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La Revue Indépendante végétait depuis quelques années . Transformée maintenant, elle parait le 1" de chaque mois, en un petit volume à couverture saumon, et contenant 180 pages de texte. Bureaux, rue Blanche, 79. Directeur: Edouard Dujardin, qui est aussi à la tête de la Revue VVaonbkibnne. Rédacteur en chef: Félix Fénéon.
La Vogue. Sept mois d'existence, rue Laugier. Rédacteur en chef : Gustave Kahn. Même format que le Scapin. Ainsi que son aîné La Voguiî réunit tous les trois mois ses livraisons en un petit volume, commode pour ceux qui auront à étudier cette inquiétante tournure d'esprit à notre époque.
Le petit volume trimestriel coûte 6 francs ; sur papier Japon, 60 francs.
Le Scapin offre aussi aux amateurs sa collection imprimée avec le môme luxe.
On voit que l'Ecole, objetde tant de débats, possède quelque vitalité et qu'elle tend à s'organiser pour le mieux.
Maintenant, il semble, à l'inspection des sommaires, que ce soit le même essaim qui va alvéoler à ces trois ruches principales :
MM. J.-K. Huysmans, Henri Céard, Jean Moréas, Paul Adam, Léo d'Orfer, Jules Laforgue, Théodore de Wyzéwa Jean Lorrain, Louis le Cardonnel, Maurice de Faramond, Arthur Rimbaud — celui-ci un des plus farouches décadents, — en forment l'Etat-major, à peu prés immuable.
Moréas et Baudelaire. — La Revue « Ecrits pour l'Art » : son Fondateur, Gaston Dubedat. — Un premier Groupement mixte aux « Ecrits ». — Une VISITE de Sully-Prudiiomme.
Les livres marquants : Les « Gammes » de Stuart Merrill. — Les « Soirs » de Veriiaeren. — Les « Cygnes » de Viélé-Griffin, et les « Palais Nomades » DE Gustave Kaiin. — La question du Verslibre. — La seconde édition du « Traité du Verbe » ET LE « Geste ingénu ». — Le « Parlement des poètes » DE l'éditeur VaNIER.
Donc, l'année 86 se termine Sur l'agitation produite parmi les poètes et la presse par la parution du Traité du Verbe, et de Moréas, l'Article manifeste.
Je n'ai connu Moréas que d^une seule rencontre au Quartier-Latin, en 86, avant l'article en question. Non en quelque Brasserie — où quotidiennement il pérorait devant d'authentiques ou de vagues littérateurs, sans dédaigner pourtant l'admirative stupeur de philistins à qui il laissait l'honneur, en partant, de solder sa pile de soucoupes : mais simplement vers la place Saint-Michel... Faisant
les cent pas, il se mit à me réciter de sa terrible voix métallique un poème des Gantilènes, puis, péremptoire, m'en énuméra les puissances. Il m'entraîna ensuite par les petites rues voisines, et soudain, s'arrêtant avec l'allure de son aïeul « le navarque Tombazis qui terrorisa l'Armada du Sultan » devant l'étalage odorant d'une marchande de pommes de terre frites, — il en acheta en un cornet de papier pour deux sous.
Il m'expliqua qu'il agissait ainsi en mémoire de Baudelaire ! (C'était le temps où tirant sa droite moustache noire, il résumait tout, de dire « Baudelaire et Moi ! » . Tour à tour il devait prononcer : « Ronsard et Moi ! » et « Racine et Moi ! » Il me conta alors cette anecdote : Baudelaire venait, vers ce même endroit, et par nécessité peut-être, d'opérer même achat et s'en allait en grignotant, quand, à un tournant, il se trouva en présence de deux grandes Dames de sa connaissance qui, de leur voiture découverte, l'appelaient de la main. Froid, élégant et gracieux, Baudelaire s'approcha et dans un salut de haut ton, ainsi qu'il eût présenté un drageoir, il invita les Belles à picorer en son cornet quelque peu graisseux !...
Je crois que Moréas, encore plus que commémorer l'acte de Baudelaire, avait voulu « m'épater » d'un geste insolite : car son « Moi » aux aisées et incohérentes transmutations d'un tempéramment certes superbement poétique, était aussi d'une naïveté triomphante !...
J'ai parlé incidemment de Gaston Dubedat, alors critique musical au « Scapin ». Wagnérien, d'une
culture musicale et littéraire très probe, il assistait avec une attention passionnée quoique presque silencieuse à toute la renaissance poétique en tumulte. Il était de Bordeaux, et, possédant quelques revenus, il vivait à Paris, étudiant, suivant les Concerts, — habitué surtout des Concerts Lamoureux... Il avait alors vingt-trois ans. Front musicien, presque silencieux disions-nous, modeste et empressé, on le rencontrait surtout à la Rédaction du « Scapin », de mise très soignée, portant constamment la redingote.
En Novembre 86, il vint me dire son désir de créer une Revue qu'il mettait exclusivement au service de mes théories, et des poètes qui voudraient se grouper autour d'elles. Le premier numéro en parut le 7 Janvier 1887... Je ne saurais mieux rappeler ce moment qu'en reproduisant mon adieu douloureux à cet ami si spontanément venu à moi, — car il mourait à trois ans de là, le 4 Mai 1890 :
— A la mémoire de Jean-Halem-Gaston Dubedat.
La page précédente lue, hommage de nous tous, qu'on m'en permette un plus personnel à celui qui a été mon «mi tant dévoué, qui un seul instant, depuis que pour le soutien et la propagande de mon vouloir philosophique et poétique il créa les « Ecrits pour l'Art », n'a cessé de croire ardemment et indulgemment...
Je le connus en 86 : et il me disait une simple admiration pour mon Traité du Vbrbe, cependant à la première édition, et où la théorie seule de l'Instrumentation verbale qu'il saisit immédiatement, lui, musicien théorique d'un rare et large savoir. Ses conseils m'ont été précieux, quand la seconde édition avéra par les données de Helmhoitz, cette théorie, en 87 : et il voulut, cette seconde édition, qu'elle parût aux dépens des « Ecrits pour l'Art » qu'il publiaitcette année depuis Janvier. J'ai, malgré lui, consacré ce don aux pages de cette Edition.
Je lui avais exposé, dès lors, mon principe de Philosophie
évolutive qui ne parut qu'en l'édition du Traité de 88, et les détails et la portée et poétique, philosophique et sociocratique de mon Œuvre.
Je lui montrai en même temps la lutte longue qui était réservée et à moi et à ceux qui ne craindraient pas d'adopter mes vues. Il me répondait par la création des « Ecrits pour l'Art », cette Revue au titre hautain qu'il avait trouvé, — qu'il voulait mienne, me dit-il, et en laquelle il ne permit à personne d'équivoquer, gardant intégralement le programme qu'il avait adopté, selon ses convictions.
Je pourrais donner de Gaston Dubedat, par ses lettres, de délicates et trop modestes pages où éclate son intime et passionnée compréhension de la Poésie et de la Musique, son dévouement qui ne se contentait pas, non seulement pour moi, mais pour tous ceux qui devenaient mes amis et qui devenaient les siens, sou intransigeance douce, sans phrases : toutes exquisités d'esprit et de cœur comme voilées sous la plus naturellement exquise délicatesse de termes...
« La maladie traîtresse et cruelle de cet hiver le prit, des troubles cardiaques s'en suivirent. Fin avril il m'écrivait (d'une écriture indécise, mais il voulait m'écrire lui-même) que la santé serait longue à revenir, trois ou quatre mois, disait-il, et il espérait en le soleil. . .
« Faite de toutes les qualités qu'il avait, et, pour son dévouement, de toute ma reconnaissance, grand o est ma douleur : et grands nos regrets de n'avoir pu en nul cas lui témoigner autrement qu'en mots de gratitude qu'il ne voulait même pas publique, cette reconnaissance qui, non, et qui l'eût pu croire! ne devait pas s'éplorer ainsi : à la mémoire de Gaston Dubedat, — mort à vingt-six ans. » (« Ecrits pour l'Art », Mai 1890),..
... Je lui avais donc exposé, non seulement la théorie Instrumentale se complétant et se précisant par les travaux de Helmholtz, mais les principes philosophiques tirés de la théorie d'Evolution qui devaient être la pensée génératrice de l'OEuvre- Uûe proposée en son plan rudimentaire par mon premier livre. Gaston Dubedat souhaitait du programme de la Revue, qu'il comprit les deux parties, inséparables û est vrai. Mais, pour moi, la partie philosophique n'était pas assez mûre, pas assez
explicite en mon esprit, et ma règle étant d'aller lentement et d'empreintes solides, nous adoptâmes un mode transitoire, pour quelque temps : puisque Moréas et d'aucuns paraissaient innocemment découvrir tout à coup l'art du Symbole, nous mettrions pour une part la Revue sous l'autorité de Stéphane Mallarmé, mais la technique expressive reconnue serait « l'Instrumentation verbale ».
Gomme nous l'avons vu, le Symbolisme n'existant pas encore en tant qu'Ecole, la demi-mesure se pouvait. « Pour d'intelligents et probes regards ouverts sur les agitations de poètes en les derniers mois de l'année 1886, énonçait la Direction, par leur amour de l'Art et leurs visées exemptes d'imprudence et de puérilité vers un progrès respectueux du passé, quelques esprits s'imposent : un Groupe que l'on dénommera le « groupe Symbolique et Instrumentiste »... Il veut : en des livres composés, en des œuvres composées, — par des poèmes, de vers classiques, harmonies et instrumentés selon l'emploi savant et sûr des mots, les mots usuels de la langue pris en leur sens originel, chercher, induisant de Symbole en Symbole, — la raison de la Nature et de la Vie. »
En même temps que « T Avant-dire » de Mallarmé, le premier numéro publiait un article rappelant l'Instrumentation et quelques points du Traité du Verbe, précisait une seconde partie de « l'Œuvre » dans laquelle « la raison cherchée de l'être humain s'élargirait en la raison cherchée de l'Humanité, où l'auteur donnera sa philosophie et sa religion. »
Les u Ecrits pour l'Art » paraissaient mensuellement, à seize pages seulement : les Revues d'alors surtout destinées à des expositions d'idées rapides
et de lutte, n'étaient point volumineuses, et le puissant « Mercure de France » lui-même commença par des numéros de trente-deux pages. La couverture des « Ecrits », gris perle, ne portant que titre et date, impressionnait de sa simplicité !.. Là eut lieu le premier Groupement, — sous un programme précis, quoique mixte, qui devait être préalablement accepté de ses rédacteurs. Jalousement cependant, la personnalité de chacun se gardait, et, à propos du premier livre de Stuart Merrill, LES Gammes, paru en Février 87, un passage de mon étude était à retenir : « Naguère le poète de si exquis et lointain talent, M. Henri de Régnier, s'enquérait auprès de moi de ceci: Un danger n'est-il pas latent, pour qui n'est pas le trouveur, à se plier aux règles de « l'Instrumentation » ? Nous convînmes : non. La seule indispensable théorie est émise, née de la grande loi de vibration universelle et par cela, incomparablement plus large que tout essai de quantités imposées aux Syllabes. Et elle laisse aux œuvres, c'est-à-dire au Moi des plus divers tempéraments, le soin de la pousser selon qu'elles le pourront, sans limites. »
Les « Ecrits » s'illustrèrent des portraits de Stéphane Mallarmé, René Ghil, Villiersdel'Isle-Adam, Stuart Merrill, Henri de Régnier et Francis Vielé- Griffîn, et publièrent d'eux et d'Emile Verhaeren, Georges Knopff, et d'autres, poèmes et prose. (Puisqu'il cédait, à regret, sur le programme, leur Directeur se réserva de publier au premier numéro mon portrait. « J'ai l'intention, m'écrit-il le 28 Nov.86, de publier un portrait de vous dans le premier numéro. M. Léo d'Orfer me fait remarquer que le clan Kahn et G'®, vous « oubliera » probablement
dans le « Salon de la Revue Moderne ! »... J'acceptai, en en demandant quelques autres en les numéros suivants.)
A la date du premier numéro, le 7, Dubedat nous avait conviés, de Régnier, Vielé-Griffin et moi, à agiter les destins de la Revue autour d'un menu délicatement composé, en un petit salon du Grand- Hôtel. L'après-midi était très avancé quand nous nous quittâmes, et, — rentrant à la maison, l'on m'apprit la visite inattendue certes, et qui m'honorait trop, de Sully-Prudhomme !
Je l'allai remercier dès le lendemain, au 82 du Faubourg Saint-Honoré. Quand on m'introduisit au salon très doucement éclairé, restreint de pénombre, au centre seul lumineux où s'apâlissait sa tête pensive une dame étrangère. Suédoise il me semble, venait aussi d'arriver, qui très émue lui apportait son tribut d'admiration. Elle resta peu de temps, un quart d'heure peut-être, mais au moment de partir elle lui présenta, le priant de l'agréer, un papier qu'elle ouvrit de doigts un peu tremblants : elle s'était permis, dit-elle, de traduire en sa langue et en vers, le « Vase brisé » !
(( Le vase où meurt cette verveine »... Le Maître grave et séduisant eut un sourire qui me parut cependant un peu contraint et exprima sa gratitude. Mais, quand il revint de la reconduire :
— Cette dame est charmante, me dit-il. Mais quand donc ne parlera-t-on plus de ce Vase brisé ! J'ai pourtant écrit d'autres choses, depuis...
Je lui parlai, moi, des Solitudes, des Destins, de Justice. Mais tout de suite il me demanda des expli-
cations sur le Traité du Verbe dont la partie technique l'inquiétait. Naturellement il se montrait d'accord avec moi pour l'union de la Science et de la Poésie, mais ne concevait pas que cette Poésie devint, selon ma pensée, une émotion philosophique née de la Connaissance, de rapports universels saisis en Synthèse... En son esprit, comme en son Œuvre, — « poésie-scientifique » malgré tout, ce n'était que traduire en vers les plus grandioses résultats de l'investigation moderne.
Mais selon lui la tentative d'approprier la langue littéraire à l'expression de la science était vaine. (Et inutile, dirons-nous, si l'on s'en tient à sa conception de simple traduction.) Quant à « l'Instrumentation verbale » il m'accordait aussi qu'il existe une correspondance réelle entre les sensations de diverses espèces, et par là, entre les sensations et les sentiments. Mais il ne comprenait point que, pour l'expression de relations entre sensations et sentiments, la langue poétique ou le Vers pût être envisagée sous le point de vue de valeurs timbrales valeurs vibratoires des sons, — essentielle composante de la Mesure et que l'Instrumentation révélait... Il avait cru — presque comme Sarcey ! à une prétention d'exprimer par des sons, quasi indépendamment du sens des mots...
Je lui parlai aussi de la strophe, déliée, remplacée par la période selon l'évolution de la pensée qui, de ses énergies, mesurait le Rythme, — de la rime à distances variables, etc. : le poème, le livre, l'OEuvre, devront se présenter en sorte orchestrale, en vaste et multisonnante Symphonie...
Je le revis. Son esprit achoppait aux mêmes points, et d'ailleurs surtout en tourment de la Forme
— qui avait été son intime tourment, lui qui s'écria, sentant qu'il n'avait pu trouver l'expression adéquate à sa pensée philosophique : « Ah ! que n'ai-je hérité d'un langage approprié à ce genre! Je ne croupirais pas dans la poésie personnelle ! »
11 se lassa par la suite, renonça. Il m'écrivait : « Votre art présente à mon intelligence des difficultés jusqu'à présent invincibles, et je suis trop vieux pour changer les habitudes de mon oreille et de ma pensée. Place aux Jeunes ! »... Mais ce qui dénonce qu'il avait compris plus qu'il le voulait dire alors, — c'est dans ses Réflexions sur l'art des Vers, de 1892, l'exacte reproduction de ma théorie des timbres, précisément, les travaux d'Helmholtz rappelés, que l'on trouve, un peu diluée, des pages 28 à 40. Il se souvient même de mon insistance sur la valeur vibratoire spécialement variable de l'E muet. Il ne me nomme d'ailleurs pas, — et non plus Gustave Kahn et Francis Viélé-Griffin, alors qu'aux mêmes pages, mêlant les questions, il argumente évidemment contre leur « vers-libre ».
Bientôt, il s'irritera étrangement, et tentera en des articles qui ne sont que dialectique plus ou moins habile, de susciter une réaction, souhaitant avec âpreté « régénérer l'inspiration languissante pour lutter contre les entreprises des novateurs ! » De ces novateurs auxquels il empruntait pour lutter contre eux, de leurs propres idées, — qu'il arrangeait à son usage, il est vrai.
Reconnaissons qu'il voulut savoir — et qu'il comprit tout en niant en même temps. Il n'en pouvait être autrement, puisque ne concluait-il pas que : « la mesure du Vers est prescrite par la loi du
moindre effort », et qu'il avait « lieu de penser que la technique du vers est achevée » ? Tout en déclarant contradictoirement quelques lignes plus haut que « la poétique est perfectible. » (« Testament poétique », 1901, et Préface à l'Anthologie de G. Walch).
L'année 1887 vit la parution de livres probants de talent et de nouveauté, — et presque en même temps Viélé-Griffîn et Gustave Kahn apportèrent du Vers qui devait être dit « Vers libre »,des exemples que leur sûre personnalité dès maintenant empreint.
De New-York où il se trouvait alors, mon très cher ami Stuart Merrill avait commis à mes soins l'impression de son premier volume, Les Gammes^ qui parut en Février. Recueil de poèmes non reliés par la pensée, mais acquérant une véritable unité par la multiple continuité d'une musicalité véritablement instrumentale, allègrement évocatrice de nature au printemps, tintante d'allitérations spontanées, — cependant que l'angoisse latente de l'univers trop vaste et de l'homme perdu en lui passe et s'épand, comme d'un chant entrecoupé d'orgue et de violoncelle. Les Gammes connurent un succès de surprise charmée parmi la génération attentive, et les quelques plaisanteries habituelles de la presse. Elles m'étaient dédiées : « A René Ghil, Maître de la musique du Verbe. » Dédicace en souvenir de nos années de classe, à Fontanes, et sans doute de cet instant particulier rappelé ensuite en un passage d'une lettre qu'il voulut instamment reproduit en un Article des « Ecrits pour l'Art » (Février 87).
Je le rapporte donc ici, à sa mémoire et pour l'honorer : car toute son âme, impérieusement sincère et simplement noble, est là :
Le maître nous avait permis de traiter en vers un apologue, et tu avais écrit « Les deux Grands » que tu lus devant la classe. Le jour baissait; c'était l'heure trouble du gaz. Je voyais de ma place ta tête à large chevelure, de profil contre le fond glauque d'une vitre, et dans le silence vibrèrent ces vers sonores et un peu vagues, modulés par ta voix toute tremblante, ces vers que j'ai encore... Cette heure décida do mon avenir.
J'osai te montrer des vers, le « Faucon et la Colombe », que tu trouvas convenables, et je pense parfois qu'une malicieuse critique, qu'un rire ou qu'une moquerie de toi aurait pu écraser à jamais en mon cœur la fleur de poésie qui, timidement, s'épa^ nouissait.
A l'émoi que suscitent ces lignes, les mots de ma propre émotion seraient inutiles...
En Mars, Francis Viélé-Grif fin donnait son second livre : Les Cygnes, — qui était une reprise de Cueille d'AvRiL sous nouveau titre.
Il est curieux de rapporter ici des passages da l'étude que consacra alors à ce volume Henri da Régnier, en les « Ecrits pour l'Art ». Après avoir insisté sur l'intention d'unité des poèmes « répartis en plusieurs groupes non arbitraires », et décrit le thème de chaque partie, il dit :
Dans une brève et insidieuse Préface, M. Francis Viélé-Griffm appuie sa revendication de la complète liberté des vers sur une phrase écrite par Théodore de Banville, vœu du noble poète des Exilés réalisé par Paul Verlaine, qui préféra pourtant au vieil alexandrin par lui délivré, le déséquilibre et le risque charmant des nombres impairs et dissonnants. Mais l'emploi du vers ainsi émancipé est, chez Paul Verlaine, tout successif et mélodique. Restait donc à créer, de ces vers, une strophe les associant harmoniquement et les faisant concourir à une unité d'effet:
c'est ce que fit parallèlement Stéphane Mallarmé, dès les jours du Parnasse, et qu'il accomplit depuis avec une absolue suprématie. (C'est aussi cette association harmonique du vers que réalise M. René Ghil par son très complet système, — l'Instrumentation poétique).
C'est de là que dérive la forme dont est maître M. Francis Viélé-Griffin, et qu'il a douée d'un mouvement ondulatoire très particulier donnant à l'oreille une sensation analogue à celle qu'éprouve l'œil à voir, sous la peau, le jeu remuant des muscles.
Sagacement trouvée, était cette image. Elle deviendra plus vraie à mesure de l'OEuvre s'accentuant, de Viélé-Griffîn, — alors que nous verrons comme de détentes d'énergie musculaire, son Rythme.
Henri de Régnier ensuite, constate, avec un secret plaisir, que Viélé-Griffîn « s'est éloigné à dessein de toute vision directe du monde ; c'est dire que le Moderne tient peu de place en ses vers où pourtant s' uvre une concise vision des choses d'àprésent, parfois ». — « Il se réfugie volontiers aux sites des campagnes et aux horizons des mers où sa native barbarie peut s'exalter au faste des couleurs et à l'évocation de mythiques visions et de lointains spectacles : car le mérite de M. Francis Viélé-Griffin est d'être parmi nous un Barbare, ce qui dote sa poésie d'une saveur spéciale et unique. Il excelle à la trouvaille du détail barbare... ». Et il demande :
« N'est-il pas là une consanguinité du talent (qu'explique d'ailleurs une identité de race) avec le poète anglais Charles Algernon Sw^inburne, un barbare sublime dont M. Viélé-Griffîn nous donnera certainement une traduction qu'il peut seul ? » (« Ecrits pour l'Art », Mars 87).
Mais, c'est au second semestre de 1887 que de
Gustave Kahn les Palais Nomades apportèrent de plus approchantes épreuves du Vers-libre. Jusque là si un livre de vers-libres n'avait pas été donné de lui, a dit Gustave Kahn, c'est surtout qu'il n'avait pas trouvé le thème intéressant qu'ils exprimeraient. Les thèmes des Palais Nomades, s'ils ne présentaient pas d'unité, s'ils n'étaient que de valeur communément égotiste en recueil de poèmes au gré de l'heure inspirée, cependant se modulaient en une même tonalité de sentiment mélancolisé, tel de mélopée, avons-nous dit, et de légendes populairement contées, délicieusement vieillies et comme usées en les mémoires. Nous avons dit aussi quelque chose d'Henri Heine et de la dolence sans amertume d'Orient. En dehors de toute question de technique du Vers, ce livre impose le nom de son auteur, et sa parution demeure une date...
Se pose la question de priorité, quant à l'apport du « Vers-libre », mot, d'ailleurs, non prononcé encore (nous entendons par Vers-libre, et ainsi qu'il sied, le mode qui détruit la mesure générale de l'alexandrin, et où le poète procède par coupures rythmiques — qu'il rend sensibles à l'œil, en les portant continuement à la ligne).
Il a été écrit là-dessus une remarquable Etude pleine de documentation serrée, par Edouard Dujardin (parue en volume en 1922). Or, en 87, les deux Maîtres de demain du Vers-libre, Gustave Kahn et Francis Viélé-Griffin se trouvent premièrement en présence : Viélé-Griffin en tête de son volume marque sa volonté de délivrance du Vers et paraît partir de Banville, en qui il a vu le Briseur d'entraves qui se réalise surtout en telles de ses Comédies. Mais Henri de Régnier parle de Swinburne
(« épris du Rythme, poète d'épopée, plein du souffle grec », a dit Maupassant en ses Notes précédant la traduction de Gabriel Mourey) — et très intuitivement il dénonce en leurs prémisses les thèmes de l'inspiration de plus en plus consciente et prépondérante de Viélé-Griffin, plein aussi du souffle grec : évocation de spectacles lointains et de visions mythiques. . .
Faut-il à son propos parler de Swinburne, comme d'autres de Walt Whitman, plus tard ? Il m'agrée de répéter plutôt l'intéressante explication de son évolution vers le Vers-libre, que me donnait récemment Viélé-Griffin : au collège Stanislas, il pratiqua avec goût le vers latin, allant de Virgile aux Proses de l'Eglise, — et, me dit-il, il n'en agit pas autrement en partant de notre Vers classique.
Gustave Kahn, lui, n'a et n'aura point même ampleur d'inspiration : il reste, somme toute, poète égotiste. Et il n'énonce pas encore de théorie expressive. Mais si, dès 88 et 89, avec le poème dramatique Ancœus et les poèmes de Joies, Viélé-Griffin outrepasse victorieusement les Palais Nomades dans ses réalisations toutes personnelles du Vers-libre, — en 87, le poète artiste des Palais entre plus avant dans la voie dont tous deux ont même souci. J'en attesterai simplement le délicieux « lied du Rouet », cependant qu'il convient de remarquer que Gustave Kahn n'en est encore qu'à des mélanges de mètres pairs et impairs ordonnés selon presque des équidistances préconçues en dehors des seules énergies génératrices du divers Rythme. Nombre de poèmes retiennent d'ailleurs l'alexandrin pur. La strophe s^équilibre en résultante euphonique.
Et il me paraît que le Vers-libre de Kahn k cette
heure, soit une venue méditée, consciente, de Verlaine, et de même désir que de Jules Laforgue — lui-même impressionné sans doute par Tristan Corbière. Je verrais en même temps une action directe ou sub-consciente de Henri Heine et, généralement, de la Ballade Allemande...
En 87 encore, vient le Recueil de poèmes Les Soirs d'Emile Verhaeren : premier de cette sorte de trilogie (Soirs, Débâcles, Flambeaux noirs) exprimant les états d'une crise en même temps morale et esthétique par où passa presque névropathiquement le poète des Moines... Il m'en avait écrit, en Janvier, en même temps qu'il donnait son adhésion et celle de George KnopfP aux « Ecrits pour l'Art » :
Je travaille à une œuvre longuement adornée dans mon esprit, où je voudrais, pour me forcer le tempérament, apporter la patience d'un Chinois et faire une attention infinie aux détails. Ce serait intitulé : « Se torturer savamment », et cela deviendrait un problème à résoudre, car c'est chose atrocement difficile, que de se martyriser soi-même, par dilettantisme de courage et de volonté. Le corps regimbe, l'instinct regimbe, c'est une pure victoire d'esprit. — Et voilà à quelle sottise se passe mon temps.
Ma santé va beaucoup mieux, mais au fur et à mesure que je me guéris, je regrette ma maladie. J'y avais pris goût et je me dorlottais, et je me maniaquisais si gentiment. Je rêvais déjà d'être un vieux chat malade, sans cesse étiré sur des coussins et des tapis et grignottant d'heure en heure une bouchée de nourriture et léchant de temps en temps un peu de lait dans une tasse frêle. On trouve un idéal en tout ! ...
J'ai de la trilogie dont il est question en cette lettre très curieuse, et amusante (Verhaeren, un peu émacié et voûté d'épaules, avea ses longues mous-
taches, était un peu alors ce vieux chat roux au visage nerveux), dit qu'elle était l'expression d'une crise esthétique autant que morale. Que l'on voie le hiatus énorme entre les Moines s'attardant au Parnasse et les poèmes des Soirs : avec tourment, en tourmente de son grand tempérament romantique extraordinairement récepteur, Verhaeren est alors en train d'assimiler de Mallarmé l'idée de Symbole, et de moi-même l'apport d'Instrumentation verbale qui le pénétrera durablement.
Symboliste, il ne le sera que durant ces poèmes de la trilogie où il s'évertue à un « dilettantisme de courage et de volonté » tentant de dompter son tempérament romantique. Mais mon dessein est de consacrer quelques pages à part à ce poète puissant et complexe, entièrement personnel quand il dit l'épopée des Flandres, empruntant de moi son inspiration quand il exalte en Barbare émerveillé le monde moderne et ses Activités, et connaissant ensuite l'action de Viélé-Griffin, au temps de ses Vers-libres, ses Heures claires, et d'HÉLÈNE de Sparte. Je passerai donc outre, pour le moment...
En Février 87, avait été publié mon Geste Ingénu : « vingt-huit poèmes précédés et suivis d'une Ouverture et d'un Finale, disait la Note qui relatait sa parution (Ecrits pour de l'Art » de Mars), mais strictement liés par la montée du sens et de la musique de manière que ce livre ne soit « qu'un » poème, en une œuvre-une... Bien que le poète n'ait pu encore en ce livre essentiellement doux et simple donner l'essor à toutes les puissances instrumentales et harmoniques, ce sont l'Orgue, les Harpes,
les Violons, les Cuivres et les Flûtes qui passent et repassent là, parmi les stricts et logiques et variés dessins harmoniques, avec les leit-motivs rigoureux et visibles. »
En dernière page, le Geste Ingénu déterminait avec précision l'OEuvre qui serait de ma vie : ses trois parties, et les titres dont d'aucuns ont été gardés. Le premier livre: le Meilleur Devenir était annoncé en préparation, — mais le second, le Geste, se présentait maintenant encore en tant qu'essai. (Je le remaniai complètement, le rendis plus concret en quelque sorte, quand il reparut à sa place à la suite du Meilleur Devenir qui vint en 89). Après le Meilleur Devenir poème de la Genèse selon les données évolutionnistes, le Geste Ingénu se présentait en sorte d'Intermède avant la partie de l'Œuvre dévolue à la vision du Monde moderne et sa Synthèse : évocation à peine située de quelque lieu universel et légendaire où se suggèrent des états d'âme d'un Couple humain, Adolescence pourtant de sensitivité moderne, — en supposant, en rêvant un instant qu'ils puissent être exempts du poids des hérédités et du poids des avenirs.
Livre tout en nuances sensitives, se déroulant très doux, d'à peine d'angoisse et d'appréhension, ainsi qu'une pastorale Symphonie. Il était dédié, de toute mon admiration, à Stéphane Mallarmé. Et certes et trop, il était tributaire de son art de suggestion par le Verbe et au détriment de la précision matérielle du terme, — s'il est vrai que le thème comme en dehors d'immédiates réalités me devait mener aux emprises Mallarméennes. D'ailleurs les premiers poèmes du Meilleur Devenir étaient écrits, qui sonnaient en ma tonalité propre, celle de la
Légendes d'Ames et de Sangs, et scandaient, mêlée aux évolutions et aux heurts des Forces, l'énergie des Rythmes... Mais il est remarquable qu'avec une attentive largeur de vues Mallarmé lui-même me voulut avertir d'un danger à me laisser peutêtre séduire :
Dimanche, i3 mars 1887,
Mon cher Ghil,
Je ferme le livre.
Voilà :
Jusqu'ici certainement aucun poème n'a de si près approché ce qu'il y a lieu de faire. Avec une intuition rare, attendu que nos causeries n'eussent point suffi à vous le faire concevoir, vous avez entrevu l'art qui sera. Je me figure que ce n'est qu'à travers do longs rêves ou des ans d'étude et point dès l'éclair révélateur qu'on le peut traiter définitivement, mais vos indications ont ceci d'être neuves. Evidemment il y a à souhaiter une suite plus accusée dans le motif générai qu'on appelle à tort Sujet, et que vous sentez très bien n'en devoir être que le semblant. Le vers aussi n'est pas toujours suffisamment un joyau significatif à manier sous le regard et faisant poids dans la main, vous me comprenez. Nous avions vu cela cet été, mais combien tout a gagné depuis I
L'œuvre est de transition, vous la jugerez ainsi plus tard, mais point sans fierté de la bravoure qui vous a fait aller droit au difficile. Partout une qualité de rêverie et de musique point, sans se dégager encore, que je crois exceptionnelle. Si j'étais de vous, je pousserais cela, dans le prochain effort, jusqu'à la pensée et au chant, sauf à reprendre mais alors maîtrisé votre jeu complexe et en effet symphonique. Vous avez besoin, en restant où vous êtes, de faire un mouvement d'un autre côté, vers quelque chose de simplement tangible, et de l'amener à votre art.
Vous trouverez bon que je vous cause ainsi en Bonhomme d'une certaine expérience à cause du millier de tentatives que j'ai mises à l'écart, dans des tiroirs, plutôt que de ne pas atteindre, même tard, comme d'emblée à l'évidence, et aussi, en tant que très fort votre ami,
Stéx'Uaine Mallarmé.
Lettre très précieuse, non seulement h mon propos, mais d'avouer l'éternel tourment de Mallarmé vers un Absolu d'art qui recule à mesure des recherches. Elle nous dit aussi sa conception inéluctable du Vers : alors que, pour moi, la mesure alexandrine n'est qu'en sorte d'accompagnement en laquelle les Rythmes, en évoluant sous l'énergie de ridée propulsive, inscrivent leurs évoluantes et diverses mesures : alors que pour Kahn et Viélé- Griffîn, disparaît cette mesure fondamentale, et le vers n'est plus, plus ou moins long, qu'une coupe rythmique : pour Mallarmé le Vers demeure en lui-même, vers par vers et tel, disait-il, qu'une phrase complète par soi-même, et tel qu'un seul Mot.
J'aurai à dire, en étudiant à part l'Œuvre et l'évolution de Mallarmé, qu'il me semble nécessaire à tout poète nouveau-venu de passer par l'enseignement du Maître, au point de vue de la langue, ses valeurs de suggestion par l'emploi réciproque du concret et de l'abstrait, sa grammaire et sa syntaxe. Je le répète souvent, parce que pour moimême tel passage, attesté par le premier Geste Ingénu, m'a subtilement servi, — comme à tous de cette époque, d'ailleurs. Mais, de Mallarmé, il sied de sortir à temps...
A peine remise de l'émoi éprouvé à la lecture du Traité du Verbe, la Presse repartit en plaisanteries et sarcasmes et de nouveau promit une prime au lecteur qui comprendrait ! cependant qu'au n*" du 19 Mars du « Chat Noir » nous relevons une spirituelle, originale — et compréhensive — parodie signée de Pierre Mille, à ses débuts. De l'Etranger, des études intéressantes et patientes, souvent très pénétrantes : telles en Italie, de Pepi-
tone Fédérico, à la « Nuova Gazzetta di Palermo », en Avril, requis aussi par l'OEuvre en préparation, « épopée, dont il perçoit le sens « Universel ». Mais la plus grave et subtile vint d'Emile Verhaeren (« Art Moderne », Bruxelles, 24 avril 87) où le poète qui venait de terminer les Soirs, en se montrant en pleine possession de la théorie instrumentale admettait le poème ainsi qu'un « orchestre large, précis et subtil auquel l'idée commandait », et en saisissait toutes les intentions. Et il concluait par cette prophétie d'âpre louange, souvent rappelée depuis : « M. Ghil entre dans sa période de lutte, lien a pour vingt ans à subir la huée »...
Le divers émoi se résuma en douceur par une caricature de Draner. Le « Charivari » (31 Mars) après avoir consulté une somnambule extra-lucide se trouvait en mesure de révéler à ses lecteurs les événements sensationnels du lendemam l*"" Avril, et Draner silhouetta un très vieil Académicien couronnant un poète, — lyre au dos et genou en terre : devant lui un livre, qui était le Geste ingénu !...
Ce livre avait été édité par Léon Vanier, qui allait renouveler Lemerre, qui l'eût pu davantage s'il ne s'était attardé en de souriantes prudences. Le « Mercure de France » sut mieux que lui saisir l'heure... Fier de ses édités, un peu étonné d'eux, peut-être, petit homme remuant et cordial — qui exagérait encore son mouvement quand il se sentait trop pressé par le porteur de manuscrit — Léon Vanier, allait, trop petit marchand, par ce Magasin si connu où lui a succédé le discret et très accueillant Albert Messein en qui se retrouve le Libraire d*^tan, cultivé, aimant les livres et aimant à en parler.
Vanier ne domina pas la complexité du moment, évidemment. Et d'ailleurs, racontons-le, assez perplexe par la suite et ne sachant trop comment se reconnaître parmi les Ecoles en lutte, il avait eu cette idée, m'apprit-il lui-même : tous ses édités et les autres, les constituer en son esprit en partis poétiques sous les dénominations en usage au Parlement ! La Droite : tous ceux dont on ne parlait pas, les attardés de la poétique d'hier. Et l'intérêt commençait avec les poètes du Centre devenant vite Centre-gauche, s'accroissait avec la Gauche : Verlaine, Mallarmé, Régnier, Merrill, Moréas, Griffm, Laforgue, Kahn, etc. J'avais, quant à moi, l'honneur d'être à moi tout seul l'inquiétante Extrême- Gauche !
Mais sans doute Henri de Régnier se tenait-il à égale distance du centre et de la gauche, de qui nous disions tous, dès 87, que seul de nous il pénétrerait sous la Coupole, — alors que vraiment parlementaire, lui, Maurice Barrés se rêvait Ministre, et sait-on quoi de plus !
En Mai, par les soins des « Ecrits pour l'Art » parut la seconde édition du Traité du Verbe. Le texte principal en demeurait le même : mais tout au long du livre des Notes dégageaient ou rendaient plus explicites mes volontés philosophiques prêtes à se pouvoir énoncer en principes qui pénétraient toute l'Œuvre qui les développerait, Œuvre maintenant arrêtée en ses trois parties. La première qui évoquerait l'Individu social, la seconde l'Humanité, — la troisième, « saisissant et levant les leçons latentes au cours des volumes antérieurs, découvrirait que le Tout repose sur des propriétés géométriques philosophiquement considérées de
l'Ellipse, et soumettrait à l'entendement et à l'émotion de naturelles religions. »
Je réservais ainsi renonciation complète de la partie philosophique, ne la voulant précisément émettre que serrée et complète et ne la tenant pas encore à mon gré : la troisième édition la donna l'année suivante. Mais, en Appendice, la théorie de l'Instrumentation verbale se démontrait avérée du point de vue scientifique, — selon les travaux de Helmoltz. « Tout instrument a ses harmoniques propres, commençait l'exposé, d'où son timbre. Et les Voyelles — désormais, se doivent assimiler aux Instruments : l'instrument de la voix humaine est une anche à note variable, complétée d'un résonnateur à résonance variable. » Le départ s'exprimait ainsi nettement, et la plus mauvaise volonté ne pouvait plus le voir ou le supposer en l'Audition colorée. Je laissais pourtant subsister secondairement, pour des raisons qui demeurent valables et réelles, les rapports couleur et timbre, en prévenant que nous précédions et escomptions des expériences souhaitables : depuis, l'expérimentation ne m'a pas contredit, ni, d'autre part, l'étude ultérieurement entreprise de la Phonétique. Nous le verrons.
Reconnue mon erreur d'hier quant à la quantité vibratoire de la lettre A, et disposées d'après leur nombre et leur qualité harmoniques, Diphtongues et Voyelles, — rapprochées d'elles les Consonnes, sériées et assimilées par leurs mêmes sons spirants, stridents, vibrants, martelants, etc. aux Bruits provenant du mode spécial de production du son instrumental : une suite de tableaux déterminant progressivement les rapports amenait à de distincts groupements, où timbres vocaux et ins-
trumentaux inscrivaient leurs correspondances.
En derniers rapports, ici d'entendement musical mais d'ordre affectif, — à tels et tels groupements verbaux se reliaient les séries le plus généralement génératrices, des sentiments et idées... Ainsi, nous rendions méthodiquement à la langue idéographique ses valeurs phonétiques originelles et la resaisissions à ses complexes sources idéogéniques, tandis que nous la comprenions ainsi qu'une vivante et multiple matière orchestrale à ordonner selon les puissances poétiques et le tempérament de tout poète.
Quant au Vers lui-même : Pour « sa merveilleuse mathématique harmonique ou inharmonique, le vers alexandrin est gardé, mais dompté et déroulé de manière qu'en lui et qu'en la strophe, sans la puérilité de Vers de lignes plus ou moins longues, point de vue d'imprimeur (il s'agit du vers dit Verslibre), l'on sente la mer entière des durées euphoniques. Comme pour le Vers dont sont multipliés les hauteurs, les longueurs et les dessins d'ondes, pour la Strophe l'on doit s'arroger le droit d'interligner plus ou moins selon le plan des idées, et de rompre, les éloignant, les rapprochant, l'ordre des rimes, et de ne commencer les vers par l'ordinaire capitale. Et ainsi qu'un livre ne se peut esseuler de l'Œuvre, un poème du livre, nulle strophe ne se peut citer hors du poème, et nul vers hors de la strophe. »
De ceci, il est évident que le mot strophe est là impropre, et qu'on lui devait substituer le mot : période, — « menée, en leit-motiv de la pensée et ses dérivés, par des rythmes divers et strictement mesurés : dans une multiplicité d'ondes
qu'on n'énumère si Toti songe que chaque instrument, doiic chaque Voix ou timbfé, distingué par ses harmoniques particuliers, BUit de plus Uti propre Rythme. »
C'était dire que le Vers n'est point régi simplistetnent par la seule mesure métrique, ttiérné coupée et recoupée autant qu'on le voudra, mais qU'il a pour composantes t le Rythffië, la Mesure, et le Nombre vibratoire des timbres vocaux uuancés par les consonnes, le tout s'équilibrant en la période résultante...
Cette seconde édition accrût et hâta eflcôrè l'action du Traité du Vërbë sur la génératiott poétique. De là partirent évidemment la plupart des recherches d'alors et dé demain en matière d'expression musicale et rythmique. Aux temps moins passionnés et plus lucides des luttes terminées, nous en tiendrons d^ailîeurs témoignage de deux critiques d'autant autorisés qu'ils appartiennent au Symbolisme. Pierre Quillard parlant de Louis Le Cardonnel dira : « Il paraît biëtt àUsSi que, comme M. Emile Verhaeren, Stuart Merrill, Albert Mockel et d'autres, il a été touché par les théories instrumentales de M. René Ghil » (« Mercure de France », Juillet 1904). Et Jean de OoUrmont constatera à son tôUr : « M. René Ghil a eu une réelle influence sUr le Symbolisme, plus par ses théories instrumentistes que par son œuvre réalisée, et qu'il continue à réaliser méthodiquement » (« Mercure de Franee », Mars l90o). — incorrection à cette restriction, c'est encore Pierre Quillard qui en sa grande probité amie d'ironie protestait d^une plus large emprise même SUr les négateurs : « Tandis qu'avec Une volonté obstinée,
sans entendre les rires parfois stupides de ses critiques officiels, sans se préoccuper non plus des objections amicales, M. René Ghil poursuivait son labeur, quelques-unes de ses idées faisaient fortune, et d'aucuns, plus adroits, les transmuaient et déformaient à l'usage de la Bourgeoisie Française » (« Mercure de France », Mars 1907).
Mais n'anticipons pas, et tenons-nous à l'époque où, les divers éléments se groupant et allant à des résistances d'Ecoles, va commencer le duel multiple, — alors que contre elle les unira toutes en sorte d'union dès lors « sacrée » qui n'exclut pas la vieille réaction, la « Poésie scientifique ».
Une hostilité se précise entre les deux Mouvements. — Interruption des « Ecrits pour l'Art ». — La « Vallonie ».
Aux Mardis de Mallarmé : Henri Becque, Léon Dierx, Villiers de l'Isle Adam.
Autour de Mallarmé même, les « Ecrits pour l'Art » avaient suscité des irritations, puis des attaques. La première vint sans doute de Théodorde Wizewa, rédacteur en chef de la « Revue Indépendante » reparue en Novembre 86 sous la direction d'Edouard Dujardin. (Elle avait eu une première existence naturaliste en 84, dirigée par Félix Fénéon). Ridiculisant à outrance, disant les « Ecrits » à la gloire de M. Ghil (Avril et Mai 87) la tactique semblait être d'amener le départ de la Revue, entre autres, de Stuart Merrill, Henri de Régnier, Viélé- Griffîn.
Après Mai, il est vrai, Régnier se retira, et avant lui, venu avec lui, Viélé-Griffîn. Régnier avait accepté d'être des « Ecrits » sans doute pour la artie « Symbole » qui appartenait à Stéphane Mal-
larme, mais il m'avait écrit quant à la partie Traité DU Verbe : « Vous connaissez mes vers, et vous savez à peu près quel est mon vœu littéraire et combien je souhaite l'unité du Poème, du Livre, et de chaque poème en particulier, — et combien je crois à une « Instrumentation » possible : par cela je suis partisan de vos théories, mais je m'en sépare encore sur quelques points, peu importants, décidé à chercher la réalisation de cette théorie par des moyens autres peut-être que les vôtres ». (Novembre 1886). Aussi, se retirait-il sur une autre question, reprpphant à la Reyue d'accueillir (les « apprentis ». Or, elle éts^it quverte, certes, en la pensée de Gaston Dubedat et la mienne, à toutes sincérités nouvelles vers notre particulier entendement poétique. Puis qui donc dira qu'il cesse d'être un apprenti ! Mais, rapporte Marcel Batilliat, Henri de Régnier avait, depuis, protesté que, « semblable en ceci à M. Francis Viélé-Griffin, il n'^st pas un théoricien. Il jnge que le poète doit être nn intuitif, il n'çi conQance, ppur ce qui est de son art, qu'en sqn oreille piodulatriqe et sa e^éatrice imagination, »
C'était là, évidenin^ent, penser selon l'art Symboliste : en «'éloignant ils s^gissaient logiquement. — D'aillenrs \d^ parution des « Ecrits » à leu^: sixième nnniérq, dut être suspendue. Faisant l'historique de ces six numéros en la pubjipation collective « ridée évolutive », parue en 1893, Marcel Batilliat attribue cette disparition momentanée à ce que Gfiston Dubedat et moi comprîmes que n'était plus possible l'association à nia teclmique poétique et ma pensée philosophique, de l'idée étrangère du Symbole — alors que, de la Yoir tendre
ù une doctrine d'Ecole, nous nç pouvions plus la considérer coname, simplemeut, unç généralisation de l'essentielle et priuiitive aptitude de la pensée et de la langue h la poésie, de sorte que de tout temps et eu toute poésie vraie existât un Symbolisme.
J'avais d'ailleurs commis une erreur en détournant Gaston Dubedat de consacrer les « Ecrits w h nies seules volontés d'art. Marcel Batilliat le remai'quait : « L'hétérogénéité dea éléments en la Revue créa une équivoque qui nuisit longtemps à l'Ecole scientifique, et que cherchent encore à exploiter contre elle certains adversaires de mauvaise foi, ))
Une interruption s'imposait, il est vrai, et nous l'envisagions, -r- quand le destin prononça. Subitement, Gaston Dubedat éprouva une très sensible diminution de revenus, dut rentrer à l^ordeauiç et, tristement, renoncer à la Revue, pour longtemps peut-être,-^ En l'ocourrenee, un geste de solidarité immédiatement généreux et délicat se produisit : de la Revue la « Wallonie )D,de Liège, qui ouvre se^ pages à la rédaction des u Ecrits )i, avec, naturelle^ ment, la restriction que, << n'étant pas d'une Ecole ou d'un Groupe, elle entend rester elle-même et que le programme des «Ecrits» ne deviendra pas le sien>i. Ainsi, elle invitera en même temps Henri de Régnier et Viélé-Griftin. Elle s'excuse aussi d^ la plape restreinte (â6 Juillet 87),
La u Wallonie», dirigée avec un éclectisme très artiste par Albert Mockel et Pierre M- Olin, paraissait depuis près de deux ans, publiant et les Aînés et les nouveaux poètes, attentive au mouvement qui venait de Paris. Nous eûmes donc là une place
relativement large et, pour ma part, toute latitude pour l'exposition de points de ma pensée générale. Bellement, un article d'Ernest Mahaim avait présenté aux lecteurs les poètes des « Ecrits »... Durant un an et demi environ, temps où nous publiâmes le plus assidûment à la « Wallonie » , elle connut à notre propos les mêmes attaques supportées allègrement naguère par la « Basoche » : en tête, avec Albert Giraud, la «Jeune Belgique» parnassienne, naturellement. Il est à remarquer que, sans que l'on puisse discerner son vrai sentiment, Mallarmé exprime de l'entente avec la «Wallonie» quelque mécontentement. Et m'écrit-il peut-être ironiquement me plaignant « d'un exil en d'obscurs charbonnages » ! . . .
En Février 88, la « Wallonie » annonçait que l'éditeur Deman, de Bruxelles, qui s'était auparavant recommandé par les artistes soins apportés au superbe livre de Verhaeren, les Soirs, venait de traiter avec moi pour la publication de toute mon « Œuvre», à mesure qu'en seraient prêts les livres. Il allait commencer par une troisième édition, entièrement remaniée du Traité du Verbe. (J'avais vu longuement Emile Verhaeren en mai 87 à Paris, et c'est lui qui avait été l'intermédiaire entre Deman et moi).
Nous devrons reparler de cette Edition qui comportait toute ma méthode : le manuscrit remis à l'éditeur en Mars 88, le volume ne parut pourtant qu'à l'hiver. — Raison d'ailleurs, et l'autre, de tirage de luxe, pour lesquelles il me parut meilleur de demander à M. Deman de rompre alors notre accord. (Je rachetai les exemplaires restants du «Tr.uté» dont Vanier devint acquéreur en 89)...
En 1887 cependant, Fantagonisme des deux pensées, des deux Ecoles si l'on veut (Symboliste, et Scientifique), n'est point encore tellement sorti de l'état latent, — et ne sont point non plus assez distinctes les personnelles interprétations du Symbole, telles de l'entier Viélé-Griffîn, de Gustave Kahn ou d'Edouard Dujardin, que l'on ne puisse se retrouver aux Mardis de la Rue de Rome. Un peu de gêne peut-être, sous le ton de plus stricte courtoisie... Les habitués sont encore de Régnier et Viélé-Griffin, certainement les plus chers au Maître, Fénéon, de Wizewa, Charles Morice, Gustave Kahn un peu plus rare, mais qui, cet hiver, amène Jules Laforgue revenu d'Allemagne, Albert Mockel, Charles Vignier, Tailhade, Edouard Dujardin, etc.. Mallarmé a parlé incidemment d'un livre qui ne requiert pas notre attention : Tète d'Or, de Paul Claudel. Intempérences d'images et de métaphores romantiques revues par le Mallarraisme...
Il est aussi des Aînés : Henri Becque, d'une vie sanguine, causeur gai et mordant, apportant quelque chose d'insolite et comme de Boulevardier en le milieu de rare atmosphère, — Léon Dierx, silencieux, ne comprenant pas trop sans doute, mais heureux d'être parmi nous qui l'entourions de notre respect, — et Villiers de Flsle-Adam de qui l'ironie suprême venait de donner L'Eve Future et Tribu- LAT Bonhomet.
Les « Ecrits pour F Art » avaient publié de lui, avec des pages inédites sur Wagner, un portrait d'une heureuse vérité. Tel, nous aimions le voir arriver, grand, les épaules un peu lasses, mais sa tête anciennement souveraine, aux longs cheveux grisonnants dont une mèche souple sans cesse retom-
106 LES DATES EjT LES ŒUVRES
bçiit sur le large front — si ample qu'il semblait une nucjité d'espace ! sa tête et son loftg visage aminci comme détachés d'un passé profond dont il entrais î^^it en allant, l'inquiétant mystère...
Pes soirs, parlant peu, comme absent, possédé de soi-même, tout h quelque création ou haute çl§ quelque idée dont il s'imprégnait longuement, et
}à, comme s'il rumiuajt de l'infini, — L'un de ces ^pirs, il s'était v^ssis près de mpi et, après quQl(jues instants, il me dit :
— Ecoute? le gpn de ces mots ; « Non pgssumus ! » (Jl pronpnççiit ; uon poussQumous). Je me le^ répétais en venant : c'est la parole des chrétiens pressés de présenter l'ençens £^u^ autels des Dieux de Rome, , . Non possumus I Vpusopmprene?, VPUS ; çelas'ppppse et s'enracine avec un poids d'éternité en travers du monde... Non possuniusl
Et il le répéta à plusieurs reprises, lointainement. Je comprenais npn seulement la valeur lourde et inéluctable des sons^-T mais sa pensée universellement élargie ; l'impossibilité d'avilir son âme, d'incliner un seul instant de soi devant les matérielles puissances mpdernes, Lui, suprêmement, ne ^< pouvait pas » ! Et en cette impossibilité, tous antagonismes, toutes luttes mises à part, l'on peut dire que uptre génération tout entière a médité l'hPUUeur d'avoir pour Maître Yilliers de l'Isle-Adam.
Mais de plus, d'un idéalisme qui tient en même temps de l'idée Platonicienne, de l'idéalisme Allemand, de la seusibilité chrétienne et de l'attirance des sciences magiques (en quoi, plus que Mallarmé, il apparaît le donneur d'âme du Symbolisme ^^ qui eut ses évagations occultistes et religieusement, ses Mystiques), Yilliers, hanté de Sapience et de Beauté
en soi, ne « pouvait pas a apercevoir ]e monde 4es réalités autrement qu'incohérent et laie}, mais avec une ironie comme désespérément sal^aute î D^ toi^t méditer du point de vue de cet Absolu, ^. suygi eu son Œuvre cette particulière cruauté philosophique qui est comme du dieu qui danse dans sa destruction, et qui est le génie de Villiers de l'Isle-Adam.
Il aimait, avant de les écrire, éprouver en quelque sorte sur des auditeurs ses contes ou tels passages de ses livres. Il épiait les impressions, gardait ou remaniait d'après elles. Et ainsi, certain Mardi, l'avions-nous entendu, et vu, nous raconter la scène où son placide et monstrueux Tribulat Bonhomet étrangle nuitamment les Cygnes — pour ouïr leur dernier chant ! Basse la voix qui contait, sa mimique détail à détail développait une suggestion intense : récit et geste, tout était simple, mais ce qu'ils exprimaient, c'était l'inconscient épouvantable de la Bêtise, de l'Ignorance, de la Duplicité, la haine native de la Beauté, — et de quelle énormité contrastée, alors que Bonhomet, resserrant lentement ses mains tueuses sur le cou de l'oiseau idéal, s'attardait d'âme poétique! à son chant suprême.
Un autre soir, il nous disait « l'Etna chez soi '» : l'Anarchiste qui d'un sixième, précautionneusement, avec un appareil d'une extrême simplicité et qu'on peut si aisément dissimuler, lance sur tout un quartier une matière explosible — terrible, et si peu volumineuse n'est-ce pas? Il mimait, il était l'Anarchiste aux gestes méthodiques, puis qui démonte l'appareil et tranquillement, sans traces, s'en va. Et c'était, en ses prunelles visionnaires, la quotidienneté stupide dominée à son tour par l'idéal Inconnu.
Cette ironie non pareille, en l'expression d'une sorte d'admiration à terrible rire latent, du néant de la Science, venait par I'Eve Future de se complaire en ses multiples puissances altérées du seul et pur irréel, de l'Incréé...
La troisième édition du « Traité du Verbe » : Rupture ENTRE l' « Ecole Symboliste » et « la Poésie scientifique ». — On ne peut se passer d'Edbn, dit Mallarmé.
Les nouveaux « Ecrits pour l'Art ». — La « Revue Indépendante », de Gustave Kahn passe a François de nion : éclectique, mais tendances « scientifiques » avec J.-H. Rosny ET René Ghil.
Je donnai à l'éditeur, en Mars 88, le manuscrit du troisième Traité du Verbe, — qui, disionsnous, de retard en retard, ne parut qu'en décembre. Ecartée la complaisante digression des quelques pages d'hier sur le Symbole, — puisqu'il devenait une (( doctrine Symboliste » qui ne m 'apparaissait qu'un mode de penser poétique nécessairement aussi vieux que la Poésie elle-même, qu'elle voulût ou non se rattacher aux philosophies périmées de l'Homme comme mesure du Monde : d'une rédaction entièrement nouvelle, ce Traité se reliait directement aux propositions émises dans Légende d'Ames et de Sangs dont la partie Expression seule, avait eu son développement dans les deux précé-
dentés éditions, et surtout en la seconde. Une Note disait : « Du livre présent, mûr et définitif, et pour servir d'Avant-propos à TOEuvre, deux essais progressifs mais loin d'intégrité furent donnés sous le même titre, en 1886 et 87. Toute part en eux de vérité et d'utilité reproduite, ils sont évidemment annulés et n'ont plus que valeur documentaire. »
Après l'hommage, respectueux de ne vouloir le rapetisser d'imitation, au Passé glorieux qui accomplit son devoit" : après le procès des divers modes poétiques pratiqués à l'heure présente sans se dégager de l'inspiration de ce Passé, ne s'en dégageant techniquement que par une destruction du vers alexandrin — qui ilfe perd sa ihônotonië qHë pdur dëë âllongeiiieiit^ ou dés dihiiiiiitions de itie^ùre qui ilë soiit qu*tine des eotîiposatites, et lion l'essentielle, du Rythme : après le reproché général aux créations de l'heure de manquer d'idées génératrices d'unité et de l'aptitude aux Synthèses : le Traité disait nîâ îiiême vblôiité. Baser là Poésie sur la Sciëiice, avec l'idée d^évdlutioii élâtgiésânt tout à l'universel : niais de ce substfatiim, lé dôminàilt, cbnstrtiire une philosophie, ëii Synthèse, — et èh iihë làrigiie adéquate, concentrant les expressions d'art avec prêdoniinàrice musicale.
D'ôû une OEuvfe « qui soit en ùné adéquate parole la philosophie de la Matière ëii motivemëtit, évolutive et tfànsfôfihistë — et qiii s'avère del'ùiiivérselle harmonie là vraie âyiithèse. » Exposant èssëntiellëriieiit l'idée et l^ëxpfëssion de cette tÈùvre,lë TiiAitÉ présentait deux parties : Méthode , et Màiiiêrë d'Art.
Je réstiinerai le principe, ëii qUelqiiès lignë^...
Le concept est matérialiste. Matière générant une énergie elle-même matérielle qui la doue de mouvement et de la perpétuelle diversité transmutatrice qui est son mode phénoménal. La Matière n'est donc pas à un moment : elle devient éternellement en étant autre, travaillée pai* son énergie qui la spititualise progressivement.
Philosophiquement, il n'est ni matérialisme ni spiritualisme, — et les deux antinomies se déduisent : éternellementj l'Esprit, la conscience prise de l'Univers^ émane de la Matière en évolution. Tout évolue selon un dessin elliptique : l'ellipse en mouvement, seule, de pouvoir se raccourcir au cercle^ étant représentative du progrès discontinu.
Métaphysîquement, — tine loi d'amour, d^iarmônic) presse le devenir : la lutte pour la vie n'est pas une Fin, — c'est un mode de l'énei*gie, destruction pour création, vers cette harmonie. La Matière énergique va, à travers sa phénoménale diversité, à se savoir et par là vers une progressive prise de conscience de Soi-même, vers son Ûnitèconsciente...
li n'était qu'une allusion à TËthique, dont, individuelle et sociale, après divers Articles a ce propos, parlerait l'édition de 1891 : édition où le Traité du Verbe prendrait le titre dernier d'ËN méthode A l'OËuvre... D'ailleurs, toute la Méthode, idée génératrice et son expression, ne se présentait qu'en Argument à TCËuvre, pour ce qu'elles avaient été conçues en même temps et inséparablement, -^ rOËuvre devant développer toute la matière en puissance.
La seconde partie : Manière d* Art, traitèdt à nouveau de « l'Instrumentation verbale » selon le texte
de l'Appendice de l'édition de 87. Seulement, il était montré plus serrement comment l'Instrumentation (« manière d'art qui est elle-même mouvement ))) se reliait adéquatement au concept de Matière et de Vie en mouvement dont elle était l'expression plurale... La strophe, est-il précisé, devient la période, résultante d'un équilibre de Rythmes : la mesure de l'Alexandrin étant gardée, en laquelle se mesurent les divers Rythmes — par lesquels la Pensée énumère et phrase ses valeurs.
Evoluant à travers l'alexandrine mesure et à travers la période (« Rythme-évoluant »), les diverses énergies Rythmiques se scandent sur les diverses Mesures générées par les nombres deux et trois qui, additionnés ou multipliés entre eux, produisent les modes dissonants ou les Eurythmies. Les rimes ne sont plus astreintes à des équidistances ordonnées, mais, régies par la pensée et le son, se répondent en vue de suggestion accrue, de rappels d'idées, etc. et deviennent aussi partie d'un organisme vivant et logique.
Je précisais aussi le rapport, à l'origine, entre la sensation, l'émotion, puis le sentiment et la pensée, et l'émotionnel rudiment modulé du langage, — montrant la parole évoluée essentiellement liée, et quant à ses sonorités, à l'idée, et à la sensation et au sentiment par l'idée : donc, phonétique et idéographique.
Ainsi, disions-nous, l'Instrumentation verbale se présentait en valeur d'expression d'art apportant des modes d'art une complète et transposée Synthèse. Elle était Parole, et la reconstituait en son intégrité phonétique et idéographique. — Elle était plastique, par le dessin nombreux de la mesure et du Rythme,
(1888) il3
et l'ordre prémédité du poème, du livre et de rCEuvre, en unité. (Le Rythme avait désormais pouf composantes : ses diverses énergies sous l'impulsion de l'idée et son émotion, la Mesure, et le^ valeurs vibratoires des Sons-timbraux modalisés par les consonnes.) Elle était picturale, par le moinfe de hasard lumineux attribué aux mots, — elle était musique verbale, avons-nous dit. Et lors, la technique poétique, le Vers évoluant en toutes nuance^ d'énergie émotive était mouvement par quoi s'exprime le mouvement de la Matière pensante, là. Vie...
Des extraits de cette partie Méthode avaient paru, et aussi du livre I de CÊuvre, le Meilleur Devenir, qui, après une Ouverture comme en sensation d'éternel où vont se conditionner l'un l'autre le Temps et l'Espace, allait évoquer la Genèse de notre monde, des Etres et leur processus, selon les données évolutionnistes... 11 devint évident qu'aux Mardis de Mallarmé, autour du Maître pour qui mon admiration n'entamait pas mes volontés premières, s'opérait envers moi comme tacitement un resserrement des éléments Symbolistes. Et ainsi que silencieusement la rupture décisive apparut.
C'est de ce moment précis, au premier semestre de 1888, que peut prendre valeur documentauo la constatation de Gustave Kahn : « Mais parmi les poètes, de ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous soulevâmes un adversaire, M. René Ghil » (Symbolistes et Décadents). Seulement, pour la vérité, une correction s'impose et ressort naturellement de l'historique des années antérieures. C'est
que la concentration près d'être une Ecole, du Symbolisme, — ne soulevait pas un adversaire : puisque, avec ses origines propres, son départ sur des données science et ses directions philosophiques (« poète ne procédant d'aucun maître », selon le dire de Van Bever), cet Adversaire existait en progressant depuis la Légende d'ameset de sangs (Janvier 1885), et donc, avant un mouvement Symboliste qui commençait seulement vers ce 87-88 à prendre conscience de soi, — mais me devait dès lors, nous l'avons vu de l'aveu même de Symbolistes, une première détermination de ses propres recherches de musicalité et de rythmique.
D'ailleurs, cette rupture — qui n'était que la visibilité des deux Mouvements d'une époque poétique dont l'antagonisme latent dès le principe devait nécessairement surgir à mesure que chacun d'eux s'incorporait ses éléments distincts, — Mallarmé lui-même en prononça le mot. Un mardi d'avril il me semble, discourant de l'Idée comme seule représentative de la vérité du Monde, il se tourna vers moi, et, avec quelque tristesse peut-être, mais une intention très nette, il me dit :
— Non, Ghil, l'on ne peut se passer d'Eden ! Je répondis doucement, mais nettement aussi :
— Je crois que si, cher Maître...
Dans son très important ouvrage documentaire : Histoire contemporaine des Lettres Françaïsi^s (1914), Florian-Parmentier, le poète de Par les Routes humaines et de l'épique Ouragan, se demande pourquoi alors « presque toute la Jeunesse me quitta pour se rallier à Mallarmé. » 11 invoque d'abord
pour Mallarmé le prestige de l'âge, — mais après un résumé rapide de ma pensée poétique, il complète ainsi impartialement :
« Je ne puis dissimuler qu'il a fallu faire le sacrifice de nombre de détails essentiels, dans cette trop succincte analyse. Peut-être néanmoins, suffira-t-elle à faire comprendre la vastitude d'une conception qui embrasse à la fois une cosmogonie, une métaphysique, une éthique et une esthétique. On remarquera, en tous cas, qu'il s'agit ici d'un Système nettement défini, — et c'est là, nous n'en pouvons douter, ce qui a éloigné peu à peu le» poètes de M. René Ghil... Suivre le maitre de la Poésie scientifique, c'était s'enfermer dans les limites d'un appareil doctrinal et intransigeant. Au contraire, les théories de Mallarmé donnaient libre champ à l'imagination et leur tissu était assez lâche pour laisser filtrer les rêves les plus capricieux du dehors. On ne doit donc pas s'étonner que Mallarmé ait réuni autour de lui beaucoup plus de disciples que M. René Ghil.
« D'autre part, il faut convenir que la discipline de l'Ecole Scientifique était faite pour décourager les poètes à l'inspiration mobile et impulsive, tout autant que les écrivains paresseux ou sans envergure. Le maître n'avait-il pas répudié l'égotisme poétique et le « recueil de vers », pour poser en principe la nécessité de la vaste synthèse, de l'œuvre unique aux parties cohérentes, de la vision d'ensemble dès avant la première étape ! Lui-même donnait l'exemple par le plan d'une œuvre à laquelle il allait consacrer sa vie entière...
« Certes, on peut n'être pas partisan du tout des idées de M. René Ghil, mais il serait difficile de n'être point saisi de respect, à la vue de l'œuvre gigantesque qu'il poursuit depuis vingt-cinq ans. L'Instrumentation verbale a marqué de son empreinte toute une période littéraire. La pensée, sinon la forme, de la « Poésie scientifique », après avoir exercé une influence latente, s'est propagée jusqu'à la diffusion. Le résultat cherché est donc atteint. »
D'autre part, d'une remarquable Etude du poète et critique John L. Charpentier, en l'Anthologie Toutes les Lyres (1909), nous relevons encore ceci :
« Si la nouvelle génération tout entière subissait l'influence des théories de M. René Ghil, — surtout de sa théorie de musique verbale, — partie se rebutait de ses affirmations nettement scientifiques, et allait au « Symbolisme », trouvant là
une discipline d'art moins rigoureuse, une plus grande matière à variations personnelles.
« Des deux grands courants suscités par le mouvement littéraire de ces vingt-cinq dernières années, M. René Ghil devait poursuivre à peu près seul celui auquel son Traité du Verbe avait donné l'impulsion. Si, derrière Mallarmé, nombre de Jeunes persévérèrent dans le Symbolisme, peu — directement, du moins — se réclamèrent de M. René Ghil. 11 ne laissa pourtant pas d'exercer sur tous l'influence la plus décisive. Outre que ses théories orientèrent vers des recherches de musique verbale la plupart d'entre eux, son idéal d'une « œuvre-une » eut pour effet de les éveiller au souci de composer et d'unifier leurs recueils de poèmes... Son influence est manifeste, lente et sûre. Déjà elle a pénétré la pensée à l'étranger.
« Dominée par un merveilleux rêve scientifique, servie par toutes les formes de l'art, la poésie de M. René Ghil a probablement ses défauts, mais ils sont de la nature de ses qualités : ils portent la marque de l'originalité et de la grandeur. Un immense souffle de lyrisme relève son Œuvre et l'emporte^ trépidante et multiple, vers un idéal dont la sublimité nous échappe encore, mais qui sera le culte des âmes de demain »...
Judicieuses sont toutes ces raisons, mais John Charpentier, très averti de toute cette époque, appuie avec perspicacité sur l'une des principales : avant tout, une grande partie de la nouvelle Génération était rebutée par mes affirmations nettement scientifiques... Nous l'avons dit précédemment : en grande partie idéaliste, c'est-à-dire pour elle, contemptrice de réalité et d'action, d'un spiritualisme imprégné de christianisme qui à travers Baudelaire lui venait du Romantisme et déviait à un magisme de décadence, par Mallarmé elle héritait de la dénégation Baudelairienne envers une possibilité d'inspiration poétique de la Science.
Fondamentale erreur, en son esprit qui s'était tout d'abord irrité de réaction contre Zola et le Naturalisme, le mot Science évoquait un Matérialisme pesant et exact et tuait tout rêve, à leur avis. Et ainsi, des deux mouvements poétiques la lutte
peut-elle se voir livrée, à l'horizon nouveau où mon concept l'amenait, entre la Sensibilité spiritualiste du « Symbolisme » et la pensée matérialiste de la « Poésie scientifique », — Matérialisme qui, sans se départir de soi-même et de la donnée Science, allait cependant, en réduisant la vieille antinomie, à la plus extrême conséquence spiritualiste, puisqu'il arrive à cette proposition dernière : que la Matière tend éternellement à se toute spiritualiser, se toute penser et comprendre
... Or, en Mai, il est question de reprendre la publication des « Ecrits pour l'Art », Gaston Dubedat en restant le directeur, et un nouveau Groupement, de ceux qui demeurent d'hier et de nouveaux-venus, apportant sa quote-part. En même temps Dubedat m'avise qu'il a reçu lettre de Merrill qui sera de retour l'an prochain et propose pour alors son concours pécuniaire à la reprise de la Revue... Il donne donc à composer notre Programme pour qu'il le puisse au préalable communiquer à tous les adhérents, et en Juin paraît un imique numéro annonçant qu'à partir de Novembre les « Ecrits » reparaîtront régulièrement : d'accord avec Stuart Merrill qui désire que son apport reste secret, complété par Dubedat et moi si nécessaire.
L'on sent que tous se sont maintenant reconnus, et que l'on a pris position des deux côtés. Le Programme, qui sera reproduit au premier numéro de Novembre, est d'une netteté intransigeante. Il est utile d'en extraire quelques passages, venant après une déclaration hostile au Symbolisme (« vieux
comme le geste et le langage eux-mêmes ») en tant que doctrine et Ecole :
« Nous admirons de notre pleine admiration le passé poétique : mais ce passé, nous disons qu'il ne faut Je perpétuer instruits par notre regard arrêté sur le grand et douloureux tourment moderne de « savoir »... Quand ce mot est paraphrasé ; amour, — nous voulons que le frémissement en soit propagé des entrailles universelles ! Nous voulons, des faits synthétisés de l'Histoire donner les lois aidantes à l'avenir meilleur. Quant aux dogmes de tous âges, ils sont morts, et nous voulons le dogme scientifique. Nous avons appris la Science, et, poètes, nous la voulons poétiquement synthétiser. En des œuvres de logique unité dont le plan dès l'entrée en l'art est pensé et assuré en l'esprit, notre poésie donne à la Poésie le droit perpétuel d'exister...
« Ce programme qui en la suite des livraisons sera développé et commenté est uniquement et intégralement le Traité DU Verbe (édition dernière, 1888). Aux poètes qui en lui estimèrent présents la seule nécessité d'art et les vouloirs latents agités en eux-mêmes, et se rallièrent à l'auteur, — se dénommant : Groupe philosophique-instrumentiste, — dogmatiques et militants sont voués les « Ecrits pour l'Art ».
« Par quel programme : car elles se perdent en l'égotisme originel ou s'exilent en d'inutiles rêveries, nous disons vaines ou dangereuses toutes spéculations philosophiques prioristes et de raison pure, matérialistes ou idéalistes. Et nous admettons, exprimée en partant des théories transformistes, une « Philosophie évolutive » rigoureusement scientifique : idéaliste, mais d'un idéalisme de toute éternité immanent, inconsciemment, à la Matière, et qui s'en dégage conscient par évolution, de plus ep plus, pour le Mieux. De cette philosophie nous nous servons, pour les raisons à déterminer de la Vie...
« Et nous admettons, mode nouveau rationnellement synthétique de tous modes d'art, « l'Instrumentation verbale »... Les œuvres du Groupe philosophique-instrumeritiste prouvent par leur diversité évidente en l'universalité évidente, que tel programme n'est pas pour l'avilissement et la mort des personnalités, mais pour une vie hardie et nouvelle. »
Au sommaire, les noms principaux de : Stuart Merrill, Emile Verhaeren, Albert Mockel, Georges Knopff, Mario Varvara...
De l'autre côté : reprise par Edouard Dujardin, — la « Revue Indépendante » a donné en 87 une édition superbe, photogravures sur le manuscrit, des PoÉsiKS COMPLÈTES de Stéphane Mallarmé, et aussi une réédition de L'Après-midi d'un Faune. De Henri de Régnier paraissent les Sites en 87, et Episodes en 88, où, tel qu'il sera avec plus encore de la pure impeccabilité de la langue et du vers qu'il tient de Mallarmé, — le plus avéré Symboliste (si l'on entend de là, comme de vrai, l'art subtil de l'allusion et des correspondances idéales par analogies d'images nuancées), le délicat poète suggérait son imprécise mélancolie, sa nostalgie d'âme éprise de rêve et de somptuosité passée, — écho immatérialisé par l'espace ouvert, d'une vie harmonieuse qui se serait tue.
Mais Francis Vielé-Griffin en 87 avait édité son poème Ancœus, premier d'une série dramatique dont, de puissance de Vie précipitée au moule antique de la Légende et du Mythe, éclaterait l'étroitesse précieuse et stérilisante et égotiste du Symbole. Nous aurons à voir que, seul parmi le « Symbolisme » (Verhaeren mis à part), il possède le sens de la Vie et l'émotivité directe de la nature.
C'est 1 année suivante que viendra son recueil intitulé JolES (cette Joie émanée de la nature et des musculatures en mouvement de la vie, qui, philosophique plus tard, deviendra l'une des propriétés de son talent), mais dès 88, des Revues en publient des poèmes. Dans Ancœus et là, en ces poèmes d'allégresse des choses et de son âme s'inspirant de thèmes de la vieille chanson populaire, est nettement acquis le Vers-libre, que nous avons morphologiquement caractérisé : la visibilité, par
retours à la ligne, de la succession des divers Rythmes.... Te dirai : plus nettement qu'en les Palais NOMADES, — car à Vielé-Griffin dès ce moment, l'on ne pouvait le reproche qu'adresse à Gustave Kahnle critique des Propos de Littérature (1894), Albert Mockel, disant qu'aux vers de son premier livre, « manquait un peu de force rythmique, à telles places, et une harmonie sonore plus ferme et plus continue ». Flottantes et molles, manquant d'énergie vibratoire et d'ampleur, demeureront d'ailleurs en Gustave Kahn la sonorité et la rythmique. Mockel trouvait compensation en « une heureuse harmonie des tons lumineux », et surtout, à mon avis, en d'heureuses nuances mélodiques.
Fin de cette même année 88, Gustave Kahn — devenu rédacteur en chef de la « Revue Indépen-» dante » encore dirigée par Edouard Dujardin, — expose de premiers rudiments de sa théorie pro^ sodique,dan3 un Article-réponse à Brunetière qui, dit-il, dans la « Revue des Deux-Mondes » avait parlé du Symbolisme, « sans clarté mais avec sympathie, — encore que par haine du Naturalisme et du Parnasse. » Brièvement, Kahn démon^ trait que le vers classique, de Racine par exemple, peut se partager indépendamment de césures, en mesures ou groupes de mesures sur un arrêt motivé simultanément par le sens et l'oreille. Toute coupe représente ainsi ce qu'il appelle « l'unité vraie » du Vers, qui n'est plus le nombre conventionnel : cette unité peut se dire « Un fragment le plus court possible tombant sur un arrêt de voix et un arrêt de sens. »
Pour réunir ces « unités » et leur donner cohésion du vers, il les « apparente par des allitérations,
soit : union de Voyelles similaires par des consonnes parentes «.Sans voir nécessaire l'allitération continue qu'il propose, nous comprenons que Gustave Kahn veut simplement scander le plus multiplement possible son vers, pour le créer le plus souple, le plus onduleux possible. — Il « apparente » ensuite les vers entre eux « par la construction logique de la strophe se constituant d'après les mesures intérieures et extérieures du vers qui, dans cette strophe, contient la pensée principale ou le point essentiel de la pensée ». — « L'importance de cette technique nouvelle sera de permettre à tout vrai poète, disait-il, de concevoir en lui son vers ou plutôt sa strophe originale, et d'écrire individuellement son rythme ».
Gustave Kahn ne devait exposer complètement cette théorie dite ensuite du « Vers libre » qu'en tête de la réédition de ses Premiers Poèmes, en 1897. En 1891, cependant, lors de la notoire Enquête de Jules Huret, il reproduit son principe technique de 88, avec quelques détails nouveaux,— cependant que l'Enquêteur n'est pas sans remarquer des rapports en plusieurs points avec « l'Instrumentation verbale ».
Il est vrai. Le Rythme non conditionné par le « nombre conventionnel » : c'était là l'un et le premier des trois éléments que l'Instrumentation avait vus dans le Rythme. — « L'évolution de l'idée génératrice de la strophe, disait Kahn, crée le poème particulier ou chapitre en vers d'un poème en vers ». Nous avions dit même chose, parlant du leit-motiv, mais, de plus, que l'idée doit parcourir son évolution en tout le livre et, de livre ei^ livre, en toute l'Œuvre. Evidemment, « Tlnstru-
mentation » ne lui était pas étrangère, et par la suite il l'exagérait en un sens prosodique en voulant aller impossiblement à des valeurs prévues de demi tons, de quart de tons et à la gamme 1 Mais il en divergeait en supprimant la mesure de l'alexandrin que, tout en créant une évoluante Rythmique, nous l'avons vu, ma théorie gardait en tant que présence continue d'une mesure comme d'accompagnement sonnant les rimes. Telle, et parce qu'elle ne comporte pas les valeurs vibratoires des timbres, et, au principe Rythmique, l'énergie, émotive de l'idée, la théorie du Vers-libre si nuancée soit-elle, n'appartient encore qu'à l'ancien domaine métrique où le Rythme dépend essentiellement du nombre de temps accentués. Mais, avec sa science prosodique très avertie, Gustave Kahn poussait à l'extrême, et en poète suavement mélodique, les recherches de Becq de Fouquières en ce sens. (Dans le même sens, et partant de Vielé- Griffin et de Gustave Kahn, Robert de Souza (dans son volume Questions de Métrique, 1892), devait consacrer au Vers-libre d'explicites et de durables apports. Et de même, mais en proposant du Symbole, en même temps, une conception personnelle dont nous parlerons, Edouard Dujardin.)
... Pendant l'année 88, avec Gustave Kahn en tête de sa Rédaction, 1' « Indépendante » devint réellement la Revue militante et presque unitive du « Symbolisme », — et aussi « en tenant compte, écrit Gustave Kahn, ainsi qu'il me paraissait nécessaire, d'efforts intéressants de romanciers comme les Rosnv. »
Mais, presqu au temps où les « Ecrits pour l'Art » reparaissaient (Novembre 88), la « Revue Indépendante » passait aux mains de l'Editeur Albert Savine et François de Nion en avait la rédaction en chef. Immédiatement il reprenait à Gustave Kahn l'Etude mensuelle des livres pour en prier à sa place J.-H. Rosny, — qui en ses Torches et Lumignons a conté avec verve l'incident, qui émut grandement le poète des Palais nomades. Ensuite, de Nion entendit que la Revue reprit un haut éclectisme et qu'on la vît représentative de tout le mouvement d'avant-garde, tant de la poésie que du roman.
Et il m'écrivait pour me demander d'en être désormais. De l'artiste romancier de qui la pensée philosophique du miracle de la Vie tremble d'émoi à de précieuses psychologies, — nous transcrirons cette lettre du 2 Février 1889, indicatrice en sa délicate sincérité des directions nouvelles de la Revue :
<« Je vous remercie infiniment des vers que vous nous avez adressés, et de ce que vous me mandez de vos amis. Je serai très heureux de me mettre en rapport avec eux.
« Je suis assez embarrassé pour insérer la petite note que vous mettez au bas de vos vers : la Revue a l'intention de justifier — beaucoup plus que par le passé — son nom « d'indépendante » et se doit d'être ouverte à tous ceux qui, comme vous, ont un nom dans la littérature d'avant-garde, mais elle ne saurait sans abdiquer sa personnalité, se faire le porte-parole de personne.
« D'ailleurs, mon cher Confrère, vos opinions, vos principes, sont assez connus du public et des lettrés pour que vous n'ayez vraiment pas besoin de les affirmer et de vous dégager des groupes que vous répudiez. Un nom comme le vôtre est un drapeau et parle de lui-même. Veuillez agréer, etc. (François DE Nion.)
12i LES DATES ET LES ŒUVRES
En cet esprit, la « Revue Indépendante » connut plus de quatre années de multiple et d'expansive vitalité, — avec tendance accrue à élargir la place de la « Poésie scientifique » : tendance qui deviendra prépondérante à partir de 1891, quand François de Nion passera à George Bonnamour, secrétaire de rédaction, la Rédaction en chef, — cependant que parallèlement à ma pensée poétique, la Revue saluait en un même sens dans le « roman social et scientifique », Tunique puissance créatrice de J.-H. Rosny.
Extraits de la Presse. — La Presse et mes Réponses. — Deux Anecdotes : les « Ecrits » inquiètent la POLICE secrète. — L'Ellipse et le Pacha.
La reprise des « Ecrits pour l'Art », la parution du nouveau Traité du verbe dont, en même temps que du livre I de Œuvre (le meilleur devenir), les « Ecrits », la « Wallonie », « l'Indépendante », avaient publié des Fragments : v ilà de quoi remettre en gaîté ou indigner la Presse qui me demeurait vraiment très attentive !
Il commence pourtant à entrer en les esprits que la « Poésie scientifique » n'est pas le Symbolisme : comment et pourquoi? c'est trop demander. Pour le reste, tout se passe comme hier. A « l'Echo de Paris », Nestor (Henri Fouquier) cite six ou sept vers d'un poète des « Ecrits » et déclare que « l'esthétique du Groupe philosophique-instrumentiste paraît être qu'on pense par les sons ! » Bonhomme, Francisque Sarcey parle de « l'Ecole philosophique instrumentif » en produisant également quelqueii vers : « Du diable si l'on voit ombre de philosophie dans ces vers ! Ils sont peut-être instrumen-
tifs, car je ne sais pas au juste ce que c'est que d'être instrumentif. J'ai comme une idée que ce mot ne veut rien dire du tout ! » (Petit Marseillais, déc. 88).
Un autre, au « Gil Blas », s'écrie : « Plus de piano ni d'harmonica : demandez le Verbophone de M. René Ghil, spécialement recommandé pour soirées et réunions de société ! »... Les uns et les autres, par des extraits pris au hasard et mêlant les questions de tous ordres, s'ingénient avec superbe et malveillance à donner des explications (si l'on peut dire !) de la théorie générale. D'aucuns, quand ils ne signent pas, passent aisément pour conclure, du sarcasme supérieur à de non moins supérieures insultes. Ainsi, d'un article non signé des « Débats » : « Sans attendre l'avis des exégètes qui ne manqueront pas à I'Oëuvre de M. Ghil, je crois deviner que le Meilleur Devenir est le développement du Tout à l'Ellipse. Quant au Geste INGÉNU, ingénument, je confesse ne découvrir que l'ingénuité de l'auteur. Car, ce qui est à la fois attendrissant et intéressant chez M. Ghil, c'est son grand sérieux, son exquise candeur. C'est par là qu'il mérite la compassion des honnêtes gens et la sollicitude des aliénistes. » (Débats, 7 mars 1890).
Quant à Brune tière. Article de la Reviie des Deux Mondes, déc. 88, à propos de quoi Gustave Kahn donna ses premiers aperçus sur le Vers libre que nous avons signalés, il a tellement étudié la question, remettant tout pêle-mêle sous la dénomination : Symbolisme, — qu'il parle des « Ecrits pour l'Art » comme d'un livre de moi !
Naturellement la presse parisienne recueillait avec
une allégresse de danse du scalp les passages caractéristiques des « grandes critiques », et la presse provinciale suivait : le tour de France d'un sensationnel article de « Nestor » n'était point terminé, qu'en repartait un autre, d'Edmond Deschaumes, à (t l'Echo de Paris », d'Adolphe Brisson aux « Annales », ou de nouveau, du pas méchant Sarcey !... Je dois d'ailleurs dire que mes « Réponses » à d'aucuns étaient tout aussitôt insérées et qu'elles prenaient, elles aussi, les voies de la plus large publicité : car, si les « Ecrits pour l'Art » et les Revues amies étaient à ma disposition, il me paraissait plus intéressant — et plus ironique, disons-le, — de répondre là où s'était produite l'attaque. Jeune, « sérieux et d'exquise candeur », comme disait l'autre, mes réponses avait le tort d'être un tantinet solennelles et désireuses de tout exposer : n'importe. Elles commençaient généralement par l'assertion, très vraie, que l'opinion de l'auteur de l'article en question ne m'importait pas, qu'il m'importait seulement de relever les erreurs, voulues ou non, et de mettre de l'ordre. Je demandais, au surplus, le nom de l'auteur quand il manquait, et la liste de ses ouvrages quand ce nom était trop outrecuidamment inconnu. Auquel cas, il n'arrivait pas que Ton contentât mon indiscrète curiosité.
Mais l'on ne pense pas à tout. Et les réponses se multipliant, et mes dénégations à l'encontre du titre de u Maître de l'Ecole philosophique, ou évolutive-instrumentiste » prodigué pompeusement et sournoisement pour être désagréable et à moi et à mes amis : avec des pudeurs et des pitiés et des révoltes, l'on s'écria alors à une immodestie anor-
maie de ma part, à quelque mégalomanie, tout simplement !... Gomme risposte, ce n'était pas mal trouvé, et par exemple, la sage « Jeune Belgique » qui ne dédaignait pas les pirouettes sut s'en servir longuement.
Au surplus, reproduisons cet amusant Echo rappelant une réponse adressée par méprise à Gh. Mki (Charles Merki) tandis que l'attaque venait de Gh. Mf (Camille Mauclair),au « Mercure de France » : « Il est presque impossible d'ouvrir une Revue dont les numéros aient paru entre 1890 et 1900, sans trouver une chronique ou un écho contre René Ghil, le Fondateur de l'Ecole évolutive. Chronique, écho, auxquels René Ghil ne manquait de répondre d'une encre abondante... Et, n'oublions pas ce qu'écrivait Paul Masson dans la « Plume » du 15 février 1893 ; M. René Ghil a par devers lui une source de revenus intarissable. Le moindre de ses autographes doit prendre aussitôt la valeur d'un papier timbré. » (Paris-Midi, 16 août 1912).
Pareille mise en vedette, avec agrément de sarcasmes, d'insultes exaspérées et même haineuses^ et le plus hilarant pataugis sous prétexte de donner connaissance au public de mes théories, eut lô résultat inattendu de nos adversaires de susciter progressivement vers moi, de Paris et de tous point» de la Province, un approchement de nouveaux poète» de qui la sincérité venait, simple et désintéressée, à moi qui ne leur promettais, il est vrai, que la lutte, et très longue : c'est toute l'histoire de notre Revues les a Ecrits pour FArt » .
Autour des « Ecrits » mêmes, le tapage alarmé de la Presse eut d'autres résultats, — en incidents pareils à celui, par exemple, qu'a conté Stuart Mer-
rill, sans le situer exactement.. — Gaston Dubedat, directeur des « Ecrits » et habitant de nouveau Bordeaux, au cours de l'année 1889 est convoqué soudainement par le commissaire de police de son quartier ! Froid, correct, mais amène à son habitude, Dubedat se présenta. M. le Commissaire tenait ouverts sur sa table quelques numéros des « Ecrits )),et, sans explication, le pria de lui exposer les desseins de sa Revue. Fronçant le sourcil, M. le Commissaire F écoutait parler de littérature.
— Oui. Mais il est question de politique aussi, là-dedans, de sociologie ? Je note des tendances socialistes, humanitaires. Monsieur !
— Une partie de la pensée philosophique de M. René Ghil va à la sociologie, il est vrai, dit Gaston Dubedat. Certains articles, de M. Eugène Thebault par exemple, marquent de pareilles tendances. Mais tout demeure dans le domaine philosophique : nous ne nous occupons pas de politique.
— Bien. Mais, vous avez plusieurs étrangers parmi vous, si ce sont de vrais noms : Verhaeren, Stuart Merrill, Knopff? Voulez-vous me renseigner sur eux ?
Gaston Dubedal le renseigna amplement, — et comprit que, mis en éveil par la presse, inquiet de certain hermétisme verbal et de l'allure qui lui paraissait étrange de quelques noms, le zélé gardien de la tranquillité publique avait été tout près de soupçonner notre Revue de n'être qu'un organe dangereusement internationaliste !...
L'anecdote m'en rappelle une autre où intervient aussi la vigilance du pouvoir, quelques années plus tard, — et à Constantinople î Une Etude de mes théories et de mon OEuvre alors en partie parue,
i30 LES DATES ET LES ŒUVRES
avait été présentée au préalable à la Censure, selon l'usage, par son auteur. M"*" Zabel Essaïan. (Jeune, mais de nom dès lors notoire en la littérature Arménienne, M"*' Zabel Essaïan s'est depuis acquis une grandissante renommée dans le Roman, en même temps qu'elle date particulièrement son action, d'atoli", pour les Lettres Arméniennes, harmonieusement équilibré en unité décisive la vieille langue et ses variations plus où moins hasardeuses. D'elle désormais, la moderne langue littéraire est le plus sûrement déterminée).
Elle attendait donc le visa, quand elle reçut convocation du Pacha délégué à la Censure. Il la reçut le plus gracieusement dn monde, avec respect et compliments, et en Vint à la question. LeiS nouveautés de ce poète Français l'àvaiertt vivement intéressé, mais surtout sa conception du développement de l'univers ttiatériel vers une spiritualité éternellement accrue. Et tout à coup, préoccupé visiblement d'une pensée intime, il dit à M""^ Zabel Essaïan :
— Mais, s'il vous plaît, cette Ellipse ?... Je crois comprendre que c'est là un signe irréel, un dessin géométrique selon quoi le poète rend saisissable le mouvement du Monde, son développement vers le progrès, avec cependant des arrêts et des régressions de ce progrès ?
— Votre Excellence a merveilleusement compris.
— Bien. Mais, ce dessin géométrique vaut également pour le développement de chaque être humain ?
— Certainenient. Pouf M. Séné Ghil la loi est la même.
— Et la même pour les peuples, sans doute ?
— La même, Excellence.
L'Excellence s'interrompit un instant :
— Vous connaissez peut-être M. René Ghil ?
— Je l'ai connu à Paris, oui, et longtemps...
— Alors, dites-moi, aime-t-il l'Orient ?
— Des passages mêmes de mon article répondent à la question. Bien que partant de la Science occidentale, sa pensée philosophique s'apparente aux philosophies orientales, et tel de ses livres prédit même et évoque un lent mais immense réveil des contrées d'Orient.
— Alors, il nous aime ?
— Certainement, Excellence.
— Vous pourriez donc me dire à quel point de l'Ellipse il place la Turquie ? demanda-t-il avec presque de l'anxiété.
— Voici, Excellence, là, presqu'à l'extrémité, assura-t-elle avec aplomb...
Le Pacha eut un sourire d'aise et d'approbation et séance tenante apposa le visa ! L'Article parut en la Revue « Dzaghik » (la Fleur) du 20 mars 1904.
Autres Revues : la « Plume », les « Entretiens politiques ET littéraires », LE « MeRCURE DE FrANCE »•
— Intellectualité, Anarchie et idées Sociales. — Les Poètes Esotériques.
L'incident Sarcey-René Ghil et la Presse : Article d'Arsène Alexandre, leçon a Sarcey.
Pour le numéro de Mars 89 de la « Revue Indépendante, » François de Nion, désireux de soumettre à ses lecteurs des théories sur lesquelles la précédente Direction avait gardé le silence m'avait demandé un Article étendu, commentaire à l'édition de 88 du Traité du Vehbe. 11 reparut le mois suivant en une Brochure à couverture rose, et connut nombreusement à son tour les appréciations diverses de la Presse quotidienne qui, par habitude, se hérissa devant cette écriture soi-disant « hermétique », — pourtant voulument simple et courante. Mais d'aucuns admirèrent le rose de la couverture !
Tel passage en eût pu plaire, qui rendait hommage à Sully-Prudhomme : mais en tant que
précurseur d'une poésie philosophique se souciant de la Science, tout en s'en écartant immédiatement vers des rêveries spiritualistes. Et il ne plut ni aux Parnassiens, ni aux Symbolistes — qui au même temps déniaient même du talent à l'auteur du noble et tendre poème Bonheur, qui venait de paraître... L'Article de a l'Indépendante», réduit en des parties, augmenté en d'autres selon les nécessités d'actualité et à mesure de parution des premiers livres de rOEuvRE, me devint ainsi qu'un thème général à répondre aux demandes de Résumés particuliers de mes théories, qui durant deux ou trois années se produisirent de province et de l'Etranger...
Nous entrions en la grai^de lutte. L'heure était superbe, d'activité et d'orgueil. L'o^ a vi; que durant ces années, l'attaque me pressait de tous côtés et incessamment surgissante : il me semblait que m'animât une vie multiple et allègre. « J'ai le temps, et mon temps viendrai >> se terminait l'Article en question. Et cette ^issur^nce, par endroits troublait cependant le sarcasme et les négations.
Qu'entendions-nous par là ? J'en trouve la précision en une Réponse à un article de la « Pléiade » de Bruxelles qui ne laissait de parler de mon « avidité de gloire ou de tam-tam », tout en prédisant : a A notre avis il ne laissera guère de trace dans la poésie de ce temps, sinon pour avoir pressenti certains procédés secondaires que d'autres ^- après les avoir polis — appliqueront peut-être... » Je répondais : « Quant à la gloire ! Je ne l'attends pas. Mais en cet avenir de devoir, rationnel, moral,
mon vœu serait qu'il fût dit que j'ai fait pour le Mieux. Je travaille pour ces temps. » (15 Mai 1890). Je précisais encore cette parole orgueilleuse — et si humble, par devers moi, — en allusion aux regrets de Rémy de Gourmont (Livre des Masques) assurant qu'au prix de quelques concessions, de quelque renoncement, la plus grande renommée m'eût été acquise avec la plus vite action. Je disais en le volume de vulgarisation : De i,a Poésie- SciBNTiPiQUE, en 1900 : « Je ne me suis pas arrêté devant la tentation... Je crois que le créateur doit être un avec son œuvre, car cette œuvre doit être le produit de son unité réalisée. Je me suis simplement appliqué à moi-même la règle morale qui ressort de cette doctrine, d'avoir tendu selon toutes les puissances, accrues de culture, qui étaient en moi, à l'art le plus complexe et le plus complet lié en la plus solide unité qui m'était possible, en le plus de volonté, en le plus d'effort... J'ai donc lutté, non en vain, pour lutter encore : car le développement de mon Œuvre qui est loin encore de son terme, est un développement de lutte. »
Or, il me semble que c'est du sentiment que l'on avait plus ou moins conscient de cette volonté personnellement désintéressée mais implacablement dévouée aux idées qu'elle apportait, — que se montra si âpre la lutte. Et du même sentiment, peu à peu par la suite, vint le respect, propice au silence où se peut ouïr la parole d'Alfred de Vigny : « Les esprits paresseux et routiniers aiment à entendre ce qu'ils entendaient hier, mêmes idées, mêmes expressions, mêmes sons : tout ce qui est nouveau leur semble ridicule, tout ce qui est inusité, barbare. »
... Jetée en la mêlée sans desseins préconçus, cette année 89 parut la Revue la « Plume », qui, vaille que vaille, d'un éclectisme capricant et pour ce même, représentative du meilleur et du pire selon le hasard ou ses intérêts immédiats, dépassa l'intelligence assez courte quoique rusée de son directeur, Léon Deschamps. En vertu de cette incohérence à raisons multiples, « la Plume » tour à tour me répudia (ainsi commença-t-elle) ou me prôna. En une lettre de Mars 90, par exemple, son directeur m'annonçait qu'il publiait mon portrait avec une Etude de Stuart Merrill, « étude qu'il compléterait, s'il était nécessaire » ! Et pour m'assurer sans doute qu'il en était très capable, il protestait que ma « théorie était absolument claire, et qu'il se chargerait, en vingt-cinq lignes, de la mettre à la portée de tous » ! Fort heureusement, le superbe Article que me consacra Stuart Merrill et qui souvent a été rappelé, se passa des vingt-cinq lignes de Léon Deschamps.
Lettre vraiment curieuse, où Deschamps me parle de son « Œuvre future »! — « Je pense, somme toute, comme vous, concède-t-il : seule, me trouble votre forme... D'ailleurs, d'ici quelques mois, mon intention est de publier un Manifeste dans lequel vous trouverez nombre de points se rapprochant de votre Méthode si hautement littéraire. » (Demain ne nous apporta de Manifeste — et l' Œuvre resta future : étant donnés « les nombreux points se rapprochant de ma Méthode », il m'était à craindre sans doute un pillage nombreux !) Il terminait sur une note d'un autre ordre, me parlant du livre de Verlaine, Dédicaces, qu'éditait par souscriptions la Revue...
« Dédicaces est, non pas un succès, mais un triomphe pour notre Revue, la seule qui tienne actuellement la Bannière littéraire de la Jeunesse 1 Sur les 350 exemplaires, 280 sont souscrits : les 20 et les 5 francs sont épuisés, il ne reste plus que des 3 francs, — ce qui veut dire que d'ici deux semaines Dédicaces sera introuvable. Avec ce simple livre édité par la « Plume », Verlaine a touché plus qu'avec toutes ses œuvres passées!! Aussi nous allons continuer la série : Mallarmé, Rimbaud, Louis Dumur, Charles Morice, Edouard Dubus, vont suivre, — sans compter les Œuvres complètes de Verlaine... Il fait ime noce effroyable, Fauteur de Sagesse. Je lui ai donné en une semaine six cents francs :il a tout mangé. Je vais serrer la vis ! » Deschamps pouvait-il publier les Œuvres complètes de Verlaine ? En tout cas, Verlaine, pour Dédicaces, passait au moins sur la reconnaissance qu'il devait à son éditeur Vanier qui ne dit rien mais n'en pensait pas moins, — et à qui en cette lettre, le Directeur de la « Plume » donnait encore en passant un coup de patte très immérité.
Hélas ! en Septembre, Deschamps, quoique « pensant comme moi », consacrait un numéro spécial aux « Décadents » (s'étant promu chef d'Ecole le candide instituteur d'antan, Anatole Baju) où de haut me donnait des leçons et me rendait au néant celui que Laurent Tailhade nommait « cet Anatole, si Baju » ! Puis tout se rompit en 91, alors qu'en une polémique entre George Bonnamour et le directeur de la « Plume » il me parut équitable de prendre parti pour le premier... Or, disons que, pourvu que 1 on soit averti d'autre part pour se reconnaître en tel désordre où Tart
voisine avec l'arrivisme et aussi le mercantilisme, la collection de la « Plume » de Deschamps demeure très intéressante surtout en plusieurs de ses numéros spéciaux. Encore que la vraie trouvaille de réclame aient été les Banquets de la « Plume », enthousiastes ou houleux, que tour à tour présidaient des Aînés plus ou moins reconnus, tels François Goppée et Hérédia, ou quelque JVIoréas — que présida après des hésitations réitérées EipUe Zola lui-même, qui avait dit que a le Symbolisme est le dernier coup de queue de l'Idéal » ! (En quoi d'ailleurs, nous l'avons vu, il était d'accord spus une directe et irrévérencieuse image avec l'auteur du Chemin de Velours, Rémy de Gourmont)...
Le directeur de la « Plume » se montrait très osé de dire qu'en l'année 1890, sa Revua, c< seule, tenait la Bannière littéraire » ! Rappelons que les « Ecrits pour l'Art » reparaissaient depuis novembre 88, leur existence attestée par les attaques qui les attendaient mensuellement ! Et la « Revue Indépendante » sous la direction Savine-François de Nion depuis plus d'un an mène rationuellement une action critique qui démontre se réduire à des éléments épars d'idéalisme et de mal néo-mystique — en haine et en impuissance de la vie et d'un monde nouveau d'idées et d'aspirations — tout ce qui s'enrêve et se dupe soi-même très souveijt, sous le mot Symbolisme.
Il sied de relever que là, l'on sait en même temps le devoir de solidarité, même à l'égard de l'adversaire. Et si, au numéro d'Août 91, Abel Pelletier apprécie sévèrement le mot étrange mais où l'état d'âme du pessimisme idéaliste se dénonce: « L'immoralité absolue, c'est la joie de vivre »
(Rémy de Gourmont), — précédemment, en tête de la l^evue, George Bonnamour ardemment avait protesté contre la mesure qui privait de son emploi au Ministère de la Guerre, de Gourmont, pour avoir écrit qu'il ne sacrifierait pas à l'idée de patrie son petit doigt gauche.
D'ailleurs, l'année précédente, en Décembre 89, le même souci de proclamer l'indépendance de l'écrivain avait opéré une même et plus large union : lorsque le Ministre de la Guerre encore, demanda des poursuites contre le livre de Lucien Descaves, Sous-Offs. — « Depuis vingt ans, disait la protestation (Figaro, 25 Dec), nous avons prisl'habitude de la liberté. Au nom de l'indépendance de l'écrivain, nous nous élevons énergiquement contre toutes poursuites attentatoires à la libre expression de la presse écrite. Solidaires, lorsque l'art est en cause, nous prions le Gouvernement de réfléchir. » Et, parmi la cinquantaine de signatures. Ton trouvait les noms de Daudet, Zola, Goncourt, Ohnet, Bergerat, Richepin, Becque, Bourget, Banville, de Porto-Riche, J.-H. Rosny, René Ghil, BSirrès, François de Nion, Abel yHermant, Géard, Bauer, Jean Ajalbert, Gustave Geffroy, etc.. (11 est à noter cependant que. Barrés excepté, manquaient les noms du « Symbolisme. »)
Et deux nouvelles Revues paraissaient cette même année : les « Entretiens politiques et littéraires », avec Francis Viélé-Griffin, Paul Adam, Henri de Régnier, et aussi Bernard Lazare, — et le « Mercure de France », qui seul de toutes les Revues de cette époque allait survivre à la période des luttes en évoluant et s'élargissant vers un éclectisme de grande Revue, de Magazine même, mais sans se départir de sa haute tenue d'art... Au premier
numéro des « Entretiens » Viélé-Griffin exposait à son tour sa conception du Vers-libre qui, ne s 'éloignant guère des aperçus donnés par Kahn en 88, se résume en la substitution aux arrêts de mesure et de césure classiques, d'une multiple accentuation Rythmique, — avec, également, visibilité de ces accentuations au gré de la sensibilité du poète, par des retours à la ligne. Somme toute, en les deux maîtres du Vers-libre, le précepte continuement mis en pratique désormais, de Théodore de Banville : « Le poète coupe son vers comme il l'entend. »
Les « Entretiens » étaient aussi politiques... J'avais, dès mon premier livre, puis aux éditions successives du Traité du Verbe (devenu En méthode A l'CEuvre, en 1891), et en traitant de la matière de cette Œuvre, revendiqué pour la poésie la nécessité d'entrer au domaine sociologique. Aux « Ecrits pour l'art » la tendance est d'une sociocratie améliorante par voie d'évolution intellectuelle et morale, et c'est également sur l'évolution que s'appuie le concept social à la «. Revue Indépendante »... Les « Entretiens » venus a de mêmes préocupations^ mais dédaigneux de ces « naïfs qui aiment à dire que la morale et les sentiments progressent » (Paul Adam), s'en vont plutôt vers quelque prédilection d'aristocratique Anarchie. « L'Anarchie au nom de l'Idée pure », dira à quelque temps de là Camille Mauclair.
Flottante évidemment, cette idée Anarchique, et mêlée d'éléments très disparates. C'est ainsi qu'en Juillet 1891, Paul Adam, excipant de ce que « tout les vingt ans une saignée est nécessaire », demandait la Guerre, « immédiate, acharnée, définitive... »
Ses déductions étaient surprenantes. Il espérait que, vu l'énorme matériel de tuerie (ce qui n'était que raison à le contredire), une Puissance l'emporterait sur toutes les autres : et alors, imposeraitelle le désarmement général, mais auparavant « ce peuple vainqueur aurait Ténergie d'utiliser ses armes contre l'oligarchie Bourgeoise et l'Argent » ! Raisonnement certes trop simpliste : les peuples victorieux ne se révoltent pas contre ceux qui leur ont donné le vieil orgueil de la victoire, et la Puissance qui a dompté l'ennemi ne songe qu'à se tenir prête à dompter les revanches... Et, il me semble qu'en tout ceci, il était plus d'inconsciente réaction et de nationalisme au sens politiquement étroit de demain, que de révolution et d'idéal anarchique !
Il était logique, d'ailleurs, que, s'il vint à se soucier des idées sociologiques qui s'agitaient généralement alors, « le Symbolisme » — de sentiment individualiste, disions-nous, et de sensibilité mystique — tout naturellement s'éprît du rêve anarchiste qu'il pouvait interpréter selon son vague et verbaliste idéalisme, et vraiment « au nom de l'Idée pure ». La « Revue Blanche » marquait de pareilles tendances — tandis que « l'Art social » qui parut également en 1891, se dénonçait socialiste, tendant à mettre l'art à la portée du peuple.
De là partit peut-être l'idée réalisée plus tard sans résultats appréciables, des Instituts populaires, — et nous en relevons un premier essai, dont parle la « France moderne » :
« La Société du Progrès social continue la série de ses'Conférences. Elle a successivement donné à ses auditeurs des causeries sur la « Femme et TEnfant dans l'industrie » (M"* Aline
142 LES DATES fet LES ŒUVRES
Valette), « Interventionnistes et Economistes » (Eugène Fatirnière), « le véritable Jésus-Ghrist » (E. Lasigne), « Néo-panthéisme » (Marc Amanieux), et tout récemment dfeux riotivellés causeries de RobeH Berrtiet sût l'Aft social.
Prochainement MM. Tabarant, L. Xarier de Ricard prendront la parole.
Ces conférences gratuites, publiques et corit^ddictôi^es, cottimcncent à forcer l'attention, et le nombre des auditeurs va sans cesse en augmentant.
Nous avons surtout goûté Robert Bernier qui, devant un nombreux auditoit-e, a parlé des écrivains et dfeà poètes Socialistes de la génératioii actuelle. Le conférencier a lu des passages des œuvres en prose de Descaves, Fèvre, Rosny, Jean Lombard, Xavier de Ricard, et des vefs de bevoluy, l'auteur de Flumèn, Ethmbnuel Sâïf, Jeâtl Lombdl-d, Jules JbUy, René Ghil, toute notre ljrt*e enfin, si pleine de pitié pour les pauvres. » (5 Mars 91)...
Journal hebdoriladaire, « littéraire indépendant >i et lui aussi anarchiste : « l'En dehors », de Zdd'Axa. Assez littéraire pour avoir produit un ou deux Articles du lointain Henri de tlegnier, par exemple, assez anarchiste pour avoir eu, en les personnes de son directeur et de deux rédacteurs attitrés, tbut simplement les honneurs de la Cour d'assises l
Les Pouvoirs publics prirent-ils vraiment inquiétude de cette orieutaticn de l'Ihtellectualité à une heure où les masses étaient travaillées politiquement par des idées avancées ? JoUa-t-on d'intimidation, ou simplement la comédie de la providence qui sauve la Société occultemént menacée ! Mais à un an de là eùviroU, nous avions le « procès des Trente » où pêle-mêlfe avec des anarchistes plus ou moins avérés, des lutellectuels véritables vinrent répondre d'ignorés agissements qui, paraîtil, nous mettaient en péHl ! ...Je ne l*etrôtive plus les noms, excepté, présent en toutes les mémoires,
du critique artiste de Tlmpressionnisme, Félix Fénéon.
Je crois que tout le monde se retira iûdetnmè : ils étaient trop !... Mais le « Gaulois» avec des intentions peut-être moins innocentes que de reportage Sensationnel, avait saisi l'occasion d'exposer en sa Salle des Dépêchés les portraits de la plupart d'entre nous (de la côllectiofl des Hommes DU Jour), et, aifasi unis ëïl tlne plaisante et inattendue communion, de lefe présenter aut sourcilleuses méditations des Bourgeois sous l'épithète collective : Les Intellectuels de l'Anarchie ! Là voisinaient Viélé-Griffin, Henry de llégnier, Gustave Kahn, Verhaeren, Moréas trop occupé à découvrir Ronsard pour politiquer, moi-même et d'autres...
Le procès de « l'En Dehors » par contre, emporta de légères condamnations. J'assistai à la représentation... Prévenu libre, Zo d' Axa était en retard et l'on avait donné lecture de l'acte d'accusation qui visait excitation à l'on ne sait plus quoi, quand il arriva. Barbe en pointe et cheveux d'un roux doré, grand, très élégant, d'allure Mousquetaire, il s'excusa en termes exquis tout en retirant ses gants gris perle, et, à son aise ainsi qu'en un salon, pria que l'on continuât. Il ne discuta d'ailleurs pas, avec l'air de dire qu'il était trop poli et respectueux de la Magistrature, pour contredire le Président, qui monologuait. Son avocat plaida, — puis lé Ministère public tonna, dénonçant eet homme cultivé et Bourgeois, oui, Messieurs ! comme particulièrement dangereux... « Et savez-vous. Messieurs les Jurés, comment oti votiè appelle couramment dans cet « En dehors », s'écria totil
à coup l'éloquent Avocat général ? On vous appelle les douze potirons ! »
Zo d'Axa se leva alors avec un sourire, et malgré le Président, interrompit :
— Je goûte autant que vous-mêmes. Messieurs les Jurés, la généreuse éloquence de M. l'Avocat général : cependant il sied de rendre à César ce qui est à César... Vous pourriez parcourir toute la collection de « TEn Dehors » sans trouver l'expression que l'on dit être tirée de nos pages : elle ne nous appartient pas, — et c'est donc M. l'Avocat général lui-même qui vient à l'instant de l'inventer. Spirituelle saillie, dont nous sommes certainement incapables !
Et il se rassit, tranquille parmi l'émoi. Une heure après il prenait le train pour Bruxelles...
... Le 1" Janvier 1890, c'était le « Mercure de France ». Fondateurs : Albert Aurier, Jean Court, Louis Denize, Edouard Dubus, Louis Dumur, Rémy de Gourmont, Julien Leclerq, Ernest Raynaud, Jules Renard, Albert Samain, — et Alfred Vallette, à qui étaient dévolues Direction et Administration. Le « Mercure », ainsi qu'il était dit au premier numéro prenait la suite de la « Pléiade », deuxième série, et dans la pensée de Vallette devait en haut éclectisme devenir la Revue représentative de toute l'actuelle littérature.
J'avais connu Vallette au « Scapin », en 1886, tel qu'il demeure : le plus cordial des hommes, aimant passionnément les lettres sous les apparences d'un optimiste scepticisme, pince-saoïs-rire, grave et méticuleux même, mais de vision large avec de
lentes prudences. Et c'est pourquoi il sut diriger et littéraire trient et stdttlinistrativemèiit le « Mercure » de telle manière, que, diâions-noUs, le « Mercure » survécut à l'heure où toutes les autres Reinies de lutte n'eurerit plUs qU'à disparaître. Manœuvré de main de iliaîtrè. Se délfestarit à terhps dû poids d'Ecble, il parViht sans presque d'ahéUrts à mn destin de gt-ahde Revue, de pUblieatidtl gëftét'ale. Lé « Mercure de Frahce >i, e'est le géhie patient d'Alfred Vallette.
En 86, Vallette songeait encore à la littérature pour lui-même. Il avait un Roman, d'étude plutôt naturaliste, (Monsieur BABtLAS, qui parut plus tard sous le titré Le Vierge) : une Revtiej puis une seconde (le « Scapin », il irie semble) l'une et l'autre moururent avant qU'en terminer la publication ! Mais dès lôrs il méditait quelque chbse, et peutêtre me parla-t-il à ce moment d'une reprise possible du titré si préeieUsement désuet du vieux « Mercure dé Frallce ». Or, Valette n'était pas homme à partir à la légère, il sut attendre.
Au départ, eU 90, les directions de la tlevue sont eiicore très vagues, mais elle est certainement de sens idéaliste, et, avec le Gourmont d'alors, peut-on dii*é de tendàtice mystique... Au Surplus, Aurier, comme Charles Morice, se décèle Lamartinieu,Dubus tient dé son admiration pour Verlaine et Baudelaire. Dumur qui dans son Recueil de poèmes LA Neva propose éùt-ieusemetit une prbsodie où il tente de traiter Selon la Grecque et la Latine notre métrique, s'eii va Vôi^S lé Roman... En critique, Gourmont parle très mal dé MàUpaSSatit, plUS mal encore parle de Zola le poète des GornèS du Fàunè, Ernest RaynaUd : « Zola, c'est Nana, dit-il ; c'est
le symbole de sa vie publique, à cette courtisane de lettres 1 » C'est le temps, d'ailleurs, où le « Mercure » ne rend pas compte de la Bète humaine, parce que « personne n'a eu le courage de lire le livre ». Ernest Raynaud, poète « roman » avant la lettre, exalte d'autre part Maurice du Plessys — de qui l'on connaît trois ou quatre sonnets, mais qui publiera plus tard un Premier livre pastoral dans le goût de la Pléiade et ainsi dédicacé : « A Homère, à Pindare, à Méléagre, à Virgile, à Stace, à Naugérius, à Ronsard, à La Fontaine, à Vigny, — en la personne de Jean Moréas, poète Français ! » Nous étions à l'heure où Moréas, revenu de Hugo et de Baudelaire, disait : Pindare et Moi ! en attendant Ronsard et Racine : ce « pèlerin passionné » découvrait successivement toutes les littératures et tous les temps — et sans se rencontrer soi-même...
En ce qui me concerne, le « Mercure » avait pris position dès son n*' d'Avril, par quelques lignes de Vallette à propos du Meilleur devenir et du Geste Ingénu : « Où l'ombre d'une poésie à extraire de là (la Matière en perpétuel devenir) ? demande-t-il. Je ne parle que d'après le concept de l'œuvre, car l'œuvre elle-même m'échappe... Même intelligible aux lettrés la poésie philosophique de M. René Ghil ne saurait être qu'un long et lassant ressassement des origines de l'homme, de ses transformations accomplies et devant s'accomplir. Quant à l'Instrumentation, l'auteur connaît mon avis sur ce point : nier les correspondances de l'idée, du sentiment, de la wsensation ou de la chose même, au son, serait aussi puéril et vain que de tenter en donner les lois. »
Là est le thème à l'égard de la Poésie scientifique.
qui sera repris, développé, arrangé, très souvent avec moins de courtoisie, par les uns ou les autres du « Mercure », à mesure qu'il deviendra l'organe militant du Symbolisme. (En dehors du point de vue littéraire, les souvenirs amis entre Vallette et moi perduraient. Je lui adressais personnellement toutes Réponses qui me paraissaient nécessaires aux attaques trop erronées ou trop vives, — réponses également trop vives que sans délai insérait-il. J'ai ainsi appartenu moi aussi à la rédaction du « Mercure de France » !
Fidèle m'était également le poète de grande sincérité, qui ne paraîtra instable en ses directions que pour avoir eu souci de multiples aspects de la Beauté à mesure qu'ils se révélaient à lui et qu'en était admirativement entraîné son talent tout de spontanéité, Ernest Raynaud... Je lui avais écrit mon plaisir de la lecture de son délicat, naturiste et musical volume Les Cornes du Faune qu'il m'avait adressé, et il prenait prétexte pour une lettre vraiment adorable. « Je vous soupçonnais (pourquoi ? mais la vie est-elle logique ?) hostile. Vos diatribes vigoureuses contre les gens qui m'entouraient ne pouvaient que me tenir en mes erreurs... Je saisis cette occasion de vous exprimer mes sympathies, et que vous sachiez que de son obscurité, une âme vous suivait et vous aimait. »
En une autre lettre de Février 91, il me parle « d'inimitiés encourues » à mon propos, proteste qu'il a^ écrit au « Mercure » sur mon intensité musicale, et qu'aussi il a recueilli en ses vers, dans les poèmes dont quatre ont paru au même« Mercure », quelques-unes de mes attitudes. Il m'annonce une
148 LES DATES Et LÈS ŒUVRES
Etude sur moi et qu'il va avoir à parler de mes lirrës en cette Revûe^ « non sans la dévotion qui sied ». Il terminé : « Ne vous inquiétez pas de quelqties insultes de V « Ermitage » et d'ailleurs, les vraies âmes voUs sont acquises. » (A 1' « Ermitage », revue idéaliste naturellement, un Saint- Antoine avait feimplerhent assuré ceci : « La personnalité de M.Ghil, pour encombrante qu'elle soit, ne tient aueuiie place en art. »)
J'ai transcrit ces lignfes pour situer le plus du « MëfcUtè y) des deùl (jremièrës années au regard de la « Poésie scientifique », — mais aussi pour rfioritrer, par tm eîem|jle précieux, de quelle itiatiêi*e vibrante, de quelle vertu d'art^ de quelle capacité de modestie et de dévouement étaient nombre de talents d'alors. Mais d'autre part, les d EcHtS pdur l'Art » en apportaient tme preute ériidtivantè, et contitiue...
Parti avec ces noms qui s'inscriraieilt aux pages de l'HiëtOire de cette époque : Rémj de Gourmont, Efnést Kayïiaud, Jules Renard, Albert Saitiainj Louis DufriUr », -^ le « Mercure de France » de pat" les éiémentâ idéalistes qui sont en lui, tout naturelleiiieilt attirera à lui tous les poètes du Symbolisme : c'ëât Pierre Quillârd, Ferdinand Hérold, André Fontainas, — Fontainas issu de l'art Mallâriiiéen qu'il paraphrasera ainsi : a L'homme est le créateur unique de l'univers splendide », peutêtre impressionné par Verhaei'en, mais d'ime vibraiicé émotive qui lui est propre, contenue, doht raiiîpléur hioUit de mélancolie et de là vanité du désir : eepëtidatit que plus tard il surgira, vivre
pour vivre, au puissant attrait universel de la lumière qui lève le monde. (Récifs au Solkil (1922)... Malgré l'idéalisme Symboliste, peut-être s'apparente-t-il à Verhaeren par la vision, la sensation naturiste des choses. Mais, pour dire que naturellement il sent ainsi, il est curieux — - étant donnée la suprême négation de tout le t< Symbolisme » -— de citer sur Zola un passage de la lettre que m'écrivait André Fontainas à propos de ma Légendb d'ambs ET DE SANGS, 1885 i « Vos vers tourmentent le cerveau, ils chantent, ils frémissents, ils hantent. Ils vivent !... Vous dites superbement votre Programme —et fort justement— dans votre Préface... Que vous avez donc raison aussi de donner à Zola, à Concourt, et surtout à Mallarmé cet éblouissant inconnu dédaigneusement délaissé, la place qu'ils doivent occupe^ ! Plusieurs fois aussi, j*avais songé ainsi. Et combien vous donne encore raison cet exubérant Germinal que nous venons de voir paraître. Zola, un prosateur vulgaire et terre à terre allons donc ! ils ne Pont donc pas lu, et qu'est-ce alors ce riche débordement de sève nouvelle 4^^^ les veines de ses déshérités? a
Viennent ensuite Stuart Merrill, le vivant Paul N. Roinard, et, lorsque les u Entretiens politiques et littéraires » ne seront plus, en 1893, Henri de Régnier et Viélé-Griffin, Jes deux gloires du a Mercure de France » qui l'année suivante se monte en Société en participation, et, avec les noms nouveaux de Mauclair, Mockel, André Gide, Pierre Louys, Adolphe Retté, de Souza, Gabriel Mourey, — - Henri Albert, révélateur de Nietsche, et d'autres, — représentera le thème et toutes variantes de l'Ecole Symboliste...
loO LES DATES ET LES ŒUVRES
...Mais d'un particulier et presque éphémère remous parmi le « Symbolisme », voici d'une genèse de poètes et d'écrivains ésotériques, — mages et occultistes. Genèse qui n'avait rien de spontané, et que nous avions prévue des éléments de sensibilité qui constituaient l'incompressible Idée Symboliste : spiritualistes,sataniquement chrétiens, dirions-nous, et imprécisément mystiques, — évasion vers on ne sait quel au-delà. Lassitude à porter la Vie, « immense fatigue » î avait dit Rémy de Gourmont. Cet état d'âme s'était créé de Baudelaire, de TAxel de Villiers d'où autant que de Barbey d'Aurevilly sortait Joséphin Péladan, le Sâr Péladan, Mage sans prestiges, mais nombreusement et superbe écrivain. . . Stanislas de Guaita, ami de Barrés, sera l'initiateur. Il avait publié en 83 et 85 deux volumes de vers imprégnés de Baudelaire, quand le Vice Suprême de Péladan, raconte Ernest Raynaud (la Mêlée Symboliste) lui révéla sa vocation : « Le voilà possédé du démon de l'occultisme. » Il va tenter de retrouver la vraie Doctrine hermétique. Les adeptes se pressent autour de lui, et naît l'Ordre de la Rose-Croix (qui aura même son Salon de peinture). De Guaita en est le Grand-Maître. Les principaux poètes et écrivains ésotériques sont Albert Jhounet, Victor Emile Michelet, Péladan, Jules Bois, Léon Bazalgette, de Braisne, Quellien, Joachim Gasquet : leur Revue est «Psyché», que dirige Michelet. « Ce que veut être la Revue, lit-on au premier numéro, le dessin de son Frontispice l'indique : Sur les flancs du taureau ailé, elle va des mystères antiques aux mystères modernes, vers l'île de la Seine élue pour contenir la fatidique Arche (d'Isis » Nov. 1891).
Des matinées sont organisées : l'élément mondain se pâme à la parole des Mages... Quant à la Presse, ce lui est nouvelle occasion de patauger dans l'incohérence. — Par exemple, elle annonce : « Nos Mages ! Une matinée originale ! Elle est organisée par M°® Augusta Holmes, avec le concours de Sarah Bernhard, pour une Revue spéciale qui traite des sciences occultes. Le programme annonce des causeries par des Mages, pendant lesentr'actes... Le Sar Péladan Mage... uscule de première classe exhibera sans doute son auguste et phénoménale entité? Il égrènera pontificalement des parolesperles, dans le goût asiatique... Voici pour votre gouverne un avant-goût du régal promis. J'emprunte cet échantillon au maître des maîtres, à celui qui regarde de haut Joséphin lui-même. J'ai nommé M. René Ghil. L'apôtre, en une vision, suit les phases de l'évolution poétique-scientifique de lui procédant : il aperçoit les philosophes, les poètes de l'ère nouvelle, et dit... »... Suit un extrait d'Article sur le devoir social du poète, qui naturellement n'a rien à voir avec le Magisme. Et l'on conclut : « Après cela, peut-être est-ce montrer de la naïveté que de vous prendre au sérieux. Certains vous regardent, sans respect, comme des bonzes pédantesques, des augures se retenant de rire, héritiers directs des mille et mille poseurs de lapins que révèle l'histoire des religions.» (Le «Soir», 17 avril 90).
D'autre part, l'on écrit que Paul Adam est le maître de l'Ecole mystique...
Mais, puisque de temps à autre nous relevons l'état d'esprit de la Presse et montrons son scrupule de documentation, donnons un extrait d'un
quotidien de Province, au hasard des petits papiers élégants. Du «Petit Bourguignon», si l'on veut, du 30 Mars 1891 :
« Vous recqnRaissçz-vpus aumiliQudes cep|, écoles littéraires qui, depuis quelques années, se disputent la bonne place au soleil? Victor Hugo mort, les Parnassiens à l'Académie, les petits se sont mis à danser ia ronde de la délivrance.
Moréas, en pèlerin passipnné, rénove les verbes anciens, extirpés de Montaigne ou d'Agrippa d'Aubigné. Pour le comprendre, il faut une clef : quelques méchantes langues prétendent que le poète prête la siepne, — qui est une clef de Garangeot. Verlaine déambule de l'hôpital au café François I" : dans le trajet, il fait des helminthes dont quelques-uns sont, à la vérité, très beaux. Moréas se dit« Symbqlistb». Verlaine açpepte le titre de «Décadent». René Ghil, lui, cumule: il est « !f]vo- LUTiF Instrumentiste ». Ne croyez pas qu'il joue du trombone dans les bals du dimanche, non, son instrument est le dictionnaire, avec ses nj^rgeg. ij complète J^arousse ej- tripatouille Littré.
Charles Morice affirme que son ami Moréas est un excellent écrivain, auquel il ne manque que des idées. Péladan a fait le tour de toutes celle? qui existent : il a pénétré le sens abscons des Pentacubes de Salomon et d]i livre de Jamblic. A ceux qui s'étonnent de cette puissance cérébrale, il répond, avec une désinvolture adorable, qu'il est mage, et que pour être mage, il faut, au minimun, du génie, du caractère, de l'indépendance. P. Adam a écrit Gh^ir molle, où il s'agit d'un couvent spécial, aux contrevents verts, — le rêve de Jean-Jacques. Puis il a brisé la courge naturaliste sur laquelle il tapait et a pris un luth aux cordes tressées avec des fils de la Vierge. Encore, A^aurice Barrés qui pultive son Moi, — avant de le toucher, — Mallarmé et Baju, Arthur Rimbaux, Mostrailles, (?) Lafforgue,StuartMérill... J'en passe et des moindres ! Tout ce mpnde grouillp, en secouant des castagnettes et des banderolles, le coup d'œil est pittoresque. C'est la foire des mots et dss pseudo grands hommes»...
Nous eûmes, propagé par les multiples pazettes de Frs^nce un plus grand émoi : la grande colèrp de Sarcey !
«Hier soir, commence Victor de Gottens, («Vol-
taire» 16 Février 1891), dans les tavernes où s'échafaudent les gloires modernes et les piles de soucoupes, dans les fumées de l'encens et la fumée des pipes, la grande colère de M. Sarcey motivait des conversations animées et suggestives. C'est l'événement du jour, un événement bien parisien.»... De quoi s'agit-il? Fernand Xau va nous l'apprendre qui, dès la prime rumeur, est allé inferwierver le grave critique :
« Or, hier matin, passant vers onze heures devant le n" 59 de la rue de Douai, je m'avisai de sonner.
— M. Sarcey est là?
— Oui, monsieur...
Pendant que mon nom lancé du vestibule, dans un acoustique, va frapper au deuxième étage l'attentif tympan du maître, je monte les escaliers. Preste comme un rat, un petit bonhomme, de cinq ans peut-être, passe en flèche entre mes jambes et, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire ouf! il est là-haut, dans la bibliothèque. Je l'entends crier mon nom avec une très amusante netteté.
Au moment où j'entre, M. Sarcey, de la bonhomie plein les traits, enfle sa voix en tonnerre et profère comiquement, le bras étendu :
— Gomment! petit malheureux! c'est dans pareille tenue qua tu entres ici ! Mais tu es le déshonneur de tes parents I
Le « petit malheureux » est, en elTet, assez sommairement vêtu d'un pantalon dont les bretelles se croisent sur une chemise de flanelle. Mais l'objurgation ne l'a pas ému, et c'est en souriant qu'il tourne vers moi une large face embuée d'un sang visiblement riche et dans laquelle le front, les yeux, le nez et tous les traits crient puissamment : « Je suis de la famille, vous savez, vous ! »
— Veux-tu bien te sauver 1... Asseyez-vous donc, monsieur, et veuillez me dire ce qui vous amène.
— Voici, cher maître. Vous ignorez probablement — si bien informé que vous soyez à l'habitude — que quelques jeunes gens, pour faire la pige à Antoine, ont monté une entreprise dramatique et officient bien loin, bien loin, dans les champs, par delà la rive gauche...
— Ah ! oui. Je sais... Continuez, je vous prie...
— Peut-être ignorez-vous que ces jeunes seïdes de l'art drar
matique ont nourri et nourrissent encore le projet de vous... hum
— De me... ?
— De vous... embêter!
— Je vous passe le mot...
— Grand merci...
— En quoi faisant ?
— En montant une pièce qui est de vous. Ils espèrent, en la jouant, vous jouer en même temps un mauvais tour.
— Je vous avouerai que je ne comprends pas très bien... Et d'abord, je n'ai jamais fait de théâtre.
— Pardon, cher maître, et Risbttb, s'il vous plaît ?
— Risette ? Quelle Risette ?
— Mais l'unique Risette ! Risette, ou les Millions de la