‹ Les dates et les œuvres; symbolisme et poésie scientifiqueChapitre 10 sur 13 · XVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVI AVANT-PROPOS

tout s'allégera aussi du passant sourire de l'Anecdote, mais complémentaire d'états d'âme, — et ainsi, avec quelques lettres rares et quelques extraits devenus assez amusants de la presse d'alors, que les «Dates et les Œuvres » prouvent par elles-mêmes, de véracité et de suggestion.

LES DATES Eï LES OEUVRES

D'une Rive a l'autre. — La Pléiade de « Fontanes». — La « Nouvelle Rive-Gauche » et « Lutèce ». — « Lutèce » retrouve Paul Verlaine.

En ce temps-là, les deux Rives de Seine n'avaient point de pont spirituel par où s'entre-pénétrer d'inquiétudes pareilles, mêler et élucider l'éveil de pressentiments poétiques et de velléités latentes en l'Inconscient énergique de quelques-uns. Elles s'ignoraient, — et nous de la Rive droite nous n'avions guère passé sur l'autre que pour aller quérir nos glorieux et inutiles parchemins...

Nous étions une petite Pléiade, qui de même promotion, sortions de « Fontanes » (depuis, Condorcet) : Pierre Quillard, de nous tous le meilleur élève, Ephraïm Mikhaël, Stuart Merrill, André Fontainas, Ferdinand Hérold, Georges Vanor et Charles-Eudes Ronin... En philosophie, nous avions eu, premier du genre sans doute, un petit RuUetin poétique, créé par Pierre Quillard, —

lithographie, et qui se nommait on ne sait pourquoi, « le Fou ». De durée éphémère, André Fontainas est probablement le seul à en posséder encore les quelques numéros... Je n'en garde pas souvenir révolutionnaire, — et pourtant, un matin triomphant, il exista : un quotidien notoire reproduisait et éreintait un sonnet truculent de Stuart Merrill, au nom du vieux goût et de la non moins vieille clarté ! Peut-être l'intelligente épithète de « décadent » a-t-elle été trouvée là et à ce propos, reprise plus tard et l'on sait avec quelle redondance !...

La nécessité de hautes études, universitaires, Ecole des Chartes, nous sépara sans nous désunir. D'aucuns, presque toutes les après-midi du Vendredi nous nous retrouvions à la maison, rue Montaigne, nous disant nos premiers poèmes. Si nous ne hantions pas le Quartier-Latin, nous n'évaguions non plus vers Montmartre... Nous discutions, en admiration, des grands Maîtres du Romantisme et du Parnasse, — mais nous ignorions Verlaine, et de Mallarmé savions seulement qu'à « Fontanes », tout près de nous, enseignait l'anglais (tous, nous avions été en classe d'allemand), un poète peu connu et assez étrange, qui tout le temps de son cours s'interrompait, lointain et sourd au sournois chahut, pour noter hâtivement quelques secrètes pensées sur de petits carrés de papier tirés de sa poche... Rollinat passait alors, porté par une tueuse réclame : nous ne l'aimions généralement pas, mais par lui et à travers lui nous était révélé Baudelaire. Nous étions en 1883-84.

Dès lors, nos esprits allaient divergeant. Formels avant tout, Pierre Quillard et Ephraïm Mik-

haël allaient vers Leconte de Lisle et Mendès, tandis que, tout en se montrant inquiet de l'apport Science au principe de mon Œuvre (cette Œuvre préconçue en unité dont l'insolite leur inspirait à tous un respect ami, mais quelque trouble), Stuart Merrill se sentait naturellement acquis à mes recherches de Verbe musical. — Son premier livre : Les Gamm::s, paru en 1887, devait en témoigner par son extraordinaire variété vraiment instrumentale, et par sa dédicace... Quant à moi, sans prendre alors conscience de la grande tradition à laquelle allait se relier ma volonté poétique, elle prétendait arrivée à son suprême développement et inopérante en demain la Poésie égotiste et spiritualiste au sens étroit, et ses généralités anthropocentristes. Sur les données Evolutives, et immédiatement requise, non par les poètes, mais par les prosateurs Naturalistes qu'elle élargissait d'universel, elle tendait à communier à la Vie totale et en rapporter une Synthèse.

J'avais terminé mon premier livre. Légende d'Ames et de Sangs, poèmes en essai passant par quelques parties de mon plan d'alors, rudimentaire encore. J'en écrivais l'Introduction, d'où (« mon seul guide sera la Science ») se devaient susciter tant de luttes et de négations vaines, — quand nous apprîmes qu'à la Salle des Capucines, Catulle Mendès parlerait ses souvenirs du Parnasse... Presque tous de la petite Pléiade de « Fontanes», nous étions présents : Pierre Quillard, calme à l'habitude, raisonneur et trapu, quelque peu doctoral, — Ephraïm Mikhaël, grêle et long, sa tête rousse et petite, le visage taché de rousseurs, souriant, un peu dansant de timidité et pour-

tant tenace, — Stuart Merrill, grand et svelte, en qui l'hérédité Américaine n'avait point encore triomphé de l'apport Français par sa mère, timide aussi mais partant en grands rires comme puérils, doux et sûr, épris d'heureuse entente.

Mendès, sans inquiétude et sans mauvais pressentiment — en Novembre 1884, — nous contait la « Légende du Parnasse », et de sa voix aux savantes sonorités nous lisait avec amour ses poètes. Quand vint Léon Dierx, et son nostalgique poème de « l'Automne » aux insistants retours d'une sorte de leit-motiv, nous applaudîmes de toute notre admiration. Egalement pour Verlaine, pour qui Mendès pourtant ne se passionnait pas, plein de réticences. Sa voix ne se nuançait plus de persuasion, et peut-être moins encore pour Stéphane Mallarmé qu'il parut presque nous présenter à titre de curiosité. Verlaine et Mallarmé n'étaient-ils point quelque peu des dissidents, des Parnassiens, soit ! mais qui avaient mal tourné. Et « l'Après-midi d'un Faune » n'avait-il point paru si indésirable qu'il ne trouva place en le Parnasse contemporain devant l'autoritaire menace de s'en retirer luimême, de Sullj-Prudhomme...

Mais il nous lut de Mallarmé les premiers poèmes, et, avec quelques précautions, cet « Après-midi d'un Faune ». Je me rappelle notre émotion commune et soudaine : nous aurions voulu crier et nous multiplier, d'un coup nous sentîmes que quelque chose d'inconnu et qui nous hantait était là en puissance : notre unanime applaudissement éclata, se prolongea, et d'on ne sait quelle énergie de protestation, voire même de provocation î Mendès tourna vers nous, qui n'étions pas très loin de lui, un visage surpris

et son sourire peut-être indulgent. Nous n'aimâmes pas non plus la manière dont il parla de Villiers de l'Isle-Adam, et il est un mot mauvais qu'il prononça là, « demi-génie », qui, il m'en souvient, attristait et indignait grandement Mallarmé... Vieille antipathie, peut-être. Le grand Villiers, cette pure et altière sensitivité sous des dehors d'ironie implacable, s'en vengeait en s'en amusant par des trouvailles qui rappelaient un peu de l'énorme déception qui se rit philosophiquement, des Contes cruels... Je le revois certain Mardi soir de la rue de Rome, tout à coup repoussant du geste habituel, vers la tempe, la longue mèche retombante :

— Dis-moi, Mallarmé ? Je lisais tantôt un récit des exploits du sieur Carrier, représentant du peuple, et proconsul à Nantes. Ses « mariages républicains » m'ont inspiré une idée... Vous savez ce qu'il en était ? On liait solidement, poitrine à poitrine, lèvre à lèvre, deux personnes en complet état de nudité, et on les précipitait ainsi dans la Loire. Atroce, n'est-ce pas ? Et cependant, — mourir de cette mort, mais lié à Mendès !...

Et Villiers, alors, riait de notre rire î

De cette première audition de poèmes de Mallarmé, l'enthousiaste émotion s'inscrivit immédiatement en mon Introduction, datée elle-même de Novembre... J'avais écrit : « Dans une phrase passera la musique de la Vie : musique de saveurs, de couleurs, d'odeurs, de rumeurs », — et ouvris alors une parenthèse pour protester « qu'un seul poète, im grand poète, avait des vers pareils », en exaltant du « Faune » un sens « réaliste », et

m'en excusant : car mon impression, qui demeure la même, ne s'opposait-elle point aux intentions d'un Mallarmé si inopinément révélé ? Deux mois après parut mon livre, qui me valut de passer son seuil, — avec quel cœur oppressé !...

Mais que se passait-il aux mêmes temps sur la Rive Gauche?... Quelque chose d'épars, mais une sorte d'innervation, pourtant : vie amorphe où peu à peu s'allaient préciser des souvenirs livresques à travers quoi 1 on trouverait prétexte à poésie, — comme entre rêve et veille, où l'on ne se souvient pas assez pour surgir à l'unitive sensation du passé et du présent, et en déterminer une limite.

Le ciel est gris, très gris, rhumidité vous glace,

monologue piètrement un Moréas qui peut-être a lu sans en rien entendre Baudelaire et Verlaine. Et qu'il est loin du Symbolisme, — et comme l'on sent qu'il n'eût point passé par là si Mallarmé n'avait pas existé ! De même d'un Charles Morice qui tour à tour se souvient de Lamartine et de Musset, et dans tel « Soir de Lune » va de Coppée

Et ça ne manque pas d'un grand air romantique

à Mallarmé : chantant lui aussi la course ravisseuse des « Faunes » à qui n'échappe la déesse « craintive » :

Ils la prennent, riant de leur rire hardi,

Et dans la nuit des Bois ils l'emportent captive.

4-insi s'exprimaient-ils innocemment en la « Nou velle Ilive-Gauche ». Journal hebdomadaire, et seule représentative de quelque remuement littéraire impatient de quelque chose, cette publication reprenait le titre d'une a Rive-Gauche » morte depuis longtemps, littéraire également mais d'intention politique. Républicaine, où entre autres, s'étaient produits Flourens, Vallès, Léon Cladel, Delescluze, Edgar Quinet, Paul Meurice, Louis- Xavier de Ricard, luttant contre l'Empire... « La Nouvelle Rive » datait de Novembre 1882, littéraire à la recherche évidemment « d'une chose inconnue », telle l'Hérodiade de Mallarmé que l'on ignorait, littéraire et, au surplus, désinvolte à la manière Quartier-Latin. Mais, dit l'un de ses j-édacteurs, elle a « constaté le néant de la politique ».

En cette lenteur travaillant presque à vide, s'évertuent pourtant des gestes truculents, comme de parade sur des tréteaux de Bas-romantisme s'assimilant en procédés tout extérieurs en même temps le Richepin de la Chanson des Gueux et des aspects réalistes des Fleurs du Mal... En 1883, un Groupe éphémère se dénomme les « Zutistes », et un autre s'instaure, qui aura plus de durée et réussira plus de tapage, — mais sur place, sans retentissement au dehors : les « Hirsutes ». Existence par avance périmée, ils se dénoncent inadaptables dès lors aux vagues presciences et aux occultes préparations de l'Heure. Ils ont noms, pour ne rappeler que de moins disparus : Emile Goudeau, disant aux Soirées Hirsutes ses Fleurs de Bitume, Eugène Godin qui publie les Chants du Bel,luaire, Fernand Icres, MarsoUeau, D'autres

pousseront la porte close, et survivront à titres divers : Haraucourt qui donne en 83, sa Légende DES Sexes que regrettera son extrême assagissement ! Georges d'Esparbès, Félicien Champsaur, — et le plus notoire d'entre eux et dont leurs trépidantes réunions s'honoraient, Maurice RoUinat, porté à la gloire par le malsain caprice des Salons et Sarah Bernhardt, pour ne retomber, hélas ! que de plus haut... Issu seulement de ce que détiennent, sous l'expression puissamment réaliste, de spiritualisme chrétien ennemi et possédé de la Chair et, tel, comme démoniaque, les Fleurs du Mal, Maurice RoUinat cependant méritait mieux qu'être une victime.

Mais quasi tous, talents de grossière matière, dépourvus même d'un sens de recréation des inspirations antérieures dont ils saisissaient impulsivement d'immédiats aspects, ils devaient être annihilés, et sans qu'on s'en aperçut, dès la prime émotion tumultueuse du grand Mouvement poétique tout à coup en puissance, en 1885...

Or, aux premiers numéros, la « Nouvelle Rive Gauche » ne paraît point avertie, ni pressentir les voies. Le poème encore inédit, « Art poétique » de Paul Verlaine, vient d'être donné à titre de curiosité par le « Paris-Moderne », et le 1®' décembre 1883 elle publie, ironisant sur Boileau-Verlaine, un article virulent signé Karl Mohr : « Mais en prose qu'est-ce que cela veut dire ? Cette haine de l'éloquence et du Rêve ? Qu'est ce monsieur qui attaque la rime ? Comme si la rime n'était pas dans le vers la grande harmonie... En somme, c'est

l'obscurité voulue. J'espère donc qu'il n'aura pas de disciples et que cette poésie n'est pas celle de l'avenir. Une seule chose lui reste, malgré lui peut-être, c'est l'harmonie. Mais ne lui demandons pas davantage. » Et Karl Mohr n'était autre que Charles Morice.

Après quoi, viennent des vers d'Eugène Godin, Bibliques selon Hugo. Une Nouvelle de Goppée, une lettre de Cladel, suivent... Mais, en un mois, que s'est-il passé ? que du volume qui ne paraîtra que dans im an, Jadis et Naguère, deux extraits apparaissent soudain, voisinant avec un poème de Laurent Tailhade nouveau venu : « Automn's Flovs^er » :

Hélas! Je t'ai cueillie, ô Fleur du désespoir, Et triste comme toi, sentant venir le soir. J'exhale avec orgueil un suprême cantique !

Doit-on voir là corrélation, et Tailhade est-il intervenu pour apprendre aux rédacteurs de la « Rive Gauche » qui est Verlaine ? Ou l'auteur des Poèmes Saturnfens, des Fêtes galantes, de la Bonne Ghanson, des Romances sans paroles et de la récente Sagesse (1881), lui même a-t-il été rencontré au Quartier, — car alors il enseigne à Boulogne-sur-Seine ? Des vers alternent, de Goppée, Bourget, Haraucourt, Moréas, Morice, Emile Michelet, mélodieux et mélancolique. Et, en avril, la « Nouvelle Rive » prend le titre de « Lutèce », sous lequel eUe ira à préciser un premier groupement d'admiration autour de Verlaine. Dès 84, autour de lui, l'on voit Moréas, Morice, Adolphe Retté, Tailhade, Gazais, Vicaire, Rachilde... Il tient ses assises aux Brasseries du Quartier, et il paraît aux

Soirées de « Lutèce » et du « Procope » (Verlaine était rentré à Paris en Octobre 81. Il le quitte à nouveau en Octobre 84, et revient en Mars 85).

Entre temps, Emile Goudeau, passant sur la Rive droite, avait créé le « Chat noir » que devait mener à des destins somptueux et incohérents le gentilhomme Rodophe Salis !... Or, « Lutèce » avait ses Samedis, où l'on discutait, où l'on disputait, — avant toijt, de prosodie : car ainsi commencent les mouvements poétiques, et trop souvent ils s'en tiennent là 1 Et, par exemple, le 2 Février 84, une grave discussion entre Moréas et d Esparbès agite la réunion. Moréas vient d'écrire le vers, que de sa voix métallique il déclame en orgueil de trouvaille :

Auiîun éclair n'illumine ton cerveau mort !

— Faux, votre vers î déclare d'Esparbès.

— Non. Vers ternaire 1 proteste Moréas, avec quelque supérieur dédain.

« Nous sommes alors, on le voit, encore loin des vers de seize pieds, et surtout d'une autre Ecole qui se lèvera sous peu, avec des vers qui, tout en gardant l'alexandrin, ne se comporteront plus que d'après des Rythmes — soumis à la pensée, et selon une méthode qui sera nommée « l'Instrumentation verbale » : lisons-nous dans le petit volume Notes sur le Symbolisme (parues premièrement au « Voltaire ») dont l'auteur, Etienne Bellot, tenait de moi, par interview^ et résumés copieux, une partie documentaire assez serrée que malheureusement il reproduisit avec erreurs et désordre (1908). Journaliste pressé, poète socialiste, et pamph-

(1883-1884) ii

létaire, spontané et tellement du Midi ! il sied de citer son nom en passant, et me rappeler de quel air de négligence apprêtée il présentait sa canne : « La canne de Zola, té... Il la laissa un soir à la maison... »

Oui, l'on était loin de « l'Instrumentation yerbale » , Mais le plus étrange était que l'on pût ignorer à tel point et tels vers ternaires de Hugo et le Petit Traité d3 Poésie de Théodore de Banville et ses vers de onze pieds, qu'avait médités Verlaine recommandant de « préférer l'Impair » !

Maintenant, à « Lutèce », passent maints poèmes de Jadis et Naguère qui s'appelle un temps Choses d?. Jadis et Naguère. Une agitation agressive élargit des ondes, sans prise de conscience encore, incohérente, — d'autre part s'était ouverte à la Galerie Vivienne, en Octobre 1883, une Exposition des Arts Incohérents, idée première peutêtre du Salon des Indépendants que devaient illustrer les « Impressionnistes », et plus tard, du Salon des Humoristes... Puis, Verlaine donne des Poètes Maudits qui paraîtront en 1884, les Etudes sur Mallarmé, Corbière et Rimbaud, et des vers de Tristan Corbière ont suivi... L'on sent venir une lutte, une opposition se décèle : des Etudiants ont prévenu la tenancière d'un kiosque qu'ils lui retireront leur clientèle, si elle continue à recevoir (( Lutèce » !

Au numéro de Mars 1884, à noter un poème qui paraît nouvellement s'inspirer de Mallarmé, participer de son atmosphère :

... J'ai vécu mille ans en vingt années.

Je suis rhumanité vieillarde, étant né d'hier I

« Lutèce » a des ennemis. Mais Aurélien Scholl a écrit d'elle : « Rédigée avec talent et conscience », et Francis Enne : « Ils ont compris qu'il était un poète oublié : Paul Verlaine... »

... Il en était ainsi, sur les deux Rives, en l'année 1884.

Départ de la « Poésie Scientifique ». — Mon premier LIVRE ET Mallarmé. — Première visite rue de Rome. — Souvenir de Valvins. — Lettres et paroles.

En Janvier de l'année 1885, parut mon premier livre : Légende d'Ames et de Sangs, avec cette épigraphe d'Emile Zola : « Nous sommes amants de la vie. » (Frinzine et G'**, éditeurs, 1, rue Bonaparte). Pourquoi cet éditeur ? Sans doute parce que là, l'on me demanda moins cher, simplement. J'avais vingt-deux ans. Il me souvient que l'Editeur, homme vieillissant, charmant et paternel, un peu interloqué peut-être par ce livre hors de la norme, me présenta à Armand Silvestre. Bedonnant un peu, accueillant et gai, mais poète, se passionnant à parler poésie, Silvestre me donna son livre de contes Le dessus du Panier, — en s'excusant ! Et peut-être était-il très malheureux, à cet instant...

De Légende, son exposition d'idées et de plan d'une CEuvre-une, œuvre d'une vie, nous avons dit quelques mots. Après avoir relaté véridiquement que dès son apparition, « la Préface en est dis-

cutée passionnément », M. G. Walch dans son Anthologie des poètes Français en expose succinctement les volontés nouvelles rompant avec hier et le présent, insolites et inquiétantes : « C'était comme un salut adorateur à la vie, à sa synthèse, — à la science. Mais c'était, en quelque sorte, à travers Zola que M. René Ghil sentait se développer, exploser soudain la pensée poétique latente en lui, tandis que, pour la pensée directrice, la théorie transformiste l'avait profondément remué, et vivifié. Il en ressort que chez lui, l'idée poétique ne fut pas, même dans les débuts, séparée de la théorie scientifique, — comme vraie base de l'émotion devant la nature et la vie. Il saluait Balzac, Zola, Flaubert, Concourt. Il les saluait à la manière antique, en les admirant. Après avoir donné le plan, élargi depuis, des livres qu'il devait produire pour harmoniser une CEuvre-une, il répudiait les « recueils de vers », pour n'admettre que l'Œuvre capitale de l'artiste.

« Au moment de cette publication, M. René Ghil était des plus inconnus, n'étant point des cénacles qui existaient alors à Montmartre et sur la Rive gauche... ». « Dès l'apparition de son livre, reprend-il, on le discuta avec passion. »

— « Son livre de débuts, dit de son c6té M. Van Bever, qui révélait un poète ne procédant d'aucun maître, et dont la Préface, où il donnait les grandes lignes de l'œuvre qu'il méditait, laissait pressentir les théories de musique verbale que le Traité du Verbe devait répandre avec éclat, d'un coup attira sur lui l'attention. » Et il rappelle le mot d'Edouard Rod rendant compte de Légende : « M. René Ghil ne sera jamais banal. »

Il sied, poTir avérer ces dires, et situer ce livre à l'origine d'un Mouvement qui traversera le Symbolisme, sans autre contact que d'exercer une action déterminante d'expression musicale sur toute la génération montante, sur quasi tous les poètes du divers Symbole, — de préciser les principes et la matière qu'il apportait au domaine poétique. Encore que ma pensée et mon plan d'œuvre s'avouassent rudimentaires : « Dans ma pensée, ce livre n'est qu'un programme. »

Je disais partir de données de la science, des données Evolutives. Base de connaissance, d*où doit se dégager la seule émotion poétique réelle, parce qu'ainsi de sens universel.

Les trois Parties distinctes mais s'entrepénétrant (évolution de l'être et ses phénomènes de tous ordres, du Passé au Préseiit et au Futur), qui composent mon (JEuvre, dès lors s'inscrivaient. Une première, « exhumant les temps de l'homme animal, les visions de la Préhistoire ». La troisième, où « donner vie aux idées modernes, selon la science, sur l'avenir des mondes et de la Vie » : donc, philosophique et sociologique. La seconde, s' ouvrant du poème « de l'œuvre sourde de la Vie qui s'organise », puis qui évoquera les énergies modernes, les Activités exaspérées, « le Travail représenté par ses Usines et les roulements de l'Or », le Train emportant vers les Villes dès maintenant « tentaculaires » THomme des champs :

... et du sang de la Ville qui grouille

Tape aux prés les rumeurs, son pouls rapide et dur.

et l'opposition des classes sociales, — et « les Hôpitaux et les Assises, les deux grandes maladies ».

Quant à l'expression : au lieu du Mot qui narre, sera le Mot qui impressionne, disions-nous, — c'està-dire la sensation et le mouvement directs, en énergies de Rythmes... J'expliquais, et c'était l'association et la dissociation des sensations, leur entrepénétration multiple, leurs correspondances. Je rappelle la note décisive : « Dans une phrase passera la musique de la Vie : musique de saveurs, de couleurs, d'odeurs, de rumeurs. »

Oui, tout ce qui devait être, était là, en gestation ou en premières réalisations : l'Instrumentation verbale orchestrant le poème, — la genèse cosmique, la pré-histoire et les Humanités dansant les rites, en montée vers leur être conscient, la Vie s'organisant à nouveau au ventre maternel et reproduisant l'évolution du monde et de l'homme antérieur, l'évocation de nos Modernités mécaniques et créatrices d'inassouvis Besoins, pour prophétiser la grande Guerre, — et ce que les résultantes peuvent me permettre de supputation de Demain et des lois émues à harmoniser l'Humain et l'Universel.

Je souris, et rêve. Si loin que soient, hélas ! des volontés créatrices, les réalisations, comme, d'un occulte travail, amassant et transmuant les matériaux ma pensée s'élargit et multiplia depuis ce premier livre ! Et pourtant c'était assez, paraît-il, pour une luttante agitation autour de lui, de surprise, d'enthousiasmes, de discussions, et de violentes dénégations...

— En mars me vint la lettre de Stéphane Mallarmé répondant à mon envoi.

(1884-1885) il

« Paris, tS iM»e de «orae.

Samedi 7 mars 1885.

Cher Monsieur,

M Votre livre e&t biea intére^saot ! II me rappelle des époques de moi-mêrae, au point que cela tient du miracle ; et j'y retrouve aussi certaines préoccupations actuelles, qui ine semblent respirables aux poHinoQS sabiils, dans notre air. Peu d'osavres jeunes sont le fait d'un esprit qui ait été, autant que le vôtre^ de l'avant. Ce que je loue avant tout, ce que fera quelqu'un, qui ? vous peut-être, c'est cette tentative de poser dès le début âe la vie la première assise d'un travail dont l'architecture est sue dès aujourd'hui de vous; et de ne point produire (fût-ce des merveilles) au hasard.

Passant d« la préface, o<i vous me montrez tine sympathie trop fervente pour le peu que j'ai fait, mais je Be vous en remercie pas moins, à votre suite de morceaux (je parle comme à un musicien), il y a lieu de s'intéresser énormément à votre effort d'orchestration écrite. J« vous blâmerai d'une seule chose : c'est que dans cet acte de juste restitution, qui doit être le nôtre, de tout reprendre à la musique, ses rythmes qui ne sont que ceux de la raison et ses colorations mêmes qui sont celles de nos passions évoquées par la rêverie, vous laissiez un peu s'évanouir le vieux dogme du Vers. Oh I plus nous étendons la somme de nos impressions et les raréfions, que d'autre part, avec une vigoureuse synthèse d'esprit, nous groupions tout cela dans des vers marqués fort, tangibles et inoubliables. Vous phrasez en compositeur, plutôt qu'en écrivain : je saisis bien votre désir exquis, ayant passé par là, pour en revenir comme vous le ferez peut-être de vous-même ! Tout ceci dit pour causer, comme je voudrais le faire, du reste, de vive voix avec vous. Je suis à la maison pour quelques amis, dont vous êtes, le Mardi soir; mais j'aimerais vous voir auparavant une fois seul. Seriez-vous libre Lundi de onze heures À midi; alors, la « Légende d'Ames et de Sangs » en mains, nous penserons tout haut, moi comme un camarade plus vieux, mais avec toute la sympathie que j'éprouve pour un de ceux de qui certainement notre Art doit beaucoup attendre. Vous me verrez pénétré de certaines beautés vraiment extraordinaires que contient ce premier recueil de vos poèmes.

Bien à voué.

Stéphane Mallarmé.

Lettre merveilleuse ! dont il me parut émaner une vertu de consécration, lettre pénétrante qui, insistant sur les qualités harmoniques, verbalement orchestrales de « ma suite de morceaux », m'indiquait à moi-même que l'intuition en moi avait dès lors réalisé en cette voie plus que n'annonçait ma Préface. Cette lettre, d'un coup précipita à mon entendement des choses encore latentes, et c'est en parlant de cet instant certainement qu'il me plut de dire plus tard à Verlaine, qui l'a rapporté en l'alerte et enthousiaste Etude qu'il écrivit sur moi en 1887, au n" 338 des Hommes d'Aujourd'hui, — que « Mallarmé m'avait ainsi mis dans la voie, ma voie, selon un sens harmonique très développé en moi, écrivant en compositeur plus qu'en littérateur ». — « D'ailleurs, continuait Verlaine, ce Système, cette «voie », Ghil les a magistralement expliqués dans un libelle qui produisit un bruit du diable et campa superbement l'auteur en plein terrain à conquérir. J'entends parler de ce fameux Traité de Verbe, autorisé par un avant-dire de Stéphane Mallarmé, où vinrent durant plusieurs mois de l'année dernière s'exercer les dents des loups en herbe du Journalisme « littéraire » quotidien et de l'autre. C'en devint amusant !... René Ghil doit être considéré comme le premier — ou alors l'un des tout premiers des Jeunes, et en tout état de cause le plus affirmé d'entre eux, le plus en dehors, le plus visible pour le sérieux, pour le grave, pour le poids et l'imposant de sa tentative... ».

Je ne pus (par quelle impossibilité ? sans doute un retard de la poste) me trouver au rendez-vous de onze heures. Il dut être remis à un soir très prochain, dans la même semaine, vers 5 heures.

Je me trouvai devant sa porte. Et là, prêt à sonner, quelle était mon angoisse soudaine où ne semblaient plus vivre que les heurts de mon cœur !... Mallarmé vint ouvrir lui-même, me tendit la main, du geste simple qu'on a à la redonner à l'ami que l'on quittait hier.

Il me demanda de me recevoir dans sa chambre où, des papiers épars sur la table, il travaillait.

— Fumez-vous ? Oui ?

Il me tendait le pot à tabac, le papier à cigarettes. Lui-même avait aux doigts une courte pipe d'écume, qu'il maniait et caressait de négligence légère, et qui semblait le complément de son geste sobre et significatif, parfait.

Mallarmé avait alors quarante- trois ans. De taille ordinaire, cambrée, il était demeuré svelte sans maigreur, avec une sorte de correction et de grâce nette et mesurée de tous les mouvements du corps. Aucune lourdeur n'était en lui. De son visage, la spiritualité était singulièrement intense, — intense et calme, et aérée d'élégance. Front sans orages sous une onde à peine accentuée de la chevelure châtain qui grisonnait aux tempes, c'était là, la large et rectangulaire source d'une clarté tranquille, délicatement ombrée au coup de pouce nuancé des sinus. Et cette lumière de sérénité, en douceurs exquises, s'avivait aux rides compliquées qui irradiaient du coin de l'œil, mordoré et délicatement encastré en l'arcade sourcilière, — tandis que, par la double dépression musculaire soulignant expressivement l'os malaire, elle dévalait en la barbe courtement taillée en pointe çà et là au-gentée, se perdait au sourire discret sous la moustache mous-

seuse. Le nez s'accusait droit et mince, aux aileâ sans passions.

La tête, ronde, s'enlevait peu volumineuse, mais l'on sentait le cerveau précieusement dense, harmonieusement organisé et discipliné d'une volonté composant à tout moment l'unité de la pensée et de Ja vie. Un seul trait étrange en ce masque si intellectualisé : le poète de L'après-Midi d'un Faune avait les oreilles légèrement pointues, — et cette particularité aiguisait l'aspect général d'une note curieuse de subtile alacrité... Jouvence : c'est ce qui émanait de tout Mallarmé, mais subtile, pondérée, d*espoir et d'assurance tout intérieurs irradiés autour de sa personne, au charme persuasif...

Tel il m'apparut, tandis qu'assis, le buste serré au veston d'appartement, en pose allongée et les pieds croisés légèrement, il me parlait de moi avec un plaisir évident. A propos de mon plan d'œuvre, il se laissait aller à. parler de lui, de l'Œuvre que lui-même méditait, depuis longtemps. Elle occupait constamment sa pensée, me dit-il, ses parties s'harmonisaient en son esprit, lentement : mais il ne se sentait assez de loisirs, ni, avouait-il avec une si simple modestie, assez de certitude encore en tout son art, pour se mettre à l'écriture du premier livre. Il en préparait cependant, à toute heure, des matériaux, qui consistaient en la mise en notes, sur de petits carrés de papier, de toutes pensées surgissant valables et propres à prendre place en quelque endroit de cette Œuvre à venir. Il avait, me dit-il, une armoire, qu'il me désigna, pleine de ces petits papiers alourdis à tout instant d'un thème de méditation.

Il prenait ces notes partout, en causant, dans la

rue, pendant son cours (nous l'avons dit, et qu'il enseignait l'anglais à Condorcet, — alors Fontanes), à table même... Je devais, l'été de l'année sui-* vante, avoir l'honneur d'être son hôte en sa petite maison de campagne de Valvins, près Fontainebleau. Je le vis là, tout naturellement, pendant le repas, tirer de sa poche l'un des petits papiers et écrire rapidement, tandis qu'indulgemment M"* et M^^' Mallarmé se récriaient doucement :

— Tu t'oublies ! Nous ne sommes pas seuls !

— Ghil comprend cela, dit-il, avec un sourire quî me rendait complice...

Je devais plus tard savoir un peu plus de cette Œuvre dont il ne parlait pas, et encore c'est peu. Ni moi ni d'autres n'avons connu l'idée générale qui la devait commander, ni son plan. Le doute demeure même qu'il l'ait poussée, en ses méditations, à une conception aussi développée.

Nous étions là, en cette petite chambre si simplement meublée, où ime sorte de lit de camp s'allongeait non loin de la table de travail. Fenêtre ouverte, du quatrième étage la vue s'en allait en plein ciel au-dessus de la rue de Rome et de la vaste tranchée par où la gare Saint-Lazare donne issue à la trépidation presque ininterrompue de ses trains. Le soir était doux, un peu humide de la nouvelle mollesse d'atomes au printemps venant. Le ciel, montueux de nuages sur la mort du soleil, était une merveille solennelle. Jeune dans leurs glorieux reflets, et plus encore peut-être à cause de ses tempes grises un peu, Mallarmé n'entendait pas les trains passer et me parlait maintenant de l'orgueil de comprendre autrement que tous, le spectacle du monde : il parlait, comme un prêtre

suprêmement initié, du « Symbole ». A ce moment, on eût pu lui appliquer à lui-même le premier vers de son immortel Sonnet du Cygne :

Le vierge, le vivace et le bel Aujourd'hui,

tant sa voix au timbre musical naturellement scandée semblait annonciatrice de délivrance attendue ! Sonnet, il est vrai, qui n'était pas écrit encore, mais la pensée qui le soulève n'est-elle point partout présente, d'un grand coup d'aile entravée, en son œuvre qui ne put réaliser une unité...

Son regard, un instant, s'arrêta sur l'harmonieux incendie du couchant, ses couleurs intenses mais de vibrations contenues et comme se consumant en soi. Une grande émotion passa par son visage :

— Et puis, mon cher poète, dit-il doucement, lointainement, tout se résume dans un beau soir, comme celui-ci...

Nous regardions. Il me parut que le Maître déterminait ainsi son art propre — dont presque tout m'était encore inconnu. Il avait ainsi élu, comme expression de son concept esthétique, le spectacle concentré du soir, ainsi que des quatre saisons il aimait exclusivement l'automne, alors que « des torches consument, dans une haute garde, tous rêves antérieurs à leur éclat ! »

Je cherchai plus tard à me préciser, hors de trop d'émotion, le sens de cette conclusion, alors que des années plus tard aussi, Mallarmé eût précisé lui-même en un sens philosophique ses premières conceptions, tout esthétiques disions-nous, du Symbole. — Symboliquement, pouvions-nous désormais en entendre, les divers agrégats du Monde doivent

être l'intensive représentation de nos sensations et de nos idées (et celles-ci le créent, dit sa philosophie émanée de la doctrine de Fichte, si l'on veut,

— ou Platonicienne ou spiritualiste du spiritualisme Indou). Et selon l'esthétique Mallarméenne l'univers morcelé mais harmonique devient un thème par quoi le Moi humain, d'analogies en analogies s'élève à sa plus pure unité selon son rêve,

— rêve proposé a priori par le Moi créateur qui ainsi se donne comme norme spirituelle.

Evidemment, lui, à suivre le développement de ma pensée philosophique, moi à mieux connaître la sienne, devions-nous par la suite nous trouver aux deux extrêmes...

Incidemment, à cause d'A Rebours, il m'avait demandé si mon livre avait été adressé à Huysmans? Je n'avais pas encore sa réponse alors, et la communiquai plus tard à Mallarmé. Elle doit nécessairement intéresser, et la voici :

Mon cher Confrère,

Je viens de lire la Légende d'âmes et de sangs, que vous avez bien voulu m'envoyer. Ce livre singulièremunt suggestif vaudrait qu'on en causât longuement. Ce qui me frappe avant tout, c'est la recherche de la mélodie, la hantise d'expressions revenant de pièces en pièces, avec une allure d'incantation. C'est de la musique surtout, et une musique dorlotée, rompue ça et là par la rauque dissonance de vers qui ont la bizarrerie voulue et le rocailleux aigu qu'a aussi cherchés Corbière.

11 y a une belle pièce « La Terre nue », et d'autres vraiment pavées de mots pittoresques (pour me servir d'un adjectif éculé, mais qu'on a à peine remplacé!), « les os en épieux », par exemple, et des vers à belles lignes :

Et pâle au vide ovaire,

Grande elle va venir, et le sein exigu. .^

i4 LES DATES ET LES ŒUVRES

Mais en dehors de la curiosité que décèlent ces vers étrange» , un peu abstrus, mais éclatants et berceurs, je vous en veux un peu de certaines rimes un peu mendiantes. Je ne suis pas pour le Parnasse proprement dit, c'est-à-dire pour l'écorce délicatement ciselée mais sans sève aucune dedans, mais je crois que si l'on peut espérer une poésie plus médullaire, plus vivante, plus aiguë, il faut garder la conquête qu'il a faite, la rime impeccable, le veston riche. Le Parnasse a au moins rendu ce service, dans sa débilité d'idées qui l'a frappé de mort.

Mais ce sont là des chicanes très discutables, — ce qui est certain, mon cher Confrère, c'est que le livre est particulier, ce qui n'est pas peu dire par les temps que nous traversons. Je vais le serrer dans ma Bibliothèque, près de Corbière et de Verlaine et de Mallarmé, des poètes pour lesquels mon affection artistique est grande.

Bien à vous, mon cher Confrère, et merci aussi de la sympathie que témoigne votre Préface pour votre dévoué

J.-K. HVYSMANS.

Mallarmé me reconduisait en traversant la

salle à manger, là où commençaient à se tenir les « Mardis de Mallarmé » . De ces Mardis l'on a parlé souvent : l'ampleur évocatoire ou l'ingéniosité des causeries du Maître qu'entourait notre silence heureux, leur charme, alors que debout, ou mi-assis sur son rocking-chair près de la cheminée, il nous avsdt sous son emprise persuasive. Au-dessus de sa tête, son portrait par Manet reproduisait son habituelle attitude : un cigare (au lieu de la pipe d'à présent) à la main droite, et la gauche à moitié dans la poche du veston. Et la tête s'immobilisait ainsi, parfois — comme en une atmosphère de rêve, méditative, les paupières un instant baissées sur la genèse du rêve intérieur...

Mais il est un Mallarmé à la campagne, en tenue de canotier, que l'on ne connaît guère, ou pas.

C'était à un quart d'heure environ et à l'opposé de Fontainebleau. Du train l'on descend par une route à la lisière de la Forêt, et, le pont traversé^ c'est Valvins, ■^— et tout de suite la maison dupoète^ sur la rive d'une Seine large et calme comme un lac, avec des îlots de grands roseaux. De l'autre côté monte en amphithéâtre la massive végétation d'été, et là-bas l'assoupissement ensoleillé de villages se morcelé. Valvins ! Emotion poignante pour qui a TU vivre là le Maître si simple, car c'est là qu'il mourut, emporté en soudaineté terrible, d'un spasme de la gorge.

Je devins, un matin de l'été 1886, l'hôte de Valvins... Mallarmé m'attendait à la gare, avec une coquette charrette anglaise attelée d'un petit cheval.

Une porte campagnarde, et la cour, d'où parmi des rosiers monte l'escalier de pierre haut et rustique. Tout de suite, une grande pièce, qui est le Cabinet de travail : aux murs des Japonaiseries, le sourire aux rondes pommettes de doux masques. Bureau ancien, et la pendule de Sèvres inspiratrice de l'exquis poème en prose que l'on sait : « Frisson d'hiver. » Puis, des livres. — Là se prend aussi le repas.

A Valvins, Mallarmé travaillait presque toute la matinée, sans mettre le pied dehors, de peur, me dit-il, de la Nature, cette grande séductrice dont il craint l'attirance. Mais, qu'un ami soit attendu, plus de travail : le petit cheval et la coquette charrette l'amènent... Mallarmé alors quittait un semblant de toilette, revêtait un tricot marin, sur la tête un vaste chapeau de paille mangé de vent et de pluie. Si une ride sur la rivière, vite au voilier : et, coude au gouvernail, il manœuvrait avec

maîtrise tandis que, couché sur des peaux, le visiteur se laisse inciter au tranquille rêver, le visage au Bleu. Et c'est alors une de ces ingénieuses conversations des Mardis d'hiver, que l'on poursuit coupée d'intimes silences.

L'après-midi, promenade par la Forêt. Et le soir vient, un calme sur l'eau. Au crépuscule, le lent dîner, puis la nuit et les paroles rares et douces. Et, à regret, le départ, vers dix heures.

J'ai passé ainsi quarante-huit heures, légères comme le Bonheur, dans l'intimité du Maître, alors qu'avant les Ecoles poétiques, avant les luttes qui séparèrent un temps, car la volonté des Idées nous était impérieuse ! un grand élan de toutes les énergies encore tumultueuses le haussait comme sur un unanime pavois de guerre et de triomphe... Je me suis assis sous la voile qu'il manœuvrait de geste aisé et sûr, soumise et rondissante, telle, me semblait-il, que les strophes souplement calculées d'un de ses impeccables sonnets. Et certes (notons ceci, car rien n'est inutile, qui se rapporte à Mallarmé) il était de son talent à manœuvrer cette voile, évidemment heureux, alors que poète cependant, en même temps que marin attesté par le tricot de laine d'azur passé, cette voile ventrée de vent il semblait l'apprivoiser ainsi qu'un grand oiseau !

Je me suis assis sous la voile du léger esquif, — voguant parmi les suggestions de paroles simples et rares, si ce n'était pas vers le même Vouloir, du moins en toute communion avec lui quant à un art de longue et irréductible tâche, au cours de laquelle l'on n'atterrit point à des ports intermédiaires...

Etat d'ame. Idéalisme, réaction contre le Naturalisme ET LA Science : « Le Symbolisme sera un succédané DE l'Idéalisme. »

Première version du « Traité du Verbe » : l'Instrumentation VERBALE, ET LE PLAN PREMIER DE MON

Œuvre.

Aux « Mardis de Mallarmé ».

Il était à remarquer en la « N'*" Rive-Gauche », et encore un temps sous son nouveau titre de « Lutèce »,une attitude d'admiration envers l'Œuvre d'Emile Zola, — admiration qui va en même temps à Cladel, Goppée, Bourget, Barbey d'Aurevilly... L'on disait par exemple, du roman Au Bonheur des Dames, en avril 1883 : « Cette œuvre est de celles auxquelles l'on ne doit toucher que pour les étudier avec soin. » Mais en 1885, Ton en remarque d'autant mieux le reniement qu'encourt la récente publication du roman l'Œuvre, et de Léon Cladel, Mi-Diable : Zola se meurt, Cladel est mort ! écrit-on.

Or, rappelons que depuis 83, Paul Verlaine a trouvé grâce devant « Lutèce », qu'il en est devenu

le personnage prépondérant, qu'il a donné à cette Revue en les révélant, de premières études de ses « Poètes maudits » que l'éditeur Vanier publiait en 84. Notons qu'autour de Verlaine, à l'imprimerie a de Lutèce » (ses directeurs, Léo Trézenik et Georges Rail, l'impriment eux-mêmes, là-haut, du côté de la Halle aux vins) là ou aux Brasseries, se rencontrent maintenant, en émoi encore amorphe d'âmes chercheuses de soi-même des poètes avides d'autre chose qui sont entre autres : Jean Moréas, Henri de Régnier, Rodolphe Darzens, Laurent Tailhade, Stuart Merrill, Francis Viélé-Griffin, Ephraïm Mikhaël, Louis Le Gardonnel, Gharles Vignier, Ernest Raynaud, — ceux-là que la Presse vaguement en éveil avait les premiers stigmatisés du nom de « Décadents ».

D'eux tous, seuls avaient publié : Tailhade, en 1881, alors vers sa trentième année, deux petits volumes de poèmes passés inaperçus, et Moréas, en 84, à vingt-huit ans, sa plaquette « Syrtes », — petits poèmes gracieux, de thème amoureux et languide, vers réguliers et simplistement mélodiques, évidemment impressionnés de Verlaine, et manquant de personnalité même latente. Mais si les indices manquent, de personnalité caractérisée par quelque propre apport de pensée ou d'expression parmi les premiers essais des poètes tout à l'heure nommés, — ces essais, quand pourtant on les serre et les rapproche, quand ensuite l'on suppute le sens de pareille impulsion vers le poète retrouvé des Romances sans Paroles et de Sagesse, l'on sait pourquoi le Maître naturaliste doit être délaissé, et pourquoi il sera honni... Il apparaît qu'une partie de la génération poétique qui monte est tra-

vaillée d'un presque inconscient appétit d'Idéalisme qui, à la première heure, lui donnera apparence de cohésion. Idéalisme qui, se révélant à lui-même par la suite, ira d'une part, par courte et particulière déviation à travers le Baudelaire hanté de la peur attirante du péché dont le damne la Beauté, et h travers Sagesse, à un vague et déprimant Mysticisme, — et, d'autre part, à travers le Baudelaire des « correspondances » et Mallarmé qui hérite de la négation Baudelarienne de la Science à qui elle oppose l'Imagination : idéalisme qui évoluera à une manière d'art spiritualiste, peut-on dire, plus qu'au concept philosophique nettement déterminé. Jeux suprêmes, si l'on veut, de l'Idée créatrice des vaines Apparences sous lesquelles il sied d'analogies en analogies la retrouver éternelle, — par un a priori d'intuition du Moi participant d'elle.

Aux premiers mois de 1885, les poètes que l'on nomme « Décadents » autour de Verlaine, et de même autour de Mallarmé, en attendant que du précepte Mallarméen s'impose sur tous l'appellation valable de « Symbolistes », — ainsi peuvent s'apparenter d'un même esprit d'instinctive réaction contre le Naturalisme, et, partant, contre la Science. Mais la Science ne se targuait-elle pas alors, il est vrai, d'xm matérialisme sans grandeur, incompréhensive d'un sens nouvellement philosophique et comme religieux au sens de vérités naturelles, que ma Poétique précisément trouvait en elle et allait développer de principes et d'oeuvre.

Les mêmes Nouveaux-venus sentaient aussi, plus qu'ils ne la discernaient encore, une sorte de délivrance leur venir de Verlaine. Un vers de son petit poème (( Art poétique », un vers presque négli-

gemment et gaminement lancé en conclusion, me semble avoir été une parole attendue : « Et tout le reste est littérature ! » Par ce vers qui pourrait tenir sa théorie simpliste, Verlaine, spontanément était l'avertisseur du retour à l'exacte notion : qu'il n'est rien en l'esprit qui ne soit premièrement en les sens. Et cette notion, de contrôler la vieille pensée ataviquement littéraire par une neuve sincérité de sensation, délivrait la poésie de la stérilisante mémoire livresque... Saisie consciemment, elle eût pu, d'ailleurs, mener la génération vers le sens des réalités de la Vie — tandis que, nous venons de dire sous quelle action, toute réalité et toute connaissance de valeur expérimentale devaient être répudiées au principe par la généralité « Symboliste ».

Mais, le plus immédiatement, — et nous en avons par un exemple entre Moréas et d'Esparbès, relevé de précaires discussions, — l'on était préoccupé de prosodie, de technique poétique, de la « Forme » : même recommencement de la vieille erreur, que l'on puisse séparer Idée et Forme, et que celle-ci puisse être conçue autrement qu'expression des énergies de la première régissant mesure et Rythme. Or, sinon en Tristan Corbière, c'est alors en Verlaine et son enseignement d'user des mètres impairs que l'on trouve de premières possibilités de déséquilibrer pour une part l'illogisme de l'ancienne métrique : puisque, avons-nous dit, l'on ne se rappelle pas les hardiesses de Théodore de Banville.

Retenons cette préoccupation primant tout et pour longtemps (si ce n'est tout le temps pour maints et maints) de délivrantes tentatives de prosodie, et aussi de musicalité mélodique : « De

la musique encore », avait aussi prononcé Verlaine...

... Stéphane Mallarmé m'avait donné place à ses « Mardis » dont la sûre attirance commençait. Mallarmé, qui avait publié FAprès-midi d'un faune, Hérodiade, ses poèmes première manière de Baudelaire tributaires et quelques poèmes en prose, avait été révélé à la nouvelle génération, disionsnous, par la publication des Poètes Maudits, — mais son nom ignoré était allé également au public, cette même année 1884, par le roman de retentissante surprise : A Rebours, dont le héros, Jean des Esseintes, se récitait, séduit comme par un sortilège, r Hérodiade de Stéphane Mallarmé dont il aimait d'ailleurs toutes les œuvres, pour ce « qu'il vivait à l'écart des lettres, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l'intellect, aux visions de sa cervelle ». — « Il semble que ce livre surtout, a écrit Van Bever, décida de la gloire du poète. »

Je trouvai là, de mardi en mardi, arrivés avant moi à la parole du Maître : Félix Fénéon et son allure de Méphisto Yankee, secret et réservé, qui devait le premier, en ime étude qui eut grand retentissement, exposer les théories des peintres Impressionnistes, — Théodor de Wizewa, Maurice Barrés qui allait lui tout seul rédiger sa petite revue « Les taches d'encre », distant, contracté, semblant attendre au passage l'heure qui serait la meilleure, d'ailleurs épris d'un devenir en même temps littéraire et politique, hanté par la mémoire de l'homme d'Etat anglais Disraeli, et comme lui se promettant peut-être « qu'on l'entendrait! », — Charles Vignier,

d'autres sans doute, et Edouard Dujardin... Préludant à de multiples activités, mais toutes choses supputées et ordonnées, ce dernier n'était point seulement remarquable par la somptuosité de , ses gilets admirés de Mallarmé lui-même, non point du rouge romantique, mais exquisement nuancés : très artiste^ possédant une sérieuse culture philosophique et musicale, il venait à l'instant de créer une Revue, la « Revue Wagnérienne » qui tout de suite eut une action opportune sur le Mouvement naissant, en général, mais essentielle pour la gestation et l'élucidation à soi-même de l'idée Symboliste — qui même en le Mallarmé de 1885-86 n'a pas les précisions à tendances philosophiques que sa pensée acquiert progressivement.

La « Revue Wagnérienne » propagea les doctrines de Schopenhauer. Par là, elle remua tout l'idéalisme Allemand, variantes Platoniciennes : Fichte, Schilling, et Hegel dont est imprégné l'Axel de Villiers de l'Isle-Adam. Au temps du Parnasse même, la philosophie de l'Idée pure par Villiers, et le Wagnérisme par Mendès, avaient dû impressionner la pensée très réceptive de Mallarmé.

Quoi qu'il en soit, en 86 et après, ce qui constitue l'essence du « Symbole » pour Mallarmé, c'est : ne point nommer ce qu'on a en vue, mais le suggérer. Suggérer, voilà le rêve, dira-t-il encore lors de l'Enquête Huret, en 1891. Bonheur de deviner peu à peu ! Evoquer petit à petit une chose matérielle pour montrer un état d'âme, ou inversement en choisir une, et en dégager un état d'âme par une série de déchiffrements. Il parlait de même en l'Avant-dire qu'il me demanda d'écrire pour la première édition de mon Traité du Verbe, en 86 »

« A quoi bon la merveille de transposer un Fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le Jeu de la parole cependant, si ce n'est pour qu'en émane, sans la gêner d'un proche ou concret rappel, la notion pure ? Je dis : une fleur ! et hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l'absente de tous bouquets. »

Je ne vis et ne vois encore là, qu'un enseignement délicieusement exprimé de procéder, non point descriptivement qui n'est pas du domaine poétique, mais par suggestion : encore que pour moi ce mot doive s'entendre d'une expression des choses par le plus de leurs qualités et de leurs rapports rendue émotive, synthétiquement...

Quand, au moment voulu, nous étudierons l'évolution de Mallarmé, son Œuvre réalisée et ce que l'on peut sincèrement présumer d'une œuvre rêvée et dont il ne dit que peu, nous verrons qu'ainsi que nous le prétendons, l'on doit tenir pour singulièrement élargissants et utiles à son orientation les apports des trois années de la Revue d'Edouard Dujardin, — nous souvenant de plus que c'est le directeur de la « Revue Wagnérienne » qui mena Mallarmé aux Concerts Lamoureux, et avec lui quasi toute la génération nouvelle ! De ce dire nous trouvons témoignage en la Revue elle-même, qui, à un an de sa parution, en Janvier 86, publiait en « hommage à Wagner » ime série de huit sonnets : de Mallarmé, Verlaine, René Ghil, Stuart Merrill, Charles Morice, Charles Vignier, Théodor de Wizenin et Edouard Dujardin.

Mélange de noms qui indique que la question

d'Ecoles n'apparaissait point encore. Publication collective où Ton pouvait cependant discerner de la plupart, des tendances idéalistes, — alors qu'avec moi Stuart Merrill s'avérait ne dédier à Wagner qu'un sonnant triomphe de valeurs timbrales : ce qui, de ma série d'articles à la « Basoche » de Bruxelles (printemps et été de 1885), précédant mon Traité du Verbe, était dès lors acquis sous Fappellation « d'Instrumentation verbale ».

Si les tendances philosophiques de la « Revue Wagnérienne » ne pouvaient avoir prise sur moi, matérialiste, évolutionniste, ne sachant que la Matière et son énergie conçue également matérielle (mais cependant, pour un concept nouvellement spiritualiste réducteur de la stérile antinomie Matérialisme et Spiritualisme au vieux sens, dont ma pensée n'était pas mûre encore), — en 1885, par contre, ses commentaires de F Œuvre de Wagner et l'audition saturante de cette prodigieuse vie sonore, m'ont aidé sûrement, qui selon le dire de Mallarmé, (( phrasais en compositeur plutôt qu'en littérateur ». Aide puissante, quant aux valeurs des timbres dans « l'Instrumentation verbale », à la genèse et la conduite du leit-motiv, la construction orchestrale et l'harmonisation générale, l'entre-pénétration des parties, l'évoluant équilibre de mesure et de rythme...

Fait de haute importance, donc, que la création de cette Revue. Un autre allait suivre, une publication qui devait donner originellement matière à l'activité pressentante, mais non encore déterminée, de toute la génération, quant à un renouveau de l'Expression poétique.

J'avais, ces premiers mois de 85, mené des

recherches en vue d'une technique du Vers et de la phrase harmonique aptes à exprimer nouvellement la matière et la pensée nouvelles, sommairement présentées par ma Légende d'ames et de Sangs. Je partais de la manière harmonique, non plus mélodique, de ses poèmes que nous disions d'essai, et du passages de l'Avant-pr pos que résumait la phrase : « Dans une phrase passera la musique de la Vie : musique de saveurs, de couleurs, d'odeurs, de rumeurs. » Je voulais ainsi une langue poétique multiplement sensitive — verbe, musique, couleur, plastique, le tout en mouvement mesuré, — qui, mue des énergies diverses de l'idée génératrice, se présentât, de tous les modes d'art entrepénétrés, comme une expressive synthèse.

Il est assez de dire que me guidèrent des aperçus sur le langage, de Renan, Max Muller, Schleicher, Hovelacque, G. Darwin, et d'autres, pour me porter aux travaux de Helmholtz sur les Harmoniques dont s'avérait mon intuition. L'Audition colorée, alors peu connue, me requit aussi et, à son propos, le Sonnet d'Arthur Rimbaud. Fantaisie d'ailleurs, tout inconsciente, notant seulement de hasardeuses correspondances de sensations, — de ce Sonnet tant reproduit et qui servit longtemps aux critiques à dénaturer, par ignorance ou malin plaisir, le vrai sens de « l'Instrumentation verbale », Gustave Kahn, entre autres, a déduit comme moi que Rimbaud pouvait être « au courant des phénomènes d'audition colorée » que l'on avait un peu étudiés en Angleterre, et dit qu'on ne doit voir là qu'un « amusant paradoxe ». (La même opinion est exprimée dans la thèse de Doctorat de Marie- Antoinette Ghaix ! La Correspondance des Arts dans la

Poésie contemporaine, 1919, dont nous aurons à reparler).

A ce moment, vers Mai 85, de Bruxelles où mon livre avait pénétré les milieux littéraires en suscitant grand émoi, une Revue qui paraissait depuis Novembre 84, « la Basoche », me demanda l'exposition de mes théories que Ton me savait en train de développer. Je lui adressai alors à mesure de parution en cinq numéros, de Juin à Octobre, une série d'Articles où, taisant le travail de documentation d'ailleurs encore incomplet et lacunaire, c'est en sorte de poèmes en prose et en sa genèse intuitive et spontanée que se proposait ce premier exposé de Méthode, avec le titre général : « Sous mon Cachet »... Il est nécessaire de relater, pour l'historique général, les points principaux, ou nouveaux ou repris et développés de la Légende d'Ames ET DE Sangs, dont traitait cette suite d'Articles. Le plan de l'OEuvre-une prenait plus d'ampleur, s'orientait vers la conception décisive. Deux parties étaient virtuellement délimitées : poèmes de l'Individu, poèmes de l'Humanité selon la science, selon la théorie évolutionniste, « de l'initial tressaillement du prime plasma à l'extase de l'Homme ». Poèmes du Cosmos : « Sans visage et sans âme, aux énormités du Rien encore, d'une palpitation advient le Désir seul d'être et de multiplier : et parmi les époques de végétations en rut, de vagues et montueux amours accomplissent la loi d'où sort le Mieux. »

Puis : « Une musique des Vers », chapitre dédié au Faune de Mallarmé : « Je gravis désormais la voix droite et solitaire, disant : qu'elle multipliera ses Instruments,r Instrumentation... Assez patients,

austères et studieux, nous n'avons pas hanté la Nature rythmique, — et vers l'autre, sa sœur au geste parvenue, elle ne nous mena pas : vers la Vie toute ! qui dans son ventre tient le Dieu. » — « L'Unité », répudiant le livre de poèmes sans liens, exigeant une idée si ample et si haute que de toutes les œuvres de notre Œuvre elle soit la génératrice.

— « Wagnérisme », où il est dit : « Pour une OEuvre-une, en une poésie instrumentale unir et perdre les poésies éloquente, plastique, picturale et musicale, toutes encore au hasard : c'est mon rêve. » Le quatrième Article exposait la théorie de l'Instrumentation verhale : assimilation aux timbres instrumentaux, à l'aide des valeurs harmoniques, des timbres vocaux groupant autour d'eux les diphtongues et les consonnes adéquatement sériées,

— coloration des timbres et groupements, en un rapprochement des trois éléments, — et premières recherches de rapports de cette Instrumentation verbale avec des séries distinctes de sensations et d'idées.

« Le Poème, ainsi, devient un vrai morceau de musique suggestive et s'instrumentant seul : musique de mots évocateurs d'images-colorées, sans dommage pour les Idées », puisqu'au contraire, ce sont les idées et les sensations d'où elles vinrent qui appellent et régissent les séries timbrales, et leurs nuances propres à les exprimer émotivement. Quant au Rythme, — « tout : attitudes, gestes, sensations et idées se réduisent à lui qui ressort de la valeur diaprée des timbres ».

La théorie était posée, qui, par la suite, ne devait que s'assurer par l'apport de sa documentation science, et en tirer de plus larges possibilités. En

plus d'une erreur ou deux de détail, le seul tort (venu de mon sincère souci de donner, disionsnous, la genèse intuitive et spontanée), avait été de donner une importance qui pouvait paraître excessive, au lieu que très secondaire, aux correspondances de couleur. — Il n'était parlé qu'en passant et à mots couverts d'un « livre dernier », celui-là « qui donnerait vie aux idées modernes sur l'avenir des Mondes et de la Vie » , avions-nous dit en la Légende d'Ames et de Sangs : c'est-à-dire ma pensée philosophique. Je m'en sentais trop peu en possession pour en parler alors, et ce n'est qu'en la troisième édition du Traité du Verbe complètement remanié, en 1888, que trouvèrent place ses premiers principes... J'avais donc, en admiration pour Mallarmé, consacré quelques pages au « Symbole », — non point Mallarméen cependant, mais qui, pour moi demandant du Poète une évocation de la Vie toute, représentait la leçon philosophique, la vérité essentielle à amener hors des mille éléments de cette Vie, soit une idée de Synthèse...

Dès les premiers Articles, les discussions soulevées naguère par la Légende, trouvent là matière à plus d'âpreté encore. A la « Basoche » publient leurs premiers vers, Mikhaël, André Fontainas, Pierre Quillard, Darzens et Stuart Merrill (le groupe de Fontanes-Gondorcet), mais elle compte aussi Emile Goudeau, Demblon, d'Esparbès, Théo Hannon, de Guaita, Emile Michelet. Et son enthousiaste directeur, Henri de Tombeur, m'écrit : « Deux partis, pour et contre votre poétique, se sont ardemment créés ici... Il en est qui me somment de cesser la publication de vos articles : continuez ! Nous sommes avec vous, nous vous soutiendrons ! » —

u Mais la victoire était certaine (écrivait, en rappelant cette époque et cette lettre, le critique Belge Paul André dans une remarquable Etude rétrospective à la « Belgique artistique et littéraire » de Bruxelles, Juillet 191^), et M. Marius-Ary Leblond a pu déclarer avec raison dans son livre l'Idéal au xix" siècle, que : Les poèmes de M. René Ghil ont convaincu la nouvelle Ecole de la nécessité d'enrichir de science T inspiration littéraire... » Il est probable que d'alors datent une première orientation (après les Flamandes, et, en 85, les Moines rétrogradant au Parnasse) de l'inspiration hésitante d'Emile Verhaeren vers mon apport de matière poétique et de technique, une attention compréhensive de Max Elskamp et de George Knopff, — et la longue opiniâtreté satirique de la « Jeune Belgique » dévouée aux poètes de réaction parnassienne, comme Valère Gille, Albert Giraud et Ivan Gilkin...

... Durant ce temps, aux Mardis de Mallarmé étaient venus deux poètes nouveaux, en qui tout de suite quelque chose de discret et de presque distant, artiste, avertissait de particulière valeur : Henri de Régnier et Francis Viélé-Griffîn. Ils venaient de la Rive Gauche, connaissaient l'impassible Leconte de Lisle et avaient écouté au Quartier les discours avisés, délicats, grandiloquents et argotiques de Verlaine, et ils cherchaient selon quel mode extérioriser les puissances latentes en eux. Mallarmé deviendrait leur Maître, et sa pensée les révélerait à eux-mêmes : de Régnier gardant davanitage l'empreinte, mais l'art et l'enseignement [Mallai-méen devant singulièrement s'élargir en le

possédé de l'esprit de Vie qu'était Viélé-Griffin.

Fin et long, d'un doux penchement des roseaux qu'il aimait en ses vers parmi le miroir des eaux, charmant de l'exquis esseulement des choses anciennes, chaudement pâle, le sourcil légèrement crispé sur le monocle et davantage de la rumeur et de l'agitation modernes, Henri de Régnier apportait son premier recueil de poèmes, Les Lendemains. La nostalgie, désir, regret, de temps et de toutes choses qu'il aime d'être le passé que l'on peut rêver selon soi-même, 'comme intacts hors de l'aheurtante et complexe vibration de vie, — ces premiers poèmes tenaient latent tout le devenir d'art lointainement évocateur du pur poète des Poèmes anciens et romanesques, de Tel qu'on Songe, des Jeux rustiques et divins, des Médailles d'argile, pour ne dire que les témoignages de sa plus impeccable gloire... Une sorte d'idéo-naturisme où des aspects restreints et le moins matériels de la nature et des êtres ne lui sont que prétextes à émouvoir de personnels états d'âmes s' évadant des réalités, de nuance en nuance annihilées. Et certes, Henri de Régnier venait-il tout naturellement à Mallarmé et pour être le plus près de lui : le Symbolisme, — dira R. de Gourmont, en son livre le Chemin de Velours, 1902 — n'étant, après tout, qu'un succédané de l'Idéalisme.

Francis Viélé-Griffin ne devait donner que l'année suivante sa Cueille d'Avril, simple plaquette où tandis que des poèmes attestaient le souvenir de Hugo et un tempérament peut-être encore romantique, d'aucuns, reliés entre eux et préoccupés de construction unitive, étaient en puissance des amples Récits légendaires et dramatiques de

demain. En cette année 1885, avec son ami de Régnier, il commençait à donner ses premiers vers à « Lutèce » : laissant là la peinture qui l'avait premièrement séduit, à laquelle il reviendra pourtant de temps à autre pour son plaisir, ainsi qu'à de vieilles amours.

Je ne rappelle pas vainement des dons très sûrs pour la peinture et le modelé : c'est, les rappelant, noter une constante caractéristique de la grande Œuvre qu'allaient constituer les poèmes dramatiques, d'ANCŒUs aux Poèmes d'Ionie... Musicale certes, mais plus visuelle qu'auditive, son inspiration. Si de Verhaeren, très visuel également, mais procédant de moi, comme on l'a dit, le poème tend partout et s'évertue à se composer plus musicalement que plastiquement,enViélé-Griffin une naturelle transposition plastique s'opère, qui enlie et relie et équilibre harmonieusement l'ordonnance générale et toutes ses parties, — mais en même temps, c'est là une plastique en mouvement, une composition qui est en acte...

Le verre de vin db Verlaine. — Verlaine en prière. — Le mauvais Double de Verlaine. — Première

ENTREVUE DE MaLLARMÉ ET VeRLAINE, DEPUIS LE pAR- NASSE.

Je ne savais de Verlaine que ses livres, ne le connaissais pas personnellement. Brasseries littéraires et cénacles ne m'attiraient pas, qui tenais pour dangereuses les parlottes : car dans la parole qui expose et discute se détend pour l'œuvre l'énergie de la pensée. J'ignorais même ce que Verlaine pouvait penser de mon livre à l'envoi duquel il n'avait pas répondu. Quand, presque un an après sa parution, en Novembre, me vint cette lettre :

Paris, le 21 Novembre 85.

Monsieur,

Vous avez certainetnent pardonné mon manque d'accusé de réception de votre volume, ne Tattribuantqu'à des causes impérieuses, et vous ne vous êtes pas trompé. Aujourd'hui qu'une maladie non dangereuse mais tyrannique et qui n'en finit pas, fait mine de m'être moins amèrement gênante, je commence, avant de vous en parler, à relire « Légendes d'Ames et de Sangs » qui m'avaient fort impressionné lors de la première

révélation, il y a bien des mois de cela. Un énorme intérêt m'attache à ce livre que je veux savoir par cœur. Recevez cette assurance en attendant que je puisse m'expliquer au long. t

M. Vanier m'apprend qu'un livre de vous où m'est dédié un long morceau va paraître. Agréez mon chaud remerciement. Je me propose fermement de vous voir dès qu'il me sera possible, mais quand? de sortir du lit (je suis rhumatisant I). Mais je suis visible — hélas I à toute heure et en un seul lieu qui est

6, cour Saint-François, rue Moreau (tout près des Quinze- Vingts).

Avec mes meilleures sympathies,

Paul Verlaine.

Le livre en question était le Traité du Verbe, reprise des Articles qui venaient de paraître à la « Basoche », qu'édita non Vanier, mais Giraud, en

Je l'allai voir un après-midi, par un temps glacé et sombre. Je conterai cette première visite, puis trois autres en Décembre et Janvier, évoquant l'Homme en les aspects véhéments et contradictoires sous lesquels il m'apparut alors. Je crois avoir éprouvé là toute l'âme sincère, illogique, mal coordonnée et, dirons-nous, un peu monstrueuse, de ce grand et inégal poète, — qui, à travers ses erreurs et les sautes de passion de quelque Double qui le posséda occultement, aura été pourtant une aspiration douloureuse vers la pureté et l'ordre !

Or, à l'adresse que me donnait le poète des Fêtes Galantes, c'était — une hésitation longuement me retint dans la rue — un hôtel meublé de louche aspect, dont, à part la porte étroite, tout le rezde-chaussée peint violemment de rouge était occupé par un presque inquiétant « mastroquet ». J'avais cependant vagué par le couloir resserré, aux murs comme gluants de nuits humides. Rien... Force

m'était de pénétrer, avec quelque ennui, dans l'Assommoir, une grande salle tout en pénombre où quelques clients maniant des cartes, à mon entrée tournèrent la tête, étonnés.

Derrière son comptoir où les brocs de vin épandaient un arome acre et lourd, — les manches retroussées, le « patron » me regardait, interrogateur. Je demandai :

— Monsieur Paul Verlaine habite ici ?

— Monsieur Paul?

— Paul Verlaine?

— Eh ! oui ! Monsieur Paul ! Certainement. Il doit être dans sa chambre : il était là à l'instant. — Je vais vous conduire, si vous voulez prendre la peine...

11 ouvrit alors une porte sur le couloir, et tout de suite donna du doigt contre une autre demeurée pour moi invisible, tout à l'heure.

— Entrez ! dit une voix grasse, et rauque un peu.

Le patron tourna la clef, et m'annonça :

— C'est une visite pour vous. Monsieur Paul!... La chambre unique était petite, peu haute, très

sommairement meublée, éclairée sur la rue d'une seule croisée, grillée à l'extérieur... Verlaine était levé... Boitant légèrement, le genou pris de rhumatisme, il venait à moi, l'œil bridé et scrutateur, et sous le vaste crâne entièrement dénudé le visage court et mangé de barbe se tourmentait, comme de défiance froncé, tandis que le buste demeurait droit.

Je me nommai. 11 me tendit une main nerveuse et molle en même temps et se mit à causer, à discourir ensuite : la phrase était curieuse, incorrecte.

sans rythme, — peu à peu triviale et crue, mêlée d'expressions argotiques. Et cependant c'était une sorte d'éloquence où sombrait et reparaissait tour à tour une docte attitude, où une gaminerie saltait par la rue, où se vautraient des vocables et des accents de mauvais lieux.

Le sourcil sourd et sauvage sur la caverne de l'œil, l'os malaire assez sailli, la moustache humide, épaisse et longue à se perdre parmi la barbe inculte, il parlait en allant et venant, vêtu sans soin, un cache-nez autour du cou : et tout à coup il s'arrêtait en une attestation presque brutale du torse bombé, de la tête haussée, comme en geste de lutte.

Le crâne dénudé et luisant, surtout, captivait mon attention et ma surprise. Je sais que l'on a dit de ce crâne qu'il était « divin » : à la manière des demi-dieux de la Fable parmi l'horreur sacrée des forêts, si l'on veut... Mais l'extraordinaire et la poignante caractéristique de la tête de Paul Verlaine résidait en ceci : que la partie vraiment frontale,— relativement peu élevée, — venait en sorte de protubérance ovoïde se resserrer en s'aplatissant, s'étrangler, entre les arcades sourcilières très proéminentes. Là était le point inquiétant de ce masque singulier, très visiblement asymétrique, — alors que les muscles semblaient comme attirer en torsion violente la rondeur nue et la lumière de la partie supérieure de la voûte crânienne d'une apparence compacte, lourdement osseuse. Ainsi, à l'intersection de cette masse musclée et du nez court, évasé, sensuel et comme animal. Ton eût dit qu'un orage passionnel couvait éternellement ses puiseancesl.,.

Il me souvient que Verlaine me parla, sans compréhension générale d'ailleurs, des vers à pieds impairs. C'était un commentaire amusant, à grands gestes terribles soudain, de son poème : « Art Poétique », qu'il me parut comprendre lui-même, surtout comme un acte d'irrévérence, à peine de révolte, envers le Parnasse pour lequel il eut de dures expressions. Puis il s'emporta, l'orage monta parmi la monstrueuse face, — et il invectiva Mendès de qui le succès l'énervait, il se compara à François Goppée et le railla amèrement.

Et tout à coup, gamin, il endossa son pardessus, prit sa canne et son chapeau mou, malmené :

— Maintenant, on va prendre quelque chose, me dit-il.

Et, malgré mes dénégations, il m'entraînait devant le comptoir et, quand il m'eût présenté au « patron » : « Jeune poète, vous savez ! », il commanda du vin :

— Et pas du broc, hein ! ponctua-t-il d'un coup de poing retentissant. Du vin de la bouteille !

Il remarqua, hélas ! mon verre resté plus qu'à demi plein — et le vider me sauva seulement de sa Colère !

Beaucoup plus tard, vers 1910 peut-être, cet incident du verre de vin mal goûté me valut d'ailleurs un autre reproche du poète Constantin Balmont, promoteur en Russie des nouveaux destins poétiques, concurremment avec le passionné et concentré Valère Brussov surnommé le « tyrsm de Moscou ».

De passage à Paris, Balmont était venu me voir, et tout à coup au cours de l'entretien, il me déclarait de sa voix chantante et voilée un peu t

— Je dois vous dire, si vous le permettez... Je vous en ai voulu longtemps î

— Oh! Et pourquoi?

— Parce que vous n'aviez pas accepté le verre de vin de Verlaine ! . . .

Dans son intéressant livre de Souvenirs, La MÊLÉE Symboliste, Ernest Raynaud parle avec verve et enthousiasme d'une soirée passée auprès de Verlaine de nouveau alité, où vinrent Forain, puis Louis Le Gardonnel qu'amenait Germain Nouveau dès lors atteint de la neurasthénie aiguë qui s'aggraverait en manie mystique... Ce dut être ma seconde visite à Verlaine et le souvenir ne m'en demeure pas précis, — cependant qu'Ernest Raynaud trace non seulement mon portrait d'alors : « impression de vigueur, la parole brève, le geste sobre, le teint mat, les cheveux drus et noirs, relevés », mais se rappelle ma lecture d'un poème de la Légende d'Ames et de Sangs.

Je trouvai Verlaine, un nouvel après-midi, et sur les indications du « patron », à l'église... Je le découvris en une posture humble, adorante et comme puérile, devant l'autel de la Vierge. Je pus le considérer, il priait candidement du cœur et des lèvres, — et, quand ma main toucha son épaule, certes son visage pâle, aux traits détendus et amatis d'une sorte de luminosité lointaine, son visage de pauvre pécheur remettant son poids de misères aux pieds de la Mère des Puretés, m'apparut touchant infiniment.

— Je viens, me dit-il, le regard comme aveugle, laissez-moi terminer ma prière...

Nous sortîmes, allant à l'aventure. Frappant de sa canne, le genou malade, il marchait péniblement, et tout' à coup il s'arrêta, me regarda :

— Ça vous épate? Oui, voilà... Vous m'avez vu en train de prier... Et puis après?

Je témoignai de tout mon respect, de mon admiration, pour le poète de « Sagesse ». Mais quelque chose dô mauvais venait de resurgir en lui:

— Non! vous ne comprenez pas!... Ah ! à propos (le ton devenait gouailleur), vous écrivez une œuvre, une OEuvre, tout un plan, quelque chose de composé, de coordonné ! C'est une leçon pour nous tous, paraît-il ?... Eh bien ! moi aussi ! Moi aussi, une œuvre, et sur un plan, et c'est plus simple !... Nous avons en nous, tous les hommes, deux êtres qui se tiennent, et pourtant sont en désaccord, oh 1 combien ! — un ange, et un porc ! Parfaitement !... J'ai écrit « la Bonne Chanson » et « Sagesse », en effet : ça, c'est l'Ange ! — J'écrirai maintenant un livre qui s'appellera : (( Parallèlement », parce qu'il convient de donner aussi la parole à la Bête ! D'autres livres ainsi viendront, à leur tour, et ce sera ainsi, « parallèlement »... Voilà mon plan !

Ce plan simpliste, si pittoresquement exposé, on le trouve, il est vrai, dans l'œuvre de Verlaine. Non point en produit de sa volonté, mais en expression de la sincérité de sa sensibilité, en développement parallèle de la Fatalité double qui domina son organisme même...

, Nous allions nous quitter (non sans « prendre

quelque chose »), quand il me demanda soudainement :

— Mallarmé ? Pensez- vous qu'il voudrait venir me voir?... Je voudrais le revoir mous nous sommes connus, au temps du Parnasse, des amis nous étions... Puis pas aller chez lui, moi. Il habite aux BatignoUes, au quatrième, m'a-t-on dit ? Impossible, avec mon genou... Puis, il est marié, Mallarmé, il a une iille... Il est rangé, quoi ! alors, moi, dites donc ? J'ai pas « des manières et des pelures »... Vous pourriez arranger ça, vous ? Vous viendriez avec lui... Puis, c'est pas tout ça...

Brusquement, à son habitude, il s'était arrêté. Une anxiété passa sur son visage, trembla dans sa voix rauque :

— Mallarmé ? Il enseigne l'anglais à Gondorcet, est-ce pas ? Or, mon « gosse », vous savez, mon gosse, on m'a dit qu'il est à Gondorcet, demi-pensionnaire. Je ne dois pas le voir, c'est entendu, parce que... des torts, oui ! qu'on eût pu pardonner, peut-être? Alors, si Mallarmé voulait ? Nous prendrions rendez-vous, et il me l'amènerait dans la cour, lui restant présent, — le temps de le voir, lui parler, qu'il apprenne quel est son père, et un honnête homme, en outre !...

Mallarmé, très ému, vint avec moi, et cette entrevue m'est restée un souvenir précieux, en sa grandeur simple. — Mais (parce que nous avons dit vouloir rappeler tous les aspects sous lesquels il m'apparut), à quelque temps de là devait m'être révélé un Verlaine tragique, mauvais d'orages amassés : alors qu'il ne parlait de rien moins que supprimer de son revolver « d'aucuns » que nous

retrouvâmes exécutés moins terriblement dans le volume des Invectives.

Il parlait, violent, démonté, et soudain, en conclusion à ses vengeances, l'Echafaud hanta son cerveau et comme son regard même !... Je le vis alors, col nu, les mains liées au dos, et, près d'éclater, les veines de son crâne surplombant, — claudicant et prodigieux, mimer autour de la chambre sa marche à l'Echafaud ! Certes, halluciné, et presque autant moi-même en proie à sa suggestion, il devait voir là-bas l'acier bleui d'aube du couperet : et sa poitrine et sa tête gonflaient un suprême défi... Ainsi, avérait-il la part trouble et subconsciente remontée de lointains âges dont il semblait avoir eu la presciente sensation quand, en tête des Poèmes Saturniens, il écrivait de soimême que chez les êtres de son espèce « le plan de vie est dessiné ligne à ligne par la logique d'ime influence maligne »...

Envers cette heure triste, c'est assez d'évoquer l'entrevue, première depuis le Parnasse, des deux Maîtres qu'allait reconnaître particulièrement, demain, le naissant« Symbolisme ». Verlaine, le poète attendri, intense et gracile, conscient de son art, — de cet art qui, en tous les désordres, demeurait cependant son amour et son orgueil, — le Verlaine que nous aimons, tout à coup ramené à l'enthousiasme de ses premières années littéraires et contemplant en Mallarmé sa propre gloire, alors devint vraiment poète des Fêtes galantes, de la Bonne Chanson, des Romances sans paroles !

Prévenu par moi, il avait mis de l'ordre dans sa

LES DATES ET LES ŒtJVRES

chambre, soigné sa mise, — et son sourire était si heureux quand il mit ses mains dans les deux mains tendues de Mallarmé î Malgré les années écoulées sans se revoir, tous deux avaient repris naturellement le tutoiement. Ils causaient, du Parnasse, de leurs débuts, — et aussi du nouveau mouvement dont ils étaient acclamés.

Je constatai cependant une sorte de timidité, d'humilité même, de Verlaine à l'égard de Mallarmé. Verlaine allait avoir quarante-deux ans et le poète de 1' Après-midi d'un Faune n'était son aîné que de deux années. Mais c'est avec cette nuance charmante d'hommage que Verlaine, comme s'excusant en même temps, constata leur égalité dans l'admiration du nouvel Age poétique :

— Eh! mais, nous voici célèbres, maintenant, Mallarmé ! Des chefs d'Ecole, quoi !

— Oui. Qui eût dit cela? répondit Mallarmé, amusé, avec son délicat sourire des paupières.

Ils goûtèrent un instant de silence, le sourire s'éteignant, heureux et émus certes de se retrouver ainsi tous deux, se rappelant peut-être que tous deux, et Mallarmé surtout, avaient été des dédaignés du Parnasse. Mais que l'on songe à l'émotion et à l'orgueil qui m'emplirent, — lorsque Mallarmé avec sa grâce si simple et grave, se détourna vers moi qui me tenais à l'écart :

— Mais voici aussi notre ami René Ghil, de qui le premier livre et la poétique, n'est-ce pas, ouvrent une voie...

Il me parut vraiment, tant il émanait de prestige de ces deux hommes en cette petite et pauvre chambre, qu'une consécration s'imposait sur ma tête. Et cet instant ne donnait-il point, par avance,

pleine approbation à l'indication avertie d'Auguste Marcade, en 86, touchant les trois promoteurs du Mouvement général.

J'ai pleinement vécu cette heure en sa simplicité glorieuse, et c'est là un souvenir dont l'émoi demeure en moi. Les deux Maîtres s'étaient montrés devant moi aussi grands l'un que l'autre, dignes pareillement de susciter tant d'ardents espoirs qui se pressaient vers eux...

Le « Traité du Verbe » événement poétique de 86. — Une première variante du Symbolisme : l'Article DE Moréas au « Figaro ». — Extraits de la Presse.

Les Revues : « La Pléiade » de Quillard, Darzens et Mikhael. — La « Vogue » de Gustave Kahn. — La « Revue Wagnérienne » et les Sonnets a Wagner. — Le « ScAPiN », LE « Décadent ». — Indices de lutte.

Article du Figaro : les trois chefs du Mouvement.

Vers Novembre de 85, vint ou plutôt revint aux Mardis de Mallarmé un poète éloigné de Paris depuis cinq années mais qui, doué d'une activité assimilatrice très artiste, sut tout de suite reconnaître l'heure : Gustave Kahn. Il avait été le premier à rendre visite à un Mallarmé totalement inconnu qu'il avait alors intéressé par quelques essais de poèmes en prose, avant 1880 où il s'était lié aussi avec Jules Laforgue. Son service militaire l'avait appelé en Algérie d'où il arrivait maintenant, petit et trapu d'épaules, intéressant d'un masque presque mongol plutôt que sémite, sachant écouter, et mieux discuter avec tendance à écarter les points gênants, — au surplus procédant assez par

l'égocentrique affirmation... Gustave Kahn avait alors vingt-six ans : sans histoire, on le sentait passionnément désireux de rattrapper le temps perdu, de prendre grande place, sinon la première. Tel il apparut encore vers 89, quand il sortit de la « Revue Indépendante «, à J.-H. Rosny^ qui note un souvenir amusant en ses Torches et LuxMIGNONs,

Fin 1890, de retour également d'un exil, (il avait été quatre années en Amérique), Stuart Merrill raconte lui aussi un Gustave Kahn supprimant tout autour de soi ! Kahn recevait des amis ce soir-là, tout autour d'une longue table où tramaient des poignards ! Bouteille à lourde panse pleine de rhum, parmi des verres. Mais Stuart Merrill se demandait pourquoi tant d'entailles et d'encoches en cette table? Il en eut l'explication au premier nom de littérateur que prononça un imprudent admirateur : « Faut lui crever la panse ! » dit simplement l'auteur des Palais Nomades tout en plantant devant lui l'un des poignards. Et à chaque nom qui intervint, le même geste ponctua un même verdict, ou quelque chose d'approchant ! « Je me tus, terrorisé ! » dit plaisamment le doux poète des Gammes.

Je n'étais pas encore l'un de ceux, sans doute, promis aux supplices, quand à un Mardi, Novembre ou Décembre 85, il me demanda de le venir voir un soir. Le rhum emplissait un grand pot de grès, mais il n'était pas alors de poignards. Fumant sa pipe, d'une voix un peu monotone il me parla et de moi et de lui : de la Légende et des Articles parus à la « Basoche » que Mallarmé à ses Mardis avait commentés, de l'Instrumentation verbale qui le séduisait. Il rêvait aussi d'une expression

poétique délivrant la personnalité poétique asservie aux mètres et césures classiques, mais sans la déterminer encore. Pour l'instant le poème en prose surtout le tenait méditant. Une hésitation s'attardait en lui : il me lut des vers rapportés d'Algérie dont le mode n'avait rien de nouveau et qu'il n'aimait guère d'ailleurs : certes, très loin du « Vers-libre »... Il avait et me lut aussi quelques poèmes inédits de Jules Laforgue — alors en Allemagne, qui prendraient place en I'Imitation DE Notre-Dame-la-Lune. Mais les Complaintes étaient parues : prémisses de cette désespérance latente de ne pouvoir être en puissance de vivre, et tant aimer la Vie ! que c'est d'un rire dont se casse, contre notre cœur qui comprend, le sanglot. Frère se chantant en mineur de l'âpre Tristan Corbière en qui il s'était complu, peut-être d'un même pressentiment qui dévore l'être, de mourir tôt...

Gustave Kahn partit ensuite pour une randonnée en Allemagne, Leipzig, Dresde, Dux en Bohême. Il m'écrit qu'il vient de lire A Rebours qui ne l'enchante pas, cependant que (hanté, disionsnous, d'un mode plus adéquat à l'émotion personneUe qu'il voit alors davantage en le poème en prose), « il excepte de la malédiction une antienne en prose sur les pluies parisiennes. » — « Je vous lirai au retour des choses plus ou moins ramollies )),m'an-» nonce-t-il en passant...

La série des Sonnets à Wagner du numéro de Janvier 86 de la très notoire « Revue Wagnérienne » avait soulevé du scandale : retentissement énorme, rappelle Edouard Dujardin... Et la Presse se les passa, avec de décisives ironies ou de graves amer-

tûmes ! Du moins lui était-il permis d'user tour à tour du terme : Décadents ou Déliquescents ! depuis la parution récente du petit livre de parodies Les Déliquescences d'Adoré Floupette dont les auteurs étaient Henri Beauclair et Gabriel Vicaire, et que d'aucuns avaient pris très au sérieux. A ce propos, en l'article en sorte d'introduction qu'il place en tête de son volume, recueil d'Articles écrits à divers temps (Symbolistes et Décadents, 1902), Gustave Kahn note assez étrangement que parmi ces poèmes d'Adoré Floupette il n'est pas d'allusion au Vers-libre « alors non divulgué ». Non seulement non divulgué, mais non existant en tant qu'appellation et chose. Non-existence qui se prolonge au long des années 86-87, puisque les Palais Nomades sont de 87, et qu'en 1888 seulement, à la « Revue Indépendante », il émet de premières et succinctes vues sur le Vers — composé d'unités qui se présentent en arrêts simultanés du sens et de la phrase (mesure, au lieu de phrase, serait mieux), — d'où rythme... « L'Instrumentation verbale » dès 85 (Articles en la « Basoche ») et les éditions du Traité du Verbe 86, 87, et, en tous développements, de 88, démontraient qu'il est d'autres complexités dans le Rythme — et dans l'accord de ses énergies avec la Mesure, de même qu'en la texture, non plus de la strophe, mais de la période.

Il est donc de Kahn, une autre erreur que l'on ne comprend pas : de dire en le même volume Symbolistes ET Décadents, que ce qui se détache en résultat tangible de l'année 1886, c'est l'instauration du Vers-libre... Force m'est de protester que l'événement poétique de 86 a été la parution en

août du Traité du Verbe, ainsi que nous le verrons : ceci dit, simplement pour que tout soit en sa place et son temps.

Fondateur en Avril de cette année 86, de la délicate petite Revue hebdomadaire, « la Vogue », Gustave Kahn précisément donnait là, durant la trentaine de numéros qu'elle compta, de premiers poèmes que l'on retrouvera en les Palais Nomades qui, s'ils ne laissaient apercevoir encore de particulières théories, accusaient une personnalité poétique très distincte. Flexueuse, d'ondes mineures, sorte de mélopées suggestives de nostalgie imprécisée d'où émane une émotion comme un arôme s'épand, — si certainement un peu d'Henri Heine, certainement aussi quelque chose de la déserte langueur d'Orient.

La (( Vogue » a été parmi les plus intéressantes Revues d'alors, qui publia les « Moralités légendaires » de Jules Laforgue, et de Félix Fénéon de premières et pénétrantes études sur les peintres Impressionnistes. Elle publia de moi deux des six ou sept Sonnets qu'il m'amusa d'écrire à cette époque, un peu pour le plaisir de Mallarmé, — de la manière de qui ils étaient d'ailleurs quelque peu tributaires. Les autres parurent au « Scapin », cette même année, pour le plus ample plaisir de la Presse qui les reproduisait sans retard, et avec quels commentaires amènes I On les retrouvait partout...

Le mois précédent, en Mars, avait paru par les soins de Rodolphe Darzens, Pierre Quillard et Mikhaël, une autre Revue, la « Pléiade », qui de Quil-

lard et Mikhaël empruntait comme un air de sagesse et d'impeccabilité quasi-classiques, quant au vers. « Une des plus remarquables des revues disparues, en a écrit Stuart Merrill. Elle publia la plupart des poèmes en prose de Mikhaël, le fameux Traité DU Verbe de René Ghil, « la Fille aux mains coupées » de Quillard, le « Massacre des Innocents » de Maeterlinck, des vers de Van Lerberghe. » Sa rédaction comptait aussi Emile Michelet, Saint- Paul Roux, Grégoire le Roy, Jean Ajalbert...

Par cette Revue nous arrivons donc à la parution du « fameux Traité du Verbe », — pour parler comme Stuart Merrill et Verlaine. J'avais repris, retravaillé et développé quelque peu, au printemps de 86, mes Articles de la « Basoche » (Sous mon Cachet), et tels, sous nouveau titre : Traité du Verbe, ils devaient être publiés dans la Revue la « Pléiade », puis, la composition en étant gardée, paraître immédiatement en volume, Girau<i, éditeur. Alors, m'honorant d'une attention particulièrement délicate, le Maître Stéphane Mallarmé me demanda s'il me plairait qu'il « épinglât à ces pages qu'il aimait quelques mots d' Avant-dire »; Il écrivit donc cet « Avant-dire » précieux et si souvent rappelé, où en quelques lignes il résumait sa pensée et son art du Symbole. Il avait tardé quelque peu, et ce n'est qu'à Juillet et Août que la « Pléiade » donna le Traité du Verbe.

Fin Août il parut. Qui peut prévoir le sort d'un livre ! « Tantôt louangeuse et tantôt railleuse, toute la presse Européenne s'occupa de cet ouvrage dont deux nouvelles éditions en 1887 et 88 ache-

vèrent de révéler M. René Ghil et ses théories instrumentistes », écrit Van Bever en son Anthologie. Et d'autre côté, dans les Poètes Français CoxN- TE3IP0RAINS de G. Walch, il est dit : « L'apparition du Traité du Verbe suscita dans la presse Française des appréciations diverses : railleries, insultes, mais aussi des louanges, des enthousiasmes. Beaucoup s'alarmèrent de voir menacer la simplicité et la clarté de la langue. Mais une notable partie de la Jeunesse d'alors acclama M. René Ghil, et, dans un élan d'enthousiasme, le prit comme un drapeau de révolution. Toute la presse européenne d'ailleurs s'occupa de l'ouvrage, et discuta avec intérêt la théorie de l'auteur. »

Nous tairons les enthousiasmes. Mais de l'incohérent ramas des indignations d'alors, tirons au hasard quelques exemples de spirituelle véhémence de quelques gardiens de la « saine tradition ». Par quelque coquetterie peut-être, — mais pour montrer de quels grossiers à peu près de compréhension se contenta la critique, dénonçant en même temps des étonnements si simplistes qu'on hésite à les croire sincères...

— « Ainsi, les Décadents préconisent l'emploi de mots rares, précieux, qu'on va extraire àgrand'peine dans des vocabulaires de mots dispai'us de la circulation... Les voyelles, les syllabes ont des nuances, les consonnes des formes — et le tout doit éveiller l'idée, mais non être l'idée elle-même. Quant à la prétendue couleur que représente une lettre, et la pseudo-ressemblance entre le son et la nuance, les Parnassiens avaient inventé cet enfantillage..,

« C'est dans un livre qui vient de paraître, le « Traité du Verbe », de M. René Ghil, qu'on trouve exposées ces prétentieuses et vaines combinaisons, qui ont l'air d'une gageure contre le plus élémentaire bon sens. Quelques lignes suffiront pour l'apprécier... Quelque respect que l'on ait pour ce qui est eiîort et labeur, on ne peut que sourire en lisant cette

prose qui, par un étrange assemblage de mots très français, atteint le sublime du baroque (Sutter Laumann, la « Justice », 20 Sept. 86).

— « Moins un écrivain est compris de ses lecteurs, plus grand est son génie. Ce doit être, en ce cas, un puissant génie que l'auteur des lignes suivantes... Ce passage que le « Décadent » donne comme un modèle du genre est extrait du « Traité du Verbe », dont l'auteur est M. René Ghil, un des Maîtres du Décadisme... M. Stéphane Mallarmé étant d'après le « Scapin », autre organe de publicité des Décadents, le plus étonnant artiste de l'Ecole, on sera peut-être heureux d'en avoir une idée. En voici un échantillon, emprunté à « l'avant-dire » — les Décadents ne disent pas avant-propos ou préface, mais avant-dire, de même qu'ils ne disent pas : poèmes en prose, mais prose en poèmes — mis par M. Mallarmé au « Traité du Verbe » de M. René Ghil...

Est-ce du Français? Est-ce du volapuk? On ne saurait trop le dire » ( Le « Temps », 20 Sept. 86.)

— » Les Décadents commencent à faire figure. Y a-t-il seulement deux années que ces nouveaux champignons littéraires sont éclos ? Ils n'ont pas perdu leur temps. A l'heure qu'il est, on les rencontre partout sur son chemin, et la Décadence pullule.

Jusqu'à nouvel ordre, ils ont l'air convaincu, et le mal qu'ils se donnent semblerait prouver qu'en effet la conviction leur est venue peu à peu. 11 est de ces plaisanteries dont on devient dupe ou esclave soi-même, après les avoir lancées, et qui finissent par se changer en religions. Le fait est que les Décadents tournent aux pontifes. Ils prétendent avoir créé, par leur seul génie, une école, l'école décadente, qui a en elle de quoi régénérer notre pauvre littérature épuisée. Après les classiques, les romantiques; après les romantiques, les éclectiques du juste milieu et du bon sens: après les éclectiques, les décadents. Gomme « chaque nouvelle phase évolutive de l'art correspond exactement à la décrépitude sénile, à l'inéluctable fin de l'école immédiatement antérieure », il était écrit que M. Paul Verlaine, remplacerait avantageusement Racine, Victor Hugo, et M. Emile Augier... La savante obscurité d'une phrase inintelligible au commun des mortels les remplit d'une sorte de béatitude qu'ils savourent avec des mines et des transports d'initiés. C'est ce qui résulte du « Traité du Verbe », dont l'auteur est M. René Ghil, un des dignitaires de cette franc- maçonnerie. J'en emprunte un extrait au « Temps »...

Tout ce que j'ai saisi, dans ce marécage, c'est que les Décadents aiment les majuscules. Quant au génie de M. Paul Verlaine, il m'a vraiment été impossible de m'en faire la moindre

idée. Je n'ai pas du tout pénétré dans TArcane, et je dois confesser que, suivant une expression chère à l'école, la critique de M. René Ghil est terriblement absconse. J'ajoute qu'elle l'est volontairement. On démêle assez bien — il faut que les Décadents en prennent leur parti — la manière dont ils procèdent pour s'élever à ces mystérieuses hauteurs, et les innocentes roueries qu'ils emploient. Pour peu qu'on ait l'habitude d'écrire, on aperçoit, presque du premier coup, les petits trucs de leur facture. Ils tournent d'abord leur phrase comme tout le monde, en langage français et chrétien. Puis, à une seconde reprise, ils y ajoutent pièce à pièce, en pignochant, par un travail de pointillé tout à fait méritoire, les ténèbres qui constituent leur principale originalité... » (Quisait. « Gaulois », 22 Sept. 86.)

« Nous avons parlé de ces mauvais plaisants qui ont inventé la littérature décadente, — la Symbolique et la Quintescente — et qui, après avoir fourni de la copie aux Journalistes, s'en vont finir bientôt dans les couplets des revues de fin d'année. Un des premiers parmi les décadents est un jeune homme, M. René Ghil, qui a publié un livre appelé : le Traité du Vbrbb. Ce livre est tellement étrange, que beaucoup de journaux, pourtant avares de réclame, en ont parlé comme ils auraient raconté un acte de folie accompli sur la voie publique.

Cette publicité faite à M. René Ghil et à ses camarades du Décadentisme, de la Quintescence et du Symbolisme, semble les avoir grisés. En ces deux semaines, il a paru deux journaux décadents nouveaux. L'un de ces journaux a pour collaborateur le célèbre M. René Ghil. C'est un article de ce jeune prêtre du symbolisme qui a attiré notre attention.

M. René Ghil a l'air d'être sur une pente funeste, au bas de laquelle il y a des appareils de douches et des camisoles de force »). (Mermeix, la « France », 24 Oct. 86).

Mais, en la « France » du 1" sept., voici de Francisque Sarcey, — de qui, aux premiers mois de 83, la « Nouvelle Rive Gauche », probablement alors à propos de Zola, avait écrit : « Montrez-lui un aigle, il vous dira hardiment : Ça ? c'est un pierrot ! » :

— « Je saute par-dessus l'avant-dire. C'est que Stéphane Mallarmé, je le connais ! J'ai lu de ses vers et n'en ai pas compris un traître mot. J'arrive donc tout de suite au premier chapitre du livre de M. René Ghil... Et ça continue de la sorte pendant

trente pages in-quarto. — Ces messieurs sont des fumistes solennels et tristes,

(déclare-t-il, après une digression sur les règles de « l'amphigouri » cultivé par Collé et Désaugiers, qui « ont laissé quelques amphigouris charmants », — certes, et mieux à sa portée que les poèmes de Mallarmé).

Wagner est leur dieu. Quand ils écrivent son nom, c'est en gros caractères, en le détachant par deux tirets du reste de la phrase. Je souhaite pour ce grand homme qu'il soit plus facile à comprendre en allemand que ses adorateurs ne le sont en Français... Tout ce que j'ai pu entendre de la théorie exposée par M. René Ghil, c'est que le son peut se traduire en couleur, et réciproquement la couleur en son : A éveille l'idée des orgues, E de la harpe, I des violons, 0 des cuivres, U des flûtes...

J'imagine que cela veut dire, en langue humaine, que si l'écrivain veut faire un effet qui dans sa pensée corresponde au son des harpes, qui sont blanches, il va chercher des mots où se rencontrent beaucoup d'A, cette lettre évoquant l'idée du blanc.

(Il s'agissait non de A, mais de E. A quelques lignes de distance le sagace critique ne se le rappelait plus. 11 continue :

Mais pourquoi diantre A est-il blanc, tandis qu'U est jaune ? C'est cela que je voudrais savoir, et André Ghil ne le dit pas. Il est vrai que s'il le disait, ce serait dans son volapiik. »^

Plus loin encore, il écrit et répète : André Ghil. De même qu'il entre-mêle les sons et les couleurs, il ne distingue guère mieux, tout à coup, les deux noms : André Gill et René Ghil, — l'explication en étant, que, sans souci du son « Gh », il devait prononcer « Gil » le mien... Il se promet, en terminant sa danse quelque peu ursine à travers les

palettes et l'orchestre, de « ne plus me prêter le collet ». 11 ne tint pas parole !

Quant à Henri Fouquier, autre grand préposé à l'entretien de la « clarté » sainte, de me croire de la même génération que Mallarmé et Verlaine, s'indignait-il de voir un « homme d'âge mûr s'appliquer à tel galimatias inquiétant à bon droit les familles ! » (« xix" Siècle », 2 Octobre 86.)...

Or, en ce pot-pourri représentant assez alors et pour des années, l'intelligence, la conscience et l'esprit de la Critique, nous avons relevé les titres de deux Revues dont il n'a pas été parlé encore : le « Décadent », et le « Scapin ».

Le « Scapin » revue mensuelle, paraissait depuis un an et demi selon un éclectisme très averti, avec tendance progressive vers les poètes nouveauxvenus. Elle compta les noms de Coppée, Cladel, Villiers de l'Isle Adam, Bourget, Louis Le Gardonnel, Moréas, Jean Lorrain, Verlaine, Mallarmé, René Ghil, Alfred Vallette, Gaston Dubedat, critique musical ardemment dévoué au' Wagnérisme, — et aussi Rachilde, — Rachilde vers sa vingtième année, pleine de talent et d'audace, passionnée des luttes qu'elle sentait venir, primesautière et spirituelle terriblement, charmante en sa pâleur mate et exotique, — et telle qu'elle est demeurée.

Bien que n'en étant pas le directeur, la Revue semblait surtout inspirée par Léo d'Orfer — qui signait aussi « Vir » des Articles d'excellente mise au point : l'un d'eux, du 1 ■" Septembre 86, repoussant les appellations de Décadents, Déliquescents, revendiquait pour la généralité le mot « Symboliste » : « l'Ecole actuelle, celle du Symbole, qui, malgré quelques singes inqualifiables, compte quel-

ques suprêmes artistes d'une valeur superbe. » Il nomme Mallarmé, Verlaine, Villier s de l'Isle Adam, René Ghil, Moréas, Jules Laforgue. En même temps il dénonce violemment les suiveurs, sans talent, posant à la décadence et l'étant vraiment. Il avait raison : autour de Verlaine, au Quartier, c'était une étrange Bohême... Le « Scapin » a marqué nécessairement sa place.

Journal hebdomadaire, le « Décadent », qui parut en mars ou avril de 86, avait pour directeur et imprimeur un homme singulier, Anatole Baju. L'on contait qu'instituteur dans la Creuse il avait eu vent du mouvement poétique qui se préparait à Paris, et, tenant pour trop peu de lire et d'expliquer à ses élèves les Fleurs du Mal, il nous arrivait, nommé, paraît-il, à Saint-Denis ! Il eut une vieille presse et des caractères d'occasion, et mit le « Décadent » au service de la Poésie nouvelle. Mallarmé et moi en même temps avions été sollicités de vers ou de prose, et nous hésitions, certes : le titre n'était point pour nous plaire ! Mais, qu'importe ! disaient d'aucuns, ne devions-nous point reprendre le mot lancé en insulte, pareils aux Gueux de Hollande ? J'allais voir... Le « Décadent » s'imprimait en une mansarde, rue des Victoires, et c'est lé composteur en main que me reçut, pénétré à la manière chinoise de son indignité, Anatole Baju... Il pouvait avoir vingt-cinq ans peut-être : petit homme encore près de la terre, le geste court, une tête ronde, le visage un peu rougeaud, touchant d'une naïveté qui s'émerveille... Hélas ! la Presse le gâta : il vit si souvent à cette époque trouble son nom voisiner tout simplement avec ceux de Mallarmé, de Verlaine, et d'autres, qu'il crut que

c'était arrivé ! Le « Décadent » disparu avec l'année 86, son directeur écrivit, il me semble, une petite plaquette sur la Décadence ou le Symbolisme, voulut créer une « Ecole » à lui, — puis se présenta aux élections dans la Creuse : sans succès il est vrai, et quel dommage !

Le (( Décadent » cependant eut son heure. Il publia vers et prose de presque tous ceux d'alors, et quand parut le Traité du Verbe, il sortit capitales et caractères gras et en toute sincérité lui donna une redondante publicité. Un incident en survint même, prélude d'antagonismes latents, où Rachilde droitement attaqua... Dans une lettre ouverte parue le 3 Oct. à « Lutèce », avec impétuosité et verve elle dénonçait une petite manœuvre diplomatique pour capter le directeur du « Décadent », et sans aménité reprochait à Gustave Kahn d'avoir tenté, avec Moréas, Paul Adam et d'autres, de prendre la place d'une rédaction qui comprenait Mallarmé, Verlaine, moi, pour la poésie, — et Barbey d'Aurevilly, Rachilde, Jean Lorrain, Méténier, etc.

Il est vrai, le numéro du 25 Sept, accusait la réussite, de courte durée, puisque Rachilde, « le plus tranquille et le plus modeste des garçons de lettres », pouvait assurer que le « Décadent » , allant de concert avec le « Scapin », ne s'ouvrirait plus à Gustave Kahn ni à ses amis... Grandes petites choses ! non existantes depuis longtemps, mais, rappelées, qui ne sont inutiles à situer de premiers points de particulières impatiences vers une indépendance plus ou moins probante.

Ainsi doit se comprendre le retentissant Articla l'exposition d'un personnel « Symbolisme », qu'au

même temps publiait Jean Moréas, — au « Figaro » du 18 Sept. 1886. Gustave Kahn raconte avec une pointe d'humeur, que Moréas et Paul Adam eurent d'Auguste Marcade cette insertion, — et leur reproche à son tour d'avoir tenté de s'approprier égoïstement la maîtrise du « Symbolisme », de se constituer de leur propre mandat, chefs d'Ecole ! Visiblement vexé, il se rattrape sur Auguste Marcade qui, ignorant, prétend-il, de toute matière littéraire, s'en remettait aux lumières de ceux qui l'allaient voir. Assertion toute gratuite, car à quelque temps de là, Marcade qui était dur d'oreille, nous dit encore Gustave Kahn, montra qu'il savait du moins voir clair en les origines indéniables du Mouvement.

C'est d'autre manière qu'il sied de protester. Protester que de Stéphane Mallarmé seul prit existence, à travers une prime emprise de Baudelaire sur lui, l'Art Symbolique, — alors que de poètes s'avérant de premier plan seront apportées de subtiles ou puissantes variantes selon les énergies de personnalité : de Gustave Kahn, Régnier, Viélé-Griffin, et, plus tard, d'Edouard Dujardin.

Emile Verhaeren, nous le verrons, n'appartient pas à cette Ecole.

Moréas n'en dépend pas davantage, dira précisément Edouard Dujardin, — mais lui, non point parce que d'autres prédominants caractères l'en séparent puissamment, mais parce que, d'avatars en avatars dénonçant un manque primordial de volonté et de vues directrices, il n'a été qu'un « imitateur de tous nos styles. »...

Dans un Ensemble tel que se présentait et allait sous peu se développer la méthode dite de « Poé-

sie scientifique » (substratum constitué de données orientées par l'idée Evolutionniste pour, de rapports en rapports, pouvoir des vérités de sens universel et en dégager une émotion de vertu impersonnelle et cosmique, en Synthèse), ce n'est point la pensée génératrice, intangible de par sa propre origine Science, qui à travers les intelligences et les sensitivités diverses des tempéraments créateurs doive varier et se dissocier. Mais, sur le vaste thème qui de sa propre nature évolue et se renouvelle en demeurant essentiellement le même, les variations, les caractères personnellement nouveaux sont valeureusement apportés par la puissance d'intelligence à unir de nouveaux et plus multiples rapports et en proposer des hypothèses, — et par les qualités d'émotion que suscite en le poète la recréation consciente de l'Univers en lui.

Pour la doctrine Mallarméenne du Symbole, — • idéalisme, où le Moi par intuition et par la seule valeur de son activité s'entend créateur de l'Univers idéal et seul vrai sous les apparences, — il en est autrement. Nous avons là un art qui, suggérant et évoquant d'images de plus en plus spiritualisées et de seules valeurs analogiques telles pensées proposées par de premières associations émotives, dérive du thème général de la Poésie individuelle : en suprême épanouissement. Poésie égotiste. Il est naturel alors que l'Idée Symboliste — de par son essence tout émotive — se soit nuancée, dissociée et scindée en autant de modes que lui imposaient de particuliers tempéraments, leurs « Moi » reliés pourtant, moins par une pensée générale que par une même manière de penser poétique.

Or, si l'on relève, hors du développement ver-

baliste, les principales assertions de Moréas en cet Article sensationnel du « Figaro », et qu'on les rapproche de renseignement de Mallarmé, elles n'apparaissent que le périphraser, sans apports nouveaux. « L'idée ne doit point se laisser voir privée des analogies extérieures : car le caractère essentiel de l'art Symbolique consiste à ne pas aller à la conception de l'idée en soi )),dit-il,par exemple... La première proposition est purement Mallarméenne, quand Mallarmé veut : évoquer petit à petit une chose matérielle pour montrer un état d'âme, ou inversement, en choisir une et en dégager un état d'âme par une série de déchiffrements, — c'està-dire: hors du concours logique d'analogies de plus en plus proches évoquer, créer sensiblement l'état d'âme ou l'idée.

Quant à la seconde proposition : « ne pas aller à la conception de l'idée en soi «^ — le contraire serait sortir simplement de la Poésie en général, pour entrer au domaine purement philosophique... Ce qui était personnel cependant à Moréas, c'était, après nous vanter de grandiloquence naïve, « l'ellipse et le trope hardi et l'anacoluthe en suspens », demander sans rire pour l'expression nouvelle « une langue instaurée et modernisée, la langue de Rabelais, Gommines, Villon, Rutebœuf » !

Pour la prosodie, il désirait « l'ancienne métrique avivée, un désordre savamment ordonné, la rime illucescente et martelée comme un bouclier d'or et d'airain, l'alexandrin à arrêts multiples et mobiles, l'emploi de certains nombres impairs ». Et là n'était encore que démarquage de Verlaine et Banville...

J'ai dit que l'Article eut du retentissement : la

Presse s'en empara en même temps que du Traité DU Verbe, tantôt opposant l'un à l'autre, tantôt, ô trop de malchance ! pour ne voir en Moréas qu'un porte-parole. Tel, ce mal renseigné :

— ... Ces victorieux, poussant leur succès, ont éprouvé le besoin de donner au public quelques explications supplémentaires. Cette nouvelle profession de foi a paru samedi dernier sous une signature qui m'était absolument inconnue. M. Jean Moréas a pris la plume de M. René Ghil et de M. Stéphane Mallarmé pour recommander leur littérature. Pourtant ils renoncent à leur première cocarde. Les Décadents s'appelleront désormais les Symboliques ! (Quisait, le « Gaulois »» 22 Sept. 86).

Gustave Kahn trouvait le procédé un peu désinvolte, disions-nous. D'autres, pour d'autres raisons, se montrèrent de même avis. De nouveau la Revue « le Scapin » protesta, et data ainsi une nouvelle et plus précise entrée en lutte :

— M. Jean Moréas publiait, samedi dernier, au «Figaro »,un soi-disant « manifeste littéraire » de l'Ecole Symbolique. M. Moréas n'est guère taillé pour être un chef d'Ecole. L'enseigne de la littérature nouvelle serait bien plutôt M. René Ghil l'auteur si attaqué de Légende db rèvbs bt db sangs, qui nous donnait hier cet étrange Traité du Verbe, le plus sincère et le plus vrai manifeste des poètes de demain. M. Ghil a d'abord l'allure d'un sous-lieutenant porte-drapeau, il en a toute la bravoure et toute l'audace. M. Ghil est jeune, et, de tous les poètes qui font du bruit en cette époque, il nous paraît, sans conteste, le plus doué, le plus original, et, certainement, celui que l'avenir peut s'apprêter à irradier. » (Léo D'Orfer, 1" Oct. 86).

L'on ne saurait prétendre pourtant que le signataire de cet Echo aperçût là, en le poète dont il détachait ainsi le nom, le promoteur d'un mouvement poétique qui lui était propre et qui s'était opposé de premiers et très nets principes au mouvement nouvellement dit Symboliste. Non : la dis-

sociation n'est point encore opérée, la lutte demeure en puissance et ne révèle point ses signes précurseurs au regard qui ne ressent encore qu'une unique commotion, et encore enveloppe le tout sous la persistante appellation d'Ecole Décadente, où se comprend le Symbole.

Le retard à percevoir les caractères antagonistes s'explique d'ailleurs de ce que nous disions, en insistant : dans la génération nouvelle, une préoccupation primant tout et pour longtemps, de seules tentatives de prosodie, de seules recherches techniques de l'expression, l'Idée demeurait au second plan, — par cette erreur, avons-nous remarqué aussi, de ne voir commandée et énergiée par l'Idée sa résultante Forme.

Aussi, quand, pressé sans doute par ses lecteurs ainsi qu'il paraît, le « Figaro », en son supplément du 27 Novembre 1886 et par la plume d'Auguste Marcade, mentionne pour le grand public, en seul esprit documentaire, les Revues principales où s'expriment les poètes nouveaux, généralise-t-il sous le terme « Décadents », et dit-il uniment : l'Ecole nouvelle.

Il est tant parlé de Décadents et de Déliquescents, que le grand public pourrait souhaiter d'avoir sous les yeux les pièces de ce procès littéraire de la fin du xix« siècle et de juger en connaissance de cause.

Voici donc le dénombrement des principales publications où se formulent et sont pratiquées les théories de la nouvelle et remuante Ecole dont les prophètes sont : MM. Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine et René Ghil.

Le ScAPiN, petite revue bi-mensuelle, couverture vert-tendre, fort bien imprimée chez Jouaust et Sigaux, paraît être le plus ancien des organes des néo-révolutionnaires. Le Scapin est à sa deuxième année. Bureaux : 14, rue Littré. Directeur : E.- Q. Raymond.

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