‹ Les danseuses du CaucaseChapitre 9 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

L'Espagne des romances d'Alfred de Musset n'est pas d'une authenticité irrécusable. La guitare et les séguidilles ont leur prix, mais l'huile rance, le vin goudronné, les pois chiches et les moustiques font payer assez cher cette poésie au voyageur.

Au point de vue pittoresque, l'Espagne de Prim et de Serrano ne diffère pas essentiellement de celle

de Philippe III, chemins de fer à part. Il n'est donc pas inutile de consulter l'opinion des touristes de cette époque monarchique sur le compte d'un pays plus bruyant que changeant.

A partir deBayonne, on voyageait alors en litière, ce qui augmentait fortement la dépense, car chaque litière attelée de deux mulets était escortée de deux hommes, le maître et le valet. Ces braves écuyers étaient montés chacun sur un mulet. Pour peu qu'on eût des bagages, il fallait louer pour les porter, deux, trois et même quatre mules, conduites par autant de muletiers.

Rien de moins somptueux que les hôtelleries. Pour arriver à sa chambre, le voyageur était obligé d'aller chercher l'escalier dans une écurie encombrée de mulets et à'arrieros vivant fraternellement ensemble. Les bâts servaient d'oreillers pendant la nuit et de tables pendant le jour à ces philosophes pratiques.

Après avoir franchi l'échelle décorée du nom d'escalier, le voyageur était reçu par l'hôtesse en habits de fête et conduit dans une chambre dégarnie dont les quatre murs étaient abondamment ornés d'une quantité d'images de dévotion. Point de rideaux au lit; des serviettes en guise de draps; des mouchoirs de poche en guise de serviettes, et encore ce dernier luxe n'était-il connu et pratiqué que dans les grandes villes; pour lumière, des chandelles de la grosseur d'une allumette attachées sur de petits mor-

ceaux de bois, et pour appareil de chauffage un brasero rempli de noj^aux d'olive en charbon. Etre gelé ou asphyxié, il n'y avait pas de milieu.

Si vous aviez soif il fallait boire à la cruche commune ou attendre que les muletiers voulussent bien vous céder l'unique tasse du logis, qui datait de la guerre des Mores. La cuisine était empestée par la fumée, qui avait pour toute issue un trou percé au milieu du plancher. Autour du feu grésillant au centre les viandes rôtissaient sur des tuiles ou attachées au bout d'une corde qu'on faisait tourner avec la main.

Quant au personnel, il se composait d'une douzaine de serviteurs, cuisiniers, palefreniers et maritornes, noirs, sales, déguenillés, mais en revanche fainéants et voleurs, sourds à vos ordres et à vos instances, mais s'épanouissant aux notes enrouées d'un chanteur qui s'accompagnait en raclant les boyaux grinçants d'une guitare séculaire .

Malheur à l'infortuné voyageur que la faim eût har celé ; l'hôtesse, si elle avait des enfants, commençait par les lui amener et leur faire toucher les habits de l'étranger, dont elle leur frottait avec énergie ]es yeux, les joues, les oreilles et les mains, comme si ces reliques improvisées eussent été douées de la vertu de guérir tous les maux. Puis elle daignait s'informer si ce médecin malgré lui désirait souper. Sur sa réponse affirmative, elle mettait tout son monde en mouvement, non pour servir le repas,

mais pour aller en chercher les éléments dans les quatre coins de la ville, car le logis n'avait pas l'habitude d'être approvisionné.

Quelquefois le souper devenait une réalité, à la grande surprise des maritornes, mais le choix des mets, empoisonnés d'ail, de safran et de poivre, compensait difficilement le supplice d'une attente inquiète de deux ou trois heures.

a Quand je voulus me coucher, dit une grande dame du temps, madame la comtesse d'Aulnoy, l'on me conduisit dans une galerie pleine de lits, comme on en voit dans les hôpitaux ; je dis que cela était ridicule, et que, n'en ayant besoin que de quatre, il n'était pas nécessaire de m'en donner trente et de me mettre dans une halle où j'allais geler, On me répondit que c'était le lieu le plus propre de la maison, et il fallut en passer par là. Je fis dresser mon lit; mais j'étais à peine couchée que l'on frappa doucement à ma porte. Mes femmes ouvrirent, et demeurèrent bien surprises de voir le maître et la maîtresse de la maison suivis d'une douzaine de misérables si déshabillés qu'ils étaient presque nus. J'ouvris mon rideau au bruit qu'ils faisaient et j'ouvris encore plus les }reux à la vue de cette noble compagnie. La maîtresse s'approcha de moi et me dit que c'étaient d'honnêtes voyageurs qui allaient coucher dans les lits qui étaient de reste, ce Comment! coucher ici! m'écriai-je; je crois que vous perdez l'esprit. — Je le perdrais en effet, dit-elle, si

je laissais tant de lits inutiles; il faut, madame, que vous payiez ou que ces messieurs y demeurent... »

Madame d'Aulnoy s'apaisa et tomba d'accord de payer vingt sols pour chaque lit, non sans s'étonner de cette soudaine averse de voyageurs. Le lendemain, elle faillit pâmer de rire, quoique ce fût à ses dépens, quand elle connut l'habileté de ses hôtes pour la ruiner. Les prétendus étrangers étaient de bons voisins habitués à ce manège. Quand elle voulut compter les lits pour les payer, on les roula tous au milieu de la galerie et l'on tira des ais qui tapissaient la muraille, en cachant des trous pleins de paille, bons à coucher des chiens. Ces faux lits destinés à de faux voyageurs furent cependant taxés à vingt sols.

Le plus grand défaut des Espagnols, à cette époque, c'était la passion de se venger. Lorsqu'ils avaient reçu un affront, ils payaient des bravi chargés d'assassiner l'auteur de l'insulte, mais ils faisaient aussi assassiner ceux qu'ils avaient offensés, dans l'appréhension d'être prévenus. Il est vrai que l'impunité encourageait cette conduite pleine de prudence, car les églises et les couvents avaient le privilège d'offrir un asile assuré aux criminels. Aussi commettaient-ils autant que possible leurs vendettes proche du sanctuaire, afin d'avoir peu de chemin à faire jusqu'à l'autel.

Des cheveux sans poudre, séparés sur le côté de la tête, coupés droit et passés derrière les oreilles,

un grand chapeau doublé de taffetas noir, une sorte de fraise nommée golille, un habit noir, des manches de taffetas noir au lieu de chemise, un manteau de frise noir, des chausses très-étroites, une épée démesurément longue, et un poignard, tel était le costume d'un Espagnol comme il faut. Encore devonsnous y ajouter des lunettes, qu'il ne quittait pas, même pour se coucher. Cet usage immodéré de lunettes que ne justifiait pas la faiblesse de la vue avait pour but d'augmenter la gravité du maintien et par suite la considération du personnage.

Les femmes mêmes en portaient, et plus elles étaient jeunes et jolies, moins elles croyaient pouvoir se dispenser de donner à leur parure ce précieux complément. Un jeune moine ayant, par la protection de sa famille, fait gagner à son couvent un procès considérable, se trouva largement récompensé lorsque le prieur, après l'avoir embrassé, lui dit, pour lui témoigner sa reconnaissance : Hermano, ponja las ojalas (mon frère, mettez des lunettes) . Les verres des lunettes étaient proportionnés au rang de celui qui les portait. Les grands d'Espagne en avaient de larges comme la main. Le marquis d'Astorgas, vice-roi de Naples, ayant fait sculpter son buste en marbre, recommanda surtout à l'artiste de ne pas oublier ses belles lunettes.

Pour avoir une idée de la toilette des dames espagnoles et des soins qu'elles y apportaient, assistons au lever de l'une d'elles. Elle est couchée, sans

bonnet, les cheveux séparés sur Je milieu de la tête, noués par derrière avec un ruban, et mis dans une enveloppe de taffetas incarnat ; sa chemise est ample et d'une grande finesse, les manches en sont larges et boutonnées au poignet, quelquefois avec des diamants ; elle a des manchettes de taffetas blanc découpé.

Dès qu'elle est à bas du lit, elle se chausse, et, dans ce moment, sa plus grande préoccupation est que ses pieds ne puissent être aperçus par un homme. Les Espagnoles cachent soigneusement cette partie de leur corps, qui en est une des plus jolies; ce n'est qu'après avoir eu toutes les complaisances possibles pour un cavalier qu'elles lui confirment leur tendresse en lui montrant leur pied, ce qui est la plus grande faveur qu'elles puissent accorder.

Après s'être chaussée, elle se place devant sa toilette, petite table couverte d'un morceau de toile et garnie d'un miroir grand comme la main, de deux peignes, d'une pelote, d'une tasse de porcelaine contenant une mixtion de blanc d'œuf et de sucre candi, avec laquelle elle se décrasse. Dans une autre tasse pleine de rouge, elle trempe un gros pinceau qu'elle promène ensuite non-seulement sur ses joues, son front, son menton, mais encore sur ses épaules, ses doigts et la paume de ses mains. Puis une de ses femmes la parfume delà tête aux pieds en dirigeant sur elle la fumée de certaines pastilles, pendant qu'une autre fait retomber en pluie sur sa tête une

eau de fleurs d'oranger dont elle s'est rempli la bouche.

Il est vrai que cette pratique gâte un peu les dents de la camérière, mais la dame y regarde d'autant moins près qu'il paraît que l'eau y gagne beaucoup en bonne odeur.

Ces préliminaires terminés on procède à la toilette. Voici la description d'un simple déshabillé qui pourra faire juger de la magnificence des grandes sehoras : camisole brochée d'or mêlé de différentes couleurs, fort juste de corps et de manches, garnie déboutons d'émeraudes et de diamants; jupe de velours vert couverte de point d'Espagne ; mantille de velours couleur de feu, doublée d'hermine ; souliers de maroquin noir découpé sur du taffetas de couleur, sans talon et juste comme un gant.

Mais les toilettes de ville étaient bien autrement compliquées. Parlons d'abord du sacristain, qui nous paraît avoir été un des ancêtres de la crinoline. Cinq ou six cerceaux attachés les uns aux autres par des rubans, tel était le sacristain, destiné à soutenir un nombre surprenant de jupes, longues par devant et sur les côtés, mais ne traînant point par derrière, jupe de gros taffetas noir ou de poil de chèvre gris tout uni; sous cette jupe unie, douze autres plus belles les unes que les autres, d'étoffes très-riches, chamarrées de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu'à la ceinture ; sous toutes ces jupes, une dernière nommée sabenagua, en dentelle d'An-

gleterre ou en mousseline brodée d'or passé, ayant quatre aunes de tour, et d'un prix fort élevé.

De grandes manches en taffetas de toutes couleurs, avec des manchettes de dentelle fort hautes, contribuaient à faire valoir la petitesse de la main et sortaient des manches plus étroites du corps; celui-ci était ordinairement d'étoffe d'or et d'argent mêlés de couleurs vives. Quelquefois une chemise très-fine, souvent pas du tout; les dames espagnoles aimaient mieux se passer de chemises que de ne pas les avoir de la première finesse; beaucoup d'entre elles n'en possédant qu'une, étaient obligées de rester au lit pendant qu'on la blanchissait. Enfin la gorge était entourée d'une dentelle de fil brodée de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent.

La ceinture se composait d'un grand nombre de médailles et de reliquaires. Un petit cordon de Saint-François, des Carmélites ou de quelque autre ordre, en laine blanche, noire ou brune, passé par-dessus leur corps, tombait devant jusqu'au bord de la jupe, il était entrecoupé de nœuds marqués par des boutons de pierreries; ces nœuds représentaient autant de vœux dont le sujet était plus souvent mondain que religieux.

Les manches, les épaules, les jupes étaient parsemées d'agnus et de petites images. Sur la tête scintillaient des poinçons faits en petites mouches de diamants ou en papillons dont les pierreries marquaient les couleurs.

7 a LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

La tête était toujours nue, coiffée ordinairement de cinq nattes contournées de perles et nouées toutes ensemble à la ceinture. La chaussure était complétée par une sorte de sandale nommée chapin, dans laquelle on passait le soulier; comme l'utilité du chapin consistait surtout à faire paraître plus grande la personne qui le portait, il y en avait de si élevés qu'il était impossible à une dame ainsi chaussée de marcher sans le secours de deux caméristes.

Le costume des dames veuves contrastait singulièrement avec cet éclat et cette richesse. Pardessus un corps et une jupe d'étoffe noire tombait une sorte de surplis de batiste descendant plus bas que les genoux, et dont les manches, serrées au bras, couvraient en partie les mains. Ce surplis, n'étant point plissé par devant, ressemblait assez à une bavette. Un morceau de mousseline couvrait la tête, entourait le visage et descendait plus bas que la gorge. Une grande mante de taffetas noir enveloppait le tout en tombant jusqu'aux pieds.

En voyage, la tête était protégée par un chapeau à larges bords, attaché sous le menton avec des cordons de soie.

La vie d'une veuve répondait à la sévérité de ce costume. La première année se passait dans une chambre tendue de noir et fermée aux rayons du soleil ; pour tout meuble, un petit matelas de toile de Hollande, sur lequel on s'asseyait les jambes en

croix. Cette année écoulée, une tenture grise remplaçait la tenture noire; mais absence complète de miroirs, de tableaux, de belles tables, de cabinets, de meubles d'argent; ni pierreries, ni vêtements de couleur; une retraite absolue; en un mot, tout ce qui pouvait contribuer à faire comme un purgatoire anticipé.

Le deuil des hommes n'était guère plus séduisant, du moins quant au costume. Ils avaient, ainsi que leurs laquais, de longs manteaux traînants; un bonnet de carton très-haut, et couvert de crêpe, tenait lieu de chapeau. Des housses noires couvraient la tête et le corps de leurs chevaux.

Une tenture en drap descendait de l'impériale jusque sur la portière de leurs carrosses. Les manteaux des gens de qualité étaient faits d'une frise noire très-claire et facile à déchirer, la mode voulant qu'on se montrât en guenille pendant toute la durée du deuil.

Le veuvage des reines d'Espagne était bien plus triste encore et ne finissait qu'avec la vie. Si le roi n'avait eu la clémence d'en ordonner autrement avant de mourir, sa veuve était obligée de se retirer dans un couvent de carmélites. Une reine répudiée subissait le même sort. On les appelait les déchaussées royales.

Il n'y avait pas jusqu'aux maîtresses du roi, filles ou veuves, qui, tombées en disgrâce, ne fussent obligées de se faire religieuses. C'était, parait-il,

une grande consolation pour un roi d'Espagne d'emporter en mourant la certitude que ce qui avait été son bien ne deviendrait jamais celui d'un autre. On ne saurait pousser plus loin l'exclusivisme de la jalousie.

Les maisons, bâties en terre et en briques, étaient cependant belles, spacieuses, commodes ; on y trouvait dix ou douze grandes pièces de plam-pied, et même plus, divisées en appartements d'été, d'hiver, d'automne et de printemps.

Lorsqu'on bâtissait une maison, le premier étage appartenait au roi, qui avait le droit de le vendre ou de le louer; mais presque toujours cet étage était immédiatement racheté par le propriétaire de la maison, ce qui ne laissait pas de constituer pour la couronne un assez joli revenu.

Les carrosses, lourds et bas d'impériale, étaient attelés quelquefois de chevaux, le plus souvent de mules, avec des traits de soie ou de corde d'une telle longueur que, d'une mule à l'autre, il y avait plus de trois aunes ; aussi force était dans la ville de se servir d'un postillon et d'aller à pas comptés, dans la crainte des accidents. Bien qu'il y eût un siège pour ie cocher, celui-ci ne s'y asseyait jamais, il montait une des mules de devant. On expliquait ainsi cette coutume : le cocher du comte d'Olivarès, menant son maître, eut le tort d'entendre un secret important confié par ce ministre à un de ses amis, et commit la faute plus grave encore de révéler ce

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secret ; la chose fit grand bruit à la cour ; le comteduc accusa son ami dont l'innocence fut bientôt reconnue ; depuis cette aventure, les cochers durent abandonner le siège et se contenter de monter sur la première mule.

Les grands seigneurs avaient seuls le droit d'aller dans la ville avec un attelage de quatre mules; toute personne qui eût enfreint cette règle se serait exposée à l'affront de voir couper ses traits en pleine rue, et aurait été condamnée à payer une forte amende par-dessus le marché.

Au roi seul appartenait d'avoir six mules à son carrosse et à chacun de ses carrosses de suite. Une particularité des carrosses royaux était d'être couverts d'une toile cirée verte, d'être ronds par-dessus et de n'avoir pour ornements que de grossières sculptures. Les rois d'Espagne se croyaient de petits Charles-Quint dans ces carrosses, absolument semblables à celui de leur illustre aïeul. On se console de ne pouvoir égaler un héros dans les grandes choses, en l'imitant dans les petites.

Ce qui devait frapper l'étranger, c'était surtout le grand nombre des domestiques appartenant aune même maison; ce luxe de serviteurs venait d'une coutume toute patriarcale. A la mort d'un grand seigneur, ses serviteurs, en eût-il cent, faisaient de droit partie de la maison de son fils, qui n'en gardait pas moins les siens; une mère transmettait ainsi ses femmes à sa fille et même à sa bru, et

cela s'étendait jusqu'à la quatrième génération.

Les domestiques finissaient par devenir si nombreux que le maître était obligé de louer, pour les loger, des maisons dans le voisinage. On leur payait ration, c'est-à-dire qu'on les envoyait à des cuisines publiques établies presque à tous les coins de rue; là, dans de grands chaudrons bouillant sur des trépieds, ils trouvaient à acheter des fèves, de l'ail, de la ciboule, du bouillon.

Le roi, dans la seule ville de Madrid, donnait ration à plus de dix mille personnes. Les cuisines d'une maison ne fonctionnaient que pour le maître, la maîtresse et les enfants ; aussi arrivait-il presque toujours que les valets affamés faisaient disparaître une grande partie de l'ordinaire dans le trajet de la cuisine à la table; quelquefois même, au moment où, pour tremper le potage, on retirait du feu la marmite, elle se trouvait entièrement dégarnie de viande et de bouillon.

Pour parer à cet inconvénient, certains cuisiniers, plus avisés que leurs confrères, avaient imaginé de se procurer une marmite couverte, fermée avec un cadenas; c'était au moyen d'une petite grille pratiquée dans le couvercle qu'ils regardaient si la soupe se faisait bien.

Malgré cette multitude de domestiques, dont le nombre s'élevait parfois à plus de cinq cents, un édit défendait de mener avec soi plus de deux laquais et un palefrenier; les ambassadeurs et les étran-

gers étaient les seuls qui ne fussent point soumis à cette règle.

Le principal emploi du palefrenier était d'empêcher que les pieds des chevaux ne s'embarrassassent dans leurs longs traits. Les laquais, âgés ordinairement de trente à cinquante ans, sans doute pour répondre à la gravité du maître, n'avaient point un aspect des plus agréables; leurs cheveux coupés formaient sur le haut de la tête une espèce de hure de sanglier; ils étaient vêtus de bleu ou de vert, avec des manches de velours, de satin ou de damas ; leur manteau était de drap vert, doublé souvent de velours bleu céleste ; ils portaient de grandes épées avec des baudriers, mais presque toujours cette magnificence de livrée jurait avec la mauvaise mine et les cheveux mal peignés et gras du serviteur qui en était affublé.

Les gentilshommes et les pages, habillés de noir en toute saison, allaient dans un carrosse de suite; l'épée n'était point permise aux pages, mais ils avaient, pour la plupart, un petit poignard caché sous leur veste.

La grande mode était d'avoir, outre tant de serviteurs, des nains et des naines, personnages non moins désagréables que difformes; les naines, vêtues d'habits magnifiques, laissaient pendre leurs cheveux jusqu'à terre; elles avaient un grand empire sur leurs maîtresses, dont elles étaient les confidentes.

Le mobilier était riche; il consistait en tapisseries, cabinets, peintures, miroirs et argenterie. On en changeait plusieurs fois dans l'année. Les lits d'hiver étaient de velours, chamarrés de gros galons d'or et faits de telle manière que, les crépines de la pente descendant jusque sur la courte-pointe, on s'y trouvait comme enseveli. Il n'y avait point de rideaux aux lits d'été, mais seulement une gaze de couleur pour garantir des moucherons.

Les plafonds et les murailles, grattés et reblanchis tous les ans, étaient de plâtre et aussi polis que du marbre. Le carreau, arrosé chaque matin, était ensuite couvert de tapis d'un jonc très-fin ; on tapissait également de jonc la partie inférieure des murailles, et c'était au-dessus de cette tapisserie qu'étaient rangés les tableaux et les miroirs. Sur les tapis, on disposait les carreaux de brocart or et argent, les tables, les cabinets, et d'espace en espace des caisses d'argent où fleurissaient des orangers et des jasmins.

Le dais n'était point un privilège royal; tous les titrés, grands d'Espagne, marquis ou comtes, en avaient dans toutes les pièces de leur appartement.

« Vous ne sauriez croire, écrivait madame d'Aulnoy à une de ses parentes pendant son séjour en Espagne, comme je tiens bien ma gravité, sous un dais particulièrement, quand on m'apporte mon chocolat, car trois ou quatre pages, vêtus de noir comme de vrais notaires, me servent à genoux. C'est

une coutume à laquelle j'ai eu peine à m'habituer, niais cela est tellement d'usage ici que, si un apprenti savetier présentait une savate à son maître, il mettrait le genou en terre. »

Ce qu'il y avait de principalement remarquable, c'était une incroyable abondance de vaisselle d'or et d'argent. Un grand seigneur eût rougi de la pauvreté de sa vaisselle s'il n'y avait pu compter que six cents douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. Après la mort du duc d'Albuquerque, on em~ ploya deux heures par jour, durant six semâmes, à peser et à écrire sa vaisselle d'or et d'argent.

Une singulière coutume était que les hommes eussent leurs repas servis sur une table, tandis que, pour les dames, on étendait à terre, sur le tapis, une nappe autour de laquelle étaient rangés des carreaux. Les confitures sèches jouaient un grand rôle dans les collations; elles étaient servies dans de grands bassins d'argent ; et chaque prune, cerise ou abricot, était enveloppé dans un papier doré.

a II y a, dit madame d'Aulnoy, de vieilles dames qui, après s'être crevées d'en manger, ont cinq à six mouchoirs qu'elles apportent exprès, et qu'elles emplissent de confitures; bien qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur sacristain : cela ressemble au crochet d'un garde-manger, où l'on pend du gibier. »

Puisque nous venons de citer madame d'Aulnoy,

bo LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

nous ne négligerons pas l'occasion de reproduire quelques lignes qu'elle consacre plaisamment au commerce de la boucherie en Espagne.

« C'est quelque chose de bien incommode que la manière dont on vend la viande ; elle est enfermée chez le boucher; on parle à celui-ci au travers d'une petite fenêtre ; on lui demande la moitié d'un veau et le reste à proportion ; il ne daigne pas ni vous répondre, ni vous donner quoi que ce soit. Vous vous retranchez à une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis vous donne par sa lucarne un gigot de mouton.

» Vous le lui rendez en disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous donne en la place un aloyau de bœuf; l'on crie encore plus fort pour avoir la longe, il ne s'en émeut pas davantage, jette votre argent et vous ferme la porte au nez. L'on s'impatiente, l'on va chez un autre, qui en fait tout autant et quelquefois pis; de sorte que le meilleur c'est de leur demander la quantité de viande que l'on veut, et de les laisser faire à leur tête. »

Nous savions que les Espagnols étaient fiers et orgueilleux; nous ne croyons pas qu'il existe un autre peuple chez qui l'orgueil soit poussé si loin. Le dernier marmiton vous eût dit à cette époque, et probablement vous dirait encore aujourd'hui : Je suis noble comme le roi et même un peu plus. Aussi l'ostentation et la fanfaronnerie perçaient-

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elles constamment dans leur manière de vivre et jusque dans leurs moindres actions.

Il y avait des grands seigneurs dont les écuries contenaient jusqu'à cinquante chevaux, mais on eût vainement cherché dans le grenier la paille et l'avoine nécessaires pour les nourrir.

Le maître ne se traitait pas beaucoup mieux luimême, et comme les provisions se faisaient au jour le jour et dans la plus stricte mesure, il eût été bien malavisé de se sentir incommodé pendant la nuit, car on n'aurait trouvé dans sa maison ni vin, ni eau, ni charbon, ni bougie. Mais, entré dans un magasin, il se serait certes gardé de marchander l'objet dont il avait besoin ou envie, et même de reprendre le reste d'une pièce d'or; ce reste devenant un surcroît de bénéfice pour le marchand, qui déjà ne s'était point fait scrupule de vendre sa marchandise le double de sa valeur.

Cette sotte gloire n'était point le trait caractéristique d'une caste; elle se retrouvait dans tous les rangs et à tous les degrés de fortune.

Un cordonnier, voulant acheter une livre de saumon, en demandait le prix à une femme qui en vendait au marché :

— Vous croyez sans doute que cela ne coûte pas cher, lui répondit-elle, mais vous vous trompez, je ne vous en donnerai pas une livre moins d'un écu.

Le cordonnier se redressa :

— S'il avait été à bon marché, dit-il d'un ton in-

digne, il ne m'en aurait fallu qu'une livre : puisqu'il est cher, j'en veux trois.

Et aussitôt, enfonçant son chapeau, redressant sa moustache, relevant jusqu'à son épaule la pointe de sa longue épée, et regardant autour de lui comme pour jouir de l'effet qu'il devait produire sur les témoins de cette scène, il jeta négligemment à la marchande ce qui peut-être était en ce moment toute sa fortune.

Marchands et artisans étaient habillés de velours et de satin comme le roi; ils portaient l'épée et le poignard, et leur guitare ne les quittait que pour être suspendue dans la boutique ou dans l'atelier.

C'était la tête haute et d'un ton impérieux que les pauvres mendiaient, et lorsqu'on les rebutait, ce n'était qu'au risque d'être poursuivi d'épigrammes et d'allusions à la parabole du mauvais riche; un refus n'était accepté tranquillement q u'à la condition d'être accompagné de formes polies; tout au moins fallait-il répondre : Caballero, perdone usted, no tenga moneda « (Cavalier, pardonnez-moi, je n'ai pas de monnaie). » Quant aux domestiques, pour peu que l'on tînt à ne pas mourir assassiné ou empoisonné, il fallait se bien garder de les maltraiter ou de les outrager; ils ne renonçaient pas à l'honneur, disaient-ils, parce qu'ils étaient réduits à servir, et c'eût été le perdre que de souffrir qu'on insultât à leur mauvaise fortune.

Non moins paresseux qu'orgueilleux, l'Espagnol

ne travaillait jamais que par nécessité; mais alors il n'observait ni dimanches ni fêtes, jusqu'à ce que la besogne fût terminée. Pour aller remettre son ouvrage aux clients, il reprenait son air grave, sa démarche compassée, et surtout il évitait tout ce qui pouvait compromettre sa dignité. Un cordonnier, par exemple, s'il avait deux apprentis, ne manquait point de les mener tous deux avec lui et de leur donner à chacun un soulier à porter.

Nulle part plus qu'à Madrid, au temps dont nous parlons, les officiers de justice n'ont mérité le reproche de vénalité. Avec quelque argent donné à un alcade ou à un alguazil, on pouvait faire arrêter, jeter au cachot et mourir de faim son ennemi, quelle que fût son innocence.

Par compensation, les voleurs et Jes assassins restaient dans la ville sans être inquiétés, à la condition cependant qu'ils fussent assez pauvres pour qu'on n'en pût rien tirer; car, s'ils possédaient quelque bien, on les tourmentait jusqu'à ce que, pour se soustraire au danger, ils se fussent entièrement dépouillés.

Il était du reste très- rare qu'un criminel fût exécuté ; l'application de la peine de mort répugnait aux juges. On condamnait le plus souvent aux mines ou aux galères. Lorsqu'on se décidait à pendre un coupable, il était conduit au lieu de l'exécution habillé de noir, monté sur un âne, la tête tournée vers la queue de l'animal. Arrivé sur le lieu de l'échafaud,

on lui permettait, avant de l'expédier, de haranguer les assistants, qui tombaient aussitôt à genoux et l'écoutaient les yeux inondés de larmes, en se donnant force coups de poing dans la poitrine.

Les plaideurs, et partant les procès, étaient moins communs en Espagne que dans beaucoup d'autres pays ; mais les praticiens y étaient considérés comme de grands fripons, et ils s'entendaient merveilleusement à faire traîner les affaires en longueur. Cependant il y avait du bon dans la manière d'instruire et déjuger.

La distribution des procès se faisait à un certain moment; on instruisait chaque affaire à Madrid; trois sacs recevaient ensuite les pièces : le premier celles d'une partie, le second celles de l'autre partie, et le troisième celles de l'instruction; le tout était envoyé à un parlement éloigné, après inscription sur un registre secret.

L'arrêt prononcé était envoyé à Madrid et signifié aux parties, qui jusque-là avaient complètement ignoré ce qui s'était fait. Que de démarches, de sollicitations et de tentatives de corruption épargnées par ce procédé aux juges et aux plaideurs !

En affaire de succession, s'il y avait des mineurs, on ne cherchait point à faire valoir à leur profit l'argent qui devait leur revenir. Cet argent élait enfermé dans une cassette portant le nom de l'héritier, et celui-ci n'en recevait la clef qu'au moment de sa majorité.

Pour justifier cette manière d'agir, on disait que le premier souci d'un tuteur était de conserver intact le bien de son pupille; qu'un placement, quel qu'il fût, n'offrait rien d'assuré, et qu'il valait mieux négliger les intérêts que de compromettre le capital.

La façon de vivre des Espagnols n'était ni brillante ni accidentée; voici quel était, pour toute famille honnête, à Madrid, l'emploi de la journée : on se levait, on buvait de l'eau glacée et l'on prenait le chocolat, ce qui faisait attendre patiemment l'heure du dîner. Cette heure venue, le chef se mettait à table, tandis que la femme et les enfants s'asseyaient par terre; puis on expédiait en peu d'instants un très-léger repas ; peu de viande, une aille ordinairement excellente, deux pigeons ou un mauvais ragoût plein d'ail et de poivre, du fenouil et un peu de fruit, tel est le menu dont se contentait le plus grand seigneur.

Lesage, en nous montrant ses héros déjeunant d'un oignon au bord d'une claire fontaine, n'a rien exagéré sur la sobriété des Espagnols. Le dîner fini, chacun se déshabillait et allait se jeter sur son lit pour faire la sieste. A ce moment-là, les boutiques étaient fermées, les rues silencieuses et désertes; point d'affaires, point de commerce, la cité était morte. On se rhabillait à deux heures en hiver, à quatre en été ; on se réconfortait avec des confitures, du chocolat ou des eaux glacées ; puis on vaquait à ses occupations ou à son plaisir.

A onze heures ou minuit toute la famille était rentrée et l'on se couchait. Une grande nappe était étendue sur le lit où devaient dormir le maître de la maison et sa femme; chacun d'eux s'attachait au cou un coin de cette nappe, et les nains servaient le souper composé d'un ragoût de gelinotte ou de quelque pâtisserie fortement poivrée ; un peu de vin pour monsieur, beaucoup d'eau pour madame, et, par-dessus ce souper d'anachorète, on s'endormait comme on pouvait.

La physionomie de la ville était en parfait rapport avec l'existence monotone . et retirée de ses habitants; depuis le niveau de la rue jusqu'au quatrième étage, on ne voyait à toutes les fenêtres et même aux balcons que des jalousies ayant de fort petits trous; ce qui a fait dire à madame d'Aulnoy que Madrid ressemblait à une grande cage où l'on engraisse des poulets.

Les provinces de l'Espagne étaient jadis autant de royaumes dont chacun avait ses lois, ses coutumes et ses mœurs ; celles-ci n'avaient point disparu dans l'unification. Aussi l'observateur pouvait-il trouver, à chaque pas qu'il faisait dans ce singulier pays, des sujets variés d'étonnement, de remarques intéressantes et d'amusement.

Dans la Galice, tous les jeunes gens, à partir de leur quinzième année, entraient dans la milice, et le père qui eût essayé de cacher son enfant aurait été condamné aune prison perpétuelle ; mais les occasions d'appliquer cette peine étaient fort rares, tant les paysans se faisaient gloire d'être armés et de s'entendre appeler « cavaliers nobles, soldats du roi . »

Ces nobles soldats du roi ne brillaient pourtant pas par la tenue. Us avaient par-dessus leur chemise, la seule qui fût en leur possession, un habit dont l'étoffe semblait faite avec de la ficelle. Leurs jambes étaient nues; des souliers de corde composaient toute leur chaussure ; une corde retenait leur épée

dépourvue de fourreau; mais ils portaient une fraise, en guenille le plus souvent il est vrai, et des plumes de coq ou de paon se balançaient au vent sur leur petit chapeau retroussé par derrière.

Dans les Pyrénées, sur la rivière d'Andaye, les petits bateaux destinés à transporter les voyageurs avaient une senteur d'idylle et d'opéra-comique. Ornés de banderoles peintes et dorées, ils étaient conduits par trois jeunes filles, dont une tenait le gouvernail pendant que les deux autres ramaient. Ces jeunes filles formaient une sorte de corporation, les hommes et les femmes mariées en étaient exclus. Généralement grandes, elles avaient la taille fine, le teint brun, les dents admirables; elles laissaient tomber en nattes, sur leurs épaules, leurs cheveux noirs et lustrés, ornés de quelques rubans ; un petit voile de mousseline brodée de fleurs d'or et de soie voltigeait sur leur tête et leur couvrait la gorge ; des pendants d'or et de perles brillaient à leurs oreilles, des colliers de corail entouraient leur cou.

Elles avaient pour habitations de petites maisonnettes le long du rivage, et obéissaient à de vieilles filles qu'elles aimaient et qu'elles respectaient comme leurs mères.

Lorsqu'il prenait à l'une d'elles fantaisie de se marier, elle se rendait à Fontarabie et assistait à la messe, dans l'espoir d'attirer l'attention de quelque jeune homme de la ville; dès qu'un épouseur se présentait, elle disait adieu à la corporation et re-

tournait dans la maison de ses parents, et le mariage se faisait.

Les habitants de Saint-Sébastien étaient fiers d'an privilège dont l'origine n'est pas connue ; lorsqu'ils avaient à traiter d'une affaire directement avec le roi, celui-ci était obligé de leur parler la tête découverte.

A Medina-del-Campo régnait une institution toute démocratique : le pouvoir de créer des officiers n'appartenait point au roi; le pape était également privé de celui de conférer les bénéfices; les bourgeois étaient seuls investis de ce double droit.

Une loi singulière, nommée loi de la manifestation, subsistait encore dans l'Aragon. Lorsqu'un Aragonais croyait avoir été mal jugé, il avait le droit, en consignant cinq cents écus, de faire sa plainte au justicia (magistrat souverain). Ce magistrat devait examiner l'affaire, procéder à une enquête, et faire punir le juge dans le cas où son arrêt n'eût pas été équitable. Le justicia manquait-il à son devoir, la partie lésée en appelait aux états du royaume, qui nommaient une commission de neuf membres pour prononcer en dernier ressort; et, chose digne de remarque, les membres de cette commission étaient choisis parmi les moins érudits ; la justice, prétendait-on, devait être si claire que les moins instruits et les paysans eux-mêmes pussent en connaître.

Jusque-là tout était pour le mieux, et les juges en

ç)0 LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

première instance y regardaient à deux fois avant de rendre un arrêt, sachant qu'il y allait de leur fortune et quelquefois de leur tête. Mais ce qui était moins bien, c'est que, pour sauvegarder le caractère de souveraineté de la justice, un arrêt, quoique reconnu injuste, n'en recevait pas moins son exécution ; ainsi, dans une affaire capitale, le malheureux condamné, malgré le succès de son recours, était mis à mort; seulement, on lui accordait l'étrange consolation de voir exécuter préalablement le juge qui avait prononcé injustement sa condamnation.

Il y avait en Espagne diverses classes de seigneurs. Les tutilados, non revêtus encore du titre de duc, de marquis ou de comte, jouissaient de divers avantages; ils pouvaient avoir un dais dans leur chambre et atteler dans Madrid leur carrosse de quatre chevaux à longs traits de soie, tir os largos; aux courses, ils avaient droit à des balcons, où l'on offrait à leurs femmes, outre une magnifique collation, des corbeilles pleines de gants, de rubans, d'éventails, de bas de soie et de pastilles ; un banc leur était réservé dans les cérémonies ; enfin, quand le roi les nommait marquis, soit de Castille, soit d'Aragon ou de Grenade, ils entraient de droit aux états de ces royaumes.

La grandesse était à vie ou à race; le roi, en conférant la grandesse à vie, disait simplement : Couvrez-vous ; mais si la grandesse était à race, c'est-àdire transmissible, le roi disait: Duc ou marquis de

tel lieu, couvrez- vous pour vous et pour les vôtres. Le grand à race transmettait sa grandesse à son fils aîné ou à sa fille à défaut de fils, ou, à défaut des deux, à son héritier.

La grandesse avait trois degrés qui se reconnaissaient ainsi : aux grands de première classe le roi disait : Couvrez-vous, avant qu'ils lui parlassent, et c'était la tête toujours couverte qu'ils parlaient au roi et l'écoutaient parler; ceux de la seconde classe parlaient la tête découverte et ne se couvraient qu'après la réponse du roi ; ceux de la troisième enfin, avant de se découvrir, s'éloignaient du roi en se rapprochant de la muraille. La reine recevait debout les femmes des grands, et celles-ci," au lieu d'être réduites à s'asseoir sur le tapis de pied, avaient droit à un carreau qui ne laissait pas d'avoir son agrément.

Un autre privilège assez curieux appartenait aux femmes grosses, quelle que fût leur condition. Sous prétexte que la plus petite contrariété les exposait à accoucher d'un enfant mort, on leur passait toutes leurs fantaisies, et elles ne se faisaient pas faute d'en avoir. Qu'une étrangère se présentât à l'église, elle était aussitôt entourée de femmes qui, en vertu de leur position intéressante, examinaient ses habits, retournaient ses poches, visitaient ses jarretières et sa coiffure et jusqu'à ses souliers.

Se refuser à cette sorte de revue que ne bornait aucune discrétion, c'eût été courir le risque d'être

lapidée par le peuple. S'il prenait envie à l'une de ces femmes de voir le roi, elle se rendait résolument dans la cour du palais, et faisait parvenir sa requête à Sa Majesté, qui se montrait aussitôt sur un grand balcon où elle le contemplait à son aise aussi longtemps que le cœur lui en disait.

Un jeune seigneur, fort épris d'une dame que son mari gardait à vue, imagina de faire tourner au profit de son amour ce singulier privilège. Il se travestit en femme grosse, se rendit chez le mari jaloux, et lui exposa l'envie insurmontable qu'il avait d'entretenir sa femme en particulier. Le mari, trompé par le costume, n'eut garde d'opposer à ce vœu la moindre objection; l'entrevue désirée eut lieu, elle fut longue, elle fut tendre, et le galant, au comble du bonheur, put remercier en sortant le mari complaisant qui avait pris soin lui-même qu'aucun indiscret ne la vînt troubler.

Pendant la semaine sainte, on rencontrait des disciplinants dans toutes les rues de Madrid, et, parmi ces disciplinants figuraient souvent les premiers seigneurs de la cour, précédés et suivis d'un nombreux cortège d'amis, de pages, de laquais portant des flambeaux; il paraît que, pour des yeux espagnols, ces sortes de processions formaient un spectacle des plus agréables; mais les yeux des étrangers, s'il faut en croire madame d'Aulnoy, s'en seraient volontiers détournés; les siens du moins n'y prirent pas grand plaisir, ce qui n'a pas lieu de

SOUS LES TROIS PHILIPPE. ç/3

surprendre après la description qu'elle en fait.

« Figurez-vous, dit-elle, un homme qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de son sang; c'est là un de leurs tours de galanterie.

» Il y a des règles pour se donner la discipline de bonne grâce, et des maîtres qui en enseignent l'art, comme l'on montre à danser et à faire des armes. Ils ont une espèce de jupe de toile de batiste fort fine, qui descend jusque sur le soulier; elle est plissée à petits plis, et si prodigieusement ample qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de même ; il est couvert de toile de Hollande.

» Il tombe de ce bonnet un grand morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps ; il y a deux petits trous par lesquels iis voient. Ils ont derrière leur camisole deux grands trous sur leurs épaules. Ils portent des gants et des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole, et qui pendent sans être noués. Ils en mettent aussi un à leur discipline; c'est d'ordinaire leur maîtresse qui les honore de cette faveur.

» Il faut, pour s'atiirer l'admiration publique, ne point gesticuler du bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la main, que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui sort ne doit point gâter leurs habits; ils se font des écorchures effroyables sur les épaules, d'où coulent deux ruisseaux de

sang; ils marchent à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de leurs maîtresses, où ils se fustigent avec une merveilleuse patience.

» La dame regarde cette jolie scène au travers des jalousies de sa chambre, et par quelque signe elle l'encourage à s'écorcher tout vif, et elle lui fait comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sotte galanterie. Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle ; c'est là une fort grande honnêteté, et la dame reconnaissante les en remercie. »

Ce qui donnerait à croire que les femmes de qualité, soit pour cacher un péché, soit pour tout autre motif, ne se faisaient pas faute d'abandonner leurs enfants, c'est que tout enfant trouvé était réputé noble; il jouissait du titre d'hidalgo et des privilèges attachés à la noblesse; on eût mieux aimé s'exposer à anoblir dix enfants d'origine vulgaire que de priver de son rang un seul enfant ayant du sang noble dans les veines.

La coutume autorisait l'assassinat dans certains cas déterminés ; un soufflet, un coup de mouchoir, de chapeau ou de gant au milieu du visage, un propos intéressant l'honneur d'un mari, étaient autant de motifs légitimes de vengeance. Mais, au lieu de recourir au duel, qui a ce côté absurde de donner souvent la victoire à l'offenseur, un Espagnol se cro}Tait en droit de recourir à l'assassinat. S'il ne voulait pas tremper lui-même ses mains dans le

sang de son ennemi, il confiait ce soin à des gens qui en faisaient métier; ceux-ci, une fois le prix stipulé, s'acquittaient consciencieusement de leur besogne; on en pourra juger par le trait suivant :

Un seigneur, voulant se défaire d'un ennemi, s'était adressé à un bandolero de Valence et lui avait même payé d'avance le prix du service réclamé. Le marché était à peine conclu que le seigneur, mieux informé, dut reconnaître l'injustice de son ressentiment; une réconciliation s'en suivit. Le bandolero prévenu aussitôt qu'on n'avait plus besoin de son ministère, voulut rendre l'argent qu'il avait reçu ; le seigneur répondit :

— Vous pouvez le garder, je vous en fais don.

— Je ne l'entends pas ainsi, dit le bandolero; j'ai de l'honneur; je garderai l'argent et je tuerai votre homme.

— Il n'est plus mon ennemi.

— J'en suis bien fâché; tout ce que je puis faire, c'est de vous donner le choix : vous ou lui; car il faut nécessairement que, pour gagner l'argent que vous m'avez donné, je tue quelqu'un.

On sait que l'Espagne est la terre classique de l'étiquette; dans aucun pays les lois de ce code ridicule n'ont été aussi minutieusement déterminées ni aussi minutieusement suivies. Le roi et la reine avaient chacun leur appartement; la règle voulait que la reine fût couchée à dix heures, en été, à neuf, en hiver.

(j6 LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

Une princesse française, devenue reine d'Espagne, eut tant de peine à s'habituer à cette règle que souvent il lui arrivait d'être encore à souper au moment où elle eût du se mettre au lit; mais ses femmes n'avaient garde d'oublier l'heure, et, lorsqu'elle s'y attendait le moins, les unes la décoiffaient, les autres se fourraient sous la table pour la déchausser; en moins de quelques secondes, elle était déshabillée, enlevée, couchée, et le temps perdu se trouvait regagné.

Le roi, lorsqu'il voulait pendant la nuit passer de sa chambre dans celle de la reine, devait s'y rendre tout seul, les souliers mis en pantoufle, un manteau noir sur les épaules, son broquet (petit bouclier) à l'un des bras, une bouteille attachée à l'autre par un cordon, et dont l'usage répond à un besoin qui n'est pas celui de boire; enfin sa grande épée, et dans l'autre une lanterne sourde.

Les maîtresses du roi, s'il venait à les quitter, étaient contraintes, de par l'étiquette, à se faire religieuses. Philippe IV, devenu amoureux d'une dame du palais, alla un soir frapper doucement à sa porte. La dame n'eut pas de peine à comprendre qui était son nocturne visiteur, mais au lieu de s'empresser à lui ouvrir la porte, elle lui répondit à travers la serrure :

Baya, baya con Dios, no quiero ser monja.

« Allez, allez, Dieu vous conduise; je n'ai pas envie d'entrer en religion. »

S'il faut en juger par une des règles de l'étiquette, les maîtresses royales n'étaient point pour les finances de l'État une trop lourde charge ; pour chaque faveur qu'il en recevait, le roi n'était tenu à donner que quatre pistoles.

L'étiquette fixait le temps où le roi devait aller à ses maisons de plaisance et en revenir, ainsi que celui où il devait se confesser et se livrer à ses dévotions. Sa Majesté paraissait-elle oublier l'heure, ce qu'elle eût volontiers fait quelquefois, d'autres veillaient pour elle à ce que la règle séculairement établie ne fût point violée.

On faisait partir les équipages, on entrait dans la demeure du roi, on habillait le malheureux prince endormi ou non, on le portait dans son grand carrosse, et, fouette cocher ! ou bien c'était le confesseur qui apparaissait tout à coup au moment prescrit et il ne se retirait point avant que son illustre pénitent eût défilé grain à grain le chapelet de ses royales peccadilles.

Il était enjoint aux seigneurs de la cour et même aux ambassadeurs de porter, en entrant dans la chambre du roi, de petites manchettes plates de quintin, attachées sur la manche, qu'ils louaient à cet effet dans de petites boutiques établies dans la salle des gardes. Les dames ne pouvaient se présenter devant la reine sans être chaussées de chapins,

c8 LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

Nul n'aurait osé enfreindre ces lois de l'étiquette; on apportait dans leur exécution une rigueur qui allait jusqu'à la barbarie; Philippe III en mourut victime. Un jour qu'il lisait ses dépêches dans son cabinet, on avait mis près de lui, à cause du froid, un grand brasero dont la réverbération, dit l'auteur du Voyage en Espagne, lui donnait si fort au visage, qu'il était tout en eau, comme si on lui en eût répandu sur la tête. La douceur de son esprit l'empêcha de s'en plaindre, et même d'en parler, car il rie trouvait jamais rien de mal fait.

Le marquis de Pobar ayant remarqué l'incommodité que le roi recevait par cette extrême chaleur, en avertit le duc d'Albe, gentilhomme de la chambre, pour qu'il fit ôter le brasier, celui-ci dit que cela n'était point de sa charge, qu'il fallait s'adresser au marquis d'Useda, sommelier du corps. Le marquis de Pobar, inquiet de voir souffrir le roi, et n'osant lui-même le soulager, crainte d'entreprendre trop sur la charge d'un autre, laissa toujours le brasero en même place; mais il envoya chercher le duc d'Useda, qui était par malheur allé, proche de Madrid, voir une maison magnifique qu'il y faisait bâtir.

On. vint le redire au marquis de Pobar, qui proposa au duc d'Albe d'ôter le brasero. Il le trouva inflexible là-dessus, et il aima mieux envoyer à la campagne quérir le duc d'Useda. De sorte que, avant qu'il fût arrivé, le roi était presque consumé,

et dès la nuit même son tempérament chaud lui causa une grosse lièvre avec un érésipèle qui s'enflamma; l'inflammation dégénéra en pourpre, et le pourpre le fit mourir.

La galanterie et l'amour tenaient une des plus grandes places dans la vie des Espagnols.

Ce n'était, la nuit, que concerts dans les rues, sous des fenêtres que la prudence permettait rarement d'ouvrir; mais derrière la jalousie se trouvait toujours quelqu'un qui ne perdait pas une note de la voix plus ou moins enrouée chantant d'éternelles amours, ni un grincement de la guitare dont cette voix était accompagnée.

Les jeunes gens, après avoir fait la promenade obligée du Prado, montaient à cheval avec un laquais en trousse, et se répandaient par toute la ville cherchant aventure, ou continuant l'intrigue entamée, sollicitant deux ou trois paroles à travers une jalousie, obtenant quelquefois une entrevue dans le jardin et même dans la chambre de l'objet aimé ; attaqués souvent, blessés, tués, mais en toute situation poussant jusqu'aux dernières limites le respect et la discrétion à l'endroit des dames qui les avaient honorés de leurs faveurs. Ce respect était si grand qu'un homme, eût-il été du rang le plus élevé, ne se fût pas permis de présenter un bijou ou une lettre à une dame ni de recevoir quelque chose de sa main, sans mettre un genou en terre.

Tant de soins délicats, d'empressements, d'égards

LoîC.

et de dévouement rencontraient peu d'ingrates ; toujours occupée de celui qui l'aimait, et ne pouvant le voir pendant le jour, la senora employait le temps à lui écrire et à se tenir derrière la jalousie pour le voir passer, ou à parler de lui avec une confidente. La galanterie était entrée si avant dans les mœurs espagnoles, que la marquise d'Alcanizes, une des plus grandes et des plus vertueuses dames de la cour, n'était que l'écho des sentiments de toutes ses compatriotes lorsqu'elle disait : — Si un homme avait été tête à tête avec moi une demi-heure sans me demander tout ce qu'on peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le poignarderais si je pouvais.

— Et, interrompit une jeune dame, lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu'il pourrait vous demander?

— Ce n'est pas une conséquence, répondit la marquise; j'ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais au moins je n'aurais aucun reproche à lui faire, tandis que, s'il me laissait si fort en paix, je prendrais cela pour un témoignage de son mépris.

Entourées de duègnes, surveillées, espionnées, ne pouvant sortir quand bon leur semblait ni aller où il leur plaisait, les femmes n'en étaient que plus ingénieuses à surmonter les difficultés; elles ne laissaient échapper aucune des rares occasions qui leur étaient laissées. Les dévotions de la semaine

sainte leur en offraient une que, pour la plupart, elles se gardaient bien de négliger.

« Il y a des dames (Voyage d'Espagne) qui ne manquent pas d'aller, sous le prétexte de dévotion, en de certaines églises où elles savent depuis un an entier que celui qu'elles aiment se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnées d'un grand nombre de duègnes, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant d'adresse qu'elles se dérobent en dépit des argus et vont dans une maison prochaine, qu'elles connaissent à quelque enseigne et qui est louée exprès, sans servir à personne que dans ce seul moment. Elles retournent ensuite à la même église où elles trouvent leurs femmes occupées à les chercher; elles les querellent de leur peu de soin pour les suivre ; et le mari qui a gardé pendant toute l'année sa chère épouse, la perd dans le temps où elle devrait lui être fidèle. »

Une maîtresse quittée sans motif légitime, devenait une ennemie implacable. Une dame de la cour, que son amant avait délaissée, eut l'adresse de le faire venir dans une maison qui lui appartenait. Là, après l'avoir accablé de reproches, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant pour toute grâce le choix entre les deux.

Toutes les mesures avaient été prises pour qu'il ne restât aucune chance de salut au coupable. Celui-ci comprit qu'il était perdu; sans chercher à se justi-

lier, ni même à émouvoir le cœur de son juge, il prit la tasse de chocolat, la vida jusqu'à la dernière goutte et se contenta de dire : « Il aurait été meilleur si vous aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer; souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. » Son agonie dura une heure ; la dame eut la barbarie d'en repaître ses yeux jusqu'à la dernière convulsion.

Si l'Opéra florissait en ce temps-là dans le royaume d'Espagne, la description que nous en fait madame d'Aulnoy ne donne pas à croire que ce fût du côté des machines. La spirituelle voyageuse assistait à une représentation de l'opéra à'Alcine : « On faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui tenait d'un bout du théâtre à l'autre, le soleil était brillant par le moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé dans chacune desquelles il y avait une lampe ; lorsque Alcine faisait des enchantements et qu'elle invoquait le nom des démons, ils sortaient commodément de l'enfer, avec des échelles. »

Chacun sait en France ce que sont aujourd'hui les entrepreneurs de succès et leurs armées de romains ou chevaliers du lustre, vulgairement la claque. C'est peut-être en Espagne qu'il faut chercher le berceau de cette noble institution, si favorable au progrès des lettres.

. Il y avait à Madrid, vers la fin du dix-septième siècle, un cordonnier qui s'était attribué le droit de

to4 TES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

vie et de mort sur tous les ouvrages nouveaux.

Pas une première représentation n'avait lieu qu'il n'y assistât, et c'était à l'endroit le plus apparent qu'il avait soin de choisir sa place. Tous les jeunes gens avaient les yeux sur lui, riant s'il riait, bâillant s'il bâillait, atteignant leur sifflet dès qu'il portait le sien à ses lèvres et sifflant avec lui de toute la force de leurs poumons ! C'était stupide, mais ainsi Je voulait le bon goût des Espagnols du temps. Ce cordonnier était devenu l'épouvantail des pauvres auteurs, qui, pour le désarmer, allaient avant la représentation lui faire la lecture de leur pièce, et se soumettaient humblement à ses impertinentes critiques.

Que dire des courses de taureaux qui n'ait été dit cent fois? On ne trouverait d'ailleurs, dans une description de cet atroce spectacle si cher aux Espagnols, aucun irait qui soit spécialement à l'époque dont nous parlons.

Mais un fait qui se passa dans une des courses qui eurent lieu vers 1675 nous a paru assez caractéristique et assez touchant pour être raconté.

Un jeune cavalier nommé don Sanche aimait éperdument la belle Inès, fille d'un lapidaire. Une course de taureaux ayant été annoncée, notre amoureux, persuadé que c'était une heureuse occasion de se couvrir de gloire sous les yeux de sa maîtresse, déclara à celle-ci qu'il avait formé le projet de tauriser.

Inès, saisie d'effroi, lui défendit de donner suite à ce funeste dessein. Don Sanche, loin de tenir compte de cette défense, fit en secret ses préparatifs. Ses mesures n'avaient pas été si bien prises qu'Inès ne fût aussitôt avertie : mais en vain employa-t-elle les larmes et toute l'éloquence que put lui suggérer sa tendresse.

Don Sanche demeura inébranlable dans sa résolution.

— Non, dit-il, non, ma chère Inès, je ne manquerai point cette occasion de vous donner la plus grande preuve de mon amour; votre présence suffira pour me faire vaincre, et j'acquerrai ainsi une gloire qui me rendra encore plus digne de vous.

— Votre amour, répliqua Inès, est plus ambitieux qu'il n'est tendre; le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez où la gloire vous appelle; vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi; oui j'y serai, je vous le promets, et peut-être ma présence vous troublera plus qu'elle ne vous donnera d'émulation.

Le jour de la course arriva, et don Sanche courut se joindre aux combattants sur la plaza May or. Attaqué bientôt par un fier taureau des montagnes, il commençait à se défendre vigoureusement, lorsqu'un dard, lancé par un jeune villageois, atteignit le taureau et le blessa; devenu furieux, l'animal se retourna contre le villageois et le poursuivit en mugissant.

L'enfant se mit à fuir; le bonnet qui lui couvrait la tête vint à tomber et laissa flotter de longs et beaux cheveux qui révélèrent aux yeux des spectateurs étonnés une fille de quinze à seize ans. Don Sanche reconnut Inès. La pauvre enfant était si tremblante que ses genoux fléchissaient; elle allait tomber quand le taureau se jetant sur elle lui porta dans le côté un coup effroyable avant que don Sanche qui accourait eût pu la secourir. La vue de son amante blessée transporta de rage le malheureux toréador; il s'élança en aveugle contre le taureau, et ne tarda pas à être criblé de blessures profondes.

Nos deux amants furent enlevés mourants de l'arène ; portés chez le père d'Inès, ils voulurent être dans la même chambre, et demandèrent comme une grâce qu'on les mariât avant qu'ils eussent rendu le dernier soupir. Leur vœu fut exaucé, et quand leur âme se fût envolée, on déposa leurs corps dans un même tombeau.

Toutes les dames portaient à leur ceinture un chapelet d'une telle longueur que, le plus souvent, il traînait à terre, et ce chapelet n'était pas un objet de parade; seule ou en compagnie, attendant le cavalier qui la courtisait ou devisant d'amour avec lui, au jeu, à la promenade, partout, une Espagnole égrenait incessamment son chapelet sous ses doigts, et ses lèvres marmottaient des ave, qui formaient de singuliers accouplements, tantôt avec une médi-

sance, tantôt avec un rendez-vous donné au grand détriment de l'honneur conjugal.

Une croyance presque générale et qu'on eût vainement essayé de combattre, était celle que dans le peuple, on avait au mauvais œil.

Certaines gens, disait-on, possédaient un tel poison dans les yeux qu'il leur suffisait de regarder fixement quelqu'un, et surtout un jeune enfant, pour le faire mourir de langueur; aussi toutes les mères couvraient - elles leurs rejetons de petites mains figurées en terre ciselée ou en jais, préservatifs assurés, suivant elles, contre le mauvais œil.

Une femme accusée ou convaincue (cela revenait au même) d'être douée du mauvais œil, était considérée comme sorcière; l'inquisition la condamnait au feu ou la laissait pourrir dans ses cachots; ce qu'elle avait de plus doux à espérer, c'était d'être attachée à la queue d'un âne, la tète coiffée d'une mitre de papier peint de diverses couleurs, les épaules couvertes d'écriteaux, avec énumération de tous ses méfaits, et d'être ainsi promenée par la ville au milieu des huées du peuple, qui la frappait et lui jetait de la boue.

A Padron, près de Compostelle, on montrait une pierre creuse aux fidèles : c'était, leur disait-on, le bateau dont saint Jacques s'était servi pour traverser les mers.

A Burgos, les moines du couvent des Augustins avaient droit de mettre à contribution tout individu

ioS LES GRANDES ET PETITES DAMES ESPAGNOLES

qui commettait l'irrévérence d'entrer avec ses bottes dans la chapelle du saint crucifix.

A Barcelone, il y avait une cloche qui sonnait toute seule la veille des grands événements. Quand l'événement était passé, il ne manquait jamais de gens qui avaient entendu la cloche sonner.

Pourquoi faut-il qu'en tout pays, même en Espagne, il se trouve des incrédules toujours prêts à rire des choses les plus saintes? Nous avons lu quelque part que le comte de Villa-Médiana, étant un jour dans l'église de Notre-Dame d'Atocha, vit venir à lui un religieux qui demandait pour les âmes du purgatoire. Le comte donna quatre pistoles. — Ah! seigneur, dit le moine, vous venez de délivrer une âme.

Le comte tira de sa bourse encore quatre pistoles. — Voilà, reprit le moine, une autre âme délivrée.

L'aumône fut six fois renouvelée, et le moine de s'écrier six fois : — Voilà une autre âme délivrée. — Me garantissez-vous la chose? dit le comte. — Oui, seigneur, toutes ces âmes sont à présent au ciel. — Rendez -moi donc mes pistoles; il serait inutile qu'elles vous restassent, et, puisque les âmes sont dans le ciel, il ne faut pas craindre qu'elles retournent en purgatoire.

Mais tous les seigneurs n'étaient pas des mécréants comme le comte de Villa-Médiana ; il s'en trouvait, et des plus haut placés, qui, sur l'injonc-

tion de leurs confesseurs, se soumettaient aux pénitences les plus rudes; nus des épaules à la ceinture, on les voyait marcher pieds nus dans les rues, ayant jusqu'à sept épées enfoncées dans leur dos et dans leurs bras, ou portant des croix si pesantes qu'ils en étaient accablés. La plupart de ces pénitents ne tardaient pas à succomber. Cependant toutes ces tortures n'étaient rien, comparées à celles qu'infligeait l'inquisition.

Ce fut vers la fin du xve siècle que cette horrible institution acquit sa toute-puissance en Espagne. Un dominicain, Juan de Torquemada, confesseur de la reine Isabelle, fut alors nommé président d'un conseil suprême de l'inquisition, établi sur sa demande dans les royaumes réunis d'Isabelle et de Ferdinand le Catholique.

Des inquisitions particulières, soumises à l'autorité du conseil suprême et composées de trois inquisiteurs, de trois secrétaires, d'un alguazil mayor, de trois receveurs, qualificateurs et consulteurs, étaient établies dans toutes les villes importantes du royaume. Les titulaires de ces diverses charges devaient être catholiques d'origine et prouver qu'il n'y avait dans leur famille aucune tache de judaïsme ni d'hérésie. On comptait en outre vingt-deux mille familiers du saint-office, sortes d'espions répandus partout, et donnant sans cesse à l'inquisition des avis vrais ou faux, sur lesquels on procédait à l'arrestation de ceux qui étaient ainsi dénoncés.

Le conseil suprême connaissait de tout ce qui regardait la foi; il était revêtu de l'autorité des papes et de celle du roi; ses arrêts étaient sans appel. Il procédait particulièrement contre les chrétiens judaïsants et contre ceux qui pratiquaient en secret la religion mahométane.

Sur une seule dénonciation, un homme était jeté dans un cachot sans qu'on daignât lui faire savoir de quel crime il était accusé. Point de confrontations de témoins; point de défenseur. Au bout de deux ou trois mois, le prévenu était amené devant les juges qui lui demandaient pourquoi il était au cachot; la réponse était facile à prévoir de la part d'un homme qu'on avait laissé dans une ignorance complète à cet égard.

On le renvoyait alors dans sa prison pour y faire son examen de conscience, et on lui en donnait le temps, car souvent l'année s'écoulait avant qu'on le reconduisît devant le tribunal, où la même question lui était invariablement adressée. Nouvelle réponse semblable à la précédente, nouveau renvoi dans un cachot; si bien qu'on pouvait y passer le reste de sa vie. Cependant, comme une première arrestation n'entraînait pas nécessairement la mort, le désir et l'espoir de recouvrer la liberté portaient quelquesuns de ces malheureux détenus à s'accuser euxmêmes de fautes qu'ils n'avaient point commises.

Un fait rapporté dans les mémoires du comte de

Roussy suffira pour faire voir à quel degré de pouvoir et d'insolence était arrivé en Espagne le tribunal de l'inquisition. Sous le règne de Philippe III, deux cordeliers, s'étant avancés sur les points contestés entre la religion catholique romaine et la religion protestante, furent dénoncés au saint-office, qui les fit arrêter, les jugea sans les entendre, et les condamna à être brûlés comme atteints d'hérésie. Le jour venu de l'auto-da-fé, les deux cordeliers que l'on conduisait au supplice chantaient des psaumes et des prières; le roi était sur son balcon; il ne put s'empêcher de les plaindre en disant : « Voilà deux hommes bien malheureux de mourir pour une chose dont ils se sont persuadés. » Ces paroles ne furent pas plus tôt prononcées qu'elles furent rapportées au saint-office par quelque familier.

Le saint-office députa aussitôt vers le roi pour lui déclarer que ce qu'il avait dit ayant scandalisé plusieurs personnes, il était nécessaire qu'il expiât ce crime par quelque punition exemplaire.

Le roi ne fit pas d'abord grande attention à ce qu'on lui avait dit là-dessus; mais, l'Inquisiteur l'étant venu trouver, lui fit entendre très-sérieusement qu'il fallait que Sa Majesté se soumît à quelque peine.

On chercha longtemps ce que le roi pourrait faire pour cette satisfaction; enfin on convint que Sa Majesté se laisserait tirer une palette de sang, et

que ce sang serait brûlé par la main du bourreau.

Ce qui fut exécuté en présence du grand Inquisiteur et de ses officiers.

Toute la partie du continent africain qui forme le versant de l'océan Atlantique, — du Gabon au pays des gorilles, — nous est encore à peu près inconnue. Aussi est-ce avec une curiosité très-vive que nous suivrons, à travers la fourmilière des noirs descendants de Cham le maudit, les pérégrinations aventureuses d'un observateur sagace, M. P. du Chaillu.

Sur les rives mystérieuses du Gabon florissait

jadis une factorerie improvisée par le père du voyageur. Ce fut là que se rendit son fils, attiré par l'aimant du souvenir qui devait poétiser la rude tâche entreprise.

Lorsqu'il débarqua, il fut reconnu par les indigènes, dont il parlait couramment la langue, mais reçu à bras... fermés. Les Mpongwè, habitants de la côte, avaient commencé par craindre pour leur commerce intérieur; puis l'immense attirail des chasseurs du désert rendit la peur personnelle, et comme elle atteignait des proportions inquiétantes, M. du Chaillu jugea charitable de rassurer la noire et tremblante peuplade qui l'entourait.

Lorsque, non sans peine, il fut parvenu à lui démontrer que ses plans de voyage n'affectaient en rien leur vie ou leurs intérêts, — mais que la science et la chasse étaient bien ses seuls mobiles, — les plus effrayés lui tournèrent les talons, et trouvèrent fort grotesque et fort méprisable l'indigne fils d'un si bon commerçant.

Il ne faut pas s'étonner si les Mpongwè redoutaient de se voir enlever ou même disputer le monopole du commerce intérieur. Les rives du Gabon, ainsi que la côte qui longe l'Atlantique jusqu'à la région des grands singes, sont occupées par des tribus innocemment vouées au culte de Mercure. La rapacité et le vol y jouissent du droit d'asile sous forme de négoce. Cette ligue commerciale, établie comme un cordon antisanitaire entre les navires

marchands et les riches tribus de l'intérieur, accapare seule les bénéfices de l'échange.

Des coutumes, érigées en lois par les Mpongwè, obligent tout nègre du milieu, sous peine de supplices aussi atroces que variés, à l'échange direct avec eux.

Un nègre possesseur d'une magnifique défense d'ivoire, s'étant glissé à travers mille dangers jusqu'au navire européen avec lequel il voulait traiter, fut découvert et jugé sur place. Pris vivant, ses honnêtes compatriotes le découpèrent par morceaux avec le plus grand soin; mais ils respectèrent la tête, ce siège de l'intelligence, qui appartient de droit à la table du monarque.

Les villages mpongwè sont les plus propres de l'Afrique, et obtiendraient l'estime des bourgmestres hollandais les plus vétilleux; ils se composent d'une seule rue bordée de maisons construites en bambous de palmier. Ces habitations, de forme quadrangulaire, ont de vingt à cent. pieds carrés, selon les besoins du maître. L'aspect en est charmant. Les murs en bambous, plantés régulièrement et serrés comme le corset d'une coquette, sont cannelés, jaunes et polis; on dirait des joncs et une natte de prix. A l'extérieur s'ouvre une seule porte; à l'intérieur, le nombre en varie à l'infini. Autant de portes, autant de femmes. La polygamie étant en grand honneur au Gabon, il n'est pas rare de compter jusqu'à quinze ou vingt portes dans ces gynécées modèles.

Il6 LES POLYGAMES DU GABON.

Le Mpongwè est de taille moyenne, bien découplé, d'un beau noir, et s'éloigne des autres types nègres, car il a le nez presque droit du Caucasien et les lèvres de moyenne grosseur. Son vêtement consiste en une simple chemise de calicot, par-dessus laquelle est jetée négligemment une pièce de toile carrée, drapée des épaules à la cheville. Pour coiffure il porte un chapeau de paille tressée par les femmes. Le roi seul porte un chapeau de soie. C'est là sa tiare d'ordonnance.

La grande ambition du roi et des riches qui forment la classe aristocratique du pays, c'est de se pavaner dans un uniforme brillant, quelle que soit sa provenance. Nul objet d'échange n'est plus ardemment recherché.

Les femmes mpongwè sont petites, laides et souvent stériles, ce qui tient à la coutume bizarre qui permet le mariage avant l'époque de la puberté. Il n'est pas rare de voir un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans épouser une fille de huit ou neuf ans. Les filles mariées — de quatre à huit ans — cas des plus fréquents! — restent sous la garde et la surveillance des mères de famille, en attendant la lune de miel.

La femme mpongwè est astreinte à quelques devoirs assez rigoureux. Elle est tenue de pourvoir à la nourriture du ménage; travaux pénibles, pêche fatigante, rude culture des champs, tous ces agréments de la vie pratique lui sont spécialement ré-

serves. Aux changements de saison, la levée et l'installation des camps leur incombent de droit. En route, elles tiennent lieu de bêtes de somme.

Voilà donc la première partie d'une polygamie bien entendue ; passons aux bénéfices sérieux. Partout, n'est-ce pas, la première condition imposée à l'homme désireux de se marier est... de trouver et de choisir une femme.

Au Gabon, cet ordre social est singulièrement interverti, et le choix de la femme ne vient qu'en seconde ligne. D'abord il faut trouver un... beau-père; et quel beau-père ! Le gendre qui se respecte assez pour ne pas calculer avec trop de parcimonie la question d'argent (car les Mpongwè achètent leurs femmes) a le droit d'exiger de son beau-père une santé à l'épreuve, une force musculaire de premier ordre, un courage de lion et une prudence de serpent. En effet, ce brave homme doit remplir la fonction de garde du corps du mari et faire partie belligérante de l'honorable corporation des beaux-pères. Autant de mariages, autant de beaux-pères voués à la défense du gendre. C'est un pacte sacré et toujours tenu.

Ajoutons au tableau des charmes de la femme mpongwè, que sa démarche est lourde et rendue surtout disgracieuse par la coutume, contractée dès le bas âge, de porter aux jambes des anneaux de fer ou de cuivre du poids de vingt à trente livres, genre de parure que nous réservons en France aux

Il8 LES POLYGAMES DU GABON.

habitués du bagne. Compliquez ce costume d'un pagne roulé autour des reins et de quelques perles de verre, et voilà une femme en grande toilette! La perle de verre est pour ces dames ce que l'uniforme militaire est pour leurs maîtres, le suprême de l'élégance.

Pendant son séjour au Gabon, M. du Chaillu fut témoin d'un fait singulier. Un vieux roi venait de mourir, encore en puissance de royauté. C'est bien le cas de s'écrier avec les nègres « que le bon Dieu qui inventa les blancs n'est pas le même que celui qui a créé les noirs ». Dans ce pays barbare, avant de crier de nouveau Vive le roi ! on a le soin d'enterrer la feue majesté. Autour du corps veillent seuls quatre hommes de confiance désignés d'avance pour cet office dans la famille royale.

La nuit venue, alors que les lucioles et les mouches lumineuses éclairent seules, comme des grappes de girandoles, la tribu endormie, ces hommes accomplissent le cérémonial prescrit. Ils revêtent le cadavre de ses derniers ornements, l'enroulent d'un pagne rouge, et silencieusement le portent dans une fosse creusée d'avance en secret. Il faut que nul ne sache où reposent ces restes sacrés. Au jour, un drapeau est hissé sur un petit monticule de terre qui forme le simulacre d'un tombeau. Sur cette trompeuse éminence se tiennent agenouillés les quatre fidèles exécuteurs d'une loi rigoureuse.

Cette coutume bizarre a pour but d'empêcher que

la cervelle d'un roi « qui a régné sur le peuple le plus intelligent de l'Afrique » ne soit soustraite par de jalouses tribus, pour leur servir de fétiches.

Pendant six jours consacrés à la douleur la plus officielle, les vieillards se consultent et le successeur au chapeau de soie est désigné. Le septième jour l'aspect de la tribu a changé. Les pleurs sincères sont taries, la douleur inconsolable est apaisée, et la voix du peuple en liesse entonne des hurlements à faire frissonner la Majesté future emprisonnée comme un malfaiteur dans la chambre du conseil.

A un signal donné par les anciens, la tribu se range en cercle et s'impose le silence. Alors s'avancent les interprètes jurés de la joie générale sous la forme de trente vieilles femmes vêtues splendidement... d'un collier. Un gloussement guttural et saccadé sort de ces trente poitrines décharnées. La veille, ces sorcières pleuraient sur un rhythme identique la mort du meilleur des rois nègres. Dignus est intrare! Voici le moment solennel. Le roi futur est amené par ses geôliers au milieu de ses féaux et aimés sujets.

Ici commence une scène qui en Europe n'a jamais fait partie du programme des inaugurations et des couronnements. Le pauvre roi est entouré par la multitude idolâtre, hué, frappé, insulté. Les uns lui crachent ignominieusement au visage. Les autres l'accablent de leurs grimaces, de leurs contorsions,

de leurs malédictions. Les plus éloignés lui adressent non des placets, mais des projectiles et des fruits gâtés; au milieu du tumulte, ceux qui dédaignent l'insulte crient à tue-tête : Vous n'êtes rien encore, misérable! nous sommes vos maîtres! Baissez la tête, esclave! A vous tout à l'heure le droit de punir !

Cette excellente préparation à la pratique de la royauté était subie par un jeune nègre nommé Njogoni. Ce jeune noir, plein de vigueur et d'audace, était le type de la beauté sauvage. A chaque assaut ses membres nerveux se musclaient plus fortement en s'arc -boutant sur le sol, son fier regard se voilait pour contenir des éclairs de rage ou de douleur, tandis qu'un sourire de dédaigneux défi relevait ses lèvres tremblantes, et que la mobilité des narines accusait une ardeur domptée à grand'peine. Ce stoïcisme calculé ne se démentait pas, et comme ce héros de patience restait toujours debout, ses sujets confirmant l'axiome « l'union fait la force », s'élancèrent sur lui, et cette grappe humaine ne s'égrena que sur un sol rougi du sang royal.

Aussitôt le désordre se calma, le tumulte s'éteignit, et les plus acharnés s'empressèrent de relever le roi terrassé et de le conduire au palais de son prédécesseur, devenu son domaine. Là, pendant six jours encore, le supplice de l'heureux monarque continua, mais sous une forme plus réjouissante; il dut tenir tête à une orgie continuelle jusqu'à ré-

ception entière de toute la tribu. Le rhum coula à flots. Les Mpongwè ne cessèrent de rire, de chanter, de s'égorger, de faire danser les femmes. Mais il faut voiler le reste de cette fête de joyeux avènement. Le peuple s'amusait.

Après ces bacchanales seulement, le roi est bien véritablement roi, et ses sujets dévoués le laissent libre de parcourir ses domaines et de visiter le sérail qui lui appartient par droit de succession.

Le caractère et la physionomie du Mpongwè peuvent être regardés comme le type général des habitants de l'estuaire du Gabon jusqu'au pays des Fans. Rusé comme un singe, voleur comme un Chinois, paresseux pour tout ce qui n'est pas trafic, il occupe ses loisirs à se préserver des sorciers, -ou à faire parade de son bel esprit, — ou à activer le travail de ses femmes à l'aide d'un fouet noué qu'il n'abandonne jamais.

L'hospitalité est un devoir pour ce peuple, qui la pratique plus largement que les Ecossais de la Dame blanche, ce qui tient sans nul doute à la polygamie. Un exemple entre mille :

Après la réception cordiale d'un de ces fils de l'Erèbe, roi des prairies de l'Acoa, notre voyageur, en rentrant dans sa case, trouva trois jeunes femmes du plus bel ébène verni, chargées de corbeilles de fruits.

Femmes et fruits étaient les présents du roi,

généreux comme cet Artaxercès popularisé par l'indignation séculaire de la Faculté.

M. du Chaillu fit déposer les fruits sur son équipai, et, connaissant le faible des négresses, leur octroya en retour quelques poignées de perles blanches. Eblouies et charmées, les trois femmes restaient devant lui immobiles comme les statues de l'Attente, malgré un adieu nettement formulé. L'une d'elles enfin, plus hardie que ses compagnes, leva sur l'hôte du roi de grands yeux humides et suppliants, puis elle lui tendit ses mains où ruisselait la verroterie fascinatrice :

— Reprenez ces perles, lui dit-elle d'une voix triste; puisque vous nous dites adieu, c'est que nous n'avons pas su être assez belles pour vous. Les sorciers ont troublé vos regards ou changé nos visages... Nous vous paraissons laides comme des vieilles femmes. Nous allons retourner vers le roi qui nous avait envoyées. Il vous choisira de plus dignes servantes... Adieu!

Notre jeune Scipion, dont la négrophilie n'allait pas jusqu'à s'accommoder de la transfusion des cœurs, leur adressa un sermon digne d'un missionnaire endurci, et qui émut vivement les tendres négresses; elles ne consentirent néanmoins à se retirer qu'avec une triple ration de perles et la conviction que les blancs vivaient en état de sainteté perpétuelle.

Le lendemain, le roi de l'Acoa, profondément

blessé dans son amour-propre, car il supposait qu'un chef rival avait essayé de capter le voyageur par des présents du même genre, mais d'une qualité supérieure, vint s'assurer du fait. En entrant dans la case, il jeta de tous côtés un regard scrutateur :

— Montrez-moi, dit-il, l'incomparable maîtresse que vous avez préférée à mes femmes?

Le héros français étendit la main vers un large billot sur lequel reposait, près de son fusil, un monstrueux crocodile! son plus brillant succès comme préparation anatomique :

— J'ai deux maîtresses qui ne me quittent jamais, répondit-il en riant, la science et la chasse !

Puis il offrit au roi une gourde de rhum de taille à noyer vingt noires rancunes ou s'approprier dix consciences de la même couleur. Le roi convaincu se mit à rire et à boire avec son hôte.

M. du Chaillu quitta bientôt les rives du Gabon pour se livrer exclusivement au métier de chasseur, et son début fut un coup de maître. Un soir, étendu sur son lit d'occasion, il souriait à de vagues rêveries constellées de caïmans antédiluviens, de gorilles paradoxaux et d'éléphants imprévus par Buffon, lorsqu'il entendit bruire comme le souffle léger d'un soupir de femme. Fort de son inébranlable vertu, et confiant dans sa solitude respectée, il faillit n'y point prendre garde, mais les songes s'étaient envolés, et il jugea prudent de vérifier la cause de ce murmure insolite.

Au premier coup d'œil jeté sous son lit, il frissonne.

Il avait aperçu un gigantesque serpent enroulé sur lui-même, aux écailles luisantes, et heureusement immobile. Sans perdre le sang-froid si nécessaire aux chasseurs en chambre, il saisit son fusil et le déchargea à bout portant sur le monstre, qui, coupé en deux tronçons, se tordit dans de hideuses convulsions avant de rendre un canard! dernière proie qu'il était venu complaisamment digérer sous le lit de M. du Chaillu.

Ce serpent avait dix-huit pieds de long!

La petite caravane dont notre compatriote était le chef se composait de vingt-cinq nègres. Le noir aime et pratique la chasse, mais il est médiocre tireur, et ne rachète ce défaut que par une souplesse merveilleuse et un sang-froid inaltérable.

La campagne s'ouvrit brillamment. O triomphe! on tua un léopard, — la bête au talisman. Les coups de fusil, les chants, les cris s'entre-croisèrent, et les nègres, dont le corps était bariolé de larges raies rouges et jaunes, accoururent danser autour du cadavre une bamboula effrénée. La nuit s'écoula donc gaiement, mais à l'aube une sérieuse altercation faillit ensanglanter la fête. Les vainqueurs se disputaient ce talisman, qui n'est autre que la queue du léopard. Pour éviter la bataille, le chef blanc fit don de ce magique appendice au plus vieux nègre de son escorte.

Ce choix était certes fort bizarre, car l'unique, la précieuse, l'inestimable propriété de ce talisman c'est d'assurer à son heureux possesseur de triomphants succès... en amour. La queue du léopard remplace la flèche de Cupidon. Jugez si les Jocondes du Gabon et des pays circonvoisins sont, avides de conquérir ce cordon de sonnette.

Aussi la colère de tous s'éteignit dans une joie folle. Chacun pensa qu'il aurait bon marché du vieux noir lorsqu'il voudrait s'emparer du talisman convoité.

Cependant plus la caravane avançait vers le pays des hommes singes, de ces gigantesques gorilles qui enlèvent les négresses comme une plume et étouffent les nègres sur leur énorme poitrine velue, plus elle cessait d'être turbulente et devenait silencieuse.

L'Afrique équatoriale est bien réellement le paradis terrestre des noirs : ils ont le droit au gibier, à la pêche et à ces fruits savoureux qui resplendissent comme des pierres précieuses sur les branches des arbres luxuriants. La terre est une mamelle féconde qui nourrit sans effort ses enfants. Qui n'a pas vu ces forêts dont le dôme splendide rivalise en majesté avec la voûte céleste n'a rien vu !

Rien de plus sauvage et de plus grandiose que l'aspect de ces lianes inextricables variées à l'infini dans leurs fleurs étincelantes, dans leurs feuillages énormes, et qui s'entrelacent en arcades autour

des arbres géants. Rien de plus charmant que ces vertes chevelures capricieusement enguirlandées autour d'une roche rougeâtre qu'elles émaillent de fleurs.

Partout de saisissants tableaux, un fouillis végétal où la bizarrerie s'unit à l'élégance, un luxe inouï de rameaux et de festons étoiles d'or, de cobalt ou de vermillon. Qu'on se figure donc sous ces magiques arceaux de cathédrales verdoyantes, au milieu de clairières embaumées et étincelantes, la mesquine silhouette d'un de nos gentlemen de boulevard !

Non! il faut à ce cadre superbe des membres robustes qui rappellent la statuaire antique, il faut... les plumes, les armes étranges, la demi-nudité africaine et cette harmonie mesurée de la voix qui marque la marche de l'homme noir dans ces profondes solitudes.

Quand la caravane arriva à Njari, le roi venait de mourir et ses obsèques allaient être célébrées. Le cadavre devait recevoir une dernière visite de ses sujets. Assis sur une chaise, il fut transporté dans la chambre principale de la case.

Il était revêtu triomphalement d'un habit et d'un pantalon noirs, à la dernière mode de 1809. Près de lui, sa mère et les femmes de la tribu habillées... de leurs cheveux, poussaient d'affreux hurlements en lui passant au cou des chapelets de verroterie. Pour compléter cette scène repoussante, un nègre coiffé

de plumes et harnaché d'un costume de dents humaines posa sur le crâne du mort un vieux chapeau défoncé. Prodige de la civilisation!

A rencontre de ce tableau, à quelques pas à peine, au milieu d'une éclaircie qui rayonne en lumineuse arcade de pourpre et d'or sous une épaisse voûte de verdure, voyez se détacher une ombre sauvage et fière, un guerrier fan armé de flèches, de javelines et de haches, et le bouclier au bras. Les Fans sont cannibales, mais M. du Chaillu n'hésita pas à camper dans leur village. A son arrivée cependant une question politique des plus sérieuses agitait tous les esprits. On venait de découper un homme en tranches minces, et la quantité des morceaux ne se trouvait pas en rapport avec le nombre des convives, c'est-à-dire des habitants.

Quel moment propice pour une présentation à l'anglaise chez des anthropophages!

Mais notre chasseur ne s'effraya pas pour si peu; d'ailleurs c'était au roi qu'il avait affaire, et le roi ne pouvait partager l'effervescence du peuple, puisqu'il avait une portion réservée, comme nous l'avons dit plus haut. M. du Chaillu dut se résigner à voir Sa Majesté noire déguster avant son diner, en guise d'apéritif, les yeux et la cervelle de ce morceau choisi.

Entièrement nu, sauf une bande de peau de léopard qui lui servait de tablier, cet étrange monarque des Fans avait fait peindre son corps en rouge vif,

tandis que le dos, la poitrine et le ventre se distinguaient par un tatouage pittoresque de dessins indignes du grand prix de Rome. Ses cheveux emperlés étaient nattés et ornés d'anneaux de cuivre; sa barbe, aux crocs roidis par les perles, se hérissait en fourche formidable autour d'une bouche aux dents noircies et limées en pointe.

Sur la poitrine de ce géant féroce s'étageaient à triples rangs des colliers de joyaux dignes de figurer à la montre d'un Désirabode. Vêtue aussi complètement que son époux, la reine, laide, ridée comme une guenon sur le retour, souriait avec la grâce d'une antique Gorgone au repos.

Accroupies autour de ces Majestés, les autres femmes du roi et celles des ministres luttaient de coquetterie et d'ardeur à qui guerroierait avec le plus de succès contre la vermine qui fourmillait dans leurs cheveux. Leur tenue de cérémonie consistait toujours en bracelets de fer ou de cuivre qui s'enroulaient parfois autour de bras charmants ou de jambes faites au moule.

Les Fans, après avoir interrogé M. du Chaillu sur les usages, les lois et les coutumes de l'Europe, n'hésitèrent pas à se regarder comme supérieurs aux privilégiés de la civilisation quant à la question du mariage. D'abord ils sont officiellement polygames, tandis que les Européens ne le sont qu'officieusement. Puis le Fan achète sa femme nue; quelques perles, une peau de léopard, deux ou trois défenses

de pachyderme, et l'affaire est conclue. Le civilisé, au contraire, touche une dot quelquefois, mais il doit payer la toilette et les plaisirs de madame : gants, cheveux, pouffs, crêpés, frisons, coques, boucles, nœuds, aigrettes, cachemires, diamants, loges d'Opéra, bains de mer, sport, stations thermales, voyages en Suisse et notes de Worth, voilà de quoi fondre rapidement la dot plus ou moins authentique.

La femme du Fan est forcée, elle, de nourrir son mari sur les produits de sa chasse et de sa pêche ; le surplus est échangé contre les ustensiles nécessaires au ménage , la peinture qui orne le corps des époux et les joyaux les moins variés. En voyage, elle porte à dos le mobilier et ses enfants; au logis, elle fait la cuisine; aux champs, la culture lui est spécialement confiée. Elle doit de plus à son seigneur obéissance, respect et tendresse aveugle, sous peine du fouet, et fidélité absolue sous peine de mort subite.

En résumé, le sort des femmes de ce pays est moins heureux que celui des Parisiennes, et, en fait de galanterie, les gorilles pourraient en remontrer aux Fans et aux riverains du Gabon, si nous en croyons les anecdotes des voyageurs. Le gorille est l'animal qui a le plus^de ressemblance et d'analogie avec l'homme. Avant d'entreprendre de courre ce singe extraordinaire, M. du Chaillu recueillit avidement les récits des nègres sur ses habitudes.

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— Mon père, lui dit l'un d'eux, s'étant égaré un jour dans l'épaisseur de la forêt, se trouva tout à coup face à face avec un gorille haut de plus de six pieds, dont les yeux creux et sinistres jetaient des éclairs. Saisi d'effroi, il laissa tomber la lance qui tremblait dans sa main. Le gorille poussa un gloussement saccadé ressemblant au rire du diable, puis, saisissant la lance, il la broya entre ses dents formidables comme un brin de paille, la rejeta en tronçons aux pieds de mon père, et s'éloigna en imitant le cri de l'oiseau moqueur.

— Le gorille, dit un autre, n'est qu'un homme méchant qui comprend tout, mais se tait par finesse pour mieux se venger de ses ennemis; s'il le voulait, il parlerait comme nous ; entre eux, ces faux animaux s'entendent par signes, et ils sont convenus de ne jamais proférer que des cris sauvages propres à effrayer les hommes.

Une vieille négresse presque centenaire ajoutait d'une voix frémissante, avec une expression d'horreur :

— Je suis une des trois femmes mbondemos enlevées en chasse par des gorilles, il y a trente-neuf ans. On parle souvent de ce grand malheur dans la tribu. J'étais la plus jeune. Les deux autres moururent, l'une de frayeur, l'autre en se débattant contre son ravisseur velu; elle fut étouffée.

Quant à moi, je survécus à l'étreinte du monstre; il était doux pour moi, il m'apportait des fleurs et

LES POLYGAMES DU GABON. l3l

des fruits; il paraissait triste quand je le grondais; il s'éloignait quand je le menaçais, et se cachait dans le fouillis des lianes pour veiller sur moi. Il était jaloux et grinçait des dents quand ses compagnons s'approchaient pour me regarder. Cependant il me faisait peur et j'étais malheureuse, car je ne pouvais m'accoutumer à sa présence. Il était horrible! Je le vois encore dans mes songes et je me réveille en poussant des cris. Comment ne suis-je pas morte? Comment ai-je pu m'échapper par une nuit d'orage! Je ne m'en souviens plus.

Suivant la croyance générale des nègres, l'esprit d'un homme mort s'incarne dans le corps du gorille pour faire le mal et accomplir les vengeances interrompues. Les malheureux qui ont pu se tirer d'affaire après avoir été surpris par ces grands singes, et revenir à leur village avec les ongles des pieds et des mains arrachés, ont toujours prétendu avoir reconnu parmi leurs bourreaux les traits de leurs plus cruels ennemis morts depuis longtemps.

Les Fans affirmaient que, dans une chasse à Abuya, ils avaient aperçu sur le seuil d'une cabane charmante, construite par des gorilles doués sans doute du génie de l'architecture, un petit être moitié négrillon moitié singe; mais au moment où ils se disposaient à l'enlever, ils durent se sauver à grande vitesse, car ils virent déboucher dans la clairière une troupe de gorilles furieux qui étranglèrent

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en. quelques minutes deux de leurs compagnons.

La chasse au gorille est donc plus émouvante que celle du lion et de l'éléphant; le danger réel se complique d'une sorte de malaise et d'effroi inexplicable. Cette sensation involontaire, dont les nègres ne peuvent se rendre compte, doit être l'origine des superstitions qui les dominent à l'endroit de ce singulier animal.

La superstition des nègres devient de plus en plus extravagante à mesure que l'on s'avance vers le sud-ouest. Ainsi ils sont persuadés, à Apingi, que le blanc est de la famille des sapadis, tribu très-reculée dans les terres, et dont tous les membres ont le pied fourchu de l'antilope. Rien ne les étonne davantage que la chevelure de l'homme blanc.

M. du Chaillu obtint un succès d'enthousiasme chez les Apingis, qui lui décernèrent la couronne par acclamation. Cette peuplade se distingue par des tendances philosophiques très-avancées. Quand un Apingi est amoureux de la femme de son voisin et que celle-ci n'est pas indifférente à sa flamme, il peut l'enlever à son mari en remboursant à ce dernier la somme versée par lui à la famille. Et le mari n'a pas le droit de refuser la transaction. Cette législation pleine d'accommodements, ennemie des querelles et de l'effusion du sang, était propre à calmer les scrupules de notre voyageur; mais il manquait absolument d'ambition, et un beau jour, trans-

fuge de la royauté, il encaissa dans sa malle de voyage son kendo, sceptre des autocrates apingis, pêle-mêle avec des échantillons d'armes sauvages, de plumes, de pagnes, de peaux d'animaux, et revint modestement en France avec le regret de ne rapporter que des gorilles... dessinés ou empaillés.

LA FIANCEE D'ERIC

Le ier septembre 1706, Charles XII, roi de Suède, entrait en Saxe à la tête d'une armée de quarante mille hommes et plantait sa tente au cœur même de l'évêché de Mersburg, à Vlanstad, près de la campagne de Lutzen, champ de bataille illustré, suivant l'expression de Voltaire, par la victoire et la mort de Gustave- Adolphe.

Trop faible pour oser tenter de se défendre, la

1 36 [.a fiancée d'Éric.

petite ville de Lutzen s'était empressée d'ouvrir ses portes au roi vainqueur. Par cet acte de soumission, elle se plaçait sous la protection de Charles et s'exemptait du pillage.

D'après la tradition suédoise, les troupes victorieuses étaient soumises à la discipline la plus sévère. Elles ne mettaient pas à sac les villes prises d'assaut avant d'en avoir reçu la permission; elles allaient même au pillage comme à la bataille, avec ordre, et le quittaient au premier signal. C'était d'un fort bel exemple !

Cependant les Saxons, de leur côté, se sont plaints souvent des affreux dégâts commis dans leur pays par ces soldats si admirablement disciplinés. Entre des assertions contraires, l'historien, eût-il eu l'esprit de Voltaire, peut se trouver embarrassé. Un fait assez singulier qui se passa à Lutzen, à l'époque dont nous parlons, donnera peut-être la clef de ces contradictions. On admettra ensuite, si l'on veut, que l'exception confirme la règle, suivant l'axiome grammatical.

Le hasard voulut que, le jour même de la reddition de Lutzen, vers huit heures du soir, un soldat qui se trouvait de planton à l'entrée de la tente du général Renschild surprit le mot dépasse et le mot d'ordre que le major de service transmettait à l'un des gentilshommes de l'armée.

Il conçut aussitôt le projet de profiter de cette découverte pour sortir du camp pendant la nuit, et

LA FIANCÉE d'ÉRIC. 187

aller avec quelques-uns de ses camarades piller la ville endormie.

Cet homme, qu'on appelait Hermann ou Erlmann, servait dans la compagnie colonelle du premier bataillon de grenadiers ; il était d'une taille gigantesque et d'une force herculéenne, dont il abusait volontiers pour rançonner le paysan ou flibuster impunément ses camarades au jeu. 11 était fataliste comme un Turc, avide comme un juif et cruel comme un Albanais. Il aimait passionnément le jeu et le vin, mais le .jeu un peu plus que le vin. Pour un ducat il eût vendu son âme, et s'il aimait la guerre, croyez bien qu'il n'y voyait qu'un excellent prétexte de meurtre et de pillage. Les cicatrices profondes qui balafraient son visage et ses regards obliques luisant sous d'épais sourcils rouges, donnaient à l'ensemble de sa physionomie un caractère menaçant et féroce, malgré la fausse jovialité qu'il affectait presque toujours. En un mot, c'était un de ces hommes dont l'aspect inquiète même les gens qu'ils appellent leurs amis.

Dès que Hermann fut relevé de sa faction, il alla rôder autour, du camp, entrant dans toutes les cantines qui s'ouvraient sur son chemin. La plupart étaient encore remplies de soldats qui jouaient en buvant, car on n'avait pas sonné la retraite. En moins de deux heures, ce héros de coups de main recruta près de cent hommes choisis à son image, c'est-à-dire tous gens de sac et de corde,

l38 LA FIANCÉE D ERIC.

qui jurèrent de le seconder ou d'y laisser leurs os.

Vers minuit, les compagnons de Hermann, quoique disséminés dans le camp, sortirent sans brait de leurs baraques et se réunirent dans le voisinage d'un parc d'artillerie qu'ils avaient choisi pour lieu de rendez- vous.

De ce parc, le petit peloton, précédé d'un jeune tambour qui portait effrontément un fanal, traversa toutes les lignes des sentinelles en échangeant de distance en distance le mot d'ordre et le mot de passe, et arriva ainsi jusqu'aux portes de Lutzen.

Le trajet s'était effectué sans échanger une seule parole; il y avait quelque chose de morne et de sombre dans l'attitude de tous ces hommes; non, certes, qu'ils eussent peur, eux qui avaient cent fois affronté le feu de l'ennemi sans reculer d'une semelle, mais ils éprouvaient pour la plupart cette inquiétude vague, ce pressentiment sinistre qui nous étreint le cœur au moment où nous allons accomplir une mauvaise action.

Hermann s'en aperçut, et, haussant les épaules de pitié, il se plaça au centre de ses compagnons :

— Enfants, leur dit-il d'un ton bref, beaucoup d'entre vous nous ont accompagnés sans savoir au juste de quoi il s'agit. Tant pis pour eux ! Il est trop tard maintenant pour faire demi-tour; le vin est versé, il faut le boire! Sachez donc que le but de cette petite promenade nocturne est tout simplement

LA FIANCÉE d'ÉRIC. l39

le pillage de Lutzen en famille, et sans trop faire

de tapage.

Un murmure approbateur accueillit l'éloquence du grenadier; il retroussa ses moustaches rouges et poursuivit :

— Nous allons diviser notre troupe en quatre bandes, qui entreront dans la ville par les quatre faubourgs. Que minuit soit le signal du pillage ! Mais quand une fois nous aurons pénétré dans une maison par violence ou par ruse, point de faiblesse, camarades ! Ne vous laissez point troubler par les menaces des hommes, les criailleries des femmes et les pleurs des enfants. Débarrassons-nous seulement de ceux-là qui tenteraient de s'échapper ou d'appeler leurs voisins à l'aide ! Mais surtout pas de bruit : à l'arme blanche ! un seul coup de mousquet imprudemment tiré peut compromettre le succès de l'entreprise en mettant notre garnison sur pied. Maintenant, séparons-nous. Chacun pour soi!

Les bandes se séparèrent et disparurent bientôt au milieu de l'obscurité qui était profonde, car la lune venait de se cacher derrière de gros nuages noirs, et la pluie commençait à tomber fine et glaciale.

Minuit était à peine sonné qu'on vit, dans certaines maisons, les fenêtres s'illuminer brusquement et des lumières courir de chambre en chambre, d'étage en étage.

De temps à autre, quelques habitants réveillés

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en sursaut entre-bàillaient timidement leurs volets pour plonger un regard effaré dans la rue ; mais ils disparaissaient aussitôt, épouvantés des meurtres qui s'accomplissaient sous leurs yeux.

Tout à coup une ombre blanche, qui descendait en courant de la hauteur des faubourgs, passa comme une vision au milieu d'un groupe de Suédois. A cinquante pas derrière elle venait la bande d'Hermann, qui passa à son tour rapide et haletante comme une meute à la poursuite d'un faon.

C'était une jeune fille dont les pillards avaient surpris l'asile, et qui, troublée si étrangement dans son sommeil, s'était enfuie à demi nue, en se laissant glisser de son balcon dans la rue. Blonde comme un épi de blé, avec de grands yeux bleus qu'ombrageaient de soyeux cils noirs, elle avait des joues presque aussi roses que ses petites lèvres mutines. D'abord éblouis de sa rare beauté, les soldats qui avaient les premiers forcé la porte de sa chambre étaient restés stupéfaits de cette courageuse action ; ils s'étaient élancés sur ses traces, entraînant avec eux le reste de la bande. Hermann les suivait en grommelant :

— Le diable soit de la pécore! Mais il faut bien empêcher cette folle de semer l'alarme par la ville, et de nous faire tous écharper.

Après vingt détours, et gagnant toujours du terrain, la jeune fille tourua brusquement à gauche, s'engagea dans une ruelle étroite et sombre, et, s'ar-

LA FIANCEE D ERIC. . I^I

rêtant devant une petite porte vermoulue qui donnait sur un jardin, elle y frappa avec force en criant d'une voix étouffée :

— Eric ! Eric! sauvez-moi !

Au son argentin de cette voix, la petite porte du jardin s'ouvrit comme par enchantement, et la fugitive, presque folle de terreur, se jeta toute frémissante dans les bras de celui quelle avait appelé.

Eric, son fiancé sans doute, était un beau jeune homme à taille élancée, à la moustache blonde, au nez aquilin, et dont la physionomie fière et hardie était encore rehaussée par le brillant uniforme d'officier saxon qu'il avait endossé à la hâte en entendant les premiers coups de feu.

— Que s'est-il donc passé, Marguerite ?demandat-il. Qui donc a osé vous faire outrage, à vous, chère orpheline aimée et estimée de tous.

— Les soldats du camp d'Altranstad sont entrés tout à l'heure dans notre maison, Eric! réponditelle à voix basse.

— C'est impossible, dit le Saxon en souriant; vous avez fait un mauvais rêve, Marguerite. Lutzen s'est rendu au roi de Suède, et Charles XII n'a pas l'habitude de tromper ses ennemis.

— Silence, Eric! interrompit la jeune fille avec angoisse; ils viennent... Ecoutez, les voici !

Emu de sa terreur, l'officier tira son épée et prêta l'oreille. Il entendit en effet dans la ruelle un bruit

[.',9, LA FIANCEE D ERIC.

de pas confus. Prenant alors dans ses bras Marguerite, qui était aussi légère qu'un enfant, il l'emporta vers un petit pavillon de briques caché sous un abri de feuillages :

— Restez jusqu'à mon retour dans ce réduit, où vous êtes en sûreté, lui dit-il, et surtout, quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, pas un cri, pas un mot!

Et sans laisser à la jeune fille le temps de se cramponner à lui pour l'empêcher de sortir, il ferma brusquement la porte, en ôta la clef, et se dirigea rapidement du côté de la ruelle.

Mais, pendant ce temps, le mur du jardin s'était crénelé de têtes. C'était la bande d'Hermann qui escaladait la muraille et envahissait le iardin.

Eric alla à leur rencontre et leur barra le passage :

— Holà! qui êtes-vous, que venez- vous chercher en mon logis? demanda-t-il avec colère.

Hermann ne se déconcerta pas et salua militairement le jeune homme.

— Pardon de vous déranger si tard, mon officier; nous sommes à la poursuite d'une femme qui s'est réfugiée ici, et comme il est heure indue, ne voulant réveiller personne, nous avons pris la liberté d'enjamber votre mur... par discrétion.

Il y avait dans la voix du soldat un accent d'ironie et de provocation singulièrement irritant. Quelques-uns de ses camarades ne purent s'empêcher de rire. Le sang d'Eric s'échauffait. 11 répliqua cependant de sa voix la plus calme :

— Comme notre ville n'est pas soumise au régime de la loi martiale, je ne reconnais à aucune troupe armée le droit de fouiller ma maison. Où sont vos officiers? Ils écouteront ma plainte.

Hermann jouait un peu avec le Saxon comme le chat avec la souris.

LA FIANCEE D ERIC.

— Je suis l'officier cette nuit, monsieur ; les autres sont restés au camp, à dormir comme des paresseux, et ne sauraient vous entendre.

Eric comprit alors à quelle sorte de gens il avait affaire, et commença à s'inquiéter sérieusement du danger qui menaçait Marguerite. Il résolut néanmoins de faire bonne contenance et espéra la sauver en payant d'audace. L'autorité du commandement exerce sur le soldat, même en état de sédition et de révolte, une influence pour ainsi dire machinale. Il jeta un regard sévère sur les Suédois et leur cria :

— Les sabres au fourreau ! à vos rangs ! Quelques soldats, surpris, obéirent; d'autres se

regardèrent avec hésitation. Ceux qui entouraient Hermann restèrent immobiles comme lui.

Eric continua sans paraître s'en apercevoir :

— Je sors pour me rendre à mon poste. Vous allez me suivre. Je vais vous montrer, pour vous en retourner, un chemin plus commode que celui par où vous êtes entrés.

En même temps, il fit un pas en avant. Hermann le regardait avec son flegme sarcastique.

— Pour mon compte, mon officier, j'emboîterais volontiers le pas avec vous, quand ce ne serait que pour vous faire plaisir; car vous savez bien qu'un grenadier suédois n'est pas tenu d'obéir à un capitaine saxon : la plaisanterie serait un peu trop forte.

Les soldats qui s'étaient montrés trop dociles

T. A FIANCEE D ERIC. T /, J

eurent honte de leur faiblesse, et rompirent les rangs ; Hermann continua :

— Mais les camarades sont venus ici pour chercher une femme, et, je les connais, ils ne s'en iront pas sans l'avoir trouvée.

Éric tressaillit; cette obstination l'alarmait; il répondit en essayant de rire :

— La double ration qu'on vous a distribuée tantôt vous a probablement troublé la vue. Vous rêvez de femme tout éveillé, mon brave grenadier. Personne ne s'est réfugié ici...

Hermann l'interrompit.

— Arrêtez, mon capitaine ; je ne voudrais pas pour toutes les femmes du monde voir un officier mentir à de pauvres soldats, se moquer de leur crédulité.

— Mentir! répéta Eric en rougissant.

— Mentir! répéta le grenadier avec insolence en jetant sur lui un regard railleur. Je pourrais vous demander de jurer sur l'honneur que vous n'avez pas vu la femme, et vous jureriez; mais je respecte l'habit militaire, même chez un ennemi.

— Misérable! grommela le Saxon furieux en caressant la poignée de son épée.

— Pas de gros mots, mon capitaine; je ne vous veux pas de mal, croyez-moi, mais ne nous gênez pas dans notre métier de nuit.

— Métier de voleurs et de brigands !

— Soit; mais qu'avez-vous fait de Ja belle fille qui était là tout à l'heure, à la place où je suis?

l/,G LA FIANCÉE d'ÉRIC.

— Cet homme est fou! murmura Eric.

— Fou, c'est possible , ricana Hermann , mais aveugle, non! Vous l'avez prise dans vos bras, mon beau capitaine, vous l'avez cachée dans ce beau pavillon niché sous les feuilles, et, si vous voulez me permettre de fouiller dans vos poches, j'y trouverai la clef du pavillon. Ai-je de bons yeux, monsieur le Saxon, hein?

Il étendit la main vers la poche de l'officier, avec son imperturbable sang-froid. Eric bondit en arrière :

— Ah! tu as vu tout cela, mon camarade?

— Oui, répondit Hermann en éclatant de rire : tu ne sais donc pas qu'avec mes yeux verts et jaunes, moi qui suis de la nature des chats, j'y vois clair la nuit comme en plein midi... Mais assez causé!

Et il posa tout à coup la pointe de son sabre sur la poitrine du jeune capitaine :

— Assez causé! la clef... ou je te tue! après quoi j'enfonce la porte et j'enlève la femme.

Eric recula encore de façon à laisser quelques pas d'intervalle entre lui et son adversaire ; puis il tira son épée et répliqua hardiment :

— Viens donc prendre cette clef, si tu l'oses, pillard et tueur de femmes !

La nuit était tellement profonde que le grenadier ne se soucia pas beaucoup d'engager un duel désespéré à la lueur vacillante du fanal que portait le petit tambour. Les dangers inutiles et sans profit ne le tentaient jamais. D'ailleurs, le regard méprisant

LA FIANCEE D ERIC. ï/,7

d'Eric l'intimidait un peu ; il se tourna vers les siens, qui n'attendaient qu'un signal pour prendre part à l'action, et tendant un doigt vers l'officier, il dit froidement : — Mort au Saxon !

Vingt hommes se ruèrent sur Eric, qui, après avoir rompu pas à pas jusqu'à la porte du petit pavillon, s'y était adossé.

Le jeune homme se défendait sans compter ses ennemis, sans songer seulement que cette lutte d'un homme contre vingt était une lutte insensée; il retardait le malheur de Marguerite. C'était assez. Il avait été atteint de plusieurs coups de sabre à la tête et à la poitrine, et bientôt, sentant ses forces l'abandonner, il comprit qu'il était perdu, et un nuage pourpre passa devant ses yeux. Tl chancela en agitant son épée au hasard ; il vit dans sa pensée Marguerite tombée aux mains brutales des Suédois. Il regretta de mourir sans que sa mort servit du moins à la sauver.

En ce moment il entendit le roulement lointain d'un tambour. Une lueur d'espérance illumina son front. Faisant un suprême eifort, il tira de sa ceinture deux pistolets tout armés et fit feu sur cette bande d'hommes qui tournaient autour de lui en hurlant comme des bêtes affamées.

De l'intérieur du pavillon, un cri déchirant répondit à cette double détonation, puis on entendit un bruit mat et sourd comme ceJui d'un corps qui s'affaissait sur lui-même. C'était Marguerite qui, à bout

I '|8 LA FIANCÉE d'ÉRIC.

de forces, après avoir assisté par le cœur à toutes les phases de cette lutte affreuse, venait de s'évanouir. Cependant les deux coups de feu avaient jeté l'épouvante parmi les pillards.

— Ah! gredin! dit Hermann, tu appelles à l'aide. Je ne sais pas si les soldats de ronde t'entendront; mais, tarteiffle ! s'ils viennent, ils viendront trop tard 1

Il s'élança sur le Saxon désarmé, le saisit par les cheveux comme s'il eût voulu le scalper, le ploya comme un roseau sur ses genoux d'Hercule, et lui plongea lâchement à trois reprises son sabre dans la gorge.

Une écume rougeâtre frangea les lèvres d'Eric, un sifflement aigu s'échappa de sa plaie béante, et dans ce râle suprême s'exhala son dernier soupir.

Le bruit du tambour devenait de plus en plus distinct.

— Alerte! vous autres, alerte ! si vous ne voulez pas vous laisser prendre ici comme des renards dans un poulailler.

— Sauve qui peut! cria la bande en gagnant lestement la porte du jardin.

Ce fut une véritable déroute. Nul ne songeait plus à la femme poursuivie,

Quand Hermann vit la retraite exécutée, il sourit d'un air de pitié et murmura :

— Pauvres niais! Bah! les Suédois ne vaudront jamais les Croates ni les pandours ! Je finirai par quitter ces gens-là, car je n'en ferai rien de bon !

LA FIANCEE D ERIC. l'l9

Il s'agenouilla ensuite tranquillement pour laver dans la rosée d'une touffe de hautes herbes le sang qui rougissait là lame de son sabre ; il aperçut alors à l'un des doigts de l'officier saxon une bague dont la pierre étincelait dans l'ombre, et il essaya de la détacher; mais le doigt était roide et gonflé; il fut obligé de le couper pour voler le bijou. Cette heureuse trouvaille l'ayant engagé à pousser plus avant ses recherches, il dégrafa l'uniforme d'Eric, et découvrit, pendu à son cou par un cordon de soie, un petit médaillon de forme ovale garni de diamants.

Hermann cassa le frêle lacet, et mettant son butin dans sa poche :

— Allons, dit-il en rejoignant ses compagnons, je n'ai pas perdu mon temps. Après tout, c'était un beau et courageux garçon. Mais pourquoi s'entêter à ne pas livrer cette femme ? Tant pis pour lui ! la guerre est la guerre.

Tandis que les pillards gagnaient au pas de course l'un des bouts de la ruelle, les soldais de ronde y pénétraient par l'autre.

C'était une compagnie de fusiliers de Horn, qui depuis la veille avait été envoyée à Lutzen pour occuper militairement la ville; mais comme les portes qui donnaient sur la petite ruelle étaient closes, et que dans l'intérieur des maisons tout restait calme et silencieux, ils continuèrent leur route sans s'arrêter.

L'officier qui les commandait avait hâte d'ailleurs

130 LA FIANCEE D ERIC.

de rentrer au quartier; car dans les rangs de ces fusiliers se trouvaient quatre des pillards qui avaient été arrêtés au moment où ils dévalisaient la boutique d'un orfèvre. Comme, faute de corde, on n'avait pu les garrotter, à chaque carrefour, à chaque angle de rue, ils tentaient de s'évader, et il fallait engager avec eux une lutte corps à corps.

Ces quatre hommes furent enfermés dans la prison de Lutzen et confiés à la garde d'un sergent jusqu'à ce qu'ils fussent conduits au général Renschild et qu'il décidât de leur sort.

Pendant ce temps, la pluie n'avait pas cessé de tomber; la vapeur humide qui s'élevait de la terre ranima Marguerite. Elle se souleva sur les genoux et passa ses mains sur son front, cherchant en vain à se souvenir.

Autour d'elle, rien que silence et solitude profonde. Néanmoins^ après un instant de recueillement, tout le passé se retraça dans sa pensée; mais elle ignorait combien de temps avait duré son évanouissement, et quel avait été le dénoûment de la lutte qui s'était engagée entre Eric et les soldats suédois.

Rassemblant tout son courage et ses forces, la jeune fille se leva, chercha la porte à tâtons, et ne pouvant l'ouvrir, elle dut descendre dans le jardin par la fenêtre, qui était à hauteur d'appui ; mais au dehors la nuit était aussi épaisse qu'à l'intérieur. Pas une étoile ne brillait au ciel, et la lune était toujours voilée par de gros nuages qu'emportait le vent du nord.

— Eric! Eric! cria-t -elle d'une voix plaintive: mais personne ne répondit à son appel.

LA FIANCEE D ERIC.

Alors, les deux bras étendus, elle continua d'avancer, le cœur gonflé de pressentiments sinistres. Elle avait à peine fait dix pas que son pied glissa dans une mare gluante et que dans sa chute elle rencontra sous sa main un corps dont le visage était encore tiède. Elle ne voulut pas croire à son malheur et se dit que, sans doute, c'était le corps d'un pillard tué par son fiancé ; cependant elle se releva d'un seul bond et sa main devint froide comme un glaçon.

— Eric a tué un de ces lâches ! balbutia-t-elle avec une fausse joie. Oh! je l'embrasserai tout à l'heure.

Mais son cœur se révoltait contre ce mensonge, car le monde lui semblait tout à coup devenu vide. Elle murmura :

— Eric! Eric! reviens, j'ai peur!

En ce moment, la lune perça l'épais brouillard de ses pâles rayons, et Marguerite vit son fiancé à ses pieds, tel qu'il étaittombé sous le sabre d'Hermann, le sourcil contracté par la colère et la lèvre encore menaçante. Elle ne dit que ces mots :

— Pourquoi m'as-tu défendue, mon ami? C'est moi qui t'ai tué! je suis venue t'apporter la mort! lâche femme que je suis! je pouvais me défendre moi-même ou mourir! mais non, il a fallu consentir à me cacher et à te laisser tuer !

Elle le contemplait en sanglotant; elle soulevait entre ses mains froides la tête de son bien-aimé. Elle se penchait à son oreille et lui parlait à voix basse, regardant autour d'elle d'un air in-

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quiet, comme si elle eût craint d'être espionnée.

— Mon Dieu! ajouta-t-elle amèrement, puisque vous vouliez nous séparer, puisque l'un de nous deux devait mourir, pourquoi n'est-ce pas plutôt moi qui suis morte?

De grosses larmes ruisselaient de ses yeux sur le front blême de son fiancé ; mais ses idées changèrent tout à coup et sa physionomie prit une expression singulière :

— Pourquoi pleurer? dit-elle. Est-ce que mon pauvre Eric me demande des pleurs ou des prières? Est-ce avec des prières ou des pleurs qu'il m'a défendue ?

Elle souleva dans ses bras le corps inanimé du Saxon, le traîna jusqu'au pavillon et l'étendit sur son lit; puis, s'enveloppant du manteau de l'officier, elle sortit rapidement, traversa la ville désolée et regagna son logis.

Le soleil était à peine levé que Marguerite, revêtue de longs habits de deuil, se rendait au camp d'Altranstad. Déjà les troupes étaient sur pied et rangées devant leurs tentes, car la nouvelle des événements de la nuit y était parvenue depuis une heure.

Charles XII avait ordonné, aussitôt que les mots d'ordre et de passe furent changés, que Newmann, son premier chirurgien, partit sur-le-champ pour organiser un service d'ambulance à Lutzen, et que les officiers généraux s'assemblassent sous une tente pour y tenir un conseil de guerre.

i54 la fiancée d'Éric.

Dans cette séance, on avait décidé que les auteurs ou les complices de ce coup de main seraient punis de mort. Comme on lisait au rapport que quatre soldats avaient été arrêtés par une escouade du régiment de Horn et conduits dans la prison de la ville, sous la garde spéciale d'un sergent, des cavaliers avaient été expédiés à Lutzen avec l'ordre d'amener les prisonniers au camp ; mais ils étaient rentrés piteusement et avaient annoncé au roi que, pendant la nuit, le sergent et les quatre soldats s'étaient enfuis sans que l'on sût comment. Plus tard, quand, au bivouac, on parlait aux recrues de l'histoire d'Hermann , quelques vieux grenadiers racontaient à ce sujet les détails suivants : le sergent et les quatre soldats avaient été charpentiers dans leur jeunesse; ils s'étaient connus à Amsterdam, où ils travaillaient ensemble à la construction des navires; tous les cinq appartenaient au compagnonnage; ils s'étaient reconnus à certains signes symboliques; le sergent n'avait pas voulu livrer ses frères; il les avait fait évader et était allé de son côté rejoindre, avec armes et bagages, un corps d'armée russe en observation sur la frontière de Saxe.

Cependant Marguerite se dirigeait d'un pas assuré vers la tente royale ; elle voyait marcher devant elle l'ombre d'Éric, et elle se sentait animée d'un courage surnaturel. Lorsqu'elle aperçut de loin Charles XII allant et venant avec son impatience ordinaire au

milieu d'un cercle d'officiers, elle ne ressentit aucune émotion et n'eut qu'une pensée :

— Voilà celui qui peut venger la mort de mon fiancé.

Il faut avouer que Charles XII, roi original, ne péchait point par l'amour du prestige. 11 était alors sans chapeau, et le vent soufflait à travers ses cheveux coupés courts et déjà rares. Un mauvais ruban de taffetas noir lui servait de cravate. Son uniforme était de gros drap bleu à boutons de cuivre doré, son ceinturon de simple peau d'élan blanchie à la craie, et ses larges chaussures, carrées par le bout, étaient garnies de gros clous comme celles des soldats. On ne l'eût pas néanmoins confondu avec le premier sergent venu; il avait le front pâle, l'œil ardent, la parole impérieuse et brève, le geste animé. Des généraux qui l'entouraient, aucun n'osait élever la voix, tant ils tremblaient devant ce roi qui poussait jusqu'à la folie l'énergie de la volonté. Mais le souvenir d'Eric soutenait le courage de la jeune fille. Elle s'arma d'une résolution. suprême, marcha droit à Charles XII et se jeta à ses pieds.

— Justice, sire! s'écria-t-elle.

— Contre qui, mon enfant? demanda le roi.

— Contre vos soldats qui ont assassiné mon fiancé.

Et elle raconta tous les détails de cette nuit fatale avec une éloquence inspirée par la douleur. Pendant qu'elle parlait, le front du monarque s'assombrissait.

■ — Mademoiselle, lui dit-il enfin en la relevant, il y a deux heures, j'aurais cru pouvoir vous garantir bonne et prompte justice, mais en ce moment je ne dois plus rien promettre, car je doute que nous parvenions à trouver les coupables.

Marguerite répliqua gravement :

— M'accorderez-vous, sire, le droit de chercher les meurtriers, et, si je les découvre, de me venger moi-même?

— Non, mademoiselle, répondit Charles XII surpris et charmé de cette réponse toute virile, mais si l'on vous arrête, je vous permets de vous réclamer du roi de Suède. Vous n'aurez pas d'autre juge que lui.

Elle s'inclina respectueusement devant le héros et reprit le chemin de Lutzen. Le lendemain elle fit creuser une fosse par ses gens, puis, après avoir rendu les derniers devoirs à Eric, elle congédia tout son monde. Restée seule dans la maison, elle quitta ses vêtements de femme, et, se plaçant devant un petit miroir de Venise, elle fit tomber sans regret ses longs cheveux sous les ciseaux. Elle chercha ensuite parmi les habits de son fiancé celui qui pouvait aller à sa taille; elle choisit un justaucorps, un haut-de-chausses et une toque de velours noir toute

LA FIANCEE D ERIC.

galonnée de soie, de même couleur que celle que l'officier saxon avait portée lorsqu'il étudiait à l'université de Gœttingue; puis elle ajusta sur son costume un ceinturon de daim auquel pendait encore le petit poignard à manche d'ébène dont les écoliers se servaient, à cette époque, pour éviter de remettre au lendemain une querelle qui pouvait se vider sur l'heure. Ainsi travestie, Marguerite sortit de son logis, et passa devant les gens du voisinage sans être reconnue.

Sur la route qu'elle devait suivre, on voyait aux environs du camp une vieille masure branlante et abandonnée, qu'un vivandier venait, depuis la veille, de convertir en cabaret.

Dans cette espèce de bouge se trouvaient cinq soldats qui jouaient en vidant quelques cruches de bière ; mais deux d'entre eux seulement tenaient les cartes ; l'un de ces joueurs était Hermann le rouge, l'autre un jeune étudiant qui avait été si indignement trompé par sa première maîtresse, que ne voulant ni se faire moine ni se suicider, il avait pris le parti des armes ; pourtant il n'entendait pas raillerie au sujet de sa mésaventure d'amour, quoiqu'il en parlât lui-même dans ses heures d'abandon; il dégainait facilement, et comme il était fort bonne lame, les railleurs y regardaient à deux fois... Il se nommait Frédéric Tiefenbach.

Les trois autres soldats étaient de nouvelles recrues, véritables souffre-douleurs que le vaillant

LA FIANCÉE D'ÉRIC. i$9

Hermann traînait partout à sa suite parce qu'il leur savait le gousset bien garni. Hermann, qui avait déjà perdu vingt rixdalers, proposa quitte ou double. Tiefenbach accepta, et cette fois encore la chance fut pour lui.

— Bombarde ! s'écria le colosse en frappant violemment du poing sur la table, avant de jouer avec toi j'aurais dû me souvenir du proverbe : « Malheureux en femme, heureux au jeu. *

Frédéric pâlit, et, cachant tout à coup sa tête dans ses mains, on l'entendit sangloter comme un enfant; les larmes coulaient à travers ses doigts. Mais le grenadier n'eut pas. pitié de cette douleur sincère qui avait réellement quelque chose de navrant pour les spectateurs ; les autres soldats faisaient silence ; Hermann, lui, éclata de rire.

— Quelle femmelette ! tu fais honte au régiment, Frédéric! Il faudra retourner vers ta maman, mon garçon ; tu n'es pas assez grand pour manger de s Russes .

Tiefenbach l'interrompit.

— Assez, Hermann, assez, je t'en supplie! Le grenadier ne l'écouta pas.

— Prends garde, Frédéric ; les bons amoureux font les mauvais soldats; si tu voyais passer au bout de la prairie la robe blanche de ta Charlotte, tu déserterais pour la suivre, et bonsoir la compagnie ! Notre roi bien-aimé ne plaisante pas avec les déserteurs.

Frédéric releva la tête comme un dormeur réveillé en sursaut :

lt>0 LA FIANCEE D ERIC.

— Qui a prononcé ici le nom de Charlotte ?

— C'est moi. Y a~t-il défense d'en parler sous peine de mort ?

— Oui, je l'ai défendu, reprit le jeune homme d'une voix sourde.

Hermann se mit à rire.

— Aux autres, c'est possible, mais à moi!...

— A tout le monde, sans exception, s'écria Tiefenbach avec une sorte d'égarement. La plaie est toujours vive et je ne veux pas que chacun y retourne le doigt.

— La foudre écrase le sot! dit Hermann impatienté ; mais le colonel lui-même ne m'empêcherait pas de dire que ta Charlotte a bien fait de se moquer d'un amoureux de ta trempe !

Il n'avait pas achevé que Frédéric, se ruant sur lui avec l'agilité d'un chat, lui brisa son cruchon de grès sur la tête, et tirant aussitôt son sabre, se mit en défense. Hermann, étourdi du coup, ne pouvait se lever, il tendit vers Tiefenbach son poing fermé :

— Patience, vipère, patience ! je te briserai tout à l'heure entre mes mains comme tu m'as broyé ton pot sur le crâne.

Mais Frédéric était dégrisé de son accès de colère, et se repentant de sa brutalité :

— J'ai eu tort, camarade, j'en conviens. Tendsmoi la main et pardonne-moi loyalement. Quant aux quarante rixdalers, je t'en tiens quitte.

Hermann grinça des dents :

LA FIANCÉE D ERIC. l6ï

— Ah çà, me prends- Lu pour un mendiant, à celle heure? Est-ce que je t'ai demandé la charité, mon beau tourtereau? Je te payerai ma dette de jeu, par tous les diables ! mais je te payerai aussi ma dette de sang.

Frédéric essaya de le calmer.

— Le roi n'aime pas plus les duellistes que les déserteurs, Hermann. Mieux vaut garder notre sang pour la bataille.

— C'est cela, dit le grenadier; tu iras dire partout que tu as cassé ton cruchon sur la tête d'Hermann, comme un sournois, et que tu l'as envoyé promener quand il t'a demandé raison. Tu es sans doute de trop bonne maison pour croiser le sabre avec moi ; mais je saurai bien te forcer à dégainer, pauvre poltron !

— Poltron ! s'écria Frédéric qui devint pourpre.

— Oui, poltron devant le camarade que tu as outragé comme devant cette Charlotte qui t'a trahi !

— Encore ce nom! Tais-toi, Hermann!

— Je te souffletterai devant elle, dit le grenadier. Puis il se leva en trébuchant, saisit son sabre et

retroussa sa manche. Il fit ensuite signe aux trois soldats d'approcher :

— Vous allez nous servir de témoins !

Au moment où ils sortaient tous quatre du cabaret, ils virent s'avancer un jeune homme en costume d'étudiant. Tiefenbach courut à lui.

l(J2 LA FIANCEE D'ERIC.

— Vous sortez de l'université de Gcettingue, mon camarade?

Le nouveau venu, légèrement troublé, hocha silencieusement la tête en guise d'affirmation.

— Alors vous avez entendu parler de moi ? poursuivit avec une sorte d'emphase ironique le malencontreux amant de Charlotte. Je suis ce fameux Frédéric Tiefenbach, de Leipsick, chassé de l'université pour avoir surmonté d'un bonnet d'âne la chaire qu'occupait le vieux et honorable docteur Bettmann.

Le jeune étudiant s'inclina de nouveau, Frédéric continua .

— Or, j'ai maille à partir avec ce grand diable de grenadier qui se dresse là-bas comme une montagne de chair et d'os.

— Et vous voulez que je juge votre différend?

— Non, mais je vous prie de me servir de témoin, car il en a deux, et il m'en manque un, ce qui est contraire aux usages.

— Moi. témoin d'un duel ! dit l'étudiant avec une émotion visible.

— Vous n'en êtes pas sans doute à votre apprentissage, et vous devez vous être déjà battu pour votre compte, si vous êtes un véritable étudiant.

Ces derniers mots firent monter le rouge au visage du jeune homme, et il s'empressa de répondre :

— Je serai votre témoin quoiqu'une affaire urgente m'appelle à Altranstad.

LA FIANCÉE D'ÉRIC, l 63

— Oh! je vous rendrai bientôt votre liberté, dit Frédéric avec un sourire mélancolique. Hermann a beau jeu avec moi, car je ne tiens pas à défendre ma vie.

Cependant le grenadier brandissait son sabre en frappant du pied pour appeler son adversaire au combat. Une cruauté froide brillait dans ses yeux, ses narines se ridaient comme celles du tigre flairant une proie, et un sourire insultant crispait ses lèvres. Tout à coup ses yeux rencontrèrent ceux de l'étudiant, et une sorte d'inquiétude se peignit sur ses traits; mais, après l'avoir attentivement examiné, il fut convaincu de n'avoir jamais vu ce visage doux et pâle, et respira bruyamment comme s'il eût été étonné d'avoir ressenti une émotion inexplicable, presque voisine de la peur. Il pensa involontairement au dernier regard de l'officier saxon qu'il avait tué la veille, éprouva comme un vague désir de ne pas se conduire comme une bête féroce devant le nouveau témoin de Frédéric, et se jura à peu près à lui-même de ne pas tuer son adversaire. Hermann ne se reconnaissait plus, mais il obéissait à un instinct plus fort que sa volonté. Les deux soldats engagèrent aussitôt le fer, et le jeune étudiant suivit d'un œil avide leur jeu fin et serré. Il se dit tout bas :

— Je vais donc enfin savoir comment il faut s'y prendre pour tuer un homme.

Après quelques minutes de combat, Tiefenbach,

l6/| LA FIANCEE D ERIC.

atteint d'un coup de pointe au-dessous du sein droit, tomba sans connaissance.

L'étudiant leva alors les yeux sur Hermann avec une expression de menace, mais la tête bestiale du grenadier lui inspira un si vif sentiment de répulsion et d'antipathie, qu'il se demanda :

— Où l'ai -je vu et quel mal cet homme m'a-t-il fait? Mais sa pensée fut bientôt détournée par les soins

que nécessitait la blessure de Frédéric, qui fut transporté au camp et ne tarda pas à reprendre ses sens. Hermann s'était tenu parole, il avait touché fort légèrement son adversaire, et dès le lendemain, celui-ci marchait, appuyé au bras de son témoin, en qui vous avez sans doute reconnu Marguerite.

— Comment te nommes-tu, camarade? lui demanda le blessé.

— Christiern Zorn, répondit le faux étudiant, après un instant d'hésitation.

— Eh bien! Christiern, si je puis t'être utile à mon tour pour J'affaire qui t'amène à Altranstad, dispose de moi; ma bourse t'appartient, si tu es venu pour y mener la vie libre et joyeuse ; mon épée est à ton service, si tu as une querelle à vider.

— Je ne suis ni un débauché ni un spadassin, mon ami, reprit Marguerite confuse.

Frédéric sourit.

— Allons, je ne suis qu'un sot! ces yeux-là ne sont pas les yeux d'un ivrogne ni d'un ferrailleur!

LA FIANCÉE d'ÉRIC. lG5

ce sont les yeux d'un amoureux ! Tu rougis ! Par les onze mille vierges de Cologne! j'ai deviné juste. Tant pis, camarade ! Mais, s'il en était ainsi, il ne faut pas compter sur moi pour t'aider de mes conseils, car j'ai pris les femmes en horreur.

— Est-il possible, mon ami?

Ce doute, exprimé d'une voix timide, excita l'indignation de Frédéric.

— Christiern, reprit-il, sur le champ de bataille je ne relèverais pas un camarade blessé si je le savais amoureux... Je croirais lui rendre un mauvais service en lui sauvant la vie.

— Rassurez-vous, mon ami, je ne suis pas un donneur de sérénades.

— A la bonne heure, mille diables ! Tu es un brave garçon, et quoique je ne te connaisse que depuis peu de temps, je ferais pour toi ce que je ne ferais pas pour la plus belle fille du monde.

Un sourire imperceptible effleura les lèvres de Marguerite. C'était la première fois qu'elle souriait depuis la mort d'Eric.

— Christiern Zorn, poursuivit Tiefenbach d'un air fort sérieux, jurons-nous, non pas une amitié de frère, car nous ne serions pas longtemps d'accord, mais une amitié renouvelée de ces modèles héroïques que nous a transmis l'antiquité.

— Volontiers, répliqua Marguerite ; nous tâcherons de devenir des amis aussi célèbres que Castor et

l6G LA FIANCÉE D'ÉRIC

Poliux, Oreste et Pylade, Damon et Py thias, Nisus et Euryale, Pélopidas et...

— Assez, interrompit en riant le blessé; je vois que tu n'as pas perdu ton temps à l'université de Gœttingue, et que tu es de la force de plusieurs docteurs Bettmann.

Avec sa finesse féminine, Marguerite avait compris que ce jeune homme, un peu enthousiaste, un peu fou, mais franc et loyal, pouvait lui frayer la route vers le but qu'elle s'était tracé.

— Maintenant que nous sommes amis à la vie et à la mort, comme les trois cents Thébains, et que nous ne devons plus avoir de secrets l'un pour l'autre, reprit Frédéric, dis-moi ce que tu viens faire à Altranstad,

— M'enrôler, répondit simplement Marguerite.

— T'enrôler! bénédiction du ciel! Voilà un mot qui produit sur ma blessure l'effet d'un baume merveilleux! Ainsi nous vivrons ensemble, nous ne nous quitterons jamais î

— Qui oserait dire : jamais? répliqua Marguerite avec un soupir; la mort n'est-elle pas l'hôtesse capricieuse du soldat?

— Camarade Christiern, votre front est bien soucieux et vos paroles sont bien noires ; vous avez un chagrin secret.

— Une plaie plus difficile à guérir que la vôtre, oui, mon ami.

— Et tu t'enrôles pour te faire tuer, mauvais cœur !

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s'écria Tiefenbach d'un ton de reproche; mais tu pourrais bien ne pas réussir. Tu vas voir tout à l'heure un homme qui n'a pas eu de chance avec la mort; il s'est engagé pour la voir plus facilement face à face. Il se jetait toujours follement au plus fort de la mêlée ; mais, hélas ! à son grand désespoir, le malheureux en sortait chaque fois sain et sauf avec un grade de plus. A force de s'entêter à braver la mort sur les champs de bataille, il a fini par y trouver le titre de maréchal de camp, dont nul n'est plus digne que lui. Cet homme, c'est Renschild, le bras droit de Charles XII.

Tout en causant ainsi, les deux nouveaux amis étaient revenus au camp, et le soir même, grâce aux soins de Tiefenbach, Marguerite fut enrôlée sous le nom de Christiern Zorn. Un uniforme de fusilier remplaça son costume d'étudiant dont elle ne conserva que le poignard, et comme elle appartenait à la même compagnie que Frédéric, elle reposa sous sa tente, avec quelques soldats qui s y trouvaient déjà installés.

Pendant huit jours, Marguerite, qui ne rêvait qu'à sa vengeance, alla de cantine en cantine, escortée de son ami qui ne la quittait pas plus que son ombre. Elle s'attablait au milieu des soldats et les régalait amplement pour fêter sa bien-venue ; aussi ne cessaient- ils de s'étonner de la bonne mine de leur jeune camarade et de la fabuleuse prodigalité avec laquelle il dépensait l'épargne maternelle. De

T.A FIANCEE D ERIC.

plus, le beau Christiern Zorn était joueur comme un laquais et se laissait tricher avec une si noble insouciance que toutes les vieilles moustaches du camp se disputaient la faveur d'échanger avec lui quelques parties de cartes ou de dés.

Quand ils s'étaient enrichis de ses dépouilles, les soldats jouaient entre eux. Ceux qui manquaient d'argent mettaient comme enjeu des pierreries et des bijoux; alors Marguerite ne les quittait plus, car elle avait l'espérance de voir un jour passer sous ses yeux son portrait et la bague d'Eric. Une fièvre lente la minait, tant cette idée fixe et opiniâtre avait envahi son cerveau. Elle apportait à la découverte du meurtrier d'Eric la passion qui fait les joueurs et les chasseurs, et dont l'attrait est moins dans le but que dans les moyens. Le désir ardent, l'incertitude, l'angoisse, l'intelligence à déployer dans la lutte, ne procurent-ils pas des émotions qui donnent un intérêt puissant à la vie?

Souvent elle réunissait autour d'une table chargée de cruches de bière et de vins capiteux les soldats renommés par leur bravoure et sur le compte desquels on citait les traits les plus surprenants de courage. Elle leur faisai.t raconter leurs batailles, l'assaut de telle ville ou le sac de telle autre, et pendant que Frédéric leur versait de fréquentes rasades pour exciter leur verve, la fiancée d'Eric, penchée sur la table, le front appuyé sur sa main, écoutait avec une attention d'inquisiteur ces récits étranges.

LA FIANCÉE d'ÉRIC. T 6c,

Or la plupart étaient entremêlés de détails d'une férocité révoltante, que souvent, par vanité, le narrateur exagérait encore.

— Tout cela est certes émouvant et terrible, disait doucement Christiern Zorn, après chaque récit; mais celui qui a conçu et exécuté le coup de Lutzen est, à lui seul, plus fort que vous tous, camarades !

Elle interrogeait en même temps d'un coup d'œil scrutateur toutes ces faces brunies et couturées, espérant y surprendre un sourire, un tressaillement d'orgueil; mais toutes étaient impassibles ou hébétées ; alors Marguerite se levait et disait avec tristesse :

— Je recommencerai demain.

Mais les jours s'écoulaient et elle n'avait pas encore pu soulever un des coins du voile mystérieux qui cachait les meurtriers d'Eric.

Pendant ce temps, les déceptions et les dégoûts amers ne lui étaient pas épargnés. Habituée à une vie calme, pieuse et régulière, elle se trouvait jetée soudainement dans le tumulte, la licence et l'agitation d'un camp de soldats étrangers : son âme candide et pure se révoltait d'être forcée de subir ce milieu abominable. Pauvre fille ! elle devait entendre sans cesse de grossiers propos dont le fusilier Christiern n'avait pas le droit de rougir, C'était une perle égarée parmi les galets que roule la mer. Ceux qui voyaient Christiern Zorn sourire à ces bruyants

convives ne se doutaient pas de ce que souffrait Marguerite.

Un jour qu'elle était abattue et presque découragée, se demandant si elle ne poursuivait pas un vain rêve, tressaillant à la pensée qu'elle touchait peut-être souvent la main de l'assassin ou trinquait à son verre, Frédéric entra et lui frappant gaiement sur 1; épaule :

— Camarade, dit-il, depuis huit jours il y a une grande foire à Leipsick, cette noble cité à laquelle aucune autre ne dispute la gloire de m'avoir vu naître !

— Eh bien ! que nous importe?

— Une trentaine de nos compagnons veulent y aller vendre aujourd'hui aux juifs du bazar les objets d'or et d'argent qu'ils ont récoltés pendant la campagne. Joignons-nous à eux. Ce n'est qu'à cinq lieues d'ici, et j'ai obtenu deux places dans un fourgon de vivres.

— Ah ! ils vont trafiquer de leur butin à Leipsick? dit Marguerite en se levant aussitôt.

— Oui, Christiern; on dit même qu'un hussard a vendu hier une bague qui, à elle seule, valait plus de soixante piastres d'argent blanc.

— Ah! une bague! une bague! répéta-t-elle avec agitation. Allons ensemble à la foire de Leipsick, camarade. Peut-être 3T trouverai-j e dans la quantité quelques bijoux à ma convenance.

Les deux amis allèrent prendre place dans le four-

LA FIANCEE D ERIC,

gon où se trouvaient Hermann et quelques autres Suédois. Aussitôt arrivée dans la ville, Marguerite se dirigea vers le bazar étroit et obscur des juifs, et demanda à chaque marchand s'il "n'aurait pas à lui vendre une belle bague ou bien un riche médaillon propre à enchâsser un portrait dont elle leur montrait la dimension découpée dans une carte à jouer. A sa bonne mine, à ses manières pleines de noblesse et de distinction, les marchands ne doutant pas qu'ils n'eussent affaire à quelque enfant prodigue échappé de la maison paternelle, s'empressaient d'étaler sous ses yeux les objets les plus précieux de leurs boutiques ; mais nulle part elle n'avait rencontré ce qu'elle cherchait, lorsque Tiefenbach mit la main sur un petit médaillon étincelant de diamants et poussa une exclamation de surprise.

— Regarde-donc, Christiern, n'est-ce pas là ton portrait vivant sous les traits d'une femme?

Marguerite s'empara du médaillon d'une main frémissante; c'était, en effet, le bijou qu'elle poursuivait d'une recherche si opiniâtre, et tout en souriant, tandis que son cœur battait si violemment qu'elle pouvait respirer à peine, elle le couvrit également de sa carte.

— Ce qui me charme encore plus que cette ressemblance due au hasard, c'est qu'il est exactement conforme d'ovale et de dimension au modèle que. voici. Juif, combien veux-tu de ce médaillon? ajoutât-elle.

LA FIANCEE D ERIC.

— Soixante rixdalers, mon beau gentilhomme, pour ne pas vous faire perdre du temps à marchander, répondit-il; la peinture seule les vaut, m'at-on dit.

Frédéric regardait son ami Christiern avec étonnement.

— Capricieux et coquet comme une jolie femme, murmura-t-il ; au lieu de vendre des bijoux comme les autres camarades, il en achète et se laisse friponner par ces juifs; mais pourquoi le contrarier?

Marguerite prit dans sa poche une poignée d'or, et, tirant le juif à part :

— Je te donne le double de la somme que tu me demandes, dit-elle à voix basse, si tu peux me désiguer celui qui t'a vendu ce portrait.

Le juif se frappa le front du poing.

— Hélas ! répondit-il, j'accepterais ce marché de grand cœur, mais malheureusement j'ignore le nom du soldat qui m'a fait payer si cher un bijou qu'il avait sans doute acquis à bien meilleur prix.

Il essaya de rire de sa plaisanterie ; le regard de Marguerite glaça le rire sur ses lèvres.

— Ainsi, c'était un soldat? demanda-t-elle.

— Ai-je dit un soldat? balbutia le juif, qui voulait vendre le plus haut possible sa confidence. Marguerite s'impatientait.

— Dis-moi seulement à quels signes je puis le reconnaître, et les cent rixdalers sont à toi.

Le juif regarda avec précaution autour de lui, et

LA FIANCÉE d'ÉRIC. 173

ne voyant personne, répliqua d'un ton discret :

— S'il en est ainsi, je me souviens qu'il s'est courbé pour passer sous cette porte, qu'il portait l'uniforme de grenadier suédois, qu'il avait la barbe rouge et le visage sillonné de cicatrices. Je n'aimerais pas à rencontrer ce gaillard dans un bois ni à le voir entrer de nuit dans ma boutique.

Marguerite tressaillit : il lui semblait voir se dresser devant elle le meurtrier d'Eric. Dieu la guidait et protégeait son dessein.

— Merci ! dit-elle en abandonnant au juif sa poignée d'or, et elle sortit avec Frédéric. Elle alla se mêler aux groupes de soldats qui se formaient sur la place où la fête avait lieu, mais, comme personne n'avait de permission, chacun rentra de bonne heure au camp, où l'on acheva gaiement la soirée.

Marguerite perdit volontairement Frédéric dans la foule et, s'appuyant au bras du gigantesque Hermann, qu'elle n'avait pas quitté d'un instant depuis sa sortie du bazar, elle l'entraîna dans un cabaret borgne assez fréquenté. Elle fit apporter des cartes, quelques bouteilles de vieux vin et deux verres. Le pigeon semblait s'offrir de lui-même pour être plumé, et pourtant le grenadier ne se sentait pas à son aise.

Sur la table fumait une petite lampe agonisante qui ne projetait plus, à des intervalles inégaux, qu'une lueur incertaine.

Marguerite versa silencieusement à boire pendant

qu'Hermann mêlait les cartes, et l'on but ainsi deux bouteilles, le grenadier humant jusqu'à la dernière goutte, la jeune fille déguisée jetant chaque fois, après avoir fraternellement trinqué, le contenu de son verre sous la table.

— Çà, Christiern,monbel ami, dit enfin Hermann, si nous sommes venus ici pour jouer, ne buvons plus. Quoique je tienne plus que pinte, je commence à y voir double.

— Jouons donc, repartit Marguerite en tirant de sa poche une longue bourse de soie rouge qui contenait encore une centaine de ducats d'or environ .

— Tonnerre! dit le grenadier ébahi, toutes les mines du Pérou se sont donc donné rendez-vous dans ta poche, mon garçon ?

— Cet or n'est pas à moi, dit froidement le faux Christiern, et chaque fois que j'y touche, il me brûle les doigts.

— Que ne sont-ils à moi, tes ducats ! Je ne serais pas si douillet ! grommela le colosse en couvant d'un regard de pirate le métal fauve qui scintillait sous le feu de la lampe.

— Mon Dieu ! tu peux les gagner aisément, camarade.

— Les gagner ! que faut-il faire ? demanda le grenadier en se levant lourdement, le corps penché en avant et oscillant sur ses jambes avinées.

— T'asseoir et m'écouter.

LA FIANCEE D ERIC.

— C'est facile, en effet. Parle donc : je suis tout oreilles.

Il remplit de nouveau son verre et le vida d'un seul trait.

— La moitié de ces ducats, dit Marguerite en appuyant sur chaque mot avec une intention marquée, la moitié appartient à l'un de nos camarades.

— Son nom ?

— Je l'ignore encore, mais je réserve l'autre moitié de la somme à celui qui pourra m'aider à découvrir le soldat que je cherche.

— C'est donc une gageure ?

— C'est un vœu que j'ai fait.

— Un vœu! C'est bon pour les vieilles femmes : mais, nous autres soldats, nous avons aussi nos heures de faiblesse, et moi-même... Tiens! ça me rappelle que j'ai oublié de faire dire une messe et de brûler trois cierges à Notre-Dame de Bon-Secours, pour le repos de l'àme d'un pauvre diable que dernièrement... Enfin, n'importe!

— Tu as tort, Hermann, dit sérieusement Marguerite; rien ne porte malheur, dit-on, comme un vœu qu'on n'a pas accompli.

— Bast! j'y songerai demain... tu m'en feras souvenir... Mais d'abord, ton histoire.

Et, laissant tomber entre ses mains son front alourdi par l'ivresse :

— Voyons, Christiern, je t'écoute, mais ne sois pas trop long, car je pourrais m'endormir. .. et

l'ji) LA FIANCÉE d'ÉRIC.

pourtant je voudrais bien gagner les cinquante ducats.

Marguerite jeta sur lui un regard de mépris et de dégoût.

— As-tu jamais aimé, Hermann? As-tu jamais rêvé le bonheur d'une vie entière où deux âmes se confondent l'une avec l'autre, où l'on s'oublie soimême pour suivre jusque dans ses songes l'image de l'être préféré ?

— Quel galimatias me fais-tu, Christiern? L'amour est une duperie, et je m'en soucie comme d'un fétu. Tant que je trouverai à remplir ma bourse et ma gourde vides, je serai aussi heureux que Sa Majesté.

— Eh bien, je n'ai, moi, ni ton expérience de la vie ni ta philosophie, camarade. J'aimais une jeune fille de Lutzen avec qui j'avais été élevé. Tout enfant, je dénichais des oiseaux pour elle, et je lui faisais des flageolets avec des roseaux. Nous ne nous étions jamais dit que nous nous aimions. J'allais l'épouser, lorsqu'un rival se présenta. C'était un officier saxon, jeune, noble et riche... la famille de Marguerite me le préféra.

— Pauvre niais! il fallait l'attendre derrière un buisson et lui casser la tête d'un coup de pistolet.

— Que veux- tu ? Hermann, j e te l'ai dit, j e manque d'expérience; je partis désespéré du congé qui m'avait été donné, mais la terrible nuit de Lutzen est venue et j'ai été bien vengé.

LA FIANCEE D ERIC. 177

— Comment cela? demanda le grenadier en relevant la tête avec une expression de curiosité.

— L'officier mon rival a été tué par les Suédois qui ont surpris la ville. Béni soit celui qui m'a rendu ce service, car j'espère maintenant obtenir sans obstacle la main de Marguerite.

Hermann fixa ses yeux faux et clignotants sur le visage grave de Christiern, qui jouait l'indifférence, quoique son cœur battît avec force; puis il dit brusquement :

— Où demeurait ton officier?

— Dans une petite maison de briques située au fond d'un jardin qui s'ouvrait sur la ruelle de Johannis strasse, à vingt pas du marché.

Le grenadier poussa un éclat de rire qui ressemblait au grognement d'une bête fauve, et se leva, entraîné hors de toute prudence par sa cupidité; il ne faut pas oublier que, de plus, il était ivre.

— Tu donnes moitié de tes ducats à qui te désignera le soldat que tu cherches? dit-il d'une voix rauque en tendant une de ses larges mains; compte donc vite, car je me charge, moi, de te le faire voir en face.

Marguerite sentit une sueur froide mouiller ses cheveux ; mais elle parvint à maîtriser son émotion et à garder une assurance calme. Elle s'efforça même de sourire :

— Tu es donc sorcier, Hermann? répondit-elle. Le grenadier poursuivit :

— Tu donnes le reste du trésor au brave qui t'a débarrassé de ton Saxon ?

— Je l'ai dit.

Hermann tendit l'autre main :

— Eh bien, donne encore, donne toujours, car celui-là, c'est moi!

T,A FIANCEE D ERIC. 179

— La preuve? s'écria Marguerite, se levant à son tour, le front pâle et l'œil étincelant.

Le pillard regarda son camarade avec surprise, et une vague inquiétude se glissa dans son esprit obscurci par les vapeurs du vin : c'était un gaillard cauteleux, quoique féroce, et qui se tenait sur ses gardes.

— Je t'en donnerai mille pour une, mon tourtereau, d'autant mieux que nous sommes seuls !

— Seuls? et qu'importe !

Le pillard fit le geste tragique de viser et de fusiller un homme.

— Il importe beaucoup à ma tête, Christiern !' et si tu révélais un mot de ce que je te confie ce soir, je le nierais effrontément demain.

Marguerite haussa les épaules et remplit les verres :

— - Je vais bien voir si tu dis vrai, Hermann. Comment êtes-vous entrés dans le jardin du Saxon, et à quel propos ?

— Nous poursuivions une femme qui s'était réfugiée chez lui, et pour atteindre la belle nous avons escaladé la muraille.

— Et puis? demanda-t-elle froidement.

— Et puis, comme il voulait nous barrer le passage, ma foi !... nous l'avons tué.

— Qui de vous l'a frappé?

— Tout le monde un peu... mais c'est moi qui l'ai achevé, j'en fais le serment devant le diable qui

LA FIANCEE D ERIC.

m'assiste en toutes mes entreprises. Il avait au cou un portrait que j'ai vendu pour ne pas me compromettre, ajouta le pillard en riant : déplus, au doigt, une bague, et cette bague la voici !

Marguerite saisit le bijou d'une main tremblante et le contempla un instant; des larmes brillèrent dans ses yeux :

— Oui, oui, je te crois maintenant, Hermann, reprit-elle avec un sourire effrayant. Je reconnais cette bague. Tu es l'homme que je cherche. Ces ducats sont bien à toi.

Le grenadier s'était assis; puis, tout joyeux, il avait tiré de sa poche un petit sac de cuir dont il délia tranquillement les cordons.

Marguerite s'approcha de lui. Elle debout, et le colosse assis, ils étaient de même taille.

— Ainsi, dit-elle en portant la main au ceinturon d'Hermann, c'est avec ce vaillant sabre que tu as tué mon rival ?

— Il en a tué bien d'autres, répondit le soldat avec insouciance, tout en laissant tomber pièce à pièce dans son sac les ducats d'or éparpillés sur la table.

Marguerite avait tiré la lame hors du fourreau, et, sous les clartés tremblantes de la lampe qui menaçait de s'éteindre, elle en examinait attentivement la pointe.

Hermann la regardait faire et riait. Cette curiosité enfantine flattait l'orgueil de ce vieux soudard, qui

LA FIANCÉE d'ÉRIC. iBl

à force de tuer, avait fini par prendre goût au meurtre.

— Hermann, dit Marguerite en serrant convulsivement dans sa main frêle le sabre du grenadier, montre-moi donc comment tu as tué l'officier saxon .

— Il parait que je t'ai ôté ce soir-là une fameuse épine du cœur, camarade ; mais tu es vraiment trop rancunier; quand un homme est mort, ma foi! je ne pense plus à lui, et je ne lui en veux plus.

— Je n'oublie pas si vite, Hermann, et la loi du talion me parait juste. Œil pour œil, dent pour dent. Tu viens de me rendre un grand service, et ces ducats ne sont qu'un à-compte. Tu verras tout à l'heure jusqu'où peut aller ma reconnaissance. Voyons ! il est temps d'en finir. Dis-moi comment tu l'as tué.

— Rien de plus simple, répondit le grenadier; je me suis rué sur lui, et, de ma main gauche, je l'ai saisi par les cheveux.

— Je comprends, dit Marguerite en posant sa main moite de sueur sur la tète d'Hermann.

— Et puis je l'ai renversé sous mon genou.

— En le renversant en arrière, comme ceci, n'estce-pas? ajouta la jeune fille enjoignant, par un effort surhumain, le geste à la parole.

— Doucement, brigand! s'écria le grenadier en riant, doucement, si tu ne veux pas rouvrir la plaie qu'un cosaque du Don m'a faite au crâne!

iSl LA FIANCÉE d'ÉRIC.

— Et quand une fois tu l'as tenu ainsi ployé sous ton genou? continua Marguerite.

— Alors je lui ai posé sur la gorge la pointe de mon sabre.

— Est-ce bien là la place ?... dis!

Et la jeune fille piqua de la pointe de son sabre le cou du meurtrier.

— Plus haut, démon ! reprit Hermann en éclatant de rire si franchement que tout autre que la fiancée d'Eric eût été désarmé par tant de confiance; mais elle voyait l'ombre du Saxon devant ses yeux, l'ombre dirigeait son bras, roidissait sa main, exaltait son cœur.

— Et alors? demanda-t-elle.

— Alors, je lui ai tout simplement enfoncé trois fois mon sabre dans la gorge. De profundis! mais c'était un beau garçon.

— C'est donc ainsi que tu portas le coup ! s'écria Marguerite en plongeant le sabre à trois reprises dans le cou d'Hermann.

Un flot de sang tiède jaillissant à travers les découpures de la garde vint inonder la main de la jeune fille. Abandonnant le fer dans la blessure, elle recula de quelques pas, la prunelle dilatée, les cheveux hérissés sur le front. La vision d'Eric avait disparu, et la vengeresse de l'assassinat redevenait femme. Elle avait peur de son action, et elle tremblait.

Le grenadier, à demi renversé, n'étant plus retenu

LA FIANCÉE d'ÉRIC. [83

par la main de Marguerite, était tombé en arrière, entraînant la table dans sa chute; et les ducats d'or, si convoités par lui, s'éparpillèrent sur le plancher.

Au bruit accoururent les gens du cabaret et quelques soldats qui s'étaient arrêtés pour boire en passant. Ils relevèrent le cadavre d'Hermann le rouge et s'emparèrent du faux Christiern Zorn, qu'ils conduisirent à la tente du général Renschild.

Christiern fut condamné à mort, et, en attendant le jour, on l'enferma dans un vieux moulin qui servait de prison.

Cette fatale nouvelle se répandit aussitôt dans le camp, et Frédéric Tiefenbach en fut instruit un des premiers. Ce fut pour lui un coup terrible, car il avait conçu pour Christiern une affection extraordinaire. A force de prières, il obtint la faveur de prendre le tour de faction du soldat qui devait garder le prisonnier. Les premières heures de cette lugubre nuit se passèrent presque silencieusement entre les deux amis. Frédéric pleurait tout bas en roulant dans son esprit mille combinaisons insensées qui tendaient à sauver Christiern,

Marguerite paraissait absorbée par une idée fixe ; de temps à autre un léger tressaillement agitait tout son corps. La prostration avait succédé à l'énergie virile de sa volonté, et, involontairement, elle revoyait dans une sorte de rêve éveillé, même en fermant les yeux, le corps sanglant d'Hermann, qui

se renversait à ses pieds. Le dernier rire du malheureux retentissait sans cesse à son oreille comme un écho importun, et elle voyait son regard étonné, hagard, épouvanté, la poursuivre de ses mornes éclairs.

Alors elle se jugeait elle-même et se demandait de quel droit elle s'était imposé cette mission terrible de punir un coupable. Elle ne se repentait pas, mais un doute troublait sa pensée, qui s'était trop complaisamment inspirée de l'antique tradition. Deux ou trois fois elle demanda avec une agitation singulière à Frédéric, si la vie donnée par Dieu à l'homme ne devait pas être sacrée pour l'homme, et si, hors le cas de légitime défense, on pouvait répondre au mal par le mal, venger le sang par le sang, et si ce n'était pas empêcher l'expiation morale par laquelle le coupable peut se racheter.

Frédéric, voyant son pauvre Christiern Zorn pâle, tremblant et sans cesse occupé de laver et d'essuyer ses mains comme si elles eussent été tachées de sang, crut qu'il avait peur; mais loin de s'indigner de cette débilité de cœur dans un soldat, il se sentit saisi d'une commisération infinie :

— Écoute, lui dit-il, il est évident que l'approche de la mort agite tout ton être; tu es trop jeune pour ne pas regretter la vie; tu sais, moi, combien j'y tiens peu. Si je te perds, je me ferai tuer à la première affaire; mais je ne veux pas te voir mourir.

LA FIANCEE D ERIC. 153

Elle le regarda avec étonnement :

— Mais je suis prisonnier.

— Ne suis-je pas ton geôlier, Christiern? lui dit-il d'un ton de doux reproche.

— Ne me tente pas ainsi, camarade, ou bien sauve-toi avec moi, nous irons chercher du service chez les Russes.

Elle voulait réprouver; Frédéric répliqua vivement :

— Non, non, je ne veux pas passer pour un traître et un déserteur. Que je reçoive une douzaine de balles dans la tète pour sauver un ami, ça ne me déshonorera pas.

— Tu es fier sur le point d'honneur, camarade; mais si j'accepte la proposition, ce sera une lâcheté, et tu me mépriseras.

— Te mépriser, toi! je t'aime trop pour cela, repartit Frédéric les larmes aux yeux. Comment veux-tu que je méprise l'enfant qui a eu le courage de tuer Hermann le rouge? Fais ce que tu veux, mais, si tu restes ici, je me tuerai devant toi, car il ne sera pas dit que Frédéric Tiefenbach a livré luimême son ami aux bourreaux.

En même temps, il saisit son sabre par un geste prompt et résolu. Le faux Christiern l'arrêta :

— Je t'obéis, camarade, mais tu me reverras ! Marguerite sortit de sa prison, enveloppée du

manteau militaire de Tiefenbach; et au point du

l8() LA FIANCÉE d'ÉRIC.

jour ce dernier était conduit au supplice à la place de l'assassin d'Hermann, sur l'évasion de qui il avait refusé de donner aucune explication.

Le roi de Suède et le maréchal Renschild, avertis de cet événement singulier, s'étaient rendus tous les deux sur le lieu de l'exécution. Au moment où Frédéric allait payer de sa vie son dévouement à l'amitié, l'on vit arriver, de toute la vitesse de son cheval, à travers un épais nuage de poussière, une jeune femme vêtue de noir.

Elle mit pied à terre, sourit au condamné qui restait stupéfait de retrouver sous ce costume son camarade Christiern Zorn, et, s 'agenouillant devant Charles XII :

— Le lendemain du pillage de Lutzen, sire, lui dit-elle, une femme est venue vous demander justice. Cette femme, c'est moi. Vous m'avez répondu que vous étiez impuissant à punir, et je vous ai juré que l'assassin, s'il échappait à votre justice, n'échapperait pas à ma vengeance. Ce serment, je l'ai tenu. Je me suis enrôlée parmi vos soldats sous le nom de Christiern Zorn, et sans relâche j'ai cherché le meurtrier de mon fiancé Eric. J'ai fini par le rencontrer, et je l'ai tué avec le sabre même taché du sang d'Eric. Vous avez promis d'être mon juge, jugez-moi, et si j'ai commis un crime, condamnezmoi!

Charles XII aimait les actions héroïques, fussentelles entachées d'extravagance, et il abhorrait l'in-

la fiancée d'Éric. 187

discipline et le pillage; de plus, il n'estimait chez les femmes que les qualités viriles. Il tendit la main à la jeune femme, et lui dit presque gracieusement :

— - N'implorez pas votre grâce en suppliante, madame, relevez-vous. Si notre justice vous a fait défaut, notre clémence ne vous manquera pas, car je gracie en votre faveur ce fou qui allait* mourir avec joie pour son ami.

Marguerite baisa la main du roi, et, se relevant, elle s'avança vers Tiefenbach, qui la regardait avec une émotion que l'aspect de la mort n'avait pu exciter en lui.

— Ainsi, madame, lui dit-il d'une voix tremblante, après vous être jouée de ma crédulité, vous allez me quitter en emportant avec vous mon ami le plus cher? j'ai aimé une vision, un rêve, une chimère... Christiern Zorn n'est plus et n'a jamais été! La fiancée d'Eric a été juste envers Hermann le rouge, mais elle est cruelle envers moi.

Marguerite baissa les }^eux.

— Camarade Frédéric, murmura-t-elle, pardonnez-moi; j'ai rempli un devoir terrible. Désormais, tâchons d'oublier tous deux un passé douloureux. Servez bien le roi de Suède à qui nous devons la vie, et, si vous revenez un jour à Lutzen, vous retrouverez Marguerite fidèle au souvenir de votre amitié; je crois avoir prouvé à tous que je sais tenir ma parole.

LA FIANCEE D ERIC.

Les tambours battirent, et Frédéric Tiefenbach reprit le chemin du camp au milieu des joyeux hourras de ceux de ses camarades qui avaient été désignés pour le fusiller.

Entre le grand océan Boréal et l'océan Équinoxial émerge un groupe d'îles qui ont droit au salut du voyageur, car la tombe de l'illustre capitaine Cook est restée au fond de la rade de Karakakooa.

Terre étrange où tout est contraste et désaccord! fantasque lampascope où les mêmes hommes et la même nature se reflètent tour à tour sous mille aspects différents! Aujourd'hui c'est une souriante

fantaisie de Watteau, une Cythère embaumée, luxuriante et fleurie. Demain, c'est un infernal décor deSalvatorRosa, un site soulevé, bouleversé, éclairé par la tempête. L'Owyhée d'hier, disait Arago en parlant de l'île principale, est à mille lieues de celle d'aujourd'hui! que sera celle de demain?

Trois immenses cônes forment cette île, qui semble s'être aplatie et étendue sous leur poids formidable. D'où sortent ces Titans dont la tête se perd au-dessus des nuages? A quel cataclysme attribuer leur origine? Nul ne saurait le dire.

Les feux sous-marins qui ont vomi ces effroyables scories bouillonnent encore dans les profondeurs de leurs entrailles, et semblent se disposer à les rendre au néant qui leur donna le jour après avoir ébranlé les continents.

Ces trois géants monstres, dont le plus petit écraserait facilement le pic de Ténériffe, reposent sur d'introuvables bases. A une lieue au large l'Océan n'a pas de fond autour d'eux et les plus gros vaisseaux y peuvent toucher.

Le Mowna-Laé, plus haut et plus large que ses voisins (le Mowna-Roa et le Mowna-Kah), étonne le regard par ses échancrures festonnées de dents énormes, qui surplombent, menaçantes et aiguës, sur une végétation luxuriante. On dirait que la nature, prévoyant une catastrophe inévitable, a redoublé d'efforts pour répandre la richesse et l'abondance sur cette terre dont les jours sont comptés.

Les Sandwichiens portent en eux le reflet de cette sauvage et exubérante nature; ils sont lourds et turbulents, abrupts et gais par accès convulsifs; leur rude charpente n'inspire pas à première vue un sentiment sympathique ; des passions violentes fermentent dans leur poitrine et le moindre choc les fait éclater comme la lave d'un volcan.

Quand la nature est calme, le Sandwichien s'endort dans un extatique repos. Mais que l'ouragan mugisse, que la foudre gronde, que les rafales enroulent dans leur course tourbillonnante les arbres, les huttes, les rochers et les navires, le voilà debout. Le sauvage s'est réveillé prêt à la lutte; la colère des éléments allume en lui un brasier d'énergie et d'héroïsme. Rien ne saurait plus arrêter son élan. Sa pirogue est-elle en mer, vous le voyez le front haut, l'œil étincelant, l'attitude menaçante, s'élancer dans le gouffre de l'Océan furieux et en ressortir triomphant comme un gladiateur du cirque.

La religion de ces insulaires est un grossier mélange d'idolâtrie et de mahométisme. L'homme jouit de tous les privilèges attribués au droit du plus fort dans les pays barbares, mais il n'abuse pas de sa puissance. Satisfait d'être destiné à devenir le plus bel ornement du paradis-harem de Mahomet, il se montre digne de cette faveur en laissant à ses femmes toute liberté de faire ce que bon leur semble. Le sexe faible profite largement de cette impartialité philosophique.

IC)1 EES NEREIDES DES ILES SANDWICH.

Aux Sandwich, les femmes sont petites, fort gracieuses jusqu'à vingt ans, et le ton chaud de leur teint rappelle le brun doré de nos Arlésiennes; leur corps bien modelé charme les yeux par des attaches et des extrémités d'une remarquable finesse; leur tête mignonne, au front droit, au nez pur d'arête, à la bouche mutine, surprend par l'adorable rayonnement de regards naïfs et doux qui contrastent singulièrement avec les agaceries anacréontiques de ces sirènes.

Qu'un navire accoste aux Sandwich, aussitôt la population féminine se livre à une joyeuse manifestation. La rade se couvre de pirogues pagayées par de jeunes filles à demi vêtues de leur splendide chevelure, tandis que d'autres néréides à la nage louvoient en se jouant au milieu de ces légers esquifs toujours conduits avec une habileté incomparable.

Au premier signe, les néréides se changent en écureuils; beaupré, rebords de hublot, grelins, chaînes de tire-veille... tout fait échelle, et les voilà bondissant sur le pont!

A terre, la plus hospitalière réception accueille les nouveaux débarqués, et elle débute par une cérémonie d'initiation des plus touchantes. Un fait entre mille.

En i85o, un jeune officier de marine chargé d'un travail topographique, arrivait à Kaïoovah. 11 fut reçu par un chef nommé Kookiuï, véritable Hercule, qui offrait le plus bizarre aspect du monde : ses traits

LES NÉRÉIDES DES ILES SANDWICH. \<y>

réguliers et réellement beaux semblaient appartenir de profil à deux individus différents. Du côté droit de la tête les cheveux et la moustache étaient rasés et la peau conservait sa couleur brun doré, mais le côté gauche, complètement enduit d'une couche de rouge acajou, conservait cheveux et moustache tombant en boucles soyeuses. Le corps, tatoué de dessins empruntés à une fantaisie mahométane, était nu, sauf une très-légère ceinture de fils d'aloès.

La réception fut véritablement affectueuse. L'illustre Kookiuï, fier de cet hôte envoyé de Dieu, mit sa hutte à sa disposition, ainsi que ses femmes, aux soins desquelles il le confia, et s'éloigna avec la conviction que les néréides rempliraient tous les devoirs de la plus large hospitalité, à l'entière satisfaction de l'étranger.

En effet, le jeune officier, entouré par les quatre femmes du chef, se vit accablé de prévenances. On lui apporta des fruits savoureux. On lui offrit des coupes de jus de limon parfumé à l'ananas. On le débarrassa de ses vêtements superflus... Mais il n'entendait pas parler de cette fameuse opération du massage , pratiquée avec tant de ferveur aux Sandwich, d'après les récits de Jacques Arago, et il commençait à traiter in petto ce voyageur de simple fabuliste.

Tout à coup, au moment où le soleil radieux déclinait à l'horizon, la première femme du chef, vieille favorite, laide, nue, ridée et vernie d'une couche

d'huile de ricin, s'avança vers le jeune Européen avec une grimace diabolique qui avait la prétention d'être un sourire. L'île, à l'ombre de ses trois colosses de lave, semblait renaître sous une brise caressante. Les oiseaux gazouillaient l'hymne du réveil, tandis que les fleurs, relevant leurs corolles, aspiraient dans les alcalins effluves de l'air un bain de vie et un plus éclatant coloris. La néréide hors de service s'élança en poussant un cri guttural vers la natte d'où l'officier terrifié la regardait gesticuler. Aussitôt les portières de fil d'aloès se soulevèrent, et un essaim de jeunes et jolies esclaves assaillit le patient. Il s'agissait cette fois de le déshabiller complètement, l'opération du massage étant essentiellement magnétique.

Le sérieux de l'attaque rendait la défense difficile et la position des plus critiques.

D'un bond, le pudique Français, qui avait toujours admiré la touchante péripétie de Paul et Virginie, essaya de fuir, après avoir abandonné paletot, gilet et manches de chemise aux mains de ses ennemies. Mais, hélas! tout était clos. Il revint donc s'adosser contre le mur, prêt à défendre chèrement le dernier vêtement qui lui restât... celui que les prudes Anglaises ont si poétiquement baptisé Y indescriptible II! Ce mouvement stratégique fut le signal de sa perte. Une Sandwichienne , dont les innombrables tatouages composés d'ancres et de cœurs enflammés à l'usage des héros de terre et de mer dénonçaient

l'éducation toute française, une rusée indigène se glissa de côté, et, passant vulgairement la jambe à l'officier, l'étendit à terre.

Le vaincu fut garrotté en un tour de main et livré à la merci de la vieille matrone, qui renvoya les esclaves et vint aussitôt enfoncer ses doigts crochus dans les chairs de cet hôte chéri. Pendant une demi-heure que dura l'horripilante opération d'un forcené massage, le supplicié eut tout le temps de rendre hommage à la véracité d'Arago, confirmée d'une façon si énergique.

Pratiquée' du reste par de jeunes ou de vieilles mains, cette cérémonie a presque toujours pour résultat... la gale!

C'est la maladie à la mode aux îles Sandwich; elle a droit de cité et on s'en honore.

Et le casque d'osier, seul habit qu'ils revêtent, N'en défend pas leurs rois.

Eh bien, à la mort de ces rois malpropres, de véritables larmes sont versées par les indigènes qui savent vivre. Faute de vêtements à mettre en pièces, ils se déchirent le corps. Les hommes qui veulent porter le deuil le plus sévère se font arracher molaires et incisives par d'habiles sorciers auxquels la prothèse dentaire n'a livré aucun de ses secrets. Les néréides, plus rusées, s'adonnent à un tapage infernal et étourdissent de leurs clameurs toute la tribu, mais elles se contentent de couper leurs che-

veux. Quant aux prêtres, dont les prières n'ont pu rappeler la vie chez le moribond, ils sont impitoyablement massacrés, mesure de précaution qui doit leur rendre bien précieuse la vie des rois malades.

Les hauts dignitaires n'ont pas la ressource de se tourner vers le soleil levant et de devenir les meilleurs conseillers du nouveau prince, car ils sont admis à l'honneur de se crever les yeux ou de sacrifier les plus saines phalanges de leurs doigts à cette douleur sans bornes.

Le deuil extérieur et démonstratif est imposé à la fleur des pois du pays, tandis que la vile multitude doit s'enfermer et pleurer dans le silence de la case, afin de ne pas distraire l'affliction des hautes classes.

Comme entre chefs et patriciens toute douleur vivement sentie implique à chaque rencontre un frottement de nez vif et animé, il est une mesure exigée par la plus simple prudence pour que ces expansifs frottements de nez ne soient pas entravés par la présence des nez de basse extraction. Au premier abord, on croirait peut-être qu'il est facile de distinguer un. noble d'un plébéien. Erreur. Tous les deux sont également de haute taille, bruns, vigoureux et nus. Les dessins du tatouage et le costume de guerre établissent seuls entre eux une différence réelle.

L'esclave est orné d'un pagne qui, selon le degré de noblesse de son maître, monte ou descend par crans hiérarchiques.

Les femmes du peuple n'ont le droit de porter aucune fleur et aucun feuillage en guise d'ornements, sous peine de sévères punitions. Cette loi somptuaire fait le désespoir de ces coquettes néréides, mais nul n'ose la transgresser ; il est vrai qu'elles peuvent remplacer les fleurs par des coquillages et les feuilles par des verroteries ou des diamants de strass. Le sexe faible ne perd jamais ses droits.

Les peines les plus graves atteignent aussi les femmes de toute classe qui ne se conformeraient pas aux décrets et ordonnances du grand prêtre. Exemples tirés de ce code de saine morale : — La femme qui se chauffe au feu allumé par des hommes est flagellée en place publique. Est-ce un symbole ? Non. Il ne s'agit pas des flammes de l'amour partagé. Du reste, le pays étant fort chaud, ce genre de crime doit être peu répandu et facile à réprimer.

Le même châtiment, emprunté aux législations les plus estimées, est réservé à la néréide qui s'émancipe jusqu'à fumer dans la pipe d'un homme.

Il est aussi défendu à ces dames, sous peine beaucoup plus violente, de manger des bananes. Cette prohibition singulière pourrait intriguer les médecins et leur faire supposer qu'il s'agit d'un règlement hygiénique. Point. La banane est tout simplement considérée comme un fruit délicat que le sexe fort est seul digne de consommer.

Enfin, deux fois par semaine, la mer est déclarée tabou par le grand prêtre, c'est-à-dire sacrée, et

IqS LES NÉRÉIDES DES ILES SANDWICH.

nulle n'y doit glisser le pied. Dura lex pour des néréides! En revanche, Yhabeas corpus leur est concédé, et c'est avec un enthousiasme difficile à décrire que ces nymphes offrent aux étrangers les bénéfices de ce bizarre monopole.

Aux îles Sandwich, les maisons, construites en bambou, sont couvertes d'une toiture conique en goémon; elles sont entourées d'une palissade de deux pieds de haut, crénelée d'arêtes de cocotier; en dedans de ce rempart, le jardin potager de chaque famille abonde en bananes, patates, giraumons, ananas, ignames, fruits, légumes éclatants de sève et de luxuriante richesse.

A la porte de ces huttes ou sur les bords de l'Océan, lorsque — « la royauté, c'est la paix ! » — la vie des insulaires s'écoule doucement, bercée par les chants des exploits passés : Kamehameha, un de leurs grands rois, pleuré depuis bientôt trente ans, est toujours un nouveau sujet de regrets, de frottements de nez et de larmes.

Un jour, ce monarque adoré, allant en guerre contre les braves d'une île voisine, aperçut un de ses chefs qui fuyait avec une agilité remarquable. Il s'élança sur ses traces, le saisit au collier et leva sur lui son terrible tomahawk. Un cri de douleur retentit. Le lèche avait les deuxjambes séparées du corps !

— Tiens, fuyard! fit Kamehameha en laissant retomber tranquillement à terre le malheureux chef,

voilà des jambes qui ne t'emporteront plus hors du devoir! c'est ainsi que les coupables doivent être châtiés ! Qu'elles restent là pour servir d'exemple!

Autre histoire de justice sommaire. Un mari vint se plaindre au grand roi d'avoir été trompé par sa femme. Or, aux Sandwich, un mari ne peut être victime de ce genre d'abus de confiance que de la part d'un indigène, puisque du fait des étrangers la chose est tenue à grand honneur, comme preuve d'estime et de sympathie particulière.

— Quel est le coupable? demanda l'autocrate brun doré.

— Ton neveu, Tamaï !

Le roi se frotta vigoureusement ]e nez :

— C'est bien; viens demain sur la place avec ta femme.

Le lendemain, sur le square où s'élevait la case royale, un chevalet aigu avait été dressé, et Karaehameha était entouré des anciens qui remplissaient le rôle de sénateurs.

Un cercle de guerriers armés de lances et coiffés du casque de guerre cernait la place.

Le condamné, suivi d'un homme portant un glaive d'une main et un battoir de l'autre, se présenta la tête haute et enjamba gaillardement le chevalet. D'un autre côté apparaissaient le mari lésé et la femme compromise. Un silence solennel planait sur l'assemblée. Le roi fit un signe, les guerriers abaissèrent leurs lances, et, tandis que le justicier a van-

çait son battoir sur le chevalet, l'amant heureux, sans hésiter, étendit dessus ses mains ouvertes. Un éclair jaillit, la lame du glaive levé par le bourreau retomba... Deux cris terribles retentirent : l'un de souffrance, aigu et strident; l'autre de désespoir, profond et strangulé.

Les doigts des deux mains du lovelace gisaient à terre, au milieu d'un flot de sang!

Kamehameha était resté impassible, il s'adresse alors à la complice du patient :

— A ton tour, femme ! dit-il à la malheureuse terrifiée. Allons, debout!

Puis se tournant vers son bourreau ordinaire : Achève ton ouvrage! ajouta-t-il.

Armé cette fois d'un couteau à lame acérée, le serviteur du roi, faisant soutenir la jeune femme défaillante par quelques-uns des guerriers présents, commença par faire sauter dextrement les deux oreilles de l'infortunée, et finit par lui lacérer le visage de façon à la défigurer.

Le sang avait lavé le crime. Le roi rendit à son neveu toute son amitié, et le mari prodigua les plus tendres soins à sa femme, désormais rentrée en grâce.

La popularité de Kamehameha n'était pas due seulement à ces actes de justice dignes de Brutus l'Ancien ou de Pierre le Grand , mais aussi à des preuves multipliées de bienfaisance et d'humanité. Ses sujets ne lui ont pas encore érigé de ces froides

statues que la postérité se fait souvent un véritable plaisir d'abattre; mais l'oubli ne dévore pas sa mémoire.

Les cimetières ou moraïs ont un aspect étrange aux Sandwich.

Ici debout, là assises, dorment de colossales statues posées sur de larges pieux peints en rouge ; la plus petite atteint sept pieds et quelques-unes dépassent quinze pieds. Toutes ont les bras tendus, les mains fermées, les yeux peints en noir et la bouche ouverte. Cette bouche est un énorme four où toutes les offrandes des fidèles s'entassent chaque jour. Le soir, le prêtre, déclarant les dieux satisfaits, s'empare de ces dons, qui forment le plus sûr bénéfice de sa charge.

Ces statues, debout ou assises, sont censées représenter les rois aimés ; celles qui sont mutilées ou renversées sur le sol représentent les rois et les princes abhorrés.

Le tombeau du grand Kamehameha , bâti en varech au milieu du moraï d'Owyhée, est impénétrable et tabou (sacré). Nul n'a le droit de le visiter. Les seuls honneurs qu'il soit permis de lui rendre consistent à accomplir des danses et des frottements de nez réitérés autour du mur d'enceinte du mausolée.

Sur les tombeaux des chefs on élève une immense statue rouge, image d'une divinité quelconque, au choix de la famille. La cérémonie des funérailles a

tout d'abord réuni les parents et les amis; ils ont coupé des joncs, des fucus, des herbes et préparé une litière; ils y ont déposé le corps, qu'ils pressent, roulent et ficellent dans un linceul de feuilles de rima ou de tamarin, puis ils l'ensevelissent dans une fosse de six pieds, sur laquelle est placée aussitôt la pierre qui doit servir de piédestal à la statue rouge. Mais les gens du peuple ne sont pas traités avec tant de cérémonie; on rejette simplement sur leurs corps la terre battue avec plus ou moins de ferveur par le piétinement de leurs amis.

A la pose de la statue, des orateurs funèbres entonnent le panégyrique du défunt avec accompagnement de larmes, de sanglots, de soupirs et de frottements de nez exaspérés. Cette dernière démonstration officielle est rigoureusement refusée au peuple et aux femmes.

En mourant, Kamehameha laissait pour le pleurer non-seulement ses sujets, mais encore une douzaine de veuves décidées à ne jamais remplacer ce modèle des maris. Ara go , pendant son court séjour à Owyhée, se fit présenter à ces dames, quoique dépourvu de gants paille et d'habit de cour, et cette visite fut classée par lui parmi ses plus curieux souvenirs.

Au milieu d'une chambre sombre, sur des nattes gisaient des masses accroupies ou étendues, mais toujours immobiles. Des étoffes de gaze froissées ou nouées simplement servaient de costume à ces Vénus

LES NÉRÉIDES DES ILES SANDWICH. 2o'3

de l'embonpoint. Ce groupe, semblable aux statues de Téléphantiasis, se composait de douze veuves du grand roi.

De ce monstrueux amas sans formes sortirent à la longue une tête et un bras. Au bout de ce bras s'ouvrait, en signe de bienvenue, une main microscopique. C'était le salut de Koa-Onoah, la reine mère, la favorite du défunt. Cette Maintenon d'un poids incalculable avait exercé une influence irrésistible sur le cœur du monarque. Aussi avait-elle donné des marques éclatantes de sa douleur pendant les funérailles. Elle avait juré de ne plus se couronner de fleurs, de ne plus laisser croître ses cheveux. Elle se coupa une phalange du petit doigt de chaque main et se fit sauter quatre dents sur le devant de la bouche, afin sans doute de s'enlaidir assez pour ne plus attirer l'attention des hommes.

La fidèle Koa-Onoah avait été renommée dans sa jeunesse comme la plus noble beauté des îles. Sa figure pâle, endolorie, aux regards abattus, était surtout remarquable par sa douceur. Ainsi que les femmes de dignitaires, elle portait le nom deKamehameha tatoué sur la plante de ses pieds délicats, et sur sa langue, comme dernier raffinement de coquetterie. En Europe les femmes se contentent de se laisser percer les oreilles.

Boire et manger à grand'peine, hurler au nom du grand roi ou rire avec les esclaves alertes qui les éventent, voilà toute la vie de ces veuves massives.

Elles ressemblent à ces informes chiens de mer qui se traînent péniblement sur la plage pour y expirer aux rayons du soleil impuissant à les ranimer.

Aux Sandwich, les liens de parenté n'imposent aucune obligation.

Riouriou, fils de Kamehameha, avait une fille qu'il épousa le jour où elle atteignit l'âge de dix ans. Il mourut, et son fils aîné, héritant du trône, épousa la jeune femme, qui plus tard se maria en troisièmes noces avec le frère de sa mère.

Il est difficile de ne pas être frappé de l'analogie qui existe entre les mœurs de ces insulaires et celles des tribus africaines, si bien décrites par M. du Chaillu.

Chez les uns et les autres, la seule forme de gouvernement en vigueur, c'est la forme patriarcale. Il n'y a pas de propriété territoriale. Les habitants ne possèdent pas de bestiaux. Les seules richesses qui rendent un homme important, ce sont les femmes et les esclaves. Plus les hôtes de M. du Chaillu avaient de femmes qui les nourrissaient et de beaux-pères qui les défendaient, plus ils avaient de pouvoir; plus ils comptaient d'esclaves travaillant à leur service, plus ils avaient de fortune. Mais la vie et la propriété sont plus en sûreté aux Sandwich que dans l'Afrique équatoriale.

En effet, l'Africain est essentiellement jaloux; il

LES NEREIDES DES ILES SANDWICH. 2o5

souffre de la prospérité du voisin et l'envie naïvement. Ce n'est qu'au péril de sa vie qu'un nègre acquiert des richesses, c'ést-à-dire des femmes et des esclaves. Aussitôt riche, il est enveloppé des réseaux d'un complot dont il ne peut se dégager; ses parents songent à cet héritage qu'il leur fait trop attendre ; ses voisins songent au moyen de le dépouiller. Ce nuage grossit. L'indignation devient générale contre ce méchant riche qui s'obstine à vivre et à priver les autres de sa succession. Evidemment un riche si bien portant est un sorcier ou tout au moins un être dangereux qui possède « un maléfice ». Les accusations publiques éclatent contre lui, les témoins abondent, et ce grand coupable est forcé de se bannir volontairement. S'il résiste et veut prouver son innocence, on lui fait subir l'épreuve du poison, et, s'il n'est pas protégé par des amis dévoués et puissants, il meurt comme un chien. Les propriétés mobilières, telles que l'ivoire et les denrées, sont soigneusement cachées pour ne pas exciter l'envie et la cupidité des voisins ; la femme préférée du maître connaît seule le secret du trésor.

Les Africains ont deux sortes d'esclaves ; l'une de ces classes est celle des serviteurs du logis, qu'on ne vend jamais au dehors, et qui, quoique frappés des incapacités particulières à l'esclavage, jouissent d'une assez grande liberté ; ils ont souvent voix au chapitre dans la famille et dans le village, peuvent acquérir du bien, et sont protégés par leur maîtres,

2o6 LES NÉRÉIDES DES ILES SANDWICH.

qu'ils doivent faire subsister, soit par leur chasse, soit par le défrichement du sol.

Les maîtres sont fort cléments pour leurs esclaves, non par philanthropie ou douceur naturelle, mais parce qu'ils ont peur que ceux-ci ne se vengent en les ensorcelant. A quelque chose la superstition est bonne ! L'esclave est réputé d'une nature inférieure à celle de l'homme libre, et le maître peut le tuer s'il lui plaît, sans que nul ait le droit d'intervenir entre eux. Cet affreux privilège est rarement mis en pratique. On voit souvent des esclaves obtenir la confiance de leur patron à ce point qu'il les envoie au loin se livrer au commerce pour son compte, chargés de denrées précieuses, et on ne cite guère d'exemples de dépositaires infidèles.

La seconde classe est celle des esclaves de guerre, destinés à l'exportation. Les tribus du littoral ont créé des barancons ou marchés d'esclaves , où s'opère un large trafic de noir bétail humain. Elles achètent surtout leur marchandise aux peuples de l'intérieur.

Les prisonniers de guerre gagnent, dit-on, à la traite, car ils sont vendus au lieu d'être égorgés et mangés; mais, d'autre part, quoique les hommes libres d'une tribu prétendent tous qu'ils ne se vendent pas entre eux, M. du Chaillu a parfaitement reconnu que les débiteurs sont fréquemment vendus par leurs créanciers, et que le même sort est réservé d'ordinaire aux sorciers, aux adultères, aux fripons

et aux vaincus de chaque bagarre, quand toutefois on leur fait grâce de la vie.

Du reste, depuis le littoral de l'Afrique jusqu'aux coins les plus reculés où ait pénétré le voyageur français, l'unité de monnaie, c'est l'esclave. Nous comptons par francs, les Américains comptent par dollars, les Anglais par livres sterling et les Africains par esclaves. Si un nègre est puni pour quelque délit, il est condamné à une amende de tant d'esclaves; s'il se marie, la dot qu'il paye au beaupère est stipulée en esclaves. Celui qui manque de cette précieuse denrée est admis à la remplacer par d'autres produits, ivoire, ébène, bois rouge, etc. Mais si, pour payer son amende, il ne peut fournir ni l'une ni l'autre monnaie, il devient monnaie luimême, car on le vend, et le prix qu'on retire de cette opération commerciale est partagé entre ceux à qui l'amende doit profiter.

La voix du sang, si féconde en péripéties de mélodrame en Europe, ne joue pas chez les nègres un rôle plus brillant qu'aux îles Sandwich. Beaucoup d'articles de commerce, tels que les fusils, la poudre, le tabac, le cuivre, le fer, sont devenus des besoins pour les tribus rappi^ochées des côtes, mais il est difficile de se les procurer en quantité suffisante, et les trafiquants les tiennent à des prix relativement élevés. Il y a là une tentation irrésistible pour l'Africain qui, armé d'un droit de vie et de mort sur ses enfants, n'hésite guère à les vendre en

ao8 LES NÉRÉIDES DES ILES SANDWICH.

échange des objets qu'il convoite. Pour justifier à ses propres yeux cette décision antipaternelle, il s'aperçoit tout d'un coup que son enfant est d'une laideur qui pourrait faire honte à la famille, ou bien qu'il manque de l'esprit nécessaire pour acquérir des femmes et des esclaves, ou bien encore qu'il a l'intention d'ensorceler son père. Ces considérations admises, notre homme s'empresse de se concerter avec les parents de la mère et de leur communiquer son projet, car ils ont aussi des droits sur l'enfant. Ces braves gens font quelques objections pour la forme, mais le père leur promet une grosse part dans le produit de la vente, et quand il a obtenu leur consentement, ce pauvre négrillon est vendu.

Le sort de ces petits Africains n'est certes pas digne d'envie, mais il faut reconnaître qu'ils ne sont pas beaucoup plus malheureux que les innombrables petits fumistes, petits ramoneurs, petits pifferari et petits guitaristes dont les Abruzzes, les Calabres et la Savoie enrichissent chaque année cette bonne ville de Paris, habitée par des nomades.

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VTI

En soulevant le voile d'azur poétique qui enveloppe l'Orient, il nous semble qu'une mystérieuse lumière devrait jaillir de ce berceau des mondes, ainsi que d'un foyer divin; mais l'Asie classique, créatrice des grands empires et des grandes religions, n'est plus grande que par ses souvenirs.

Les Perses, ces premiers rôles de l'Histoire an-

tienne de Rollin, spirituels, braves et industrieux, vaincus superficiellement par Alexandre, retrouvèrent une vitalité assez énergique pour résister à la suprématie de Rome. Ils semblaient destinés à devenir les maîtres de l'Orient, mais ils ont été abrutis par un despotisme de trente siècles et des révolutions incessantes. La haine des Turcs, les brigandages des Afghans et des Kourdes, les luttes religieuses, le croisement des races, ont contribué à la décadence de cet empire, où la plus effroyable misère encadre le luxe effréné des seigneurs et des courtisans.

Les Persans, musulmans schiytes, sont des hérésiarques comme nos huguenots.

Téhéran, la résidence des schahs, la ville aux dômes étincelants, offre au voyageur un aspect des plus pittoresques. Bâtie au milieu de jardins magnifiques, reflets de l'Éden de la Bible, elle est veinée de cours d'eaux vives qui se jettent dans des aqueducs souterrains; les maisons, d'architecture grandiose, sont fort belles quoique irrégulières ; çà et là, quelque ruine, quelque tour ancienne dresse son ombre gigantesque entre des arbres centenaires, dont les rameaux tordus, vigoureux, feuillus, embrassent de leurs capricieuses arabesques le granit sombre.

Au milieu de ces vestiges du passé triomphant s'élève un monument moresque tout moderne : c'est le caravansérail d'Hadjeb-Eddaouleh, dont les propriétaires, traficants juifs, font la traite et vendent les prisonniers recrutés par des courtiers spé-

ciaux. En effet, tout infidèle est de droit fait prisonnier, excepté l'Européen et le juif, ce dernier étant regardé comme indigne même de l'esclavage. Ce suprême degré d'abjection paraît être accepté assez philosophiquement par les descendants de Moïse.

Les bazars pullulent à Téhéran. Rien de gracieux comme ces constructions légères, basses, bariolées de couleurs vives, où s'entassent les armes, les bijoux, les tapis orientaux, dans une confusion tout à fait séduisante pour les yeux d'un peintre. Sur le devant du cintre festonné qui sert d'entrée au magasin se tient bravement accroupi le marchand, les jambes croisées et les yeux à demi clos. Après le schah, les ministres et les mirzas ou grands seigneurs, viennent en quatrième ligne ces négociants béats dont la probité est proverbiale et se perpétue de père en fils. Ce ne sont pas les vendeurs du bazar qui adopteraient pour patron Mercure, dieu des voleurs.

Le marchand ne paye point d'impôt; il vend de tout, il fait la banque, il est considéré comme capitaliste et n'a d'autre charge que le loyer de son magasin. Vêtu d'une longue robe feuille morte, la tête enroulée d'un turban à triple étage, il apparaît comme une poétique vision de haschich au milieu des spirales de vapeur qui montent et l'enveloppent d'un nuage parfumé. Derrière lui s'ouvre le magasin. Là, dans quatre ou cinq pieds carrés, sur des

plateaux de vermeil, sont étalés des aiguières, des tasses, des kandgiars à fourreau large émaillé de pierres précieuses, des coussins arméniens or et soie, de l'ambre, de l'ivoire vert, des joyaux et des cassolettes pleines de parfums. Les quatre murs sont décorés d'une mosaïque de velours, de soie, de cachemires et de tissus filigranes d'or. A la voûte, en forme de dôme, sont suspendues des armes d'une richesse inouïe, qui rappellent les inventions meurtrières de tous les peuples.

Lorsqu'un acheteur s'approche de ce réceptacle merveilleux, il est ébloui et reste indécis; mais s'il compte sur l'empressement ou l'amabilité du marchand pour f)xer son choix, il compte sans son hôte. Impassible et muet, ce philosophe du commerce voit passer ou s'arrêter le client sans que sa paupière demi-close se soulève d'une ligne, sans que son aspiration égale précipite l'ascension du panache de fumée qui s'échappe de sa pipe. Il attend. L'acheteur persan qui sait son monde va s'asseoir sur un coussin tramé d'or qui fait vis-à-vis à celui sur lequel repose le marchand ; il trouve à sa portée une pipe, du tabac, une pince d'or et des pastilles d'ambre enflammé. La pipe bien bourrée, bien allumée, se fume dans le plus grand silence et avec la béatitude de ces doubles magots qui ornent la montre de nos marchands de thé. Au bout d'une demi-heure environ, imprégnés des mêmes parfums, auréolés du même nuage d'azur argenté, nos deux flegmatiques

commencent à entamer des négociations toujours parlementaires. Alors une tasse de thé est apportée et partagée si le marché se conclut; sinon l'acheteur s'éloigne lentement, non sans dissimuler son dépit et sa soif sous un sourire gracieux qui se reflète sur le visage paterne du marchand.

Au milieu de Téhéran, entre ces poétiques bazars, ces blanches maisons, ces ruisseaux et ces beaux arbres, se dresse le mât de justice, planté sur une plate-forme de pierre. Il est fort rare que quelque tête n'y soit pas accrochée. Ce poteau sinistre fait face au palais des schahs, construction basse dont les deux étages renferment plus de cent chambres. Bâti en briques crues du plus beau rouge, séparées par des cordons d'émail à mosaïques, cet édifice ressemble à une gigantesque corbeille de fleurs déposée au milieu de jardins naturels. Lorsque la cour de Téhéran se promène dans cette féerie, les directeurs de l'Opéra et du Châtelet pourraient y trouver un bon sujet de décor, mais si le voyageur veut flâner dans les rues, il y est heurté, foulé, pressé par les ânes, les chameaux et les mulets, par les indigènes, les derviches et les âniers, qui l'assourdissent de leurs cris gutturaux et lui écrasent les pieds en criant à tue-tête : Kaberdar! kaberdar! «Prenez garde ! »

Les réjouissances publiques se manifestent surtout par un de ces feux d'artifice dont les Persans ont la spécialité, et qui suffisent pour électriser d'en-

thousiasme toute une ville ou pour l'incendier. Turba mit ou ruunt, comme dit la grammaire latine, Semblable à Guzman, la foule ne connaît pas d'obstacles; elle se précipite au milieu des pièces surveillées par le Ruggieri de l'endroit, et les matériaux pyrotechniques sont enlevés d'assaut. C'est une frénésie générale.

On court de côté et d'autre : l'un armé d'une chandelle romaine, l'autre d'un soJeil, celui-ci d'un pétard, celui-là d'une fusée!... C'est une pluie de feu universelle. On crie, on rit, on bouscule, on brûle; rien n'arrête l'élan, et les plus graves sonnent le branle-bas du bouquet.

Pendant ce tumulte, une singulière danse ignée met le comble à l'allégresse et au fanatisme de tous ces artificiers. De mémoire d'homme, le peuple persan ne s'est lassé de cette fantasia incandescente. Deux hommes revêtus, des pieds à la tête, d'une toile mouillée et porteurs de vastes paniers qui simulent des chevaux, se présentent comme des champions tout couverts d'artifices. On met le feu à leur armure; puis, chevaux et personnages caracolent, se heurtent, se poussent, se choquent comme dans un carrousel du moyen âge. Les spectateurs, au paroxysme de la joie, trépignent et hurlent en vrais convulsionnaires piqués d'une tarentule archivenimeuse. Il se fait en Perse une énorme consommation de menues pièces d'artifice, et le fonctionnaire le plus rigide ne craint pas, après avoir assisté

ET AUTRES SUPPLICES PERSANS. 2li>

au conseil du schah, de déposer sa gravité au seuil du palais pour s'élancer dans la campagne et y gaspiller une douzaine de pétards et de fusées, dont l'explosion provoque chez lui une violente hilarité. Dans ce pays, les membres du conseil privé deviennent tous des Gavroches dès qu'il s'agit de feu d'artifice. Jusqu'au milieu des jardins royaux, ces explosions ont déjà roussi bien des moustaches, brûlé bien des robes, incendié des kiosques et des arbres; mais on n'y prend pas garde, et elles continuent à faire le bonheur du peuple persan échaudé, y compris les schahs jeunes ou vieux.

Le luxe des descendants de Cyrus est des plus poétiques et mérite d'être célébré par les Saadis aussi métaphoriquement que les merveilles de la nature. Lorsque M. A. de Gobineau, envoyé en mission, se rendit à Téhéran en i856, la réception qui lui fut faite par le schah dépassa toutes ses prévisions. L'ambassade fut introduite par le grand maître des cérémonies armé d'un long bâton d'émail incrusté de pierres d'un prix fabuleux. Arrivée dans le jardin du palais, elle s'arrêta devant le tabar de réception, dont les colonnes étaient peintes et richement dorées. Là le héraut, après s'être agenouillé, sollicita pour Son Excellence le ministre de France la faveur de s'approcher du Fils de la lumière. Cette gracieuseté obtenue, les officiers, les pages, les dignitaires, les soldats, les domestiques se rangèrent en haie, et le ministre s'inclina ébloui.

2l6 DES MARIAGES

Assis sur un trône brillant et fort élevé, Nasr- Eddyn Schah, Je jeune roi, beau comme Apollon, était vêtu d'une robe tunique de soie bleue, brodée de perles ; de larges bracelets de diamants cerclaient ses bras. De son ceinturon à fermoir de rubis tombait un large sabre damasquiné dont la poignée étincelait de pierres précieuses aux reflets multicolores. Un petit bonnet d'astrakan noir lustré s'harmoniait avec la sombre chevelure du roi, et n'était étoile que d'un seul gros diamant formant l'agrafe d'une aigrette à sept écarts de rubis. Partout des fleurs, des glaces, des tentures de cachemire, des peaux de tigres du Bengale ou d'ours blancs, et des panoplies d'armes splendides. Le soleil pailletait d'atomes d'or les nuages parfumés des cassolettes d'altar (essence de roses) que portaient gravement des Nubiens habillés de pierreries.

Mais sortons de ce palais éblouissant, et, une fois dans la rue, poussons une porte entrouverte, derrière laquelle, au milieu du bruit monotone et assourdissant de la musique orientale, retentissent des exclamations d'allégresse. La foule est grande. On célèbre le mariage d'une vierge née sur Jes rives d'émail bleu qui bercent le cours du Zenderroud. Le joyeux brouhaha remplit une cour dont une vigne gigantesque forme la voûte et dont les deux portes conduisant à l'intérieur du logis sont fermées. L'une d'elles doit s'ouvrir devant le marié.

Dans une grande salle tendue de soie cramoisie

sont réunis les parents des conjoints. On dresse le contrat. Les deux procureurs sont assis l'un en face de l'autre. C'est le premier des dix jours qui précèdent le mariage. Il s'agit de convenir de la dot et des cadeaux. Les parents s'accordent ou se querellent aux sons du tam-tam, de la guzla et du téorbe. On discute le chiffre de sequins, de chameaux, d'esclaves et d'eunuques offerts par le fiancé. Mais ces procédures sont assez peu intéressantes; passons par la seconde porte et nous assisterons à un tableau digne de tenter le pinceau d'un grand peintre.

Au milieu d'un essaim de jeunes filles superbement costumées, la mariée est assise ou plutôt étendue sur des peaux d'astrakan noires. Les Persanes sont les plus jolies femmes du monde, et Fatiha (bénédiction), la mariée, paraît être la plus jolie des Persanes. Blanche, rosée, diaphane, presque nue sous sa chemise de gaze piquée d'or, Fatiha ressort nettement sur le noir brillant de l'astrakan ; sa tête, petite, fine, d'une régularité sculpturale, est penchée sur un coussin de velours rouge, tandis que le flot de ses longs cheveux noirs descend voiler son corps allongé en en caressant les ondulations; ses grands yeux aux cils recourbés s'alanguissent tendrement ou pétillent d'éclairs, selon que ses compagnes lui prophétisent le bonheur prochain ou la jalousie à venir. La bouche, plus petite que ces yeux adorables, reflète les impressions de la jeune fille,

2l8 DES MARIAGES

tantôt par un sourire d'espoir naïf, tantôt par une contraction de mutine bouderie.

Aux bras et aux jambes de Fatiha s'enroulent déjà, en signe d'esclavage conjugal, les bracelets que le riche fiancé a fait incruster d'émeraudes et de diamants. En Perse comme ailleurs, les confidences abondent à la veille du mariage; aussi dans ce coin réservé du logis paternel le ramage de tous ces petits becs rosés ressemble-t-il à celui d'une volière. En effet, dans neuf jours, cette enfant va devenir une femme sérieuse et sera promue, car elle est la première, au rang de nikia du harem. Les Persans ont droit à quatre femmes légitimes qui portent ce titre. Quant au nombre des mutliéh ou concubines, il n'a pas de limites. A prix d'or, on peut répudier les muthéh; toute rupture avec l'une des nikia serait un scandale abominable.

Cependant les neuf jours d'intermède se sont écoulés, et nous retrouvons dans la chambre aux gazouillements toute la jolie nichée qui entourait la mariée. L'or, la soie, les bijoux, la gaze étincellent sur ces mignonnes créatures, diaprées au soleil comme les papillons des tropiques. L'anneau nuptial a été envoyé le matin; pas "une de ces petites mains qui ne l'ait essayé, avec des cris et des éclats de rire argentins comme des gammes de rossignol. L'heure de la toilette est venue. Et pour qui, grand Dieu! ces frais de toilette, puisque ce radieux petit monde va tout à l'heure se transformer en une triste

collection de fantômes voilés des pieds à la tête? Pour qui, puisque le fiancé lui-même ne connaît pas sa femme et n'aura le droit de voir sa figure qu'au moment où le soleil du lendemain éclairera la chambre des noces? Peu importe! les cheveux de Fatiha sont tressés avec art, soigneusement parfumés, enroulés de perles et surmontés d'un turban de cachemire.

La coiffure est le signe distinctif de la femme mariée. La patiente revêt ensuite la chemise de gaze de soie brodée, frangée de perles et d'or, le large pantalon de damas cerise et or, la veste de velours vert soutachée de perles et retenue sous la gorge par un bouton d'émeraude. Quant aux bagues, aux colliers, aux épingles, aux agrafes qui ruissellent dans la corbeille, présent du mari, nous renonçons à en faire l'énumération, digne des contes de fées. Fatiha, parée comme une châsse, est forcée de rester, sous son attirail, la spectatrice momie d'une folle ronde voltigée par ses compagnes. Puis la mère entre suivie de deux matrones, et c'est le signal du départ. Le gentil essaim se disperse; chaque fille revêt son voile, qui laisse à peine deviner les yeux à travers une grille de tulle joignant la chadera au roubend, c'est-à-dire formant capuchon et manteau."

A la porte, le groupe se trouve doublé, triplé, quadruplé par d'autres fantômes féminins et par les hommes, parents et amis des familles.

Chez le marié se réunissent les procureurs et le

22o DES MARIAGES

maire. Là foisonnent les offrandes et les cadeaux; car le tribut des parents est obligatoire. Puis le cortège se rend à la mairie, chaque sexe formant une procession séparée. A la suite d'un brusque mouvement de la foule, la pauvre Fatiha est entraînée par les femmes, qui la supplient avec une feinte conviction de ne pas se précipiter sous le joug d'un maître toujours tyrannique, tandis que les hommes entassent promesses sur promesses pour la décider à prendre gaiement son parti. Contrairement aux usages, la jeune fille ne se fait pas prier bien longtemps, car les yeux charmants de son futur époux exercent sur elle une influence irrésistible, et il se tient debout à la porte de la salle du supplice.

Le mariage conclu, on retourne chez le père de la nouvelle dame et la fête commence, pour parler comme à l'Opéra-Comique. Deux des assistants sont désignés comme missionnaires de la gaieté générale ; l'un est l'homme de la main droite, et l'autre l'homme de la main gauche du marié. Leur pouvoir est absolu. Pour faire rire, ils inventent mille farces, battent les uns, arrêtent les autres, mettent celui-ci à l'amende, garrottent celui-là. Cet usage est reçu et nul ne songe à s'en offenser. Pendant ce temps, Fatiha est rentrée dans sa chambre de toilette; après s'être dévoilée et débarrassée de la charge de ses bijoux, elle préside un repas offert à ses compagnes. Là plus de folies carnavalesques, plus de bouffonneries de tréteaux, mais le gentil ramage d'une bande

d'oiseaux chanteurs. La mariée naguère si nonchalante montre un visage rayonnant, et sourit intérieurement pour ainsi dire.

D'où vient cette transformation? Est- elle donc si sûre de sa beauté qu'elle dédaigne la loi qui lui inflige des rivales ? Oublie-t-elle que le mari a droit de vie et de mort sur les nikia, ne pouvant les répudier sans honte?

Ne craint-elle pas que ce maître et seigneur, qui ne l'a jamais vue, la trouve inférieure à son idéal et la laisse végéter au harem, tandis qu'il choisira une muthéh (concubine) parmi les esclaves qui découvrent leur visage devant tous? Non, Fatiha, le matin même, s'effrayait encore de cet avenir mystérieux... mais, depuis, elle a vu son mari. Le jeune homme a trouvé moyen de lui glisser quelques mots à l'oreille, au sortir de la mairie, et elle voit la vie en rose.

Enfin l'ombre remplace le jour; et, si les flambeaux y suppléent, ils doivent bientôt s'éteindre. Le père de Fatiha donne le signal du départ pour la maison conjugale; le bruit de la musique trouble le silence de la ville; la lueur rouge des torches illumine les murs blancs ; la noce est sur le seuil du logis du marié. On attend. Enfin le cortège féminin apparaît. La jeune dame, montée sur une mule blanche, se détache en ombre rubescente sur la pâle procession de fantômes voilés qui la suit, car sa mère prudente, pour éviter les sortilèges et le mau-

vais œil, l'a enveloppée d'un long voile écarlate. Le marié doit aider sa femme à descendre de mule. Saïb-Khan reçoit en souriant une verte semonce de sa belle-mère, qui le proclame fort maladroit. En effet, soit que les voiles de Fatiha aient gêné les mouvements du beau Persan, soit toute autre cause, il n'abandonne qu'au bout de cinq minutes son léger fardeau, qui a besoin d'être soutenu en sortant de ses bras.

L'heure suivante est le dernier supplice de Saïb- Khan, qui maudit la recrudescence de la fête. On emmène Fatiha, qui, confiée à la garde de deux matrones, semble se résigner fort doucement à son rôle de victime. Arrivée dans la chambre nuptiale, les duègnes détachent les voiles et les atours de la mariée, qui s'étend, rose et souriante, sur un lit de satin et d'or. Obéissant à la coutume, les vieilles éteignent ensuite les lumières et s'éloignent en fermant toutes les portes avec un zèle malheureux, car au même instant la mariée entend glisser vivement la portière d'une issue cachée dans la tapisserie. La belle-mère, roide comme une momie ficelée de bandelettes, cherche au salon son gendre, à qui elle doit adresser une oraison traditionnelle; mais Saïb-Khan est devenu invisible. Déguisé en eunuque noir, il a profané l'inviolabilité de son harem.

Arminius Vambéry, un faux derviche né Hongrois, qui a publié chez Hachette son voyage en

ET AUTRES SUPPLICES PERSANS. Ill

Asie, raconte qu'à Bokara (la noble) l'émir, ses vingt-quatre femmes et ses dix-huit enfants sont nourris pour il\ fr. -par jour, royalement. Dans cette capitale, ainsi qu'à Khiva, se déroulent les drames monstrueux de la tuerie des prisonniers amenés de tous les caravansérails de la Turcomanie.

Les Turcomans Tekkes forment une tribu de vingt mille bandits bien montés, bien armés, bien dressés, qui consacrent leur vie au pillage, aux rapts, aux surprises et aux embuscades.

Les caravansérails leur servent de dépôts. Le propriétaire de l'établissement, presque toujours juif, fait la traite et entretient des courtiers spéciaux parmi les Tekkes. Dès qu'un certain nombre de prisonniers est réuni, ils sont transportés sur le marché des villes ; ceux qui ne trouvent pas acheteurs sont massacrés sans merci. On les voit défiler par bandes de dix ou quinze, attachés les uns aux autres au moyen de colliers de fer distancés par des chaînes. Passé quarante ans, il est rare qu'un prisonnier se vende ; il faut donc se débarrasser des hommes mûrs, ainsi que des vieillards et des enfants en bas âge.

Les Persans n'ont mis à la mode que trois sortes de supplices : le bloc ou la décollation, la potence, et enfin celui qui fut inventé par un khan jaloux dont une troupe de Tchandor avait enlevé la femme. Ce supplice pourrait passer pour fabuleux, si tous les voyageurs ne le voyaient appliquer sur les pla-

ces de Khiva ou de Bokara. En voici l'origine authentique,

Ezerade, la femme de Murgad-Khan, avait seize ans; elle était belle comme une houri du paradis de Mahomet et mariée depuis quelques jours. Pendant la lune de miel, le khan fut chargé par son père d'une mission urgente dans une province voisine, mais son voyage ne devait durer que trois soleils. Au bout de cinq jours il n'était pas revenu. Désespérée, Ezerade alla trouver son beau-père et lui dit d'une voix plaintive : « C'est vous qui nous avez séparés; si vous ne me rendez pas mon mari, je mourrai en vous maudissant ! » Le vieillard aimait son fils et fut troublé de ces reproches. Il n'essaya pas de répondre, mais il ordonna à ses esclaves de tout préparer pour son départ, et le lendemain matin il se mit en route, suivi de douze cavaliers. Entre l'Oxus et le Karakol, près du désert, la petite troupe fut attaquée par des courtiers de Djan-Batirdigan (désert destructeur). Le bonhomme fut désarmé et garrotté ; les plus vieux serviteurs furent égorgés sur place, et quand les Tekkes prirent la peine d'enchaîner les plus jeunes, ils découvrirent parmi eux une jeune femme déguisée dont la rare beauté devait valoir une rançon royale.

Le lendemain, l'amoureux Murgad, qui avait été retenu par sa mission bien au delà du temps fixé, sautait joyeusement à bas de son cheval, et s'élançait dans la maison conjugale.

ET AUTRES SUPPLICES PERSANS. 22t)

Ezerade l'avait désertée. 'Le logis radieux n'était plus qu'une tombe. Murgad promenait autour de lui des yeux hagards. Il ne comprenait pas cette absence, cette solitude, ce froid qui glaçait son cœur. Une jeune esclave le tira doucement par la manche et lui raconta le désespoir d'Ezerade, sa démarche auprès de son beau-père, et le subterfuge qu'elle avait employé pour aller à la rencontre de son mari. Le khan éperdu regardait la confidente sans lavoir; il lui fit répéter deux fois son récit, puis il poussa un sourd gémissement, remonta à cheval, et s'élança comme un insensé dans la direction prise trois jours auparavant par sa femme et son père.

Il n'avait donné aucun ordre, et six esclaves seulement purent le suivre, assez mal armés, mais munis de quelques provisions. Sur les grèves de Karakol ils s'arrêtèrent. Deux hommes, couchés dans une mare de sang, leur barraient le chemin. L'un était mort; l'autre, bien qu'à l'agonie, put encore proférer quelques mots avidement recueillis par le jeune khan : « Ezerade et son beau-père, murmurat-il, étaient restés prisonniers. Les Tekkes devaient se débarrasser du vieillard inutile, mais la jeune femme était tombée en partage, dans la distribution du butin, à un chef turcoman qui ne voulait pas la vendre. »

On emporta le blessé, et la petite troupe, grossie d'autres esclaves ramassés en route, se dirigea vers le désert Bientôt les Persans découvrirent les traces

des bandits, les cadavres sanglants des serviteurs du père de Murgad jalonnaient la route. Ils arrivèrent à un campement abandonné depuis peu parles Tekkes. Chevaux et hommes étaient épuisés de fatigue, impossible d'aller plus loin. Le khan, brisé de douleur et de désespoir, se laissa tomber près d'une tente d'où s'échappait encore un mince filet de fumée.

L'un des serviteurs y entra pour préparer à son maître un lit de fougère, mais il en ressortit bientôt en jetant un cri d'horreur.

Murgad tressaillit, se releva d'un bond et se précipita dans la tente. A son tour il jeta un cri terrible et roula sur le sol où gisaient deux cadavres. Son vieux père était scié, haché, mutilé avec des raffinements barbares; sa jeune femme, les vêtements déchirés, arrachés, sanglants, les yeux vitreux, les cheveux noués en corde autour du cou, un poignard planté dans le cœur, était étendue sur des cendres encore tièdes.

A partir de ce jour funèbre, Murgad jura de ne prendre de repos qu'après avoir rougi les rues de Khiva du sang de ses ennemis, et il tint parole. Peu après le meurtre d'Ezerade, il amenait à la ville vingt prisonniers enchaînés. Grâce aux espions qu'il rétribuait royalement, il avait pu les surprendre au gîte. Il fit dresser devant la maison de son père un trône où il s'assit. L'esclave favori, glorieux de remplir le rôle de bourreau, fit un signe, et

les Turcomans furent jetés et maintenus à terre par vingt hommes vigoureux. Alors le tortureur, s'avançant vers sa première victime, s'agenouilla sur sa poitrine, plongea le pouce sous l'orbite de ses yeux, dont il détacha ensuite la prunelle avec un couteau glissé vivement sous cette brusque saillie. La même opération fut pratiquée sur les dix-neuf autres misérables.

Cette exécution terminée, on lâcha les suppliciés, dont quelques-uns parvinrent à se lever, mais ils trébuchaient au hasard, leurs têtes s'entre-choquaient, et ils se laissaient retomber sur les défaillants en poussant d'effroyables gémissements. Murgad-Khan contemplait cet atroce spectacle avec calme :

— Ézerade n'est pas encore vengée, dit-il, car il reste encore trop de ses assassins vivants!

Il entra ensuite dans la maison paternelle, pria Dieu, et, après avoir pris un peu de repos, il recommença ses courses au désert. Cet horrible supplice est à l'heure présente toléré, en mémoire de Murgad, par les khans de Khiva dans leur ville aux minarets d'émail et d'or.

A Ispahan, le jardin des roses, la vie est encore plus agitée qu'à Téhéran. Les rues sont encombrées tout le jour d'une foule d'indigènes en proie à la gaieté la plus sincère et la plus turbulente. Dans les bazars on rit, on crie, on s'injurie à propos de tout et de rien. Chose rare ! toute discussion finit par un

accès d'hilarité. Le Persan le plus grave abuse des saillies et des lazzi comme le pulcinella napolitain. Dans les théâtres, la moindre saynète pétille de mots spirituels : ruses de mollahs, concussions de juges, gourmades d'époux, coquineries de marchands, perfidies de femmes, tous les travers et tous les vices y sont grotesquement passés en revue.

Ispahan saisit l'imagination par son aspect idéal, enchanteur et bizarre, grâce à de hardis édifices étincelants de peinture, à des mosquées dont les dômes sont plaqués d'émail bleu à fleurs d'or, et surtout à une merveille unique, le palais du Tchehar-Bàgh. La salle principale du palais est immense, circulaire, éclairée par le haut et entourée d'une galerie de bois sculpté ornée de quarante colonnes soutenant le dôme lumineux. Ces piliers, incrustés de bas en haut de miroirs taillés en losanges, reflètent les peintures murales, les sculptures de bois et les émaux qui contribuent à l'ornementation. Au milieu, un bassin d'albâtre est zébré d'une quantité de jets d'eau dont les filets aériens retombent en gerbes d'argent sur des plantes aquatiques vertes et grasses piquées de fleurs éclatantes. Dans cette salle splendide s'ébat une foule joyeuse, bigarrée, tourbillonnante, mosaïque humaine composée de Persans, d'Arméniens, de Turcs, de Géorgiens, de Russes étalant leurs costumes nationaux.

Un autre joyau architectural, c'est le collège de la mère du roi. Il fut fondé et richement entretenu

par la princesse Sévèby, qui venait une fois par semaine, accompagnée de ses femmes, apporter et remporter le linge, sans oublier de se faire rendre un compte exact des frais de cet établissement unique.

Il faut, disait-elle, qu'aucun souci, aucune privation n'entravent le but assigné à ces jeunes gens, je veux qu'ils aient toujours l'esprit joyeux, le cœur libre et les yeux satisfaits !

La porte du collège, couverte de lames d'argent ciselé enroulées de feuillages merveilleux, est ornée d'inscriptions arabes. Dans le préau, dallé de marbre, les maîtres et les élèves sont entourés, non de bouquinistes, mais de marchands de fruits, de glaces et de sorbets. Plus loin s'étend un immense jardin à hauts massifs abritant du soleil des corbeilles de roses, des haies de jasmins et des fleurs tropicales, aux reflets de pourpre ou d'outremer ombrés. A l'extrémité des allées, trois portes colossales s'ouvrent sur un trio de salles d'études dont les murs d'émail bleu sont festonnés d'inscriptions kouffiques, chaldéennes, arabes, ou de dessins zodiaïques, noirs, blancs etjaunes. Elles sont reliées entre elles par les bâtiments d'habitation, flanqués de galeries légères, de coupoles d'or et de quatre minarets cardinaux.

Le travail, au milieu de ces enchantements, est-il sérieux? Oui... en Perse. Le Persan sait non-seulement l'histoire de son pays, mais encore celle de

l'Orient depuis la création du monde ; il étudie les arts, l'astronomie, le Coran et le commerce avec une facilité prodigieuse.

Le cérémonial des visites chez ce peuple comme il faut, est des plus curieux. Vous devez choisir, pour aller voir vos amis, une température modérée, ni trop froide ni trop chaude, et vous faire précéder d'un serviteur spécial qui est chargé de demander de votre partie jour, l'heure et même l'instant précis où l'on voudra bien vous recevoir. Ces préliminaires remplis, vous vous mettez en route, à cheval, avec un musicien qui vous sert d'avant-garde, un autre qui vous suit, et un intendant qui porte les armes de votre maison brodées sur l'épaule. Ce dernier se tient à votre droite. Cheminant au pas jusqu'au logis de votre ami, vous traversez les rues et les bazars en saluant vos familiers et en faisant largesse aux pauvres. Si vous êtes d'un rang supérieur à celui du visité, celui-ci vous attend sur le seuil de sa porte. Au salon vous trouvez la société réunie, car on vous prévoyait. Le maître se lève et v ous affirme que vous êtes chez vous. Il faut être du pays pour assister de sang-froid à l'assaut de politesses réciproques qui suit cette entrée :

— Comment I vous dit votre hôte, Votre Grâce a daigné poser les pieds sur le seuil de mon indigne demeure ! Je suis confondu de tant de miséricorde.

Et vous devez vous empresser de répondre après avoir laissé vos chaussures à la porte :

— Votre excès d'indulgence me couvre de honte.

Cette petite escarmouche civile, puérile et honnête ne dure guère plus d'un quart d'heure et ne cesse que lorsque les deux complimenteurs sont assis, résultat assez problématique à atteindre. Alors la conversation réelle s'engage; en homme élevé dans les sains principes de la courtoisie, vous vous inclinez et souriez à votre hôte :

— Dieu soit béni! dites-vous avec toute l'onction dont vous êtes capable, l'inquiétude me dévorait! Votre nez est-il toujours gras?

— Grâce à Dieu! oui, par l'effet de votre bonté, répond l'ami.

Puis cette même question fait le tour du cercle. Autant de nez gras, autant de santés florissantes, autant de bénédictions votées à Dieu et au visiteur. Alors apparaissent des serviteurs qui vous offrent des sorbets, du thé, du café, des pipes. L'exagération des compliments diminue et la gaieté naturelle du Persan éclate en reparties et en anecdotes bouffonnes.

Les promenades au bazar sont aussi un des moyens victorieux de tuer le temps en Perse.

La route de Bouschyr à Schyraz est émaillée de difficultés et de périls; les hôtels ou passages de montagnes échelonnés devant les voyageurs jouissent dans tout l'Orient de la plus mauvaise réputation; les chefs des villages incrustés à la crête des rochers, se penchent curieusement pour voir les

l')l DES MARIAGES

nouveaux arrivés, comme les spectateurs qui du haut d'une falaise regardent des naufragés se disputer une planche de salut. La nature n'y est pas seule hostile. Les cavaliers bakhtyarys sont de beaux gaillards, quelquefois blonds et ressemblant aux types persans reproduits par les bas-reliefs de Persépolis, mais il est rarement agréable de les rencontrer.

Ils sont fort glorieux. Ils passent leurs soirées et la plus grande partie des nuits à entendre raconter des histoires ou chanter des chansons héroïques, tout en mangeant sobrement du fromage et buvant du dong (petit lait), car ils ne connaissent ni le thé ni le café; la tête pleine de ces chevaleries qu'ils tiennent pour authentiques, ils s'apostrophent entre eux. « Cet Iskender, ce Roustem, cet Isfendiar, estce que nous sommes moins que ces gens-là? Ils coupaient les lions en deux d'un seul revers d'épée; ils mettaient les armées en déroute; est-ce que nous n'en ferions pas autant? Il faut voir! » Alors les plus enragés montent à cheval et s'empressent de fondre sur la première caravane venue. Quelquefois ces chevaliers errants se font tuer; souvent ils mettent tout en fuite et s'adjugent par droit de conquête les ballots des marchands. Les étoffes sont réservées pour leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs et leurs fiancées, mais, s'il y a du sucre ou de l'indigo, ils le transportent au bord d'un ruisseau, détachent un ambassadeur au prochain vil-

lage, et ce dernier dit aux paysans rassemblés :

— Par la générosité de tels ou tels, le Bakhtyarys, vous allez voir couler à flots de la couleur bleue ou du sorbet ; c'est à vous qu'ils le donnent. Admirez le courage et la magnanimité de ces hommes terribles!

N'est-ce pas du don-quichottisme tout pur? Ces batailleurs seraient vraiment redoutables s'ils n'avaient pris l'habitude de se moissonner surtout entre eux. M. Quercy, chancelier de la légation française, s'égara un jour dans une vallée profonde, où deux troupes de la tribu se fusillaient consciencieusement d'une montagne à l'autre. Les braves des deux partis lui crièrent :

— Ne bougez pas ! Ce n'est pas à vous qu'on en veut! Vous ne risquez rien!

Il ne bougea pas plus que s'il avait reçu ce bon conseil d'un photographe, et il ne lui advint aucun mal.

Ces héros sont des contribuables plus qu'inexacts; ils n'apportent jamais l'impôt, et les percepteurs ne peuvent le leur réclamer qu'avec un accompagnement de canons, quand ils en ont à leur disposition. Le tempérament chevaleresque de ces nomades n'a pas changé depuis Alexandre, et les rois de Perse continuent à parsemer de corps de garde le théâtre de leurs exploits, jusqu'à Kazeroun, ville paradisiaque qui est tombée de cinquante mille habitants à cinq mille. Cette ancienne capitale des Sassanides mérite un reproche sérieux, c'est d'avoir ouvert

tant de puits à fleur de terre, au milieu de ses rues étroites, que son reliquat de citoyens pourrait facilement y disparaître dans un temps donné.

Les brigands du sud de la Perse sont beaucoup moins actifs que les Turcomans, qui troublent sans cesse l'indolence des habitants des provinces caspiennes. Il y a peu d'années, deux individus, s'abordant sur une place d'Asterabad, se demandaient :

— Qu'y a-t-il de nouveau?

— Rien depuis deux heures! répondait l'interrogé; les Turcomans sont allés déjeuner.

Et les deux passants de se réjouir de l'appétit des Turcomans, car, entre leurs repas, ces gaillards entraient chaque jour dans la ville même, pillaient les maisons et enlevaient les habitants et les habitantes pour aller les vendre à Kheyva.

Schyraz doit sa célébrité à ses vins, qu'il est de rigueur de chanter dans toutes les poésies de l'Orient, mais c'est une ville réduite à L'illustration de son nom, par suite des tremblements de terre, et qui ne se compose que de ruines, de décombres et de débris, comme si elle était en proie à la fièvre des démolitions. La population vaut la cité; c'est un ramassis de fainéants insolents et tapageurs.

Le prince Thamas-Mirza y reçut M. de Lagrenée dans un de ses jardins, où chaque terrasse était terminée par des massifs de fleurs et présentait une ligne de jets d'eau dont les cascades ne devaient pas atteindre le pied du palais pyramide. Malheureuse-

ment l'eau était rare. Voici comment l'ordonnateur de la fête porta remède à cette disette.

Aussitôt que la compagnie eut pris place, un jet d'eau s'élança, remplit sa fonction pendant trois secondes, et, pendant cet exercice hydraulique, un homme zélé se précipita sur lui et le boucha avec un tampon de linge. Aussitôt le jet d'eau d'à côté entra en danse. Mais, avec non moins de prestesse, dès que ce tuyau eut montré son savoir-faire, un autre employé lui ferma la bouche, et le voisin dut manifester tous ses moyens.

Les jets d'eau se piquèrent ainsi d'émulation, et, comme il y en avait au moins une centaine échelonnés sur toutes les terrasses, l'ambassadeur voyait d'en bas vingt agents hydrauliques, criant comme des aigles, ôtant et remplaçant des tampons, et l'eau coulant avec une avarice que rachetait une grande bonne volonté. Le prince ne tarissait pas en éloges sur les merveilles de l'industrie européenne. « Estil vrai, demanda-t-il à l'ambassadeur, que les Français sachent atteler des puces à des chariots et leur faire faire l'exercice? » Le fait certifié, il confessa que nous étions vraiment une grande nation.

La ville de Schyraz jouit d'une association de malfaisance qui rappelle la camorra napolitaine. Hadjy-Gawam est le Mandrin officiel de l'empire, car il régit avec une touchante urbanité la populace qui grouille dans les ruines. Toute la Perse reconnaît son prestige. Il ne se commet pas un vol dont

il ne prélève la dîme; il ne se combine pas une affaire correctionnelle ou criminelle sans qu'il soit consulté.

Ce Nestor de la pègre orientale a joué quelquefois du couteau et de la corde; néanmoins il ne passe pas pour un homme de sang, et il ne répugne pas aux moyens doux. Il a réuni une précieuse collection, assure M. de Gobineau, de tous les cachets des personnages importants. S'il est en peine d'argent, s'il veut embarrasser quelqu'un ou se livrer à une vengeance, il fabrique des lettres de change, des pièces politiques, des actes de vente, et les revêt du cachet de son ennemi. Les juges lui étant dévoués par intérêt et par peur, les gens sages n'essayent pas d'engager une lutte dangereuse et entrent en transaction. Hadjy-Gawam est le plus obligeant et le plus facétieux des voleurs ; il n'apporte aucune animosité dans le débat, charme sa victime à force de politesse, de grâce et d'enjouement, et lui cède pour cinquante tomans une obligation de cent qu'elle sait ne pas avoir signée. Aussi compte-t-il des amis innombrables, dirait M. Prudhomme.

Il a organisé la canaille de Schyraz et la gouverne despotiquement, certain de vivre jusqu'à l'âge le plus avancé sans être forcé de renoncer à ses petites habitudes. On lui doit une institution importante, c'est la fabrication de la fausse monnaie, qui a pris une grande extension parmi les tribus nomades qui encombrent les environs de Schyraz. Depuis celte

ET AUTRES SUPPLICES PERSANS. i$7

innovation due à son génie, chaque pièce d'or et d'argent est entachée de suspicion dans tout le Fars.

Schyraz est à deux journées de Persépolis la grande, et, suivant la tradition du pays, ne représente que les cuisines du palais des rois mèdes. En vain M. de Gobineau essaya-t-il d'objecter que, dans ce cas, les grands rois étaient réduits à manger un peu trop froid tout ce qu'on leur servait. Les Persans répondirent que cette distance même était la preuve de la magnificence des monarques. Leurs esclaves étaient si nombreux et si bien dressés qu'à l'heure des repas, ils formaient une chaîne de la cuisine à la salle des convives, et les mets, transportés de mains en mains, arrivaient en un clin d'œil sur la table.

Les voyageurs n'aperçurent les palais achéménides que vingt minutes avant d'atteindre le grand escalier que dominent ces colonnes de hauteur prodigieuse que les indigènes appellent Tchehil-Myhar. La pente en est si douce qu'on la gravit à cheval sans difficulté. La vaste terrasse, construite en blocs irréguliers taillés à la règle de plomb et s'encastrant les uns dans les autres avec précision, semble dater d'hier et braver à la fois les siècles et les tremblements de terre. Rien n'indique l'incendie que les historiens ont complaisamment attribué à Alexandre le Grand, et il faudra bien un jour reléguer cette légende dans le domaine de la fable, à

côté de la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie par Omar.

M. de Gobineau n'avait jamais rien imaginé de si étonnant que Yezdj^kast, ville étrange qui ressemble à une ruche ; elle est entourée d'un grand mur; ce mur est le rocher même, creusé de cavernes au pied, et les fenêtres (ou trous qui les remplacent) paraissent tout à fait au sommet. Tous ces logements aériens sont reliés par des constructions et des plates-formes qui servent indifféremment de terrasses ou de cours ; cette accumulation d'étages monte dans le ciel bleu comme une cathédrale, s'avance comme une presqu'île, et cet énorme bloc de rocher et de terre n'est accessible que par un seul point. On entre par un pont mobile sous une grande porte voûtée s'ouvrant sur la seule rue de la ville ; cette rue dallée, où donnent les issues des habitations, est si étroite et si surplombée par les pignons que le jour l'éclairé à peine; c'est un corridor où les vaches, les chèvres et les moutons se promènent familièrement en compagnie des chiens et des chats. A quelque distance de cette ruche l'ambassadeur admira les pigeonniers qui ornent les environs d'Ispahan, véritables donjons dont les parois sont ciselées comme des pierres précieuses; la pj^ramide est percée de petits trous sj^métriques où nichent les pigeons. L'agriculture persane attache le plus grand prix au fumier accumulé pendant de longues années dans ces édifices, et la culture des

ET AUTRES SUPPLICES PERSANS. 23q

légumes en retire des avantages considérables.

Une classe de Persans qui mérite un intérêt particulier est celle des muletiers ; le commerce de l'Asie centrale n'a pas d'autres agents; ce sont eux qui font circuler les denrées et les marchandises depuis la Méditerranée jusqu'à l'Inde, au Turkestan et aux frontières de la Chine. Ils sont fort riches. Ils possèdent souvent de cent à deux cents et même trois cents mulets, valant chacun quarante ou cinquante tomans. C'est là un capital de cent cinquante mille francs. Parfois ils augmentent leurs bénéfices en spéculant pour leur compte. Ils sont d'une probité avérée, sans laquelle les échanges seraient impossibles. Les négociants leur confient les ballots de châles, les coffrets de pierres précieuses, les sacs gonflés de tomans pour des transports qui exigent deux, trois ou quatre mois de marche, et n'ont jamais à se plaindre de l'infidélité de ces bons tcharvaclars : les caisses ont beau s'effondrer dans des sentiers impraticables, et les joyaux tomber d'euxmêmes dans la large main du muletier, rien ne disparaît.

Le tcharvaclar loue d'ordinaire, pour conduire et soigner ses bêtes, une douzaine d'hommes vigoureux, sobres, endurcis à la fatigue et vaillants sans être querelleurs; il les soumet à une discipline sévère, afin de n'être pas volé lui-même; il doit connaître les tribus dont il traversera le territoire, gagner les chefs par des présents, et payer au besoin

des rançons de passage. Il dirige seul, sans contrôle, la marche, les étapes, les campements. Dans les villes il abdique son despotisme et cesse de lutter d'entêtement avec ses mulets, dont la fréquentation semble avoir été contagieuse pour son caractère.

Il devient modeste, serviable et patient; il a l'estime des mollahs, la protection du gouverneur, qui accepte de lui ces petits cadeaux destinés à entretenir l'amitié, et les marchands lui accordent une considération bien due à ses services ainsi qu'à son intégrité. Du reste, ces braves gens ne voyagent que de nuit afin d'éviter la chaleur, surtout pour les bêtes, qui en souffrent singulièrement; mais ils en ont si bien pris l'habitude qu'ils continuent ce système au plus fort de l'hiver et se mettent en route à minuit, à travers trois pieds de neige et par une gelée mortelle.

Les chevaux persans sont de race arabe ou croisée d'arabe; ils sont petits, maigres, de poitrine étroite, mal conformés des jambes et de la croupe, affligés d'éparvins ; malgré ces défauts dus au mode d'éducation et au genre de service exigé, quoique sommairement soignés, montés très-jeunes et soumis à un dur régime, ils font preuve d'une souplesse, d'une ardeur et d'un bon vouloir incomparables.

Presque toujours méchants entre eux et querelleurs, ils se laissent facilement manier par leurs ghoulams , véritables descendants des anciens Parthes.

Ces cavaliers inouïs galopent comme des fous à travers la plaine et se poursuivent en simulant un combat. Celui qui est atteint se renverse sous le ventre de son cheval pour éviter le coup de sabre, et tire son pistolet sur l'agresseur, qui repart à toute bride, en plein élan se retourne pour faire feu de son mousquet, et le recharge en courant. Le ghoulam tient haut la tête du cheval, et lui-même, debout sur des étriers très-courts, se penche en avant de façon à ce que l'oreille gauche de l'animal soit presque en face de sa poitrine.

Rien de plus élégant que cette façon de monter, qui assure au cavalier une grande liberté de mouvements sur la selle, et c'est grâce à ce système que les Parthes pouvaient frapper l'ennemi en fuyant, ce qui les a rendus proverbialement célèbres dans l'histoire.

La constitution de l'armée laisse tout à désirer dans ce pays des Mille et une Nuits. La cavalerie est composée des gentilshommes des tribus nomades qui n'obéissent qu'à leurs chefs naturels et ne doivent le service qu'en cas de guerre, à part ceux qui forment la garde royale. Quant à l'infanterie, elle ne se recrute que dans la classe agricole, car les mollahs, les marchands, les artisans, les domestiques des gens en place et tous les Persans suffisamment généreux envers les magistrats répartiteurs obtiennent une exemption..

Si le schah imitait la vieille méthode anglaise et

faisait fonctionner la presse, non des matelots, mais des loutys, il se procurerait une armée excellente. Les loutys sont des vauriens, fanfarons de sac et de corde, piliers des bazars, tapageurs des cabarets arméniens, mais très-braves et grands amateurs du duel après boire. On les voit errer dans les rues le bonnet sur l'oreille, la main sur le poignard, l'œil provocateur et le torse débraillé ; ils ferraillent dans les règles et se blessent très-sérieusement avec le gâmâ, sabre court à lame large, lourde, pointue et tranchant des deux côtés. Les plus raffinés aiment à s'asséner un grand coup de gàmâ sur la tête, en l'honneur d'un objet aimé et trop inhumain. Parfois ils défient les gardes de police par bravade et en suppriment quelques-uns à coups de couteau ou de pistolet, en attendant pour eux-mêmes un sort aussi glorieux.

Les soldats persans sont des agneaux au point de vue de la discipline; désignés dès le berceau par le chef de famille pour porter les armes, enrégimentés pour toute leur vie, ils ne touchent jamais la paye que l'État est censé leur allouer. Cette solde passe par tant de mains hiérarchiques, à partir de sa sortie du trésor, que ces braves gens ne la connaissent que de réputation. En revanche, les chefs ont soin de leur épargner toute fatigue ; l'été il fait si chaud et l'hiver il fait si froid ! Le soldat de garde à un poste n'est jamais relevé pendant le séjour de la garnison ; ce poste devient son domicile, mais il

flâne tout le jour et ne l'habite que la nuit. S'il est de faction nocturne, il se couche sur sa capote, à côté de son fusil, et s'endort consciencieusement jusqu'au lendemain matin.

Ceux qui savent un métier l'exercent impunément et prélèvent sur leurs gains des cadeaux pour leurs officiers. On connaît des soldats qui font la banque, d'autres qui servent de domestiques, de jardiniers, de portefaix. Ils sont aptes à s'élever jusqu'aux plus hauts grades; seulement ces grades ne s'obtiennent qu'au prix de présents considérables. En campagne le sort des soldats n'est pas enviable; ils manquent régulièrement de chaussures, de vêtements, d'armes et de vivres, l'intendance étant chose inconnue en Perse. Souvent il arrive que les troupes employées sur la frontière contre les Turcomans sont vaincues non par l'ennemi, mais par la famine. Elles meurent littéralement de faim. Ce sont cependant ces gens-là qui, dans la dernière guerre, ont attaqué les Anglais à la baïonnette.

Pendant cette fameuse campagne, le gouvernement de Téhéran, pour augmenter ses forces, donna l'ordre de prêcher la guerre sainte dans toutes les mosquées de l'empire. La mesure était d'autant plus équivoque que les Persans ne sont rien moins que dévots et patriotes. Dans les bazars, les marchands ne redoutaient nullement l'arrivée des Anglais, qui avaient beaucoup d'argent et ne man-

queraient pas d'en dépenser énormément par tout le pays ; mais ils s'inquiétaient singulièrement de voir la canaille s'armer et parcourir les villes, car, sous le prétexte de la patrie, les boutiques seraient pillées, les maisons forcées, les bourgeois tués et les femmes violées ; nul ne pensait à la question religieuse. Les sages mollahs désapprouvaient l'invention, les généraux la méprisaient, et la populace, comprenant que si elle s'exaltait jusqu'à l'enthousiasme on la dirigerait sur la frontière sans aucune indemnité de pillage, préféra rester neutre.

Cependant le grand jour arriva.

Dès la première heure, le bazar de Téhéran fut fermé et toute la population musulmane convoquée dans la maison royale. Une fois entré, on ne sortait plus. Les ferrachs du roi, armés de longues baguettes, gardaient les assistants; les ketkhoclas ou maires, et le kaleuter (préfet de police) s'assuraient en même temps que nul ne restait dans les rues ou ne vaquait à ses affaires.

La foule rieuse, assise sur ses talons, chansonnait irrévérencieusement la guerre sainte. Un mollah monta en chaire et essaya de démontrer que plus on priait plus on s'enrichissait. Aussitôt les quolibets de pleuvoir sur le saint personnage.

— Puisque tu connais si bien le secret de s'enrichir sans rien faire, pourquoi cries-tu toujours misère?

— Pourquoi ? répondait un autre ; parce que ce mauvais prêcheur est aussi mauvais musulman que paresseux. Il n'est pas si sot que de prier tandis qu'il y a des marchands de vin dans la ville!

Le mollah, désespéré, descendit de la chaire en annonçant que le premier ministre arrivait.

Mirza-Agha-Khan fit son entrée solennelle avec toute la cour et s'installa sur une estrade ; puis il fit lire par un héraut la proclamation sacrée. Tous les musulmans furent appelés à s'armer pour la défense de la foi menacée par les infidèles. La séance levée, cette multitude s'empressa de se disperser, les plus agiles grimnant sur les épaules de leurs voisins, et s'éparpillèrent dans les rues avec des cris assourdissants. Il ne partit pas un seul volontaire, ni d'une ville ni d'un hameau. Les vauriens de Schyraz furent seuls sur le point de marcher, non pas pour attaquer les Anglais, mais pour les aider dans leur expédition.

Telle est la façon dont les Persans comprennent le patriotisme. Quel que soit le pouvoir existant, ils font profession de le détester, mais ils le subissent sans révolte. Cela tient à ce que la Perse n'est qu'une agglomération de races et de tribus reliées par un lien purement nominal. Ces clans se font continuellement la guerre comme nos anciens barons féodaux qui se vendaient sans vergogne au Bourguignon, à l'Anglais ou à l'Espagnol, car le sentiment unitaire de la patrie française n'existait pas pour

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eux.Dunois, Lahire et Xaintrailles n'étaient que les chefs de partisans du roitelet de Bourges. Jeanne Darc fut le premier général de la patrie. En elle s'incarna la France.

Vous me demandez, madame, non pas un conte, non pas une chronique, mais une simple anecdote qui vous peigne d'après nature et en peu de mots le caractère espagnol. Vous êtes lasse de l'Espagne d'opéra-comique; vous exigez que j'élague de mon récit les guitares, les basquines et les balcons moresques ; vous refusez d'entrevoir le moindre menton barbu de duègne ; vous renvoyez les Abencer-

rages à M. de Florian, et vous me défendez de vous parler même du saint-office. Je vais donc vous dire simplement une histoire vraie, sans accompagnement de guitare, et dont le dénoûment s'est passé sous mes yeux.

Il y a une vingtaine d'années — qu'un dimanche matin, — une jeune femme, enveloppée dans sa mantille, entre dans l'église de Notre-Dame d'Atocha ou du Buisson, à Madrid, tenant par la main un petit enfant d'une rare beauté. A la vue de cet ange, un doux sourire illumine le visage de toutes les dévotes espagnoles agenouillées sur les fines nattes de jonc. Les vieilles sourient de souvenir, les jeunes senoritas par pressentiment. Impossible, en effet, de voir un plus joli enfant : cheveux blonds dorés, touffus, s'entre-croisant et faisant ombre sur sa peau rose ; — frange de longs cils; — sous sa paupière baissée on devinait son regard; — relevée, on voyait la cornée limpide de ses grands yeux noirs s'iriser de reflets et se moirer de couleurs chatoyantes; — ses joues rosées étaient faites de cette chair laiteuse, pleine de fossettes qui appellent le baiser. Il était à cet âge où, avec son regard vague et naïvement hardi, l'enfant tient encore de l'ange, si bien qu'on se. prend involontairement à lui chercher des ailes, comme celles des cupidons joufflus ou des chérubins qui jouent de la trompette dans le ciel bleu des vieux tableaux. La mère, dona Rosario de Solis, venait remercier la Vierge d'avoir sauvé cette chère petite âme.

Le visage de cette pauvre femme était pâle; elle avait veillé tant de nuits près du berceau de l'enfant malade !

Dois-je vous dire quelle noble créature était cette dona Rosario? Vous allez la juger. Pour sauver son père mourant des poursuites d'un créancier féroce, elle avait épousé le créancier lui-même, don Andrès de Solis, le fiscal. Rosario était belle d'une de ces beautés que la sculpture serait impuissante à rendre, que le pinceau du plus tendre des peintres, de Raphaël d'Urbin, eût seul pu retracer. Sa beauté, c'était le sourire de ses yeux, la sérénité de son front, la souplesse de son col de cygne. Son âme rayonnait sur ses traits et leur prêtait, par une sorte de transfiguration, son angélique beauté.

Cependant dona Rosario, à peine entrée, s'agenouille devant la Vierge miraculeuse, étincelante de pierreries, qui berce dans ses bras un petit Jésus. L'enfant regarde de tous ses yeux un soleil qui faisait auréole sur la tête de la madone, et dont les rayons j étaient un éclat admirable . La Vierge laissait pendre à sa ceinture un grand chapelet de diamants; plus de cent cierges éclairaient l'autel.

Le curieux petit Cristoval va ensuite examiner les parterres remplis de gazon émaillé de fleurs, avec leurs fontaines, dont l'eau retombe à grand bruit, là dans des bassins d'argent, ici dans des bassins de marbre et de porphyre.

Autour de ces fontaines, il voit une ceinture de

gros orangers à hauteur d'homme, et sur lesquels voltigent et gazouillent des oiseaux.

Le parfum des jasmins efface l'odeur de l'encens.

L'enfant croit voir le paradis en contemplant ces merveilles, ainsi que l'autel, le balustre et les lampes en argent massif.

Tout à coup, son regard tombe sur les marches de la grille de la chapelle, et il aperçoit une horrible pauvresse, accroupie dans ses haillons sur ces marches, — et tendant vers lui, de sa main noire, ridée, décharnée, une sébile. D'abord il a peur et recule, comme fasciné par cette hideuse apparition.

Mais, derrière la pauvresse, il voit sourire d'un air suppliant une petite tête brune et mutine; yeux noirs pleins de feu, dents blanches, cheveux ardents et presque crépus, le tout encadré dans les lambeaux usés d'une toile grossière. Il croit voir remuer les lèvres de ce visage. Il s'approche involontairement, rassuré, curieux, et il entend ces mots dits par la vieille et plaintivement répétés par la petite aux cheveux crépus : — J'ai faim!

Il court alors vers dona Rosario, et, à son tour, tendant la main, il s'écrie : — Une pauvresse, mère !

La pieuse femme le regarde en souriant et lui met une piastre dans sa petite main.

— Va, mon enfant, dit-elle, cette aumône sera douce à Dieu.

Le petit Cristoval saute de joie et s'élance vers la mendiante.

La douce hymne des orgues s'élève dans le silence, et peu à peu remplit les arceaux de ses vibrations de plus en plus puissantes et bientôt formidables. Le chant des prêtres éclate à son tour, et toutes les âmes s'élèvent vers Dieu avec cette harmonie sacrée et se détachent delà terre.

Cependant, tout à coup, au milieu de sa ferveur, il semble à dona Rosario que la Vierge vient de, serrer contre son cœur le nino divin, avec le geste frémissant de la peur. Eblouie, émue, effarée d'un sinistre pressentiment, elle sent comme un vide autour d'elle : à ses yeux fascinés il semble que l'église devient déserte, que cette foule agenouillée n'est qu'une foule illusoire, que ces voix qui prient se sont éteintes, que le silence se fait autour d'elle ; d'où vient cette étrange hallucination? — son enfant n'est plus là.

N'y a-t-il pas chez tous ceux qui aiment, et surtout chez les femmes, pour qui l'action extérieure est si nulle, une force de concentration rêveuse qui leur permet d'envelopper les êtres aimés d'une sorte d'aimant moral propre à les avertir des dangers inconnus et des pièges invisibles? — C'est comme une sorte de seconde vue qu'on est convenu d'appeler vulgairement pressentiment.

Dona Rosario se retourne vivement. D'un coup d'œil elle a sondé tous les recoins de la chapelle et regarde. Son enfant n'est plus dans l'église. Elle s'appuie à la grille, car son cœur défaille et elle sent

ses genoux plier : mais elle sourit et se rassure. Cristoval perdu! c'est impossible. Folie de mère! L'enfant est espiègle; il se joue de la terreur maternelle, comme lorsqu'il se cache au logis dans les plis de ses mantilles. Elle va bien le gronder tout à l'heure ! Cependant sa voix est étranglée en demandant à une femme agenouillée devant elle :

— Avez-vous vu mon enfant?

— Le petit aux boutons d'argent, senora? répond la dame. Oh ! le joli enfant, et que vous êtes heureuse d'être sa mère !

— Bienheureuse, dit Rosario les yeux égarés; et elle reprend avec impatience : — L'avez- vous vu? où est-il ? est-il sorti de la chapelle ? Dites, dites donc !

— Je ne sais, chère dame ; mais ne parlez pas si haut.

— La messe n'est pas finie, dit aigrement une autre.

— On nous regarde, ajoute la première.

Mais dona Rosario ne les écoute pas ; elle court à une manola qui la regarde avec émotion, et, la secouant parle bras, d'un ton bretelle lui dit :

— Et vous?

Celle-ci va lui répondre ; mais la clochette de l'enfant de chœur résonne, tous les visages se baissent vers la terre. En vain la pauvre Rosario reste debout, frémissante, pleine d'angoisses; nul ne lui répond. Enfin, les gens prosternés se relèvent, et la manola compatissante dit à Rosario :

rosario. a53

— Je l'ai vu rôder autour de la chaire de Saint- Sébastien avec de grands yeux étonnés.

— Eh bien? dit la mère, la fièvre dans le regard.

— Je crois qu'il se sera caché dans la chaire pour vous effrayer.

Dofia Rosario s'élance vers la chaire.

Cette chaire de Saint-Sébastien est de velours cramoisi et broderie d'or, couverte de chagrin et de clous d'or ; le tour est orné de grandes glaces, et du milieu de son impériale s'élève un petit clocher rempli de clochettes d'or.

Mais là non plus la mère ne voit pas son enfant ; alors elle frissonne sous sa mantille, que froissent ses doigts crispés; elle croit sentir sa raison vaciller dans son cerveau ; mais elle se roidit contre son désespoir, elle comprend qu'il lui faut du calme, de la présence d'esprit. Elle redevient calme. Quel calme !

— Folle ! misérable ! murmure-t-elle. J'ai oublié mon enfant. Je n'ai pas veillé sur lui. Je suis une mauvaise mère. Mais on me le rendra.

On s'agite, on fait tumulte dans la chapelle; des regards irrités se tournent vers elle : elle sort de l'église.

Sur la place, elle voit danser, tournoyer, tourbillonner dans des cercles de carton doré une petite gitana aux cheveux crépus, dans lesquels brillent quelques jetons de cuivre moins ardents que ses grands yeux sauvages, — à moitié couverte de loques aux couleurs criardes, rouges et bleues, —

25/i ROSARIO.

cognant de ses doigts maigres un tambour de basque, — chantant d'une voix enrouée et essoufflée une chanson bizarre, lorsqu'elle cesse de tourner pour tendre sa sébile aux groupes qui s'arrondissent en cercle de spectateurs autour d'elle.

Un souvenir jaillit à la pensée de dofia Rosario.

C'est bien là cette petite mendiante qui se cachait derrière la vieille. La mère ne les avait pas regardées, mais elle les avait vues lorsque le petit Cristoval était venu chercher la piastre.

Doha Rosario fend le cercle de soldats, d'oisifs, d'aguadores, elle se jette comme une lionne sur la petite gitana, et lui crie au visage :

— Est-ce toi qui as volé mon enfant ?

La gitana reste interdite, pâle, tremblante.

— Voleuse d'enfant! répète la mère. Où est mon petit Cristoval? Répondras-tu ? voyons donc ! Et elle la secoue brusquement, violemment ; mais la petite reste immobile. On s'écrie, on se presse autour de l'enfant; le peuple s'émeut et menace de la lapider ou de la jeter à l'eau; on crie : A la sorcière! Les alguazils arrivent', la gitana tombe à genoux et demande grâce. La mère implacable répète toujours : — Rends-moi mon enfant! Qu'as-tu fait de mon enfant? aie pitié de moi, ou je n'aurai pas pitié de to !

Mais la gitana ne pouvait rien dire, sinon qu'elle a obéi à la vieille mendiante qui l'a renvoyée de l'église au moment où le petit Cristoval s'approchait.

en lui ordonnant d'aller l'attendre sur la place. — On l'emmène en prison, pour lui rouvrir le lendemain la porte et la rejeter sur le pavé. Le pavé est son gagne-pain.

Cependant Rosario reste consternée comme une statue de la Douleur, sans voir cette foule qui l'environne, qui la plaint et la regarde. Alors quelqu'un de la foule s'approche : — Sefiora, je vous plains; mais rassurez-vous ! — Me rassurer ! — L'enfant se sera égaré. — Perdu! perdu! — Quelque âme charitable l'aura ramené au logis. — Quelle idée ! et moi qui reste là. Folle ! — Etes-vous retournée chez vous, seùora ? — Non ; j 'y cours !

Quoiqu'elle tremble à la pensée de perdre son dernier espoir, — de trouver son logis vide et muet, — elle part résolument. Mais, au même instant, quand elle se souhaite des ailes pour aller plus vite, une main de fer la retient.

— Prenez garde! lui dit-on.

Et aussitôt une foule de voix s'écrient : — A genoux! à genoux!

Une procession sort de l'église.

Dona Rosario essaye en vain de faire quelques pas; les voix tonnantes de tous ceux qui la plaignaient tout à l'heure redisent menaçantes :

— A genoux ! à genoux !

La procession défile ; on porte le saint sacrement à un grand d'Espagne qui se meurt.

Et pour les Espagnols, ■ en pareil cas, tout

doit s'arrêter, vengeance, justice, colère et pitié.

Dofia Rosario reste immobile.

— A genoux donc devant Dieu ! si vous voulez que Dieu vous rende votre enfant, lui dit une femme du peuple ; et la pauvre mère tombe agenouillée sur la terre; le cœur mordu par l'angoisse palpitante, comptant les minutes et les secondes, elle regarde dénier lentement la procession silencieuse.

Et dans ce silence elle écoute, comme si la voix petit Cristoval allait résonner joyeusement à ses oreilles. Ceci, madame, est un trait caractéristique des mœurs espagnoles. Souvenez- vous que c'est en Espagne que l'étiquette défendait de toucher à la reine, même pour la sauver, lorsque son cheval emporté allait la broyer sous ses sabots ferrés d'argent; — que l'étiquette défendait à tout autre qu'à tel noble camérier d'éteindre le brasero dont la vapeur asphyxiait son roi esclave ; — qu'un courtisan brûlait son palais où il avait dû donner l'hospitalité à un traître par ordre de l'empereur Charles-Quint, — et qu'un jeune seigneur incendiait sa maison afin de sauver sa dame dans ses bras.

Cependant le temps passe, terrible dans sa rapidité comme l'éclair et la foudre; dona Rosario se relève et va droit devant elle comme une idiote.

Tantôt elle regarde le ciel, comme si elle cherchait une trace dans l'air; tantôt ses yeux sont fixés à terre, comme si elle cherchait l'empreinte de deux petits pieds sur le sol.

Enfin elle arrive à son logis et le trouve vide. Là où cette douce voix retentissait, bruyante, joyeuse, étourdie, le silence morne. Au haut de l'escalier, elle rencontre son mari, don Andrès. Deux interrogations se croisent : Où est Cristoval?

A cette double question, pas de réponse. Le mari reste stupéfait de douleur. Ce fiscal était père; il tenait à l'humanité par ce côté sacré. Les tigres aiment bien leurs petits.

La mère veut descendre l'escalier et courir, Dieu sait où, dans la rue, dans les champs, épuisée, et sa tête se meurtrit aux ciselures de fer de la rampe. Elle se soulève un peu, la figure sanglante, et pousse don Andrès : — Mais allez donc! mais courez donc! mais cherchez-le donc !

Le mari, hébété, descend l'escalier, et la mère reste évanouie sur les marches.

L'enfant ne se retrouva plus.

A partir de ce jour, doha Rosario prit le deuil et ne sortit plus de chez elle que pour aller à Notre- Dame d'Atocha, dans la chapelle où elle croyait toujours voir son enfant, où elle l'avait perdu, où elle espérait le retrouver un jour.

Chez elle, quelle nuit sombre! plus d'enfant derrière les buissons du jardin. On donne la volée aux oiseaux de la volière. On brise' la barrière toute chargée de plantes grimpantes qui entoure la pièce d'eau; nul enfant, bruit et joie de la maison, ne peut y tomber désormais! ô cheveux blonds lissés avec

amour, petites mains jointes pour la prière, qu'êiesvous devenus? — A cette heure, Cristoval tremble peut-être en haillons dans la poussière du chemin, sous le bâton du mendiant, sans pain dans son écuelle, la joue maigre et pâle, ses doux yeux ternis par les larmes... A cette pensée le cœur de dofia Rosario se brisait.

Les semaines, les mois, les années se passèrent.

Le père s'était consolé. Don Andrès était un véritable homme de justice, sec, pédant, cruel et cupide; l'habitude de voir le crime de près lui avait fait un cœur de bronze. Il était le digne représentant de cette morale facile qui consiste à jeter l'anathème sur le pauvre diable qui vole un pain pour nourrir ses enfants criant la faim, et à donner une poignée de main au riche banqueroutier qui va reprendre les affaires. Pour lui, le succès justifiait toujours les moyens. Dans son métier de fiscal, il eut beau jeu pour mettre ses principes en pratique. Il fit marché du sang, de la vie et de l'honneur de malheureux qui valaient souvent mieux que lui. Sangsue avide, il se servit de son pouvoir pour pressurer comme une éponge toutes ces misères qui relevaient de lui. Les voleurs éhontés, qui pouvaient gonfler de piastres les poches de sa robe de fiscal, trouvèrent en lui un avocat. Les prévenus politiques seuls ne purent jamais le corrompre ni par les prières de leur femmes, ni par les pleurs de leurs mères, ni par les sanglots de leurs filles; les piles

ROSARIO. 2JC)

de quadruples virent même échouer leur éloquence en pareil cas. — Citons un trait sur cent.

Un soir, il était depuis deux mois fiscal à X..., en Biscaye, un homme embossé dans son manteau, comme disent les Espagnols, entre dans sa chambre à l'improviste. Le fiscal surpris, peut-être un peu effrayé, se lève ;

— Qui êtes- vous? Qui vous a ouvert la porte de la maison?

— Ton vieux Perez, qui m'a reconnu^ répond l'inconnu. Auras-tu moins de mémoire que lui?

Il ouvre son manteau, se jette dans les bras du fiscal, le serre sur sa poitrine.

Don Andrès se dégage, le regarde fixement, et recule blême comme un mort.

— Diego Figuera!

— Eh bien oui, Diego, le frère de ta Rosario. Mais ne perdons pas de temps en surprise et en exclamations. Tu dois avoir une cachette

Troublé, ému, bouleversé, don Andrès fait cependant un signe de dénégation.

— Je suis poursuivi, continue Diego. Il faut que tu me caches; je suis de ceux qui ont crié Vive la constitution! et les partisans del Rey Netto ne plaisantent pas, tu sais. Il s'agit de me fusiller si l'on me trouve; ce n'est pas que je craigne la mort, mais je suis jeune, j'ai encore ma mère, et si je puis gagner les Pyrénées...

— Je n'ai pas de cachette, murmure d'une voix étranglée don André s.

— Et cela t'effraye déjà pour moi, bon frère ! Mais sommes-nous fous de trembler? Qui diable s'avisera de chercher un ami de la constitution chez le fiscal de la province ?

Et Diego se mit à rire avec cette bonne humeur et cette charmante insouciance qui n'appartiennent qu'à la jeunesse.

Jugez, madame, des transes de don Andrès. Il donne son beau-frère à tous les diables. Il craint qu'on ne l'ait reconnu ou vu entrer, qu'on entende sa voix. La sueur perle à ses cheveux hérissés.

Cependant, que faire? Don Andrès balbutie et se trouble, si bien que Diego s'aperçoit de son embarras, rougit et dit sèchement :

— Ne croyez pas, Andrès, que je veuille compromettre le mari de ma sœur. Si vous ne pouvez me recevoir, je pars!

Et le généreux jeune homme, quoique sachant bien que la mort l'attend au seuil de la maison du fiscal, reprend son manteau, qu'il avait jeté sur une chaise, et se dirige vers la porte sans que don Andrès l'arrête par un seul mot.

En ce moment, doha Rosario, avertie par Perez, se précipite dans la chambre, prend Diego par le bras et le conduit vers une de ces caches pratiquées dans l'épaisseur des murs, et qui datent, en Espagne, de la domination des Maures. Tout cela est

fait avec Ja promptitude d'un éclair, et sans qu'une parole soit prononcée de part et d'autre.

Presque aussitôt des coups de crosse font gémir les portes de la maison.

— Ouvrez, crie à Perez le digne fiscal, qui a retrouvé sa voix et son énergie, quoique son visage portât encore l'empreinte d'une effrayante pâleur. Lui-même descend au-devant des nouveaux venus. C'est un officier du régiment de Zamora, suivi de quelques soldats. L'officier salue don Andrès, et lui dit d'une voix brève :

— Senor fiscal, on a vu entrer ici un homme enveloppé d'un manteau, il y a quelques minutes?

— C'est vrai, répond Andrès.

— Et cet homme a été reconnu pour don Diego Liguera, votre beau-frère.

— C'est parfaitement juste.

— Vous l'avouez, c'est bien. Ainsi, vous l'avez accueilli, vous lui avez donné l'hospitalité?

— Je l'avoue.

— Vous l'avez caché ou vous lui avez donné les moyens de fuir?

— N'allons pas si vite, sehor, répond don Andrès en relevant fièrement la tête. Auriez-vous, par hasard, quelque cousin envieux de ma place?

— Que voulez-vous dire? demande l'officier surpris.

— Je veux dire que je connais mon devoir, senor, et que je n'y faillirai pas. Oui, le coupable Diego est

Q.6l ROSARIO.

venu chercher asile dans ma maison, mais il n'y a trouvé qu'un cachot. Oui, don Diego est, non pas caché, mais emprisonné ici : loin de l'aider à fuir, je ne l'ai accueilli chez moi que pour le livrer à la justice.

L'officier recule épouvanté : il n'ose en croire ses oreilles ; il ne peut penser que cette infâme trahison soit une vérité; sans doute, don Andrès se joue de lui et se calomnie.

Mais don Andrès le conduit lui-même où dona Rosario avait entraîné son frère. On l'y trouve sous un amoncellement de robes et de mantilles de la pauvre femme, derrière la ruelle de son lit, tandis qu'elle feignait de dormir, la malheureuse! Je ne vous décrirai pas cette scène : il est des choses que le cœur comprend et que le récit glace. Diego ne regarda pas don Andrès. Il releva et embrassa doha Rosario, qui se traînait à ses pieds et embrassait ses genoux avec des larmes et des cris convulsifs en lui demandant pardon, et il lui dit seulement ces mots :

— Pauvre sœur!

Don Diego fut fusillé le lendemain. Il fixa hardiment ses yeux sur les canons des fusils braqués devant lui et commanda le feu. Il ne fut que blessé à la première décharge, blessé aux deux bras et au col. Il se releva, mit la main sur son cœur et commanda encore la décharge, en disant avec une sorte de joie naïve :

ROSARIO. l6'i

— Il ne bat pas plus vite.

Cette fois il ne se releva pas.

Plusieurs de ses compagnons, amis de la constitution, traqués, désespérés, sans ressources, se réfugièrent dans les montagnes de Saint-Adrian, qui sont entre Saint-Sébastien et Galareta, bourg de la province d'Alava, en Biscaye. Là, ils menèrent bientôt la vie de guérilleros et de bandits.

On les poursuivit avec beaucoup de rigueur. Mais les paysans, qui avaient pitié de leur détresse, les protégeaient, et ils ne tardèrent pas à se rendre redoutables sous le nom de Trabucaires. On leur donnait ce nom parce qu'ils n'avaient pour armes que de vieux mousquets appelés en espagnol trabucos. Avec ces trabucos, ils mettaient à contribution les riches voyageurs, et, grâce à ces aumônes forcées, ils parvenaient à vivre et à renouveler leurs haillons. Mais quand l'hiver eut rendu les communications plus rares, leur situation devint trèsprécaire. Sur ces entrefaites, don Andrès de Solis fut mandé en Castille par un vieil oncle avare dont il devait hériter, et qui était atteint d'une maladie mortelle. Malgré le fâcheux état des routes, que les glaces et les neiges rendaient presque impraticables, il n'hésita pas à partir.

Lorsque la voiture de don Andrès se fut engagée dans les déniés de la sierra de Saint-Adrian, le fiscal se sentit involontairement envahi par un pressentiment mélancolique.

Ces montagnes couronnées de pins d'une hauteur extraordinaire, sont si escarpées que le chemin semble grimper comme un chamois pour en atteindre le sommet. Tant que la vue peut s'étendre, on ne voit que des déserts coupés de ruisseaux clairs comme du cristal.

Vers le haut de la sierra, un énorme rocher s'élève au beau milieu de la route, comme pour fermer le passage et séparer ainsi la Biscaye de la Vieille- Castille.

Sous cette masse de pierre, je ne sais quel roi d'Espagne a fait percer une route par où passent les voyageurs, et qui ne reçoit de jour qu'à la faveur des ouvertures que ferment de grandes portes. Sous cette voûte, on trouve une hôtellerie qui est abandonnée l'hiver à cause des neiges.

Au sortir de la route souterraine, la voiture de don Andrès passa devant une petite chapelle de Saint-Adrian, et il se rappela avec une secrète terreur que les Trabucaires avaient, dit- on, arrêté plusieurs voyageurs aux environs de cette chapelle, voisine de la plupart des cavernes qui leur servaient de refuge, et qui de tout temps avaient été les repaires des voleurs de la contrée.

A partir de la chapelle, la route commençait à descendre.

La voiture n'avait pas dépassé de cinquante pas la chapelle, que dix hommes cachés au coude du chemin, dans les anfractuosités des rochers, se

lèvent le trabuco au poing, et se jettent au-devant des chevaux. La voiture s'arrête, les portières sont ouvertes.

— Descendez ! et visage contre terre ! crie le chef de la bande, hardi jeune homme qui a un regard d'aigle.

Don Andrès montre son visage blême, et dit d'une voix qu'il essaye de rendre menaçante :

— Arrière, ladrones! je suis le fiscal don Andrès de Solis.

A ce nom, des cris sauvages retentissent, dix trabucos se tournent vers la poitrine du misérable.

— Don Andrès le demandeur de têtes ! don Andrès l'avare ! don Andrès l'usurier ! hurlent tous les trabucaires, dont les regards le foudroient.

— Mieux que cela, don Andrès le traître! dit d'un ton calme, mais écrasant de mépris, le jeune chef, qui détourne doucement de la main les mousquets et s'avance pour regarder curieusement la tête du fiscal.

Mais aussitôt ils reculent tous deux épouvantés. Chacun d'eux retrouve les traits de son visage sur le visage de l'autre. C'est une incroyable ressemblance. Don Andrès seulement semble porter le masque ridé et décoloré de la physionomie audacieuse et fière du jeune homme. Du reste, mêmes sourcils épais, même front large et bombé, mêmes lèvres saillantes, même nez aquilin.

l66 ROSARIO.

— Ton nom? demande don Andrès d'un son de voix guttural.

— Cristoval le trabucaire. Je n'en ai pas d'autre, répond le hardi compagnon.

— Mon fils ! dit Andrès en lui tendant les bras, des larmes dans les yeux, oubliant sa peur, ne voyant plus autour de lui les trabucos braqués, ne vo}Tant que son image vivante, jeune, fière, vaillante !

Cristoval sourit, regarde ses compagnons, prend le bras de don Andrès, le pousse sur le sol, et lui crie :

— Face contre terre, vieux traître !

Mais le fiscal ne bouge pas; deux larmes tombent de ses yeux sur ses joues jaunâtres, et il lui répète :

— Tu es mon fils, mon fils perdu, mon fils volé tout enfant !

Le sauvage Cristoval le regarde fixement dans les deux yeux, puis il semble réfléchir un instant en tordant gravement sa longue moustache dans ses doigts. Enfin, il fait signe aux autres trabucaires de s'éloigner un peu, et il dit au fiscal :

— Prenez garde, don Andrès, ne cnyyez pas nous échapper par quelque ruse infâme. Peut-être ditesvous la vérité, car je suis en effet un enfant ramassé sur le pavé. J'ai le malheur de vous ressembler étrangement; mais du moins je vaux mieux que vous, et ma mort ne déshonorera pas ma famille, si j'en ai une, tandis que votre vie a déshonoré la

vôtre. Vous regrettez sans doute de retrouver un fils dans les rangs de ces misérables trabucaires que vous traquez comme des bêtes féroces. Moi, je méprise et je hais le fiscal don Andrès, comme le Judas qui a vendu son Dieu. Votre robe de fiscal et votre or sont tachés du sang des vôtres ; rappelezvous Diego Figuera. Si j'étais sûr d'être votre fils, je me briserais le front contre un de ces rochers pour expier ce malheur et ne pas supporter cette honte. Mon vrai père, c'est le contrebandier Xicaragua, qui m'a appris à me servir du trabuco et à jouer de lanavaja... Cependant je veux me conduire envers vous comme si j'étais véritablement votre fils.

Don Andrès laisse échapper un mouvement de joie et presse la main du trabucaire. Cristoval le repousse avec calme.

— Mon père, continue-t-il, une mort honorable et volontaire a suffi quelquefois pour effacer tout un passé criminel et vil. Voici un pistolet. Tuez-vous. Si nous sommes du même sang, vous comprendrez que ma proposition vous honore, et vous n'hésiterez pas. Acceptez, et je vous avoue pour mon père à la face de tous mes compagnons.

Les genoux de don Andrès plient sous lui, son front devient crayeux et ses lèvres tremblent. Le farouche trabucaire hausse les épaules :

— Ame de fiscal, âme de lâche ! dit-il. Je ne suis pas de votre indigne race. C'est bien. Vivez, vivez dans le mépris de tous. Mais silence sur tout ce

qui vient de se passer, ne m'outragez plus en m'appelant votre fils, ou je me venge aussitôt de cette insulte.

— Oh! pourquoi Rosario n'est-elle pas ici ! s'écrie le fiscal. Vous n'oseriez pas la renier, elle.

— Rosario, la sainte femme, la sœur de Diego, dit le trabucaire, l'ange liée à ce démon serait ma mère ! Dites-lui, don Andrès, qu'elle me reverra.

— Malheureux ! vous oseriez reparaître dans une ville sans avoir obtenu votre grâce ; mais ce serait la faire mourir mille fois, votre mère. Quittez plutôt ces fugitifs désespérés, et venez avec moi.

— Pour qu'on dise : tel père, tel fils ! n'est-ce pas? interrompit Cristoval avec dédain. Les traîtres, don Andrès, ne chassent pas toujours de race. Dites à doha Rosario qu'elle me reverra bientôt.

Voilà tout.

Puis il commande d'un geste aux trabucaires qui ont dévalisé la voiture d'y jeter le fiscal et de le laisser continuer sa route. Pour eux, ils disparaissent comme des ombres, et ce qu'il faut admirer, madame, en voyant cette obéissance dévouée au chef, c'est que ces malheureux ne parlaient au premier moment, les uns, que de suspendre le fiscal la tête au-dessus d'un abîme qui s'ouvrait à deux pas, noir et profond comme la gueule de l'enfer; les autres, de lui clouer les pieds dans un brasero enflammé ; et que le contrebandier Xicaragua proposait de couler de l'or dans ses oreilles, puisqu'il

aimait tant l'or. Dans ce péril extrême, Rosario sauva don Andrès par la seule magie de son nom.

Mais vous avez sans doute hâte, madame, de connaître le dénoûment de cette terrible historiette. Moi-même je suis pressé d'en finir avec un souvenir douloureux. L'été qui suivit la scène de la sierra de Saint-Adrian, de grandes courses de taureaux furent annoncées à Valladolid. Vous savez la passion féroce des Espagnols pour ce genre de divertissement; on accourut de vingt lieues à la ronde. Dois-je avouer ma faiblesse? Je fus tenté d'assister une fois à ce curieux spectacle. Je voulais voir si je serais ému ou révolté. Chose étrange que l'horrible attrait offert par toutes ces luttes où la vie est réellement en danger, où l'adresse et la force de l'homme sont aux prises avec les instincts violents ou perfides de bêtes redoutables !

Quand j'entrai dans le cirque, j'eus comme un éblouissement. Le double amphithéâtre et les loges de la place des taureaux semblaient crouler sous l'innombrable foule entassée. L'air brûlait; on respirait du feu. Je ne m'étais décidé qu'un peu tard, de sorte que je n'avais pu trouver place que sur las gradas de sol, bancs exposés à l'ardeur du soleil dans le tendido, amphithéâtre découvert où le peuple s'amoncelle.

Je n'abuserai pas, madame, de ma bonne fortune de voyageur pour allonger mon récit par des descriptions pittoresques qui ont été faites mille fois. Le

signal venait d'être donné par l'alcade ou le corrégidor, je ne sais trop au juste. Les toreros s'étaient éparpillés dans l'arène comme une nuée d'oiseaux brillants.

Un voisin complaisant m'apprit que ceux qui étaient armés d'une épée portaient le nom de matadores ou espadas; ceux qui faisaient voltiger leur manteau dans leurs mains et n'avaient pas d'autre arme à opposer à la furie des taureaux, c'étaient les capeadores. Les banderilleros devaient piquer dans le cou de la bête des flèches que les Espagnols nomment banderillas. Quant aux picador es, c'étaient les combattants à cheval et armés de la lance. Tous les braves à pied portaient la montera, sorte de bonnet noir orné de rubans noirs ; mais leurs manteaux de soie étalaient au soleil des couleurs écarlates; leurs costumes de majos étincelaient de pierreries, de paillettes d'or et d'argent, au soleil ardent.

Les picador es se rangèrent le long de la barrière, non loin de la porte du toril (écurie où mugissent les taureaux affamés). Deux alguazils allèrent ouvrir en tremblant la porte fatale. Un magnifique taureau de Ciudad-Real, à la robe fauve, se précipita dans l'arène aux applaudissements du peuple. Les alguazils s'enfuirent. Un homme, caché derrière la porte, la referma avec une promptitude merveilleuse et grimpa comme un écureuil sur le toit de l'écurie, grâce aune échelle qu'il retira aussitôt derrière lui.

Les dards aigus et garnis de papier découpé auquel on mettait le feu commencèrent à pleuvoir sur le taureau à son premier bond. La morsure de ces javelots de flamme l'étourdit. Il resta un moment immobile, le regard vague, la tête basse, battant ses larges flancs de sa queue. De tous les balcons et de tous les échafauds, une grêle insolente de huées et de sarcasmes tomba sur sa lâcheté. 11 n'y avait pas un enfant qui ne le menaçât du poing. Soudain un frémissement horrible secoua tous ses membres. Cette fois, les jeunes manolas elles-mêmes levèrent sur lui leurs doigts roses en signe de mépris et crièrent :

— Toro malo! (mauvais taureau!)

Les picador es s'avancèrent vers lui, il recula. Jl recula devant l'épée des matadores, devant la muleta, petit drapeau rouge attaché à une baguette qu'agitaient les chulos, devant les manteaux écarlates des capeadores comme devant les lances et les banderilles.

Alors ce fut une explosion de fureur parmi les spectateurs, qui se levèrent tous, aux gradas cubiertas comme au tendido, et crièrent d'une voix unanime : Les chiens ! les chiens !

Les toreros se retirèrent à une autre extrémité de l'arène.

Tous les yeux se tournèrent vers la loge du corrégidor, qui seul pouvait accorder cette faveur au public exaspéré. Ce magistrat sourit avec bienveil-

lance, et accorda les chiens d'un signe de tête. Je remarquai dans sa loge une femme vêtue de deuil, pâle et triste, mais dont le visage conservait encore les traces d'une grande beauté. Elle semblait assister à la corrida comme une morte ou une statue. Son regard n'était pas vague, mais fixe; il contemplait quelque chose d'invisible pour tout autre qu'elle.

— Connaissez-vous le nom de cette dame? demandai-je à mon obligeant voisin.

— C'est dona Rosario de Solis, me répondit-il, la femme du fiscal don Andrès, une sainte qui fait son purgatoire sur terre, car Dieu lui a laissé son mari et a permis qu'on lui volât son fils tout enfant. Depuis ce temps elle ne voit que lui dans sa pensée, et elle attend. Elle serait aussi bien dans son oratoire que dans la loge du corrégidor. C'est une bonne place perdue, ajouta-t-il avec un sourire de regret et d'envie.

Un chulo entra dans l'arène, menant en laisse deux énormes dogues. C'était un beau garçon, bien découplé, aux sourcils épais, au front large, aux lèvres souriantes, au nez aquilin. Seul peut-être je fis attention à lui. La foule regardait les dogues, les vrais adversaires du taureau.

Dès qu'ils furent à vingt pas de l'ennemi, la main du chulo lâcha les mouchoirs passés autour de leurs cous, et ils se précipitèrent avec furie sur la bête poltronne, cherchant à lui mordre les oreilles et à s'y attacher.

Mais le taureau avait redressé sa tête morne, et le rayonnement de ses prunelles glissait maintenant vers le chulo, qui ne portait à sa ceinture que le cacheté, sorte de poignard qui sert à frapper le terrible animal au front.

Les chiens se suspendirent à ses oreilles. Il les secoua par des coups de tête terribles, les fit tournoyer comme une fronde, se fouetta furieusement les flancs de leurs corps allongés. Ils ne lâchèrent pas prise; mais lui, insensible à la douleur, frappa la terre d'un pied robuste, et s'enleva en l'air par un effort si épouvantable qu'il alla retomber lourdement à deux pas du chulo. Il attacha ses yeux livides sur la veste incarnat du malheureux, et puis pencha sa tête en avant pour l'enlever sur ses cornes. Un cri s'éleva alors et s'éteignit dans le silence effrayant de la foule. Mais ce n'était pas le chulo qui l'avait jeté, car, au même instant, il s'élançait par un bond hardi et impétueux sur le dos de son ennemi, et le saisissait témérairement par les cornes.

Alors j'entendis crier avec fureur : Viva el chulo!

Les femmes secouèrent sur l'arène les parfums de leurs mouchoirs et de leurs écharpes. Je regardai la loge du corrégidor. Je vis doha Rosario cramponnée au rebord de la loge, à demi penchée en dehors, comme folle d'enthousiasme, et je la montrai à mon voisin en lui disant : — Voyez si la femme du fiscal ne prend pas intérêt à la course. Il jeta aussitôt un coup d'œil curieux de ce côté; mais déjà dona Ro-

sario s'était rejetée au fond de la loge, sur un signe de son mari qui lui avait sans doute fait observer qu'elle allait attirer sur eux l'attention du public.

Le chulo, lui aussi, malgré sa terrible position, tournait avidement les yeux vers la loge du corrégidor, et son regard avait dû se croiser avec celui de dofia Rosario.

En ce moment, la lutte du brave chulo et du taureau devenait affreuse. Ce dernier labourait la terre du pied en mugissant, et faisait tourbillonner autour de lui la poussière; ses yeux s'ensanglantaient, et, quand il bondissait frénétiquement avec son étrange fardeau, on eût dit un monstrueux centaure. Deux fois les dogues lâchèrent prise et se mirent à aboyer faiblement, ce qui est chez eux un signe de détresse.

Mais, sur un cri du chulo, ils s'attachèrent de nouveau aux oreilles du taureau, quoiqu'ils fussent sanglants, meurtris, à demi morts.

Enfin, au moment où l'on croyait que le chulo allait se laisser tomber d'épuisement sur le sable, il s'enleva sur le dos du taureau comme un danseur sur une corde tendue, et glissa à terre avec la rapidité d'un éclair.

Le taureau se jeta de tout son élan sur les traces du chulo, traînant les dogues après lui. Ils firent une fois le tour de la lice, puis le chulo s'arrêta résolument sous la loge du corrégidor, et faisant volteface il tira son poignard de sa ceinture et attendit, le front pâle mais le regard fier, l'attaque du taureau.

La foule applaudit. Décidément la péripétie approche.

Les deux dogues viennent rouler, éventrés, aux pieds du jeune homme, et lui jettent en gémissant comme un dernier regard de reproche ; sans doute le chulo était leur maître, il frissonne en les voyant mourir, disloqués et rompus. — Il a peur! s'écrient déjà quelques voix. Mais le chulo sourit et fait un pas vers le taureau, qui arrive sur lui plus lentement et avec une hésitation visible. Nul ne peut douter que son court poignard ne se plante dans un instant entre les deux cornes, à la suture des os, endroit très-délicat, mais large tout au plus comme un réal. Le taureau est condamné d'avance.

En ce moment une certaine agitation se manifeste auxportes des barrières, parmi les volontaires royaux qui les gardent; deux hommes noirs entrent dans la loge du corrégidor, qui s'émeut, se lève et parle vivement au fiscal. DonAndrès se trouble. Déjà quelques mots courent dans la foule comme l'étincelle qui va faire jaillir un incendie. J'entends résonner les mots de proscrit, de trabucaire, de chulo. Au même instant, une femme se dresse debout dans la loge, se penche, l'œil ardent et fixe, sur l'arène, et, tendant sa main avec un geste impérieux vers l'arène, crie au jeune torero d'une voix qui n'avait

plus rien d'humain :

— Muere, chulo ! « Meurs, chulo !

Le jeune homme lève les yeux vers la loge, s'incline comme s'inclinerait un fils sous la bénédiction d'une mère, il jette dédaigneusement le cacheté, sa seule arme, au front du taureau, et, désarmé, les bras croisés sur sa poitrine, le regard toujours fixé avec une douceur et une effusion sereine sur dona Rosario (car c'était elle), attend le coup de grâce, quoique l'haleine enflammée du taureau baignât déjà son visage. Le formidable animal secoua la crinière de banderilles dont son cou était hérissé, et, enlevant le pauvre diable, le fit sauter à vingt pieds en l'air trois ou quatre fois de suite. Il prenait plaisir à sa vengeance.

Pendant l'entr'acte, j'appris que le chulo n'était autre que le trabucaire Cristoval, le fils de don Andrès. Il avait été trahi par un banderillero qui lui avait facilité l'honneur de paraître à la corrida; la justice, avertie, devait le faire saisir à la sortie de l'arène. Doha Rosario n'avait pas voulu que son enfant fût déshonoré, et elle lui avait ordonné de mourir au milieu de son triomphe. Cristoval, digne de ce grand cœur, avait obéi.

Cet incident me laissa une impression pénible, et je ne me sentis pas la force d'assister à la corrida, qui débutait si singulièrement. Je me retirai et cédai ma place à un pauvre aguador, amateur passionné, qui, n'ayant pu payer pour entrer, restait aux portes du cirque afin de voir passer les corps des chevaux et des taureaux tués, à mesure que les

mules les enlevaient et les traînaient sur le sable au matadero ou charnier.

Dona Rosario de Solis et son mari ne quittèrent la loge du corrégidor qu'à la fin de la course. La pauvre femme s'enferma dans son oratoire et y mourut deux mois après, victime des macérations et des jeûnes excessifs qu'elle s'imposa pour expier ce qu'elle appelait le crime de son orgueil.

Don Andrès a conservé sa place. Il laissera à ses neveux, les fils de Diego Figuera, une immense fortune, car il ne s'est pas remarié.

A lïkoum Eçalam !

Tel est le salut arabe, toujours pris au sérieux et prononcé d'une voix solennelle, laquelle contraste avec le ton insouciant des Français, qui s'abordent en disant : Comment vous portez -vous?

Si vous demandez la traduction de ce barbare Alikoum Eçalam! la voici : Que le salut (de Dieu) soit sur vous! Ce qui est parfaitement analogue à

280 l'anaya chez les kabyles.

notre vieux salut français : Dieu vous garde ! un peu tombé en désuétude chez les simples particuliers.

Entrons en Kabylie sur cet oriental souhait de bienvenue.

K'Caïla-Ad'-ima (la grande Kabylie), dont le général Daumas s'est constitué le fidèle historien et le peintre charmant, pourrait se comparer à une de ces fières cavales qui n'ont jamais subi le frein. On connaît l'Arabe par le hasard de la conquête, mais le Kabyle ressemble à l'Arabe comme le Lorrain au Gascon. Entre ces deux races se creuse un fossé d'antipathie. L'Arabe a horreur du Kabyle; en revanche, celui-ci méprise celui-là. Brunis par le même soleil, crédules aux mêmes dogmes, ils sont différents de type, de mœurs et de coutumes, et n'ont de commun que le burnous.

Le Kabyle est industrieux, stable, calculateur, et repousse une civilisation incompatible avec sa fière indépendance. Ce Suisse de l'Afrique descend des Numides, ses tribus sont des communes démocratiques; il est resté belliqueux, sanguinaire et fataliste, comme au temps de Jugurtha. Salluste le reconnaîtrait.

Loin d'aimer la vie nomade comme l'Arabe, le Kabyle s'attache à la terre ; il la cultive en propriétaire acharné; il bâtit et habite des maisons, et il place son argent à un taux qui indique la civilisation la plus avancée.

Ces maisons (tezakats) construites en briques crues ou pierres sèches, sont couvertes de chaume et ne dépassent pas un étage. Au rez-de-chaussée est réservée une salle spacieuse pour abriter le bétail.

Le Kabyle a généralement les cheveux roux, les yeux bleus, le cou court et la face carrée, comme un descendant des Vandales de Genséric. Jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans, il se rase; ensuite il laisse croître toute sa barbe, qui est le signe de la maturité du jugement. Pieds et tête nus, il est vêtu d'une simple chelloulha (chemise de laine); pendant les heures de travail, il ajoute à ce costume primitif un tablier de cuir et des guêtres sans pieds. En visite, en course, en bonne fortune, il jette fièrement sur sa chelloulha un burnous presque toujours déguenillé; mais ce luxe d'ajustement n'a rien de risible, car cette loque effrangée, rapiécée, diaprée de taches huileuses et trop habitée, vaut, aux yeux d'un peintre, le manteau pittoresquement effiloqué de don César de Bazan.

Un jour, le conseil de guerre de Constantine jugeait une affaire d'assassinat. La victime était kabyle, et sa femme, mise en demeure de reconnaître les pièces à conviction, sembla tout à coup se troubler. Cette émotion était singulière, tous les coupables se trouvant arrêtés. Cependant la veuve, jeune et belle, n'hésita qu'un moment; debout, devant la table du greffe, elle embrassa d'un regard

de ses grands yeux bleus l'ensemble des preuves matérielles, débris sanglants, armes tordues, guenilles sordides. Tout à coup elle saisit une sorte de paquet enveloppé dans un linge étoile de taches rouges et le pressa sur son sein en versant des flots de larmes. Le colonel président parut touché de cette douleur et interrogea la pauvre femme d'une voix émue :

— Yaloulla ben Mohamed, reconnaissez-vous ces dépouilles?

Elle s'élança vers lui et l'interrompit par un guttural hurlement; puis élevant les bras comme une prophétesse, elle tendit devant le fauteuil présidentiel les débris d'un crâne humain d'où s'échappaient quelques mèches roides de cheveux coagulés dans du sang caillé.

— Ah ! s'écria-t-elle avec un élan de tendresse rétrospective et de désespoir spontané, que de fois j'ai fait la guerre aux poux sur cette tête chérie!

L'anecdote est authentique, toute révoltante qu'elle puisse paraître à nos lecteurs. La naïveté toute barbare de la pauvre Yaloulla fit sourire le conseil; mais, pour les Arabes, c'était bien ce que nous appelons le cri de la nature.

Il existe en Kabylie une coutume généreuse, réminiscence louable du temps des patriarches, et qui affirme la charité de ce peuple primitif dans le bien comme dans le mal. Au moment où les fruits — qui abondent dans ce pays — commencent à mûrir, les

l'anaya chez LES KABYLES. 283

cheicks font un appel à la mosquée, où tous les fidèles s'empressent d'accourir. Là, tous les propriétaires jurent sur les livres saints de ne point toucher à leur récolte avant une époque déterminée; celui qui refuse le serment est forcé de payer une amende. On fait ensuite le dénombrement des pauvres de la tribu, on établit une proportion équitable, et chaque propriétaire les nourrit tour à tour jusqu'à la fin de l'automne. Ces distributions agraires florissent surtout à la saison des fèves, récolte des plus fructueuses en Kabylie. Pendant ces mois d'abondance, tout étranger a le droit d'entrer dans les jardins et d'y manger ce que bon lui semble, mais il lui est rigoureusement interdit de rien emporter. Qu'une poignée de figues ou de fèves, qu'une grappe de raisin, qu'une seule datte soit surprise sur lui hors du jardin, et le coupable est impitoyablement châtié de son indiscrétion par une sentence de mort sommaire comme la loi de Lynch.

Le Kabyle vole sans remords, mais suivant une coutume immémoriale, et il s'en fait gloire, car il ne vole jamais que son ennemi. Est-il en froid avec un de ses voisins, comme dirait un Parisien, ou en vendette, comme dirait un Corse, il ne se contente pas d'une guerre de paroles.

L'offensé se hâte de marquer la porte de son ennemi d'un signe qui équivaut à un défi des anciens chevaliers ou au garde-toi des terribles bergers des

284 l'anaya chez les kabyles.

maquis. Dès lors tous les moyens sont justifiables pour obtenir vengeance.

Il n'est pas rare d'entrevoir, la nuit, dans un village kabyle, alors que les chiens seuls veillent, l'ombre d'un homme complètement nu. Cette précaution a pour but de déjouer la vigilance des serenos à quatre pattes, qui n'aboient jamais contre les rôdeurs quand ceux-ci ont adopté la toilette qui était de rigueur dans le paradis terrestre. Le voleur se glisse ainsi, parfois en rampant, jusqu'à la maison marquée et en ressort bien souvent les épaules chargées de butin. S'il est surpris, le village se réveille au bruit des coups de feu, il y a bataille, et dans ce cas, c'est la Providence ou la fatalité qui se charge du rôle de Thémis.

Chez le Kabyle, la colère ou ] 'amour-propre froissé atteignent d'incroyables proportions. Le général Daumas cite à ce propos un exemple curieux.

Un homme des Beni-Yala rencontre, au marché de Guenzate, un autre Kabyle qui lui devait un barra (sept centimes). Il lui réclame ses capitaux.

— Je ne te donnerai pas ton barra, répond placidement le débiteur.

— Pourquoi?

— Je ne sais.

— Si tu n'as point d'argent, j'attendrai encore.

— J'ai des fonds disponibles, réplique sardoniquement le débiteur.

— Eh bien, alors?

— Eh bien, c'est ma fantaisie! Je ne veux pas te payer! Il me plaît de garder mon baiTa.

A cette bravade, le créancier furieux saisit le capitaliste récalcitrant par un pan de son burnous et le renverse à terre. Des voisins empressés prennent part à la lutte, comme s'il s'agissait de leurs propres intérêts. Bientôt deux camps ennemis se forment, et l'on court aux armes.

Le combat se prolonge depuis une heure de l'aprèsmidi jusqu'à sept heures du soir, quarante-cinq Kabyles sont tués, et tout ce sang a été répandu pour sept centimes. La querelle date de 1843, mais la vendette dure toujours. La ville est restée séparée en deux quartiers hostiles, et les maisons qui s'élevaient sur la limite ont été peu à peu abandonnées, comme si elles avaient servi d'asile à des lépreux ou à des pestiférés.

Le sang appelle le sang. L'assassin kabyle, une fois connu, paye son crime de sa vie. Fils, frères, parents, prennent la vengeance en main comme une affaire de famille. Si le mort n'a laissé qu'une fille, la veuve fait publier qu'elle ne veut point de dot, mais qu'elle donnera l'enfant au juste qui tuera l'assassin de son mari.

Comme l'Arabe, le Kabyle achète les femmes; mais, contrairement aux usages du premier, il leur laisse la direction du ménage, la vente des produits, le soin des achats. La femme marche à visage découvert, mange à la table du mari et ramplit elle-

286 l'anaya chez les kabyles.

même les devoirs de l'hospitalité envers les étrangers.

Surpassant en beauté la triste houri arabe, elle la prime encore par sa prépondérance au conseil du maître, car elle y est écoutée comme les Vellédas gauloises l'étaient par nos ancêtres.

Fine, élancée, chatte dans ses mouvements, gazelle dans ses regards, voyez-la entrer, le soir, dans la salle du repas de famille et partager avec une spontanéité sympathique ses bonnes grâces entre son mari et ses hôtes. Étoile et fleur! c'est le génie souriant du festin, le rayon familier qui guide au logis le convive envoyé de Dieu.

El moghreb — au coucher du soleil, elle a fait ses ablutions, son beau teint s'est lustré dans une macération de fleurs de fero et de racine de benjoin, véritable fontaine de Jouvence, merveilleuse composition, ignorée de nos élégantes, heureusement pour les cosmétiques frelatés de MM. les parfumeurs de la haute réclame.

La tête de la jeune femme, plus intelligente que celle de l'Arabe, se balance en ondulations charmantes sous les tresses de ses brillants cheveux noirs, qu'elle a soin de consteller de bijoux, de pièces d'or et de fleurs éclatantes.

Vêtue d'une simple chemise de laine blanche (k'midjdja) bordée d'un galon rouge et dégageant le col comme la tunique romaine, elle laisse voir ses bras nus ainsi que ses jambes. Au milieu de son

visage, grec de galbe, espagnol de teint, français d'animation, elle a tracé une petite croix tatouée en bleu, qui sépare ses sourcils estompés au pinceau et dont l'arc délié double l'expression de deux grands yeux aimantés.

Cette croix microscopique ainsi posée, quand elle n'étoile pas le coin de la lèvre supérieure, peut certes revendiquer un droit de suprématie et de priorité de date sur la mouche assassine de nos bisaïeules, célébrée par les Boucher' et les autres peintres du style rococo-Pompadour. D'où vient l'origine de cet emblème chrétien que le Coran flétrit du nom de Ketibel el chitan (écriture du démon) ? Sans doute des Romains de la décadence, qui les premiers ont violé les frontières vierges de la grande Kabylie.

Sans porter de talisman sur lui, sans croire au mauvais œil comme les plus spirituels Napolitains, le Kabyle est superstitieux. Doit-il se mettre en voyage, il choisira le lundi, le jeudi ou le samedi; car ce sont là les seuls jours propices au voyageur qui ne veut pas devenir la proie du lion, la victime du sable mouvant, le butin du Touareg ou le héros d'une mésaventure quelconque.

— Ne livrez jamais de combat un mardi, vous dira-t-il avec le plus vif intérêt, — et ne plaignez pas celui qui meurt durant le Rhamadan; car, à cette époque sainte, s'ouvrent les portes du paradis et se ferment celles de l'enfer. C'est le jeudi qu'il faut choisir pour amener sa femme ous le toit con-

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jugal, afin qu'elle s'y réveille le vendredi, jour férié pour les musulmans. C'est surtout à l'occasion de mariage que les Kabyles se croient obligés de redoubler de superstition. Nous ne savons trop pourquoi, puisqu'ils font usage du divorce jusqu'à l'abus. Moins délicats que les Arabes, ils sont peu soucieux d'obtenir le premier amour de ta jeune fille qui doit régner sur leur cœur et sur leur ménage.

La pierre d'achoppement dans cette affaire du divorce, c'est la question d'argent. Uauri sacra famés du poète ne perd jamais ses droits, même chez les peuples les plus barbares. Donc on se sépare de sa femme très-facilement, il est vrai ; mais en divorçant il faut avoir les moyens de lui dire : « Je te quitte pour cent douros? les voilà! Pars. »

C'est là un marché que bien des Européens trèsciviiisés accepteraient de grand cœur. Cinq cents francs ! En vérité, le législateur Mahomet était un philosophe qui avait fait de fortes études sur la fragilité humaine.

Quelques jours avant son mariage, le Kabyle revêt son costume le moins fripé, se pare du burnous de ses ancêtres, et va trouver son plus intime ami :

— Hamoun, lui dit-il avec un soupir, ma vie est troublée; la fièvre m'empêche de dormir; je suis amoureux. Mon cœur marche avec une des étoiles de la terre.

Ce style parnassien fait sourire Hamoun. Il pose sa pipe à côté de lui, jette à son tour sur ses épaules

l'anaya chez les kabyles. ^89

le burnous héréditaire, le drape avec une majesté qui en atténue le rapiéçage; puis, en ambassadeur consciencieux, prêt à remplir une haute mission, il adresse à son ami les questions de rigueur :

— Quelle dot proposes-tu au père?

— Cent douros, un tapis de Fez et un fusil.

— Son nom?

— Aziza-Ben-Srir-Mohamed.

— Adieu ! Le salut sur toi.

Et Hamoun, bien pénétré de son rôle, va gravement solliciter pour son intime l'acquisition de l'étoile qui a incendié ce cœur inflammable.

Cependant l'amoureux ne perd pas son temps dans une inquiète attente ; il s'élance vers le gourbi d'une s'ahàrina (sorcière) en renom. Cette rusée matrone, vieille, sèche, édentée, ainsi que l'exige le métier dans tous les pays du monde, coiffée à la façon des Gorgones classiques, tient un exact milieu entre la chouette et la momie. Du seuil de la porte, elle a flairé sa proie, car une longue expérience l'a rendue infaillible en fait de divinations relatives aux aventures de mariage et d'amour. Dans les villages kabyles, on se connaît toujours. L'amoureux est riche, donc l'horoscope sera brillant, afin que l'offrande tombe abondante au fond de la sébile.

Le patient hasarde d'abord quelques questions avec timidité, puis il en vient à la demande essentielle :

— Serai-je obligé de divorcer?

— Jamais ! s'écrie impétueusement la vieille, si tu fais boire en temps utile à ta femme vingt-cinq gouttes de cet élixir merveilleux.

Puis elle lui glisse dans la main un gentil petit flacon rempli d'une liqueur verte.

— Mais, si c'est moi qui ai envie de me séparer d'elle? demande naïvement ce Lindor plein de prévoyance.

— Jamais, si tu m'écoutes! Marie-toi d'abord,, sans hésitation, sans scrupule, sans défiance. Dans un mois et un jour tu viendras me revoir, à la nuit, mystérieusement, et je te dirai comment tu dois agir. N'oublie pas mes avertissements.

Or, le mariage n'a lieu d'ordinaire que quinze ou vingt jours après cette recommandation importante; la lune de miel brille dans son plein d'un éclat argenté qui semble inaltérable ; l'époux, bercé dans un hamac ouaté d'amour et de félicité, oublie parfaitement le flacon vert, et lorsque sonne l'heure amère des regrets, le père de la jeune fille a touché la dot. C'est là une conclusion définitive et sans remède. Si le mari volage veut lui rendre cette enfant adorée et d'un si bon rapport, il accepte, quitte à la revendre au premier jour; mais il faut cent nouveaux douros pour l'aider à prendre patience. Quant au flacon vert, notre Kabyle peut le garder pour un autre essai; mais la sorcière ne manquera pas de lui dire, s'il la consulte, que la vertu de l'élixir est éventée.

Nous avons dit que la république kabyle, fédérée en tribus indépendantes, ne reconnaissait aucun p'ouvoir absolu. Chaque tribu se contente de chefs particuliers.

On appelle arch ou kuebila une tribu entière, et dechera le village, qui élit un maître ou aminé au suffrage universel. Au-dessus de ce magistrat municipal plane l'influence politique et religieuse des marabouts, auxquels on a recours pour les affaires de grande importance. Le mot marabout vient de mrabeth, lié : en effet, les marabouts sont des hommes liés à Dieu, des saints plutôt que des prêtres.

Les marabouts ont pu instituer, grâce à la vénération qu'ils inspirent par leur vie de solitude, de prières et de mortifications, une coutume sacrée, la plus belle, à coup sûr, qui soit au monde.

C'est Yanaya, ce frêle talisman dont le pouvoir magique et bienfaisant nous semble plus merveilleux que la verge de Moïse, la baguette des fées, et l'attouchement de la franc-maçonnerie.

Uanaya tient du passe-port et du sauf-conduit, mais il est bien supérieur à ces formules usées et souvent dérisoires inventées par la civilisation pour la sécurité des voyageurs.

L'étranger qui voyage en Kabylie sous la pro-. tection del'anaya défie toute attaque, toute violence, brave temporairement la vengeance de ses plus mortels ennemis.

Tout le monde, d'après le général Daumas, peut donner son anaya. Les abus qu'entraînerait une extension si généreuse du principe sont limités dans la pratique par l'extrême réserve de son application. Loin de prodiguer ce talisman, les Kabyles le restreignent à leurs seuls amis. Ils ne l'accordent qu'une fois aux fugitifs et le regardent comme illusoire s'il passe dans une main étrangère, soit vendu, soit donné ; enfin ils en puniraient de mort la déclaration usurpée.

Pour éviter les fraudes ou les infractions, l'anaya se manifeste par un signe ostensible. Comme preuve à l'appui, celui qui le confère doit délivrer quelque objet bien connu comme lui appartenant, son fusil, son flissa ou un bijou, à celui qu'il veut protéger.

L'anaya jouit d'une considération plus ou moins grande et étend son influence plus ou moins loin, selon la qualité du personnage qui l'accorde. Venant d'un Kabyle subalterne, il est respecté dans son village et dans les environs. Donné par un chef, il sera renouvelé de tribu en tribu ; par un marabout, il n'a pas de limites, et vous permet de parcourir sain et sauf toute la Kabylie, quel que soit le crime que vous ayez commis.

Un Kabyle n'a rieu de plus sacré que l'inviolabilité de son anaya ; il y attache son point d'honneur, celui de sa famille, de son village, de sa tribu. Tel ne trouverait pas un second pour l'aider à tirer engeance d'une injure personnelle, qui soulèvera

l'anaya chez les kabyles. 293

tous ses compatriotes s'il est question de son talisman méconnu.

N'admirez- vous pas, comme le général Daumas, un droit de grâce et de salut qui permet ainsi à un homme ou à une femme de protéger de ce bouclier moral le malheureux, le fugitif, le voyageur, eussent-ils attiré contre eux une meute d'ennemis acharnés?

A Kuelaâ, un Arabe égaré arrive un matin, pendant la saison des fruits, devant une propriété ouverte, suivant la charitable coutume kabyle; il entre, se rassasie. Mais il est pauvre et ne connaît pas les usages du pays; trouvera-t-il le lendemain semblable aubaine?

Après avoir jeté autour de lui un regard inquiet et défiant, il arrache une demi-douzaine de bananes qu'il enfouit précieusement dans le capuchon de son burnous, et s'éloigne, rassuré par le silence profond qui l'entoure.

Mais — et jamais proverbe ne fut mi eux appliqué — il avait compté sans son hôte. Le maître du jardin, caché derrière le tronc d'un énorme figuier, l'avait vu, et déjà il l'attendait à la porte, accompagné de ses serviteurs. Pour ce genre de vol à la charité, le Kabyle est inflexible, fût-ce envers son propre frère. Jugez s'il peut se montrer miséricordieux pour un Arabe !

A sa sortie du jardin, le misérable Berbère fut donc assailli par vingt furieux armés de couteaux,

et il tomba baigné dans son sang. Pendant qu'il se débattait à terre contre ses juges bourreaux pressés de l'achever, l'instinct de la conservation s'agitait en lui. Tout à coup, dans son esprit éperdu, un mot rayonne comme le manè-thecel-pharès de la Bible ! 11 saisit convulsivement le pied nu d'une femme, qui le regardait froidement se tordre dans les convulsions de la lutte.

— Ton anaya!... l'anaya! je t'en prie! murmurat-il avec angoisse, et il retomba évanoui sur le sol.

Mais le danger était déjà conjuré; le voile de la femme était tombé sur lui, et le cercle des Kabyles se rompit sans brait. La parole d'un sultan redouté n'aurait pas plus de pouvoir sur des esclaves soumis, que n'en eut sur la bande enragée ce lambeau d'étoffe devenu sacré,

A Bougie, un bâtiment ayant fait côte en sortant de la rade, les naufragés furent tous massacrés comme ennemis des Français, à l'exception de deux Arabes, qui gardèrent assez de sang-froid pour réclamer l'anaya.

Le voyageur égaré ou le pauvre derviche ne se voient jamais refuser leur place à table auprès de la femme kabyle.

— O maître, un invité de Dieu! dit simplement celui qui réclame l'hospitalité.

Et on lui répond :

— Marhaba bik! « Sois le bienvenu! »

Une fois reçu, puissant ou infime, riche ou pauvre,

l'anaya chez les kabyles. 295

coupable ou innocent, l'étranger est toujours entouré, fêté et gardé de toute offense, sous la protection de l'hôte chez lequel Dieu l'a placé; mais cette sauvegarde ne s'étend pas au delà du village.

Le Kabyle est l'Auvergnat de l'Algérie. De chaque déchera s'éloignent tous les ans quelques robustes et hardis gaillards qui vont chercher fortune. A Alger, à Constantine, à Bône, partout vous rencontrez le Kabyle domestique, ânier, portefaix, cordonnier; car, travailleur, sobre et intelligent, il est apte à tous les métiers. C'est de son pays montagneux que se répandent dans toute l'Afrique les armes et les harnais splendides, les bijoux, les vêtements et les tapis.

Lorsqu'il a amassé suffisamment de douros pour s'acheter un fusil, une femme et une natte, il rentre au village, se marie, et reprend, avec la direction des affaires paternelles, son métier ou son commerce qu'il agrémente de distractions multiples.

Contrairement à l'Arabe toujours drapé dans sa paresse déguenillée qu'il regarde comme un titre d'aristocratie, le Kabyle se crée à toute occasion quelque plaisir nouveau : mariages, naissances, réceptions d'hôtes, entraînent pour lui un tourbillon de fêtes, de danses, de repas, de fantasias, etc. Il est mahométan, mais il n'a fait qu'accepter le Coran. D'où vient, en effet, le nom qu'il a reçu de l'invasion arabe? Des racines berbères suivantes : i° kuebila (tribu), i° kabel (il accepte), 3° kobel (de-

vant). Aussi, en habile casuiste, s'est-il créé une petite religion commode à pratiquer, et laisse-t-il aux cheiks, aux tolbas (lettrés) et aux marabouts le soin d'observer minutieusement les jeûnes, les prières et les ablutions ordonnées par le livre saint. Quant au Rhamadan, ce long mois d'extatique contemplation qui s'harmonise si bien avec le farniente arabe, il est antipathique aux Kabyles.

Ces deux disciples de Mahomet, dont la nature est si diverse, pourraient se comparer à la cigale et à la fourmi du faux bonhomme La Fontaine, si l'Arabe n'était pas dépourvu de toute aptitude à l'endroit de la vocalisation, et si le Kabyle n'était pas prêteur sur gages. Ce dernier possède trois objets précieux, qui lui sont sacrés : son cheval, son fusil et sa femme. Il en est un que le propriétaire n'engage presque jamais, c'est le cheval. Il ne confie que le plus rarement possible le fusil aux bons soins de son créancier : c'est un cas extrême d'emprunt forcé. Quant à la femme, ce gage fantaisiste est trop souvent destiné à ne pas être dégagé des mains du prêteur, ce mont-de-piété vivant.

Le Kabyle, qui est fort soupçonneux et très-observateur, sait toujours quel est le rival envieux de son bonheur conjugal. Décidé à ne pas le laisser trop longtemps languir, — et pour cause de douros arriérés, — il va le trouver : — Que Dieu te fasse vivre, frère ! — Salut aux gens du salut ! répond le rival. Voici la conversation entamée comme un

siège en règle. Le mari parle de sa femme avec accompagnement mélodique de soupirs. Il l'aime tendrement, mais, hélas! il est bien endetté. S'il était libre... un an ou deux seulement! il voyagerait, achèterait une pacotille, et ferait à coup sûr des bénéfices. Malheur à lui d'avoir de telles pensées! Peut-il abandonner ainsi seule, sans protection, le modèle de toutes les vertus... une femme si jeune, si belle, si...

Il n'ose achever qu'à voix basse le détail intime des perfections de l'adorable créature. La finesse du marchand triomphe dans la pratique de ce procédé, que nous appelons en France faire l'article, et qui n'est nullement dédaigné de ces enfants de la nature.

On cause, on fume, et l'époux inconsolable finit par se trouver débarrassé à la fois de sa vertueuse et séduisante ménagère, et des cent douros qu'il doit compter au beau-père en cas de divorce.

A la suite d'un marché de ce genre, un Kabyle bourrelé de remords voulut, après plusieurs mois d'absence, rentrer en possession de sa femme.

— Voici l'argent que tu m'as donné, dit-il au nouveau propriétaire. Rends-moi Zora.

L'autre se mit à rire.

— J'accepte, frère. Ce soir, Zora rentrera dans ta maison.

Et, sans plus d'explication, ils se séparèrent. Le soir, en effet, la femme rentrait au bercail

298 l'anaya chez les kabyles.

d'un pas léger et d'un air riant ; mais le lendemain elle poignardait son ancien seigneur et maître, pour retourner chez son... acheteur adoré.

Ce sont ces sortes d'accidents qui tempèrent le laisser-aller de la loi et de la coutume.

La terre des Pharaons, si célèbre dans l'antiquité par le culte des légumes, des ibis et des crocodiles érigés en dieux, dans l'ère du Bas-Empire par l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, que divers savants ont démenti, et dans l'ère moderne par le massacre des mameluks, oligarchie à cheval, cette terre que tous les livres de collège qualifient d'an-

3oo DES HAREMS, DES EUNUQUES

tique berceau de la civilisation, est décidément redevenue à la mode, comme au temps du Directoire. Les grandes dames d'Arsène Houssaye abandonneront le mascaret de Villequier pour assister du haut des pyramides aux inondations périodiques du Nil, et braveront l'oplithalmie, fléau qui sévit en permanence dans ces pays de sable, que la Faculté recommande aux poitrinaires désespérés.

Ce miracle est dû à M. Ferdinand de Lesseps; douze années ont suffi à ce novateur pour détacher l'Afrique de l'Asie, mettre deux mers en communication et abréger de trois mille lieues la traversée de l'Europe aux Indes. Il est fâcheux que le premier résultat de cette œuvre prodigieuse ait été de détourner la malle anglaise de la voie de Marseille au bénéfice de l'Italie.

Autrefois la civilisation marchait à pas de tortue ; aujourd'hui elle se laisse brusquer et chausse les bottes de sept lieues du Petit Poucet. Mais quel sort est donc réservé à ces intéressantes tribus de Bédouins qui caracolaient dans le désert et vivaient des rares voj-ageurs poussés par l'amour de la religion, de la science et de l'aventure, dans ces Arabies désolées. Goseyr, Souakin, Massoua et Djeddah, ces cimetières historiques, deviendront-ils des villes de bains? Inaugurera-t-on à la Mecque et à Médine la roulette proscrite des bords du Rhin par S. M. le roi de Prusse? Cette transformation n'aurait rien d'étonnant dans le siècle de l'électri-

ET DES SULTANES EN EGYPTE. 3oi

cité et de la vapeur. En attendant, hâtons-nous de soumettre l'Egypte actuelle à une photographie rapide, en invoquant le concours des voyageurs les plus véridiques, parmi lesquels Erédéric Caillaud figure en première ligne.

Ce célèbre touriste, aiguillonné par la lecture de Quinte- Curce, était à la recherche du temple de Jupiter Ammon, un dieu bon enfant qui adopta Alexandre le Grand parce que ce roitelet de Macédoine était un des hommes les plus providentiels qui eussent jamais existé; il annexait en effet les royaumes, les satrapies et les empires avec une rapidité extraordinaire, buvait comme un trou de sable, et après boire daignait de ses propres mains égorger ses meilleurs amis ou mettre le feu aux Persépolis pour procurer une nuit de douce gaieté à sa maîtresse. Une fois mort de trop d'amphores vidées, quoique passé dieu, ses lieutenants se partagèrent ses tiares, ses sceptres, ses couronnes, ses phalanges et ses trésors, pendant que son cadavre abandonné attendait le bûcher; le ro3raume de Macédoine, épuisé de deux générations d'hommes, perdit les frontières acquises par ses prédécesseurs et finit par être réduit en province romaine. Il est vrai que la légende s'empara du nom d'Alexandre et lui décerna une immortalité qui appartient du reste à tous les grands égorgeurs de nations.

Arrivé à Syouah, dans l'oasis du même nom, M. Caillaud obtint à grand'peine la faveur d'entrer

dans la ville. Les cheiks se réunirent sur la place du conseil et le voyageur y fut mandé avec son interprète. Il les trouva rangés en ligne sur un banc coupé dans le roc, et assistés d'anciens chefs ou cadis ; le peuple debout formait le cercle autour d'eux ; au milieu, une natte jetée à terre était destinée à l'étranger. On l'interrogea :

— Qui t'a envoyé parmi nous ?

Il répondit :

— Mohammed-Aly.

On lui demanda son firman. Or M. Caillaud manquait de firman, car lorsqu'il avait quitté le Caire, le pacha voyageait en Nubie, mais il n'hésita pas à user de subterfuge et présenta à ses juges une lettre de Korfosch, bey du Fayoum, enrichie d'un vieux et volumineux firman que lui avait accordé Mohammed-Aly, deux ans auparavant, pour visiter l'ancienne Troglodytique et Souakin sur la mer Rouge.

Les préfets du désert, sur l'ignorance desquels le touriste avait compté, regardèrent à peine le petit papier du bey, orné d'un très-petit cachet, tandis que le cachet du pacha fixa tous les yeux sur le grand firman périmé. M. Caillaud tressaillit cependant. Le cheik Aly, le plus instruit de la bande, avait fait quelques études au Caire; il essaya de lire le firman arabe, mais en vain. Par bonheur il trouva le nom de Souakin, il le traduisit proprio motu en Syouah, et, très-fier de sa découverte, il se moqua des écrivains du Caire : — « I] faut, dit-il,

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qu'on connaisse bien peu notre ville pour avoir si mal écrit notre nom. »

M. Caillaud ne devait pas en être quitte à si bon marché. Deux jours après, nouveau conseil pour le choix d'un guide. Troisième conseil le lendemain pour l'autorisation de louer des ânes. Refus de laisser aller visiter de certaines antiquités, sous prétexte que la présence du savant allait dessécher la grande source du pays. Quatrième conseil rompu brusquement sur une plainte de quelques habitants qui avaient vu le voyageur écrire en regardant un groupe de maisons. Après douze jours de négociations, de conseils et de protocoles, la permission fut enfin accordée. Mais une nuée d'Arabes suivait incessamment M. Caillaud avec accompagnement de murmures et de menaces. Levait-il un plan, aussitôt éclatait un chœur lamentable de gémissements. Cette opération sacrilège allait attirer le feu du ciel sur leurs villages. Un Arabe porta contre lui une accusation de sorcellerie devant le cadi parce qu'il s'était servi d'un thermomètre.

— Je l'ai vu, dit-il, s'arrêter près de la source et y plonger un instrument en verre et en argent ; aussitôt après l'avoir retiré de l'eau , il s'est mis à écrire.

Un jour, notre touriste, voulant dessiner un arc de triomphe dont la face principale était engagée dans la cour d'une maison, y pénétra suivi de ses compagnons. Les femmes étaient seules et ne s'op-

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posèrent pas à cette invasion, mais le propriétaire à son retour entra en fureur :

— Peu m'importe l'ordre du cheik! s'écria-t-il ; qu'il commande dans sa maison et non dans la mienne. On n écrira pas ici malgré moi.

Pour les Arabes, l'écriture est magie. La grande préoccupation des femmes était de s'emparer des papiers écrits afin de les convertir en amulettes à leur usage personnel. Elles leur attribuaient, entre autres vertus, celle de procurer aux dames enceintes une heureuse délivrance.

Grands amateurs de talismans, les Arabes se croient à l'abri de tout danger lorsqu'ils ont suspendu à leur cou un petit sachet de cuir renfermant un de ces papiers écrits ou une petite pierre gravée en caractère koufiques. Tout arbre qui ombrage un tombeau est animé par un génie ; nul n'oserait en couper une branche, et les dévots le surchargent d'ex-voto bizarres qui chassent les maléfices.

Il est donc très-difficile de visiter les ruines de l'Arabie. Mais que ne risquerait-on pas pour avoir le droit d'imprimer un gros livre destiné à transmettre aux générations futures le jour, l'heure, la minute précise où l'on a failli mourir de soif dans un ravin de la Nubie afin d'apprendre le nom des deux épouses de Rhamsès le Grand, constructeur de capitales aussi acharné que M. le baron Hauss-

mann

Il faut de toute nécessité que le voyageur s'as-

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socie à une caravane composée de chameaux, d'ânes et de marchands arabes, plus courageux, plus patients et plus sobres les uns que les autres. La nostalgie s'emparerait néanmoins bientôt de l'étranger si ses guides n'étaient pas d'intarissables improvisateurs. Ils lui apprennent que les vallées de la route sont fréquentées par des serpents immenses qui dévorent sans difficulté et sans préférence les bestiaux, les hommes et les chameaux. Dans telle oasis il trouvera des orangers produisant chacun quatorze mille oranges mûres par année. Si la caravane avait le temps de faire un détour, il pourrait aussi visiter la place de la singulière ville bâtie par le roi copte Adyen. « Au milieu s'élevait un amphithéâtre de sept degrés, coiffé d'un dôme de bois odorant, porté sur des colonnes de marbre; on voyait sur ce dôme des figures qui chantaient en différentes langues. Au centre du cirque, une tour de marbre et une statue de granit tournant avec le soleil. Le degré le plus élevé était habité par le souverain, les princes de sa famille et les princes étrangers; le second, par les prêtres et les vizirs; le troisième, par les généraux; le quatrième, par les philosophes, les astrologues et les médecins; le cinquième, par les architectes; le sixième, par les artistes, et le dernier, par le peuple. A chacune de ces castes un héraut disait : « Regardez ceux qui sont au-dessous de vous et non au-dessus. » Je ne sais pas trop ce que pouvait regarder le bon peuple

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du septième degré. Il se consolait sans doute en admirant la sagesse de son roi. Ce moraliste eut le tort de donner des sujets de mécontentement à sa femme, qui dédaigna de se plaindre, mais qui le poignarda.

Vous ne savez peut-être pas comment on obtient l'eau d'une source dans le désert. M. Caillaud, escorté de ses Arabes et du cheik Kouroum, se trouva, un jour de grande soif, devant un trou en forme d'entonnoir dont le fond, à une profondeur de deux pieds, pouvait compter deux pieds de diamètre. Le noble Kouroum descendit dans ce trou et plongea au centre un fort morceau de bois ; en l'agitant circulairement dans l'argile, il ouvrit le passage à l'eau, qui commença à monter, puis il y glissa ses deux jambes, et, à force de tourner, ilparvint à s'y enfoncer jusqu'aux aisselles. Un autre homme montait sur ses épaules pour le maintenir ; lorsqu'il se retirait, Kouroum était soulevé hors de l'eau par la force ascensionnelle de la source, qui était très-abondante. Les Arabes se croient obligés de pousser des cris diaboliques pendant cette opération miraculeuse renouvelée de Moïse. Plusieurs hommes de l'escorte relayèrent le cheik dans cette corvée, et, après s'être régalé du spectacle, le voyageur dut, malgré sa répugnance, s'abreuver de cette eau chargée d'argile et d'un goût saumâtre détestable, qui avait servi de bain à ces gaillards basanés.

M. Caillaud dut penser aux courtisans de Henri VIII buvant à tour de rôle un verre d'eau puisée dans la piscine d'où sortait la jolie reine Anne de Boleyn.

Un autre inconvénient grave, c'est la rencontre d'une caravane composée d'Arabes ennemis de ceux qui vous escortent. Point de protocoles possibles. Le coup de fusil est de rigueur. Et pourtant les Arabes sont médiocrement flattés de cette obligation belliqueuse. Plus d'une fois deux caravanes en présence, dans des défilés de montagnes qui ne permettaient pas de s'écarter, se sont arrêtées saisies d'une crainte mutuelle.

Elles restent alors plusieurs jours de suite immobiles sans oser avancer ni reculer. Cependant les provisions s'épuisent ; l'eau des outres diminue ; mourir pour mourir, mieux vaut encore la chance d'un combat. Nos Arabes crient, bondissent, font pirouetter leurs fusils, pour s'exciter au courage nécessaire, et finissent par en venir aux mains. Les vainqueurs pillent les vaincus. Quelquefois le drame tourne au comique. Au moment de s'élancer contre l'ennemi, les chefs se reconnaissent, et, regrettant le temps perdu à se craindre réciproquement, tombent dans les bras l'un de l'autre : ce sont des amis intimes. La joie la plus sincère succède à la peur, et la pacifique rencontre est célébrée par une copieuse débauche de dattes et d'abondantes libations d'eau plus ou moins pure.

La fourmi blanche appelée goura dans le pays est

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encore un ennemi avec lequel il faut compter sérieusement. Cet insecte, moins gros qu'une mouche, est doué par la Providence d'une voracité insatiable; caché durant le jour dans des refuges qu'il se construit avec un peu de terre sur les troncs des dattiers, il ne se met en campagne que la nuit et envahit par milliers le campement du voyageur imprévoyant. Habits, linge, nattes et tapis sont troués, rongés, émiettés, détruits en quelques instants ; ses impitoyables mandibules ne respectent pas le bagage scientifique du naturaliste, dont les notes, les dessins, les collections ne sauraient être préservés, s'il n'a la précaution d'élever sur des pieux une sorte de plancher et de s'y dresser un lit au milieu de ses colis.

Dans les villages de la haute Egypte, les maisons, bâties en terre et en briques, servent de caravansérails à une vile multitude de rats, de lézards, de reptiles et de scorpions dont la piqûre, souvent mortelle, exige un prompt emploi de l'alcali volatil. M. Caillaudtua à Syoutun serpent qui vint se livrer lui-même. Une cage renfermant un serin de Canarie était posée sur une fenêtre au second étage. Un serpent de deux pieds et demi, taille ordinaire de ceux qui fréquentent les maisons, pénétra facilement à travers les barreaux de la cage et avala l'oiseau ; mais ce fut là son dernier repas. Le ventre du serpent gonfla tellement qu'il ne put sortir de sa prison. Jugez de la surprise de la maîtresse du

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pauvre serin qui était si singulièrement remplacé. Dans la Palestine, l'Arabie et les deux Nubies, le voyageur doit être doué de philosophie et pratiquer un parfait détachement des richesses. MM. Edouard Delessert et F. Saulcy savent ce qu'il en coûte pour faire une promenade de désagrément sur les bords de la mer Morte. Mais ils ont eu l'honneur de s'asseoir sur les ruines inconnues de Sodome et de Gomorrhe, et de poser le pied sur la trace même du pied de la femme de Loth changée en statue de sel. Ils n'ont pas reculé devant la soupe à l'eau, le mouton à l'eau, le poulet à l'eau, tout le menu à l'eau que partageaient hospitalièrement avec eux les bons moines de Bethléem, au début de la campagne; ils n'ont pas hésité non plus à se soumettre à un droit non moins onéreux qu'humiliant, au droit de protection. Le protecteur de ces intrépides touristes était un certain Hamdam, chef de la tribu de Tâ'amera, qui prit l'engagement de les ramener sains et saufs moyennant finance et quelques récompenses en nature. Un jovial garçon ce Hamdam, et qui se permettait le mot pour rire à la tête de ses quatre cavaliers et de ses quatre fantassins. Après une marche de plusieurs heures à travers des montagnes crayeuses et brûlantes, toute la troupe mourait de soif.

— Un peu de patience, dit Hamdam, je vais vous conduire à une citerne voisine où vous vous désaltérerez avec délices.

En effet, on trouva la citerne creusée dans le ro-

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cher, et à laquelle il ne manquait rien que de l'eau. Un matin cet homme scrupuleux s'effaroucha d'une responsabilité si grave, et trouva l'escorte de ses voyageurs insuffisante.

— Le pays des bords de la mer, dit-il à M. Saulcy, est très-dangereux et tu as trop de bagages. Dans le cas d'une attaque, nous serons tués les premiers, car nous avons promis de te protéger, et par Mahomet! nous tiendrons notre parole. Mais voudraistu pour une misère, — un millier de piastres, — nous exposer à une mort certaine ?

— Abondance de protections ne nuit pas ! pensa M. Saulcy, et il accorda philanthropiquement le surcroît de piastres.

Peu après il dut payer six cents piastres le don de deux chevreaux et le passage sur les terres des i^ouethât, sans compter les épingles, les colliers de corail et une paire de bracelets en argent destinés à la femme du cheik.

La tribu desBeni-Sakhar se montra de moins facile composition; elle exigea mille piastres, quatre vêtements complets et des bottes. Puis de pourparlers en pourparlers les prétentions de ces Bédouins calculateurs s'élevèrent jusqu'à trois mille piastres.

De plus nos voyageurs durent tolérer quelques familiarités insolites ; à Karak, M. Delessert prévint son compagnon qu'un des nombreux Arabes qui l'entouraient venait de lui cracher dans le dos; M. Saulcy se retourna rapide comme l'éclair en ar-

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mant son pistolet, mais il réfléchit au danger de la situation et s'arrêta, quoiqu'une sueur froide mouillât son front. Le cheik de l'endroit et son neveu avaient à peu près dépouillé les Français leurs hôtes de tous leurs bagages, et ils exigeaient encore un dernier pourboire, lorsque M. F. Saulcy, désespéré, eut recours à un moyen de salut triomphant. Il lui restait dans sa détresse une tabatière à musique qui avait maintes fois excité l'étonnement et l'admiration des Bédouins.

Il plaça donc sur un verre la boîte harmonieuse et la fit jouer. En entendant le Ranz des vaches, le cheik devint aussi sensible que le premier Suisse venu; il se calma et écouta avec un respectueux ébahissement. On lui assura que cette tabatière valait la rançon d'un sultan ; on ne la lui livra qu'après des hésitations savamment simulées, et, à la première impulsion qu'il donna au petit ressort, il le cassa net. Comme il ne s'était pas rendu compte de l'accident, on lui recommanda de laisser reposer l'instrument jusqu'au soir, et surtout de ne pas se vanter devant ses amis d'un cadeau si considérable.

Les touristes n'étaient pas au bout de leurs misères. Un des dessinateurs de la caravane achevait le croquis d'un fragment de lave sculpté ; survient un Bédouin qui lui allonge par derrière... une de ces surprises dont le Pierrot des Funambules est si prodigue à l'endroit de Cassandre. L'artiste furieux va se plaindre au chef. Celui-ci se met à rire en haus-

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sant les épaules. Un chien de chrétien se formaliser pour une bagatelle de ce genre ! c'était à n'y rien comprendre. Permis à un Bédouin de se montrer aussi chatouilleux sur le... point d'honneur.

Autre vaudeville du désert. Un sabre avait été volé à un des Français de la caravane. On le fait crier par toute la ville, car le désert est encombré de villes. Peine perdue ! voleur et sabre sont introuvables. Enfin, au moment de se remettre en marche, le chef Midjielli s'approche de M. Saulcy avec son neveu.

— Hier au soir, tu nous as promis un fusil et une paire de pistolets.

— Oui, mais je t'en ai donné la valeur en argent.

— Tu as bien fait, chrétien. Maintenant, donnemoi les armes,

Le Français bondit.

— Tu n'obtiendras rien de moi. Seulement, tes gens ont volé un sabre à un de mes serviteurs. Si tu le retrouves, je te le donne.

Bien attaqué, bien riposté. Le Gobseck arabe se tut sans murmurer, comme le héros de M. Scribe.

Je trouve néanmoins dans les Mémoires sur l'Egypte an trait qui contraste avec ces exemples de rapacité effrontée. Le général Bonaparte était en train de jouer au sultan et de faire haranguer par les pyramides les soldats de la république. Depuis trois mois un de ses officiers était prisonnier des Arabes, qui se battaient au profit des mameluks leurs maîtres. Un

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de nos détachements parut à l'improviste en vue de leur camp. Les Bédouins, frappés de terreur, se dispersèrent aussitôt dans les sables. Leurs tentes, leurs armes, leurs troupeaux furent razziés par le vainqueur. Leur cheik, après avoir erré à l'aventure, se trouva seul avec son prisonnier au milieu du désert, n'ayant plus qu'un pain pour toute ressource. Il pouvait tuer l'officier désarmé pour se venger de sa défaite. Il partagea le pain avec lui.

— Demain, dit-il, j'en aurai peut-être besoin ; mais je n'aurai pas à me reprocher de t'avoir laissé mourir de faim pour prolonger ma vie d'un jour.

Lorsque Gemelli Carreri visita en 1693 la ville d'Alexandrie, des enfants le chassèrent à coups de pierre d'une mosquée qu'il voulait visiter ; quelquesuns, plus précoces, jouèrent même du couteau comme des hommes raisonnables. Le célèbre voyageur eût trouvé là le terme de ses pérégrinations si la rapidité de sa fuite ne l'avait soustrait à l'acharnement de ses persécuteurs. L'intolérance est de tous les âges. Il lui en coûta seulement sa perruque qu'il perdit dans la bagarre. Aujourd'hui les perruques sont plus en sûreté dans les grandes villes de l'Egypte. L'étranger n'y est plus un idéal de répulsion et de haine ; on l'attire, on le choie, on l'invite, on le transforme en bey et en pacha; on lui confie la direction des armées, des marines, des canaux, des routes et des potagers. Les Égyptiens font des journaux et des faillites, s'habillent et se battent à l'européenne; ils rêvent en fumant le narghilé au mariage civil. La musique de Rossini et d'Auber y est déjà primée par celle de Jacques Offenbach, ce qui prouve un degré de civilisation des plus avancés.

Les mélodies de VŒU crevé cancanent même à l'horizon. Du reste, dès 1829, M. Champollion le jeune, dans ses lettres écrites d'Egypte et de Nubie, annonçait que l'ouverture du théâtre français d'Alexandrie avait eu lieu le jour de la fête du vice-roi.

Ne cherchons donc pas à Alexandrie les mœurs, le costume, les usages qui constituent l'originalité des Arabes. Abandonnons les grandes cités égyptiennes aux boulevardiers sceptiques, aux reporters poussifs et aux galantes Froufrou qui viennent bercer leur dernière fluxion de poitrine dans les canges du Nil.

J'ai parlé des oasis de la Libye; entrons un instant, avec la permission de nosseigneurs les cheiks, dans la petite ville de Syouah, qui a pour dépendance un village extra-muros. Nous ne devinerions jamais, nous autres Européens, le pourquoi de cette annexe, malgré l'expérience du cœur humain que nous avons gagnée à la fréquentation des vaudevilles et des opérettes. Les indigènes de Syouah, selon M. Caillaud leur hôte, sont doués d'un caractère méfiant et soupçonneux, d'une humeur sombre et inquiète. Farouches et jaloux à l'excès, ils jouent au naturel les Bartholo et les Othello. Un frère n'ose pas entrer chez sa belle-sœur si le mari est absent; il en est de même d'un ami chez son ami; dès qu'on le prévient à la porte que le mari est sorti, il se retire. Cette délicatesse de procédés est peu répandue en France. Or, chez un peuple si sus-

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ceptible, quelle terreur ne doivent pas inspirer aux hommes mariés les célibataires et les veufs ! C'est justement cette légitime terreur qui a inspiré la création du village extra-Syouah.

Aussitôt que les jeunes gens ont atteint l'âge de puberté, la loi leur enjoint de quitter la ville pour aller habiter le village de la vertu obligatoire, jusqu'au jour rassurant où ils prendront femme. Tout citadin qui devient veuf est forcé de déserter son logis et de se réfugier au cloître des jeunes garçons; il ne lui est permis de revoir ses pénates que sous l'escorte d'une seconde femme. A grand'peinetoièret-on de leur part quelques visites de jour dans l'intérieur de la ville, et il est expressément défendu aux visiteurs d'y rester après le coucher du soleil. La nuit parait toujours complice des forfaits d'amour. Ces i^rabes sont gens de précaution, comme vous voyez.

C'est probablement à ce même sentiment de jalousie que les femmes de ce singulier pays font le sacrifice du plaisir de la danse. Elles se marient très-jeunes, et, pour obtenir la permission de sortir de la ville, il faut qu'elles soient parvenues à l'âge des rides les plus prononcées. Au reste elles sont toujours enfermées dans leurs maisons. M. Caillaud, pendant son séjour à Syouah, n'en a vu aucune dans les rues; parfois seulement il a pu, à l'aide d'une longue-vue, en entrevoir quelques-unes aux fenêtres de leurs chambres s'ouvrant sur les murs

d'enceinte. Les détails du ménage, le bain et les ouvrages en paille suffisent à leur distraction; elles aiment d'autant plus leurs maris qu'elles ne sont exposées à aucune tentation. Pourtant, semblables aux autres filles d'Eve, elles rêvent souvent à leur fruit défendu : il leur est interdit en effet de manger des dattes sultanes, sous prétexte que ce péricarpe les pousse trop à la volupté.

Chez les Chaykyès les femmes, généralement jolies, sont loin d'être astreintes à l'existence claustrale des dames de Syouah; les mauvaises langues de l'Arabie assurent même qu'elles exagèrent la pratique de la liberté dans le mariage jusqu'à la licence, ce qu'on attribue un peu à l'influence du climat, et beaucoup à l'absence de leurs maris nomades, qui vagabondent continuellement dans le désert pour guetter, surprendre et piller les caravanes. Les chevaliers des croisades n'étaient-ils pas exposés aux mêmes aventures de ménage ? La coutume du pays veut qu'on suspende au plancher d'une habitation, comme souvenir attestant chaque naissance d'enfant mâle, un paquet d'ossements formé des os du mouton que la famille a mangé dans le repas destiné à célébrer cet heureux événement. Mais on ne tue pas le mouton gras pour une fille.

LesBarbars admettent le divorce; mais il advient parfois que le mari divorcé et remarié se sent pris de vifs regrets au souvenir des qualités méconnues

ou de l'embonpoint supérieur de sa première femme. Il témoigne le désir de la reprendre. La loi ne s'y oppose pas, pourvu que la dame, reconnaissante de cet hommage rendu à ses charmes, — ou à ses vertus, — ou à sa façon d'accommoder le mouton, — y consente. Un délai de quelques jours est fixé pour procéder aux formalités d'un second divorce Durant cet intervalle, la coutume accorde de singulières eprésailles à l'épouse rentrée en faveur; elle peut faire choix d'un mari provisoire et habiter avec lui jusqu'au jour de la cérémonie. Il n'est pas sans exemple que cet intérimaire, choisi avec soin, ait donné lieu à des comparaisons peu agréables pour le premier mari; alors la situation se complique, et, la dame ayant le droit d'option, l'inconstant se trouve entre deux divorces... sans compagne.

Les Sennâriennes sont fort coquettes, mais je doute que les excès de toilette auxquels ces Vénus bronzées se livrent soient de nature à propager chez nos cocodettes la manie de l'imitation. Elles se frottent tous les jours, de la tête aux pieds, avec du beurre ou de la graisse de chameau, et fixent, au moyen d'un bain sec, ce corps gras dans la peau. Voici le procédé :

Un vase enfoncé à fleur de terre reçoit des copeaux de bois odorant; on y met le feu, et, pour qu'ils répandent plus de fumée, on a soin qu'ils se consument sans flammes. Les baigneuses se placent sur un tapis de paille qui entoure ce foyer, se

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tiennent accroupies au-dessus du vase, et ne perdent pas un atome de l'épaisse vapeur, car elles sont couvertes d'une grande pièce de toile étendue sur leur tête en forme de tente. Cette opération ne dure pas moins d'une heure.

Si c'est pour plaire à leurs maris que les Sennâriennes se donnent tant de. peine, ce sont bien des fumigations en pure perte, car ils ne leur témoignent ni égards, ni affection. Cependant le mariage est pour ces despotes sobres un prétexte de réjouissances et d'indigestions. On boit, on mange jour et nuit, amis et parents, pendant une semaine. Seule, la pauvre mariée ne prend point part à ces ripailles nuptiales; elle jeûne, renfermée dans une sorte d'alcôve faite de toiles et de nattes. On la nomme alors la Rouss. Le septième jour écoulé, elle congédie les importuns convives qui se sont régalés à ses dépens, leur distribue quelques petits morceaux d'or pour les récompenser de tant d'obligeance et d'appétit, — et c'est seulement à partir de cette heure qu'il est permis aux deux époux de causer ensemble sans témoins.

Les Sennâriennes fument; elles ont même adopté l'usage du bouga; le bouga n'est pas tout à fait la chique, mais c'est au moins une chique tempérée, ou, si vous aimez mieux, une gorgée d'eau saturée d'une forte dose de tabac et que les amateurs des deux sexes gardent plus ou moins longtemps dans la bouche.

- Toiat,— t--°vi.

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Lorsqu'une de ces dames aux mœurs indépendantes rencontre un cheik, un cadi ou tout autre fonctionnaire, elle est tenue de quitter ses sandales et de les prendre à la main pour passer pieds nus devant l'autorité.

Si le voyageur s'écarte des rives du Nil et s'enfonce dans l'intérieur des terres, il voit les femmes s'affranchir de plus en plus de cette règle de la décence musulmane qui consiste à cacher sa figure sous un voile; elles accueillent aussi l'étranger avec beaucoup plus d'empressement et de cordialité. Dans les camps du désert libyque, elles s'attachent en draperie sur le corps, et de façon à encadrer gracieusement le visage, une couverture appelée héram; leurs cheveux tressés tombent sur leurs épaules ou sont enroulés sur leur tête, de grands cercles d'argent pendent à leurs oreilles ; quelques femmes de cheiks sont chaussées de bottines en peau rouge plissée; enfin une grande tache noire décore leur menton en guise de mouche.

En général, les femmes arabes sont dignes des sonnets des poètes les plus parnassiens ; leurs grands yeux noirs illuminent comme des étoiles ces visages incomparables aux dents blanches et bien rangées; les bras, les mains, les jambes et les pieds sont d'une perfection incontestable. On comprend en les voyant l'invention du paradis des houris par Mahomet et le chant d'amour d'un poète du désert.

« Elle est belle comme le premier rayon du jour,

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comme la lune quand elle réfléchit son image sur les mers; sa douceur est celle du zéphyr dans les chaleurs d'été; ses cheveux tombent sur ses épaules d'albâtre en flots endoyants; ils sont semblables aux jeunes branches du palmier, ses yeux à ceux de la gazelle, et son sein à deux chevreuils jumeaux qui paissent parmi des lis... »

Malheureusement ce Lindor arabe ajoute aussitôt :

a Je serai près d'elle comme une lionne furieuse qui défend ses petits; mon épée l'entourera comme un rempart impénétrable... »

C'est qu'il ne badine pas avec l'amour, ce fils des sables! il est jaloux à cœur ouvert et tire vanité de sa jalousie; celle qu'il épouse sait au moins à quoi s'en tenir, pour peu qu'elle ne soit pas sourde et aveugle. J'ai lu dans le Voyage à Méroé le récit d'une vengeance atroce accomplie par un mari qui était ou se croyait trompé. La scène se passait à Qous, bourgade située à quelques lieues de Syout.

Hamed était un des jeunes favoris du pacha, et le servait avec toute la bassesse exigée par les mœurs d'Orient. N'avait-il pas le précieux privilège de lui présenter chaque jour le café, honneur qui remplissait d'envie et gonflait de fiel le cœur des autres courtisans. Le pacha, chose étrange, daignait tenir compte des génuflexions de ce zélé serviteur, d'autant plus que le café offert par Hamed était toujours délicieux; il lui donna pour

femme une de ses esclaves, splendide Géorgienne qui eût peut-être parue difforme au boulevard des Italiens, et bientôt il le fit kâchef à Qous. Le favori devint éperdument épris de sa femme, qui ne négligeait pas d'engraisser pour fortifier la passion de son époux ; mais elle tomba malade un jour néfaste, et comme ia ville de Qous manquait absolument de médecins, Hamed l'envoya sans hésiter à Syout, afin qu'elle pût y recevoir les soins du docteur de Mohammed-Bey. Les Basiles de l'endroit prétendirent qu'elle prolongea à dessein sa maladie pour accorder des conversations criminelles au barbier des bains turcs, qui était borgne et bossu, mais excessivement bavard.

Le bey fut bientôt informé de ces écarts conjugaux, grâce à la présomptueuse indiscrétion du séducteur; il fit préparer une cange d'honneur pour la belle Géorgienne, et l'obligea de retourner à Qous. En même temps il expédia un courrier à Hamed-Kàchef pour lui faire part de la prochaine arrivée de sa femme et des torts qu'elle avait eus contre lui à Syout. La punition traditionnelle des femmes coupables consistait à les lier dans un sac et à les jeter ainsi préparées dans le fleuve. Mais le kâchef, homme rempli de moyens et d'originalité, trouvait ce procédé extrêmement vulgaire; il inventa un châtiment d'une barbarie plus raffinée. Sa femme arrive, un peu maigrie par le séjour de Syout; il la reçoit avec les démonstrations de la tendresse

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la plus vive, ne lui adresse pas le moindre reproche et célèbre même son retour par des fêtes merveilleuses. Festins, danses, musique, tout chantait la joie dans sa maison.

Le troisième jour de l'arrivée de la bien-aimée, il entre dans son appartement; elle était couchée sur un divan dormant du sommeil des innocentes ou des coupables endurcies. IL s'approche à pas légers et la contemple. 11 sent à la fois son cœur touché par le charbon ardent de l'amour et mordu par les vipères de la jalousie, mais la lutte est courte; il songe que ce blanc visage a souri à un autre homme, que ces lèvres charmantes ont appelé les baisers d'un étranger; aussitôt il voit rouge, porte la main à sa ceinture, et tire un coup de pistolet dans la tête de l'adultère. Elle pousse des cris plaintifs ; son enfant réveillé accourt auprès d'elle, mais ses larmes et ses prières ne peuvent désarmer le mari offensé. Il achève à coups de kandjiar la pauvre Géorgienne, victime peut-être d'une calomnie.

Doués d'une imagination chauffée à blanc, les Arabes Bédouins parlent toujours en style figuré et vivent en familiarité constante avec la métaphore. Leurs poètes, vénérés comme nos anciens bardes, aimés comme nos trouvères et nos ménestrels des cours d'amour, chantent les gestes des temps passés, les victoires de la tribu, les razzias importantes, et parfois les malheurs des Roméo et des Juliette du désert. Au premier accord de leur man-

doline, les amateurs accourent, s'asseyent en cercle autour d'eux, les jambes croisées sur le sable, et prêtent une oreille attentive. « Combien de fois, dit M. Dubois-Aymé, assis avec eux, n'ai-je pas vu le soleil disparaître à l'extrémité du désert ! »

Les derniers rayons du crépuscule éclairaient la figure animée du barde et ses gestes expressifs ; les spectateurs, le corps en avant, écoutaient en silence; tout entiers au récit, ils quittaient insensiblement leur longue pipe, et l'attendrissement, l'admiration, la fierté courageuse venaient se peindre sur leurs visages basanés. Le peintre Fromentin nous traduirait à merveille sur la toile tous ces hommes pittoresquement drapés, avec leur barbe noire, leurs dents blanches comme l'ivoire qui n'a pas encore jauni, et leurs yeux noirs et vifs, tandis que le vent frais de la nuit agite leurs châles et leurs longues robes.

Auprès d'eux brillent leurs armes; l'espace morne et silencieux s'étend libre au loin ; le repos de la nature n'est troublé que par la voix de l'improvisateur, et par le hennissement des chevaux qui, sellés et harnachés pour le combat, impatients de leurs liens, frappent du pied le sol, tandis que les chameaux plus résignés, couchés sur leurs genoux cagneux, broient lentement et avec gravité quelques plantes épineuses, tout en laissant s'échapper de sombres et plaintifs grommellements.

Le voyageur français, en paletot, admis aux pi ai-

sirs poétiques de la tribu, complète le tableau. Lorsque les chants sont suspendus, chacun rallume sa pipe au foyer qui occupe le milieu du cercle ; c'est là que, dans une grande cafetière, le café est préparé ; les tasses pleines circulent de main en main, le moka, enfant du pays, répare les forces, enivre doucement l'imagination, et ranime les sens au lieu de les engourdir comme nos liqueurs fermentées du Nord. La veillée sera suivie d'heureux rêves.

Les Mille et une Nuits arabes ont eu leur vogue en Europe, mais elles ont été distancées par les romans de Walter Scott, de Cooper et d'Alexandre Dumas. Aujourd'hui elles ne pourraient pas soutenir la concurrence dans les kiosques avec le Rocambole de Ponson du Terrail, le Monsieur Lecoq de Gaboriau, et les Habits noirs de Paul Féval. Les héros de cours d'assises l'ont emporté sur les génies et les magiciens, les géants et les nains, les rois et les Cid, les flibustiers et les lépreux, et même sur les amoureuses, grandes dames ou fadettes, de George Sand.

La danse compte parmi les divertissements favoris des tribus arabes; c'est presque toujours une danse guerrière accompagnée d'un chant guerrier. Chez les Abâddeh, les exécutants, armés de la Jance et du bouclier, simulent un combat en pirouettant avec force et légèreté. Celui qui laisse frapper son bouclier est vaincu. Souvent un danseur s'élance vers un des assistants et lui pose sur la poitrine la pointe de sa lance en jetant un grand cri. Le specta-

teur menacé répond Abâddeh, et l'artiste s'éloigne pour tourbillonner de nouveau.

M. Edouard Delessert, dans son Voyage aux villes maudites, décrit une danse du sabre dont il a été témoin. Les danseurs, se tenant par le bras, s'inclinaient de droite à gauche, et de gauche à droite, frappant leurs mains l'une contre l'autre en cadence et chantant une phrase musicale monotone comme leurs mouvements, nasillarde comme toutes les chansons arabes ; c'était là le chœur. Devant cette rangée de bizarres figures, à moitié cachées sous le mouchoir lié par une corde de chameau, un Arabe isolé , le yatagan à la main droite , soulevait ces jambes fines, nerveuses, à muscles saillants, qui rendent les Bédouins si élégants de tournure et d'aspect. Il s'avançait en chantant seul, et faisait étinceler son sabre sur la tête des choristes ; ceux-ci se baissaient tous ensemble pour éviter le coup, puis se relevaient d'un bond et marchaient sur lui avec un crescendo formidable et en s'inclinant de plus en plus vite. L'autre agitait son sabre, les danseurs se rapprochaient sans cesse de lui, finissaient par l'entourer, poussaient un grand cri, et tout était fini... Un vrai drame en action, à coup sûr! En voyant les figures des Arabes éclairées par la flamme, s'animer graduellement, de riantes devenir sérieuses, et s'assombrir jusqu'à une expression de férocité effrayante, M. Delessert croyait assister au départ de la tribu pour le combat sujet de leurs chants.

La sobriété des Bédouins est proverbiale comme celle de leurs chameaux. Ils se nourrissent surtout de dourah ou maïs, dont ils font des galettes qu'ils laissent cuire à moitié ; ils se servent comme combustible de la fiente des bestiaux séchée au soleil* car il leur serait difficile de s'en procurer d'autre dans le désert. Le riz, les dattes, les lentilles, les fèves, le lait frais ou caillé, le beurre, le fromage, figurent aussi parmi leurs provisions de bouche, mais la viande est fort rare. Ils ne boivent que de l'eau et du café sans sucre. Voici le menu d'un dîner d'apparat offert à M. Caillaud par le cheik Moussa, chef et cadi à'el Qasr, le plus gros village de l'oasis el Ouah-el-Bahryah. Les principaux habitants avaient été conviés à ce festin, dont Lucullus, Brillât-Savarin, Carême et Monselet auraient dédaigné de conserver la recette. On fit d'abord circuler un poêlon d'eau chaude, dans lequel les convives se lavèrent les mains chacun à son tour. On apporta ensuite deux grands plats de bois où fumaient des morceaux de viande de chèvre bouillie, trois plats de riz, des gâteaux de froment et des dattes.

Les invités, accroupis sur des nattes, s'empressèrent de consommer avec les doigts de la main droite. Point de liqueurs fermentées, mais en revanche de l'eau pure, une eau de choix contenue dans une sorte de flacon en terre qu'on se passait de l'un à l'autre. Point de café non plus! hérésie gastronomique dont le chef s'excusa en confessant que sa

provision était depuis longtemps épuisée. Notre voyageur se trouvait heureusement en fonds... de café et l'orgie fut complète. Le café bu, le poêlon d'eau chaude fut rappelé avec enthousiasme et on se lava les mains derechef. N'était-ce pas là une ripaille pantagruélique pour des guerriers maigres, habitués à se contenter d'une poignée de dattes et de blé ou d'orge grillé pour toute une journée.

M. Dubois-Aymé, qui fut aussi régalé par des Arabes, remarqua une coutume vraiment patriarcale et touchante. Lorsque tous les invités se furent levés, leurs places furent prises par les serviteurs, et le cheik dit à haute voix : « Enfants du pays, approchez et mangez! » Alors de pauvres fellahs, que la curiosité ou la faim avait attirés, occupèrent les nattes, et, bientôt rassasiés, firent place à d'autres.

Le luxe du mobilier chez l'Arabe du désert est à la hauteur du luxe de la table. Sa tente quadrangulaire, haute de deux mètres, faite d'une étoffe brune et grossière qu'il fabrique avec le poil de ses chameaux est séparée en deux compartiments par une cloison de même tissu : l'un affecté aux hommes, l'autre réservé aux femmes. Le mobilier se compose d'une natte qui sert de tapis et délit, d'un métier à tisser, d'une pipe de quatre à cinq pieds de long ; les ustensiles de cuisine tiennent peu de place, un moulin à bras, une plaque de fer pour cuire le pain ou griller des grains de blé, un sac de cuir pour puiser l'eau, une marmite, une cafetière, quelques outres, des

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écuelles de bois, de petites tasses pour le café, toutes superfluités qui auraient provoqué l'indignation philosophique de Diogène. J'allais oublier leurs instruments favoris, un semblant de violon et un tambourin assez original composé d'un vase dé terre sans fond que recouvre d'un seul côté une peau fortement tendue.

Les tentes sont rangées de façon à entourer un grand espace vide qui sert de parc pour les troupeaux et de place publique pour les comices de la tribu. « Faut-il décamper, dit l'auteur du Mémoire sur les Arabes des déserts de l'Egypte, chaque ménage 'enveloppe-son léger mobilier dans les toiles de sa tente et le charge sur ses chameaux. Les troupeaux sont chassés en avant ; femmes, enfants, vieillards, les uns à pied, les autres à chameau ou à âne, suivent rapidement; des cavaliers éclairent la marche. Rien ne reste en arrière, et le vent a bientôt fait disparaître jusqu'à la dernière trace de cette ville d'un moment... »

Dans le Sennaàr, les femmes soignent les malades d'après une méthode tout à fait inconnue à nos sœurs de charité. A la première invasion du mal, amies et parentes sont averties; elles s'empressent d'accourir, elles encombrent la chambre du malade, et exécutent un étourdissant concert de lamentations et de sanglots. Quand elles craignent de se fatiguer, ce sont des pleureuses de profession qui, moyennant salaire, se livrent à cette cure médicale, dont

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la vertu est regardée comme souveraine. L'opération terminée, larmes et gémissements s'arrêtent, les visages deviennent calmes et riants ; les gardemalades ont la conviction d'avoir vaincu la maladie et attendent avec confiance la guérison au plus tard pour le lendemain. Il advient en effet la plupart du temps que, sous l'influence peu émolliente de cet infernal tintamarre, le pauvre patient rend l'âme et se trouve radicalement guéri de tous ses maux.

Les Barbars usent d'une panacée encore plus simple : un fer rougi au feu, voilà toute leur pharmacie ; brûler est la base essentielle de leur codex. Cependant, avant de recourir à ce remède héroïque, ils essayent parfois d'une opération à l'arme blanche. Un des guides de M. Caillaud souffrait d'une tumeur et de maux de tête continuels; il fit venir un Arabe qui avait sans doute des dispositions naturelles pour la chirurgie, et lui remit un rasoir. Le sujet resta debout tandis que l'opérateur agenouillé lui donnait d'une main légère de petits coups de rasoir sur les jambes ; cette saignée était néanmoins assez douloureuse. Il se fit ensuite percer le haut du nez et y introduisit une ficelle qu'il faisait aller et venir assez souvent. En cas d'insuffisance de ce premier remède la brûlure devait absolument être appliquée. Aussi le pauvre diable ne put-il échapper au fer rouge.

Rien de plus simple et de plus sommaire que la justice dans les tribus arabes. Le cheik forme à lui seul le tribunal, comme saint Louis sous son chêne

légendaire. S'agit-il d'une affaire civile, les deux parties vont lui demander justice. L'audience est aussitôt ouverte, mais le juge enlève prudemment aux plaideurs le poignard qu'ils portent à leur ceinture. Il s'assied ensuite sur ses talons. Les adversaires en font autant, placés devant lui ; derrière eux s'entassent les témoins, les amis, les curieux. Les débats sont ouverts. Chaque plaideur énonce ses griefs, puis le juge prononce, ou plutôt propose un arrangement, qui est accepté le plus souvent; s'il est refusé, deux vieillards jouent le rôle des juges de la cour d'appel; si l'un des plaideurs s'obstine àrejeter leur sentence, les assistants s'emparent de lui et l'entraînent en criant : « Tu as tort! cède donc ! cède ! » Quand la voix du peuple s'est ainsi manifestée, malheur au récalcitrant ! L'opinion publique ne se laisse pas braver. Il est chassé de la tribu et dépossédé de tous ses biens.

Dans les affaires criminelles, il est rare que la peine de mort soit prononcée par le cheik, qui se montre aussi fervent abolitioniste que nos jurys français. Le vol est ordinairement puni d'une amende ou de la bastonnade ; quand le voleur est insolvable l'application de la peine suit immédiatement la sentence. Le cheik, pour éviter des frais de fonctionnaires inutiles, ne dédaigne pas de cumuler les emplois de juge et de bourreau, d'autant plus quetousles assistants lui prêtent leur concours gracieux. On couche le condamné sur le ventre; on lui passe les pieds

dans deux anneaux de fer fixés au milieu d'un bâton. Deux hommes de bonne volonté saisissant le bâton par les deux bouts relèvent les jambes du patient de façon à ce que les genoux ne quittent pas la terre, et que ses pieds présentent leur plante horizontalement, en l'air, dans une position fixe. C'est sur cette partie impressionnable que frappe le cheik soit av ec un bâton souple, soit avec le kourbây, sorte de fouet formé d'un morceau de peau d'hippopotame ou d'éléphant. Gardons-nous bien de comparer le kourbây au knout, cet instrument de civilisation si en faveur chez les Russes : ce serait faire injure aux Arabes.

En cas de meurtre, à la suite d'une querelle, la peine du talion devient légitime; les parents du mort doivent le venger, même par l'assassinat, nonseulement sur le meurtrier, mais encore sur ses proches. C'est la vendetta corse. Cependant un traité de paix arrête parfois les conséquences de ces ricochets de mort; la famille offensée se laisse apaiser par des présents qui ne sont pas tarifés comme dans la loi visigothe etburgunde. C'est ce que les Arabes nomment le dich ou rachat du sang.

Dans la basse et haute Egypte, la justice a renoncé à ces formes primitives. Les juges n'oseraient plus rendre ces sentences arbitraires qui se distinguaient souvent par un grand mérite d'imprévu et d'originalité. Citons-en un très-curieux exemple tiré du Voyage à Méroé.

A Syout, le bey fut volé par deux de ses mameluks, qui se sauvèrent en emportant ses bijoux. Douze cavaliers furent lancés à leur poursuite, avec ordre de les ramener vivants ; ils les atteignirent bientôt. L'un des voleurs, se voyant perdu, rendit ses armes en confessant son crime. L'autre, plus hardi, résista énergiquement et tua deux des assaillants ; on parvint difficilement à le désarmer. Tous deux furent conduits devant le bey. Ses gens firent valoir avec emphase la soumission et le repentir du premier, tandis qu^ils accablaient d'injures le chien de brigand qui avait tué deux cavaliers du maître. Le bey resta quelques instants caressant sa barbe blanche. Puis il prononça son arrêt d'une voix lente et douce.

— J'ai entendu, dit-il. Celui qui, sans être effrayé par le nombre, a osé se battre désespérément contre douze hommes a montré le courage d'un îion et il mérite sa liberté. L'autre a été lâche, et je le condamne à avoir le poignet coupé et plongé dans l'huile bouillante.

Cette décision étonna d'abord les Arabes, mais elle fut bientôt unanimement approuvée. De plus, le bey fit coiffer la tête de ce malheureux d'un cercle de fer hérissé à l'intérieur de pointes saillantes, afin qu'il ne pût pas s'appuyer pour dormir. Il ordonna ensuite de le reléguer dans les écuries avec les chevaux; mais le vaillant complice du lâche fut nommé cadi, et devint l'épouvantai] des voleurs de Syout et de ses environs.

Si l'auteur du Voyage sentimental, Fhumouristique Sterne, qui s'attendrissait si facilement sur les infortunes d'un chardonneret ou d'un âne mort, avait visité un village égyptien, il eût demandé avec une émotion narquoise au Lafleur de l'endroit à qui étaient destinées ces petites huttes basses et sans fenêtres qui déshonorent le sol sacré de la terre des Pharaons.

A qui? Aux fellahs. Qu'est-ce donc qu'un fellah?

Le fellah, si nous en croyons tous les savants en général, ou bien M. Edmond About et madame Olympe Audouard en particulier, descend de l'ancienne classe égyptienne des agriculteurs, bergers et gardiens de troupeaux. Sous les Pharaons, sa modeste mission ici-bas était de nourrir la famille royale, les prêtres et l'armée. Depuis lors aucuns des conquérants de l'Egypte, Macédoniens, Romains, Arabes, Turcs et mameluks ne lui ont contesté ce privilège de vivre un peu en travaillant beaucoup pour ses maîtres. Aujourd'hui c'est encore le fellah qui est le seul travailleur de la terre et qui entretient le vice-roi, son auguste famille, ses augustes favoris, ses pachas, moudirs, wéqiis, cheiks-elbéleth, sans compter les étrangers admis à l'intimité du khédive. Si quelquefois il fléchit sous la fatigue, on lui rend le courage et l'ardeur à l'aide du courbache, ce fouet indigène qui est le nerf du travail. Les fellahs n'ayant pas d'état civil, on ne tient

nul compte de ceux qui meurent du courbache.

Le droit de corvée est vraiment un droit superbe. Comment s'exerce-t-il? L'auteur des Mystères de l'Egypte dévoilés, publiés par Dentu, se charge de nous l'apprendre.

Lorsque le khédive a besoin d'hommes pour exécuter n'importe quelle besogne, il mande un de ses moudirs, et lui dit : « Envoie-moi tant de fellahs. » Le moudir s'adresse à ses cheiks-el-béleth, et leur distribue la commande du bétail humain. Ceux-ci, maîtres absolus, désignent les misérables qui doivent partir, et ce choix ne dépend que de leur caprice ou de leur intérêt. Une fois noté, le fellah se rend à pied au lieu voulu, quelle que soit la distance ; il porte avec lui ses instruments de travail et sa nourriture pour tout le temps de la corvée, et, s'il n'entend rien à la besogne qui lui est commandée, il a bientôt fait son apprentissage. Le courbache est un si bon professeur !

Je dois avouer — car il faut rendre justice à toutes les bonnes intentions dont l'enfer est pavé — qu'à son avènement Ismaïl-Pacha s'est empressé d'abolir la corvée. Mais que voulez-vous? les institutions ont des racines si vivaces en Orient que jamais la corvée n'a été si florissante que depuis son abolition. Un jour, l'auteur cité plus haut traitait cette question devant des favoris du khédive, qui niaient le maintien d'un si monstrueux abus. Arrive un riche Égyptien auquel on demande, dans

le cours de la conversation, s'il n'est pas l'ami du wéqil de sa province.

— Ami n'est pas le mot, répondit-il en souriant, mais je suis en bons rapports avec lui. Je le comble de cadeaux, car je tiens à ses bonnes grâces, par l'excellente raison qu'il m'est très-utile. Ma propriété est immense, et chaque année cet excellent homme me prouve sa gratitude en m'accordant trois ou quatre corvées pour nettoyer mes canaux, ensemencer et récolter mon coton, ce qui me procure une grande économie...

Rien de plus simple que le costume des fellahs. Il est le même pour les deux sexes : une grande chemise en cotonnade bleue ; seulement, comme la coquetterie féminine ne perd jamais ses droits, même dans les plus tristes conditions, un voile en mousseline bleue enveloppe assez gracieusement la fellahine, et de plus elle emprunte à la peinture toutes sortes d'ornements. Ainsi elle peint en rouge ses ongles et la paume de ses mains, se tatoue de bleu le dessus ainsi que les bras et se décore le visage de deux fleurs dont l'une s'épanouit entre les deux yeux et l'autre sur le menton. Ce peinturlurage ne laisse rien à désirer comme laideur. Dans les villes, la coquette entoure ses poignets et ses chevilles de bracelets en argent ou en verroterie, ce qui est d'un effet assez gracieux, mais elle nous semble moins bien inspirée lorsqu'elle suspend au bout de son nez un immense anneau d'argent ; heu-

reusement cette mode bizarre n'est adoptée que par un petit nombre d'excentriques.

Le fellah est le plus doux des maris ; jamais il ne bat sa femme. On peut du reste décerner le même éloge au Cophte, au Nubien et à l'Abyssinien. Mais du côté de la femme il n'y a point de réciprocité ; bien loin de là. On serait même tenté de" penser qu'elle considère comme un devoir rigoureux d'accabler son mari de criailleries et de coups, tant elle y met de conscience et d'ardeur. Elle traite aussi charitablement ses enfants qu'elle adore, s'il faut en juger par notre proverbe : Qui aime bien châtie bien. Ne doit-on pas après tout la regarder comme étant véritablement l'homme dans le ménage? N'estce pas elle qui va aux champs et qui porte les lourds fardeaux, tandis que son mari tricote ou file, assis devant sa tente, tandis qu'il joue même le rôle de bonne d'enfants? Ajoutons qu'il ne bat jamais, lui, ces chers petits êtres, parce qu'il trouve sans doute que sa douce moitié suffit à cette besogne.

Le régime des harems, qu'une ébauche de civilisation a beaucoup modifié dans le reste de l'Orient, a conservé en Egypte toute la barbarie d'autrefois. Les faits abondent à ce sujet dans les Mystères dévoilés. Citons une aventure arrivée au Caire en 1860.

La femme d'un pacha devint amoureuse d'un bourriquier. Elle combla de sequins son eunuque, qui consentit à introduire l'Adonis au logis pendant l'absence du mari. Mais ce gardien du harem était un traître accompli ; il garda l'argent et dénonça sa maîtresse : — « Ta femme, dit-il au pacha, m'a forcé, en me menaçant de mort, à faire entrer un homme au harem... viens la surprendre! » Le mari accourut. La belle épouvantée fit cacher le bourriquier dans une de ces petites chambres où l'on entasse, le jour, tous les matelas qui servent de lits un peu partout le soir.

Elle nia énergiquement la présence du jeune homme chez elle; mais le mari et l'eunuque cherchèrent si soigneusement qu'ils trouvèrent le malheureux plus mort que vif sous un amas de ma-

telas. Le pacha lui offrit courtoisement la main, le fit asseoir sur un divan, força la belle éplorée à lui servir le café et la chibouque, à lui donner de l'eau pour se laver les pieds et les mains; puis il saisit l'infortunée par les cheveux et lui trancha la tête avec son sabre. Il mit ensuite la tête et le corps de sa femme dans un sac; fit charger le sac sur les épaules du bourriquier, et mit le séducteur involontaire à la porte en lui disant : « Tu as voulu ma femme, la voilà ! Fais-en, à présent, ce que tu voudras! »

Vous voyez que ce bon M. Galland n'a rien inventé de contraire aux mœurs orientales. Mais continuons cet agréable récit. Le pauvre diable de bourriquier se dirigeait sans allégresse vers le Nil pour s'y débarrasser de son horrible fardeau. Un homme de la police le rencontre, l'interroge, le soupçonne d'être lui-même l'auteur du meurtre, et le conduit en prison. Le lendemain, le pacha et son beau-père sont appelés devant le cadi; le premier confirme la déclaration du bourriquier, et le père de la victime se contente de dire philosophiquement à son gendre :

— Je suis désespéré du désagrément que vous a causé ma fille; pour vous dédommager, sachez que j'ai encore une fille âgée de quinze ans, digne du harem d'un sultan, dix fois plus jolie que sa sœur. Je vous l'offre en mariage.

Le pacha accepta et tout fut dit.

Les femmes ont en Egypte la sanitaire habitude des bains; mais dans les villes, qui toutes possèdent des établissements de bains, cette habitude n'est pas due uniquement à l'amour de l'hygiène. L'étuve reçoit leur visite tous les huit jours, et elles y passent cinq à six heures à déjeuner, à fumer, à causer et à dormir. Cette durée du bain turc généralement admise offre un précieux moyen de tromper la surveillance des maris. La dame s'y rend, suivie d'une esclave dont elle fait sa confidente et sa complice, et d'un eunuque fidèle qui a pour mission de la protéger, mais en l'espionnant. Elle distingue à travers son voile complaisant un jeune homme qui, ébloui de l'éclat de ses yeux, reste en extase en la voyant passer et pousse peut-être l'audace jusqu'à lui dédier du bout des doigts un baiser.

Elle laisse alors tomber une fleur de son bouquet : cette réponse florale signifie : « Tu as touché mon cœur. » Ainsi encouragé, notre Faublas égyptien suit à tout hasard sa houri jusqu'à ce qu'il la voie franchir le seuil du bain turc. 11 y entrerait volontiers avec elle, mais l'eunuque s'assied devant la porte et commence gravement à fumer, indice de la longueur présumée de sa fonction. Cependant, aiguillonné par le désir et la curiosité, et ne manquant jamais en Orient de temps à perdre, le conquérant se garde bien de s'éloigner. Il évite seulement d'exciter les soupçons de l'eunuque. Au bout d'une, heure, deux fellahines sortent de l'étuve, frôlent en

passant le gardien morose, qui ne daigne pas même les regarder, et s'approchent de l'amoureux à qui l'une d'elles dit tout bas : « Marche devant et conduis-nous à ta maison, nous te suivrons à distance. » Sous ces costumes vulgaires que loue au poids de l'or la maîtresse des bains, vous avez reconnu sans peine la dame à la fleur tombée et sa confidente. Toutes deux, au bout de trois ou quatre heures, rentrent àl'étuve, revêtent leurs pantalons, leurs cafetans et leurs voiles, et rejoignent leur impassible surveillant, qui les reconduit au harem. Grâce à sa vigilance, son maître peut dormir en paix.

Les cophtes sont les chrétiens de l'Egypte, mais leur christianisme tient un peu du judaïsme, du paganisme et du mahométisme; leurs croyances sont en partie grecques, en partie jacobites; mais ils sont surtout remarquables par une ignorance profonde de toutes choses qui n'a d'égal que leur laisser-aller enfantin dans les pratiques religieuses. On demandait à une femme cophte si elle se confessait de quelques négligences et omissions au chapitre de la fidélité conjugale :

— Dieu m'en garde! répondit-elle; je n'irais pas ainsi me déshonorer moi-même. Me croyez-vous assez niaise pour révéler des fautes secrètes dont la connaissance pourrait troubler la paix de ma famille ?

Les cophtes usent et abusent du divorce. Il suffit qu'un homme témoigne au patriarche qu'il n'est pas

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content de sa femme — et réciproquement — pour qu'il leur permette la répudiation. Si on lui reproche de pousser un peu loin la tolérance, il répond naïvement qu'il serait tout à fait inutile de refuser une permission dont les intéressés sont parfaitement disposés à se passer. Il se console du reste de l'inconstance matrimoniale de ses ouailles en supputant le total des rétributions que lui rapporte au bout de l'an cette sage condescendance.

Le baptême des enfants cophtes est précédé d'une cérémonie assez étrange. Les parents, les amies, les voisines se réunissent dans la maison de l'accouchée : on prépare dans un grand bassin différentes graines de fruits séparées les unes des autres selon leur espèce, et l'on place au milieu un mortier avec son pilon. Ensuite la sage-femme distribue aux assistantes des chandelles de cire, prend l'enfant entre ses bras et conduit la procession autour de la chambre, jetant en l'air une partie des graines. Elle revient chercher d'autres graines au bassin; en laisse retomber une partie et lance le reste au visage des assistantes, en imitant le cri de la poule qui appelle ses poussins. Cette cérémonie terminée, le nouveau-né est remis à sa mère, et la sage-femme lui approche de l'oreille le mortier, sur lequel elle frappe trois coups sonores dans le but d'empêcher que l'enfant ne soit sourd.

Une veuve cophte n'est pas libre de regretter son mari en raison du bonheur dont il l'a fait jouir. Bon

ou mauvais époux, le défunt a droit au même tarif de gémissements et de soupirs, réglé par les lois de la bienséance mortuaire. Tant que dure le veuvage, deux jours doivent, chaque semaine, être consacrés à ce lugubre exercice. « Et cela ne suffit pas, dit M. de Maillet, dans sa Description de V Egypte; toutes les fois que les parents ou les amis de la veuve viennent lui rendre visite, le décorum exige qu'elle les régale d'une longue tirade de sanglots accompagnés de larmes qu'elle doit toujours tenir prêtes au besoin », et dont elle n'est jamais dépourvue, croyez-le. En effet, une veuve étant d'autant plus estimée et recherchée qu'elle pleure plus abondamment son premier mari, elle n'a garde de négliger ce moyen lacrymatoire de lui trouver promptement un successeur. Il est si doux de penser qu'on sera pleuré après sa mort, même par ordre.

J'ai dit que les cophtes étaient ignorants. En voici une preuve vraiment curieuse. Deux de leurs églises sont privilégiées, chacune, d'un puits dont l'eau indique d'avance à quelle hauteur le Nil doit monter. Tout le mystère de cet oracle consiste dans une hTtration naturelle. Mais nos cophtes ne sauraient ni ne voudraient comprendre cette simple explication. Ils aiment beaucoup mieux croire que les eaux de leurs puits sont gratifiées d'une vertu spéciale par la sainte Vierge, qui y a lavé les langes de l'enfant Jésus, à l'époque de la fuite en Egypte. Aussi procèdent-ils à la consultation de l'oracle par

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une cérémonie religieuse. La première nuit du mois de juin, au commencement de la crue du fleuve, on laisse descendre dans le puits une corde de nattes jusqu'à ce qu'elle soit à fleur d'eau. On ferme ensuite le puits, et la messe est célébrée. Après la messe, les prêtres tirent la corde. Est-elle mouillée sur une longueur de seize pouces, par exemple, le Nil croîtra d'une hauteur de seize piques. Malheureusement pour la légende cophte, il paraît que, au temps du paganisme, les Égyptiens employaient le même procédé, sauf la messe.

Mohammed- Ali avait choisi pour redresseur de torts son gendre Achmet; nul n'était plus expéditif en fait de représailles : il avait le génie de la férocité. Si nous en croyons l'auteur des Mystères de l'Egypte, un jour, voyageant à cheval, ce justicier passe sous un arbre dont une branche accroche son tarbouche (bonnet rouge). Il dédaigne de s'arrêter. La semaine suivante, à son retour, il reconnaît l'arbre, mais le bonnet avait disparu. Il fait chercher le cheik du village voisin :

— Il y a quelques jours, dit-il, j'ai laissé mon tarbouche sur cet arbre. On a osé le prendre. Si dans une heure tu ne m'as pas amené le voleur, je te fais bâtonner.

L'heure n'était pas écoulée que le cheik traînait un pauvre fellah devant Achmet, qui avait fait dresser sa tente sous l'arbre et y déjeunait paisiblement.

— C'est toi qui as volé mon tarbouche?

— Oui, Excellence, répond le malheureux tout tremblant, mais j'ignorais que ce fût le vôtre.

— Qu'il appartint à un autre ou à moi, tu ne devais pas le voler.

Et ce Dracon moderne, après avoir ordonné à ses cavaliers de pendre le fellah à la branche même où s'était accroché son bonnet, continua majestueusement à déjeuner, tandis que le pauvre diable se tordait dans les convulsions de l'agonie.

Un homme si original était né pour fournir de la copie aux chroniqueurs; son existence trop courte fut bien remplie, . . d'anecdotes curieuses, et madame Olympe Audouard en a légué quelques-unes à la postérité. Citons un épisode vraiment tragi-comique. L'institut géographique de Paris avait reçu l'hommage d'une carte de la façon du bey, et, dans l'élan de sa gratitude, crut devoir lui envoyer par un de ses membres, M. Parissy, un diplôme de membre honoraire. Dès son arrivée, le géographe officiel se présenta au palais d'Achmet. Un nègre bien dressé l'introduit dans un superbe salon en le priant d'attendre quelques instants. Réception toute parisienne ! Soudain une porte entre-bâillée s'ouvre et livre passage à un énorme lion, qui se dirige, fier et majestueux, sur notre savant.

Celui-ci pousse un cri aigu et d'un bond s'élance du divan où il était assis aux barreaux qui garnis^ sent la fenêtre. Il grimpe aussi haut que possible,

et là se tient cramponné de toutes ses forces, criant comme un ténor de café-concert et le regard fixé sur le visiteur inattendu dont il redoute une ascension agressive. Les serviteurs blancs, jaunes ou noirs, attirés par les fioritures désespérées du géographe, éclatent de rire en voyant cet homme estimable perché au haut de la croisée, tandis que d'en bas le roi du désert le regarde curieusement comme s'il prenait le plus vif intérêt à ce bizarre exercice gymnastique. Paraît enfin Achmet, qui, malgré toute sa gravité orientale, est pris lui-même d'un accès d'hilarité homérique. Puis il tend la main à M. Parissy pour l'aider à descendre.

- — Eh quoi ! monsieur, c'est ce bon et fidèle animal qui vous a si fort épouvanté? Asseyez- vous donc à coté de moi sur ce divan, et chassez toute crainte.

Le géographe s'affaisse sur les coussins, l'œil éteint, la voix éteinte.

— Mon lion est doux comme un agneau, ajouta Achmet en caressant le formidable animal.

Le débonnaire garde du corps répond à cette insinuation par un sourd rugissement. Le géographe se sent troublé par un nouveau frisson, il balbutie :

— Mais, Excellence, l'agneau me paraît assez peu mouton.

— Oui, il est de méchante humeur aujourd'hui. Chose rare d'ailleurs. Mais je vais le faire châtier.

Puis s'adressant à un serviteur sennârien : Corrige mon lion !

L'homme devint pâle comme la mort. Forcé d'obéir, il emmena le lion dans une cour du palais et lui asséna un coup de courbache sur la tête. L'animal rugit, fit un bond, et étendit roide mort l'exécuteur des ordres du bey.

— Quelle superbe bête ! n'est-ce pas, monsieur? s'écria Achmet, et quelle majesté dans sa fureur! ajouta-t-il avec un aimable sourire.

Puis, sans se préoccuper davantage de l'incident^ il se mit à causer de Rossini et de Meyerbeer avec notre savant.

Qui s'empressa de remettre au bey sa nomination et de couper court à l'entretien? ce fut M. Paris sy.

Cet Achmet avait trouvé une bien digne compagne dans Nasleh-Hanem, la fille de son souverain.

Mohammed-Ali avoua, dans un moment d'épanchement, à Nasleh qu'il commençait à avoir peur de son gendre.

— C'est bien, mon père, répondit-elle.

Le lendemain, Mohammed était délivré de sa crainte. Achmet n'avait pas survécu un quart d'heure au plaisir de boire un délicieux café que sa femme lui avait elle-même versé avec le plus enivrant sourire.

La légende et le drame de Gaillardet, revu et corrigé par Alexandre Dumas, ont beaucoup prêté à

ET DES SULTANES EN EGYPTE. 3 j 9

Marguerite de Bourgogne. Je ne commettrai donc pas envers la femme un peu légère de Louis le Hutin l'injustice de lui comparer la princesse Nasleh- Hanem. D'abord elle n'était rien moins que jolie, cette noble Egyptienne; elle ne se distinguait point par la taille majestueuse du palmier, et son charme le plus réel consistait dans cet embonpoint dont les Orientaux sérieux sont si friands. Moins éhontée ou plus hypocrite que Messaline, quoique veuve et libre, elle tenait essentiellement à conserver intacte sa réputation de chasteté. Prétention bien ambitieuse, les galants sont si indiscrets et si ingrats ! La fine mouche imagina un procédé radical pour se garantir de l'indiscrétion : la suppression de l'indiscret.

Un Italien attaché à sa personne comme médecin était chargé de lever le lièvre. Le lièvre était presque toujours un étranger, Faublas de locomotion, dont le rêve était de causer en tête-à-tête avec une dame musulmane. Un eunuque de confiance bandait les yeux au favori d'une nuit et le conduisait soit au harem de Mouski, soit au palais du Nil, soit à celui que la tendre princesse habitait parfois sur le bord du Khalig, canal qui traverse le Caire. A l'heure de la séparation, elle s'écriait avec des larmes dans la voix :

— Mon mari est de retour ; fuyez, mon bien-aimé ! je serais perdue !

Le Faublas fuyait sans résistance, accompagné

35o DES HAREMS, DES EUNUQUES

de l'eunuque de confiance, qui avait pour mission de lui décerner sur la nuque un coup de poing traditionnel et de le précipiter dans le Nil, ou dans le canal, ou dans la citerne du harem. Hélas ! toutes ces précautions échouèrent devant la sagacité des curieux, qui s'obstinèrent à espionner le médecin et les eunuques. Un Antinous sicilien, averti par la rumeur publique, tenta de déjouer les plans de tragédie intime de la princesse, et, au moment des adieux, il lui déclara tranquillement qu'il, ne pouvait craindre le retour d'un mari apocryphe, puisqu'elle était veuve. Nasleh-Hanem, furieuse, appela ses eunuques ; mais le galant lui notifia aussitôt que son consul était prévenu de l'aventure. La princesse essaya de sourire gracieusement, et lui répondit :

— Vous rêvez, mon cher ! Ici les cœurs sont seuls en danger, et, je puis vous le jurer, vous êtes le premier homme que j'aie fait pénétrer dans mon harem. Vous en allez sortir sain et sauf, et je ne vous demande que le secret.

Les Antinous heureux sont bavards, et le scandale des orgies de la dame obligea Saïd-Pacha, son frère, à la faire enfermer sans eunuques, sans esclaves, avec deux serviteurs seulement, dans ce harem de Mouski, dont toutes les fenêtres et les portes extérieures furent murées.

Les fêtes de l'Egypte moderne sont mal connues ; l'auteur des Mystères de l'Egypte dévoilés en a

donné, comme témoin oculaire, de curieuses descriptions. La foire de Tentah a le privilège de réunir cinq ou six cent mille individus : Grecs, Albanais, Persans, Turcs, Algériens, Abyssiniens, Égyptiens, apportant sur ce marché tous les produits de l'Orient, vendant et achetant des chevaux, des chameaux, des dromadaires et même des esclaves, en dépitde l'interdiction promulguée par Abdul-Medjid. Cinq mille Abyssiniens et Circassiens ont été ainsi vendus en 1864. L'esclave est présenté à l'acheteur, qui le tourne et le retourne pour s'assurer de sa jeunesse et de sa bonne conformation ; il s'agit ensuite d'éprouver la force du pauvre diable. Pan ! un grand coup de poing dans la poitrine.

— Hem ! comme ça résonne ! fait le marchand d'un air béat.

Pan ! autre coup dans le dos.

— Voyez s'il bronche ! Ne croirait-on pas qu'une mouche vient de le caresser de son aile ?

Puis l'esclave est jeté par terre, et le vendeur s'applique à piétiner sur lui avec énergie.

— Trouvez-moi sur la place quelque chose de plus solide ! s'écrie-t-il triomphant.

Alors l'acheteur incrédule se croit obligé de recommencer l'épreuve.

Si le marché n'est pas conclu, les expériences se multiplient jusqu'au placement définitif de la marchandise. Le martyr n'ose hasarder ni plainte ni gémissement. La bastonnade est le moindre châ-

timent auquel l'exposerait une telle inconvenance.

On célèbre en même temps à Tentah la fête religieuse de Saïd-el-Bédouë. Ce saint, un des compagnons de Mahomet, a le don d'accorder la fécondité aux femmes. Aussi les Egyptiennes font-elles à chaque instant vœu d'aller prier sur le tombeau de Saïd; elles gagnent à ce pèlerinage huit jours de liberté et de plaisirs, un bon musulman ayant pour règle de ne jamais s'opposer à l'accomplissement d'un vœu, et surtout de ne pas accompagner sa femme. Soit influence du saint, soit toute autre vertu mystérieuse, il est bien rare qu'une dame d'Orient revienne stérile de Tentah, et que son mari en la revoyant ne fasse pas éclater sa joie ainsi formulée : « Dieu est grand, Mahomet est son prophète ! Saïd-el-Bédouë est un fameux saint ! »

Le jour de la fête du prophète, le Caire est en liesse et procède à la cérémonie du tapis. Ce tapis, dans lequel étaient enveloppés les présents destinés au tombeau de Mahomet, est rapporté par les pèlerins au retour de la Mecque. Le cheik El Bekre, qui est le pape ou le primat égyptien, va au-devant du tapis, qu'il enferme ensuite avec les trésors de la citadelle. Un horrible épisode complète la cérémonie. Une foule innombrable d'Arabes attend sur la place de l'Esbèkyeh le retour du pontife. Celui-ci paraît enfin monté sur un cheval fougueux, qui ne sort de son écurie que ce seul jour dans l'année. Aussitôt il voit se jeter à plat ventre, se prosterner devant

lui tous ces fidèles croyants, qui se foulent, se pressent, s'entrelacent et forment un monstrueux tapis humain dont la longueur est de plus d'un demi-mille.

Le cheik El Bekre lance alors son cheval à fond de train, et galope comme un insensé ou un illuminé sur toute l'étendue du tapis, broyant les têtes, rompant les épines dorsales, brisant les bras et les jambes. La scène est hideuse, mais les bariolages vivants du tapis ne poussent pas un cri de douleur, mais les infortunés qui sont réduits au rôle modeste de spectateurs poussent des cris d'enthousiasme fanatique. La capilotade terminée, les estropiés, les mutilés, les blessés se relèvent allègrement, en jetant un regard d'envie sur les morts dont la récompense est d'aller tout droit au paradis sans passer par des chemins de traverse. Cette petite fête ne vaut-elle pas les excès de sainteté d'Origène et les convulsions du cimetière Saint-Médard?

Le Caire est traversé par le Khalig, canal qui va répandre ses eaux dans plusieurs provinces. Tous les ans, l'ouverture sert de prétexte à une fête plus gracieuse que celle dont je viens de parler. Les barques, éclairées par des lanternes de couleur, sillonnent le Nil en tous sens. La ville s'illumine. Ce ne sont dans les rues et sur les places que chants, fantasias, éclats de rire, danses d'aimées, fusées et feux de Bengale. Une année, Saïd-Pacha avait fait dresser vingt-quatre tables pour ses invités turcs et européens; seulement, tous les potages garnissaient

une table, une autre était encombrée de vingt-quatre rôtis, celle-ci avait les hors-d'œuvre en partage et celle-là les sucreries. Les convives crurent nécessairement à une mystification, tandis que ce singulier service provenait de la maladresse des serviteurs arabes chargés de déballer le dîner vice-royal.

La fête du ramadan est plus importante que les autres. La grande place du Caire, l'Esbèkyeh, devient le centre des réjouissances; elle se couvre de cafés chantants et de cafés improvisés. La foule s'y rassemble autour des bateleurs, des danseurs, des derviches tourneurs et hurleurs. Les psylles ou charmeurs de serpents obtiennent un succès toujours nouveau. C'est un curieux spectacle de les voir jongler avec ces reptiles, dont leurs cous, leurs bras et leurs jambes sont entourés comme de bracelets vivants. Ils excitent leur furie et la bravent, ils se font mordre impunément, ils les endorment à volonté ou se servent d'eux comme de lanières sifflantes.

Quant aux derviches hurleurs, ils ont chacun leur spécialité; l'un excelle à faire sortir ses yeux de l'orbite, l'autre se complaît à promener sur sa langue un morceau de fer rougi au feu, ce qui prouve bien que tous les goûts sont dans la nature, Tel traverse gracieusement de la pointe d'une aiguille ses deux joues; un autre semble prendre un plaisir extrême à danser pieds nus sur des lames d'épée. Puis tout à coup ces pieux personnages se réunissent en cercle

et vocifèrent avec un ensemble effroyable : Allah ! Allah ! jusqu'à ce que leur voix s'éteigne au milieu de crachements de sang.

Les derviches tourneurs jouent un rôle non moins laborieux; ils se mettent en rond, présidés par un vieillard à la barbe blanche ; après avoir récité un verset du Coran, ce respectable énergumène frappe dans ses mains.

A ce signal les derviches se lèvent, défilent devant lui, le saluent, baisent sa main, prennent leur élan, et, les yeux levés au ciel, commencent à tourner tous à la fois sur eux-mêmes avec une rapidité vertigineuse.

A un second signal ils s'arrêtent, s'accroupissent et s'enveloppent dans un manteau que les fidèles leur jettent sur les épaules.

Ces réjouissances délicates durent toute la nuit et font place, le jour venu, au jeûne et au travail. Elles recommencent la nuit suivante, et il en est ainsi pendant quarante jours.

Que deviendraient nos petits crevés si notre carême ressemblait au ramadan?

Une classe non moins intéressante que celle des derviches tourneurs et hurleurs mérite d'être citée, c'est la nombreuse famille des magnouns (fous), qu'on nomme aussi cheicks nus, parce qu'ils n'ont d'autre vêtement que la couleur noirâtre ou jaune de leur peau. Les fous sont tout à fait en odeur de sainteté chez les musulmans, et ne subissent pas

les affreux traitements qui leur sont consacrés dans nos maisons d'aliénés. Daignent-ils pénétrer dans un logis, ils y sont reçus comme des saints qui apportent avec eux la bénédiction de Dieu ; ils peuvent disposer de tout ce qu'ils y trouvent, sans en excepter la femme même du maître.

Madame Olympe Audouard est une historienne consciencieuse, qui a tout voulu voir par elle-même. Elle rendit visite, escortée de quelques amis, à un de ces magnouns. Un grand gaillard au teint bistré, aux yeux brillants, aux cheveux teints en rouge, et qui se drapait majestueusement dans un sale carré d'étoffe rouge, introduisit la compagnie auprès du cheik nu. Ce dernier était couché sur un divan, ce qui durait depuis vingt-cinq ans, mais retenu par deux chaînes accrochées au mur. Il avait la réputation de conférencier avec Dieu et de dire admirablement la bonne aventure. Trois femmes arabes vinrent baiser avec componction ses vilaines mains crasseuses, et il s'empressa de congédier ses visiteurs chrétiens en faveur de ses belles compatriotes.

Si vous aimez à vous singulariser par un goût particulier pour la propreté, vous qui voyagez en Egypte, n'acceptez rien des marchands qui vous assaillent, importuns comme des moustiques, aux stations du chemin de fer; rien, sauf une orange ou de l'eau; et encore! Mais si un fellah obligeant vous offre du café, oh! pour le coup, détournez la tête et gardez-vous d'avancer la main. N'espérez pas qu'il

suffise d'un coin de votre mouchoir pour essuyer la tasse dans laquelle le café vous sera versé ; cette tasse ne sera pas plutôt remplie que le digne fellah tirera d'une poche de sa chemise bleue, toute trempée de sueur, un morceau de sucre plus ou moins blanc, et le jettera prestement dans le café pour ne pas lui laisser le temps de se refroidir. Attention charmante, mais qui n'a rien d'apéritif.

Les étrangers ont découvert en Egypte une mine dont l'exploitation les conduit à la fortune plus vite et plus sûrement que celle des placers de la Californie et de l'Australie; c'est la mine inépuisable des commandes. Il faut tout d'abord, pour réussir, être bien vu du vice-roi ou bien entretenir avec lui des relations diplomatiques. Ainsi Saïd-Pacha avait un jour témoigné devant un consul le désir d'acheter un beau vapeur. Notre Talleyrand en herbe se chargea de l'acquisition et promit le roi des bateaux, filant de dix à onze nœuds à l'heure.

Lorsque le vapeur fut entré dans le port d'Alexandrie, Saïd admira ses deux cheminées, dont l'une était immense et fut immédiatement chauffée. O prodige de la mécanique! une musique formidable lança ses vibrations dans l'air. C'était un orgue gigantesque qui jouait un air national célèbre, grâce à l'impulsion de la vapeur. Quant au bateau, il ne bougea pas, car cette vieille carcasse qui coûtait des millions faisait eau de toutes parts. Et lorsque le vice-roi se plaignit du petit défaut qui déparait cette merveille :

— Mais Votre Altesse ne considère donc pas que ce vapeur est à musique ! répondit le diplomate avec le plus beau sang-froid du monde. Où trouverezvous ailleurs, Altesse, un bateau à musique?

Saïd n'avait-il pas d'ailleurs payé peu auparavant la bagatelle de cinq cent mille francs pour un service de Sèvres qu'une facture oubliée entre deux assiettes lui avait dénoncé comme ayant coûté réellement cinquante mille francs?

En effet, les étrangers ne se font pas scrupule d'exploiter des barbares qui passent leur vie à se voler entre eux! Les Égyptiens n'ont-ils pas érigé le vol en système gouvernemental?

L'Egypte est divisée en provinces soumises à l'arbitraire d'un moudir ou préfet et d'un wéqil ou sous-préfet. Chaque village obéit à un maire qu'on appelle cheik-el-beleth. Ces fonctionnaires sont chargés de percevoir l'impôt. Ainsi, le ministre des finances avertit tout fidèle moudir que le trésor réclame de lui cent mille francs, par exemple. Le moudir, s'il régit vingt villages, exige de chacun des cheiks six mille francs, de façon à garder vingt mille francs pour son usage personnel. Le cheik répartit entre ses contribuables non pas six mille, mais sept mille francs, car il lui faut sa part du gâteau financier. C'est par centaine de millions que ces voleurs officiels ont l'habitude d'émarger au budget désastreux subi par les misérables fellahs.

Mon cousin Cornélius est arrivé il y a huit jours d'un pays assez fabuleux et m'a raconté des histoires qui ressemblent à des romans.

Il pleuvait, le vent faisait rage, et Cornélius soupirait au coin du feu en regrettant l'Asie, son ciel inconnu des peintres de l'école flamande, ses nuits propices aux astronomes et même ses déserts fréquentés par des fauves ou des nomades plus féroces que les fauves.

3Go LA DÉVOTE DU SOLEIL.

— Oh! me disait-il dans un élan de lyrisme qui l'induisait à me tutoyer contre son habitude, si tu avais vu Malte et ses roches féeriques, les Géorgiennes, les Murides, les puits de naphte, le temple du Feu...

Je l'interrompis en haussant les épaules :

— Mon cher cousin, je reçois le Tour du monde; j'ai la Moynet et le comte de Gobineau ; je connais toutes ces merveilles et tu ne m'apprendras rien de nouveau.

— Bah ! lire, ce n'est rien. Il faut voir par ses yeux et non par ceux des autres. Si tu avais parcouru ce merveilleux pays au prix de souffrances et de fatigues inouïes, tu partagerais mon enthousiasme. On jouit mieux de ce qu'on a payé cher. D'ailleurs, n'est-ce pas chose curieuse de côtoyer les vieilles civilisations que le souffle moderne n'a pas touchées...

— Oui, pour nous barbares, comme nous appellent encore nos bons amis les Chinois.

Cornélius reprit avec feu:

— J'aime les Orientaux. Ces caractères hardiment tranchés des diverses races asiatiques sont intéressants au plus haut degré pour nous autres Français, qui habillons du même paletot et de la même crinoline tous les civilisés d'Europe.

Puis il continua sans se soucier de mon autorisation, entrant en plein récit et me tenant sous ce prestige de l'homme qui raconte ses batailles et qui peut dire : J'v étais.

— Je devais partir d'Astrakan, mon cher cousin, reprit le voyageur, pour visiter le littoral de la mer Caspienne et traverser la Géorgie de Bakou à Trébizonde. On avait cru m'épouvanter en me parlant de dangers étranges. Cela m'enhardit à aller en avant. Affaire d'amour-propre. Cependant je dus me résigner à faire des préparatifs pendant plusieurs jours. Nous avions le désert à parcourir. Je dis nous, car je n'étais pas seul.

Dans les contrées récemment annexées à l'empire russe, il ne manque pas de peuplades insoumises, pour la grande joie du touriste ferrailleur. Les bonnes occasions d'user de ses armes sont fréquentes, et plus on est de compagnons plus on a de chances de pouvoir terminer son voyage.

Il fallait aussi songer aux provisions de bouche. Les détrousseurs de caravanes ne se chargent pas de vous en fournir; ils comptent même assez souvent sur les voyageurs pour ne pas mourir de faim.

Je ne quittai pas sans regret Astrakan, cette ville cosmopolite située aux confins de l'Europe. Elle est habitée par un singulier mélange de Russes, d'Arméniens, de Tartares et de Kalmouks, et de plus, au printemps, les caravanes de l'Inde ou de la Chine l'envahissent très-régulièrement. Les rues sont pavées de sable; les édifices, couronnés de coupoles, offrent des styles d'architecture très-variés. Le jour elle semble endormie comme une posada de

l'Estramadure ; le soir elle fourmille d'une population qui court à ses affaires, comme les citadins de Londres, ou à ses plaisirs, comme les Parisiens du boulevard. L'Europe et l'Asie s'y donnent la main dans les bazars.

Après avoir dit adieu à cette ville fantastique, nous traversâmes le Volga, ce grand fleuve qui ressemble à une mer, et nous montâmes à cheval pour nous lancer dans un désert émaillé de bruyères roses.

Comme on se lasse de tout, même du rose, nous fûmes heureux d'apercevoir tout à coup une kibitka (tente kalmouke), qu'une famille nomade était en train de transporter.

Elle déménageait.

Dans ce pays de transition, ce déménagement me lit l'effet d'une échappée de vue sur l'Orient.

A la station du soir, composée d'une douzaine de tentes, nous fîmes connaissance avec le thé et l'eaude-vie kalmouks; triste connaissance pour nos palais délicats!

Les Kalmouks mélangent les feuilles du thé avec du beurre, du lait et du sel; leur eau-de-vie est faite avec du lait de jument. Ce régal nous laissa froids.

Le lendemain nous eûmes le plaisir de visiter la tente d'un prmce kalmouk.

Extérieurement, elle ressemblait à celles de ses sujets; le luxe était réservé pour l'intérieur. A part une statue de Bouddha, c'était un spécimen de

toutes les tentes orientales. Comme chez les riches Arabes, les coffres entassés et couverts de tapis en faisaient le principal ameublement. Au fond se dressait un lit paré de soie rose, avec un baldaquin de soie blanche et bleue. Près du lit s'allongeait un divan, orné, ainsi que le sol de la tente, d'un magnifique tapis de Perse.

Cette habitation princière manquait d'une cheminée, et la fumée s'échappait par la porte comme elle pouvait. Aussi une tente à part était-elle consacrée aux opérations culinaires.

Nous fûmes très-gracieusement accueillis par la princesse; elle était assise sur le divan; la longue robe de soie qui tombait jusqu'à ses pieds s'ouvrait sur la poitrine pour découvrir une chemise dont le col rabattu était coquettement attaché par deux boutons de diamants. Elle portait le bonnet carré et relevé d'un côté à la mode chez les dames kalmoukes, coiffure qui leur donne un aspect des plus bizarres; l'usage oblige les femmes mariées à dissimuler les nattes de leurs cheveux sous des fourreaux de soie noire assez disgracieux.

Le prince, pour célébrer notre bienvenue, se mit en frais d'exercices équestres dignes de Franconi. Des jeunes gens de la tribu sautèrent sur des chevaux sauvages qui entraient dans une sorte de frénésie, se cabrant, ruant, se roulant à terre, sans que leurs cavaliers se laissassent démonter. D'autres écuyers s'élançaient ensuite, enlevaient les premiers de des-

sus leurs chevaux et ramassaient au galop des pièces d'or éparpillées sur le sol.

Là aussi je vis pour la première fois des courses de chameaux, de vrais maharis arabes qui méritaient bien la réputation que leur font les poètes du désert. Ils s'envolaient dans un nuage de poussière, on les voyait disparaître au loin et revenir toujours enveloppés du même nuage comme s'ils emportaient avec eux un ouragan.

Les cavaliers kalmouks me rappelaient les héros d'Homère.

— A cela près, Cornélius, interrompis-] e, que Diomède et ses compagnons n'avaient pas le nez écrasé, les lèvres épaisses et les yeux placés obliquement comme ceux des magots chinois.

Mon cousin haussa les épaules :

— La fortune des Kalmouks consiste en troupeaux, autre analogie avec les héros de Y Odyssée et de Télémaque. Ce sont eux qui élèvent ces beaux moutons d'Astrakan privés de queue, à la place de laquelle ils sont pourvus de deux appendices bizarres assez semblables à une crinoline.

— Quelle comparaison hétéroclite, mon cher Cornélius! ne pus-je m'empêcher de m'écrier.

— • Elle est exacte, répliqua froidement le touriste. Et maintenant entrons, puisque tu veux bien me le permettre, à Kizliar.

Je ne lui avais accordé aucune autorisation, mais il s'empressa de continuer.

— A Kizliar, nous retrouvâmes la race tartare, c'est-à-dire les nez droits et les yeux en ligne horizontale. Nous y vîmes fourmiller des Tartares de la tribu de Kouban, des Tartares de Sertof, des Tartares Nogaïs noirs et musulmans, des...

— Je te dispense d'une plus longue énumération.

— Soit! Du reste, quel que soit le nom de ces braves gens, tu peux être sûr qu'ils se ressemblent tous au point de vue de la probité : la moitié sont des voleurs à main armée et font trembler l'autre moitié, qui ne sont que de petits voleurs d'occasion. Peut-être m'accuseras-tu d'ingratitude envers eux, car un de leurs princes nous reçut à merveille dans une maison fort belle et bien décorée. Ses tapis, ses glaces, ses porcelaines étaient dignes de l'hôtel d'un banquier parisien. Et encore ne pûmes-nous admirer que la plus médiocre partie de ses richesses, Je grand luxe des appartements étant réservé aux femmes, dont le sanctuaire est impénétrable.

La mer Caspienne nous fit bientôt oublier les premières scènes du voyage.

Elle était devant nous cette mer mystérieuse qui absorbe tant de grands fleuves : l'Emba, l'Oural, le Volga, la Qouma, le Terek, le Qour, etc., sans que son niveau augmente jamais.

A partir de cette heure, nous allions marcher de merveille en merveille. Les contes des Mille et une Nuits ouvraient devant nous les pages de leur géographie fantastique. A Derbent; ville tout orientale,

nous cherchâmes d'abord les ruines de cette grande muraille dont Alexandre Dumas a si spirituellement éclairé l'origine en prouvant que rien n'était plus obscur.

— Et en traduisant la lettre de l'officier russe Bestacheff Marlinsky, dans un style qui fait revivre à nos yeux ces singuliers débris de l'ancien monde.

— Pour moi, reprit Cornélius, c'est à Derbent que j'ai surtout compris combien l'ancien monde redoutait le monde moderne, puisqu'il a cherché à se garantir de ses invasions par cette gigantesque barrière. Cette grande muraille qui s'étendait, diton, de la mer Caspienne jusqu'au Pont-Euxin, représente une idée : la haine que l'homme porte naturellement à l'homme. La muraille a survécu à l'idée. Les descendants de ceux qui l'ont élevée sont loin de s'effrayer aujourd'hui de l'invasion et même de la domination étrangère. Ce qui m'a frappé en Perse, c'est que les provinces restées libres ont demandé à faire partie de l'empire russe. A Derbent on conserve le souvenir le plus religieux du padischah russe Pierre le Grand qui l'a conquise en i-i-i. J'ai voulu boire à la source où s'est rafraîchi ce grand et infatigable monarque qui daignait couper en personne les têtes de ses Strélitz révoltés. Je me suis plu à recueillir les témoignages de la gratitude de ce bon peuple conquis. Je sortais tout pensif de la caverne des Dives, ces êtres malfaisants que t'a fait connaître M. Galland. On n'est pas d'accord

sur leur origine, les uns Jes prennent pour les géants de la Bible, les autres pour les ancêtres de la race humaine, ébauche grandiose des premiers êtres pensants, tenant de l'homme et de l'ange ; c'est une vague tradition caressée par l'imagination de ces Orientaux, avides de merveilleux.

Comment ces vestiges du passé ne m'auraient-ils pas fait rêver? C'était l'histoire du monde naissant écrite à mes pieds, sur la terre, sur les rochers, sur la muraille en ruines, dans l'eau de la source troublée par le pas du conquérant improvisateur de villes, et jusque dans les caprices de la nature, car la muraille du Caucase s'accroche au rocher et se tapisse d'une végétation active qui achève sa destruction. Elle s'affaisse sous l'herbe et les fleurs.

Ce fut là une de ces heures radieuses qui dédommagent le voyageur des plus longues fatigues. Je me sentis plein d'ardeur pour de nouvelles explorations et je bravais gaiement en idée les aventures du désert.

Mais à l'extrémité de la chaîne du Caucase Bakou nous attendait.

Bakou, bâtie sur des couches de naphte, pourrait se nommer la ville du feu et l'asile des guèbres. Tu me comprendras si tu sais ce que c'est que le naphte et si tu connais l'histoire des parsis.

— Modérément, répondis-je avec modestie.

— Le naphte, reprit Cornélius d'un ton doctoral est un liquide bitumeux et très-inflammable. Donc

à Bakou on n'a qu'à planter un bâton en terre pour faire un trou d'où s'échappe un jet lumineux, et le sol brûle comme une torche de résine dès qu'on le met en contact avec le feu.

— Diable! m'écriai-je, voilà un pays où les pompiers doivent être recherchés.

Mon cousin me foudroya du regard.

— ■ Tu comprends donc, Parisien endurci, pourquoi Bakou a été choisie par les guèbres, adorateurs du feu et descendants des anciens mages, comme la ville sainte par excellence. Le nom de parsis qu'on leur donne est tout simplement un dérivé de celui de Persans. Les disciples de Zoroastre, persécutés dans leur patrie, vivent aujourd'hui en paix à Bakou, sous la protection de la Russie. Une colonie de parsis s'est réfugiée à Bombay : ce sont à la fois les plus riches et les plus savants Orientaux de notre siècle. Très-aptes au commerce, ils sont maîtres des affaires à Bombay. La domination de l'Angleterre n'y peut rien.

J'osai encore interrompre Cornélius.

— M. de Gobineau m'a donné quelques détails à ce sujet dans son V03rage en Perse, mon cousin. Il prétend que, de tous les Asiatiques, les parsis de Bombay sont ceux qui ont lé mieux compris le parti à tirer de l'autorité des Anglais dans l'Inde. Ils avaient un trop vif sentiment de dignité pour se mettre à leur service, mais ils ont su se rendre indispensables dans toutes les affaires mercantiles.

Les conquérants leur en savent si bon gré et les tiennent en si haute estime qu'ils ont élevé un des membres de leur communauté au titre de baronnet du Royaume-Uni.

Cornélius m'approuva d'un signe de tête qui flatta singulièrement mon amour-propre et poursuivit :

— Les caresses de l'Angleterre n'empêchent point les parsis de tenir d'une main ferme le gouvernail du commerce de l'Inde. Ils ne permettent jamais au fabricant anglais de traiter directement avec le consommateur hindou. Tous les produits du pays passent par leurs comptoirs pour subir le droit de courtage qu'ils ont su se réserver. C'est ainsi que la conquête de lTnde par les Anglais n'a presque rien changé à leur situation, au point de vue politique et religieux, et a augmenté leur prospérité commerciale. Ils possèdent d'énormes fortunes. La douceur de leur caractère, leur dévouement au gouvernement établi, la loyauté de leurs transactions ne diminuent en rien leurs bénéfices. Hélas! si leur sort est enviable, il n'en est pas de même de leurs pauvres coreligionnaires de Perse !

— En effet ! m'écriai-je, M. de Gobineau dit encore...

— Soit ! revenons à son livre, répondit paisiblement mon cousin. Je t'écoute à mon tour. Tes interruptions me prouvent que tu prends grand intérêt à mes parsis. Je n'ai pas eu le temps, en voyage, d'étudier à fond leur histoire. Quand tu

auras fini, je te conterai une de ces légendes que se transmettent les guèbres de Bakou.

— Merci, Cornélius, dis-je avec ardeur, mais je n'abuserai pas longtemps de ta condescendance. Tu sauras qu'en Perse on a eu grand'peine à réduire les guèbres. Ils étaient tout-puissants sous les Sassanides. Pendant le règne des Arabes et des premières dynasties turques, ils furent assez adroits politiques pour maintenir leur prépondérance. Ils s'appuyaient sur la noblesse territoriale. Longtemps ils furent considérés par les Arabes comme des feudataires redoutés et redoutables. Leurs poètes continuaient à réciter au peuple les traditions vénérées du culte sacré. Ce qui les perdit, ce fut leur pauvreté. Les invasions successives des Arabes, des Turcs, des Mongols et des Tartares troublèrent le pays et dépouillèrent de son territoire la riche tribu guèbre du Dekkan. Réduits à la misère, les parsis ne furent plus que des agriculteurs besoigneux, et cessèrent de s'occuper de science. Leurs prêtres aj'ant adopté le Coran pour conserver quelque pouvoir, les adorateurs du feu se trouvèrent abandonnés à eux-mêmes; aujourd'hui l'excès de leur détresse les a conduits à une ignorance réelle de leur religion. Ils ont perdu leurs livres sacrés, et ils y suppléent par les folles rêveries de la superstition.

C'est à ce point qu'un savant parsi de Bombay est venu dans l'Iran pour relever de leur abaisse-

LA DÉVOTE DU SOLEIL. 3; l

ment, consoler et instruire ses coreligionnaires. Pour une œuvre si méritoire, les guèbres de l'Inde prodiguent tout l'argent nécessaire, et, comme le dit M. de Gobineau, ces braves gens ne s'inquiètent pas si les journaux parleront d'eux.

— Il a raison, repartit mon cousin; non-seulement ils se soutiennent charitablement entre eux, mais, quelque religion que l'on pratique, il fait bon être de leurs amis. Pendant mon séjour à Bakou, j'allais souvent visiter le temple d'Atesh-Gah, le fameux sanctuaire où brûle le feu éternel ; j'étais escorté d'un vieux guèbre à qui j'avais servi d'intermédiaire dans un litige avec un négociant russe. Il m'avait témoigné une sympathie des plus franches. Je pus juger que les parsis sont les plus doux des hommes. Leur religion très-noble, très-pure et très-élevée leur défend de verser le sang et de rien manger de ce qui a vécu.

A propos de cette loi et pour me donner un exemple frappant de l'attachement de ses frères à leur croyance, le bonhomme me fit un jour le récit suivant, tandis que nous étions assis sur une pierre dans la vaste plaine où s'élève Atesh-Gah. Partout, autour de l'étrange édifice crénelé comme une forteresse, nous voyions jaillir la flamme. Il étendit vers le temple sa main ridée et tremblante :

— Autrefois, dit-il, quand nous subissions la dure loi musulmane, ces flammes nous ont sauvés de nos persécuteurs. Nous vivions paisibles comme

toujours, occupés de nos rites et peu soucieux de nos martres, quand le fils d'un moullah remarqua la beauté extraordinaire d'une de nos jeunes filles et en devint amoureux.

Nos femmes jouissent d'une assez grande liberté; notre religion ne les oblige pas à se voiler et nous ne les considérons pas comme des êtres inférieurs, ainsi que le font les mahométans. Elles sont donc responsables de leurs actes, et par cela même plus attachées à la famille et à la religion.

Le fils du moullah, d'un de ces prêtres qui ont abandonné la pure doctrine du magisme pour conserver leur puissance, jugea facile de séduire Zélidah, la simple tille guèbre.

A cette époque l'islamisme, violemment répandu en Perse par la conquête arabe, avait allumé bien des haines secrètes dans les cœurs en troublant toutes les croyances. Les Guèbres, persécutés, trahis par leurs prêtres ambitieux, apostasiaient en masse. Le clergé persan, qui tenait par la religion la clef du pouvoir, avait accueilli la loi nouvelle en l'accommodant au mieux de ses intérêts, et il finit par inventer le culte des imans. Grâce à cette étonnante création, les prêtres du pays restèrent comme par le passé les maîtres absolus et les interprètes de la foi.

Quelques-uns demeuraient secrètement attachés à leur ancienne croyance de Zoroastre. D'autres, voulant faire preuve de zèle, se servaient de leur

autorité pour nuire aux gens naïfs qui la professaient ouvertement.

Les vrais guèbres eurent beaucoup à souffrir, surtout quand une loi inique vint les diviser plus profondément que jamais. Elle attribuait la totalité des héritages aux membres de la famille qui pratiquaient l'islamisme. La pauvreté, ce fardeau si triste à porter dans tous les temps et chez tous les peuples, nous humilia aux yeux de la foule ignorante. Notre décadence fut donc rapide, et je vous en devais l'explication avant de commencer ma légende.

Le vieux conteur soupira et une larme brilla dans ses grands yeux à l'expression mélancolique.

Pour détourner le cours de sa pensée, je lui dis que j'avais hâte de connaître l'histoire de la jolie fille guèbre.

— A propos de ce nom de guèbres, répondit-il, je tiens à rectifier une erreur si généralement répandue que, nous autres parsis, nous avons fini par l'accepter comme une vérité. Il ne saurait être le nôtre, car il signifie infidèles. Il nous a été donné par les Arabes et les Turcs, comme une ignominieuse expression de leur mépris. Nous nous appelions originairement Atesh-perest, ce qui veut dire les adorateurs du feu.

— Merci de ces curieux renseignements, mon brave parsi, lui dis -je avec quelque impatience, mais vous m'avez annoncé une histoire, et comme

je suis plus curieux qu'un enfant ou qu'un nomade du désert, je vous tiens quitte de toute digression historique, religieuse ou géographique.

Le vieux guèbre sourit, surpris de ma vivacité, et commença :

Hadjy habitait à Bakou une maison qui touchait à celle de Zélidah. Il avait vu souvent la jeune fille se promener sur sa terrasse et s'y livrer nonchalamment à quelques travaux d'intérieur. Elle allait et venait en liberté, se croyant à l'abri de tout regard importun.

Dans nos pays de soleil, les maisons voisines communiquent entre elles par ces terrasses qui les couvrent comme des turbans de pierre. Néanmoins nul ne se permet d'user de cette facilité architecturale pour entrer chez son voisin.

Les femmes seules en profitent pour se visiter et se livrer aux puériles médisances qui forment le fond de leur conversation; comme elles y paraissent à visage découvert, les hommes s'abstiennent scrupuleusement de profaner ces parloirs par une indiscrétion qui ne resterait pas impunie.

Mais la passion du pauvre Hadjy était de celles qu'irritent les obstacles. Pour \~oir la fille du vieux guèbre, il eût bravé la loi sacrée, quoique pieux; lâche, il eût bravé la torture. Caché derrière un vieux pan de mur, il épiait Zélidah, comme un astrologue épie une étoile ; il admirait la grâce de ses mouvements et la souplesse de sa taille, débarrassée des

voiles longs et épais qui enveloppent nos femmes dans les rues.

Pendant de longues heures, rapides comme des secondes, il regardait les riches tresses noires de la jeune fille flotter sur ses brunes épaules, et ses petits pieds jouer dans ses pantoufles.

Cette comtemplation amoureuse l'enivra. Il finit par se cacher de moins en moins, et comme elle ne paraissait pas s'apercevoir de sa présence, il s'enhardit, s'avança davantage et se montra si témérairement qu'il lui arracha un petit cri de surprise.

Ce fut tout ce qu'elle lui accorda de sympathie et d'attention. Une musulmane se serait enfuie comme un lézard ou plutôt aurait pris le parti désespéré de sourire à l'insolent.

Zélidah s'éloigna donc avec une lenteur pleine de dignité et rentra dans son appartement. Hadjy crut que le soleil s'éclipsait sous un nuage noir. Pendant plusieurs jours elle ne reparut pas sur la terrasse. L'amant désolé avait beau tenir bon à son poste d'observation, il en était pour ses frais de constance. Un soir enfin, à la nuit tombante, la jeune effarouchée se hasarda à reparaître. Alors Hadjy ne perdit pas de temps en vaines supplications de geste. Craignant d'être découvert et de la voir disparaître comme la première fois, il voulut lui adresser la parole pour la rassurer sur ses intentions, mais elle se détourna d'un air indigné.

Le cœur d'Hadjy se serra dans sa poitrine. Déjà elle faisait un mouvement pour se retirer. Il lui cria d'une voix suppliante :

— Voulez- vous donc que je meure?

Elle ne parut pas l'entendre. Il se dit qu'elle était perdue pour lui. Il ne put supporter cette idée; au risque de se rencontrer face à face avec un membre de la famille outragée, il enjamba le mur qui séparait les deux maisons, s'élança à la poursuite de la jeune fille, pénétra dans l'escalier et la rejoignit dans sa chambre.

Zélidah se retourna avec colère, rose comme une rose d'avril. Elle était si belle et si terrible que l'audacieux s'agenouilla :

— Je suis votre fiancé, murmura-t-il, et je jure que vous serez ma femme.

Elle lui montra l'escalier d'un geste dédai gneux.

Le fils du moullah sentit l'orgueil de sa race brûler comme une flamme dans son cœur.

— Je ne partirai pas ainsi, dit-il en relevant la tête, je suis dans mon droit. Je joue le jeu du fiancé. Pour vous voir j'use de mon adresse et de ma force. N'est-ce point dans nos usages? Je vous aime et je risque ma vie à vous suivre jusqu'ici. Me croyezvous un menteur?

Elle ne quitta pas son impérieuse attitude.

— Mon père est dans la maison, dit-elle d'une voix parfaitement calme. Me forcerez-vous à l'appeler?

— Demain je vous demanderai à votre père. Elle secoua la tête et reprit sèchement :

— Je suis la fille d'un guèbre. Un fiancé guèbre m'attend.

— Je le tuerai! s'écria impétueusement le bel Hadjy.

Zélidah ne pâlit pas; elle sourit comme aux menaces d'un enfant gâté.

— Ah! tu as un cœur de neige et tu n'aimes personne, dit d'un ton douloureux le fils du moullah.

— N'es-tu pas musulman? répliqua-t-elle.

Ce cri avait échappé naïvement à la pauvre fille. Hadjy était jeune et bien fait; ses yeux magnifiquement fendus en amande, verts et dorés comme ceux des félins, sous l'arc délié des sourcils, son nez d'aigle, ses lèvres rouges contrastant avec son teint mat, ses larges épaules et sa taille fine ne pouvaient le rendre un épouvantail pour Zélidah. Ses vêtements étaient élégants comme ceux d'un homme riche, et il s'exprimait avec la facilité d'un poëte qui a lu Saadi. Il se persuada facilement que le cri de l'enfant était l'expression d'un regret.

Il reprit donc avec un sourire :

— Ma femme vénérera comme moi le Prophète et les imans. Mon père est un moullah; sa protection s'étendra sur ta famille, pour peu que tu paraisses accepter ma religion.

La jeune fille rougit de colère et de honte.

— Va-t'en, dit-elle en frappant le tapis de son petit pied chaussé d'une babouche de maroquin doré, tu es Ahriman, le génie des ténèbres; tu n'es bon qu'à inspirer le mal; va-t'en, j e ne veux pas t'écouter.

Hadjy la regardait avec une admiration involontaire ; comme il l'aimait réellement, ses insultes mêmes avaient un charme pour lui ; il eût voulu sentir les petites mains de Zélidah, aux ongles jaunis par le henned, meurtrir son visage. Il ne désespéra pas de la convaincre de son erreur.

— Tu te trompes, dit-il avec douceur, mon père a gardé le souvenir d'Ormuzd, le dieu de la lumière ; il récite encore des fragments de l'A vesta, notre livre sacré des temps anciens. Mais, tu le sais, nos maîtres sont cruels. Il a fallu leur obéir, et leur tyrannie se contente de peu. Il suffit d'un mot en l'honneur du Prophète, dans nos prières, pour éviter la persécution.

— Ce mot est une apostasie, répondit fièrement Zélidah. Qui donc entretiendrait le culte du feu, si nous imitions tous cet exemple d'insigne lâcheté? Oserais-tu encore saluer le soleil sans craindre d'être aveuglé par ses rayons, toi qui as renié sa grandeur et dédaigné sa gloire? Respectes-tu le feu, ce saint élément que les disciples de Mohammed détruisent à toute heure? Te souviens-tu de nos lois? Enfin, ajouta-t-elle avec un accent d'indicible mépris, peux-tu aimer une femme, toi qui as le droit d'en épouser plusieurs?

Atterré par ces cruels reproches, Hadjy garda le silence.

— ■ Va-t'en, dit Zélidah avec un rire ironique, et ne me parle jamais de ton faux amour.

Mille sentiments confus troublaient le cœur du jeune homme. Il voyait avec consternation le mur de glace qui le séparait de celle qu'il aimait si éperdument. L'âme de cette créature si parfaite était possédée tout entière par la haine mortelle qui divisait les guèbres et les musulmans. Tous les raisonnements, tous les efforts, toutes les tendresses devaient s'anéantir devant cette volonté aveugle et obstinée.

Hadj y regardait la j eun e fille avec une sorte de rage .

— Puisque tu repousses mon amour, dit-il sourdement, tu voudras peut-être de ma haine.

Elle ne répondit pas, restant immobile et froide comme une statue de marbre. Le malheureux amant se retira, le désespoir dans le cœur.

Hadjy était le fils unique et bien-aimé du moullah. Celui-ci lut bientôt son chagrin sur son visage altéré et pâli comme à la suite d'une longue maladie. Il lui- en demanda tendrement la cause. Le jeune homme ne lui cacha rien, mais, faiblesse indigne d'un homme, il pleura en racontant la résistance altière et dédaigneuse de la fille guèbre à l'aveu de son amour. Malgré lui, tout en maudissant sa propre lâcheté, le pauvre amant exaltait la beauté de Zélidah et sa vertu.

38o LA DÉVOTE DU SOLEIL.

Le moullah souriait en l'écoutant. Lorsqu'il eut fini, le bon père sourit encore.

— Ainsi, dit-il, tu aimes la fille de ce vieux guèbre notre voisin; c'est un pauvre rebelle exposé à tous les outrages, tu le sais !

Hadjy baissa humblement la tête.

— Cependant, reprit le moullah, toute réflexion faite, le guèbre est riche et il a été puissant; à son âge, il doit tenir à garder ses richesses et à recouvrer sa puissance. Tu seras heureux, mon fils. Ne t'abandonne pas au désespoir.

Le lendemain, le père du jeune homme fit demander à son voisin le rebelle, comme il l'appelait, s'il pouvait lui accorder un entretien.

Mirza-Agassy, c'était le nom de mon coreligionnaire,répondit avec cette courtoisie calme qui est dans nos habitudes.

Le moullah ne voulut pas se faire accompagner de ses serviteurs chez le guèbre, afin que sa visite ne s'ébruitât pas dans la ville. Mirza le reçut sur le seuil de sa maison pour lui faire honneur; puis, selon la formule de la politesse persane, il lui dit :

— Comment ta seigneurie a-t-elle la pensée miséricordieuse de visiter cet humble logis?

Le moullah s'empressa de répondre :

— Comment as-tu daigné venir au-devant de ton esclave ?

— Ta es ici chez toi et tous les miens sont à tes ordres.

Et comme le moullah se défendait contre tant de civilités, Mirza-Agassy quitta ses chaussures pour introduire son hôte dans une salle où les hommes de sa famille étaient réunis; mais son visiteur lui fit comprendre qu'il sollicitait de sa bonne grâce un entretien particulier.

Alors le guèbre le fit entrer dans un cabinet orné de tapis et de divans, après que le moullah se fût également déchaussé. Là, Mirza borna le cérémonial à offrir le haut bout de la pièce à son hôte.

Quand ce dernier fut assis, il ne lui demanda pas, comme nous le faisons dans une visite qui n'a rien de sérieux, si son nez était gras (i), et le moullah n'eut pas besoin de lui répondre : Il l'est grâce à Dieu !

Mirza était extrêmement surpris de la démarche du père d'Hadjy, mais il n'en fit rien paraître. Il attendit poliment que celui-ci lui fit part de ses intentions.

Le moullah commença par vanter la sagesse et la prudence de son hôte et par lui prédire toute sorte de bonheur. Il lui rappela que leurs pères avaient été liés autrefois d'une étroite amitié, quand tous deux servaient le même autel et veillaient à l'entretien des mêmes feux.

— Alors, ajouta-t-il, ton père espérait pour toi, Mirza-Agassy, de hautes destinées. Il disait que tu

(I) Ce qui signifie : si la santé est bonne.

possédais le génie de la lumière. Il ne s'est pas trompé; il dépendrait de toi detre un des grands du royaume.

Mirza répondit humblement qu'il se sentait incapable de réaliser l'horoscope paternel, ce qui satisfit médiocrement le moullah. Son interlocuteur était avare de paroles et paraissait toujours attendre qu'il expliquât le but de sa visite. Il fallait s'exécuter. Le père d'Hadjy le fit de bonne grâce, prétendant qu'il voulait renouer d'anciennes relations amicales interrompues par les dissensions religieuses.

— Nos discordes auront un terme, continua-t-il. Nous devrions nous unir pour repousser nos ennemis. A quoi bon affecter une obstination rigide qui ne peut que nous nuire et retarder notre triomphe? Que nous demande-t-on d'ailleurs? de sauver les apparences. Les Arabes nos maîtres sont peu exigeants. Courbons la tête aujourd'hui; nous la relèverons demain.

Mirza-Agassy gardait le silence et commençait à embarrasser son hôte beaucoup plus que s'il fût entré en discussion avec lui. Enfin, par courtoisie, il laissa tomber ces mots de ses lèvres, comme s'ils lui eussent été arrachés parla torture :

— Nous n'avons pas la même manière de voir, Giaffir.

— Cependant nous sommes tous deux d'une race noble, nous faisons partie du même peuple et de la même communauté. Nos intérêts sont semblables;

semblables aussi nos croyances, à part quelques différences insignifiantes.

— Dis qu'elles l'étaient autrefois, fit observer Mirza.

— J'aime mieux espérer qu'elles le seront. Tu as de fausses idées sur tes devoirs, Mirza. Le premier de tous, c'est de résister aux conquérants qui, sous prétexte de religion, veulent détruire notre puissance. Il s'agit de conserver notre grandeur et notre prestige. Le peuple est habitué à nous croire et à nous obéir. Il nous suivra où nous voudrons le mener. Sois des nôtres, car nous sommes de cœur avec toi et les tiens, Mirza- Agassy. Les mots et les protestations ne signifient plus rien; il faut pour cimenter notre accord des preuves plus positives. Eh bien ! je te propose d'unir nos deux familles. Mon fils Hadjy aime ta fille Zélidah qu'il a vue, grâce au hasard, sans son voile. Accorde-la lui pour épouse. Elle sera heureuse. Moi j'aurai acquis un ami et un allié de plus. J'ai dit.

Mirza-Agassy s'inclina gravement et répondit :

— Ce serait un grand honneur pour moi, Giaffir, de nommer ton fils mon gendre.

— Alors tu acceptes ?

— Cela dépend de toi, vénérable moullah.

— Sois tranquille, dit en souriant le visiteur, la dot de ta fille sera de quarante tomans, somme honorable, n'est-ce pas? Que la mère de Zélidah ferme seulement les yeux pendant un mois sur le jeu du

fiancé, de mon fils Hadjy, qu'elle lui permette ainsi d'entrer dans ta maison et de voir librement sa future épouse, en attendant les fêtes du mariage !

— Tout cela est possible, répliqua le guèbre, mais tu dois auparavant, mon hôte, remplir une formalité indispensable.

— Laquelle? demanda le moullah surpris.

— Va prendre ton plus beau cheval, choisis tes plus fidèles serviteurs et dispose-toi à partir avec moi.

— — Où irons-nous ? Il est bien tard auj ourd'hui pour se mettre en route, fit observer le moullah, qui se souciait peu de se montrer en public avec le guèbre tant que celui-ci n'aurait pas reconnu que Dieu seuL était Dieu et que Mohammed était son prophète. Où irons-nous? répéta-t-il.

— A vingt verstes seulement de la ville, au temple d'Atesh-Gah.

— Au temple ! s'écria le moullah effrayé, et pourquoi faire ?

— Pour y adorer le Dieu du feu et de la lumière, pour y répéter les hymnes que prescrivent nos livres sacrés.

— Tu veux donc ma perte et la tienne, vieillard aveugle et obstiné !

— Je veux que tu commences par rendre hommage à mon Dieu qui fut ton Dieu, avant de me soumettre à celui de nos conquérants.

Le moullah se leva.

— Insensé, tu périras par ta faute ! N'as-tu donc pas connaissance de la nouvelle loi qui te frappe toi et tous les guèbres ?

— Je vis paisible, suivant nos coutumes, Giaifir.

— Eh bien, sache donc le sort qui t'est réservé si tu persistes dans ta sotte rigidité. Tu es riche encore, et crois pouvoir attendre patiemment des temps meilleurs. Détrompe-toi. Ta richesse sera enlevée à tes enfants. Un de tes proches, Baba-Taher, vient de reconnaître l'Islam. C'est lui qui héritera de tous tes biens au préjudice de tes fils. La belle Zélidah, ta fille, ne trouvera pas un mari dès que la nouvelle loi sera proclamée.

— Peu m'importe ! répliqua Mirza-Agassy. Ma foi n'est pas à vendre, mon âme n'est pas un bazar. Je ne puis faire pour toi ce que tu refuses de faire pour moi. Tu tiens à ton nouveau Dieu; permets à ton hôte de garder le sien.

Le moullah devint rouge de colère ; son orgueil s'irritait de s'être abaissé sans succès à supplier un méprisable guèbre.

— Prends garde ! s'écria-t-il ; si tu ne veux pas être mon ami, je serai forcé de te considérer comme mon ennemi.

— Je n'ai de haine pour personne, protesta humblement le guèbre, pas même pour nos persécuteurs.

— Mais, malheureux, reprit Giaffir, les tiens sont détestés et honnis, exposés aux avanies et aux

affronts, désarmés contre le vol et l'outrage! Tu trouverais un défenseur inespéré dans mon fils, grâce à cette passion soudaine et indomptable que les yeux de Zélidah ont allumée dans son cœur. Je n'ose lui apprendre ton refus, car sa colère sera terrible. Tu n'ignores pas que c'est mon fils unique et que je mourrais de son désespoir. Si tu lui refuses le bonheur, comment pourrai-je te pardonner?

— Vous pouvez tous deux vous venger de moi sans danger. Tu sais que notre religion nous défend d'user de violence.

La douceur inaltérable de Mirza-Agassy exaspéra le moullah, qui s'éloigna avec précipitation; mais au moment de franchir le seuil de la maison, il vit Zélidah qui venait au-devant de son père.

Elle lui parut si radieuse dans sa pureté candide qu'il s'émut et se tourna vers son hôte.

— Mirza, lui dit-il avec un tremblement dans la voix, ne sois pas inexorable. Cède à ma prière; si ce n'est pour toi-même, si ce n'est pour mon fils, que ce soit pour elle. Ne laisse pas l'espérance de sa jeunesse se faner et se flétrir! Ne la sacrifie pas à ton absurde fidélité pour le vieux culte de Zoroastre ! Interroge-la, écoute-la ! Sache si elle préfère la ruine, la misère, à un riant avenir de richesse et d'amour.

Zélidah rougit d'indignation et ne laissa pas au vieillard le temps de répondre.

— De quel droit cet homme vous adresse-t-il cette

insolente question? demanda-t-elle avec une sorte de fierté méprisante.

— Le moullah est le père de Hadjy et Hadjy veut t'épouser, répondit le guèbre avec calme.

La jeune fille devint pâle comme une morte et se jeta dans les bras du parsi, comme si elle eût senti le besoin d'un protecteur. Puis se sentant plus rassurée ou plus forte, elle regarda le moullah en face :

— Mon père n'avait qu'une réponse à te faire, ditelle : je suis et je mourrai guèbre comme lui.

— Sois donc maudite et misérable comme lui ! s'écria avec fureur l'orgueilleux Persan, en quittant la maison.

Hadjj^ faillit perdre la raison quand le moullah lui apprit l'insuccès de sa démarche. Il se livra à des transports de rage, et des projets de rapt traversèrent son esprit. L'éclat du soleil l'irritait comme l'aspect d'un ennemi ; la nuit il était dévoré par la fièvre et désertait sa couche pour suivre dans l'ombre un blanc fantôme qui ressemblait à Zélidah. Le silence de la terrasse voisine l'oppressait comme un remords. Un jour, avec la mobilité de sentiment particulière aux amoureux, il prétendit que la jeune fille ne pouvait partager les idées de son père. Il jura de s'en faire aimer et de l'obtenir pour femme malgré tout.

Le moullah lui conseilla cependant la prudence. Le moment n'était-il pas très-mal choisi pour s'allier à une famille d'infidèles? Hadjy resta intraitable. Il

voulait absolument revoir Zélidah et se croyait sûr de vaincre sa résistance.

Il n'avait plus l'espoir de ]a rejoindre sur la terrasse, mais il pénétra hardiment dans la maison, comme s'il eût été accepté par la famille en qualité de fiancé.

Ce ne fut pas par la porte, comme vous le pensez, mais il ne s'arrêta pas à cet obstacle. D'après nos coutumes, un fiancé a le droit d'escalader les murs, de passer par les fenêtres, de prendre tous les chemins en un mot pour pénétrer jusqu'à sa future, excepté celui qui serait le plus naturel. Il se dirigea donc vers la chambre de Zélidah, craignant seulement d'y rencontrer une autre femme de la maison. Cela aurait dérangé tous ses plans, quoiqu'il fût arrivé à cet état d'exaltation qui dédaigne ou supprime tout obstacle.

La chambre était ouverte et vide.

Il se sentit légèrement troublé; si quelqu'un entrait avant Ja jeune fille, il pouvait être pris pour un voleur. Au moment où il faisait cette réflexion, il entendit un bruit de pas légers ei traînants. Des babouches de femme battaient le sol en cadence, des voix douces se répondaient en se rapprochant. Malgré sa résolution, il eut envie de fuir. Il s'avança vers la porte. Hélas ! il était trop tard. Hadjy faillit se heurter à deux femmes enveloppées de leurs voiles; il recula vivement et se dissimula derrière un grand tapis qui séparait la chambre en deux ;

il s'affaissa sur un large divan qui servait sans doute de lit à la jeune fille, dont il entendit aussitôt la douce voix résonner à son oreille.

— Ne torturez pas mon cœur, disait-elle; que je l'aime ou que je ne l'aime pas, qu'importe! Je suis la fille de Mirza-Agassy et je connais mon devoir.

Le jeune homme frissonna. Etait-ce de lui qu'il s'agissait, ou bien proposait-on à Zélidah un autre fiancé? Il faillit pousser un cri de rage, mais il se contint. La mère de sa bien-aimée répliqua :

— Chère enfant, c'est de ton bonheur que je veux te parler. Il est beau, jeune et puissant; il t'aime et tu dois être fi ère de son choix. Vous êtes séparés par vos croyances : mais nous autres femmes, nous aimons avant de croire, nous sentons au lieu de raisonner. Si je parlais à un de tes frères, je lui dirais : Sois fort ! A toi, je pardonnerai d'être faible.

— Ah! ne me tourmente pas davantage, dit la jeune guèbre avec un accent de douleur qui frappa Hadjy. Si je l'aimais, je serais bien à plaindre.

La mère n'insista pas et quitta sa fille en poussant un profond soupir, tandis que l'amoureux, tremblant moitié de crainte et moitié de bonheur, se demandait s'il oserait aborder celle qu'il considérait comme sa fiancée; mais il la vit devenir si triste et si pensive, qu'il ne put se contraindre plus longtemps et, au risque de l'effrayer, il se précipita vers elle.

— O ma bien-aimée Zélidah, lui dit-il avec un

3f)0 LA DÉVOTE DU SOLEIL.

transport passionné, je t'ai entendue! Ce que ta mère n'a pu comprendre, ce que tu as eu la force de lui cacher, je l'ai deviné... Tu m'aimes!

— Ton action est indigne d'un homme loyal, s'écria-t-elle d'une voix indignée où perçait cependant un certain intérêt pour l'audacieux qui la surprenait.

— Non, répliqua Hadjyje fais mon devoir comme tu prétends faire le tien. Je veux te sauver malgré toi s'il le faut.

— Je ne te demande rien, dit Zélidah d'un air plein d'indifférence.

— Mais si je t'abandonnais, chère et aveugle fille, que deviendrais-tu? Les familles guèbres sont menacées par nos maîtres qui veulent les anéantir.

— Je ne te crois pas. Tu cherches à m'effrayer. Tu as une étrange façon d'aimer une femme et de vouloir t'en faire aimer.

— Oh! reprit le fils du moullah en plongeant son regard rayonnant de flamme dans les yeux de la pauvre enfant, tu sais bien que mon âme t'appartient et que je ne suis plus le maître de ma volonté. Tu es la magicienne qui m'a ensorcelé et tu me changeras, à ton caprice, en héros ou en lâche. Je te défendrai jusqu'à mon dernier souffle et nul ne touchera à un de tes cheveux avant d'avoir marché sur mon corps. Me prends-tu donc pour un menteur, Zélidah?

— Non, dit-elle, je ne doute plus de ton amour,

Hadjy; mais il faut l'oublier, ou nous serons malheureux tous deux.

— Jamais! jamais! Je veux te servir comme un esclave, mais je ne pourrai veiller sur toi à toute heure que si tu deviens ma femme. Et alors, tu adoreras, si tu veux, le soleil et les astres en secret. Je n'en exige pas davantage. D'ailleurs, tu seras bien forcée d'agir avec mystère, lorsque votre dernier sanctuaire, le temple d'Atesh-Gah sera détruit.

— S'il en était ainsi, les derniers guèbres s'enseveliraient sous ses ruines.

— Fille entêtée ! tu te plais à me désespérer, mais je ne t'écoute plus. Mon parti est pris. Je vais m'occuper de ton salut. A demain !

— Je ne te comprends pas, Hadjy.

— Tiens-toi prête, si tu m'aimes. Demain tu me re verras.

Il la quitta aussitôt, la laissant beaucoup plus troublée et émue qu'il ne le croyait. Tant qu'elle avait été en sa présence, l'orgueil l'avait soutenue dans sa résistance opiniâtre, mais dès qu'il fut parti, elle s'affaissa sur le divan en sanglotant.

Pourquoi pleurait-elle? Était-ce crainte des malheurs dont elle était menacée ? Était-ce regret de cet amour auquel elle renonçait, malgré le déchirement de son cœur ?

Hadjy, plus résolu que jamais, ne voyait d'autre solution possible qu'un enlèvement. Zélidah pouvait l'aimer sans oser exprimer sa pensée au milieu d'une

famille opposée à cette union. D'ailleurs il n'y avait pas à hésiter; sous quelques jours la loi qui allait frapper les guèbres dans leurs biens donnerait le signal de mille persécutions qui les frapperaient peut-être dans leurs personnes.

Les moullahs, qui regardaient ces malheureux comme des rivaux, comme une protestation vivante à l'endroit de leur apostasie, profiteraient certainement de cette occasion pour leur porter un dernier coup.

Hadjy connaissait déjà plus d'un exemple de famille guèbre emprisonnée ou condamnée, sous les prétextes les plus dérisoires, à d'horribles supplices ou à l'exil. Aussi voulait-il séparer sa bien-aimée des siens, afin qu'elle ne courût pas les mêmes dangers.

Il fit donc en toute hâte ses préparatifs, réunit quelques-uns de ses amis les plus vaillants et les plus dévoués, et leur communiqua son projet pour qu'ils pussent lui prêter main-forte au besoin. Les chevaux furent postés à une faible distance, des chevaux choisis, capables de fournir une course longue et rapide.

Le lendemain, a}rant distribué tout son monde autour de la maison de Mirza-Agassy, il frappa hardiment à sa porte.

C'était l'heure où le guèbre se rendait habituellement au temple du feu; mais Hadjy ne l'avait pas choisie comme un lâche, pour éviter la lutte; il

LA DÉVOTE DU SOLEIL. 'ig'^

voulait seulement épargner à Zélidah de trop cruelles émotions, n'espérant pas qu*on le laisserait exécuter sa résolution sans lui opposer une vive résistance.

Au même instant le moullah traversa la rue.

— Que fais-tu? demanda- 1 -il sévèrement à son fils,

Hadjy ne répondit pas et continua à frapper avec une sorte de fureur. Son père l'arrêta par le bras.

— Ne t'occupe plus de cette fille, mon enfant, reprit-il avec plus de douceur. Une grande agitation va troubler la ville aujourd'hui. De sinistres rumeurs éveillent déjà les places et les bazars. Nos maîtres ont ameuté la populace contre les guèbres et leur culte abhorré. Si tu fais parade de ton amour pour Zélidah dans ce jour de malédiction, tu pourras être enveloppé dans le châtiment qu'on réserve à tous ceux de sa race.

Hadjy, frappé de stupeur, regarda fixement le moullah, pour voir s'il ne se trompait pas; mais l'anxiété crispait les traits du vieillard.

— Mon père, se hâta de répondre l'amoureux, j'ai lu dans les yeux de Zélidah. Elle va me suivre de gré ou de force. Je vous jure de la convertir au culte des imans.

— Bien! dit le moullah, seulement n'oublie pas que je réponds de toi et de ta fidélité. Si tu entres dans cette maison proscrite, tu ne peux en sortir qu'avec ta fiancée devenue musulmane ou avec la

3q4 la dévote du soleil.

tête de son père et celles de ses frères à ta ceinture, sinon tu seras condamné comme un traître et pendu aux créneaux des murailles.

Hadjy sourit dédaigneusement et il allait entrer dans la maison dont la porte s'ouvrait devant lui, lorsqu'une grande clameur s'éleva tout à coup de la ville tout à l'heure paisible, et le retint sur le seuil.

— Entends-tu? lui dit son père. C'est la loi contre les guèbres que les crieurs publics proclament au son des trompettes. Si la colère du peuple s'en mêle, leurs maisons ne seront pas debout dans une heure.

C'était la mère de Zélidah qui avait ouvert la porte à Hadjy, elle le connaissait un peu, car elle l'avait remarqué dans la rue, à travers son voile, pour la richesse de ses vêtements et sa fière attitude.

Elle recula à sa vue, stupéfaite d'une si grande audace; le jeune homme profita de sa surprise, il s'élança dans la maison, traversa plusieurs chambres et arriva à celle de Zélidah.

— Hâte-toi de me suivre, lui dit-il, les guèbres de Bakou sont en danger de mort; mais avec moi tu n'auras rien à craindre.

— La mort ne m'épouvante pas, répondit-elle. Crois-tu donc que toutes les femmes ont le cœur lâche et que je vais abandonner ma famille pour me sauver seule avec un étranger?

Elle resta assise sur la pile de coussins entassés dans un coin de sa chambre et son visage ne changea pas de couleur; sa voix ne semblait pas

altérée; une vaillante résignation rendait impassibles ses traits purs et candides, comme si elle eût été sourde et aveugle.

Hadjy ne répliqua rien, mais il l'entoura vivement de ses bras robustes et l'enleva avant qu'elle eût songé à s'en défendre.

Chargé de ce doux fardeau et marchant avec la rapidité d'un coureur russe, il se dirigea vers la porte extérieure de la maison. La mère de Zélidah, revenue de sa stupeur, l'avait suivi en jetant des cris lamentables qui, dans toute autre occasion, eussent soulevé tout le quartier. Cependant, chose bizarre ! la jeune fille n'opposait aucune résistance à son ravisseur, et la vieille, tout en se lamentant, ne faisait que des mouvements désordonnés qui n'arrêtaient nullement la fuite de Hadjy. Mais comme il franchissait le seuil, un homme parut et lui barra le passage. C'était un des frères de Zélidah, suivi de Mirza-Agassy; la mère parut alors retrouver sa présence d'esprit, se suspendit de toutes ses forces au caftan de l'amoureux, et en même temps la jeune fille, glissant de ses bras, se dégagea de son étreinte.

Hadjy, qui se croyait triomphant, comprit qu'il était vaincu s'il ne parvenait à se débarrasser de ses adversaires; Zélidah n'avait pas pris la fuite et le regardait toujours avec ses grands yeux de gazelle, si calmes et si limpides, comme si elle eût attendu avec indifférence le résultat de la lutte qui allait s'engager.

3c)6 LA DÉVOTE DU SOLEIL.

L'attitude des guèbres n'avait rien de menaçant. Ils n'avaient pas d'armes et ne criaient pas à l'aide. Seulement le vieux Mirza se plaça devant sa fille en lui disant avec douceur :

— Retire-toi ! rentre à la maison.

Zélidah ne bougea pas.

— Elle m'appartient, s'écria Hadjy. Elle m'appartiendra malgré vous. Voyez ce groupe d'hommes qui occupe la rue; ce sont mes amis. Ils accourront au premier appel. Prenez garde ! vous connaissez leur haine pour les adorateurs du feu.

Les guèbres restèrent calmes.

— Nous ne te voulons aucun mal, Hadjy, repartit Mirza ; mais Zélidah est ma fille, et tu n'as pas le droit de l'arracher de nos bras. Jamais nous ne t'avons outragé ni en parole ni en action. Jamais nous ne t'avons fait tort d'un para. Pourquoi t'es-tu introduit dans ma maison comme un voleur de femmes?

— Je ne suis pas un voleur, Mirza-Agassy. Je suis venu chercher mon bien, comme c'est mon droit, mon bien que tu m'as refusé. Ta fille garde le silence, tu le vois. Elle ne joint pas ses plaintes aux tiennes. Elle m'aime comme son fiancé. Elle me suivra comme son époux.

Alors le vieillard étonné, branlant la tête et se tournant vers sa fille, lui demanda d'une voix assourdie par l'émotion :

— A-t-il dit la vérité? l'aimes-tu?

La jeune fille s'appuya sur l'épaule de sa mère, et, cachant sous le voile son visage contracté par un effort de volonté :

— Je suis votre fille, répondit-elle, gardez-moi !

— Elle ment, cria Hadjy furieux; elle ment, ou, si elle ne ment pas, malheur à vous!

Puis il s'élança dans la rue pour appeler à l'aide ses amis ; mais aussitôt il se vit entouré par les sœurs et les frères de Zélidah qui sortirent des diverses salles de la maison pour se réunir au groupe des guèbres. Ils s'agenouillèrent en cercle devant la porte de la maison, les mains étendues vers la jeune fille, comme pour la protéger.

— Foule-nous donc aux pieds, Hadjy, reprit Mirza; loup ravisseur, enlève donc cette enfant après l'avoir tachée du sang de ses parents! Tu n'as pas besoin de demander l'aide de tes amis. Tu suffiras seul à cette facile besogne. Tu sais bien que notre religion nous interdit de verser le sang pour la défendre.

Cette parole humble et ironique à la fois le remplit de confusion. Il jeta un rapide regard sur cette «mille agenouillée et rencontra l'œil humide de Z dah qui lui adressait une muette supplication. Il e, honte d'user de violence envers des gens qui ne se v. , fendaient pas. Il eut peur aussi de blesser le cœur d'ui femme dont il était peut-être aimé. Il revini ' ses pas,

— Ma chèi aie, dit-il d'un ton plus doux, mes

amis attendent la fiancée du fils du moullah... Si tu ne me suis pas, ils croiront que j'ai trahi la foi des imans, et je ne serai plus à leurs yeux que l'amant repoussé d'une fille guèbre...

Il n'avait pas achevé, que des rumeurs confuses s'élevèrent dans les rues voisines. Les compagnons de Hadjy furent rejoints par un grand nombre d'hommes du peuple, de portefaix, de mendiants, de bateliers et de chanteurs de carrefour. Cette foule semblait plus joyeuse que menaçante; mais sa bruyante gaieté commençait â dégénérer en tumulte ; ses vociférations étaient entremêlées de railleries brutales, parmi lesquelles circulaient les mots de guèbres et de maudits; le rire grimaçait sur ces lèvres qui parlaient de mort et de vengeance.

Il ne fallait évidemment qu'un chef à cette populace ameutée pour que son délire tournât au tragique. Elle cherchait des jouets sanglants. Elle voulait exercer sa jovialité féroce sur des hommes désignés à son mépris, sur des hommes que les lois du ciel et de la terre semblaient frapper à la fois.

Hadjy vit d'un coup d'œil le danger. Zélidah faisait encore bonne contenance ; mais elle avait pâli. Le moment était décisif. Il redressa sa haute taj e, jeta un sourire à sa bien-aimée, et, le visag resplendissant d'une joie étrange, il lui dit :

— A tous ces fous il faudra tout à Y} are une victime ; ce sera moi. En te rendant à ta famille, je me perds. Puissé-je détourner air»ci la mort qui

vous menace ! Puisque tu le veux ainsi, Zélidah, adieu! Accorde-moi un dernier regard d'amour et de pardon. Pendant que je lutterai contre vos ennemis, tâchez de fuir, et bénissez Hadjy, le fils du moullah, au lieu de le maudire.

Puis, prenant le bras de la jeune fille, il la poussa doucement dans le vestibule de la maison, suivi de Mirza et de tous les guèbres, stupéfaits de cette conduite héroïque chez un de leurs ennemis.

La jeune fille avait obéi à la prière de son amant; mais lorsqu'il voulut la quitter pour s'élancer au devant de la foule irritée, elle fondit tout à coup en larmes, et, le retenant d'un geste désespéré :

— Hadjy, s'écria-t-elle, tu ne sortiras pas. Cette maison est la tienne. Je t'aime !

En même temps, elle ferma la porte avec une sorte de colère.

— Zélidah! dit le fils du moullah en la saisissant dans ses bras et la serrant contre son cœur, tu me donnes le droit de défendre ma fiancée. Ecoute! je veux te prouver que mon amour est plus grand que le tien. Je ne sais pas marchander le bonheur. Je suis à toi corps et âme. Tu peux faire de ton esclave ce que tu voudras, même un guèbre, ajouta-t-il en souriant.

Pour foute réponse elle l'emmena dans la cour intérieure, et, lui montrant le soleil radieux :

— Adore comme moi, dit-elle en s'inclinant.

Comme elle Hadjy se courba devant le Dieu de lumière.

Au même instant, des coups violents ébranlèrent la porte. La multitude appelait du dehors le fils du moullah. Elle ordonnait aux guèbres d'ouvrir et de rendre leur otage, avec force vociférations et menaces terribles. Tout ce tapage ne put troubler la sérénité de Mirza-Agassy.

— Tu es mon fils, dit-il à Hadjy; nous nous sauverons ensemble. Viens.

La maison du vieillard était balafrée de quelques lézardes. Une de ces fissures formait une petite porte dont la famille seule savait le secret. Cette porte, basse et soigneusement cachée à l'intérieur par des coffres et des tentures, ouvrait une issue sur une longue ruelle solitaire encombrée de ronces, d'herbes et de plantes parasites, mais aboutissant à la vaste plaine d'!A tesch-Gah. Ce fut par là qu'ils s'échappèrent et gagnèrent le temple, où depuis longtemps les prêtres guèbres de Bakou avaient mis une partie de leurs richesses en sûreté.

Le mariage de Hadjy et de Zélidah fut célébré devant les feux éternels, pendant que ses amis, qui avaient forcé la porte du logis de Mirza, se livraient à de longues explorations pour découvrir les traces des fugitifs. On supposa qu'ils s'étaient sauvés par les terrasses. Les compagnons du jeune homme accusèrent les parsis de l'avoir entraîné de force. Cette accusation fut appuyée par les musulmans,

LA DEVOTE DU SOLEIL. qOI

qui en profitèrent pour se donner le droit d'attaquer nos prêtres dans leur dernier asile.

D'un autre côté, le père de Hadjy, exaspéré de la disparition de son fils, communiqua sa colère aux moullahsde Bakou. Tout cela produisit dans la ville une grande effervescence. Petits et grands s'excitèrent à marcher contre nous.

Jusqu'alors nous avions conservé quelque prestige aux yeux du peuple, grâce à l'ancienneté de notre race et aux traditions du passé. Notre Atesh- Gah, entouré de feux qui brûlaient nuit et jour, lui inspirait une certaine vénération. Si les moullahs ne s'étaient pas mis à la tête de ces furieux, ils n'auraient jamais osé venir nous attaquer dans notre sanctuaire.

Mais le vieux Giaffir voulait à tout prix retrouver son fils, et il n'épargna ni l'or, ni promesses, ni les menaces d'anathème pour rallumer le courage de ses coreligionnaires. Il partit à la tête d'une multitude effrénée et passa le premier à travers les feux qui formaient comme une barrière de serpents rouges gigantesques autour du temple. Un petit nombre de gens hardis le suivirent; mais ce fut bien inutilement.

Une masse de pierre carrée et sans issue apparente se dressa devant eux comme l'autel inviolable du Dieu. Des flammes sortaient du faîte de ce carré impénétrable. De l'intérieur on entendait s'élever un murmure de voix, c'étaient les parsis qui chan-

taient des hymnes et des prières tirées de l'Avesta.

La troupe des assaillants hésitait, ne sachant quel parti prendre, quand Giaffir émit à haute voix l'avis de brûler le temple même avec tous ses prêtres, qui se réjouiraient sans doute de ce suprême holocauste au soleil.

A peine cette proposition avait-elle été accueillie par de féroces éclats de rire, qu'un des musulmans, nommé Hyder-Ali, s'écria :

— Je connais l'entrée secrète des souterrains du temple d'Atesh-Gah; je suis un renégat du culte de Zoroastre. Il nous faudra ramper comme des reptiles dans un passage où il n'y a place que pour un seul homme; mais nous surprendrons les parsis.

Tous le suivirent, et l'Arabe les conduisit jusqu'à la muraille, devant une colonne de marbre rouge à laquelle pendait un anneau de fer.

11 imprima une secousse à l'anneau ; un bloc se déplaça dans le mur et laissa voir une ouverture béante et sombre par laquelle un homme pouvait en effet se glisser.

Mais au moment où Hyder-Ali allait se hisser jusqu'à ce trou noir, il vit un guèbre qui le bouchait de son corps.

Cet homme, semblable aux prêtres du feu quand ils célèbrent leurs rites, portait sur sa bouche un bandeau, de peur que son haleine ne ternît l'élément sacré.

Personne ne douta que ce ne fût un parsi d'hu-

LA DÉVOTE DU SOLEIL. /,o3

meur belliqueuse qui, au moment du danger, oubliait ses pacifiques habitudes. Cependant, chose singulière, aucune arme ne brillait dans ses mains, et il était difficile, dans l'obscurité du couloir, de distinguer sa mine fière et sa haute stature.

Hyder-Ali se retourna en riant vers ses compagnons et leur dit, le poignard à la main :

— Le cadavre du guèbre nous servira de marchepied pour pénétrer dans son antre.

Presque au même instant il poussa un cri terrible et tomba renversé au pied de la muraille, les yeux ouverts, les bras étendus, agité par une convulsion désespérée. Une sorte de fouet brillant avait sifflé autour de son cou.

Les assaillants reculèrent épouvantés.

Le guèbre se pencha un peu hors de l'ouverture, et, promenant sur la troupe un regard dédaigneux :

— Voilà, dit-il à haute voix, le sort réservé aux impies qui profaneront le temple du feu.

Ce fut un cri de surprise parmi les Arabes et les moullahs. Ils avaient pu s'apercevoir que si le jeune défenseur des parsis n'avait pas d'armes, il n'en était pas moins redoutable.

Trois serpents verts de la plus dangereuse espèce, aux yeux brillants comme des charbons ardents, allongeaient leurs têtes longues et plates vers nos ennemis, en s'enroulant autour du bras du guèbre, comme s'ils jouaient entre eux.

— C'est un charmeur de serpents! s'écria Hyder-

Ali en vomissant une écume sanglante : laissez-moi mourir et sauvez- vous.

Et il se débattit dans les affres de l'agonie.

— Un charmeur de serpents ! répéta la foule en commençant à se disperser soûs l'impression d'une terreur instinctive.

— Etes-vous donc des lâches? dit Giaffir exaspéré en essayant de les rallier. Oserez-vous rentrer à Bakou et vous vanter d'avoir été vaincus par un seul homme ? Mais les petits enfants vous couvriront de huées, et vos femmes rougiront de vous, car des enfants et des femmes auraient plus de courage. Allons, fidèles croyants, vengez votre religion outragée î vengez votre compagnon Hyder-Ali traîtreusement tué ! et, si la peur glace le sang dans vos cœurs, eh bien, moi qui ne suis qu'un vieillard, je vous donnerai le bon exemple!

Et le moullah s'avança vaillamment vers la colonne de marbre rouge, tandis qu'un morne silence accueillait ses paroles. Les assaillants se consultaient du regard avec une sorte d'anxiété; enfin l'un d'eux, encouragé par les signes de ses amis, dit doucement à Giaffir :

— Prends garde ! prends garde ! tes yeux sont affaiblis par l'âge et tu n'as pas reconnu le traître ; mais nous pouvons te dire son nom, et alors tu fuiras plus vite que nous, la tête enveloppée dans ta robe et maudissant le jour où tu es né.

Le moullah tressaillit.

LA DÉVOTE DU SOLEIL. Z,o5

— Quel est donc cet ennemi de notre foi? demanda-t-il d'une voix troublée. Parle, Abou-Hassan.

L'Arabe hésita un instant, baissa les yeux devant le regard inquiet de Giaffir, et répondit :

— C'est ton fils Hadjy.

— Mon fils ! répéta douloureusement le vieillard blessé au cœur.

Puis, faisant un effort sur lui-même :

— Mon fils ! Oh ! tant mieux ! il n'osera me résister. Il ne repoussera pas son père. Il m'écoutera. Et s'il n'obéissait pas à ma voix, je n'hésiterais pas à le frapper moi-même comme un rebelle.

Il fit quelques pas en avant et tendit ses mains suppliantes vers le jeune homme :

— Hadjy, dit-il d'une voix tremblante, reviens à nous ! Fais libre passage à tes frères ! Ces maudits parsis auraient-ils asservi ton cœur par quelque magie? Es-tu leur prisonnier? Ne me reconnais-tu pas?

Il n'était pas plus pâle que le guèbre qui le regardait avec une muette terreur, et cherchait à paralyser avec une baguette flexible les serpents verts sifflant sur son bras nu ; mais tout en les charmant, il sentait ses genoux chanceler sous lui.

— Mon père ! s'écria-t il enfin avec angoisse, retirez-vous! fuyez loin du temple du feu! Non, les parsis ne me retiennent pas prisonnier! ils ne m'ont versé aucun philtre pour me séduire et m'en-

4o6 LA DÉVOTE DU SOLEIL.

traîner; ils ont horreur de la violence et ne se défendent que par des prières.

— Pourquoi est-ce mon fils que je retrouve gardien de la porte dAiesh-Gah? demanda durement Giaffir.

— C'est volontairement que j'ai suivi Zélidah jusqu'à ce refuge, après l'avoir sauvée de la mort.

Le moullah s'avança encore tandis que les serpents fixaient sur lui leurs yeux irrités et brillants, en faisant des bonds désordonnés.

— Malheureux ! reprit-il, préféreras- tu une femme impie au père qui t'a aimé plus que lui-même, à tous ces braves gens qui devraient trouver en toi un chef et non un ennemi. Aie pitié de moi, Hadjy ! oserastu porter la main sur ton père, ou crois-tu que je reculerai devant toi ?

Le guèbre entortilla autour de sa baguette les serpents qui y enfoncèrent leurs dents venimeuses, et répliqua vivement :

— A}^ez pitié de moi, mon père. Ne me forcez pas à vous désobéir. Zélidah est une fille pieuse et innocente. Je vous demande grâce pour elle, usez de votre influence sur ces insensés pour leur faire renoncer à leur abominable dessein; mais surtout n'approchez pas, mon père.

Le moullah leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de l'aveuglement et de la folie de son fils, puis il regarda ce dernier, et en le voyant si beau, si fier, si hardi, il sentit un trouble étrange

LA DÉVOTE DU SOLEIL. l\0~]

dans son cœur et regretta de ne pouvoir l'embrasser; mais tous les yeux de la foule qu'il avait ameutée suivaient ses mouvements avec une curiosité cruelle et son orgueil de prêtre étouffa l'élan de l'amour paternel.

— Sois donc maudit, fils ingrat! s'écria-t-il d'une voix forte, et touche à ton père si tu l'oses!

Il s'avança encore; une sueur froide mouilla le front blême du jeune guèbre, et il entendit derrière lui une voix douce comme un souffle murmurer ces mots :

— Hadjy, laisse-nous périr et obéis à ton père. C'est la loi de Dieu.

Il tourna aussitôt la tête, stupéfait comme s'il se fût cru assailli par un ennemi invisible, et reconnut Zélidah ; mais pendant ce court moment de préoccupation, un des serpents \rerts qLie sa baguette n'agaçait plus, s'élança d'un bond prodigieux et mordit le vieillard à la joue.

La face de Giaffir se gonfla aussitôt et devint violacée; ses membres roidis se glacèrent, et il tomba foudroyé comme Hyder-Ali, en s'écriant :

— Parricide !

Puis il jeta à son fils un dernier regard empreint d'une expression de tendresse suprême, et ses lèvres, que frangeait une écume rougeâtre, murmurèrent :

« Hadjy, je te pardonne! Puisses-tu te pardonner toi-même. » Les moullahs et les Arabes se dispersèrent, saisis d'horreur et d'épouvante en voyant le

^oS LA DPJVOTE DU SOLEIL.

dénoûment terrible de cette lutte sacrilège entre un père et un fils qui s'aimaient. Les serpents affamés s'étaient déroulés du bras de Hadjy et faisaient rutiler leurs anneaux sur le sable.

Cependant le guèbre était resté immobile, livide, atterré comme un criminel frappé par la foudre de Dieu, Pas une larme n'avait coulé de ses "paupières rigides ; pas un cri ne s'était échappé de son gosier desséché.

Peu à peu nos ennemis se rassurèrent et s'enhardirent en voyant son accablement; ils pensèrent que le malheureux ne pourrait se défendre; les plus braves et les plus adroits tuèrent les serpents à coups de sabre et de bâton, puis ils se rapprochèrent silencieusement de la muraille du temple.

Hadjy, absorbé dans son désespoir, ne bougeait pas; mais Zélidah appuya sur son épaule une main tremblante et lui dit :

— Il faut me suivre. Veux-tu m'abandonner comme une proie à la rage de ces bandits ?

Sa voix réveilla l'âme de Hadjy de sa stupeur mortelle; il regarda la jeune fille avec une sorte de ravissement égaré, saisit sa main et de ses pieds chancelants la suivit comme un enfant docile .

Les compagnons de Giaffir poussèrent des cris de fureur et, sans s'inquiéter du cadavre du moullah, ils escaladèrent le mur afin de poursuivre Hadjy dans le sombre couloir.

Sans nul doute ils seraient entrés un à un dans le

LA DÉVOTE DU SOLEIL. 4oj>

sanctuaire où nos prêtres, les pieds nus, la bouche et les mains couvertes, jetaient dans le feu du bois et des parfums, si Mirza-Agassy n'avait donné l'idée aux guèbres de se réfugier derrière la pierre d'un pied et demi de haut qui sert d'autel et qui porte le vase d'airain d'où sortie feu sacré.

Les plus agiles des profanateurs purent voir Hadj y chercher à suivre les prêtres et tomber tout à coup sur l'autel, qu'il rougit de son sang ; mais Zélidah saisit dans ses bras l'homme qu'elle aimait, l'emporta par un effort surhumain, et s'enfonça avec lui sous la pierre sainte, sans que les Arabes pussent se rendre compte de cette disparition étrange.

Les guèbres se trouvaient alors dans une petite salle basse et étroite, sorte d'étuve mystérieuse pratiquée sous l'autel et où les prêtres du feu avaient l'habitude de préparer les parfums. Une épaisse fumée de myrrhe et d'encens, des émanations violentes, des senteurs pénétrantes comme des poisons semblaient devoir y rendre la respiration impossible.

Hadjy exténué s'affaissa sur ses genoux.

— C'est ici que nous allons mourir, dit-il avec un sourire amer : toi, parce que tu dois échapper aux outrages de nos ennemis, moi, ajouta-t-il d'une voix presque inintelligible, parce que j'ai tué mon père! Mais dis-moi, Zélidah (et il la regarda fixement), que tu ne me hais pas, que tu ne me méprises pas, que tu n'as pas horreur de moi.

La pauvre fille lui baisa la main.

- — Tu es mon seigneur et maître, Hadjy. C'est moi qui suis coupable, puisque c'est moi que tu défendais contre ton père. D'ailleurs qui oserait t'accuser? C'est le dieu du feu, ce dieu irrité de l'audace des moullahs, qui a excité la rage des serpents. Toi, Hadjy, tu n'as pas levé la main sur Giaffir ! tu l'as conjuré, avec d'humbles instances, de s'éloigner. Hadjy, tu es innocent de cette mort.

Ainsi elle le consolait, elle le justifiait, elle le relevait à ses propres yeux, sans s'apercevoir qu'ils étaient restés seuls dans la salle des parfums, tandis que les prêtres s'enfuyaient par une issue secrète connue d'eux seuls.

Mais au moment où Hadjy disait : — Oui, il est doux de mourir ensemble, Zélidah, afin d'être à jamais réunis dans l'éternelle lumière, Mirza-Agassy apparut sur le seuil de l'étuve. 11 s'était étonné de l'absence de sa fille, et revenant sur ses pas, il regardait avec douleur ces deux êtres si jeunes et si beaux qui se laissaient entraîner par le découragement de la vie.

Il saisit impérieusement sa fille par le bras et lui dit :

— Je t'ordonne de me suivre. Notre dieu n'accepte pas de victimes même volontaires. Il vous défend de vous abandonner vous-mêmes. Si vous restez quelques instants de plus dans cette salle, vous serez empoisonnés par ces vapeurs terribles. Venez.

Zélidah n'osa désobéir, elle prit le chemin que lui

LA DEVOTE DU SOLEIL. l\ll

montrait son père, et Hadjy, qui semblait privé d'âme et de volonté, la suivit sans dire un seul mot.

Pendant que les moullahs et les Arabes erraient tumultueusement dans le temple en poussant des imprécations et des cris de mort, il advint une chose merveilleuse et horrible, dont le souvenir est toujours vivant chez les guèbres de Bakou.

Un vent violent s'éleva et courba en les fouettant tous les feux d'Atesh-Gah. On vit à l'intérieur et à l'extérieur des flammes courir, semblables à des génies lumineux, et diriger leurs lances brûlantes sur nos ennemis.

Partout, sous leurs pas, les couches de naphte s'enflammèrent; des flaques, des étangs, des lacs phosphorescents s'allumaient çà et là comme des torches gigantesques qui illuminaient le ciel. Le feu poursuivait nos adversaires avec une rapidité implacable, s'attachait à leurs vêtements et s'enroulait autour de leurs corps. Ils hurlaient et couraient, insensés de douleur, dans un bain de flammes, pendant que le feu épargnait les guèbres et leur temple. En vain les misérables essayèrent de s'enfuir; presque tous périrent brûlés dans d'atroces convulsions.

— Mais, dis-je à mon narrateur dont la voix s'était peu à peu élevée jusqu'au ton de l'enthousiasme, comment les Arabes et les moullahs ont- ils pu pardonner un si vilain tour à vos débonnaires parsis?

Le vieux guèbre soupira et répondit avec moins de lyrisme :

— Seigneur étranger, il faut avouer que les prêtres du feu furent forcés de ne pas reparaître à Bakou pendant quelque temps, et qu'ils se gardèrent surtout de reparaître autour d'Atesh-Gah. Cependant les feux du temple étaient soigneusement entretenus. On sut plus tard qu'un souterrain creusé à côté de la pierre même de l'autel s'étendait au loin, sous la plaine et les ruines, jusqu'à Kizliar. Ce fut ainsi qu'ils vécurent protégés par ces feux qu'ils vénéraient.

— Et que devint votre fabuleux Hadjy, ce parricide sans intention ? demandai-je en souriant.

Le guèbre parut blessé de ce ton d'ironie; cependant il répliqua avec douceur :

— Le fils du moullah, déjà malade de sa blessure, fut atteint d'une des fièvres pernicieuses de notre pays. Le souvenir de la mort de son père aggrava ses souffrances. Il serait mort sans l'amour et les soins de Zélidah. Ils passèrent leur vie à Kizliar, cachés et ignorés. On respectait leur malheur et ils ne furent pas tourmentés. Leur histoire a été si souvent racontée dans les familles guèbres qu'ils sont devenus des personnages légendaires. Leur mort est même devenue mystérieuse dans ces récits, car ils y disparaissent au milieu des flammes, enlevés par des génies.

J'ai pu mieux qu'un autre vous faire connaître

leurs véritables aventures, seigneur étranger, acheva le vieux guèbre en redressant sa tête ridée avec une vanité enfantine, car je suis un de leurs descendants. Le souvenir de leurs malheurs et de leurs amours m'est parvenu dans son exacte simplicité, et je vous proteste que l'histoire de Hadjy n'a rien de fabuleux.

Malgré la confiance que m'inspirait cet honnête parsi, continua Cornélius en buvant à petites gorgées une tasse de thé, je trouvai, mon cousin, son simple récit singulièrement relevé de merveilleux.

— Les Orientaux ne manquent pas d'imagination ni les voyageurs non plus, répondis-je à Cornélius avec une finesse dont je me sus un gré infini.

— Bah! dit mon cousin; quelques jours après nous fîmes gréer un canot pour jouir en mer du spectacle des feux de naphte. Un de nos matelots alluma de gros paquets d'étoupe et les jeta à la mer, à l'endroit où elle semblait bouillonner.

A l'instant la mer s'enflamma. En plusieurs endroits la même expérience amena le même résultat.

Ce fut une féerie, une débauche d'illuminations et de décors splendides. Pauvres feux de Bengale, que devenez- vous à côté des feux de Bakou !

Nous nous promenions sur un océan de feu; nous voyions la ville à travers de grands éventails de flammes qu'on ne put éteindre qu'en quinze jours à l'aide d'un vent favorable. Voilà, mon cher cousin,

4l 4 LA DÉVOTE DU SOLEIL.

ce qui peut s'appeler une partie de plaisir. Voilà ce dont la lecture des voyages de M. Moynet et de M. de Gobineau n'avait pu vous donner une idée. Je compris alors que le vieux parsi ne m'avait pas exagéré les merveilleux effets des feux de naphte, et j'ajoutai foi à l'histoire de Hadjy et de Zélidah comme à celle de Geneviève de Brabant.

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