V. Dockum
Anvers le 2 mars 1812.
à 4 h. 'il fin matin, par estafette.
Au Conseil d'amirauté.
Les ordres arrivés de Paris ne permettaient pas au nouvel amiral de différer son départ. Mais il espérait que la prestation de serment n'aurait pas lieu avant qu'il eût reçu la réponse du roi de Danemark qui lui apprendrait au juste quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance difficile.
En arrivant à Paris, il eut une entrevue avec le duc Decrès auquel il assura qu'il prêterait serment le jour où il plairait à l'empereur de le faire appeler. A dessein il cacha an ministre ses incertitudes et le parti qu'il avait pris de soumettre l'affaire à la décision du roi de Danemark. Mais ayant rencontré le même jour l'amiral de Missiessy , il le mit confidentiellement au courant de la situation. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, l'amiral prouva son désir d'obliger les Danois. Il donna d'abord à v. Dockum le conseil de ne pas se dérober au serment; puis le lendemain il vint chez lui, porteur d'une bonne nouvelle. Il avait vu le ministre; tout était arrangé pour le mieux; la formalité de la prestation de serment était reculée jusqu'à ce que la réponse du roi de Danemark fût arrivée. En attendant, v. Dockum devait rester à Paris en gardant l'incognito.
La décision du roi, qui levait toutes les incertitudes, fut connue vers la fm du mois de mars. Le duc Decrès en fit part immédiatement à l'empereur dans les termes suivants:
Ministère de la Marine.
Sommaire.
Paris, le 24 Mars 1812.
Rapport cà TP^mpereur.
Sire,
Le Contre- Amiral van Dockum, Danois, montant le vaisseau de \'otre Majesté, „Le Pultusk", et promu dernièrement à ce grade, est arrivé à Paris pour prêter son serment.
En me rendant compte de son arrivée, il m"a remis une note ainsi conçue:
.,Le Roi a permis à M, le Le chevalier van Dockum d'accepter le grade de Contre- Amiral que Sa Majesté l'Empereur et Roi a daigné lui conférer et de prêter le serment que Sa Majesté exigerait; le Roi se réserve seulement de pouvoir rappeler M. l'amiral van Dockum, lorsque S. M. aura besoin des services de cet officier, espérant cjue dans ce cas là, S. M. l'Empereur et Roi voudrait bien lui permettre de retourner dans sa patrie où
son rang et son ancienneté dans la marine
Danoise lui seront réservés.'"
J'ai l'honneur de prendre les ordres de
\'otre Majesté.
Decrès. '
Ce fut donc délivré de toute appréhension que V. Dockum se rendit le dimanche 29 mars 1812 aux Tuileries pour y prêter serment en qualité d'amiral français.
Nous extrayons de ses mémoires^ le passage suivant où il est rendu compte de cet acte important:
..Lorsque l'empereur fut de retour de la messe, il fit selon son habitude trois fois le tour de la salle d'audience pour se faire remettre des suppliques. Puis il se dirigea vers la porte de son cabinet de travail qui fut ouverte et qui se referma sur lui. J'avais, ainsi que trois ou (juatre autres personnes, reçu l'ordre de me tenir près de la porte. Celle-ci s'ouvrit de nouveau et je fus invité à entrer.
Un maréchal portant le bâton recouvert
') Archives du ministère de la marine, Paris. 2| Amiral J. v. Dockum: Séjour à Anvers. (Notes manuscrites.)
de velours se tenait à Fentrée et me conduisit devant une table ronde (]ui occupait le milieu de la pièce et à latjuelle l'empereur était assis. On me fit prendre place en face de lui. Devant moi il y avait un registre carré, blanc et encadré de rouge, que l'empereur m'indiqua du geste en me disant:
„ — Prenez et lisez!"
Je lus à haute voix:
,, — Je jure d'être fidèle à la constitution et à l'empereur!"
,,Le maréchal cjui était demeuré près de la porte s'approcha alors de moi et me reconduisit jusqu' à la salle d'audience.
Van Dockum ne resta cette fois à Paris que le temps voulu pour remplir toutes les formalités. Le i'""" avril il était déjà de retour à Anvers où il trouva la flotte en plein armement.
Dans le courant de l'hiver une question d'une certaine importance avait surgi parmi les officiers danois. Il s'agissait de l'uniforme porté par ceux-ci , notamment de celui que portaient les officiers auxiliaires. Depuis plus de deux ans, le gouvernement danois avait ré-
formé radicalement la grande tenue des officiers de marine. L'ancien uniforme, autrefois porté dans toutes les solennités, et que les années avaient consacré, avait été proscrit par une ordonnance royale rendue au commencement de 1810. ' Cette mesure ne dut pas être agréable à la marine, mais ce fut cependant un intérêt d'un autre ordre qui dans les derniers jours de février 181 2 motiva de la part des officiers auxiliaires une protestation adressée à leur gouvernement.
Ces officiers ne portaient pas l'épaulette. Or en F~rance les épaulettes constituaient les véritables insignes des officiers, la marc[ue distinctive de leur grade, si bien que les officiers auxiliaires n'étaient quelquefois pas reconnus comme officiers. Plusieurs d'entre eux avaient commandé des canonnières sur l'Escaut, et il leur était particulièrement pénible de se voir refuser par les factionnaires français les honneurs qui leur étaient dus, alors que des sous-officiers danois et des aspirants de marine de 1'''"'= classe étaient traités comme officiers parce qu'ils portaient des épaulettes.
M Dépèche de ramirauté, du 23 janvier 1810. Livre de copies de ramirauté, an i8ia, no i, page 73. (Archives du ministère de la marine, Copenhague).
Pendant rhiver de 1S12 il se passa ciuelque chose de plus grave encore. On sait que quelques-uns des bâtiments de la flotte étaient venus mouiller dans le premier bassin d'Anvers. Les sentinelles françaises placées à l'entrée du chantier refusèrent de laisser passer les officiers auxiliaires danois et allèrent même jusc^u'à dire ..(ju'ils étaient en droit de les arrêter après (jue la retraite était sonnée, tout individu cjui ne portait pas d'épaulettes ne devant pas être reconnu comme officier.'-'
Devant cet état de choses les officiers auxiliaires prirent le parti de demander à l'amirauté l'autorisation de porter des épaulettes, tant qu'ils serviraient en France. Les lieutenants Ring et Cortnum signèrent la pétition au nom de tous leurs camarades et l'amiral v. Dockum l'appuya de sa recommandation. - «
') Dépèches reçues, an 1812, no 1557. Pétition des officiers auxiliaires, du 29 février 181 2. (Archives du ministère de la marine, Copenhague;.
-\ Dépêches reçues, an 181 2, n» 1557. (Archives du ministère de la marine, Copenhague). La demande des officiers auxiliaires fut rejetée par résolution royale du i" juillet 1812. (Livre de copies de l'amirauté, an 1812, no 2 , page 1618. Archives du ministère de la marine, Copenhague).
Au commencement du printemps de 1812, la flotte, en station à Flessingue, reprit son service actif consistant en des manœuvres et des exercices analogues à ceux des années précédentes. Depuis sa création elle s'était considérablement accrue. En 1808, une escadre de 8 vaisseaux de ligne était mise à Feau sous le commandement de l'amiral de Missiessy; cinq ans plus tard, vingt-deux vaisseaux de ligne dont trois de 2^ rang (portant 84 canons) et dix -neuf armés de 74 bouches à feu, plus quelques frégates et autres bâtiments de guerre, formaient l'effectif de la flotte de l'Escaut. Dans l'été de 1812, sept nouveaux vaisseaux de ligne', sept frégates et un brick y furent ajoutés; d'autres navires étaient en construction sur les chantiers d'Anvers. La même prodigieuse activité régnait dans tous les ports militaires français d'Amsterdam à \^enise. Aussi la France qui en 1809, à la suite de la défaite de Trafalgar, avait vu ses forces navales sérieusement amoin-
') Ces nouveaux vaisseaux de ligne étaient: le Conquérant, l'Auguste, le Pacificateur, l'Illustre, le Gaulois, le Trajan, et le Hollandais Ice dernier bâtiment hollandais).
dries, possédait-elle en 1812 près de 100 vaisseaux de ligne.
■ Il paraît inadmissible que la flotte considérable de l'Escaut ait supporté plus longtemps la présence des navires de blocus anorlais. C'est pourtant ce qui arriva. L'été de 181 2 s'écoula dans le même calme, la même inertie que les étés précédents. Rien ne fut changé au programme. On répéta fidèlement les mêmes exercices, les mêmes expéditions en deçà des dunes et à cet efTet une flottille de canonnières fut constituée comme en 181 1 sous les ordres de l'amiral. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait contribuer à former de bons équipages et de bons états majors; mais ces efforts n'aboutirent à rien de sérieux et les vingt vaisseaux de haut bord, mouillés sur le fleuve et tout prêts à engager le combat, demeurèrent inactifs, malgré le voisinage immédiat des navires ennemis. Un des rares événements qui survinrent en 18 12 fut la nomination de quatre nouveaux commandants danois en remplacement de M. M. v. Dockum, Wleugel, Mossin et Fabricius.
Son rang de contre-amiral français ne permettait pas au premier de rester plus longtemps chef du ..Pultusk". Les trois autres se
voyaient oblig-és par des raisons de santé de changer de climat.
Le commandant AMeugel cjui, on s'en souvient, n'avait pu profiter du congé qui lui avait été accordé l'été précédent, partit le premier, immédiatement après que son remplaçant, le capitaine de vaisseau M. Bille, arrivé à Anvers le 20 avril, eut })ris possession de son poste, le 25 du même mois.'
Le capitaine Mossin avait pris les fièvres au début de son séjour sur l'Escaut et son état était devenu si grave qu'il avait dû se faire débarquer et s'aliter. Au printemps de 18 12 il sollicita son renvoi en Danemark, en des termes très catégoriques;- il déclarait ouvertement ,,que le climat hollandais lui était odieux et qu'il se voyait forcé de se rendre à Bruxelles pour y recouvrer la santé, si toutefois il était encore temps.'' Le capitaine Fabricius lit à la même époque une démarche
'I Dépèches reçues, an 181 2, n^ 122. Archives du ministère de la marine, Copenhague.
-) Lettre du capitaine Mossin à l'amirauté, datée d'Anvers, le 2 mars 1812. Dépêches reçues, an 1812, no 686. Archives du ministère de la marine, Copenhague.
analogue; tous deux renouvelèrent leur demande dans le courant de l'été.'
Le remplacement des cjuatre commandants ne fut définitivement réglé qu'au commencement de l'hiver. Les nouveaux chefs étaient: pour le .,Pultusk", le capitaine de frégate Kaas, pour le ..Dantzick", le capitaine M. Bille. Le commandement du .,Dalmate" passa au capitaine de frégate Rvers, et celui de ..l'Albanais" au capitaine de frégate Mailing, (jui avait commandé en second le même navire.
La flotte avait déjà repris ses quartiers d'hiver lorsque ces changements furent effectués dans le personnel danois. Pour la première fois les bassins d'Anvers l'abritaient tout entière.
Pendant toute la durée de l'hiver, (jui fut assez rigoureux, le règlement (jui interdisait le chauffage et l'éclairage à bord des navires, fut observé dans toute sa sévérité. Les équipages vécurent dans de tristes conditions sanitaires, sur des bâtiments où Thumi-
') Dépêches reçues, an uSii, n" 1981. (Pro memciria du capitaine Fabricius du 25 juillet 1812) et: Dépèches reçues, an 1812, no22i4 (Pro mcmoria du capitaine Mossin, du 2 septembre 181 2.) — Archives du ministère de la marine, Copenhaq;ue.
dite était très grande. Quant aux officiers ils se logèrent en ville malgré la cherté des loyers.
Tandis que sur l'Escaut les mois d'hiver s'écoulaient dans un calme parfait, des événements de la plus haute importance pour la situation de l'Europe en général et pour la Erance en particulier se passaient sur le théâtre de la guerre. On était au lendemain de la désastreuse campagne de Russie. La fortune de Napoléon déclinait; l'édifice colossal élevé par l'empereur menaçait de s'écrouler. Après chaque nouveau revers essuyé par les armées impériales, les adversaires de la Erance devenaient plus nombreux. Des embarras financiers ajoutaient aux difficultés de la situation; les caisses de l'Etat se vidaient et cependant pour protéger la frontière et arrêter la marche triomphante des ennemis, il fallait constamment lever de nouvelles troupes et leur fournir le matériel de guerre nécessaire.
En présence du danger grandissant, la nation française eut un bel élan de patriotisme; elle offrit spontanément au gouvernement impérial un secours d'argent pour la continuation de la guerre.
Ce mouvement patri()ti(iue s'étendit sur toute la l-rance et alla jusciu'à Anvers où il eut son contrecoup parmi les officiers de la flotte qui prouvèrent leur dévouement et leur fidélité en renonçant à dix jours de solde. Une adresse fut envoyée par eux à l'I-'mpereur, mais elle ne portait (jue les signatures des officiers français; par ég-ard pour les danois on n'avait pas voulu leur demander un sacrifice d'argent.
Une attention de ce genre n'était j^as du goût des officiers danois. Ils pensèrent unanimement cjue cet arrangement ne devait pas être accepté par eux et cju'ils devaient intervenir pour témoigner leur sympathie à la France dans les jours d'infortune.
L'amiral v. Dockum était à Paris, En son absence ce fût le capitaine Bille, qui, s'appuyant sur ses droits d'ancienneté, prit l'affaire en mains. Dans une lettre adressée à tous ses camarades il les invita à se réunir pour délibérer sur ce ([uil y avait à faire.'
'j Dépèches reçues, an 1813, 110512. Rapport du capitaine Bille à l'amirauté, en date du 20 février 1813, intitulé: „Réunions des officiers de la marine royale danoise, à Anvers, et discussions au sujet d'une offre d'argent à l'empereur." — (Archives du ministère de la marine, Copenhague).
Invitation à une assemblée*
samedi 12 février, 1813, à 10 h. du matin à Lombard West, n» 862.
..Les officiers français de la flotte de TEscaut viennent d'offrir à l'empereur un secours d'argent.
L'amiral a fait entendre aux Danois qu'ils ne seraient pas compris dans le nombre dessignataires de l'adresse, qu'en qualité d'étrangers nous serions libres en cette circonstance d'agir à notre gré.
Cependant l'adresse est envoyée à l'empereur au nom de toute la flotte. Deux choses sont donc à supposer:
a) Ou l'on croira à Paris que nous faisons partie des signataires et on nous supprimera comme aux officiers français dix jours de solde.
b) Ou bien l'amiral écrira à qui de droit que les Danois sont exceptés de cette mesure.
Aucune de ces suppositions ne nous parait acceptable.
Dans le premier cas le sacrifice nous aurait été imposé au lieu de paraître volontaire; nous ne pourrions nous y soustraire; sans compter que nous aurions l'air d'avoir collaboré à l'adresse des officiers français dont certains
passages »ne s'accordent pas avec notre situation.
Dans le second cas nous paraîtrions moins zélés , moins sincères dans notre dévouement cjue les officiers français, et nos protestations n'effaceraient pas cette impression. Ce c|u'il y aurait pour nous de blessant dans cet état de choses se comprend plus facilement que la plume ne saurait l'exprimer.
Plusieurs questions se présentent à nous:
Xe devons-nous rien faire pour essaver de résoudre ces difficultés? — Si une démarche doit être faite par nous, en quoi consistera-telle? — Et sous quelle forme sera-t-elle faite?
Je pense qu'il serait utile ([ue nous nous réunissions pour délibérer sur ces points, et c'est pourquoi je prends la liberté, messieurs, de vous inviter à cette assemblée.'-
Anvers, jeudi ii février 1813.
M. Bille.
A j\l. M. les officiers de la marine danoise, chirurgiens en chef, intendants et secrétaires, à Anvers.
Le lendemain tous les officiers danois (jui n'étaient pas de service obéissaient à l'appel et se réunissaient pour discuter le parti à
prendre. Dans une seconde assemblée qui eut lieu le 13 février, on convint d'envoyer à l'empereur l'adresse suivante:
Sire!
.,Les officiers danois qui sont au service de Votre Majesté partagent les sentiments de tous les Français et souhaitent le triomphe du très haut souverain qui combat pour rétablir en Europe le bonheur des nations et rendre de nouveau les mers libres. Désireux de prendre part aux dépenses que nécessitent les dispositions prises contre l'ennemi du continent, ils supplient humblement Votre Majesté de permettre c]u'ils renoncent à dix jours de solde, en témoignage de leur dévouement.
Daignez accepter, Sire, l'expression du plus profond respect de vos très-humbles et fidèles serviteurs.
Anvers le 13 février 1813.
(Signatures . . . .) A Sa Majesté l'Empereur des Français. Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin, etc.
Le capitaine de frégate Evers partit pour Paris, porteur de cette adresse et dune lettre
pour l'amiral de Missiessy, dont voici la teneur: '
Mr. le contre-amiral, comte de Missiessy, grand-Oftlcier de la Légion d'honneur, Commandant de la flotte de l'Escaut, Paris.
..Les officiers danois qui ont l'honneur de servir sous vos ordres, vous prient de porter aux pieds du trône ce faible témoignage de leur dévouement. Le capitaine de frégate Evers vous remettra, si vous voulez bien le permettre, notre reciuète.
Recevez, Mr. l'amiral, l'expression de tout notre respect."
Anvers, le 13 février 181 •^.
M. Bille,
capitaine de vaisseau, et tous ses camarades.
Enfin, l'amiral v. Dockum fut également informé par écrit de la démarche des officiers danois.
Le secours cjue ceux-ci mettaient à la disposition du gouvernement français était certes minime. Mais les danois avaient trouvé
') Dépêches reçues, an 1813, n" 512. Archives du ministère de la marine, Copenhagfue.
là une occasion de prouver qu'en alliés fidèles ils éprouvaient une vive et profonde sympathie pour le puissant pays sur lequel les revers allaient fondre.
Dès le commencement du printemps de 1813 les Danois eurent le pressentiment qu'ils allaient très prochainement être libérés du service en France. En effet, le 1 1 avril, à peine deux mois après l'envoi à l'empereur de l'adresse sus -mentionnée, arrivait de Copenhague un ordre qui rappelait en Danemark les marins danois.
La nouvelle en fut accueillie avec une joie d'autant plus grande par le personnel des quatre vaisseaux de ligne , que l'ordre devait être exécuté à très-bref délai. Les préparatifs pour le départ des hommes furent faits avec une telle rapidité que la première colonne put quitter Anvers le 15 avril.
LTn seul homme, le contre-amiral v. Dockum, était laissé libre de rester en France au service de l'Empereur ou de retourner en Danemark. Dans le premier cas le roi de Danemark le déliait du serment de fidélité qu'il lui avait autrefois prêté. Cette offre laissait entrevoir à l'officier danois un avenir autrement brillant que celui qui l'attendait au pays natal;
cependant il n'eut pas un instant d'hésitation. 11 pensa que son devoir lui commandait de renoncer à tous les avantages de la carrière qui s'ouvrait devant lui pour se consacrer à sa patrie et il adressa immédiatement une demande au gouvernement français pour obtenir l'autorisation de quitter la marine impériale. Quelques jours après il recevait la réponse suivante: '
Paris, le 12 avril 181 3.
Monsieur le Contre-Amiral.
.,Jai mis sous les yeux de l'Empereur le vœu que vous formez de suivre la destination des équipages Danois employés dans la flotte impériale de l'Escaut et d'obtenir l'autorisation de retourner en Danemark avec eux.
L'Empereur en vous conférant le grade de contre-amiral dans la marine française, vous a montré combien il avait distingue vos services pendant la durée de votre commandement; mais 11 n'entend pas contrarier le désir que vous avez aujourd'hui de les consacrer à votre souverain, et 11 m'a chargé de vous donner à cet éo-ard toute autorisation.
') Archives du ministère de la marine, Paris.
En conséquence je préviens l'amiral Missiessy et le préfet maritime d'Anvers que, conformément à la demande que vous m'avez faite, vous êtes autorisé à retourner en Danemark et que vous continuerez à être porté sur les états et contrôles de la marine de France, jusqu'au 21 du courant, jour fixé pour le départ du dernier équipage danois.
Déjà j'ai fait connaître à Al. M. les commandants des quatre équipages Danois combien l'Empereur a été satisfait de leur conduite et de celle des officiers et marins de tous grades sous leurs ordres dans toutes les circonstances de leur service sur sa flotte.
Rien n'est échappé à Sa Majesté de l'influence qu'ont eue sur eux vos sentiments et votre exemple; et c'est avec un grand plaisir que j'exécute l'ordre que j'ai reçu de vous assurer de l'estime particulière de S. M.
Recevez, M. le C. A. l'expression de ma
haute considération.
Decrès.
V. Dockum fit procéder avec le plus de hâte possible aux préparatifs du départ. Une sérieuse difficulté, le manque d'argent, s'opposait à ce que l'ordre inopinément venu de
Copenhague fut exécuté sans le moindre retard. Fort heureusement v. Dockum réussit à se procurer 70,000 francs.', ce qui permit à la première colonne de se mettre en route, à pied ou en voiture, le 15 avril ;^ la dernière partit le 21, et avec elle v. Dockum. Le voyage s'effectua sans accident; en arrivant
') „Nous reçûmes brusquement l'ordre — dit v. Dockum — de partir immédiatement pour Copenhague avec tous nos hommes. Mais nous manquions d'argent et nous dûmes laisser tout ce que nous possédions à Anvers. Les finances danoises étaient à ce moment dans un assez triste état. Néanmoins les Hollandais s'empressèrent de nous avancer plus de 70,000 frs. que le gouvernement danois ne put payer lorsque les lettres de change arrivèrent à Copenhague. Peu de temps après le trésor royal encaissa une somme d'argent sur laquelle le ministre des finances, conseillerintime et ministre d"I''tat, Schimmelmann, reçut l'ordre par mon intermédiaire de prélever la somme due aux Hollandais." — .Amiral J v. Dockum: Séjour à Anvers; notes manuscrites.
2) Voici dans quel ordre s'effectua le retour:
Le 15 avril, départ de la l'^e colonne, composée de l'équipage du ..Dantzick" sous les ordres du capitaine Bille, du lieutenant de vaisseau Schultz, etc. Le 17 avril, départ de l'équipage de 1',, Albanais", commandé par le capitaine de frégate Cederfeldt, l'enseigne Tuxen , etc. Le 19 avril, départ de l'équipage du ,.Dalmate", commandé par le capitaine de frégate Evers; enfm le 21 avril, le personnel du ..Pultusk", ayant à sa tète le capitaine \V. Kaas, le capitaine de frégate Krieger, etc., quitta Anvers.
à Glûckstadt le 15 mai 1813, le contre-amiral put annoncer à l'amirauté danoise que les quatre colonnes avaient rallié cette ville en bon ordre.
Une fâcheuse affaire attendait le capitaine de vaisseau Bille à son retour à Copenhague. Cet officier qui était très-capable, et très-aimé de tous, se trouvait dans l'impossibilité de rendre compte de l'argent dépensé par lui pendant le trajet d'Anvers à Copenhague. Son honorabilité ne pouvait être suspecte, mais sa distraction bien connue et la bizarrerie du système de comptabilité qu'il avait adopté, lui jouèrent un mauvais tour. Il avait coutume de marquer ses dépenses sur un bout de papier quelconque, souvent sur le revers de billets de banque remis aussitôt après en circulation. La conséquence de ce singulier procédé fut que le capitaine pouvait seulement constater au retour que l'argent avait été dépensé, rien de plus. Des quatre détachements c'était le sien qui avait opéré le plus économiquement le voyage. Cela, pensait-il, devait suffire pour contenter l'amirauté. Mais celle-ci exigea un compte dans les formes. On proposa clandestinement au capitaine de mettre sa signature au bas d'un compte fictif et
comme il refusait énergiquement de se prêter à ce subterfuge, il fut interné au ccjrps de garde où ses camarades le contraignirent à signer un compte fabriqué par eux.
Ce fut le 29 mars 18 13 que v. Dockuni revint à Copenhague , après une absence de quatre années. Certes il ne prévoyait pas que sa campagne sur l'Escaut marquerait la fin de sa carrière active. Loin de là, l'espoir que le prolongement de la guerre lui permettrait de se rendre utile à sa patrie, avait agi puissamment sur son esprit lorsqu'il s'était décidé à renoncer à un brillant avenir à l'étranger. Mais la paix qui fut signée peu de temps après son retour anéantit cet espoir. '
A dater de 181 3 la vie de v. Dockum s'écoula dans la paix. Les officiers qui avant sa promotion au grade d'amiral avaient été ses supérieurs, avancèrent à leur tour et reprirent rang avant lui. Mais le 20 février 1820, il devint commodore effectif et eut le commandement de la 2^ division de la marine militaire.
En 1825 il devenait contre-amiral eft'ectif. L'année suivante il était nommé commandeur du Danebrog et en novembre 1828 il recevait la grand'croix du même ordre. Enfin en 1833 il était nommé au grade do vice-amiral.
11 mourut le 10 décembre 1834, ayant près de 82 ans. (Archives de l'amirauté; Biographie du viceaniira! J. v. Dockum, Copenhague 1836).
Tout cet épisode des Danois sur l'P^scaut constitue un chapitre bien distinct de l'histoire de la guerre maritime de 1807 — 1814, et s'il ne se rattache pas directement à cette guerre, il a du moins son importance au point de vue de l'histoire générale de la marine.
Il est bien rare de voir une aussi petite réunion d'hommes de même nationalité, se faire dans un grand pays étranger une place marquante et y conserver intacte leur individualité, leur cachet personnel. Les qualités qui aujourd'hui encore assignent aux matelots danois et norvégiens une place parmi les premiers marins du monde, les mit également au premier rang dans cette campagne de l'Escaut. Les quatre vaisseaux qu'ils montaient formèrent sans contredit l'élite de la flotte. Mais si officiers et matelots parvinrent, à attirer sur eux l'attention de la marine française, il n'est que juste d'attribuer cet heureux résultat à l'amiral Joost v. Dockum.
Sans doute les équipages danois envoyés sur l'Escaut étaient excellents ; mais pour que leurs réelles qualités se fissent jour et que la discipline régnât parmi eux, il fallait une main expérimentée et ferme pour les diriger. Il fallait que l'homme appelé à les commander
unit à beaucoup de sévérité et d'autorité, du tact et de la souplesse d'esprit, en même temps (ju'une vue nette de la situation, et une certaine facilité à se mouvoir dans les sphères étrangères. Un tel homme se rencontra, et, grâce cà lui, les écjuipages danois montrèrent de cjuoi ils étaient capables. Ils le montrèrent si bien que le souvenir des tristes événements survenus au commencement de la campagne s'effaça; aussi les cin([ années de service accomplies par eux sous le pavillon français méritentelles de prendre une place distinguée dans les annales de la marine danoise.
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