutenants: Prûtz, Rosenstand, Tuxen, Frederiksen , Voigt et Horn et les officiers auxiliaires Sôderberg, Meck, Cortnum et Ring. Par lettre de l'amirauté du 28 février 1809 ordre fut donné de se tenir prêts à quitter l'escadre de l'Escaut et à rentrer en Danemark, aux lieutenants de vaisseau Holsten et Falsen, aux officiers auxiliaires Sneedorff, Grove et Zahrtmann et aux aspirants de marine Fisker, Brown, Andersen, Eriksen, Duntzfelt et Holm.

j) Archives du ministère de la marine, Copenhague. Livre

Le 7 mars 1809, jour fixé pour le départ de V. Dockum et des officiers composant sa suite, l'amirauté informa déjà par lettre les capitaines de frégate Fasting et Stephansen de la prochaine arrivée des nouveaux commandants, bien que la lenteur des moyens de locomotion alors en usage dût faire prévoir qu'un laps de temps considérable s'écoulerait avant qu'ils fussent arrivés au terme de leur voyage.

A Flessingue la nouvelle fut accueillie avec joie. L'impatience avec laquelle les deux commandants provisoires attendaient d'être relevés de leurs fonctions apparait dans leur réponse à l'amirauté:

„Le communiqué du haut conseil nous est parvenu. Nous espérons que les officiers dont l'arrivée nous est annoncée seront ici avant que nos navires appareillent, afin que nous soyons dispensés de mettre à la voile sous le commandement de supérieurs français dont nous ne comprenons pas la langue pas plus qu'il ne comprennent la nôtre. Nous souhaitons également que nos successeurs possèdent

de copies de l'amirauté pour l'année 1809, n» i, pages 304—306.

à fond la langue française, car c'est une condition indispensable à la marche satisfaisante du service." '

Le 7 mars 1809, à huit heures et demie du matin, v. Dockum et ses officiers quittaient Copenhague par la route de Roeskilde, se dirigeant sur Korsôr.

Un journal rédigé par un des officiers nous donne dans un tableau synoptique le compte-rendu des incidents du voyage jusqu'à l'arrivée à Flessingue. La première page que nous détachons de ce journal n'offre rien de particulièrement intéressant ; elle nous a pourtant paru curieuse en tant qu'elle nous renseigne très exactement sur le mode de voyager usité au commencement de ce siècle.

Les dernières lignes de cette page qui nous apprennent que les voyageurs firent une partie de la route à pied pour ne pas attendre les voitures, et qu'ils visitèrent sur leur chemin un moulin mù par l'eau, enfin le fait d'avoir placé cet incident sous la rubrique „évènements mémorables" , tout cela n'a-t-il pas un

i) Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, an 1809, no 594.

2) Le sous-lieutenant Tuxen: Journal de voyage de Copenhague à Flessingue 1809. (Manuscrit).

caractère touchant, presque vénérable, aux yeux du lecteur habitué de nos jours à voyager en express et à voir, à travers les viîtres d'un wagon, villes et paysages défiler avec une rapidité vertigineuse?

V. Dockum et sa suite arrivèrent à Middelfart le lo mars au soir. Le capitaine avait l'intention de continuer son voyage sans interruption, mais il dut y renoncer, car les bacs étaient tous de l'autre côté du Belt , près de Snoghôj. Une embarcation transporta à Snoghôj un officier chargé de retenir pour le lendemain matin un bac pour la traversée et des chevaux pour la continuation du voyage.

Cependant les autres officiers, y compris V. Dockum, arpentaient à minuit les rues de Middelfart sans pouvoir y trouver de logement pour la nuit.

„Toutes les auberges étant bondées de voyageurs, écrivait le capitaine dans un rapport à l'amirauté, je dus, pour ne pas être toute la nuit sur le pavé, recourir à l'hospitalité du magistrat de la ville."'

A partir de Snoghôj le voyage se pour-

'j Archives du ministère de la marine, Copenhague. Dépèches reçues, An 1809, Nr. 580.

Voyage à travers l'île de Sée-j

ISOQ

Mars

Heures

Départ de

Endroits vus en passant

Heures

Mardi

Copenhague Roeskilde

L'auberge de Roeskilde

lO' ,

Ringsted

L'auberge de Krebs

Mercredi

Slagelse Antvorskov

Jeudi

aprèsmidi

Korsôr

le grand Belt

Vendredi

lO

9V2 matin

Nyborg Odense

Samedi

Middelfart

le petit Belt

md, la Fionie et le Jutland.

Arrivée à

Lieues par-

Evènements mémorables

Roeskilde Ringsted

Slagelse

Antvorskov Korsôr

Nyborg

Odense

Middelfart

Snoghnj

Avons diné à l'hôtel du Prince et visité la cathédrale.

Avons soupe. Voigt et moi nous partîmes seuls dans la soirée; tous les autres restèrent.

Avons passé la- nuit à l'auberge de la Poste; prix très-élevés.

Avons fait une visite au père de Voigt.

Impossible, à cause de la tempête, de traverser le Belt. Obligés de passer la nuit à Korsôr. Les paysans de l'île de Seeland ne s'écartent jamais de leur chemin pour laisser passer quelqu'un.

Nous fîmes la traversée sur le bateau de la Poste sur lequel nous passâmes la nuit.

Avons diné et visité la ville.

Avons logé chez des citoyens de la ville, toutes les auberges étant pleines.

La traversée s'est effectuée sur un bac. Voigt, Ring et moi nous nous rendîmes à pied à Kolding pour ne pas attendre les voitures, les autres n'arrivèrent pas avant 5 heures. Nous visitâmes en passant un moulin mû par l'eau.

suit avec une lenteur désespérante, grâce à la pénurie des moyens de transport, v. Dockum se plaint avec raison dans son rapport ..d'avoir attendu pendant trois ou quatre heures à chaque relai des chevaux de rechange et d'avoir eu de si mauvais attelages qu'on mettait de six à huit heures pour faire trois lieues.''

On arriva péniblement à Kiel en passant par Eckernforde. Les capitaines de vaisseau Rosenvinge et Holsten venaient précisément d'être internés dans la forteresse de Rendsburg. Autorisé par le roi qui se trouvait au même moment a Kiel, v. Dockum se rendit à Rendsburo- où il eut le i^. mars une entrevue avec les anciens commandants du ,,Pultusk'-' et du „Dantzick''.

De Kiel à Hambourg on voyagea nuitamment pour ne pas perdre de temps. Il arriva que dans l'obscurité le postillon fit verser la voiture dans un fossé. Les voyageurs en furent quittes pour quelques écorchures et purent se remettre en route sans trop de retard. Le lendemain, i6. mars, ils arrivaient sans nouvel encombre à Hambourg où le capitaine de vaisseau v. Berger, venant de Flensborg, les rejoignit.

On dut rester cjuatre jours à Hambourg

pour y attendre les fonds nécessaires à la continuation du voyage, v. Dockum arrangea les choses ..en s'adressant au commissaire de la banque Gebaurer pour avoir de Tor; muni de 3000 écus en monnaie courante du Schleswig-Holstein il put quitter Hambourg le 20 mars." ' Au-delà de Brème les chemins devinrent impraticables par suite des inondations du printemps; aux environs de Nimègue surtout, les difficultés s'accrurent. On arriva avec beaucoup de peine à Berg-op-Zoom et le lendemain, 29 mars, vers le soir, on était à Flessingue, terme du voyage.

Maigre l'heure tardive v. Dockum et son collègue se rendirent immédiatement auprès du commandant de l'escadre. Il est permis de supposer qu'ils n'étaient pas sans appréhensions au sujet de l'accueil qui allait leur être fait, mais il fut excellent. Ils trouvèrent en Missiessy l'homme aimable et prévenant qui tant de fois déjà avait essayé d'aplanir les difficultés pour leurs compatriotes. L'amiral abandonna au plus ancien des deux officiers le choix de son navire et v. Dockum se décida pour le ,,Pul-

') Archives du ministère de la marine, Copenhague. Dépèches reçues, An 1809, No. 580.

tusk'". A l'issue de l'entrevue, l'amiral les retint tous deux à diner.

Une grande animation régnait à ce moment sur l'Escaut. La glace s'étant rompue, le fleuve était redevenu navigable. On travaillait à Flessingue à l'armement de dix vaisseaux de ligne dont deux, prêts à mettre à la voile, avaient déjà quitté le chantier la veille de l'arrivée de v. Dockum. Par une attention du chef d'escadre envers les danois, le ..Pultusk'- et le „Dantzick" reçurent l'ordre d'appareiller les derniers pour permettre aux nouveaux commandants de prendre langue et de faire connaissance avec leur personnel de bord.

A Anvers l'activité était plus grande encore. Convaincu que le point de départ d'une attaque de la flotte française contre la flotte anglaise devait être sur l'Escaut , Napoléon avait d'abord affecté les chantiers d'Anvers à la construction des navires de guerre et désigné les bassins de Flessingue pour servir de quartiers d'hiver aux équipages, car pendant la période des glaces le séjour sur le fleuve devenait impossible. Mais au printemps de 1809, les travaux maritimes d'Anvers prirent des proportions colossales cjui ne tendaient à rien moins c|u'à faire de cette ville une grande

station pouvant non seulement construire une flotte sur ses chantiers, mais encore l'abriter dans ses bassins durant l'hiver. C'était élever Anvers au rang de port de mer de premier ordre et réduire Flessingue à n'être plus qu'un poste avancé aux bouches de l'Escaut. Le plan du gouvernement français fut mis à exécution avec une énergie sans pareille. Les bassins devaient être assez vastes pour contenir une centaine de vaisseaux de ligne et allaient occuper un emplacement situé dans la partie nord — est de la ville où s'étendait un quartier très-peuplé qui comprenait plus de mille maisons. Sur l'ordre de l'empereur tout ce quartier fut exproprié pour cause d'utilité publique. Les habitants durent quitter leurs foyers et les travaux de démolition furent entrepris aussitôt. Rues, églises, couvents et autres édifices publics disparurent. Dès que le déblaiement eut été fait, le creusement commença. Des colonnes de travailleurs se relayèrent sans interruption nuit et jour. Ouvriers et paysans, soldats français et prisonniers de guerre' dans leurs uniformes étrangers tra-

I) En grande partie espagnols; dans le nombre se trouvaient les débris de la division de Romana.

vaillèrent côte à côte; la nuit venue les pioches continuaient leur œuvre à la lueur des torches.

On s'attendait bien à ce que ce travail gigantesque si énergiquement entrepris par le gouvernement français, fût poussé jusqu'au bout avec la même ardeur; mais personne sans doute ne prévoyait qu'cà l'endroit même où il y avait encore au printemps de 1809 un quartier populeux, des navires de guerre portant 84 canons, complètement équipés et avitaillés, viendraient trois ans après mouiller et prendre leurs quartiers d'hiver.

M. M. V. Dockum et v. Berger entrèrent en fonctions le ler avril, après s'être fait présenter les officiers des deux navires.

Dans la première quinzaine du même mois les vaisseaux de l'escadre , prêts à mettre à la voile, évoluèrent un à un jusqu'à l'ancrage de Terneuse où ils prirent position provisoirement.

La division placée sous le commandement de l'amiral de Missiessy, comprenait:

Avant-garde.

Canons et caronades Vaisseaux de ligne l'Anversois 84

— le Dalmate 84

— le Commerce de Lyon 84

Corps de bataille. Vaisseaux de ligne le Duguesclin 84

— le Dantzick 84

— le Charlemagne 84

(vaisseau-amiral)

le César 84

Arrière-Garde.

\'aisseaux de ligne la \'ille de Berlin .... 84

— l'Albanais 84

— le Pultusk 84

hollandais Frégate Frieslahd 44

— Iris 20

— Ajax 20

(prise anglaise)

Brick Butler 14

La question de l'approvisionnement qui avait été une des premières causes du mécontentement des équipages danois et qui avait provoqué les premières dissidences entre les capitaines Rosenvinge et Holsten et leurs supérieurs français, fut soulevée de nouveau à l'arrivée de v. Dockum. Les matelots danois et norvégiens, habitués à beaucoup manger, se plaignaient de l'insuffisance des rations que leur allouait l'intendance française, tout en

reconnaissant que la qualité des vivres ne laissait rien à désirer.

Le capitaine v. Dockuin était depuis trop peu de temps à Flessingue pour avoir pu examiner attentivement certaines questions pendantes et pour pouvoir les juger avec impartialité, mais les doléances de ses hommes relativement à la nourriture le touchèrent profondément. En passant l'équipage en rev^ue il fut frappé de la mauvaise mine de ces marins dont aucun n'avait conservé cette apparence de santé et de force qu'il était habitué à rencontrer dans ses inspections au pays natal. Il mit sur le compte d'une nourriture insuffisante leur mauvais état de santé qu'il eût été plus juste peut - être d'attribuer au climat malsain de la Hollande, aux déplorables conditions sanitaires dans lesquelles ces hommes avaient vécu tout un hiver, sur des navires où il n'existait ni poêles ni fougons , où lanternes et chandelles étaient prohibées et seulement tacitement tolérées, par nécessité, enfin à la nostalgie du pays et au mécontentement général.

V. Dockum résolut de plaider à la première occasion la cause de ses hommes; cette occasion ne tarda pas à se présenter. Le 20 avril le

drapeau fut hissé sur le vaisseau amiral ,,le Charlemagne", sur lequel devait avoir lieu dans l'après-midi une réunion de tous les commandants et intendants de l'escadre. Dans le courant de la réunion, „comme il fut beaucoup parlé de la vigueur et de l'adresse des matelots danois, comparés aux matelots français-', v. Dockum profita de ces éloges ]:)Our insinuer ,,que les marins du Nord étaient sans doute redevables de leur vigoureuse constitution à une nourriture plus fortifiante que celle que recevaient les marins français." -

Il espérait que l'allusion serait saisie et qu'on en tiendrait compte dans les cercles dirigeants, mais elle demeura sans effet. Plutôt que de revouveler les différends de l'année précédente, v. Dockum préféra laisser dormir l'affaire. Il pensait d'ailleurs qu'il atteindrait plus sûrement son but en usant de diplomatie.

Il évita donc de s'adresser directement aux autorités françaises; mais dans son rapport a l'amirauté de Copenhague sur la réunion du 20 avril il écrivit ce qui suit:

') Archives du ministère de la marine, Copenhague:

dépêches reçues, An 1809, Nr. 732.

2) dito.

..Afin d'éviter les difficultés qui pourraient surgir ici de cette question, je vous supplie qu'une demande de rations plus copieuses pour nos hommes soit adressée au ministre de France à Copenhague qui pourra à son tour en saisir le gouvernement fi-ançais. La mine de nos matelots est aujourd'hui telle (ju'on les croirait échappés d'une ' prison où ils auraient beaucoup souffert. Aussi est il nécessaire, dans l'intérêt de leur santé, qu'il leur soit accordé par semaine quelques rations de gruau bouilli et de beurre, moyennant quoi on pourra leur retrancher quelques rations de haricots."'

Avant même que cette lettre fût arrivée à sa destination, v. Dockum vit un autre moyen de régler d'une manière satisfaisante la question des vivres. L'amiral de Missiessy qui devait se rendre à Paris pour y conférer verbalement avec le ministre de la marine, eut l'attention avant son départ de demander au commandant danois s'il avait quelque requête à présenter par son intermédiaire au ministre.

V. Dockum répondit à cette offre gracieuse en priant l'amiral „d'obtenir du ministre que

') Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, an 1809, No. 732.

les équipages danois eussent par semaine quelques rations de bouillie de gruau et de beurre."

,,Le gruau au beurre, ajoutait il, constitue le plat national du matelot danois; il contribuerait sans doute beaucoup à maintenir les hommes dans un état de santé satisfaisant." '

En l'absence de Missiessy, le drapeau continua de flotter sur le ,,Charlemagne", mais le commandement supérieur passa aux mains du plus ancien des officiers de l'escadre, le contre-amiral Courand, commandant du ,,Dalmate".

Le 28, avril 1809, l'escadre leva l'ancre et redescendit le fleuve. D'après un rapport de V. Dockum à l'amirauté danoise, la destination des navires aurait été d'abord Flessingue. ^ Des bruits alarmants ayant couru au sujet d'armements maritimes considérables préparés par l'Angleterre dans le but d'une campagne sur l'Escaut, ordre avait été donné à l'escadre de prendre une position avancée, aux bouches du fleuve. Cependant, vu la saison, une attaque

') Archives du ministère de la marine, Copenhag-ue :

dépèches reçues, An 1809, No. 914.

2) Archives du ministère de la marine , Copenhague :

dépèches reçues, An 1809, No. 950.

immédiate ne paraissait pas à craindre. Les navires reçurent donc contre ordre, et le même jour, ils mouillèrent entre Anvers et Flessingue, dans le parage où ils avaient stationné pendant tout l'été de 1808. L'organisation du service et l'instruction des hommes commencèrent aussitôt.

Après une absence d'environ trois semaines, l'amiral de Missiessy revint à Flessingue où il reprit aussitôt la direction des affaires. Peu de temps après il reçut avis que le roi Louis de Hollande allait faire une inspection des forteresses et des batteries situées le long de l'Escaut, et qu'il visiterait par la même occasion l'escadre française.

Au jour indicjué, l'amiral, tous les commandants des navires et plusieurs de leurs officiers descendirent à terre pour aller au-devant de Sa Majesté. L'entrevue est relatée dans les intéressantes notes laissées par v. Dockum. '

., Ayant été informé de l'arrivée du roi Louis de Hollande, l'amiral descendit à terre accompagné de tous les commandants et d'un p^rand nombre d'officiers. Nous rencontrâmes

') Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers; notes manuscrites.

Sa Majesté assise avec un aide-de-camp dans un mauvais carrosse attelé de deux bêtes misérables.

Le roi fît descendre son aide-de-camp et invita l'amiral à prendre place près de lui. Assise dans la voiture, Sa Majesté nous parut être un bel homme à mine réjouie. Il avait, il m'a semblé, quelque ressemblance avec le ministre du Danemark en Angleterre, Moltke.

Il se forma bientôt un attroupement de bourgeois et de paysans qui crièrent les uns après les autres: Levé de Koning! (Vive le Roi ! exclamation qui remplace le hourrah des danois.)

Le voyage de Sa Majesté avait pour but l'inspection des forteresses et batteries échelonnées le long de l'Escaut, aux endroits les moins larges du fleuve. Nous arrivâmes devant une batterie armée de 12 pièces de 24; le roi descendit de voiture pour s'assurer du nombre d'hommes qu'il devait y mettre en garnison. Son allure était alors celle d'une personne impotente, ce que j'attribuai à la goutte; il ne pouvait plier le bras droit, et le bras gauche pendait inerte le long de son corps; sa taille était voûtée, enfin il marchait lentement et à très-petits pas.

De la batterie à la rive opposée du fleuve il y avait la distance de looo pas. Le roi demanda si un navire passant à cet endroit serait à portée des boulets, et sur une réponse affirmative il promit d'y envoyer 3 à 4000 hommes. On lui fit observer qu'il suffirait de quelques centaines d'hommes, mais il réitéra sa promesse d'en envoyer 3000, plus quelques vaisseaux de guerre."

Après avoir terminé l'inspection, le roi se rendit à bord du „Charlemagne''. Tous les bâtiments de l'escadre avaient déployé leur pavillon et pendant le trajet en canot les deux vaisseaux amiraux tirèrent une salve de trente coups de canon. Diverses manœuvres fiirent exécutées; les navires évoluèrent sous les yeux du souverain, des chaloupes fi.irent mises à l'eau, puis rembarquées, des exercices de tir eurent lieu, etc. — Finalement, tous les commandants fiirent appelés sur le ,,Charlemagne".

Pendant ces exercices , les matelots du ,,Pultusk" et du ,,Dantzick" avaient eu l'occasion de témoigner encore une fois de leur supériorité sur les matelots français. Les équipages français de l'escadre naviguaient en grande partie pour la première fois, tandis que les

équipages danois avaient déjà fait le tour du monde sur des vaisseaux marchands. Dans le rapport de v. Dockum en date du 24 Mai 1809, il est dit que: „les commandants s'étant réunis sur le „Charleniagne", l'amiral exprima au roi de Hollande sa satisfaction des mouvements exécutés par les navires danois." '

Avant de quitter Flessingue pour aller inspecter les forts de Lillo, d'Hertogenbosch et d'Anvers, le roi de Hollande distribua des cadeaux au personnel du .,Charlemagne" , et sur son ordre une somme d'argent fut répartie entre les équipages des autres navires.-

Les matelots danois profitèrent de cette aubaine pour se payer quelques repas copieux.

La tournée du roi Louis de Hollande n'était sans doute pas d'une grande importance et ses promesses d'envois de troupes et de

>) Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépêches reçues, an 1809, Ko. 11 29.

2) „A chaque bâtixnent, dit v. Dockum dans son rapport à l'amirauté en date du 24. mai 1809, il fut accordé la somme de 500 Giilden. Le quartier-maître qui conduisait la chaloupe du roi reçut une montre à répétition en or. Sa Majesté donna en outre à l'aide-de-camp de l'amiral une tabatière en or, ornée de son chiffre entouré de diamants; au plus ancien des commandants de frégate hollandais antérieurement décoré de l'ordre hollandais de la Croix, il envoya les insignes de cet ordre rehaussés de diamants.'-

navires auxiliaires ne se réalisèrent jamais. Son voyage donnait cependant plus de consistance aux bruits (jui couraient relativement à des armements maritimes de l'Anoleterre. En tout cas, la visite de Sa Majesté permit de faire constater que les deux rives de l'Escaut, depuis l'embouchure du fleuve jusqu'à Anvers, étaient absolument sans défense, alors qu'il était à prévoir que les Anglais dirigeraient sur ce point l'attaque.

Cet état de choses s'expliciue par les armements considérables auxquels la France avait .à faire face en 1809. La guerre avec l'Autriche venait d'éclater; sur le Rhin, sur le Danube, en Espagne, les armées françaises étaient en présence de l'ennemi. Pour mener de front trois campagnes, il était devenu nécessaire de faire venir des troupes prises à droite et à gauche, aux endroits où elles ne paraissaient pas indispensables, notamment dans les forteresses de la Hollande. Le recrutement se faisait si arbitrairement cjue chacun des vaisseaux de l'escadre dut fournir son contingent aux armées impériales.

L'examen des moyens de défense dont on disposait de Flessingue à Anvers, nous édifiera sur la résistance qui pouvait être opposée à

une campagne offensive des Anglais. D'armée prête à combattre il n'y en avait point; le matériel de guerre et les troupes casernées dans les places fortifiées situées le long de l'Escaut , laissaient beaucoup à désirer. C'est ainsi que Flessingue, si i.mportant à cause de sa position à l'embouchure du fleuve, n'avait qu'une garnison peu nombreuse et des pièces d'artillerie en nombre insuffisant, et d'un petit calibre. Lieflcenshœk était encore plus mal pourvue. A la pointe orientale de Sud-Beveland, le fort de Bath, muni de bons canons, était séparé de la mer par des digues trop hautes pour permettre aux boulets de passer par-dessus , et la garnison n'était pas assez nombreuse pour exécuter les travaux de nivellement. Le fort Lillo, (surnommé la clef de l'Escaut) armé de 12 vieilles pièces de 12, était défendu par un bataillon d'invalides; enfin plusieurs batteries et redoutes de moindre importance étaient dans un complet abandon.

Tout semblait donc faciliter une action des Anglais sur l'Escaut.

Le rapide développement de l'escadre française, qui constituait un danger pour les côtes britanniques, avait été vu d'un fort mauvais œil par le gouvernement du roi Georges III.

L'anéantir et ruiner la station maritime d'Anvers, tel fut le double but qu'il se proposa lorsque, les armées impériales étant occupées au loin, le moment lui parut propice à une descente en Hollande.

De même que le gouvernement français n'ignorait pas les préparatifs de ses voisins d'outre Manche, on connaissait assez exactement en Angleterre les mesures défensives prises par la France.

Il n'est pas sans intérêt de rechercher par quelles voies les deux gouvernements étaient informés de leurs agissements respectifs.

Des contrebandiers hollandais et français, si sévèrement châtiés en temps ordinaire lorsqu'ils tombaient aux mains des Anglais , pouvaient à ce moment là se livrer impunément à leur trafic illégal et lorsqu'ils avaient quelque communication à faire au sujet de ce qui se passait sur l'Escaut, ils. étaient payés argent comptant. Au retour ils étaient certains d'être l'objet de la part des autorités françaises de la même indulgence et des mêmes largesses, pour peu ({u'ils apportassent quelque renseignement intéressant sur les armements de l'Angleterre.

En dépit des avertissements reçus , le

gouvernement français n'avait encore pris aucune mesure pour parer à une attaque éventuelle des Anglais et n'avait pas envoyé de troupes sur les points menacés. Si le déb^arquement de l'ennemi avait lieu avant qu'il fût possible de réunir un corps d'armée près d'Anvers, la flotte se trouvait dans l'obligation de défendre seule cette ville. Ce n'était certes pas une tâche aisée, cependant l'amiral de Missiessy ne recula pas devant la difficulté de la chose, et se mit vaillamment à l'œuvre pour organiser la défense. Lui et son escadre firent preuve en cette circonstance d'un zèle et d'une énergie qui les honorent.

Avec les faibles ressources dont on disposait, il ne fallait pas songer à arrêter la marche d'une armée ennemie qui se serait emparée de Flessingue. Aussi tous les efforts de Missiessy devaient-ils se borner à rendre ses vaisseaux aptes au combat, afin de pouvoir, le cas échéant, tenir tète à une escadre anglaise qui tenterait de remonter l'Escaut. Dans ce but il faisait manœuvrer les équipages du matin au soir. Presque quotidiennement la flotte exécutait des évolutions, on s'exerçait au maniement du canon et du fusil, les embarcations étaient mises à l'eau, des hommes

débarqués, et Ton établissait sur les deux rives du fleuve des batteries auxcjuelles les navires de Tescadre fournissaient hommes et munitions. Enfm, deux fois par semaine, avaient lieu des exercices de tir à la cible aussi bien avec le canon qu' avec les autres armes à feu , et ces exercices étaient suivis de distributions de prix consistant en sommes d'argent assez élevées.

On obtint ainsi de bons résultats au point de vue de l'instruction du personnel de la flotte. Mais il eût mieux valu encore que les vaisseaux eussent pu oatrner la mer au lieu de rester blotjués sur le fleuve. Kn admettant que l'escadre eût été en mesure de disperser les bâtiments anglais qui lui fermaient le passage, un double avantage aurait été conquis: d'une part les transports anglais chargés du corps expéditionnaire auraient rencontré la flotte française prête à leur barrer le chemin ; d'autre part, les équipages de celle-ci auraient trouvé dans mainte petite collision l'occasion de s'exercer au combat en pleine mer, tout en se maintenant proches de la côte hollandaise où Flessingue leur offrait un refuge. Et ce rôle actif eût été d'un excellent effet moral sur les hommes.

Parmi les officiers du ,,Pultusk" et du

,,Dantzick'-, il n'en était certes pas qui désirassent plus ardemment (]ue les capitaines de frégate Fasting- et Stephansen retourner en Danemark. Tous deux avaient commandé en second depuis le début de la campagne et essuyé les avanies de la première année; aussi étaient-ils l'un et l'autre en proie à une grande fatigue morale et physique.

Dans les derniers jours de mai 1809, ils adressèrent au conseil d'amirauté de Copenhague une supplique ainsi conçue:'

..En décembre dernier, nous avons respectueusement supplié le haut conseil de nous rappeler en Danemark. Nous n'avons pas dissimulé que nous faisons ici un service des plus pénibles et que nous avons le sentiment de n'être en rien utiles à la patrie.

Le haut conseil nous a honorés d'une réponse bienveillante et nous a fait entrevoir que Sa Majesté le roi daignerait examiner notre situation.

Depuis, certaines circonstances ont aggravé celle-ci au point de nous la rendre intolérable. Notre impuissance à comprendre la langue

') Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, An 1809, No. 1122.

française ajoute aux difficultés de toute sorte que nous rencontrons ici. Bref, tant de contrariétés ont altéré notre santé et nous ont mis dans un état d'esprit tel que nous sommes devenus un sujet d'ennui pour les personnes qui sont en relation de service avec nous.

Nous avons perdu l'espoir d'être rappelés simultanément en Danemark. Cependant, nous supplions encore une fois le haut conseil de soumettre notre requête à Sa Majesté qui daignera sans doute étendre sa sollicitude paternelle à deux fidèles serviteurs de cette marine qu Elle a su enflammer du plus pur patriotisme.

Nous demandons à être relevés de nos fonctions et nous espérons retrouver dans notre pays le calme d'esprit et la force morale et physique qui nous permettraient de servir la patrie de manière à nous rendre dignes de la faveur cjnenous sollicitons.

Nous ne craignons pas de nous faire remplacer dans un poste où nous avons beaucoup souffert, parce que nous sommes certains que nos successeurs n'auront- pas à traverser des épreuves aussi dures , surtout si la langue française leur est familière. Le fonctionnement régulier du service est à peu près complète-

ment rétabli, et il n'est pas probable que les circonstances particulièrement pénibles qui nous ont affectés se renouvellent dans l'avenir.

Nous nous recommandons à la bienveillance du haut conseil.

Fasting. Stephansen."

Fait à bord du ..Dantzick" , le 23 mai

La supplique fut soumise aux commandants V. Berger et v. Dockum. I^e premier y ajouta ces lignes:

„Bien que je ne puisse voir sans regret

le départ du capitaine Fasting, je suis prêt à

appuyer sa demande, car son état maladif est

très -inquiétant et je doute fort qu'il puisse

recouvrer ici la santé."

v. Berger.

Quant à v. Dockum, il refusa d'appuyer la pétition et se contenta d'y apposer sa signature jointe à ces mots: .,soumis à l'examen".

Ce trait jette quelque lumière sur le caractère des deux commandants. Tandis que l'un se prête sans difficulté au désir d'un subordonné, l'autre, étranger à de telles considérations, refuse son adhésion à une derriande que ne justifiait pas l'intérêt du service.

Peu de temps après du reste, les évène-

ments s'étant précipités et une attaque des Anglais étant devenue imminente, M. M. Fasting et Stephansen retiraient leur pétition et les officiers danois cjui étaient sur le ]>oint de retourner en Danemark demandaient à rester à leur poste, qu'ils ne voulaient pas abandonner à l'heure du danger. Le gouvernement français, cjui avait besoin d'ofilciers, accueillit avec empressement leur requête et les maintint à leur poste.

A ce moment, l'escadre, composée jusqu alors exclusivement de vaisseaux de haut bord, recevait un renfort de bâtiments d'un plus petit tonnage (bricks, canonnières, brûlots, etc.) que les ports environnants lui envoyaient. Rivières et canaux étaient sillonnés de ces navires qu'il fallait parfois transporter à l'aide de rouleaux d'une voie navigable à l'autre. En juin 1809, cette flottille, grossie de quelques bâtiments marchands d'Anvers, transformés en brûlots, était réunie aux bouches de l'Escaut, et les officiers qui avaient tenu â rester â leur poste étaient, en reconnaissance de leur bonne volonté, nommés aux divers commandements relevant de l'amiral de Missiessy.

Les plus grands des bâtiments nouvellement arrivés, les bricks de Boulogne, formèrent

une division commandée par un officier français ayant le grade de capitaine de vaisseau. A côté de celle-là, une autre division, exclusivement montée par des équipages danois, eut à sa tète les capitaines de frégate Fasting et Stephansen. '

Non content d'avoir amélioré sa flotte, l'amiral de Missiessy voulut opposer à l'ennemi une barrière sur l'Escaut, et à cet effet il choisit un emplacement situé entre les forts Lielkenshoek et Lillo, à un quart de lieue en amont de celui-ci , là où le fleuve se resserre de manière à former une passe étroite. On disposa à cet endroit d'énormes rondins reliés par des chaînes et maintenus pas des ancres d'afïourche, et l'on accota à ce barrage quelques canonnières plates (dites balcons plats.)

i) Dans un rapport à l'amirauté, v. Dockum donne une description des canonnières françaises :

,,Ces bâtiments étaient gréés en bricks et armés de un ou deux canons de 36 à l'avant et à l'arrière et de deux pièces de 36 à bâbord et à tribord. C'étaient de médiocres voiliers qui plongeaient d'environ 7 pieds dans l'eau. Ils n'étaient pas d'un emploi aussi facile que les canonnières danoises, car à cause de leur mâture fort lourde, ils pouvaient difficilement être mus à la rame lorsque le vent était contraire." Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, An 1809, No 950.

Le long du fleuve on s'occupait activement de monter des batteries. '

A la fin de juillet 1809, les Anglais avaient terminé leurs préparatifs, conçus et exécutés sur un plan très-large. Le corps expéditionnaire placé sous le commandement du comte de Chatham, s'élevait à 39,000 hommes de toutes armes. - La marine aussi avait déployé une grande activité et préparé un matériel considérable; une flotte imposante, destinée au transport des troupes, était prête à mettre à la voile.

Les moyens d'attaque des Anglais offraient un contraste saisissant avec les faibles

') „Nuit et jour, dit v. Dockum, nous travaillions aux batteries qu'il fallait pourvoir de canons, de munitions et d'hommes. Les Danois obéissaient à toute heure au moindre signal qui les appelait à la besogne, mais les Français négligeaient presque toujours d'exécuter un ordre donné après le coucher du soleil; ils attendaient pour se remettre à IVruvre que les hommes se fussent reposés et eussent déjeuné."

Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers, notes manuscrites.

2) Le corps expéditionnaire anglais se composait de 1738 officiers et 37,481 soldats, en tout 39,219 hommes, dont 2000 cavaliers, 16 compagnies d'artilleurs, une batterie d'artillerie à cheval, 300 pionniers et un parc de voitures. (Naval hisfory of Great Britain by K. Brcnton, London 1837.)

moyens de défense de leurs adversaires. Il semblait donc que les commandants en chef de l'expédition, le comte de Chatham et le contre-amiral sir Richard Strachan , dussent exécuter en un tour de main les ordres de leur gouvernement.

Ainsi qu'il a été dit plus haut , Anvers était le but des opérations combinées de l'armée et de la flotte. Celle-ci avait reçu les instructions suivantes: ,,couler, incendier, ruiner tous les vaisseaux de l'ennemi, sans en excepter ceux en construction sur les chantiers d'Anvers, de Terneuse, de F"lessingue, et, si possible, défendre aux vaisseaux de guerre l'accès de l'Escaut."

Flotte anglaise.

Vaisseaux de ligne:

canons canons

St Domingo ... 74 Vénérable 74

Caesar 74 Valiant 74

Denmark 74 Courageux .... 74

Theseus 74 York 74

Repuise 74 Princess of Orange 74

Powerful 74 Monarch 74

Superb 74 Belleisle 74

Centaur 74 Victorious .... 74

canons Hlake 74

Audacious

Bellona 74

Hagle 74

Impétueux .... 74

Revenge 74

Hero 74

llkistrious 74

Ganges 74

canons

Aboukir . . .

Marlborough Royal Oal Alfred . .

Sceptre .

Orion . .

Résolution

Achille 74

Namur 74

Armés en flûtes;

canons Leyden 64

Agincourt 64

Monmouth .... 64

Iris :;o

canons Adamant 50

\\'eymouth .... 54

Ulysses 44

Serapis 44

Frégates

canons

Impérieuse .... 44 A

Rota 38

Perlen ?

Lavinia 44

Clyde 38

Amathyst 38

Fisgard 38

Statira? 38

Hotspur 38

lable

canons

Circe 32

Euryalus . . .

Salcette? . . .

St. Fiorenzo .

Thalia 36

Aigle 36

Nymphen 2>^

Drvad 2>^

canons canons

Héroïne 32 Pallas 32

Bucéphalus .... 32 Camilla 24

Cette flotte imposante était complétée par un grand nombre de bâtiments de guerre de plus petite dimension: 33 corvettes armées de 14 à 18 bouches à feu, 5 bombardes, 2^ bricks, 14 cutters, 5 brûlots, 82 canonnières et 150 chaloupes plates. Pour les cas d'échouage les chantiers avaient fourni des lattes munies d'ancres et de câbles pour le touage. Des villes maritimes Deal, Folkestone et autres était arrivée une flottille d'embarcations à rames qui devaient servir au débarquement des troupes, Jusqu' à des contrebandiers fins voiliers que le gouvernement avait saisis pour les utiliser dans la prochaine expédition.

Le tonnage des diverses embarcations louées pour renforcer la flotte s'élevait à environ 100,000 tonneaux.

Le 28. juillet au matin , le vaisseau de ligne ,,le Vénérable", portant le comte de Chatham et sir Richard Strachan , sort de la rade de Dovvns et fait voile vers la côte hollandaise, suivi des divisions commandées par sir John Hope et le marquis de Huntley.

Trois vaisseaux de ligne français, faisant office de garde-côtes , à la hauteur de Flessingue, ont l'œil sur les pavillons anglais visibles à l'horizon et en avisent par signaux la flotte stationnant près du fort Lillo. On commence par compter les navires ennemis, mais bientôt cela devient impossible, tant ils sont nombreux. Sur le soir .,1e Vénérable" vient mouiller à l'ouest de l'île de Walcheren ; dans le courant de la nuit et les jours suivants, les divisions arrivent coup sur coup et prennent position aux endroits indiqués.' Le ler août, la flotte entière est réunie, chaque navire est ancré près du lieu fixé pour son débarquement; troupes, chevaux, matériel, tout est prêt à être mis à terre au premier signal.

Le succès de l'expédition paraît certain. Déjà Veere et Middelbourg ont capitulé et les trois vaisseaux de ligne français formant une

') La division de Sir John Hope prit position en avant de l'île de Walcheren , à une distance d'environ 7 lieues du «Vénérable". Les 29. et 30. juillet l'aile gauche de l'expédition , commandée par sir Eyre Coote, rejoignit le quartier général. Le lendemain, la division du marquis de Huntley jeta l'ancre près de Kadzand; enfin, le ler août, le général Grosvenor, venant de Harwich, prit position à Roompot.

avantgarde près de Flessingue ont battu en retraite jusciu'au fort Lillo où ils ont rejoint le reste de la flotte. Aux bouches du fleuve, nul obstacle; une reconnaissance faite par deux officiers anglais ' donne la certitude que l'Escaut oriental est également libre. Le pavillon de la Grande-Bretagne pourra se risquer jusqu'à Wemeldinge (dans Sud-Beveland) sans rencontrer les canons ennemis.

Le débarquement s'opéra donc dans d'excellentes conditions, seulement contrarié par le mauvais temps qui déjoua quelques-unes des dispositions prises par le général en chef C'est ainsi que la division du marquis de Huntley qui devait descendre à terre près de Kazand et dont l'objectif devait être de couper les communications entre le continent et l'île de Walcheren, ne put exécuter cet ordre. Mais l'île entière, à l'exception de Flessingue, tomba facilement aux mains du corps d'armée que commandait sir Eyre Coote. La cavalerie, sous les ordres du comte de Rosslyn, ne donna pas le premier jour et ne quitta pas les transports.

') Le capitaine Peake, de la marine, et le capitaine Squire, du corps des ingénieurs.

Le soir venu, 21.000 hommes avaient mis jîied sur la terre hollandaise. Dirigé par les contre-amiraux Edward Otway et sir Richard Keats, le débarquement s'était effectué avec rapidité et précision.

Cependant le drapeau français flottait toujours sur les bastions de Flessingue. Cette place était de trop peu d'importance pour incjuiéter les Anglais qui auraient pu continuer leur marche sur Anvers sans sarrèter à cet obstacle. Mais les commandants en chef de l'expédition avaient pour principe d'être circonspects, aussi le bombardement de Flessingue fut-il décidé; il commença le 13 août à une heure de l'après-midi.

Les dispositions prises pour l'attaque ne laissaient aucun doute sur l'issue du combat. Deux divisions de canonnières ouvrirent le feu; l'une, commandée par le capitaine Cockburn (du vaisseau de ligne Belleisle) prit position au sud-est de la ville, l'autre, sous les ordres du capitaine Owen, (de la frégate Clyde) opéra à l'extrémité sud-ouest de Flessingue.

Interrompu un moment dans la soirée du 13, le bombardement ne cessa pas avant le 15 août, à 2 heures du matin. Le commandant de la place ayant offert de capituler, des pour-

parlers s'engagèrent immédiatement entre le capitaine Cockburn et le colonel Long d'une part, et le gérféral Monnet d'autre part; ils aboutirent dans la soirée à la reddition de la place'. La garnison française quitta la citadelle musique en tète et drapeaux déployés.

Au lendemain de cette victoire, les Anglais commirent une faute irréparable. Au lieu de marcher rapidement sur Anvers, ils s'endormirent sur leurs lauriers facilement gagnés, et pendant plusieurs jours ils se contentèrent d'anéantir à Flessingue tous les domaines de l'Etat.

On mit le feu aux magasins, on démolit les navires en construction. Mais si d'énormes dommages furent causés au gouvernement français, le tort porté à l'Angleterre par cette perte de temps fut encore plus grand.

Il n'est pas sans intérêt de connaître l'opinion d'un juge de la compétence de

') Les Anglais avaient peu souffert pendant le bombardement; ils ne comptaient que g morts et 47 blessés, et leurs navires n'avaient subi que de légères avaries, mais dans la ville les dégâts -étaient considérables. Deux églises, l'hôtel de ville, environ 200 maisons étaient ou complètement détruits ou endommagés; le chiflVe des morts et blessés s'élevait à 300.

V. Dockum sur la manière dont fut conduite l'expédition anglaise:

..Le pays juscju à Anvers était sans défense, dit-il, et si les troupes anglaises avaient marché rapidement sur cette ville, elles y seraient entrées sans obstacle et elles auraient pu y rester plus de 48 heures et y commettre de grands dégâts ....'•'

Ailleurs il écrit:

„Les Anglais, débarqués dans Tile de Schouwen cjui était peu fortifiée, y perdirent dans l'inaction un temps précieux, tandis que s'ils avaient débarqué à la hauteur du fort Lillo, défendu par une vingtaine d'invalides, ils s'en seraient emparés sans difficulté, ils y auraient trouvé des canons rangés sur leurs affûts, et ils auraient empêché l'amiral de Missiessy de barrer le chemin à leurs vaisseaux qui auraient ainsi franchi la passe étroite du fleuve. Puis, les soldats anglais auraient gagné Anvers en marchant le long des digues qui les eussent protégés contre les boulets ennemis , tandis qu'eux - mêmes auraient fait pleuvoir sur les vaisseaux français des fusées

') Archives du ministère de la marine, Copenhague: dépèches reçues, an 1809, No. 1618.

à la congrève en quantité suffisante pour les incendier tous. Enfin, une fois dans Anvers, ils auraient démoli à leur aise les chantiers et les navires en construction et mis le feu à l'arsenal." '

La lenteur des opérations anglaises qui donna lieu à une interpellation au Parlement, doit être attribuée non -seulement au peu d'énergie du général en chef, mais encore au défaut d'unité dans les mouvements de l'armée et ceux de la flotte. L'histoire offre plus d'un exemple ou une coopération funeste des armées de terre et de mer fit avorter de grandes entreprises militaires faute d'entente entre les deux armes. Il ne paraît pas cependant que la jalousie réciproque ait contribué à l'insuccès de l'expédition anglaise, mais toujours est-il que les choses n'avançaient pas. Sir Richard Strachan attendait pour agir les instructions du comte de Chatham , et dans le camp du général en chef on attendait «lue la flotte prit l'initiative d'une action (luelconque.

Un épigramme du temps raille spirituelle-

Amiral J. V. Dockum: Séjour à Anvers, (notes manuscrites).

ment la lenteur et l'indécision des commandants en chef.

The earl of Chatham, with his sabre drawn, Stood waiting for Sir Richard Strachan ; Sir Ricliard, longing to be at 'cm, Stood waiting; for the Earl of Chatham.

Il résulte d'un examen attentif des choses que la flotte était prête à agir énergiquement et n'attendait (jue les ordres du général en chef, mais (lue celui-ci ne prenait aucune décision soit (ju'il n'eût pas reçu de son gouvernement des instructions précises, soit cju'il négligeât de se servir de celles (jui lui avaient été données.

Cette opinion s'appuie sur le témoignage de plusieurs officiers anglais ayant pris part à l'expédition.

Dans une lettre à l'amiral Strachan, sir Richard Keats constate l'impuissance de la flotte non soutenue par l'armée; quelques jours après sir Strachan écrit à M. W'ellesley Pôle:

..Mon avis est que si l'armée ne joint pas ses efforts aux nôtres, le but de l'expédition sera manqué. C'est aussi l'ojîiiiion de sir Richard Keats, et, j'en suis convaincu, celle de tous nos officiers.'"

La flotte ne doit donc pas être rendue responsable de la désespérante lenteur qui présida aux mouvements de l'expédition anglaise. Qu'on lise les lettres échangées immédiatement après la prise de Flessingue entre sir Richard Keats et le comte de Rosslyn et l'on sera frappé du contraste existant entre le zèle du contre amiral et le flegme, le manque absolu d'initiative du lieutenant-général de l'armée '.

Camilla, à la hauteur de Sandvleit; 17 août 1809.

Mylord.

.,Deux lettres que vient de m'adresser sir Richard Strachan me donnent plein pouvoir pour tenter une action quelconque pouvant contribuer au succès de notre expédition. Sir Richard Strachan parait convaincu que Votre Excellence est également libre de s'associer à toute entreprise dont le but sera la destruction de l'escadre ennemie.

Au cas oiî vos instructions vous y autoriseraient, je suis prêt à me joindre avec ma division aux troupes de Votre Excellence dans

I) Naval history of Great Britain, by E. Brenton. London

une action offensive sur laquelle nous pourrions

nous concerter."

J'ai l'honneur d'être, etc

R. G. Keats.

Le lieutenant- général répondit le même jour en ces termes ^

Tergoes, 17 août, 1809.

Sir.

,,Je reçois en ce moment votre lettre, à laquelle je puis seulement répondre que je ne suis pas muni d'instructions m'autorisant à reprendre les opérations interrompues.

Jai tout lieu de croire que le général en chef transportera demain ou après-demain son quartier général à Tergoes. Je vous informerai immédiatement de l'arrivée de Son Excellence et je vous enverrai, en outre, tous les renseignements que vous pourrez désirer."

J'ai l'honneur d'être, etc

Rosslyn.

Tandis que les Anglais se laissaient aller à l'inaction, les Français, au contraire, mettaient tout en œuvre pour pourvoir à la défense.

') Naval history of Great Britain, by E. Brenton. London

Page 1