A VILLERS-COTTERETS, LE 16 AVRIL
Messieurs,
Si jamais écrivain mérita des funérailles publiques, c'est Alexandre Dumas, qu'un cortège de cent mille amis inconnus eût accompagné au dernier asile. Mais, chose étrange, cet homme de lettres dont la vie avait été un rayon, une gaieté, un bruit incessant, s'est éteint dans l'atonie, dans les ténèbres, dans le silence. Il est des êtres privilégiés qui savent choisir leur heure pour mourir, comme ces philosophes de l'empire romain qui s'ouvraient les veines avec grâce. Cette chance manqua au grand romancier qui reçoit aujourd'hui notre adieu.
La France surprise, effarée en plein épanouissement d'une sécurité trompeuse, voyait avec stupeur couler son sang. Il nous semblait à tous que ses bras étaient garrottés par des liens invisibles, que le sol sacré s'éboulait sous le pas de ses régiments éparpillés, et que les armes se brisaient dans ses mains. Etait-ce un rêve effroyable? était-ce une réalité fabuleuse ? L'énigme oppressait nos cœurs. Hélas ! aux premiers brouillards de décembre, les fourriers allemands devaient, dans quelques heures, marquer à la craie leurs logements sur la porte de l'asile filial où Dumas, cet éclair radieux, cet écho sonore de notre jeunesse, s'affaissait dans une morne torpeur. Son intelligence si vive, si alerte, si inépuisable, se tarissait