PREFACE
tout à coup comme ces sources desséchées par le simoun. Envions son bonheur, messieurs. Ce pas lourd de l'Allemand, Dumas ne l'entendit pas, ses yeux qui s'éteignaient ne virent pas la marque de l'ennemi tacher la porte de son dernier logis. Dieu lui accorda cette suprême faveur d'échapper par son agonie à l'aspect de l'agonie de la France.
Dans ses Mémoires, Dumas cite cette lettre que lui adressa Michelet : — « Monsieur, je vous aime et je vous admire, parce que vous êtes une des forces de la nature! » Le grand historien résumait ainsi en une seule phrase toute la portée de ce prodigieux génie. En effet, pour ceux qui ont étudié son œuvre immense, Dumas est moins un poëte, un romancier, un auteur dramatique qu'une force littéraire inconsciente pour ainsi dire. Le volcan jette indifféremment ses flammes rouges et ses fumées noires, la mine ouvre au hasard ses veines d'or ou ses filons de cuivre. Il en était ainsi de Dumas. Ce charmeur étonnant, cet esprit doué spécialement par la fée de l'imagination, marchait dans la vie avec la bonne grâce de ces princes prodigues habitués à puiser dans une cassette qui s'ouvre toujours pleine et ne se ferme jamais vide. Il ne songeait pas plus à économiser sa verve que ses droits d'auteur. Il tenait table ouverte d'esprit. L'hospitalité de son bon sourire et de son bon regard attirait les déshérités comme les heureux de la terre et même les parasites dans ses logis, ébauches de palais ou de musées qui n'étaient pour lui que des ateliers de travail. Qui de nous eût pu se soustraire au charme de cet artisan obstiné? Nous disons artisan dans le sens magistral du mot, car Dumas ne gaspilla jamais sa vie au far-niente du rêve infécond. Dédaigneux de la spirale bleue du cigare, dédaigneux de l'arôme du café qui inspira tant d'imaginations plus rebelles, ce buveur d'eau ne se reposait de la copie forcée que par ces causeries étincelantes, véritables feux d'artifice pétillants d'imprévu et de spontanéité, qui ne sauraient être oubliés.
Le public, en effet, n'a connu de Dumas que l'écrivain, mais ses amis savent qu'il était un causeur incomparable, et je doute que Rivarol ou Champfort, si célèbres par leurs mota