XII PREFACE
su s'imposer à son tour, comme un maître incontesté, au théâtre et dans le roman, tout en "se créant une voie toute nouvelle d'observation philosophique implacable.
L'héritier et le continuateur de ce nom glorieux n'a pas voulu que l'ombre de son père réclamât plus longtemps sa place au milieu du campo-santo de sa famille. 11 avait pieusement enseveli dans l'humble cimetière de Puys, comme dans un lieu d'asile interdit aux factionnaires allemands, ce corps rigide que la mort seule put contraindre au repos. Aujourd'hui, il rend Dumas à sa ville natale, à ce riant paradis de sa jeunesse, que le maître a décrit avec tant de charme dans ses Mémo ires. Pari s eût voulu garder la dépouille mortelle de ce génie essentiellement parisien, mais Paris n'aura que sa statue, Fimage du grand homme taillée dans le marbre ou l'airain. La terre des forestiers qui a vu grandir Alexandre Dumas, à l'abri de sa verte ceinture de forêts, le gardera mort avec une tendresse pieuse; elle continuera à veiller sur lui comme ces femmes indiennes qui continuent à bercer leur enfant mort.
Emmanuel Gonzalès.
Les montagnes du Caucase sont dépeuplées par les plus singuliers brigands du monde. Ce sont des pillards, — des proscrits, — ou des patriotes, suivant l'opinion du touriste qui les étudie à distance respectueuse. Ils s'abritent dans des crevasses de rochers inaccessibles comme des nids d'aigle. Les forêts les plus noires, les gorges les plus désolées leur servent de forteresses et de vigies, d'où ils
tombent à l'improviste sur les postes russes ou les voyageurs isolés. On est isolé quand on n'est pas pourvu d'une escorte de cosaques ou de montagnards soumis.
Les soldats et les trésors du czar ont dépensé deux siècles pour soumettre ces tribus altières jusqu'à la férocité, indépendantes jusqu'à la guerre de village et de famille. Elles étaient protégées par les caprices du climat. Aux chaleurs énervantes succèdent les froids, qui gèlent instantanément l'homme, immobile à son insu. On est calciné par le soleil ou aveuglé par la neige : le vent chasse les flocons blancs en tourbillons si violents qu'ils entraînent les hommes et les chevaux.
Ces peuplades sauvages considèrent le Russe comme leur ennemi de race. Quiconque est l'ami ou l'allié du Russe devient leur ennemi. Or l'adversaire est une proie pour eux.
Quoique très-pillards, les Lesghiens du Caucase sont gens d'un rare courage. Ils poussent jusqu'à l'héroïsme l'amour de la patrie, la reconnaissance et certaines autres vertus de l'ordre chevaleresque.
En revanche, ils tuent pour voler, sans aucune sorte de remords. Le lion qui déchire son gibier d'un coup de patte n'a pas la conscience plus tranquille qu'un Lesghien arrachant l'oreille à une noble dame russe égorgée afin d'emporter plus vite la boucle d'oreille.
Deux Français qui voyageaient pour leur plaisir,
vers la fin de l'été de 1857, dans les steppes de la mer Caspienne, avaient réclamé prudemment quelques hommes d'escorte pour traverser les montagnes de Tiflis à Schamaki. Ils avaient des fusils à l'adresse du gibier de rencontre possible et des provisions abondantes en prévision des endroits déserts où ils comptaient s'arrêter.
L'un d'eux, Richard Vivian, jeune et hardi comme un page de l'ancien régime, se proposait de visiter ce curieux pays plutôt en poëte amateur qu'en géographe. Il voulait nouer ample connaissance avec les redoutables Lesghiens, gens fort serviables quand on sait conquérir leur amitié. Il voulait voir de près les singulières tribus qui campent sur ces montagnes : les Tchetchen, qui descendent avec quelques autres peuplades de l'arrière-garde d'Attila, et les Oudioux, qui parlent comme les Basques une langue tout à fait inconnue, dont l'origine remonte, suivant eux, au temps des patriarches. Il tenait à laisser sa carte de visite à ce pays tourmenté, à ces ruines saisissantes que les savants ont signalées à l'attention des touristes et que Moynet a dessinées avec une frappante exactitude.
Son ami Grégoire Campel, gros et fort garçon d'un blond ardent, Gaudissard déchu par suite d'un héritage inespéré, vulgaire mais excellent compagnon de voyage, pratique et positif, savait merveilleusement égayer les ennuis de la route. Il avait une certaine manière de juger des choses qui
avait le privilège d'étonner toujours Richard et qui leur ôtait beaucoup de leur valeur. S'ils étaient rarement d'accord quant à leurs impressions de touriste, ils se retrouvaient toujours sur le terrain fraternel de l'amitié, ce qui a bien son mérite.
En sortant de Tiflis, Grégoire affirma qu'il allait passer un peu à l'état sauvage, non sans quelque plaisir. Sauf son lit, il ne regrettait pas grand'chose dans cette ville étrange, où affluent tous les produits de l'Orient.
— Et les Géorgiennes ? dit Richard avec un sourire.
— De belles femmes, certes, et qui méritent leur réputation, répliqua Campe! ; mais tu sais que je ne m'enthousiasme pas facilement. Elles ont un grand défaut !
— Un grand défaut! répéta Richard au comble de la surprise. Ce sont les plus admirables statues du monde.
— Eh! sans doute, voilà précisément leur tort. Elles ont des traits réguliers...
— Tu l'avoues.
— Des lignes d'une pureté inflexible.
— Tu le confesses.
— Enfin c'est le type grec le plus parfait.
— Eh bien ! qu'exiges-tu de plus, aristarque impitoyable?
— Je suis las de rencontrer toujours sur mon passage le même nez droit, les mêmes grands yeux
superbes, la même bouche délicieusement dessinée...
— Allons ! tu es fou.
— Tout cela est d'une monotonie désespérante. On ne saurait trouver dans ce pays-ci une femme laide.
— Ah ! dit Richard en éclatant de rire, sois tranquille, nous en trouverons ailleurs.
— Je l'espère bien, grommela Campel, il est temps de sortir de cette Géorgie trop vantée.
— Pas encore, mon cher Grégoire. Tu viens de voir le Caucase civilisé, des Vénus sans voiles, des Antinous au type divin, portant de splendides costumes, affichant le luxe des princes, et polis comme le roi- soleil, et ta oses te plaindre! Tu aspires à quitter ce paradis, d'où l'on voit l'hiver dans le lointain, sur les montagnes couvertes de neige, cette ville sans pareille où se donnent la main les splendeurs de l'Orient et la civilisation de l'Occident.
— Quel éloge emphatique ! s'écria le voyageur blond en haussant les épaules. Que ne me vantestu aussi les eaux thermales de Tiflis et les bains persans.
— J'ai eu l'honneur, répliqua Richard, de m'étendre sur le lit de bois qui a servi à Alexandre Dumas lors de son passage en cette capitale.
— J'aurais voulu pour ma part, dit Grégoire, connaître les douces impressions dont parle le grand romancier; mais j'ai vainement cherché à m'acclimater avec la vapeur épaisse et la torture
Çy LES DANSEUSES DU CAUCASE.
du massage. J'avoue à ma honte que je n'ai pas éprouvé le moindre ravissement quand les baigneurs faisaient craquer mes os et mes vertèbres.
— Question d'embonpoint immodéré? Pour moi je suis sorti du bain léger comme un oiseau.
— Et moi, sambleu ! souple comme une peau de gant, mais cela m'a déplu. J'aime à me sentir peser sur le sol et non à m'envoler.
— Bourgeois ! Philistin ! Prudhomme ! Tu n'étais pas digne de m'accompagner dans mon rêve ! s'écria Richard impatienté.
— C'est donc bien gai, riposta lugubrement Campel, de tomber dans les mains d'un inconnu qui vous tourne et vous retourne comme une serviette, et qui danse sur votre dos pour assouplir vos membres, tandis qu'un autre les frotte de façon à vous enlever la première peau et même la seconde.
— Ingrat ! dit Richard, tu oublies donc ces soirées si douces que nous avons passées sur les balcons et les toits baignés de lumière ? Ne dirait-on pas tous les soirs que Tiflis est en fête? Elle s'éveille à la nuit, l'air frais permet aux nonchalantes Géorgiennes de s'abandonner au délire de la danse; partout les terrasses se peuplent de ces gracieux fantômes, partout retentissent les chants et les instruments. On dirait une ville nouvelle, aérienne, qui apparaît tout a coup comme par magie.
— Ouf! as-tu fini, poète, fou, halluciné! interrompit Grégoire, peu touché de la description de son
ami, J'ai la gorge en feu. Où sommes-nous? comme on dit dans les tragédies. Quels affreux chemins! des ronces, des pierres, des sables, du soleil! voilà donc les montagnes que nous apercevions de Tiflis étincelantes de neige!
Richard Vivian ne répondit pas. Ils descendaient le versant d'une montagne aride en plein midi. La pente était douce, le terrain s'étendait en une plaine immense. Les deux amis ne voyaient autour d'eux que des teintes grises ou jaunes. Nulle trace de végétation. La terre ravinée était aussi dure que le roc. La chaleur devenait intolérable et les chevaux commençaient à mettre leur tête entre les jambes. Ils cherchaient à se serrer les uns contre les autres pour s'abriter mutuellement contre l'ardeur du soleil.
— Arrêtons-nous ici ! s'écria Campel en affectant une gaieté peu en rapport avec la situation. Buvons, mangeons, dormons! mais surtout rafraîchissonsnous, si c'est possible.
— Le site me paraît mal choisi, répondit Vivian. Allons! un peu de courage, cher ami. Nous arriverons dans une heure au caravansérail, nous y serons abrités et nous prendrons un repos bien gagné.
Le caustique Grégoire poussa son cheval en avant sans répliquer. Cette chaleur accablante lui ôtait son courage et son humeur frondeuse. Il se résignait avec la docilité d'un enfant ou le fanatisme d'un vrai croyant. Pendant qu'ils traversaient pénible-
ment ce désert interminable, une scène étrange se passait au milieu de la plaine de sable. Cinq femmes épuisées par la fatigue et torturées par la soif venaient de s'y arrêter. Un mirage trompeur avait fasciné leurs yeux et leur avait montré à l'horizon un ruisseau. Ce ruisseau c'était la vie. Pour l'atteindre elles avaient fait un suprême effort. Enfin elles étaient arrivées pâles, chancelantes, les yeux dilatés, devant un puits antique très-profond, mais tari.
Ces pauvres créatures s'étaient égarées dans les steppes ; leurs montures refusaient d'avancer. Elles avaient bu jusqu'à la dernière goutte d'eau qui mouillait leurs outres. Leur gorge desséchée était en feu et leur causait des souffrances atroces; elles cherchaient vainement un peu de fraîcheur. Le ciel embrasé les couvrait de flammes, la terre ardente se crevassait, la plaine fumait comme une fournaise.
— Nous allons mourir ici, mes sœurs ! murmura avec consternation la plus jeune.
Un chœur de colère et de malédiction s'éleva contre cette enfant aussitôt.
— C'est ta faute! tu l'as voulu, dit l'une d'une voix glapissante. Pourquoi nous faire quitter Schamaki, où nous gagnions tant de sequins? dit une autre.
Une troisième ajouta amèrement :
— Tu es coquette, Ramalia, les jeunes gens rebu-
tés par ta froideur ne te faisaient plus cortège. Tu as voulu partir, et tu nous as porté malheur.
Toutes ces femmes si aigres dans l'expression de leurs regrets étaient les sœurs de la jeune fille. Celle-ci, absorbée dans sa terreur, ne semblait pas les entendre et ne se défendait pas. Une vieille qui paraissait commander aux autres prit alors la parole en sa faveur :
— Ramalia avait raison, dit-elle sèchement. Vous oubliez qu'on nous appelle les devadasis (les protégées de Dieu). Partout nous devons être bien accueillies et recevoir des bourses d'or en échange de nos sourires.
— Oui, nous le savons, répliqua l'aînée, Ramalia est votre favorite, parce qu'elle l'a emporté sur nous à Schamaki, mais son triomphe ne durera pas. Les Tartares qui nous ont fait danser sont des gens grossiers et de mauvais goût. Quand nous serons revenues au bord du Gange, si Brahma nous préserve de la mort, vous ne serez plus si injuste, et la belle Ramalia ne sera plus si fière.
— Comment pouvez- vous être jalouse à ce point de votre petite sœur, Daja, répondit la vieille, et dans un moment si terrible ?
— Jalouse ! répéta l'aînée, vous vous moquez vraiment. Si vous n'étiez dominée par une aveugle partialité, vous verriez que Ramalia danse beaucoup moins bien que nous et n'est bonne qu'à nous donner de mauvais conseils.
— Oui, Daja dit la vérité, s'écrièrent les autres sœurs. Si ce sable brûlant nous engloutit, c'est Ramalia que nous maudirons à notre dernier soupir.
La jeune Hindoue souffrait cruellement de voir ses sœurs irritées contre elle sous un prétexte mensonger. Toutes trois, en effet, avaient approuvé d'abord Fidée de quitter Schamaki, et aucune d'elles ne s'était plainte de ce départ précipité avant de s'être aperçues qu'elles s'étaient égarées dans les steppes, parce que la vieille avait négligé, par économie, ou par suite de son naturel soupçonneux, de louer un guide. Néanmoins Ramalia se laissa accuser silencieusement pour ne pas envenimer la discussion, et inclina sa tête dans sa main pour cacher les larmes que ces durs reproches faisaient monter à ses yeux.
Elle était naïvement touchante dans sa pose mélancolique. Elle ressemblait à une belle statue de bronze. Son bras ferme et plein, d'une pureté de lignes admirable, se relevait jusqu'à son front, que sa petite main brune soutenait, ce qui n'empêchait pas de voir son visage ovale et mignon, son nez droit d'une finesse exquise, et ses traits charmants. Il faut bien avouer que ses lèvres un peu épaisses, ses gencives teintes en bleu, ses dents séparées par des lignes noires, et ses mains tatouées, pouvaient rendre sa beauté un peu étrange à des yeux occidentaux; mais, à tout prendre, elle était vraiment belle, même pour un Français.
Ramalia n'était qu'une enfant de quatorze ans, assez bizarrement vêtue, car elle était couverte d'anneaux, de filigranes d'or et de verroteries qui s'enroulaient autour de ses jambes, de ses bras et de son cou. Ces singuliers ornements accentuaient sa physionomie un peu farouche, mais farouche avec grâce, comme les yeux des gazelles. Je ne sais s'il est bienséant d'ajouter, au risque de scandaliser nos lectrices, que la pauvre créature avait la narine gauche percée. Un anneau brillant de pierreries passé dans une fente mignonne, tombait sur sa lèvre supérieure, étincelait et s'agitait à chaque mouvement de la danseuse, en même temps que les pendeloques énormes qui tremblaient à ses oreilles0 Certes, je n'entends pas défendre et louer ce luxe barbare, mais vous verrez que Richard Vivian s'en émerveilla et le trouva ravissant.
Quant à ses vêtements, il faut bien me permettre de les décrire pour satisfaire la curiosité des dames qui se récrieront au récit de tant d'extravagance, mais qui utiliseront peut-être ces détails véridiques au premier bal. masqué, Un pantalon à l'orientale, une brassière étroite destinée seulement à soutenir la gorge et une écharpe aux mille couleurs faisaient tous les frais de la toilette de Ramalia. Le bas de ses jambes, ses bras et une partie du torse étaient nus, mais elle semblait vêtue de sa peau bronzée ou dorée, bistrée dans l'ombre, blonde dans la lumière. Les tresses de ses cheveux, longues et épaisses, d'un
noir bleuâtre, étaient ornées et piquées de fils d'or et de houppes de soie. Une calotte de cuivre posée sur le sommet de la tête complétait sa coiffure.
Ses sœurs et la vieille matrone qui leur servait de directrice étaient à peu près costumées de même, sauf d'insignifiantes différences, soit dans les broderies de la brassière, soit dans les couleurs de l'étoffe du pantalon et de l'écharpe qui couvrait les épaules et descendait en plis épais jusqu'à la ceinture. Cette écharpe aurait ainsi dissimulé la grâce de la taille si elle n'avait été d'une excessive souplesse. Du reste, la pose désolée de Ramalia laissait voir son buste nu, ainsi que son cou, à travers de nombreuses tresses noires.
Mais sa beauté et son chagrin, loin d'émouvoir ses sœurs, les irritèrent davantage.
— Tu es née pour notre malheur ! dit Amani, qui était la moins jolie ; tu mériterais, j'en atteste Sivah, de n'être jamais embrassée que par le grand serpent des jungles.
— Elle a voulu se débarrasser de nous, ajouta d'une voix sombre Daja; elle nous déteste et serait heureuse de nous voir mourir de soif et de lassitude dans les sables.
Ramalia releva la tête avec une indignation mêlée d'étonnement et de désespoir : — Le soleil a-t-il donc troublé votre raison, mes sœurs? dit-elle timidement. Est-ce que je ne mourrai pas si vous mou-
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rez? est-ce que je ne souffre pas comme vous de la soif, de la chaleur et de la fatigue ?
— Tais-toi! s'écria Amani, tu nous as perdues. Tu es notre mauvais génie !
— Ton regard est funeste, reprit Daja; il frappe mortellement ceux qu'il atteint.
— Mes sœurs ! mes bonnes sœurs ! dit l'enfant avec une expression suppliante; ayez pitié de moi! Vous savez bien que je vous aime et que vous m'avez toujours trouvée obéissante à vos volontés. Vous savez bien que je vous aime et que je ne saurais supporter vos reproches et votre colère. Autrefois vous m'aviez habituée à des caresses et non à des menaces. Toute petite, vous me berciez dans vos bras. Plus tard vous m'avez appris à danser comme vous et à devenir une devada si souple et légère. Ne me percez pas le cœur avec de dures paroles. Si je ne vois plus de sourire dans vos yeux ni sur vos lèvres, je mourrai de tristesse et d'ennui. Vous m'aimiez autrefois, souvenez-vous ! Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Moi, je vous aime toujours.
Et la pauvre fille éclata en sanglots déchirants.
Les visages des trois sœurs restèrent impassibles et rigides comme celui d'un vieux juge. Unejalousie implacable couvait depuis longtemps dans ces cœurs lâches qu'elle avait desséchés, et faisait explosion tout à coup ; jusqu'alors elle ne s'était manifestée que par des coups d'épingle, maintenant le venin jaunissait les yeux des clevadasis qui se fixaient im-
placables sur leur proie. Elles avaient trop souffert de sa beauté, trop contenu leur envie, trop regretté d'avoir aimé cette enfant qu'elles eussent dû abandonner aux flétrissures de la misère. Elles trouvaient un prétexte de se venger de leur humiliation. Ce n'était donc pas avec des sanglots et des prières que Ramalia pouvait obtenir son pardon. Sa beauté insolente resplendissait dans le désert comme une bravade. Elle devait être châtiée de ce crime.
Elle frissonna d'une vague terreur, mais feignit de se méprendre à l'attitude de ses sœurs et reprit d'une voix hésitante :
— Si vous voulez, je vais essayer encore de retrouver notre chemin. Reprenez courage. Tout espoir n'est pas perdu. Pourquoi Brahma ue nous viendrait-il pas en aide, à nous qui nous sommes consacrées à son service?
La jeune fille ne recevant pas de réponse fit péniblement quelques pas en avant, mais Daja posa la main sur son épaule pour l'arrêter.
— Ah! tu veux te sauver seule? dit-elle avec un mauvais rire. Tu es la plus jeune de nous, et la plus forte, mais je te dis, Ramalia, que tu mourras avec nous et avant nous.
— Tu me fais mal ! dit l'enfant avec douceur en cherchant à se dégager de la main crispée de sa sœur dont le visage exprimait une froide cruauté.
— Retenons-la avec nous ! dirent les autres devadasis en se jetant sur leur victime. Il ne faut pas
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qu'elle nous échappe ! Elles cherchèrent à se cramponner aux vêtements de Ramalia qui chancela et tomba sur le sable brûlant, mais ses rivales étaient si énervées et si alanguies qu'elles s'affaissèrent ensemble à deux pas de la citerne, comme une grappe vivante.
La maîtresse des danseuses qui dans son pays était une sorte de prêtresse, restait étendue à terre et assistait à cette scène dans un état d'accablement et de torpeur voisin de l'anéantissement.
Les trois sœurs étaient tombées au bord du puits desséché, béant au ras du sol. Leurs mains ne lâchaient pas Ramalia, qui se débattait faiblement, comme un oiseau meurtri et déchiré par la serre de l'aigle. Elle n'avait plus conscience de la réalité. Le puits s'ouvrait si près d'elles qu'un mouvement trop violent pouvait y précipiter l'une ou l'au^ tre.
— Prenez garde au puits! dit l'enfant.
— Pourquoi, répliqua Amani, puisque nous n'avons plus la force de te creuser une fosse et qu'il ne nous reste aucun espoir de salut? Mais il faut que tu meures la première !
Ramalia regarda ses sœurs avec épouvante, se demandant si elles n'étaient pas en proie à un accès d'hallucination ou de folie. Elle se sentait fascinée par leurs regards fixes et cruels, et les laissait se rapprocher d'elle en rampant comme des couleuvres, sans essayer de leur résister davantage. Tout
à coup elle poussa un cri perçant. Ce n'était pas de la frayeur cette fois, mais de la joie :
— Amani, Daja, regardez! s'écria-t-elle, voici un cavalier qui vient vers nous chargé d'outrés pleines d'eau.
Elles relevèrent languissamment la tête et aperçurent en effet, encore assez loin dans la plaine, un homme qui paraissait bien monté et approvisionné. Il était parfaitement armé, car on voyait briller au soleil les canons de son fusil et la lame de son kandjiar.
Les clevadasis oublièrent aussitôt leurs souffrances et leur ressentiment. Elles ne songèrent plus qu'à ce cavalier qui leur apportait la vie. Ramalia se trouva libre et oubliant les menaces de ses sœurs, leur offrit d'appeler à l'aide le voyageur qui pouvait traverser les sables sans les voir. Ellestressailiirent à cette pensée sinistre, car elles étaient trop exténuées pour élever la voix. Ramalia, frissonnante d'émotion, fit plusieurs appels plaintifs qui attirèrent l'attention de l'homme. Il prit une plus vive allure pour les rejoindre, et, tandis qu'il les regardait d'un œil curieux, elles essayèrent de se relever sur leurs jambes chancelantes et lui crièrent :
— De l'eau! de l'eau!
— De l'eau! c'est cher, répondit durement le cavalier, et cela ne se donne pas. Le soleil est trop brillant, le sable est trop brûlant, la bouche est trop sèche.
Il descendit de cheval et les examina froidement l'une après l'autre, indifférent comme un marchand d'esclaves,
— Si cela ne se donne pas, cela se vend, répliqua la maîtresse des jeunes danseuses qui restaient frappées de stupeur. Nous nous dépouillerons de nos bijoux pour acheter vos outres. De l'eau! et vite, je vous en supplie, vous voyez bien que nous sommes mourantes.
L'homme ne bougea pas ; il sourit dédaigneusement :
— Un Lesghien, dit-il, n'a pas besoin qu'on lui donne ce qu'il peut prendre lui-même.
En même temps il étendit ses mains vers la matrone et lui arracha vivement ses joyaux. Elle, presque hébétée par la soif, lui dit :
— Prends donc! nous boirons. Ah! de l'eau! de l'eau !
Et elle se traîna vers le cheval aux flancs duquel ballottaient les outres ventrues.
Le Lesghien continua à dépouiller silencieusement les devadasis de leurs colliers, de leurs bagues, de leurs bracelets. Elles le regardaient stupidement sans résister, les yeux fixés ardemment sur les outres. Mais lui, le butin ramassé, s'élança vers son cheval et repoussa la matrone.
— Arrière ! dit-il avec un éclat de rire féroce, on ne touche pas à mes provisions.
— De l'eau! supplia la malheureuse femme.
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— De l'eau! de l'eau! murmurèrent les jeunes filles haletantes, en s'efforçant d'aller vers lui.
Le brigand tira un pistolet de sa ceinture et l'arma.
— Silence, bavardes! Est-ce que je vous dois quelque chose?
— - Mais nous avons fait un marché, dit Ramalia indignée : une outre pour nos bijoux!
— Je vous laisse la vie, n'est-ce pas assez? cria le Lesghien; et il fouetta son cheval. Mais la jeune fille, retrouvant un reste de force dans la fièvre du désespoir, le retint par la bride avec une singulière énergie.
— Tu ne partiras pas, misérable ! Tu n'abandonneras pas lâchement dans ce désert des femmes que tu peux sauver ! Tu ne braveras pas la colère de ton Dieu!...
Elle ne put achever. La bride échappa à ses mains défaillantes, et le cheval éperonné par son maître, s'éloigna à toute vitesse, tandis qu'elle s'affaissait sur le sable à moitié évanouie. Les devadasis poussèrent un cri déchirant, et Daja se penchant avec fureur vers la pauvre fille, lui cria :
— Maudite, tu vois bien que tu es maudite. Tout ce que tu fais nous est nuisible. Tes cris ont attiré ce Lesghien, et il nous a volées.
— A quoi vous serviraient vos bijoux dans ce désert? dit Ramalia.
— Oses-tu nous railler, méchant cœur! s'écria
Amani. Tu nous as donné une fausse espérance, et nos tortures nous paraissent encore plus cruelles.
— Assez de paroles, dit sourdement Zaïda, la troisième sœur. Vengeons-nous.
— Mais votre haine contre moi est inexplicable, fit l'enfant; je vous ai toujours aimées.
— Menteuse! repartit Daja avec un accent farouche. Ce sont tes sortilèges qui ont éloigné de moi le beau Taher; dès qu'il t'a vue, il a cessé de me trouver belle.
— Est-ce ma faute? Tu oublies, Daja, que je t'ai soignée pendant cette fièvre des marais du Gange, qui te rendait un objet d'épouvante même pour les parias.
— Tais-toi, serpent, interrompit Amani. N'as-tu pas toujours obtenu les plus riches présents des seigneurs qui nous ont fait venir pour réjouir leurs convives ou leurs hôtes.
— Mais je les ai partagés avec vous, mes sœurs.
— Tais-toi ! fit Zaïda. Pourquoi les applaudissements éclataient-ils comme des tonnerres dès que tu apparaissais ? Je suis cependant plus forte, plus souple et plus agile que toi, mais avec quel art perfide tu sais gêner mes mouvements pour briller à mon préjudice.
De grosses larmes ruisselaient des yeux de Ramalia, qui s'écria douloureusement :
— Ah! c'est trop d'injustices, mes sœurs. Vous
savez bien que toutes ces accusations sont autant de mensonges.
— L'entendez- vous? dit Daja. Elle nous insulte.
Les danseuses se consultèrent du regard et, entourant leur victime, cherchèrent à l'entraîner vers l'orifice du puits. Ramalia ne cherchait plus à se défendre; écrasée par cette haine inique, elle aspirait pour ainsi dire à la mort qui devait la délivrer d'un hideux cauchemar; mais l'épuisement des devadasis ne leur permit pas d'accomplir leur œuvre malfaisante, et lorsque Richard Vivian et Grégoire Campel arrivèrent auprès du puits, ils trouvèrent ces misérables femmes étendues sur le sable presque inanimées. Tous deux furent frappés à la fois de la beauté extraordinaire de Ramalia et s'élancèrent en même temps pour la secourir. Chacun d'eux porta sa gourde aux lèvres pâles de la jeune fille et les gourdes se heurtèrent. Grégoire éclata de rire.
— Déjà rivaux ! s'écria-t-il.
Richard avait pâli; il ne répondit rien, mais il lui indiqua de la main les autres devadasis, qui poussaient de sourds gémissements. Puis, avec un soin jaloux, il s'obstina à faire glisser quelques gouttes d'eau à travers les dents serrées de l'enfant en la contemplant d'un regard ému. La bizarrerie de cette apparition avait saisi son esprit poétique et remué son cœur. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, son
regard lumineux, humide et doux, pénétra l'être entier du jeune homme et fit courir dans ses veines les aiguilles du frisson d'amour. Elle s'emparait de sa volonté par la sensation magnétique. Cette créature étrange était certainement douée d'un charme que seules ses sœurs ne subissaient pas.
— Buvez ! balbutia d'une voix suppliante Richard Vivian en se penchant vers elle comme s'il eût voulu respirer les parfums qui s'exhalaient de sa chevelure.
Elle détourna gentiment la tête et lui fit signe de se joindre à son compagnon qui secourait les autres femmes. Richard obéit malgré lui ; il ne se sentit pas la force de résister à ce geste plein d'humilité et de câlinerie. Les devadasis furent bientôt ranimées, mais elles se lamentaient avec cette loquacité puérile des femmes esclaves de l'Orient. RamaJia alors consentit à boire; elle ne paraissait aucunement se souvenir des mauvais traitements dont elle avait été l'objet; elle retrouva son énergie dès qu'il s'agit d'être utile à ses sœurs.
Richard, malgré son ignorance de la triste scène qui venait de se passer, admirait la grâce de celte mignonne créature qui s'oubliait pour consoler et encourager ses compagnes; il ne pouvait surtout se défendre de regarder avec une sorte d'extase les yeux éblouissants de sa protégée, dont l'attrait était irrésistible ; aussi Grégoire déclara-t-il bientôt qu'il suivrait ces yeux-là au bout du monde. Ceci ne fai-
sait pas l'affaire de Richard. Plus il trouvait Ramalia séduisante, moins il avait envie de s'exposer à ses séductions. Il lui paraissait fort dangereux pour sa tranquillité de se laisser entraîner à la suite d'une de ces clevadasis qui ont en Orient une réputation de courtisanes.
Cette rencontre était un incident de voyage à noter sur son carnet, et à chasser de sa mémoire. D'ailleurs, il ne songeait pour l'instant qu'à ce maudit Lesghien qui avait dépouillé les jeunes filles de leurs bijoux. Il avait écouté en frémissant le récit du vol conté avec volubilité par Daja. Il regrettait de n'avoir pas arrêté dans sa course ce montagnard qu'à son costume de drap jaune, à ses deux rangées de cartouches sur la poitrine, à ses guêtres et à sa chaussure sans semelle, il avait reconnu pour un brigand du Caucase fuyant après avoir fait un mauvais coup. Il ressentait un farouche désir de poursuivre ce scélérat qui n'avait pas eu pitié de la faiblesse de cette caravane féminine, égarée dans le désert*
Involontairement il regarda Grégoire et lui dit en rougissant :
— Si nous faisions rendre gorge au voleur ?
Campel haussa les épaules et lui demanda s'il était devenu fou. Il ajouta qu'on ne pouvait abandonner les clevadasis et les laisser exposées à des dangers sans cesse renaissants. On devait les escorter au moins jusqu'à Noukha. Là, elles seraient en
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sûreté, et Richard deviendrait libre de continuer son voyage ou de revenir sur ses pas pour guerroyer contre les Lesghiens et leur faire perdre leurs habitudes de pillage. L'ironie douce de son compagnon exerça une influence salutaire sur l'esprit inflammable de Vivian.
La troupe des danseuses put donc se diriger en sécurité vers Noukha, sous la protection des deux jeunes voyageurs, Richard feignant de se préoccuper beaucoup des sites et du paysage, et Campel s'attachant à produire une impression avantageuse sur les jeunes filles, qui lui paraissaient bien plus dignes d'intérêt qu'un ravin, un torrent ou une cime neigeuse.
Noukha est une des plus jolies villes du Caucase ; bâtie au milieu d'une forêt, elle étale coquettement ses rues traversées par des ruisseaux qui sont autant de sources d'eau vive et qui descendent des montagnes. La chaleur y est donc très-tempérée, avantage inappréciable dans cette région, mais en revanche les habitants toujours sous les armes, y vivent dans des alertes perpétuelles. Les Lesghiens y font ou plutôt y faisaient de trop fréquentes des-; centes, le kandjiar au poing, à l'époque où Richard et son ami y arrivèrent.
Cependant on aime le plaisir à la fureur dans cette ville inquiète. Les devaclasis y trouvèrent donc de faciles occasions de triomphes et de recettes, et elles y restèrent beaucoup plus longtemps qu'elles ne
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l'avaient pensé. Richard, qui croyait de bonne foi ne plus se souvenir de leur existence, passait son temps à visiter la ville et la belle vallée qui lui sert de cadre, et à fixer sur son album et dans sa mémoire les sites les plus intéressants.
Quant il eut tout exploré, sans se rendre compte de la secrète agitation qu'il ne pouvait vaincre par la fatigue, il songea à repartir et annonça à Grégoire sa résolution.
— Partir! s'écria celui-ci d'un air fort surpris. Soit! mais pas avant d'avoir répondu à ce message, mon bon.
Et il lui présenta une fleur inconnue, de couleur pourpre, fraîchement cueillie, qu'une honnête matrone venait d'apporter pour Richard Vivian de la part de Ramalia, la jolie danseuse.
— C'est le sélam d'amour, mon très-cher, ajouta Campel. C'est le salut oriental de la femme blessée par la flèche du traître Cupidon à son bien-aimé, à l'élu de son cœur, si toutefois ces dames d'Asie peuvent être soupçonnées d'avoir un cœur.
— Tu t'amuses à mes dépens, riposta Vivian avec humeur, mais voilà une sotte invention pour un homme d'esprit. Cependant il prit la fleur et la regarda. Elle se balançait coquette sur sa tige, se tournant vers lui et lui montrant son brillant calice, comme pour appeler un baiser. Elle était bien belle, la tentatrice, mais pourquoi si longtemps contempler une fleur?
C'est ce que Richard se demandait tout bas, mais il dit tout haut à l'adresse de son ami :
— Que diable veut-elle que je fasse de cette fleur rouge qui ressemble à une tache de sang ?
Grégoire sourit malicieusement.
— La diva Ramalia va partir et elle voudrait te dire adieu.
— A quoi bon! répliqua brusquement Richard. Ma gourde s'est trouvée pleine et elle en a profité. Voilà tout. Je n'ai pas l'intention de poser à si bon marché pour un petit manteau bleu. Ah ! vraiment les devadasis vont quitter Noukha? Tant mieux! car je redoutais toujours de les rencontrer. Maudites soient toutes ces bohémiennes de l'Orient, avec leurs danses vagabondes et leur sourire banal, en quête des sequins !
— Je ne comprends pas ton irritation, dit avec étonnement Grégoire. Cette pauvre fille t'attend hors de la ville, près de la tente des bûcherons tatars.
— Quelle bizarrerie! fit Richard; hors d'une ville où chacun s'enferme avec soin dans des maisons crénelées pour se préserver d'un coup de main ! C'est trop d'imprudence. Viens avec moi, Grégoire. Courons vite au campement des Tatars! Il faut que je gronde sévèrement cette folle qui expose sa liberté et sa vie pour me dire un merci dont je ne saurais que faire.
— Partons, impassible stoïcien! répondit Campel;
mais vraiment l'audace de cette ravissante Ramalia meplait fort, et, si tu n'étais mon ami, je crois que j'en deviendrais amoureux.
— Tu es incorrigible! grommela Richard tout en hâtant le pas, et riant d'un rire forcé. Amoureux d'une bayadère, c'est-à-dire d'une courtisane hindoue qui égrène par les chemins ses perles d'amour !
— Et qui met sa vanité dans un léger tatouage bien réussi au milieu du front! Soit! n'en parlons plus. Je retire ma proposition.
Cependant Ramalia attendait le jeune Français dans la clairière des bûcherons, cachant son impatience sous une immobilité de statue. Dès qu'il parut, elle s'inclina gracieusement vers lui et dit d'une voix humble :
— Seigneur, t'ai- je offensé en te priant de venir vers moi?
— Non, chère enfant, dit Richard, mais quel service réclames-tu de moi? Il faut te hâter, car je vais quitter ce pays.
— Moi aussi ! répondit-elle avec une sorte de gravité.
— Et où comptes-tu aller? demanda Vivian avec un mouvement de curiosité qui l'étonna lui-même.
— Tu es bon et généreux, reprit-elle. Je n'aime plus mes sœurs. Je suis triste loin de toi. Je veux te suivre où tu iras. L'amour sera ma chaîne.
11 serait difficile de décrire la stupéfaction de Richard en entendant l'aveu naïf de cette créature
ignorante et primitive. Pour preuve de son servage, elle s'inclinait comme si elle eût voulu baiser ses pieds. Surpris et peut-être ému de ces démonstrations d'humilité familières aux Orientaux, mais toujours surprenantes pour un Français qui n'a pas encore accompli son tour du monde, Richard voulut s'y opposer, mais nous ne savons pas comment il advint que Ramalia se trouva toute palpitante dans ses bras. Le jeune homme sentit ses belles résolutions de vertu s'ébranler sous ce ciel fourmillant d'étoiles étincelantes ; il pressa la devadasi sur son cœur dans une étreinte involontaire, mais il se dégagea presque aussitôt en entendant la voix de Grégoire qui s'écriait :
— A la bonne heure ! J'étais bien sûr que tu finirais par accepter cette jolie compagne de voyage !
— Non, répliqua Richard en croisant ses bras sur sa poitrine ; je ne tromperai pas cette enfant; je ne lui ferai pas de lâches promesses que je sais ne pouvoir tenir. Puisqu'elle a eu confiance en moi, je la garderai d'elle-même, en dépit de tes railleries!
Ramalia, surprise, et devinant que son bonheur était menacé, se rapprochait de Vivian par des mouvements insensibles, les bras tendus vers lui, le regard plongé dans ses yeux; ses gestes suppliaient, et les mots entrecoupés qui s'échappaient de ses lèvres étaient mélodieux; dans cette ombre claire sa beauté resplendissait vraiment d'un éclat surnaturel. Comment expliquer à cette créature
divine par la forme, mais évidemment inférieure par l'esprit, les obstacles insurmontables qui s'opposaient à la réalisation de son rêve? Sa chaste candeur embarrassait fort le pauvre Richard dont les idées sur le compte des devadasis se modifiaient singulièrement. 11 n'était pas éloigné de voir en elles des prêtresses hindoues et non des courtisanes. Effrayé du charme qu'il subissait, il tendit la main à la danseuse en répétant :
— Adieu! oublie-moi, chère enfant. Je vais partir pour Schamaki.
Mais elle s'empara vivement de sa main, et, la posant sur sa tête à la façon des esclaves :
— Tu m'aimes, répondit-elle; nous partirons ensemble.
— Silence ! fit tout à coup Grégoire en se rapprochant et étouffant le bruit de ses pas sur les feuilles tombées. Voici une bande de Lesghiens! Pas moyen de sortir du guêpier! Maudit sélam!
11 s'enfonça dans un fourré, et Vivian l'imita en enveloppant la jeune fille de son manteau sombre pour éteindre les couleurs éclatantes du costume des devadasis. Elle frissonnait et ne disait mot. Les branches des arbres craquaient autour d'eux, et ils voyaient défiler des ombres noires sur lesquelles l'acier poli des armes reluisait. Parfois un des montagnards s'arrêtait pour communiquer une observation à ses compagnons ou pour sonder du regard la solitude de la forêt. Ce fut un moment d'anxiété
assez pénible. Les deux voyageurs redoutaient d'être emmenés prisonniers dans la montagne s'ils étaient découverts. Enfin le bruit des pas s'éloigna et s'éteignit. Ramalia sortit sa tête souriante de dessous le manteau de Richard comme si elle se fût simplement mise à l'abri d'une ondée. Une coquette Parisienne se serait évanouie de frayeur, la fille d'Orient était heureuse du danger qui l'avait rapprochée de l'homme qu'elle aimait.
Mais, lorsqu'elle dut le quitter à la porte de la ville, elle crut l'avoir offensé ou lui avoir déplu, et poussa des gémissements accompagnés d'un ruisseau de larmes. Les deux amis ne purent la consoler.
En rentrant à Noukha, ils apprirent que les Lesghiens venaient d'attaquer une fabrique de tissus de soie, et qu'ils avaient été repoussés. Cependant Richard ne jugea pas à propos de changer d'itinéraire. L'amour de Ramalia avait surpris son cœur, mais ce n'était là qu'une impression passagère. Il partit donc pour Schamaki avec Grégoire, sans souci des danseuses et de leur arrivée probable.
Il y trouva une population des plus mêlées : juifs, Persans, Russes, Arméniens et Tatars, car c'est une ville recommandable par son trafic et son ancienneté. Elle fut la capitale de la Médie sous Cyrus. Au commencement du xviiic siècle, elle comptait encore cent mille âmes, mais elle a bien perdu de son importance, grâce à la guerre, la peste, et aux
3o LES DANSEUSES DU CAUCASE.
tremblements de terre. Richard trouva un riche aliment dans les ruines accidentées de la ville des Mèdes, dans son célèbre rocher de Fitag, presque inaccessible, et dans ses environs, où le sol tourmenté par les convulsions volcaniques est peuplé de ruines que hantent d'innombrables tribus de scorpions. Divisée en ville haute et en ville basse, Schamaki a été reconstruite vingt fois, car ses maisons dégringolent de la hauteur dans la vallée à chaque nouvelle secousse, ou s'engloutissent pour ne plus reparaître. Grégoire se plaignit bientôt de la boue des rues et des flaques d'eau stagnante qui rendaient la circulation impossible. Il refusa positivement de pénétrer dans la ville basse, dont il proclamait l'atmosphère essentiellement humide et malsaine.
Campel commençait à se lasser de tant d'investigations pittoresques. Il avait toléré le désert, les pillards lesghiens et la chasse au faucon, mais il se déclarait incapable de pousser le fanatisme des ruines jusqu'à l'exploration des contrées incultes et brûlées qui avoisinent la mer Caspienne.
— Comment, Richard, ajoutait-il, tu voudrais condamner ton meilleur ami aux scorpions forcés et à l'intimité avec la phalange dont les piqûres sont mortelles? Autant vaudrait me nourrir de l'absinthe pontique et vénéneuse, qui est le seul produit remarquable des rivages de cette mer médiocre et empestée !
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Une circonstance inattendue aida Grégoire à supporter le séjour de Schamaki. Il fut invité avec son compagnon à passer la soirée chez un riche Tatar qui avait promis de leur donner une idée exacte des coutumes du pays. Des balcons et des escaliers extérieurs ornaient sa maison située dans la ville basse. L'aspect en était fort simple, le luxe étant réservé pour l'intérieur, suivant la mode orientale. Les serviteurs attendaient les hôtes de leur maître dans un grand vestibule qui servait d'antichambre, et se chargeaient de garder leurs armes et leurs bourkas.
Le salon de réception brillait d'une décoration toute particulière. Les murs en stuc étaient peints ainsi que le plafond, et couverts d'arabesques et de dorures. La peinture du plafond était entourée d'une corniche en bois sculpté, admirablement découpée. Des ornements semblables, artistement fouillés et dentelés, plaqués sur les panneaux du salon, encadraient de belles glaces. Pour tout ameublement, un magnifique tapis persan et des piles de coussins brodés d'or ou de couleurs éclatantes, recouverts d'un tulle léger.
Richard et Campel prirent place sur le tapis, à l'imitation des autres convives, et s'adossèrent moelleusement aux coussins. On leur servit le narghilé et cinq musiciens commencèrent aussitôt à exécuter un concert assez bizarre. L'un était armé de la zourna, instrument semblable à une flûte,
l'autre d'une petite mandoline ; le troisième s'escrimait contre un tchianouzy dont il jouait avec un archet à la façon des violoncellistes ; un tambour de basque et une sorte de grosse caisse complétaient l'orchestre. Ces instruments réclamaient des appuis singuliers; le tambour reposait sur trois pieds de fer, le tchianouzy n'en avait qu'un seul; quant à la mandoline, mignonne et allongée, c'était avec une plume que l'artiste tirait des sons plaintifs de ses cordes de cuivre. Mais ce qui frappa le plus Richard ce fut l'aspect des devadasis accroupies contre la cloison de glaces. Ramalia, reléguée au second rang par ses sœurs jalouses, n'avait cessé, dès son entrée, de fixer constamment sur lui ses grands yeux de gazelle. En vain chercha-t-il à éviter ce regard obstiné, car la danse des bayadères suivit le jeu des instruments. Elles se levèrent toutes ensemble et, se dressant sur leurs petits pieds, elles se mirent à tournoyer avec une agilité et une souplesse incroyables.
Il a toujours été fort difficile de décrire ces pyrrhiques qui tiennent autant de la pantomime que de la danse. A travers les douces vapeurs des parfums qui brûlaient dans des cassolettes d'or, à travers la fumée de sa longue pipe, Richard voyait les pieds de fée de Ramalia frôler le coussin sur lequel sa tête reposait, il saisissait les plus légers mouvements de ses reins sveltes et bronzés, elle le poursuivait de son regard étincelant comme un éclair
ou mouillé comme une rosée, elle l'effleurait du bout de son écharpe flottante, elle étendait ses bras vers lui avec une coquetterie suppliante ; puis tout à coup elle fermait ses yeux expirants et se courbait nonchalante, comme pâmée sous l'extase. Enfin enivrée de douleur ou d'amour, elle se relevait, frappait le tapis de ses pieds en secouant ses anneaux et ses bracelets qui résonnaient comme des grelots. Et sans sourire, sans lassitude, comme si ses muscles eussent été d'acier, chaste dans ses poses de bacchante, elle recommençait ses tournoiements vertigineux.
Le maître de la maison se leva et couvrit de pièces d'or la joue fardée de Ramalia. Telle est la façon dont les amateurs témoignent en Orient leur admiration aux danseuses. Elle ne parut pas s'apercevoir de son succès, et continua sa danse ardente sans laisser tomber une seule des pièces collées à son visage. Pendant ce temps, Grégoire Campel, transporté, criait : Brava ! brava ! comme au Grand Opéra, et envoyait des baisers enthousiastes aux devadasis.
Richard éprouva une sorte de soulagement quand les instruments se turent et que Ramalia reprit tranquillement sa place. Qui eût pu croire qu'elle venait de se livrer depuis une demi-heure à un exercice si fatigant? Sa respiration n'était pas précipitée, son sein ne se soulevait pas avec plus de rapidité qu'à son entrée; sa peau n'offrait pas la
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plus légère trace de moiteur. Autour d'elle flottait seulement un subtil parfum d'ambre plus pénétrant que les parfums dont le salon était odorant. Les devadasis se retirèrent un instant dans une salle voisine pendant que les invités prenaient des sorbets et du thé. Les femmes du logis n'assistaient pas à ces divertissements, mais le curieux Grégoire découvrit des ombres derrière la cloison de bois sculptée et découpée à jour. Il soupçonna les dames de la famille d'avoir voulu faire une étude sérieuse des races caucasienne et mongole comparée. Mais la soirée ne devait pas finir si paisiblement.
Pendant le service des rafraîchissements, le Tatar montra à ses hôtes des bijoux qu'il venait d'acheter à bon compte à un Lesghien, et qu'il destinait à ses femmes. Le vendeur attendait dans le vestibule le prix du marché.
— Faites entrer cet homme, dit Richard avec agitation en examinant la forme singulière des joyaux.
Et dès que le Lesghien eut été introduit il reconnut en lui le pillard qui avait inhumainement dépouillé les devadasis.
Celles-ci furent rappelées dans le salon et ne purent cacher leur épouvante à la vue du féroce montagnard, qui persista néanmoins à réclamer l'argent qui lui était dû. Richard lui posa la main sur l'épaule, et le regardant fixement :
— Coquin! dit-il, tu vas toi-même rendre à Fin-
stant à ces femmes les bijoux que tu leur as volés! Tu vas suspendre les colliers à leurs cous, attacher les bracelets à leurs poignets, glisser les bagues à leurs doigts.
— Plutôt les étrangler mille fois! s'écria le Lesghien avec insolence.
— C'est bien ! répliqua froidement le Français en lui enlevant prestement son kandjiar. Je vais te conduire moi-même au gouverneur russe, qui décidera de ton sort.
Le Lesghien pâlit et jeta un regard sauvage autour de lui pour s'assurer si tout moyen d'évasion lui était interdit. Puis se voyant entouré d'un cercle de gardiens improvisés, il redevint calme et demanda d'un ton poli à Richard :
— Par laquelle de ces danseuses dois-je commencer, seigneur français?
Vivian lui indiqua du geste Ramalia; un sourire méchant crispa les lèvres du montagnard, et ce fut d'une voix railleuse qu'il murmura :
— Ainsi donc voilà celle que tu aimes.
Puis il regarda attentivement la jeune fille, comme s'il eût tenu à graver profondément cette figure délicate dans sa mémoire. N'était-elle pas la cause de son humiliation? N'était-ce pas pour l'amour d'elle que le Français l'avait forcé à restituer les bijoux qu'il avait si bien gagnés?
Richard n'ajouta aucune importance à la réflexion du bandit et le laissa libre de se retirer après
avoir obéi à l'ordre reçu, mais Ramalia fut profondément troublée par cette scène singulière. Pour elle le jeune voyageur qu'elle aimait pour sa bonté devint un dieu de force et de beauté lorsqu'elle l'eut vu dompter d'un mot et d'un regard J'audacieux Lesghien. Elle lui envoya le soir môme un nouveau sélam, mais Richard, se défiant de son propre cœur, annonça à Grégoire qu'au lieu d'aller à ce rendezvous il comptait visiter les ruines du palais de Cyrus, à une lieue de Noukha. En vain son ami protesta et refusa nettement de l'accompagner; en vain lui avoua-t-il qu'il était assailli de pressentiments funestes, Richard lui déclara qu'il avait retenu un guide excellent, d'origine arménienne, que cette excursion ne durerait que quelques heures, et Grégoire découragé n'insista pas davantage.
Le guide qui vint le chercher le lendemain matin était un grand vieillard assez déguenillé, dont la barbe blanche tranchait sur une figure sombre, rayée de rides. Campel en l'apercevant, ressentit une impression de crainte vague; il lui semblait avoir vu quelque part ces yeux verts dont l'éclat était insupportable. Mais où cela? Impossible de se le rappeler. Il n'osa communiquer ses soupçons à son ami, qui se fût contenté d'en rire, et il le laissa partir pour les ruines. Une heure après une femme voilée entrait dans la maison des voj^ageurs et suppliait Grégoire de l'introduire auprès de Richard Vivian. En vain essaya-t-il de lui faire comprendre
que ce dernier se livrait à une excursion scientifique, idée qui ne saurait entrer dans une cervelle orientale.
— Tu veux me tromper, dit-elle. C'est mal. S'il était parti, tu l'aurais accompagné. Où est-il, où est-il? répéta-t-elle en frappant le sol de ses petits pieds avec colère.
— Veux-tu donc le rejoindre aux ruines du palais des rois Mèdes? répliqua Campel en souriant.
— Aux ruines ! s'écria-t-elle en laissant tomber ses bras le long de son corps, tandis qu'une pâleur mortelle blêmissait son visage. Dans la vallée des scorpions! Quel est l'ennemi qui lui a inspiré ce projet funeste. Et tu Tas laissé partir! Et tu prétends être son ami!
— Explique-toi, Ramalia !
— Le malheureux! Il ignore donc que les hommes et les animaux même s'écartent avec terreur de ce lieu maudit, abandonné aux scorpions, qui y fourmillent innombrables comme les étoiles du ciel.
Grégoire tressaillit ; ses pressentiments ne l'avaient pas trompé.
Le guide arménien était un traître qui avait voué Richard à une mort horrible.
— Je vais monter à cheval et le rejoindre, s'écria-t-il.
La jeune devadasi éclata de rire, mais ce rire était lugubre.
— Insensé ! connais-tu le charme assez puissant
pour chasser les scorpions, qui sont des dives malfaisants condamnés à ramper sur la terre sous cette forme hideuse ? Moi seule je puis te rendre ton ami. Prête-moi ton cheval. Oh ! je te promets de sauver Richard.
Ramalia suppliait Grégoire avec tant d'énergie qu'il dut céder à ses instances. Elle sauta sur son cheval, emportant une longue corde dont le bout était enflammé, et s'élança au triple galop dans la direction des ruines médiques. Ce fut une course folle. L'animal, épuisé, finit par s'abattre. Elle continua sa route à pied, haletante, oppressée, un nuage noir sur les yeux, mais résistant à l'angoisse et à la fatigue, car elle avait besoin de vivre pour cet homme qui était devenu son Dieu. Enfin, elle vit s'amonceler ces murs cyclopéens, ces colonnes gigantesques dont les fûts brisés et les tronçons dormaient dans les herbes, ces fragments de portiques écroulés, ces images de dieux, de rois et d'animaux bizarres, toute cette masse imposante de débris qui avaient abrité les splendeurs inouïes de la cour des Mèdes et qui n'étaient plus à cette heure que le caravansérail des scorpions immondes.
Elle s'avança alors timidement, prudemment, touchant à peine le sol d'un pied léger, retenant son souffle, craignant de faire rouler une pierre, et cherchant d'un regard inquiet si elle n'apercevrait pas Richard et son guide. Le silence était sinistre. Le soleil couvrait d'une chape de plomb fondu cette
nécropole. Tout à coup la devadasi s'arrêta; elle venait d'entendre comme un singulier crépitement sourdre sous tous ces blocs de pierre effrités; une sorte de vertige éblouit ses yeux, et elle vit alors des légions d'insectes énormes, aux mandibules fendues en tenailles, aux longues queues terminées en aiguillon, sortir de terre, envahir et escalader les ruines, et former un cercle assez vaste qui semblait se rétrécir peu à peu; puis cette marée hideuse s'avança vers le fronton d'un temple gisant à terre et que couvraient d'ombre trois piliers colossaux. La jeune fille resta terrifiée. Un homme dormait tranquillement étendu sur cette pierre. Un cri jaillit du gosier de Ramalia :
— Richard! Richard!
Elle savait ce nom et le répétait comme une litanie.
Comme il ne se réveillait pas, elle se baissa tout à coup sur le sol d'un air égaré, arracha des touiîes d'herbes desséchées, ramassa des branches de bois mort, entassa des amas de feuilles et forma ainsi une sorte de bûcher en murmurant :
— Les scorpions ont peur du feu ! Les dives seront vaincus par mon talisman !
En ce moment elle entendit derrière elle un éclat de rire. Elle se retourna et aperçut à quelque distance le guide arménien, qui remontait à cheval :
— Me reconnais-tu, belle devadasi ! s'écria-t-il. Les scorpions du vieux palais avaient faim, Je leur
ai apporté pour pâture un homme vivant. Les Lesghiens savent se venger.
C'était bien le voleur de bijoux qui brandissait son kandjiar par bravade. Ramalia le regarda avec un sourire dédaigneux, puis son visage s'illumina d'une sérénité extatique.
— Les suttees de l'Hindoustan savent mettre ellesmêmes le feu à leur bûcher, répondit-elle d'une voix douce et grave. Je ferai ce que font les veuves de mon pays.
Le cercle hideux des scorpions se rétrécissait toujours autour du dormeur.
— Prends garde ! Richard, prends garde! lui criat-eJle, et aussitôt elle approcha la mèche enflammée de sa corde de l'amoncellement d'herbes sèches et de branchages, qui prit feu, et l'enveloppa instantanément d'uu voile rouge. — Richard Vivian se réveilla en sursaut. Déjà les flammes serpentaient, étincelaient, crépitaient parmi les décombres. Les scorpions, épouvantés, surpris par la fumée, atteints par le feu, se dispersaient, fuyaient, disparaissaient dans les crevasses de la terre et dans les fentes des pierres. Le faux Arménien avait lancé son cheval au galop et regagnait les montagnes. Du premier regard jeté autour de lui, le jeune homme avait tout compris ; mais, lorsqu'il arriva aux cendres du bûcher, il ne restait de la belle Ramalia qu'un cadavre tordu comme un sarment et horriblement défiguré.
Singulière contradiction du cœur humain! à partir
LES DANSEUSES DU CAUCASE. f\ I
de ce triste dénoûment Richard devint passionnément amoureux de la devadasi morte, dont le fantôme charmant ne le quittait plus. Il ne poursuivit pas son voyage, mais il garda un goût prononcé pour l'étude des mœurs de l'Orient. Quant à Grégoire Campel, qui m'a conté cet épisode de ses excursions dans les pays barbares, il compte bien n'y retourner qu'à l'époque où le czar, le schah et le padischah auront couvert l'Asie de railways, pionniers de la civilisation, et il ajoute d'un air convaincu :
— Multiplions les réseaux, mes amis. Je comprends le prince de Monaco, qui s'écriait le mois dernier : ce Dût-il m'en coûter mille écus, je veux qu'avant six mois les chemins de fer sillonnent mes Etats! d
Une des tribus les plus importantes et les plus répandues de l'Afrique équatoriale, c'est celle des Bakalais. Du Muni, au nord, jusqu'au Fernand-Vaz, au sud, et du littoral au pays des Apingis, le voyageur rencontre leurs établissements. Ils s'éparpillent même en stations indépendantes au milieu des territoires étrangers. Ils sont partout grands chasseurs, fins commerçants et guerriers perfides ; mais
leur trait caractéristique, c'est une humeur vaga bonde à nulle autre pareille.
Cette vie nomade provient surtout d'une peur extrême de la mort. Ces nègres errants craignent de voir un cadavre. Leurs malades sont expulsés des villages par mesure d'hygiène morale et condamnés à l'agonie solitaire des forêts. On leur refuse l'eau et le feu avec cette conviction philanthropique qui animait les vrais chrétiens du moyen âge envers les excommuniés.
Un décès compromet la bonne réputation d'un village; deux décès provoquent les vivants à la désertion. Ces nègres amoureux de la vie errante croient que la place est ensorcelée, qu'elle devient le domaine de la mort, et ils s'empressent en pareil cas de faire venir un exorciseur qui accuse, condamne et fait massacrer, en guise d'expiation, quelques malheureux dépourvus d'amis et de protecteurs.
Pour eux, la mort est la fin de tout, et cette pensée mélancolique attriste toutes leurs chansons d'amour, de table ou de deuil. Superstitieux néanmoins , ils improvisent un spectre dans chaque arbre, un esprit dans chaque buisson que le vent agite la nuit.
Quand ils veulent conclure une alliance solide avec un autre peuple, ils choisissent parmi eux des assassins experts qui reçoivent solennellement la mission de tuer deux de leurs futurs alliés. Ce procédé, qui provoquerait partout ailleurs une guerre
LE PAYS DES GORILLES. l\ 5
d'extermination, cimente une alliance offensive et défensive des plus sacrées.
En temps de guerre, nul Bakalaine peut se flatter de se mettre à l'abri du danger. On ajuste ses ennemis à travers les joints des écorces d'arbre qui constituent les murailles des maisons, et on tue sans scrupule les gens endormis.
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire,
a dit naïvement le bon Corneille. Ce vers paraît un abominable contre-sens chez les Bakalais. Plus la ruse de guerre est déloyale, l'attaque perfide, la trahison raffinée, et plus elle couvre de gloire le ténébreux assaillant. Le silence le plus profond est obligatoire dans la tribu, qui craint de dénoncer ses refuges à l'ennemi. Les hommes ne chassent plus, les femmes ne cuisinent plus, les esclaves dorment au lieu de travailler. La famine s'ensuit rapidement, le pays se dépeuple, et les survivants vont fonder au loin des colonies.
Le costume des Bakalais est fort léger. Ils recherchent surtout les étoffes américaines et européennes que leur rareté rend précieuses. Ils porteront pendant plusieurs mois un haillon de coton imprimé sans le laver plutôt que de le remplacer par un bon pagne d'une étoffe du pays, fait avec une des plantes textiles et ingénieusement tissé. Leurs ablutions sont déplorables, car ils se frottent d'huile, et quand elle a ranci sur leur laine ils sont loin de
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rappeler, même vaguement, à l'odorat du voyageur, les parfums de la maison Piver.
Les Bakalaîs sont avides de viande et de poisson. A la saison sèche, les rivières baissent et déposent des étangs dans les terres. La tribu accourt à l'étang et le vide à l'aide de cruches et de jarres énormes. Les poissons se débattent vainement contre ces singuliers pêcheurs, qui les tuent et les mangent sur place, ou bien les fument et les mettent en réserve pour les temps de disette.
Ces nègres sont les plus grands menteurs du monde ; chez eux le mensonge est la vertu la plus digne d'admiration, et on se déshonore en exprimant la vérité la plus insignifiante. Ils réalisent bien le fameux axiome de M. de Talleyrand, qui prétendait que la parole n'avait été donnée à l'homme que pour déguiser sa pensée. Un Bakalai ne croit jamais aux assertions d'un autre et se forme une opinion en observant l'expression du visage et surtout du regard de son interlocuteur.
L'insuffisance de la nourriture et la saleté des habitudes engendrent parmi ces tribus des maladies très-variées, dont quelques-unes ont acquis droit d'hérédité. Ainsi de la lèpre et des scrofules. Les lépreux ne sont pas mal vus dans le monde des Bakalais; seulement on les séquestre dans une chambre de la case lorsque leur peau, blanchissant, se dessèche et s'écaille. Comme ces Africains arriérés ne connaissent de remèdes pour aucune maladie,
et qu'ils ne savent pas même leur donner comme nous un grand nombre de noms sonores, tirés d'une langue morte depuis des siècles, ils se contentent, quand un des leurs est mort, d'accuser la sorcellerie de ce malheur; puis ils convoquent un docteur, non pour ressusciter le mort, mais pour découvrir le sorcier. Ces docteurs ne sont donc pas astreints à des études très-compliquées.
Les Bakalais secondèrent M. du Chaillu dans ses grandes chasses à l'éléphant, au taureau sauvage, au crocodile et au terrible homme des bois. Lorsqu'il rencontra son premier gorille, l'émotion de notre voyageur fut profonde.
Lancé dans ces immenses solitudes où. la nature annihile l'homme par sa puissante expansion, il fut arrêté tout à coup par un cri terrible, où semblaient se confondre la colère et l'étonnement humains avec le grondement lointain de l'orage. Alors devant lui s'écartèrent brusquement les branchages et les inextricables lianes en fleurs, déchirés par une cassure stridente, et par la trouée s'allongea comme une vision effroyable le corps gigantesque d'un gorille.
Un lourd silence étouffa les bruissements de la forêt; le chasseur, les pieds cloués au sol, le doigt sur la détente de son fusil, fixait un regard magnétique sur son ennemi; celui-ci restait immobile comme Robinson Crusoé quand il aperçut l'empreinte d'un pied humain dans son île.
Ce singe avait six pieds (anglais) de haut ; ses
yeux gris et enfoncés éclataient d'une expression diabolique; son air railleur plutôt qu'effrayé troublait le tir du chasseur, qui ne voulait frapper qu'à coup sûr. Le monstre semblait gouailler l'homme blanc, qui lui semblait un adversaire chétif et méprisable. Bientôt il se mit à battre sa poitrine avec ses bras énormes et ses poings démesurés. Les poils de sa tête se dressèrent mouvants et horribles, ses yeux s'allumèrent comme des charbons rouges, et, grinçant de ses dents toutes découvertes, il s'élança du fourré d'un tel bond qu'il vint tomber à dix pas de M. du Chaillu.
L'instant était critique. Le touriste fit feu et le singe tomba les bras en avant, non sans pousser un hurlement semblable au grondement du tonnerre. La balle, — une balle cylindro-conique, — avait pénétré sous l'arcade sourcilière gauche. Frappé à mort, le gorille se tordit sur le sol avec les gémissements, les convulsions et le râle sinistre de l'homme. Cette lutte suprême de la vie contre les étreintes d'une mort violente n'est pas moins terrible chez le singe que chez l'être doué de la pensée; il passe du cri de douleur au hurlement de rage désespérée, ses yeux s'injectent de stries sanglantes, et se lèvent vers le ciel comme pour implorer le Dieu de l'infini; il joint les mains par une torsion nerveuse et ne meurt qu'après s'être débattu dans toutes les phases de l'agonie humaine.
S'il combat ses semblables, égaux en force et en
courage, le gorille se sert de sa terrible mâchoire et la lutte devient homérique; les os sont broyés, le sang coule à flots et rougit les grandes herbes, car il s'agit toujours en pareil cas d'une jalousie d'amour et non d'une question de vanité ou de gourmandise. S'il combat l'homme, au contraire, il n'emploie comme armes défensives que ses bras formidables.
Le gorille est le plus redoutable, le plus grand et le plus robuste des singes; lorsqu'il est surpris avec sa femelle par un chasseur, celle-ci s'élance aussitôt à travers les jungles en jappant des cris aigus et plaintifs. Alors le mâle fronce sa figure sauvage et jette un regard pétillant d'un feu sinistre sur l'assaillant qui envahit sa retraite ; son aspect devient véritablement démoniaque et terrifiant ; il commence à battre sa poitrine en redressant sa grosse tête ronde et pousse son hideux rugissement.
Si le chasseur tire et manque, le gorille s'élance aussitôt sur lui et nul ne peut résister à cet assaut. D'un seul coup de pied, l'animal éventre un homme, lui brise la poitrine ou lui écrase la tête. On a vu des nègres réduits au désespoir essayer de frapper ce sauvage adversaire avec la crosse du fusil. Avant que le mouvement fût achevé, le bras du singe s'abattait sur le leur. Bras et fusils tombaient à terre tordus, pétris et broyés.
La couleur du gorille est d'un noir foncé. En vieillissant il devient gris; ses yeux sont très-enfoncés, sa large bouche aux lèvres sans rebords
bo LE PAYS DES GORILLES.
semble fendue par un coup de sabre; ses mâchoires sont douées d'une ampleur et d'une puissance formidables. L'absence de cou qui ajoute à sa disgracieuse lourdeur en enfonçant la tête entre les épaules est due au renversement des condyles occipitaux qui soudent le crâne au tronc. Le cerveau est bas et déprimé; les sourcils sont à peine indiqués, et l'écartement des yeux fait ressortir l'épatement du nez semblable à celui de la plupart des nègres.
La charpente osseuse du gorille ne diffère pas essentiellement de celle de l'homme, mais il contraste avec les autres espèces de singes en ce qu'il a le pied plus long que la main, et l'oreille mignonne.
Le roi des Fans assista un jour à la rencontre d'un gorille et d'un léopard. Tous deux s'arrêtèrent, et pendant que le fauve se ramassait sur lui-même pour sauter à la gorge du singe qui paraissait impassible, celui-ci poussa soudain son hurlement effroyable. Le léopard hésita un instant, puis il s'élança d'un bond ; mais le gorille le rattrapa au milieu de ce saut prodigieux, exécuta avec le corps de son ennemi un moulinet digne d'un bâtonniste émérite, et l'envoya rouler à vingt pas, tandis que le précieux appendice du léopard restait aux mains du vainqueur. Le roi assura à M. du Chaillu que ce singe, surpris quelques jours après pendant son sommeil, fut écartelé par une troupe de léopards dont le chef était sans queue.
Les nègres, pour mieux prouver la force extraor-
dinaire du gorille, racontent l'anecdote suivante : L'un de ces princes de la forêt se promenant avec sa femme et son petit, survient un monstrueux éléphant qui s'arrête en les voyant, et leur dit d'une voix doucement protectrice :
— Laisse-moi passer, gorille, car ces forêts sont à
moi
— A toi! réplique le singe d'un ton goguenard. Ah! ah! nous allons bien voir. Attends!
Cela dit, le gorille ordonne à sa compagne et à son petit de se retirer à l'écart, casse un arbre énorme dont il se fait une massue, et assomme le pachyderme avec cette arme improvisée.
Rien de plus curieux et de plus attrayant dans ce pays que l'étude de certains mondes microscopiques que nous foulons insoucieusement aux pieds sans songer que l'instinct des êtres infiniment petits peut servir parfois de leçon à l'intelligence humaine.
Dans son Afrique sauvage, M. du Chaillu a détaillé les mœurs, prises sur le fait, d'une de ces familles régies par une immuable loi, appuyée sur une solidarité toute fraternelle. Il s'agit de la république... des fourmis, qui compte dans' cette région une vingtaine de classes ou d'espèces différentes.
La fourmi à ruche-champignon — ainsi nommée parce que ses nids sont construits en forme de gigantesques champignons, — est une des plus bizarres de l'espèce blanche; ses ruches sont élevées
en vue de protéger sa nuance délicate contre les rayons du soleil et les intempéries des saisons. Cette famille se divise en trois classes : les ouvrières, les guerrières et les chefs.
Au milieu du pilier qui soutient le chapeau du champignon (comptant vingt pouces de diamètre), une motte de terre se fractionne en trois compartiments : dans l'un dorment les œufs, dans le second grouillent les fourmis en bas âge, et dans le troisième les adultes. Le dedans du chapeau est habité par celles qui sont parvenues à l'âge de raison, c'està-dire qui sont en état de travailler ou d'aller à la guerre. Ce chapeau, que l'on ne peut briser qu'à coups de hache, est d'une complication de travail admirable : cellules, galeries, magasins, rien n'y manque.
Lorsque des fourmis étrangères, inspirées par un Bismark chercheur aventureux d'annexions, se fourvoient aux alentours de ces édifices confiés à la garde de vigilantes sentinelles, cette invasion provoque aussitôt une impétueuse sortie de la garnison et une bataille rangée.
Un jour, à Mayolo, une horde de fourmis rouges, corselées de noires cuirasses, — émigrantpour cause de disette, — vint faire irruption autour d'un groupe de champignons que contemplait M. du Chaillu. Aussitôt une armée de blanches guerrières descendit de ces hauteurs et se forma en carré de défense, avec ses chefs aux flancs. De part et d'autre, on ignorait le système des parlementaires; aussi en
vint-on aux prises immédiatement. La lutte fut acharnée, car l'ennemi avait non-seulement l'avantage du nombre, mais encore l'habitude de combattre au grand jour, ce que redoute la fourmi blanche. Des monceaux de cadavres couvraient le sol. Il fallait en finir.
Un des chefs blancs se retira de la mêlée, rétrograda doucement à reculons, — sans doute pour ne pas tourner le dos à l'ennemi, — et atteignit le champignon le plus voisin. Quelques instants après il s'élança de cette forteresse suivi d'un escadron de rapides fourmis d'état-major, qu'il lança dans Ja direction des champignons disséminés au-dessus de l'herbe. Ces aides de camp portaient des ordres aux ouvrières qui forment... la réserve. Bientôt à chaque pied de ces gigantesques champignons se déroula un mince cordon blanc qui vint silencieusement se réunir bout à bout pour enfermer les rouges dans un cercle compacte et infranchissable. Cette manœuvre savante devait décider du gain de la bataille.
Pendant cette excursion chez les infiniment petits, suivons M. du Chaillu dans un village d'Obongos, où résident des nains sauvages dont la taille ne dépasse point quatre pieds anglais. La couleur de ces Lilliputiens est d'un jaune sale; leurs yeux ont une expression farouche et semblent indiquer une férocité bien éloignée de leurs mœurs débonnaires. 11 n'existe que peu de villages obongos ; aussi,
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pour conserver précieusement leur race, ces êtres étranges se marient-ils entre eux, sans distinction de parenté. Le père vit en ménage avec sa fille, Je frère avec la sœur, comme aux temps primitifs du monde. De ces unions consanguines provient un abâtardissement qui touche au crétinisme. Lorsqu'un Obongo meurt, les parents placent le corps dans le creux d'un vieil arbre de la forêt, dont les cavités sont comblées de terre et de feuilles, puis tout est dit. La plupart des tribus sauvages de l'Afrique ignorent absolument le respect des morts. Quelques voyageurs rapportent que, sur les bords du mont Owen, le procédé Gannal, réduit aux simples proportions de l'empaillement indiqué par le Cuisinier français pour le transport de la marée, est admis, mais seulement en faveur des rois. Non licet omnibus adiré Corinthum.
Dans certaines tribus, le parent le plus proche coupe la tête au mort le plus vénéré, puis il enferme ce dépôt précieux dans une boîte remplie de boue blanche semblable à la craie, et cette boîte sacrée, tabou, n'est ouverte qu'aux occasions solennelles.
Cela s'appelle le fétiche Alumbi. Quand un nègre reçoit à sa table un hôte assez riche et généreux pour lui offrir quelque présent, il va de temps en temps ouvrir la magique châsse pour gratter le crâne favori, et les parcelles de poudre humaine recueillies avec soin pendant cette grave opération sont jetées dans les mets du trop confiant convive.
Dès lors, l'amphitryon peut espérer sans présomption que la générosité de son hôte n'aura pas de bornes.
Quelques sauvages de l'Afrique équatoriale mangent leurs proches aussitôt qu'ils sont morts, par esprit de famille ; ils veulent épargner à ces cadavres le désagrément d'être profanés par le fétichisme des tribus nomades. Ces mêmes fanatiques exigent, sous peine de tortures effroyables, que la femme qui perd son mari lui serve de tombeau. Les parents du mari doivent assister à ce singulier repas funéraire. La réciprocité n'est pas admise, bien entendu, les femmes étant esclaves.
Parmi les émotions violentes que ressentit M. du Chaillu en s'enfonçant dans les profondeurs des forêts de l'Afrique équatoriale pour chasser le gorille, il en est une qu'il faut citer en première ligne, c'est le passage du torrent Ovigui.
Notre chasseur quittait le paj^s des Ashiras pour gagner celui des Apingis ; après avoir traversé sur des troncs d'arbres déracinés d'infects marécages, il vit s'élever sur un terrain accidenté une forêt gigantesque dont le sombre dôme, étoile de fleurs éclatantes, festonné de lianes gracieuses, interceptait les rayons d'un soleil incendiaire.
Dans ces régions inconnues où le silence et l'ombre parfumée enveloppent le voyageur, le moindre bruit jette un trouble subit dans sa pensée et change en effroi ses rêves les plus poétiques.
Tout à coup un écho sourd et saccadé, qui s'enfla bientôt en mugissements terribles, fit frémir la cime des mangliers, des bois rouges, des ébéniers, et retentit comme une vibration électrique dans le cœur du Français. C'était la voix formidable de l'Ovigui.
Cet effroyable torrent des montagnes a quatrevingt-dix pieds de large et se précipite à pleins bords à travers la forêt. Au milieu de son tumultueux bouillonnement se dressaient comme des colonnes brisées quelques arbres dont la situation critique pouvait être utilisée par des ingénieurs primitifs. C'étaient les piles naturelles du plus fantastique des ponts. Mais il fallait établir au milieu de l'abîme, dans l'espace libre, une communication entre ces piles, fort éloignées les unes des autres. Ne sachant comment transporter de lourdes pièces de bois sur cette masse liquide et furieuse, les Ashiras avaient jeté à travers le torrent une branche longue, mince et flexible, attachée aux arbres par ses extrémités et ployant à son centre.
Nul ne pouvant s'aventurer sur ce volant trapèze, les nègres y avaient ajouté à quelques pieds plus haut, deux fortes lianes qui devaient servir de balustrades. Malheureusement ces lianes, par leur souplesse naturelle, étaient retombées en ligne parallèle avec la branche qui formait le tablier, et cet appareil chancelant, moitié sous l'eau, moitié audessus, était bien fait pour épouvanter le plus agile
des gymnastes. Or M. du Chaillu n'avait jamais élevé la prétention d'humilier Blondin ou Léotard.
Pour ajouter à l'attrait du passage que devait forcément opérer le voyageur, son chef de caravane lui affirma que ce pont de lianes valait beaucoup mieux que d'autres établis plus bas.
— En effet, depuis cette saison, ajoutait-il, je ne crois pas que plus de huit ou dix individus se soient noyés en tentant ici la traversée,
Réconforté par ces bonnes paroles, M. du Chaillu commença son exercice d'acrobate, après s'être déshabillé. Cette situation entre le ciel et l'eau n'était pas des plus attrayantes.
Au milieu du torrent, sentant le flot qui battait ses jambes comme pour l'étourdir et s'emparer de lui, il fit vœu intérieurement de ne jamais renouveler cette expérience nautique. Enfin il arriva, en se cramponnant à la liane, pâle et épuisé, sur l'autre bord; mais il fit bonne contenance. Il ne fallait pas que les indigènes vissent un blanc, un esprit, faiblir dans aucune des épreuves qu'ils pouvaient surmonter eux-mêmes. Le soir, à la halte, les noirs se félicitèrent d'avoir échappé aux génies des eaux.
Le fait est que, hanté ou non, l'Ovigui a de tragiques annales.
Quelques mois auparavant, une jeune esclave bakalai, nommée Okandaga, s'était soustraite par la fuite à la jalouse et brutale surveillance de son maître, le cruel roi Minsho. Elle avait donné rendez-
vous à son amant, un superbe nègre apingi, esclave comme elle, au bord du torrent qui les séparait de la liberté. A tout risque, il fallait donc parvenir à le traverser; mais cette tâche, périlleuse le jour pour un homme, devenait impossible la nuit avec une femme.
Les deux amants se penchèrent avec angoisse sur la rive crevassée, les mains jointes, comme s'ils eussent voulu invoquer les divinités fluviales. Le ciel était lugubre et voilé de nuages roux. Aux rafales de la forêt ébranlée, se mêlaient les éclats de la foudre et les grondements de FOvigui révolté. Les fulgurants zigzags des éclairs illuminaient sans interruption l'écume bouillonnante des vagues, et transformaient le torrent en cataracte de feu.
Daj^oko, le jeune nègre, dit à voix basse à la fugitive : « Ne crains rien, Okandaga; j'ai emporté mon fétiche, et il taillera en pièces nos ennemis! » Puis il lui montra l'idole qui devait les préserver de tout danger. C'était une figure de femme avec des yeux de cuivre et une langue fabriquée au moyen d'une lame de fer effilée comme une épée. Rien de plus mobile que l'esprit des nègres et surtout des négresses. La pauvre esclave baisa le fétiche avec une ferveur passionnée et se mit à gambader en riant aux éclats.
Tout à coup, perçant le chœur infernal de la tempête, un hurlement semblable au cri du léopard retentit dans la forêt, et une hache vint s'en-
foncer en terre à quelques pas des fugitifs terrifiés.
— Minsho ! le maître ! fuyons ! s'écria Okandaga d'une voix strangulée par l'effroi. Je sens encore sur mes épaules et sur mes reins les marques de son fouet en peau d'hippopotame. Mieux vaut mourir par l'eau que par le fouet ! Viens !
Elle se dégagea des mains de Dayoko, qui essayait de la retenir, s'élança d'un bond et disparut à moitié sur le pont submergé de l'Ovigui. Le jeune Apingi n'hésita pas à la suivre. Les fugitifs luttaient avec une énergie désespérée contre les flots, qui charriaient des arbres, des pierres et des roches comme autant de fétus de paille ; ils se campronnaient aux lianes follement secouées par le vent et les éboulements du terrain; mais ils ne pouvaient avancer.
Presque aussitôt un nègre chétif arriva en rampant et souillé de boue à la berge marécageuse qu'ils venaient de quitter; il ramassa la hache qui était restée plantée en terre, se tourna vers l'ébénier gigantesque autour duquel s'enroulaient comme un nœud gordien les lianes balustrades, et, brandissant avec une expression d'orgueil féroce son arme grossière :
— Reviens chez ton maître, esclave ! s'écria- t-il. Les fugitifs s'arrêtèrent tremblants, consternés,
paralysés dans leurs efforts, mais ils ne répondirent pas; leurs lèvres se séchaient en voyant le maître féroce près de les atteindre.
Go LE TAYS DES GORILLES.
— Reviens, hurla Minsho, reviens, coquine d'esclave, si tu ne veux pas mourir!
— Je n'ai pas peur de mourir, dit Okandaga, j'ai peur du fouet.
— Eh bien! abandonne Dayoko et reviens. Je te pardonnerai. Ton compagnon est un esclave et un sorcier. Je suis un chef puissant et je te donnerai des bagues, des bracelets de cuivre et des perles. Dayoko t'a ensorcelée, et, si tu arrives au pays des Apingis, on vous forcera tous les deux à boire le poison.
La fugitive se sentit défaillir. Une de ses mains lâcha la balustrade de lianes.
— Un sorcier! répéta- t-elle avec terreur en regardant son complice qui la soutenait au-dessus de l'eau.
— Le maître a menti! s'écria l'Apingi, qui comprit le danger de cette accusation. Tous les Ashiras sont des menteurs. Ne t'ai-je pas montré mon fétiche qui nous protégera?
— Je suivrai Dayoko parce que je l'aime! cria l'esclave à son maître.
— Tu l'aimes, ricana Minsho. Eh bien! dévouetoi pour lui. Reviens et je ne l'empêcherai pas de se sauver dans sa tribu sans payer de rançon, sinon, vous serez fouettés jusqu'à la mort tous les deux.
■ — Tâche d'abord de nous atteindre, lâche ! répliqua Dayoko avec emphase en brandissant son idole aux yeux de cuivre comme un bouclier sacré. Mon fétiche nous donnera la force de traverser le pont et
LE PAYS DES GORILLES. Gl
te fera rouler au fond de l'abîme si tu oses nous poursuivre.
Le chef, furieux de cette bravade, asséna un violent coup de hache dans l'entrelacement de lianes noué autour de l'ébénier, et la balustrade végétale ploya en une seconde comme un arc détendu.
— Je n'ai pas besoin de vous poursuivre, réprit-il d'une voix éclatante. Ramène-moi Okandaga, et je lui accorderai la liberté.
— Viens la chercher dans mes bras, répliqua le fugitif. Elle ne veut pas de la liberté avec toi. Elle sera la femme de celui qui va la sauver de l'Ovigui, moins cruel que Minsho.
— Misérable esclave! s'écria le maître exaspéré, prie donc ton fétiche de paralyser mon bras.
Et il frappa le nœud des lianes d'un second coup de hache qui entama profondément les réseaux verdoyants.
Le pont oscillait, fouetté tout entier par le bouillonnement des vagues.
A son tour Dayoko dut s'accrocher d'une main aux lianes flottantes et lâcher après une courte hésitation son idole à la langue de fer pour ne pas abandonner sa maîtresse ; mais ses forces s'épuisaient et le découragement s'empara de lui tout à fait lorsque Okandaga lui dit d'une voix éteinte : Le fétiche ne veut plus de toi, Dayoko ; il t'a quitté. Moi aussi je veux te quitter. Il est bon de vivre, même, esclave, même sous le fouet. Oh ! l'eau me monte aux lèvres!
L'Apingi se sentit saisi d'une fureur étrange lorsqu'il se vit renié et repoussé par sa maîtrese, et il cria à Minsho :
— Si je te ramène de gré ou de force ton esclave fugitive, promets-tu de ne pas me punir ou de me rendre la liberté?
Le visage du chef ashira s'épanouit.
— Tu seras mon meilleur ami, Dayoko, et je ne te laisserai jamais manquer de femmes. Tu pourras choisir parmi mes filles, et je serai le plus vigilant des beaux-pères. Mais hâte-toi! hâte-toi! car les lianes craquent et gémissent. Le pont va se rompre.
— Sauve-moi, maître ! Je serai ton esclave obéissante et fidèle! supplia la jeune femme.
■ — Ah ! dit l'Apingi en fixant sur elle un regard de haine, c'est pour toi que j'ai perdu mon fétiche et voilà mon salaire! Mais les filles de Minsho sont belles ! et le fouet du maître me vengera de ta perfidie.
Puis il essaya de regagner la rive. Tout à coup, lorsqu'il était presque à la portée du bras de son rival, la balustrade de lianes lentement déchirées se rompit tout à fait sous le poids des fugitifs et, avant que Minsho eût pu les atteindre, ils avaient glissé dans le gouffre. Un flot d'écume tourbillonna audessus d'eux, et l'Ovigui reprit sa course vertigineuse, entraînant deux cadavres enlacés.