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CHAPITRE NEUVIÈME

La descendance de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Marie-Anne Nolan, puis du même François et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt

DE SON mariage avec Marie-Anne Nolan, célébré à Montréal le 26 novembre 1696, François de Jordy Moreau de Cabanac eut trois enfants, trois filles, et, de son second mariage, avec Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, célébré au Cap-de-la-Madeleine le 22 novembre 1705, il en eut sept, quatre fils et trois filles. Que sont devenus ces enfants — les dix — et quelle descendance leur connaissons-nous? Tel est l’objet de ce neuvième et dernier chapitre.

Des trois filles qui naquirent du mariage de François de Jordy Moreau et de Marie- Anne Nolan, célébré à Montréal le 26 novembre 1696, nous savons déjà que les deux premières, Marie-Anne et Catherine, virent le jour à Montréal, l’une le 24 septembre 1698, l’autre le 3 décembre 1699, et que la troisième, Michelle-Roch, fut baptisée à Québec, le 14 février 1703. Celle-ci mourut à l’âge de trois semaines, le 2 mars 1703, et nous n’avons pas à nous en occuper davantage.

Marie-Anne avait 7 ans et Catherine 6, quand, après la mort de leur mère, arrivée en décembre 1703, leur père se remaria, en novembre 1705, avec Louise-Catherine Robineau de Bécancourt. On se rappelle que, dans ce deuxième contrat de mariage, il était explicitement stipulé que "les demoiselles

Amne et Catherine de Jordy, enfants mineures nées du precedent mariage, seraient élevées, nourries et entretenues, suivant leur condition, à même le revenu de leurs biens, aux soins de la future épouse (leur belle-mère) . . Il paraît bien, en effet, que Louise-Catherine Robineau se dévoua avec zèle pour les élever selon leur condition. En plus, elles reçurent toutes les deux leur éducation chez les Ursulines de Québec.

Marie- Anne avait eu pour parrain, le 24 septembre 1698, à Montréal, Charles-Gaspard Piot, écuyer, sieur de Langloiserie, major de Ville-Marie, et, pour marraine, Marie Nolan, sa tante, femme de Louis de la Porte, écuyer, sieur de Louvigny, capitaine d’un détachement des troupes de la marine. A 21 ans, le 12 mai 1720, Marie-Anne épousait, à l’église de la paroisse de Saint-Sulpice (vis-à-vis les Isles Bouchard) Louis-Hector Le Fournier, fils de Henri- Jules Le Fournier, chevalier de Saint-Louis, et de Marguerite Gadois. De ce mariage naquirent trois enfants, trois filles: 1° Louise, baptisée à Montréal le 29 août 1721, mariée à Montréal le 5 février 1742 à Guillaume Dagneau, morte à Détroit et inhumée au même endroit le 16 mars 1761; 2" Charlotte, baptisée à Montréal le 9 juin

1727, dont nous ignorons l’histoire (vraisemblablement elle mourut jeune); 3° Josephte-Marie, baptisée à Montréal le 4 septembre 1728, qui eut comme parrain Joseph-Hippolyte de Senneville, aide-major, et, comme marraine, Marie-Anne Saint- Pierre, femme de Charles Honoré Lamarque, écuyer, marchand, et dont nous ignorons pareillement l’histoire. Marie- Anne de Jordy-Le Fournier mourut à 38 ans et fut inhumée à Montréal le 30 août 1736. Son mari, Louis-Hector Le Fournier, se remaria en 1738 avec Charlotte Damours de Louvières. Le 17 mars 1756, il se retirait du service avec le titre ou le grade de capitaine réformé. Il a dû mourir avant 1761, car, cette année-là, sa veuve se remariait, à Lanoraie, avec le sieur Louis Roy.

Catherine, soeur de Marie-Anne, avait eu pour parrain,

le 3 décembre 1699, à Montréal, Thierry Nolan, son oncle, et, pour marraine, Marie-Anne Lamarque, femme de Jean- Baptiste Nolan, sa tante par alliance. A 26 ans, le 30 janvier 1726, Catherine épousait, à Trois-Rivières, Michel Mouet, sieur de Moras, officier dans le détachement des troupes de la marine, fils de Pierre Mouet, écuyer, et de Marie Toupin. Le contrat de mariage avait été signé la veille, le 29 janvier, à Trois-Rivières, chez le père de la future, François de Jordy Moreau, qui devait mourir quinze jours plus tard, à la mifévrier, au même endroit. A ce contrat de mariage, on trouve les signatures suivantes: du côté de l’époux, Didace Mouet de Moras et Elisabeth Mouet, ses neveu et nièce, dame Marguerite Veaudrille, veuve de Lambert Boucher, major de Trois- Rivières, Louis Boucher, écuyer, et demoiselle Geneviève de Grandpré; du côté de l’épouse, le sieur Desjordy, major de Trois-Rivières, et dame Louise-Catherine Robineau de Bécancourt sa femme, Louis-Hector Le Fournier, sieur du Vivier, officier dans les troupes de la marine, et dame Marie-Anne Desjordy, sa femme (beau-frère et soeur) , François Desjordy, écuyer, et demoiselle Charlotte Desjordy, ses frères et soeur, Pierre Robineau de Bécancourt, baron de Portneuf, écuyer, conseiller du roi et son grand-voyer en toute la Nouvelle-France, et dame Charlotte Le Gardeur sa femme, Charles Le Gardeur, écuyer, sieur de Croisille, officier, René Godefroy, seigneur de Tonnancourt, conseiller du roi et lieutenant général au siège de la juridiction de Trois-Rivières, et dame Marguerite Ameau sa femme, ses cousins, Jacques Hertel, écuyer, sieur de Cournoyer, officier, et dame Marguerite de Linctôt sa femme.

On se rappelle que François de Jordy Moreau de Cabanac était seigneur des Aulnets, par concession du 16 octobre 1696, et qu’il était devenu seigneur des Isles Bouchard, par son mariage avec Louise-Catherine Robineau de Bécancourt le 22 novembre 1705. En mariant la deuxième fille née de son premier mariage avec Marie-Anne Nolan (26 novembre 1696),

qui portait le nom de Catherine, à Michel Mouet, sieur de Moras, il l’alliait à une famille qui jouissait également d’une haute considération. Pierre Mouet, sieur de Moras, le père de Michel, le premier du nom dans la colonie, était venu au Canada, avec le régiment de Carignan (en 1665), où il était enseigne dans la compagnie d’Arnoult de Loubias. Il était originaire de Castel-Sarrazin en Basse-Guyenne. Il avait épousé, peu après son arrivée en Nouvelle-France, une Canadienne, Marie Toupin, qui devait lui donner une belle famille. Ayant obtenu, à titre de fief et seigneurie, la concession de l’Ile Moras (ainsi dite de son nom), à l’entrée de la rivière Nicolet, il s’y établit avec sa femme dès 1669, et ils y vécurent comme cultivateurs en y élevant leurs enfants. Michel, l’un de ceux-ci, qui épousa Catherine de Jordy en 1726, devait être l’un des plus jeunes et serait né vers 1689 ou 1690, ce qui lui donnerait 36 ou 37 ans lors de son mariage. C’est de Pierre Mouet, sieur de Moras, et de Marie Toupin, que descendait Charles Mouet de Langlade, officier célèbre, qui brilla au premier rang dans la carrière des armes de 1750 à 1780.

Du mariage de Michel Mouet de Moras et de Catherine de Jordy, d’après les renseignements que nous possédons, une seule fille serait née, à qui fut donné le nom de sa mère, Catherine. Elle devint la femme de Jean-Baptiste Amiot, un marchand de Québec. Leur descendance habiterait aujourd’hui la Baie Verte (Green-Bay) au Wisconsin. Catherine de Jordy, femme de Michel Mouet, mourut à Trois-Rivières et y fut inhumée le 6 septembre 1755. Son mari décéda au même endroit, deux ans plus tard, en 1757.

Nous n’avions pas à poursuivre d’autres recherches, dans ce livre, au sujet de la descendance des enfants de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Marie- Anne Nolan. Leurs deux filles, en devenant, l’une, Marie-Anne, la femme de Louis- Hector Le Fournier, et l’autre, Catherine, celle de Michel Mouet de Moras, perdaient leur nom de de Jordy, comme c’est tou-

jours le cas, pour les femmes, selon l’usage. Puisque c’est l’histoire des de Jordy qui nous occupe dans notre travail, ce serait sortir de notre cadre que d’aller plus loin dans nos études à leur propos. Il en sera autrement pour les enfants du second mariage de François de Jordy Moreau de Cabanac, celui qu’il contracta, le 22 novembre 1705, au Cap-de-la-Madeleine, avec Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, la fille du premier baron de Portneuf, parce que, de cette union, plusieurs garçons sont nés.

De ce second mariage, en effet, nous l’avons vu, naquirent sept enfants, dont quatre garçons: Pierre-François, né en 1710, marié en août 1746 à Charlotte Foisy, mort en 1778, à 68 ans; Charles-René (de Jordy-Villebon) , né en 1715, marié en 1741 à Catherine Trottier-Desrivières, mort dans le naufrage de Y Auguste en 1761, à 46 ans; Louis (de Jordy des Isles) , né en 1717, marié en 1751, à Marie-Anne Pichet, mort en 1785, à 68 ans; Antoine, né en 1718, mort en 1726 (trois jours après son père, c’est-à-dire le 19 février), à 7 ans. Quant aux filles, Marie- Louise, née en 1713 (la deuxième de la famille), mariée à Joseph Provencher en 1749, morte moins d’un an après, Charlotte-Renée, née vers 1718 ou 1720, morte célibataire, dans le naufrage de Y Auguste en 1761, et Marie- Anne, née en 1721, morte en 1726 (douze jours avant son père, c’est-à-dire le 5 février) , nous n’aurons point, pas plus que pour leurs soeurs issues du premier mariage, et pour les mêmes raisons que nous avons dites, à insister beaucoup. Voici toujours ce que nous en savons. Nous en viendrons ensuite aux frères, ceux par qui la lignée s’est continuée.

Marie-Louise de Jordy, la deuxième enfant de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, fut baptisée à Repentigny le 15 octobre 1713. Elle eut comme parrain son oncle, Jacques Robineau, seigneur de Portneuf (celui qui est mort à Québec en 1715), et, pour marraine, sa cousine Marie-Anne-Geneviève de Bécancourt.

Elle épousa, à Saint-Sulpice, le 11 février 1749, Joseph Provencher, écuyer, marchand. C’était le fils de feu Sébastien Provencher et de Marie-Anne Massé, de la paroisse des Récollets à Montréal. Elle mourut une dizaine de mois après son mariage, à la suite de la naissance de son premier enfant, et fut inhumée à Montréal le 29 novembre 1749. Son unique enfant, Joseph, mourut à six mois et fut inhumé à Saint-Laurent (Ile-d’Orléans) le 8 juin 1750.

Charlotte-Renée, la sixième enfant de la famille et la deuxième fille, dut naître entre 1718 et 1720. Nous n’avons pas pu retrouver son acte de baptême et nous ne savons pas quels furent ses parrain et marraine. Dans les vieux registres, il est parfois difficile de comprendre certains actes dont l’écriture est à peu près complètement effacée. Cette fille de François de Jordy Moreau et de Louise-Catherine a probablement été baptisée à Saint-Sulpice et elle était certainement l’avant-dernière de 1a. famille. Elle devait périr, avec son frère, Charles-René (de Jordy- Villebon) , dans le naufrage de Y Auguste le 16 novembre 1761. Elle avait autour de 40 ans à l’époque tragique de 1759-1760 et elle demeurait à Montréal sur la rue Saint-Jacques, vraisemblablement chez son frère Charles-René, marié à Catherine Trottier-Desrivières. En 1761, comme beaucoup d’autres nobles du temps, Charles-René, sa famille et sa soeur, Charlotte-Renée, décidèrent de partir pour la France. Ils furent de ceux qui s’embarquèrent sur Y Auguste dont nous raconterons plus loin le triste naufrage. Charlotte-Renée eut-elle le pressentiment du désastre qui les attendait? On le dirait, par le détail suivant qui a été conservé à l’histoire. Au moment d’aller s’embarquer, à Québec, le 26 septembre (1761) au matin, elle se rendit chez le notaire Panet, à Montréal, pour lui dicter ses dernières volontés ou faire son testament. Après avoir recommandé son âme à Dieu, "en le suppliant par les mérites de Jésus-Christ de lui faire miséricorde et de la placer au nombre de ses élus et de tous les saints’’, après avoir aussi déclaré qu’elle

veut et entend que "toutes ses dettes soient payées et ses torts réparés”, elle choisit le sieur Giasson, négociant de Montréal, comme son exécuteur testamentaire, et elle lègue "tous les biens meubles et immeubles qui se trouveront à lui appartenir au jour de son décès à son frère (Charles-René), qu’elle affectionne tout particulièrement, en considération des bons services qu’il lui a rendus et qu’il lui continuera . . Elle spécifie, en plus, qu’elle veut que son corps soit inhumé avec toute la simplicité possible mais que cependant un service solennel soit célébré le jour de son inhumation. Hélas! c’est dans les eaux du golfe, et avec son frère et sa famille, qu’elle devait dormir son dernier sommeil. Nous en reparlerons.

Marie-Anne, la septième enfant et la troisième fille née du mariage de François de Jordy Moreau et de Louise-Catherine Robineau, fut baptisée à Saint-Sulpice le 1 1 septembre 1721. Elle mourut, toute jeune, à l’âge de 4 ans, deux semaines avant la mort de son père, François de Jordy Moreau, et elle fut inhumée à Trois-Rivières le 5 février 1726.

Donc, des trois filles de François de Jordy Moreau de Cabanac et Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, une seule, Marie-Louise a contracté mariage, et, de son union avec Joseph Provencher, un seul fils est né, qui est mort à l’âge de six mois. Des quatre fils, trois, Pierre-François, Charles-René et Louis, se sont mariés, tandis que le quatrième, Antoine, est mort à 7 ans. Nous allons maintenant nous occuper de leur carrière à chacun, nous voulons dire des trois qui ont vécu à l’âge d’homme surtout, et même de l’autre brièvement, quitte à revenir plus loin à leurs descendances respectives.

Pierre-François de Jordy Moreau (seigneur des Isles Bouchard) , né sans doute au manoir des Isles Bouchard, fut baptisé à Repentigny le 30 septembre 1710. C’était presque cinq ans après le mariage de son père et de sa mère, qui avait eu lieu le 22 novembre 1705. D’autres enfants sont peut-être nés avant

lui, qui seraient morts en bas âge. En tout cas, il est l’aîné de ceux qui nous sont connus. Il eut comme parrain, son oncle, Pierre Robineau, le deuxième baron de Portneuf et le premier seigneur de Bécancourt, et, comme marraine, sa tante, Marguerite-Philippe Daneaux de Muy, la femme de son autre oncle, René, le troisième baron de Portneuf. Comme tous ceux de sa famille, il suivit la carrière des armes. Nous n’avons guère de documents concernant ses états de service. Nous pouvons cependant légitimement supposer, étant donné l’époque où il vécut — il avait 50 ans en 1760 — qu’il prit part aux grandes batailles de la fin du régime français sous Montcalm et Lévis et plusieurs années auparavant. Ses activités ont été moins signalées que celles de son frère de Jordy-Villebon dont nous parlerons bientôt. Elles n’en ont pas moins été généreuses sans doute, car bon sang ne peut mentir. Comme ceux de tant d’autres héros de second plan, son nom est resté un peu dans l’ombre. Nous savons que, après la cession, il resta au pays et servit sous les ordres des nouveaux maîtres du Canada, ce qui était encore pour lui une manière d’être utile à la patrie canadienne et lui permettait de pourvoir à l’avenir de ses enfants. En 1774, en tout cas, il était capitaine au fort de Chambly. Le 20 juin de cette année-là, assistant au mariage à Beloeil de Louis Robert et de Marguerite Cusson, il signe au registre en s’intitulant capitaine au fort de Chambly.

A 35 ans, le 1er août 1746, Pierre-François de Jordy Moreau, seigneur des Isles Bouchard, épousait à Saint-Sulpice, Charlotte Foisy, fille de Jacques Foisy et de Charlotte Végiard. La famille Foisy était l’une des plus anciennes de la région de Trois-Rivières. Jacques, le père de Charlotte, avait suivi le seigneur François de Jordy Moreau dans son domaine des Isles Bouchard et était venu s’y établir. La future apportait en dot peu de chose, uniquement des animaux domestiques, dont le notaire, selon la mode du temps, fait la pittoresque et réaliste nomenclature que voici: "deux boeufs de quatre ans, une va-

che de cinq ans, trois moutons et deux cochons dont un gros et l’autre petit . . Il n’y manquait que "les six poules dont un coq” que nos tabellions de jadis inscrivaient d’ordinaire dans leurs contrats sans broncher! Elle apportait d’ailleurs mieux que les richesses matérielles, nous voulons dire une âme toute neuve et pure et un coeur plein d’ardeur et de courage. Le futur, lui, assurait à sa femme un douaire de 800 livres. Si peut-être, à cette époque difficile, on n’était pas très riche de part et d’autre, bien que seigneurs, on jouissait toutefois de la considération de tous. Etaient présents, en effet, à ce contrat de mariage: du côté de l’époux, dame Louise-Catherine Robineau, sa mère, demoiselles Marie-Louise et Charlotte-Renée, ses soeurs, Catherine Trottier-Desrivières, sa belle-soeur (femme de Charles-René de Jordy-Villebon) , Pierre-René de Villebon, son neveu (il était bien jeune, car ses parents n’étaient mariés que depuis cinq ans) , Louis Perrault, négociant de Saint-Sulpice, son ami — du côté de l’épouse, ses père et mère, Jacques Foisy, noble habitant des Isles Bouchard, et Charlotte Végiard sa femme, Louis Foisy, veuf de Charlotte Bissonnet, Antoine, Joseph, François et Jean-Baptiste Foisy, Geneviève Foisy, femme de François Boisseau, habitant du fief Bellevue, Elisabeth Foisy, veuve de Jacques Goguet, Angélique Végiard, femme de Pierre Mazuret, capitaine d’une compagnie de milice des Isles Bouchard, François Benoit, Louis Desmarets et Michel Primé, négociant de Verchères.

Nous avons dit déjà que nous ne connaissons que fort peu de chose de la vie et de la carrière de ce fils aîné de François de Jordy Moreau, qui s’appelait lui-même Pierre-François et qu’on désigne dans tous les actes publics qui le concernent par le titre de seigneur des Iles Bouchard. Sa carrière fut celle d’un officier militaire courageux et loyal, qui servit d’abord sous les drapeaux de la France, puis quand le Canada eut changé d’allégeance, avec la même fidélité, sous ceux de l’Angleterre. Ce

(1) Greffe Foucher, Archives de Montréal.

n’était pas là une trahison. C’était bien plutôt une façon supérieure de comprendre son devoir de citoyen d’une patrie douloureusement éprouvée. En 1774, il était capitaine au fort de Chambly, nous l’avons vu. Fut-il de ces officiers français et canadiens qui gardèrent le Canada à son nouveau roi en contribuant si puissamment, en 1775-1776, à repousser l’invasion américaine conduite par Arnold et Montgomery? Nous n’en savons rien, mais on peut assez vraisemblablement le supposer. Il est vrai que, le 18 octobre 1775, la garnison du fort de Chambly capitula assez piteusement. Mais il n’est pas démontré que le capitaine Pierre-François en faisait encore partie. Nous l’imaginons plus volontiers bataillant à Québec, sous les ordres de Carleton (plus tard lord Dorchester) , au cours de cet hiver de 1775-1776 où Montgomery trouva la mort et les envahisseurs américains la défaite. Comme beaucoup de fils de la noblesse française du temps, avec Mgr Briand et son clergé, il fut sans doute de ceux qui, au lendemain de l’Acte de Québec de 1774, lequel reconnaissait aux Français du Canada le droit à la vie, estimèrent à bon escient qu’il leur convenait d’être loyaux et fidèles au nouveau pouvoir ( 2 ) A la vérité, Pierre-François était à ce moment déjà vieillissant. Peut-être avait-il pris ses derniers quartiers à son manoir des Isles Bouchard. Encore un coup, nous n’avons pas de documents concernant cette période de sa vie. Tout ce que nous savons d’une manière certaine, c’est qu’il mourut, aux Isles Bouchard, à 68 ans, et qu’il fut inhumé à Saint-Sulpice le 29 août 1778. Sa femme, Charlotte Foisy, lui survécut sept ans, mourut au même manoir des Isles Bouchard et fut également inhumée à Saint-Sulpice le 25 octobre 1785.

Nous aurons à parler plus loin de leurs enfants et de leur descendance qui s est perpétuée jusqu’à nos jours.

Charles-René de Jordy Moreau (de Jordy-Villebon) , le deuxième fils de François de Jordy Moreau de Cabanac et de

(2) Histoire du Canada de Paitché et Forget (1928), p. 154.

Louise-Catherine Robineau de Bécancourt — une fille, Marie- Louise, était née entre son frère Pierre-François et lui — naquit au manoir des Isles Bouchard et il fut baptisé à Saint-Sulpice le 12 juin 1715. Son parrain fut Pierre Robineau, le deuxième baron de Portneuf, son oncle, et sa marraine fut Marguerite- Renée Robineau, fille de René, le troisième baron de Portneuf, sa cousine. Il est beaucoup plus connu que son frère aîné Pierre-François. Constamment, dans les documents publics, on lui donne le titre de de Jordy-Villebon. C’était sans doute en souvenir de son oncle maternel, Joseph de Bécancourt, sieur de Villebon, qui avait été gouverneur en Acadie et y était mort sans postérité, qu’on lui avait donné ce nom de Villebon. L’on se souvient que l’une des Isles Bouchard est aussi désignée dans l’histoire sous ce nom de Villebon.

Le 1 1 février 1741, Charles-René de Jordy-Villebon, alors âgé de 25 ans, passait contrat de mariage, à Montréal, devant les notaires Dufresne et Simonneau, avec Louise-Catherine Trottier-Desrivières, âgée d’environ 17 ans, fille de feu Julien Trottier-Desrivières et de Marie-Louise-Catherine Raimbault. Le père défunt de la future est dit avoir été en son vivant négociant et bourgeois de Montréal. Sa mère était alors remariée avec le sieur Joseph Douaire, son premier mariage avec Julien Trottier-Desrivières ayant eu lieu en 1718 et son second avec Joseph Douaire en 1739. Charles-René assurait à sa femme un douaire de 3000 livres. Ont signé à ce contrat de mariage quelques-uns des plus importants citoyens de l’époque, dont voici les noms: du côté de l’épouse, le sieur Joseph Douaire, son beau-père, demoiselle Desrivières, sa soeur, demoiselle Douaire, sa belle-soeur, Paul-François Raimbault, écuyer, seigneur de Saint-Blain, son oncle maternel, Pierre Boucher, seigneur de Boucherville, lieutenant dans les troupes de la marine, son oncle (marié à la soeur de sa mère), Michel Morest, sieur de la Chauvignerie, officier, et sa femme Marie-Josephte Raimbault, ses cousins, Joseph-Noël Trottier-Desrivières, son frère,

Antoine-Claude Baroion Raimbault, son cousin, dame Marie- Louise Nafrechoux, deuxième femme de feu Pierre Raimbault, conseiller du roi et lieutenant général pour la juridiction de Montréal, son grand-père maternel^) — du côté de l’époux, le sieur Antoine Pécaudy de Contrecoeur, chevalier de Saint- Louis, capitaine, ci-devant son subrogé tuteur, Louis-Hector Le Fournier, sieur du Vivier, lieutenant, son beau-frère, Pierre- François de Jordy, seigneur des Isles Bouchard, son frère, Louis de Jordy des Isles, son frère, Charlotte-Renée et Marie-Louise de Jordy, ses soeurs. Plusieurs enfants sont nés de ce mariage. Nous en parlerons tantôt. Remarquons seulement pour l’instant que, les noms que nous venons d’énumérer l’indiquent nettement, la famille des de Jordy de Cabanac jouissait tou-

(3) Le juge Pierre Raimbault, le grand-père maternel de Catherine Trottier-Desrivières, que Charles-René de Jordy-Villebon épousait en février 1741, avait été un personnage considérable, puisque, conseiller du roi, il avait administré la justice en son nom dans la juridiction de Montréal. A plusieurs reprises notre Bulletin des Recherches Historiques de Québec, notamment en 1921 et en 1922, a parlé des Raimbault et des Saimblain-Raimbault. Du mariage de ce Pierre Raimbault avec Jeanne-Françoise Saimblain, célébré vers 1700 ou peu après, cinq enfants étaient nés, dont voici la liste:

1° Joseph-Claude, marié en 1724 à Charlotte Damours. —

2° Paul-François, marié en 1718 à Marie-Catherine du Verger d’Abusson. —

3° Louise-Catherine, dont il est ici question. —

4° Anne-Madeleine, mariée en 1727 à Philippe Dagneau, sieur de la Saussaye. Un fils, né de ce mariage, Thomas-Philippe, qui avait épousé Marie-Anne Jarrêt de Verchères, fut tué au fort Duquesne en 1757. —

5° Elisabeth, mariée, nous ignorons à quelle date, à Jean Daniaux. - —

Devenu veuf, le juge Pierre Rambault se remaria avec Marie-Louise

Nafrechoux, dont il eut au moins quatre enfants:

1° Marie-Catherine. —

2° Marie- Josephte, qui devint la femme de Michel Morest de la Chauvignerie, interprète en langue iroquoise. —

3° Pierre-Marie- Joseph, marié le 25 janvier 1751 à Cliarlotte-Gabrielle Jarret de Verchères, fille de Jean Jarret de Verchères, chevalier et seigneur, et de Madeleine d’Aillebout. Ce Raimbault avait 38 ans et était lieutenant d’infanterie en 1761. Il périt dans le naufrage de YAuguste le 16 novembre de cette année-là. —

4° Paul-François, marié en 1747 à Louise Hertel, fille de Pierre Hertel de Moncour et de Thérèse- Judith d’Aillebout de Pérignv. Compromis dans les affaires Bigot, Paul-François fut jeté à la Bastille peu après la cession. Mais il revint plus tard au Canada. —

Le livre de M. Aegidius Fauteux sur la famille d’Aillebout parle de presque tous ces gens-là. —

jours, en 1741 comme en 1705, d’une haute considération dans la bonne société.

La carrière de soldat de Charles-René de Jordy-Villebon est très remarquable. En 1748, à 33 ans, il reçoit une expectative d’enseigne en second. En 1749, l’année suivante, il est enseigne en second. En 1756, sept ans après, il passe enseigne en pied. Enfin, en 1759, le 1er janvier, il est promu lieutenant. D’après les actes de l’état civil, il fit une partie de sa carrière dans l’Ouest. En 1753, il était commandant au poste de la Baie-Verte, au lac Michigan, aujourd’hui Green-Bay. Mais il revint aux environs de Québec pour les grandes batailles de 1756 à 1760. A deux reprises, il figure comme officier ( Desourdit de Villebon et Villebon-Desourdis) dans les listes du détachement de Chaussegros de Léry, pour la campagne d’hiver du

13 février au 9 avril 1756. Au siège de Chouaguen (Oswégo),

14 août 1756, par Montcalm, De Jourdis de Villebon est à la tête de la 2ème compagnie de la colonne de la droite. Nul doute, vu son âge et son grade, qu’il participa à tous ces combats glorieux des derniers jours de la domination française. Pour tout terminer, comme dans une auréole, il devait périr, avec toute sa famille et sa soeur Charlotte-Renée, dans le naufrage de Y Auguste, sur les côtes du Cap-Breton, le 16 novembre 1761. Nous en reparlerons, quand nous donnerons en son lieu la liste de ses enfants.

Il y a pourtant une ombre à ce tableau, que le souci de rester en tout vrai et impartial nous fait un devoir de signaler. C’est que ce Charles-René de Jordy-Villebon fut impliqué dans la triste affaire Bigot. Combien d’autres officiers du roi hélas! furent compromis dans les agissements et les turpitudes de cet intendant Bigot, dont le souvenir et le nom constituent comme une tache sombre dans la dernière période de l’histoire de la domination française au Canada! Notre Charles-René était-il au nombre des vrais coupables ou seules des relations trop suivies avec le puissant et néfaste Bigot et ses gens ont-elles suffi

pour le compromettre gravement? Tout ce que nous savons, c’est qu’il ne fut pas là pour se défendre, à Paris, au célèbre procès de 1761-1763, puisqu’il était mort, avec les autres naufragés de l’Auguste, en novembre 1761. En tout cas, son nom figure parmi ceux des officiers qui furent condamnés par jugement du roi le 10 décembre 1763. Nous n’avons ici, ni à le réhabiliter, ni à insister sur sa condamnation. Contentons-nous de faire remarquer que, pour plusieurs des inculpés, qui étaient de situation moins élevée et de grades inférieurs dans l’entourage du trop fameux intendant, il y eut, sans doute, en ce s temps difficiles et troublés, plus d’une circonstance atténuante.

Louis de Jordy Moreau (Louis de Jordy des Isles) , le troisième fils de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Louise- Catherine Robineau de Bécancourt, naquit, comme ses frères Pierre-François et Charles-René, au manoir seigneurial des Isles Bouchard, et il fut baptisé à Lavaltrie le 22 mars 1717. Il eut comme parrain Louis de la Porte, écuyer, sieur de Louvigny, et, comme marraine, Marie-Anne de Lamarque. Ce Louis de la Porte périt sur le Chameau en 1725, alors que nommé gouverneur de Trois-Rivières, il revenait de France prendre son poste.

Nous ne savons que fort peu de chose au sujet de Louis de Jordy Moreau des Isles. Le 9 août 1751, il épousait, à Saint-Sulpice, Marie-Anne Pichet, fille d’Ignace Pichet et de Marie-Anne Emery. Sept enfants, cinq garçons et deux filles, paraissent être nés de son mariage, dont plusieurs ont été baptisés à Verchères. Demeurait-il dans les Isles Bouchard ou à Verchères, nous ne le savons pas. En tout cas, sa femme était morte avant lui, et il fut lui-meme inhumé à Verchères, à 68 ans, le 10 mars 1785. Nous n’avons à notre disposition aucun document concernant sa carrière. Fut-il soldat comme ses frères et même officier? C’est très plausible. Il avait 38 ans en 175 5 et 43 en 1760. Il vécut jusqu’en 1785, c’est-à-dire vingtcinq ans environ après la cession. Bien qu’il fût un cadet de

famille, un homme de son rang, de sa condition et de son âge, n’a pas dû rester inactif à l’époque de Montcalm et de Lévis. Dans le journal de campagne de Chaussegros de Léry, pour l’hiver de 1756 (du 13 février au 9 avril), que nous avons mentionné plus haut, parmi les enseignes en second, on nomme Messieurs Desourdits au pluriel. N’est-ce pas lui, de Jordy des Isles, qui était là, avec son frère de Jordy-Villebon? La supposition nous semble assez fondée. Cependant, faute de documents plus précis, nous ne pouvons rien certifier. Une fois la cession faite, on ne voit pas que, comme son frère aîné, Pierre-François, seigneur des Isles Bouchard, il ait été capitaine dans l’armée anglo-canadienne. A-t-il continué une carrière militaire ou s’est-il donné à la vie du fils de seigneur devenu colon et laboureur? Rien ne nous fixe là-dessus.

Un quatrième fils, Antoine, était issu du mariage de François de Jordy de Cabanac et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt. Il fut baptisé, à Saint-Sulpice, le 18 septembre 1718, avec, comme parrain, le sieur Antoine Pécaudy, seigneur de Contrecoeur, et, comme marraine, Anne de Jordy. Mais, cet Antoine mourut à 7 ans, nous l’avons dit, trois jours après la mort de son père, et fut inhumé, à Trois-Rivières, le 19 février 1726.

Nous connaissons maintenant les trois filles et les quatre fils de François de Jordy de Cabanac et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt. Avant d’étudier leurs descendances à chacun, nous voulons dire celles des trois fils qui ont fait souche et légué le nom, il convient de noter ce qui se passa à la mort de notre François de Jordy de Cabanac, lequel décéda, on s’en souvient, en février 1726, à Trois-Rivières, où il était major et commandant de la ville. Sa veuve, Louise-Catherine, nous l’avons vu également, devait lui survivre de longues années et ne mourir, en son manoir des Isles Bouchard, qu’au mois de septembre 1757, à 80 ans. C’est elle surtout qui administra la succession de son mari, géra les affaires et vit à compléter l’éducation et à assurer l’établissement de ses filles et de ses fils.

Six mois après la mort de son mari, le 24 septembre 1726, la seigneuresse des Isles Bouchard présentait une requête au lieutenant général de la prévôté de Québec, pour pourvoir à la tutelle de ses enfants, dont l’aîné n’avait que 16 ans. Faisant droit à sa demande, le tribunal convoqua une assemblée des parents et amis de la famille. Ceux dont les noms suivent y assistèrent: Pierre Robineau, baron de Portneuf, seigneur de Bécancourt, grand voyer de la Nouvelle-France et aussi membre du Conseil Supérieur de Québec, oncle maternel des enfants; Charles Le Gardeur, écuyer, sieur de Croisille, enseigne dans les troupes, leur cousin germain; Charles- Augustin Le Gardeur, écuyer, enseigne dans les troupes, leur cousin; Louis Deschamps, écuyer, sieur de Boishébert, lieutenant et aide-major de Québec, époux de Geneviève de Ramesay; Jacques-Charles de Saibrevois, écuyer, chevalier de Saint-Louis, major de la ville de Montréal; François-Antoine de Pécaudy, écuyer, seigneur de Contrecoeur, capitaine des gardes et lieutenant des troupes; Charles-Paul Denis, écuyer, seigneur de Saint-Simon, conseiller du roi. Après délibération, la seigneuresse des Isles Bouchard, Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, veuve de François de Jordy de Cabanac, fut choisie comme tutrice de ses enfants, et le sieur François-Antoine de Pécaudy, seigneur de Contrecoeur, comme subrogé tuteur. G) Deux ans plus tard, le 30 juillet 1728, la seigneuresse des Isles Bouchard fait dresser, par le notaire Tailhandier, un inventaire de ses biens. Il vaut d être cité, à cause de ses précisions un peu crues et pittoresques et aussi parce que cela donne une idée de 1 état de fortune, plutôt précaire, de la mère et des enfants. On voit, par 1 acte du notaire, qu’il y a, à ce moment, sur le domaine seigneurial, "cinquante arpents de terre labourable, qu’on y a semé (en 1728) vingt-six minots de blé, quatre et trois quarts de pois et six d avoine, que la ferme comprend deux chevaux, deux taureaux, quatre vaches, trois génisses, cinq mou-

(4) Archives judiciaires de Québec.

tons et quatorze cochons gros et petits, tandis que, à la bassecour, on compte quarante-deux poules, vingt couples de poulets et trente dindons”, b' ) A dire vrai, pour une veuve de seigneur, ce n’était pas considérable. On était plus riche d’honneur et de considération, au manoir des Isles Bouchard, que de troupeaux et de moissons.

En fait, à part ce domaine des Isles Bouchard, il ne restait à peu près rien, à Louise-Catherine Robineau, de tous les biens, riches en titres surtout et sur le papier, dont il était question dans son contrat de mariage, avec François de Jordy, le 22 novembre 1705. Le fief des Aulnets, dont était alors pourvu son mari (depuis 1696), n’était plus en sa possession à sa mort. On constate, en effet, que François de Jordy avait rendu foi et hommage pour ce fief jusque vers 1723, c’est-à-dire pendant une trentaine d’années, mais pas davantage ou plus tard. Ce fief avait sans doute été ensuite réuni au domaine du roi, on peut le croire, bien que le brevet de confirmation de ce retour au roi ne nous soit pas connu. Tous ses droits à elle sur le domaine de Portneuf, nous l’avons vu à la fin du chapitre huitième, étaient allés en 1716 aux enfants de son frère René. Ceux qu’elle pouvait avoir sur le domaine de Bécancourt, nous l’avons dit également, appartenaient aux de Croisille, en attendant qu’ils deviennent la propriété du sieur Thomas Coffin en 1791. Quant à la rente de 212 livres, à prendre sur l’hôtel de ville de Paris, dont il était pareillement question dans son contrat de mariage, il ne paraît pas que ce placement ait été très avantageux. Le 21 septembre 1713, elle donnait déjà procuration à son avocat de Paris de poursuivre ceux qui devaient payer, et on ne voit pas plus tard qu’il en ait été question. En définitive, il ne restait donc à la veuve de François de Jordy et à ses enfants, vers 1726-1728, que leur fief des Isles Bouchard, lequel, nous l’avons vu au chapitre précédent, après la mort

(5) Greffe Tailhandier, aux Archives de Montréal.

de la veuve elle-même, passerait, tranche par tranche, par ventes successives, a l’abbe Lemaire de Saint-Germain, cure de Lavaltrie et de Saint-Sulpice. Après la mort de son mari, à Trois- Rivières, en février 1726, Louise-Catherine Robineau s’en alla vivre définitivement au manoir des Isles Bouchard, et c est là qu’elle continua à élever ses enfants, ses deux filles, Marie- Louise et Charlotte-Renée, et ses trois fils Pierre-François, Charles-René (de Jordy-Villebon) et Louis (des Isles), les deux autres, une fille et un garçon, Marie-Anne et Antoine, étant morts à peu près en même temps que leur père, elle à 4 ans, lui à 7 ans.

Ce que fut l’existence de cette châtelaine des Isles Bouchard pendant trente ans, il est aisé de l’imaginer, en dépit de la pénurie de documents particuliers dans laquelle nous nous trouvons, en s’en rapportant aux traditions de l’époque. L’on sait que, le 6 mai 1725, elle avait tenu sur les fonts baptismaux, à Trois-Rivières, une petite Algonquine, ce qui établit qu’elle avait des égards pour les modestes et les humbles. Digne fille des seigneurs de Bécancourt barons de Portneuf, elle tint à garder son rang, en se contentant d’autre part de sa modeste situation de fortune pour élever ses enfants dans les sentiments de la religion et de l’honneur. Quand elle mourut, à 80 ans, en septembre 1757, le deuxième M. de Vaudreuil était gouverneur du Canada depuis deux ans et M. de Montcalm était au pays depuis un an. Ses trois fils, Pierre-François, Charles- René et Louis, qui avaient respectivement 47, 42 et 40 ans, avaient vraisemblablement servi et servaient encore dans les armées pour le roi de France et pour la défense de la colonie. Sa fille, Marie-Louise, mariée à Joseph Provencher, était morte depuis deux ans. Son autre fille Charlotte-Renée avait alors de 36 à 38 ans et elle était célibataire. Sa tâche, à Louise- Catherine Robineau de Jordy, était remplie et bien remplie. Avec une dignité et une conscience qui ne s’étaient jamais démenties, elle avait vécu, sous l’oeil de Dieu, dans l’accomplis-

sement de ses devoirs de chrétienne et de châtelaine. Juste et charitable envers tous ceux qui venaient en relation avec elle, cette distinguée descendante des de Bécancourt et de Portneuf s’était montrée, on l’a écrit avec raison, en se consacrant à l’éducation et à l’établissement de ses enfants, comme aussi au bienêtre de ses censitaires, la femme courageuse et forte dont parlent nos Saints Livres. Sa mémoire est de celles qui méritent d’être honorée devant la postérité et devant l’histoire.

Il nous reste à parler maintenant de la descendance de ses trois fils, puisque ce sont eux qui ont continué la lignée des de Jordy de Cabanac. Comme nous avons peu de chose à dire des enfants de Louis des Isles et que ceux de de Jordy-Villebon ont tous péri dans le naufrage de Y Auguste en 1761, et comme, pour un motif spécial, nous tenons surtout à suivre la descendance de Pierre-François, l’aîné, dans ce livre que l’un de ses arrière-petits-fils nous a demandé d’écrire par louable sentiment de piété filiale envers ses ancêtres, nous allons intervertir l’ordre chronologique, que nous suivions jusqu’ici, et traiter successivement d’abord de la descendance de Louis des Isles, puis de celle de Charles-René de Jordy-Villebon et enfin de celle de Pierre-François de Jordy seigneur des Isles Bouchard.

C’est le 9 août 1751 que Louis de Jordy de Cabanac, le troisième fils de François de Jordy et de Louise-Catherine Robineau, alors âgé de 34 ans, connu sous le nom de Louis des Isles, épousa, à Saint-Sulpice, Marie-Anne Pichet, fille d’Ignace Pichet et de Marie-Anne Emery. Il semble que sept enfants, deux filles et cinq garçons, sont nés de ce mariage. En voici la liste telle que nous avons pu la retracer, grâce à l’obligeance de M. Aegidius Fauteux, de la Bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal:

1° François, l’aîné croyons-nous, qui a dû naître en 1752 ou 1753. Nous ignorons où il fut baptisé. D’après Tanguay, il aurait épousé Marie-Desanges Augé, dont il aurait eu une

fille, Marie, baptisée en 1781 et inhumée, le 16 mars 1782, à Repentigny, et un fils, François, baptisé, à Repentigny, le 18 septembre 1784. Tanguay enregistre encore un François Desjordy marié à Archange Durivage et devenu veuf le 10 février 1788. Ne serait-ce pas, se demande M. Fauteux, le même François, qui devenu veuf après 1784, se serait remarié à Archange Durivage pour redevenir veuf en 1788. C’est plausible, dans le champ des hypothèses la marge est large!

2 3 Joseph, né peut-être vers 1755 ou 1756, nous ignorons la date exacte, qui épousa, le 27 février 1786, à Verchères, Louise-Thérèse Boucher, fille de Charles Boucher, seigneur de Groisbois, et de Jeanne-Thérèse de Rouville. Un Charles Desjordis qui géra plus tard les terres seigneuriales de M. de Rouville serait l’un de ses fils.

3° Charles, qui serait né en 1758. On trouve, au registre de Montréal, le 14 mai 1790, l’acte de sépulture de Charles Desourdy, natif de la paroisse de Saint-Sulpice, mort à 32 ans. On peut légitimement supposer que c’est un fils de Louis de Jordy des Isles.

4° Louis, né vraisemblablement vers 1760, dont nous ignorons à peu près tout, mais qui a certainement existé.

? Marie-Charlotte-Geneviève, baptisée à Verchères le 27 juin 1762. Celle-ci épouse, le 8 avril 1782, à Verchères, François Livernois, fils d’Antoine Livernois et de Josephte Dumarais. Trois de ses frères, François, Joseph et Louis, sont nommés dans l’acte comme étant présents.

6 Antoine-Norbert, qui est baptisé à Verchères, le 6 juin 1767, et dont nous ne connaissons rien autre chose.

7 Une autre Charlotte, née peut-être entre sa soeur Charlotte-Geneviève (No 5) et Antoine-Norbert (No 6), c’est-àdire entre 1762 et 1767. Cette Charlotte devint la femme de Pierre Pichet, son cousin sans doute. En 1781, dans un acte de foi et hommage, elle figure avec son mari comme ayant trans-

féré à son frère François sa part dans les Isles Bouchard. Elle est encore veuve Pichet dans un acte du registre de Lavaltrie en 1783. Elle n’a donc pas épousé Livernois en avril 1782 et elle est différente de Charlotte-Geneviève.

Ces renseignements, un peu vagues, nous l’avouons, suffisent à notre cadre et à notre plan. Nous en venons à Charles- René de Jordy ou de Jordy-Villebon.

Charles-René de Jordy (de Jordy-Villebon), le deuxième fils de François de Jordy et de Louise-Catherine Robineau, né en juin 1715, avait épousé à Montréal, on se le rappelle, le 1 1 février 1741, Louise-Catherine Trottier-Desrivières, fille de feu Julien Trottier-Desrivières et de Marie-Louise-Catherine Raimbault. De ce mariage, avons-nous dit, sont nés plusieurs enfants, dont nous connaissons, par leurs actes de baptême — lesquels sont datés de 1743, 1747, 1753 et 1756, ce qui permet de supposer d’autres naissances — les quatre suivants:

1 ° De Villebon-Pierre-René fut baptisé à Saint-Sulpice le 23 septembre 1743. Il avait 18 ans et était cadet à l’aiguillette (décoration spéciale) , quand, avec sa famille, il s’embarqua pour la France en 1761.

2“ Louis fut baptisé à Verchères le 21 septembre 1747. Son parrain fut son oncle, Louis de Jordy, sieur des Isles, et sa marraine fut sa tante Charlotte-Renée de Jordy. Il avait 14 ans en 1761.

3 Paul-François fut baptisé à Verchères le 8 mai 1753. Son parrain fut son grand-oncle ou son cousin Paul-François Raimbault, et sa marraine fut sa tante Charlotte-Renée de Jordy. Ce Paul-François de Jordy mourut deux mois après sa naissance et fut inhumé à Verchères le 13 juillet 1753.

4" Pierre fut baptisé à Montréal le 29 décembre 1756. En 1761, il avait 5 ans à peine.

Charles-René de Jordy ou de Jordy-Villebon, sa femme

Louise-Catherine Trottier-Desrivières, trois des enfants dont nous venons de parler, et peut-être d’autres encore, s’il y en avait d’autres survivants, comme aussi la soeur de de Jordy- Villebon, Charlotte-Renée, qui avait alors entre 41 et 42 ans et était restée célibataire, périrent tous dans le naufrage de V Auguste, sur les côtes du Cap-Breton, le 16 novembre 1761. Il ne reste donc plus personne de leur descendance et nous n’aurons plus à en parler.

Qu’on nous permette d’ouvrir ici une parenthèse et de raconter succinctement ce que fut ce naufrage de Y Auguste de novembre 1761, auquel nous avons déjà fait plusieurs fois allusion, qui vit périr, nous l’avons dit, deux enfants et plusieurs petits-enfants de François de Jordy de Cabanac. Le 8 septembre 1760, à la capitulation de Montréal, Amherst confirma Murray, déjà désigné pour gouverner Québec après la reddition de cette ville en 1759, dans la charge de gouverneur militaire de toute la colonie qui avait dû céder devant la force. Le Canada passait aux Anglais. Murray fut ainsi gouverneur de 1760 à 1766. Il s’efforça de gagner au roi Georges III, son maître, "l’affection de ce peuple fort et hardi — disaitil lui -même des Canadiens — dont quelques privilèges reconnus feraient la classe d’hommes les plus fidèles et les plus utiles à 1 empire . Ce fut, en somme, un bon gouverneur. Quand il fut rappelé en Angleterre, au mois de juin 1766, à la suite de diverses intrigues machinées entre lui par des coloniaux anglais intéressés et injustes, il laissait chez les Canadiens un excellent souvenir. "Il tombait victime, a-t-on dit excellemment, de sa sincérité, de sa franchise, de son sens vrai du devoir accompli sans faiblesse.” (6) C’est sous son administration, à 1 automne de 1/61, qu’eut lieu le naufrage de Y Auguste sur les côtes du Cap-Breton. Philippe Aubert de Gaspé, dans Les Anciens Canadiens, consacre tout un chapitre à ce triste épisode de notre histoire au lendemain de la cession. Nous

(6) Histoire du Canada, par Desrosiers et Bertrand (1925), pp. 251 et 252.

n’avons pas à y insister ici longuement. ( ‘ ; Nous ne rapportons que l’essentiel. Plusieurs familles nobles de la colonie française ayant décidé de retourner en France, Murray mit d’abord à leur disposition deux navires. Comme tous ceux qui partaient ne pouvaient convenablement trouver place sur ce s deux vaisseaux, à la demande expresse de M. Saint-Luc de la Corne le gouverneur anglais en ajouta un troisième, V Auguste, vieux et un peu trop usé pour affronter l’océan. On dut pourtant s’en contenter, parce qu’on n’en avait pas d’autre. Notons que l’équipage de ce troisième navire, comme ceux des deux autres, était anglais. Les trois partirent de Québec le 28 octobre. La tempête les ayant séparés, Y Auguste alla se perdre, corps et biens, sur les côtes du Cap-Breton, le 16 novembre, tandis que les deux autres purent se rendre en Europe. M. de Saint-Luc et six compagnons, passagers de Y Auguste, échappèrent au naufrage comme par miracle, et, au prix d’efforts héroïques, se rendirent jusqu’à Québec. La nouvelle du malheur eut partout un douloureux retentissement. Les pages de M. de Gaspé et le récit de M. de Saint-Luc lui-même en parlent avec une poignante émotion. Comme il était assez naturel, les vaincus d’hier s’en prirent aux vainqueurs et à Murray, le gouverneur, qui avait laissé partir ce vaisseau plutôt délabré avec ses nobles passagers, les exposant, disait-on, à un désastre certain. Nous ne croyons pas, après coup, qu’il faille charger ainsi la mémoire de Murray. Au témoignage même de M. de Saint-Luc, ceux qui étaient partis sur Y Auguste l’avaient bien voulu. Il n’empêche que ce naufrage fut navrant. C’est là, pour ce qui nous concerne, que Charles-René de Jordy- Villebon périt avec toute sa famille et avec sa soeur Charlotte-Renée.

Nous en venons enfin — et c’est par là que nous terminerons ce chapitre et le volume lui-même — à la descendance du fils aîné de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Louise-

(7) Les Anciens Canadiens, par de Gaspé (Edition Beauchemin, 1913), pp. 220-236.

Catherine Robineau de Bécancourt, Pierre-François (II), connu sous le nom de seigneur des Isles Bouchard, né en 1710, marié à Charlotte Foisy en 1746, mort en 1778, à 68 ans. De ce mariage, sont nés plusieurs enfants. Nous connaissons les

Jean de Jordy mort à Contrecoeur à 94 ans en 1 906

suivants qui sont naturellement de la troisième génération:

1° François (III), marié en 1769, à Thérèse Pépin, à Saint-Sulpice;

2° Marie-Louise (III), mariée en 1776, à Jean Ducondu (médecin), à Contrecoeur;

3° Jean (III), marié en 1 777, à Marie- Josephte Duhamel, à Contrecoeur; 8 )

4 Michel (III), marié en 1779, à Marguerite Jacques, à Contrecoeur.

Nous ne connaissons rien de la descendance de François (III) et de Thérèse Pépin, ni non plus de celle de Marie-Louise

(III) et de Jean Ducondu. Mais nous connaissons, au moins en partie, celle de Jean (III) et de Marie- Josephte Duhamel et aussi celle de Michel (III) et de Marguerite Jacques.

Du mariage de ces derniers, Michel (III) et Marguerite Jacques, nous connaissons les deux enfants suivants: 1 Jean- Baptiste (IV), marié en 1819, à Geneviève Crevier, à Verchères — desquels est né Pierre (V), marié en 1841, à Naflette Bourgeois, à Saint-Antoine, les père et mère, ceux-ci, de François (VI), marié, en 1873, à Christine Saint-Onge, à Worcester, dont la famille est maintenant à Saint-Boniface — et 2 e Charles (IV), marié en 1825, à Thérèse Langlois, à Saint-Sulpice, les grands-parents des familles de Jordy qui habitent maintenant Verchères et Saint-Marc et sont plutôt connues sous le seul nom de Moreau.

Du mariage de Jean (III) et de Marie- Josephte Duhamel, nous connaissons les trois enfants suivants: 1° Jean (IV), marié en 1802, à Archange Renaud, à Contrecoeur; 2° Joseph

(IV) , marié en 1811, à Elisabeth Filteau, à Contrecoeur; 3° Pierre (IV), marié en 1814, à Marguerite Giard, à Contrecoeur. Nous n’insistons pas sur la descendance des deux derniers, nous contentant de dire que les descendants de Joseph (IV) habitent surtout Lawrence, Mass., et que les descendants de Pierre (IV), connus sous le nom de Desourdi ou de Morey (Moreau), sont surtout fixés à Worcester ou à Haver Hill, Mass.

(8) Marie-Josephte Duhamel (mariée à Jean III) était la fille de Louis Duhamel et de Josephte Lamoureux, les grands-parents, par leurs fils François (marié à Marie Audet-Lapointe), de Mgr Joseph-Thomas Duhamel, ancien archevêque d'Ottawa, né Contrecoeur le 6 décembre 1841.

Groupes divers des de Jordy contemporains

Jean de Jordy de Cabanac (IV) , de la quatrième génération, a épousé Archange Renaud, en 1802, à Contrecoeur. De ce mariage sont nés sept enfants:

Un de Jordy mort au champ d’honneur en 1917 à Château-Thierry

en France

1° Marie-Archange, née à Contrecoeur, le 16 juillet 1806, mariée, nous ignorons à quelle date, à Joseph Lapré.

2° Sophie, née à Contrecoeur, le 30 juillet 1808, mariée à Jean-Baptiste Berthiaume, le 31 janvier 1837, à Contrecoeur.

3° Jean, né à Contrecoeur, le 30 août 1809, marié en premières noces à Zoé Richard, le 24 juillet 1837, et, en secondes noces, à Hermine Giguère, le 25 janvier 1864, à Contrecoeur les deux fois (voir plus haut sa photogravure) .

4° Marie-Julie, née à Contrecoeur, le 28 février 1813, mariée à François Lamoureux, le 10 janvier 1832, à Contrecoeur. Leurs descendants vivent à Sorel.

5 Marie-Adélaïde, née à Contrecoeur, le 1 5 mars 1815, mariée à Gabriel Côté, le 11 juillet 183 7, à Contrecoeur.

6° Timothée, né à Contrecoeur, le 10 avril 1817, marié à. Marie-Louise Jacques, le 6 mars 1848, à Contrecoeur.

7° François-Xavier, né à Contrecoeur, le 30 juin 1819, parti du Canada "pour les colonies’ vers 183 7, n est jamais revenu et n’a jamais donné de ses nouvelles.

Des trois fils de la cinquième génération, Jean, Timothée et François-Xavier, puisque nous ignorons tout du dernier-né François-Xavier, c’est par les deux autres, Jean et Timothée, que nous rattachons à leurs ancêtres les de Jordy des générations actuelles.

Jean (V) de Jordy, né à Contrecoeur en août 1809, avons-nous dit, se maria deux fois, d’abord en 1837 à Zoé Richard, puis en 1864 à Hermine Giguère, à Contrecoeur les deux fois. Il eut treize enfants de sa première femme et treize aussi de sa deuxième. Nous en connaissons sept issus du premier mariage et six du second. Nous en donnerons la liste, dans l’un des tableaux que nous ajouterons en appendice à la fin de ce volume. Ce Jean (V) vécut très vieux. Il est mort à 94 ans, en avril 1906, à Contrecoeur, où il avait toujours vécu. Son service funèbre fut chanté par son neveu, M. l’abbé Georges-Alfred de Jordy, aujourd’hui aumônier à Tingsboro,

et il fut inhumé à Contrecoeur le 3 de ce mois d’avril 1906. En 1837, il avait fait le coup de feu, à la bataille de Saint-Denis, dans les rangs des patriotes. L’alerte vieillard aimait à raconter

Un de Jordy entré en 1926 chez les Pères Blancs

les souvenirs du bon vieux temps et à chanter les vieilles chansons du terroir. Il se souvenait, par ses traditions de famille, que, à l’époque de la cession, plusieurs de ses "anciens” avaient

péri dans un naufrage, bien qu’il ne se rappelât pas le nom du vaisseau naufragé, qui était sans doute Y Auguste dont nous avons parlé plus haut. L’année d’avant sa mort, le 2 juillet 1905, on célébra à Contrecoeur, où il demeurait toujours, une grande fête de la Saint- Jean-Baptiste, dont La Presse de Montréal a publié dans le temps (3 juillet 1905) un récit détaillé. Le "Père Jean”, comme on disait, y prit une part active. Il évoqua des souvenirs d’autrefois avec beaucoup de verve. Il chanta une chanson de 1837, dont les couplets, que La Presse citait, et que nous avons sous les yeux, sont plutôt pauvres, mais ne manquent pas de piquant, ceux-ci par exemple:

Patriot’ que nous somme’, n 'soyons point épeurés

Contre les militair’, quoiqu’ils soient bien armés !

Oter au gouvernement ce qu’il nous a volé . . .

Canadiens n’ont point peur, ils veulent tous avancer . . .

Si la rime n’est pas millionnaire et la phrase peu correcte, le sens est riche! A Contrecoeur, le 2 juillet 1905, racontait La Presse , on fit une ovation au patriote nonagénaire, quand, d’une voix encore vibrante, il chanta ce s couplets un peu frustes. "Ce vieux-là, disaient les gens, a du bon sang dans les veines et il tient de race ! ”

L’un des fils de Jean (V) , issu du second mariage, Joseph- Albert, né à Contrecoeur en septembre 1866, a épousé à Montréal, en 1900, Cécile Beauchemin, la fille de L.-J.-O. Beauchemin, fondateur de la Librairie Beauchemin qui est connue de tous. Nous le retrouverons dans notre deuxième tableau de l’appendice.

Timothée (V) de Jordy, le frère du précédent Jean (V) , né à Contrecoeur en avril 1817, ne s’est marié qu’une fois, en mars 1848, à Contrecoeur également. Sa femme, Marie-Louise Jacques, née le 14 mars 1825, était la fille de Pierre Jacques et de Françoise Berthiaume, cultivateurs de Contrecoeur. Timothée (V) et Marie-Louise Jacques eurent une famille de neuf enfants, qui nous sont tous connus. Nous en donnerons la

liste, dans notre troisième tableau, en appendice. Une dizaine d’années après leur mariage, Timothée (V) et sa femme allèrent s’établir à Saint-Pie de Bagot, et c’est là que sont nés au moins six de leurs enfants.

L’abbé Georges- Alfred de Jordy

A cette époque, vers 1857 ou 1858, à Saint-Pie (paroisse fondée en 1828) et aux alentours, de belles terres, dont le sol

était encore boisé et vierge de toute culture, s’offraient aux colons de coeur vaillant et de bras vigoureux. Timothée de Jordy connut les soucis et les peines du défricheur. Pouce à pouce, il fit reculer la forêt et ouvrit des champs dont il vécut. Sa première maison fut une bien modeste construction en bois rond, du bois qu’il avait abattu lui-même. C’est à travers les souches qu’il traça ses premiers sillons. Marie-Louise, sa femme, ne redoutait pas les nobles tâches de 1’ "habitante” et de la mère de famille. Craignant Dieu tous les deux, ils menèrent une vie de labeur modeste mais bien méritoire. Ils sont morts à Saint-Pie, lui, à 64 ans, le 24 février 1882, elle, à 84 ans, le 4 février 1909. Iis auraient été en droit de dire à leurs enfants, avant de mourir, le mot de Tobie à son fils (Tobie, ch. IV, v. 23) : "N’aie point de crainte, mon fils, nous menons une vie pauvre, il est vrai, mais, si nous craignons Dieu, évitons le péché et faisons de bonnes oeuvres, en vérité nous serons riches de beaucoup de biens.”

Plusieurs des enfants de Jean de Jordy et de Timothée de Jordy de la sixième génération ceux-là — ont émigré aux Etats-Unis, dans la Nouvelle-Angleterre surtout, il y a cinquante ou soixante ans. On pourra le constater, en parcourant les listes de nos tableaux de ces deux familles, publiés en appendice. Ils se fixèrent, pour la plupart, dans le Vermont, dans 1 état de New- York ou dans le Massachusetts. Ce fut le lot, on se le rappelle, de nombre de jeunes gens ou de jeunes familles du Canada au milieu du XIXème siècle. Les événements de 1837-1838 et les proscriptions qui s’en suivirent, comme aussi la politique peu généreuse du gouvernement de l’Union des deux Canadas (le Bas et le Haut), de 1840 à 1867, avaient amené ce résultat. Ce fut une perte vive pour notre pays, contre laquelle ont vigoureusement protesté nos hommes d’Etat vraiment patriotes, nos évêques, nos missionnaires-colonisateurs et, en particulier, notre incomparable apôtre et roi du nord, le curé

Labelle. CL La Providence avait cependant ses vues. Si quelques-uns de nos émigrés, trop abandonnés à eux-mêmes et privés des secours du prêtre, se sont plus ou moins fondus dans le grand tout américain, d’autres, et le plus grand nombre, quand de nos prêtres sont allés vers eux, entre 1860 et 1880, ont établi ces centres franco-américains des Etats-Unis, où revivent nos traditions et nos coutumes, notre foi et notre langue, et dont, en somme, nous avons lieu et droit d’être fiers. Nombre de descendants des de Jordy sont de ceux-là.

Les neuf enfants de Timothée de Jordy et de Marie-Louise Jacques — dont on trouvera la liste complète dans notre troisième tableau, à l’appendice de ce livre, — nés les trois premiers à Contrecoeur et les six autres à Saint-Pie de Bagot, sont donc les descendants, à la sixième génération, de François de Jordy Moreau de Cabanac et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, et les arrière-neveux, à la septième génération, de Joseph de Jordy de Cabanac et de Madeleine Pezard de la Touche-Champlain. Bien que, par suite de circonstances adverses et par la force des choses, ainsi que nous l’expliquons dans notre introduction générale, la famille des de Jordy soit tombée en roture, suivant l’expression en usage, et soit devenue absolument "du peuple’’, ses descendants n’en ont pas moins le droit d’être fiers de leurs aïeux et le devoir d’honorer leur mémoire. La piété filiale envers les ancêtres est un sentiment respectable et qui fait honneur à ceux qui l’entretiennent dans leur âme.

Mû par ce noble sentiment, M. l’abbé Georges-Alfred de Jordy, le dernier-né de la famille de Timothée de Jordy et de Marie-Louise Jacques (né en avril 1873), a voulu, en 1925, faire ériger, dans le cimetière de sa paroisse natale, à Saint-Pie de Bagot, un monument funéraire à la mémoire de ses "anciens”. En septembre 1919, il avait fait l’acquisition d’un lot

(9) Voir notre livre Le Curé Labelle, paru en juin 1930, chez Beaucliemin, à Montréal. — Note de l’auteur.

dans ce cimetière (le lot 308), de vingt pieds par douze. Les reste mortels de ses père et mère, morts, lui en 1882 et elle en 1909, y furent transportés, comme aussi ceux de son frère Osias, mort en 1917. L’une de ses nièces, Jeanne (fille d’Osias) , y fut depuis inhumée en 1920. Mais, en plus, sur la plaque-souvenir — une belle plaque en bronze de 40 pouces par 30, sortie de la fonderie des Highton de Nashua, et qui s’enclave dans un solide bloc de granit brut de Stanstead — il a pris soin de faire inscrire, avec ceux de ses proches, les noms des plus illustres ou des plus marquants de ses ancêtres, Joseph et François de Jordy de Cabanac, l’oncle et le neveu arrivés au Canada en 1685, Pierre-François, né en 1710, mort seigneur des Isles Bouchard en 1778, et Charles-René, né en 1715, mort dans le naufrage de Y Auguste en 1761, les deux fils, ceux-ci du premier François de Jordy de Cabanac et de Louise-Catherine Robineau de Bécancourt. Aux quatre coins de la plaque-souvenir, deux croix dans le haut, deux fleurs de lys dans le bas, celles-là en haut encadrant le blason de François de Jordy et celles-ci en bas ayant au milieu d’elles les armoiries des Robineau de Bécancourt barons de Portneuf, rappellent tout ensemble, avec le signe du Christ et l’ancien drapeau de la France, la double noblesse de la famille des enfants et des arrière-petitsenfants issus de François et de Louise-Catherine.

Voici l’inscription telle qu’elle se lit sur le monument. Nous ne saurions vraiment mieux clore ce chapitre et ce livre qu’en la donnant en son entier:

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