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CHAPITRE HUITIÈME Les Robineau de Bécancourt et de Portneuf

ous avons vu, au chapitre sixième, en racontant l’établissement au Canada, et la carrière qu’il y suivit, de François de Jordy Moreau de Cabanac, qu’il se maria deux fois. Le 26 novembre 1696, il épousait, à Montréal, Marie-Anne Nolan, dont il eut trois enfants, trois filles, et, devenu veuf en décembre 1703, il épousa, en secondes noces, le 22 novembre 1705, au Cap-de-la-Madeleine, Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, qui lui donna sept enfants, quatre fils et trois filles. Il mourut en février 1726, à 59 ans, à Trois-Rivières, et sa femme, Louise-Catherine, qui lui survécut une trentaine d’années, décéda, à 81 ans, aux Iles Bouchard, en septembre 1757. Nous parlerons de sa femme survivante, de sa succession et de sa double descendance au chapitre qui suit. Nous consacrons celui-ci aux Robineau de Bécancourt et de Portneuf, et voici pourquoi. C’est d’abord à cause de l’importance de cette famille, à laquelle il s’allia en 1705, et qui a été certainement l’une des plus considérables et des plus distinguées des premiers temps de notre pays. C’est ensuite parce que, n'ayant eu que des filles de son premier mariage avec Marie-Anne Nolan, c’est par les enfants — deux de ses fils — de son second mariage avec Louise-Catherine Robineau de Bécancourt que sa lignée s’est continuée et perpétuée.

Rappelons — ce que nous savons déjà en partie — que René Robineau de Bécancourt, le premier du nom en Nouvelle-

France, arriva dans la colonie vers 1645. C était le troisième fils de Pierre Robineau de Bécancourt et de dame Renée Marteau, qui habitaient à Paris la paroisse de Saint-Nicolas-des- Champs. Ses deux frères aînés s’appelaient respectivement François Robineau de Fortelle et Pierre Robineau de Bécancourt.

Les armes des Robineau de Bécancourt

Leur père occupait à Paris une situation importante. Il était conseiller du roi et trésorier général de la cavalerie légère. C’était en plus l’un des principaux membres de la Compagnie des Cent-Associés, alors toute-puissante au Canada. D’après les Notes et souvenirs d’ignotus, il avait même failli devenir gou-

verneur de la Nouvelle-France quand M. de Lauzon fut nommé à ce poste en 1651 A1) Le troisième de ses fils, René, quand il vint dans la colonie, en 1645, n’avait encore que 19 ans, étant né en 1626. Mais il avait déjà servi en France, pendant deux ans, dans les troupes du roi et était devenu enseigne au régiment de Turenne. Benjamin Suite écrit quelque part qu’il avait même été décoré de l’ordre de Saint-Michel. Il nous semble qu'il était bien jeune pour cela. L’historien canadien l’a peut-être confondu à ce propos avec son frère aîné, François Robineau de Fortelle, qui, lui, à cette époque, était certainement honoré de cet ordre. Suite ajoute que René vécut au Canada jusqu’à une extrême vieillesse. Il n’avait pourtant que 73 ans quand il mourut en 1699.

C’est en comptant sans doute sur l’influence de son père, Pierre Robineau, membre des Cent-Associés que René était venu au Canada. Elle lui servit en effet magnifiquement, d’autant mieux qu’il se montra lui-même très actif et très méritant. C’était au temps du gouverneur de Montmagny (1636-1648). Les habitants de la colonie avaient formé une compagnie pour s’occuper de la traite des pelleteries. Le jeune Robineau prit parti pour eux contre les officiers qui émergeaient au budget public. De 1647 à 1653, sous le gouverneur d’Aillebout (1648-1651), il s’intéressa beaucoup à l’établissement de la colonie de Trois- Rivières, et de même sous M. de Lauzon (1651-1656), avec qui il prit part à plusieurs expéditions contre les Iroquois. Le 23 octobre 1652, il épousait Marie-Anne Le Neuf de la Potherie, ce dont nous parlerons tantôt. Dans un voyage en France vers 1656-1657, il obtint la concession d’une petite sei-

(1) Pendant une douzaine d’années, de 1897 à 1909, La Presse de Montréal a publié, sous le pseudonyme d ’Ignotus, une série d’études historiques des plus intéressantes. Trois ou quatre de ces études concernent les Robineau de Bécancourt, barons de Portneuf. Ignotus n’était autre que l’un de nos plus distingués historiens, que nous connaissons bien. La discrétion nous fait un devoir de respecter son incognito. — D’après le curé Mâlo, qui fut à Bécancourt de 1850 à 1880, le nom des de Bécancourt en France viendrait de Billancourt, qui est le nom d’une petite île de la Seine, sise entre les ponts de Grenelle et de Sèvres, au milieu même de Paris.

gneurie, de dix arpents de profondeur sur un de largeur, au Cap-Rouge, près de Québec. Dans cette concession, il est nommé "chevalier de l’ordre du roi (de Saint-Michel) et grandvoyer de la Nouvelle-France”. Cette première seigneurie de Bécancourt, nous ne voyons pas qu’il ait eu le loisir de s’en occuper beaucoup et il n’en est plus question dans la suite. Mais sa charge de grand-voyer dut lui donner beaucoup de besogne. Le grand-voyer avait comme fonction de surveiller et de diriger les travaux de la voirie, qui étaient considérables en ce temps et en ce pays où tout était à entreprendre. Il fit plusieurs autres voyages en France, notamment en 1660, sous M. d’Argenson (1657-1661), et en 1662, sous M. d’Avaugour (1661-1663). Dans le premier de ces deux voyages, en 1660, il devint membres de la Compagnie des Cent-Associés, dont son père et son frère aîné (de Fortelle) faisaient déjà partie. Dans le deuxième, en 1662-1663, il contribua puissamment à faire adopter les mesures qui amenèrent l’établissement du gouvernement royal au Canada (24 février 1663), que devait inaugurer M. de Mésy (1663-1665). Le 7 juillet 1671, son beau-père lui cédait sa seigneurie de Portneuf, qui fut érigée en baronnie en sa faveur en mars 1681. Il devait mourir en 1699, jouissant encore partout d’une très haute considération.

Outre les services nombreux qu’il avait rendus au roi et à la colonie et ses rares mérites personnels, il est certain que René Robineau de Bécancourt avait eu à son actif, pour l’aider à grandir sa situation, le fait de son mariage avec Marie-Anne Le Neuf de la Potherie. Ce mariage eut lieu à Trois-Rivières le 16 octobre 1652, mais le contrat n’en fut signé, devant maître Armeaux, à Trois-Rivières, que le 23 octobre suivant, sept jours après. Marie-Anne était la fille, et, croyons-nous, la fille unique, de Jacques Le Neuf de la Potherie, seigneur de Portneuf, et de Marguerite Le Gardeur, de l’importante famille des Le Gardeur de Repentigny. C’est à ce Jacques Le Neuf de la Potherie lui-même que, le 16 avril 1647, la seigneurie

de Portneuf avait été pour la première fois concédée par la Compagnie de la Nouvelle-France. En épousant la fille unique de ce premier seigneur de Portneuf, René Robineau de Bécancourt devenait l’héritier en perspective de sa seigneurie, laquelle lui fut effectivement cédée, nous l’avons dit, par son beau-père, devant maître Basset à Montréal, le 7 juillet 1671.

D’autres avantages devaient encore lui échoir, dont nous avons en plus à faire mention. A la mort de son frère aîné, le sieur Robineau de Fortelle, vers 1680, René Robineau de Bécancourt hérita également de la seigneurie des Isles Bouchard — dont nous parlerons, en son lieu — laquelle avait été concédée au sieur de Fortelle, le 29 octobre 1672, par l’intendant Talon. Puis, au mois de mars 1681, nous l’avons noté, le roi Louis XIV érigeait en baronnie, en faveur du même René, le fief seigneurial de Portneuf, et c’est lui, René Robineau de Bécancourt, qui se trouve être le premier baron de Portneuf. Son petit fief du Cap-Rouge qu’il avait eu en 1657 avait été désigné sous son nom patronymique de Bécancourt, mais ce n’est pas lui, René, qui eut l’autre fief, près de Nicolet, connu plus tard sous le nom de seigneurie de Bécancourt. C’est son fils aîné, Pierre le deuxième baron de Portneuf, né en 1653, qui, le premier du nom, eut cette seigneurie, en s’alliant, par son mariage avec sa cousine germaine, Marie-Charlotte (ou Marguerite) Le Gardeur, à la famille des Le Gardeur de Repentigny à qui cette seigneurie avait été primitivement concédée, le 16 avril 1647, par la Compagnie de la Nouvelle-France. En fait, la seigneurie, ainsi dite maintenant de Bécancourt, passa à Pierre, fils de René, "par forme de retrait et proximité de lignage”, le 14 novembre 1684/~)

(2) Rapport de l’archiviste Pierre-Georges Roy (1921-1922, page 374). — “Seigneurie de Bécancourt. — Concédée le 10 avril 1647, par la Compagnie de la Nouvelle-France, à Pierre Le Gardeur, sieur de Repentigny. Cette seigneurie passa à son fils Charles Le Gardeur, sieur de Villiers. En raison d’une forte somme d'argent que lui devait le sieur de Villiers, Philippe Gautier, sieur de Comporté, fit mettre la seigneurie de Bécancourt en vente et la céda ensuite par forme de retrait et proximité de lignage (14 novembre 1684) à Pierre Robineau, baron de Portneuf, qui avait épousé Marguerite Le Gardeur, fille de Charles Le Gardeur, sieur de Villiers. — Actes de foy et hommage, vol. I, folio 106. — ”

Il sera peut-être utile, pour quelques-uns de nos lecteurs, de rappeler en peu de lignes où sont situées ces seigneuries dont nous venons de parler. Bécancourt ou Bécancour, ainsi qu’on l’écrit de nos jours, sur la rive sud du Saint-Laurent, à peu près en face du Cap-de-la-Madeleine au nord, est, dans le comté de Nicolet, à environ 80 milles de Lévis et à 104 de Saint- Lambert. Portneuf, dans le comté qui porte le même nom de Portneuf, sur la rive nord, est à 40 milles de Québec et à 140 de Montréal. Les Isles Bouchard, entre Contrecoeur et Verchères au sud, vis-à-vis Saint-Sulpice au nord, sont naturellement, puisque ce sont des îles, dans le Saint-Laurent lui-même.

"Les rapports officiels sur les seigneuries du Canada, lisonsnous dans Y Histoire des Ursulines de Québec, nous donnent une idée de la splendeur de l’ancien manoir de la seigneurie de Portneuf, érigée en baronnie, en 1681, par le roi Louis XIV, en faveur de René Robineau de Bécancourt, avec le privilège, pour lui et ses descendants, de se qualifier du titre de baron et d’ajouter à leurs armes six étoiles, le tout relevant de la couronne de France à une seule foi et hommage. L’acte de concession royale, après avoir noté les services signalés rendus à la couronne par les Robineau de Bécancourt, dit expressément que ces seigneurs sont en possession au Canada de deux terres considérables: "La seigneurie de Portneuf consiste en un manoir seigneurial, décoré de toutes les marques de noblesse, accompagné d’une chapelle où se célèbre l’office divin, tant pour le dit seigneur, sa famille et ses domestiques, que pour les habitants de la dite seigneurie, et de plusieurs autres bâtiments pour le logement de ses domestiques et équipages, d’étables et de granges, de parc et de jardins, de bois et de moulin, et d’une autre terre ou seigneurie, dite des Isles Bouchard ... les dites terres et seigneuries étant en si bon état que le dit sieur (René Robineau de Bécancourt) n’a pas fait difficulté de céder à François Robineau, écuyer, sieur de Fortelle, son frère aîné, chevalier de notre ordre de Saint-Michel, et notre conseiller

et maître d’hôtel ordinaire, qui a pareillement contribué au dit établissement, plusieurs grands avantages qu’il avait en iceluy notre royaume, pour faire son habitation ordinaire au dit pays de la Nouvelle-France, en ces dites terres, où il demeure depuis trente-six ans (1645-1681) et y vit très honorablement, étant pourvu de la dignité de grand voyer au dit pays, auquel il est marié, ayant neuf enfants . . .”6D

Le manoir de Portneuf, dont nous parle ainsi l’annaliste des Ursulines, était donc "décoré de toutes les marques de noblesse’’. Le premier baron de Portneuf, René Robineau de Bécancourt, l’avait eu en 1671. Puis, il avait hérité de la seigneurie des Iles Bouchard en 1680 ou vers ce temps. Son fils aîné Pierre, le deuxième baron, avait ensuite acquis, à la suite de son mariage et par "forme de retrait’’, en novembre 1684, la seigneurie dite maintenant de Bécancourt de son nom. Là, aussi, à Bécancourt, il y eut bièntôt un gai manoir, ainsi qu’il convenait. Comme au manoir des seigneurs Pezard de la Touche à Champlain, dont nous avons précédemment parlé, on exerçait, dans ces deux manoirs de Portneuf et de Bécancourt, la plus large, la plus complète et la plus cordiale hospitalité. Citons-en au moins un exemple. En 1721, le jésuite Charlevoix, l’historien bien connu, eut l’occasion de faire au baron Pierre Robineau, au manoir de Bécancourt, une visite, au cours de l’hiver, dont il parle ainsi: "Je partis de Pointe-aux-Trembles (du côté nord) avec un cheval borgne, que je changeai en route contre un boiteux, et celui-ci contre un poussif. Avec ces trois relais, je fis dix-sept lieues en sept ou huit heures. J’arrivai de bonne heure chez le baron de Bécancourt (sur la rive sud) , grand voyer de la Nouvelle-France, qui ne voulut jamais me permettre d’aller plus loin. D’ailleurs, ce gentilhomme a sur ses terres un village d’Abénaquis gouvernés au spirituel par un Père jésuite que j’étais bien aise de visiter en passant.

(3) Les Ursulines de Québec, tome II, p. 335.

Le baron demeure à l’entrée d’une petite rivière qui vient du sud, coule toute entière dans son domaine et porte son nom. La vie que mène M. de Bécancourt dans son désert rappelle assez naturellement le souvenir de ces anciens patriarches qui ne dédaignaient point de partager avec leurs domestiques le travail de la terre. Il y vit aussi sobrement qu’eux. Le profit qu’il obtient de la traite avec les sauvages, ses voisins, vaut bien les redevances qu’il pourrait tirer des habitants à qui il aurait partagé ses terres. Avec le temps, il ne tiendra qu’à lui d’avoir

des vasseaux.”*-4)

L’une des filles de René Robineau de Bécancourt, la soeur de Pierre et la sixième de la famille, Marie- Anne, née en 1672, se fit religieuse chez les Ursulines de Québec et reçut en religion le nom de Soeur Marie-Anne de la Trinité. Nous trouvons, dans l’histoire de cette communauté, une bien jolie page à ce sujet, que nous tenons à citer au complet, parce qu’elle nous montre exactement quel était l’esprit chrétien qui animait la famille des de Bécancourt. " Transportons-nous par la pensée, écrit l’annaliste du monastère, au confortable domaine de Portneuf, où il y avait, vers la fin du XVIIème siècle, gai manoir et force bonne compagnie. C’est là que fut élevée Marie- Anne de Bécancourt. M. le baron de Portneuf, son père, aimait trop sa fille pour ne pas lui assurer une éducation convenable à son rang. Aussi, on la trouve, jeune encore, élève au pensionnat. Sous l’influence des enseignements religieux, elle se convainquit bientôt qu’un cloître peut offrir plus de bonheur réel qu’un manoir. Rappelée sous le toit paternel vers sa quinzième année (1687), elle fut pendant trois ans soumise à de délicates épreuves. C’était le temps où les honneurs pouvaient sur sa famille et le manoir de Portneuf ne pouvait manquer de lui offrir de séduisantes distractions. Elle avait à répondre à de nombreuses invitations et aussi à recevoir beaucoup. A ce que racontent nos traditions, elle n’évoquait pas plus tard sans quelque malice amusée le souvenir de ses soirées brillan-

(4) Les Ursulines de Québec, tome II, p. 336.

tes de jadis, disant aux jeunes filles qu’elle dirigeait maintenant qu’elle n’avait jamais bien compris quelle jouissance on pouvait goûter "à passer des nuits entières à faire des révérences et des saluts au milieu d’une salle largement éclairée par des candélabres aux multiples bougies”. Le monde, disait-elle encore, l’avait invitée à ses fêtes et honorée de ses sourires, mais cela ne l’avait pas empêchée de comprendre que son coeur était fait pour quelque chose de plus grand. M. le baron son père, si grand guerrier qu’il fût, était trop chrétien pour s’opposer longtemps à son attrait vers le cloître. Il n’avait voulu que laisser mûrir sa vocation. Quand celle-ci lui parut suffisamment éprouvée, il accorda à Marie-Anne d’entrer chez les Ursulines. Madame la baronne sa mère, qui l’avait vouée à la sainte Vierge dès sa naissance, ne voulut pas non plus, tout en ressentant une peine sensible de se séparer d’elle, la refuser ni même la disputer à Dieu. Elle vint donc chez nos Mères dans sa dix-huitième année ... Le "récit” de son entrée dit que Marie-Anne de Bécancourt nous fut amenée, après quelques jours passés au château Saint-Louis à Québec, par Madame la marquise de Denonville, Madame de Champigny et Madame de Bécancourt sa mère ... A l’été de 1691, à 19 ans, Marie-Anne prononça ses voeux, et elle montra tout de suite qu’elle ne s’en tiendrait pas à une vertu commune et ordinaire. Sa dévotion envers Notre-Seigneur, la sainte Vierge Marie et sainte Anne sa patronne ne subit jamais d’altération. V) Son zèle pour l’observance en faisait corpme une règle vivante. Pendant quarante ans, elle sonna le réveil alternativement avec une autre soeur, s’estimant heureuse d’appeler ainsi la communauté à adorer Dieu à une heure où tout sommeille encore. Son

(5) “C’est clans les mains de cette sainte à miracle qu’est la bonne sainte Anne, écrit encore l’annaliste des Ursulines, que Marie-Anne de Bécancourt avait mis, toute jeune, la garde de sa vocation. Quelque temps avant d’entrer au cloître, elle avait fait un pieux pèlerinage au célèbre sanctuaire de la côte de Beaupré et elle y avait offert un tableau, en ex-voto, où la sainte Vierge et sa mère étaient représentées, avec, à leurs pieds, Mademoiselle de Bécancourt elle-même.” Ce tableau, notre Laure Conan en a un jour écrit avec sa coutumière délicatesse de plume une page touchante. Il s’est conservé, croyons-nous, dans l’église de Beaupré jusqu’à nos jours.

amour pour la pauvreté allait jusqu’au scrupule . . . Sitôt novice, elle n’eut de repos que quand on lui eut permis de changer les beaux livres que son père lui avait fait venir de France pour d’autres qui portassent les livrées du dénuement . . . Aux dernières années de sa vie, elle devint très infirme. Un tremble-

Tableau offert à sainte Anne par Mlle de Bécancourt vers 168 7, qui est conservé à Saint-Anne de Beaupré

ment qu’elle éprouvait dans tous ses membres ne lui permettait pas de tenir un livre et de faire les cérémonies. Mgr l’évêque l’en dispensa. Mais, ce lui fit une pénible mortification. Habituée dès son noviciat à traiter son corps en ennemi et à ne rien accorder à la nature, elle souffrait, étant active et laborieuse, de ne plus être la première à courir aux tâches qui répugnent à la délicatese humaine mais qui sont honorables devant

Dieu. Ingénieuse à se refuser tout soulagement, elle réussit quand même à satisfaire son amour de la vie commune et de la régularité. Au premier son de la cloche, on voyait cette vénérable Mère, hiver comme été, se rendre à la chapelle, pour la sainte messe ou pour la visite du saint Sacrement . . .”(6) Ajoutons que Mère Marie- Anne de la Trinité mourut, chez les Ursulines, doyenne de la communauté, le jour même de la fête de sainte Anne, le 26 juillet 1743. Née en 1672, elle avait alors 71 ans, et, entrée au cloître à 17 ans en 1689, elle y avait vécu 54 ans.

Non seulement, chez les seigneurs de Bécancourt et barons de Portneuf, on entretenait des sentiments de bel esprit chrétien, mais encore on fréquentait chez des gens qui, bien que du monde, et du monde de haut rang, en faisaient de même. Le troisième fils de René le premier baron, qui portait lui aussi le nom de René et était le frère de Pierre, qu’avait visité Charlevoix, et de Marie-Anne, qui se fit religieuse chez les Ursulines, épousa, le 26 juillet 1706, à Montréal, Marguerite- Philippe Daneaux, fille de Nicolas Daneaux, seigneur de Muy, et de Marguerite Boucher, elle-même fille de Pierre Boucher, seigneur de Boucherville, gouverneur de Trois-Rivières, arrivé au Canada en 163 5 et mort en 1717. C’est à ce Nicolas de Muy, son gendre, que Pierre Boucher adresse dans son fameux testament, connu de tous, ces paroles admirables: "A M. de Muy — Je vous prie, Monsieur, comme un homme d’esprit, de vouloir bien contribuer à maintenir la famille en bonne intelligence. Vous sçavez, Monsieur, que vous avez souvent dit que vous vouliez vivre et mourir mon ami et que vous m’en donneriez des preuves dans toutes les rencontres. En voicy une occasion. Je sçais qu’il n’appartient qu’à une âme aussy généreuse que la vôtre de servir un ami après la mort, ce qui est quelque chose de grand puisque c’est le servir sans intérêt. C’est ce que j’attends de votre générosité. Je meurs dans cette con-

(6) Les Ursulines de Québec, tome II, p. 335.

fiance que vous travaillerez de tout votre pouvoir à maintenir tous vos beaux-frères et belles-soeurs dans 1 union et que vous ferez tout votre possible pour qu il n y ait aucune brouillerie entre eux. Je leur ordonne d’avoir beaucoup de confiance en vous et de déférence pour vos sentiments . . . Adieu, ma fille de Muy, adieu à tous tes enfants à qui je donne comme à vous ma bénédiction. Je prie de tout mon coeur le Seigneur qu’il vous donne ce qui est nécessaire en ce monde et le paradis en l’autre. Je demande la même grâce pour M. de Muy . . . Priez Dieu pour moi qui vous aime tendrement ... Je prie derechef M. de Muy de se rappeler qu’il m’a promis d’accorder les petits différends qui pourraient naître dans la famille. Souvenezvous, Monsieur, que Dieu vous a donné de l’esprit et du talent pour cela. De plus, vous êtes homme d’honneur et de parole, ce qui fait que je fonde beaucoup sur vous ...”

C’est à cette famille, si honorable et si honorée, par sa situation, par ses états de service, par les sentiments dont on s’y inspirait et par les relations sociales qu’on y entretenait, que, le 22 novembre 1705, François de Jordy Moreau de Cabanac s’alliait, en s’unissant par les liens du mariage avec Louise- Catherine Robineau, la dernière-née des enfants de René Robineau de Bécancourt, premier baron de Portneuf, et de Marie Le Neuf de la Potherie, elle-même fille de Jacques Le Neuf de la Potherie, premier seigneur de Portneuf et gouverneur de Trois-Rivières.

Il sera intéressant pour nos lecteurs, croyons-nous, de connaître tous les frères et soeurs de Louise-Catherine qui l’avaient précédée dans la vie. Elle avait sept frères et une soeur, et elle était elle-même la neuvième dans l’ordre des naissances. Voici la liste complète de ces neuf enfants, nés du mariage de René Robineau de Bécancourt, premier baron de Portneuf, et de Marie- Anne Le Neuf de la Potherie, qui se fit à Trois-Rivières le 23 octobre 1652:

1° — Pierre, né en 1653, à Québec vraisemblablement.

C’est le deuxième baron de Portneuf et le premier seigneur de Bécancourt. Il épousa, avant 1684, à Trois-Rivières, Marie-Charlotte (ou Marguerite) Le Gardeur, fille de Charles Le Gardeur, sieur de Villiers, et petite-fille de Pierre Le Gardeur, sieur de Repentigny. C’est à cause de ce mariage et par "proximité de lignage’’, nous l’avons vu, qu’il devint possesseur, le 14 novembre 1684, de la seigneurie, dès lors dite de Bécancourt, près de Nicolet. En 1689, à 35 ou 36 ans, il obtint du roi sa nomination en survivance à la charge de grandvoyer dont son père était le titulaire. Au témoignage d ’lgnotus, Pierre fit exécuter beaucoup de ce s travaux de voirie, surtout au commencement du XVIIIème siècle. C’est chez lui, à Bécancourt, que, en 1721, Charlevoix fut reçu. Comme tous les seigneurs du temps, il suivit la carrière militaire. Nous connaissons assez peu de choses de ses hauts faits à la guerre. Il prit part, sans doute, sous M. de Frontenac, et jusqu’à la paix de Montréal de 1701, à plus d’une expédition, mais sa charge de grand-voyer dut l’occuper d’avantage. Il a été dit à tort qu’il fut l’un des commandants de l’expédition de 1690 contre les colonies anglaises. C’est son frère René, le troisième de la famille, qui accomplit l’exploit en question. Devenu vieux châtelain, il habita en ses dernières années son manoir de Bécancourt. C’est là qu’il décéda, le 14 juin 1729, à 76 ans. Il fut inhumé sous son banc seigneurial, dans l’église de Bécancourt. Sa femme, décédée sept ans plus tard, le 2 décembre 1736, fut inhumée à côté de lui. Ils n’ont pas laissé de postérité.

2° — Joseph, né le 22 avril 1655, à Québec. Il est connu dans l’histoire sous le nom de chevalier de Villebon. L’on sait qu’il alla faire sa carrière de soldat en Acadie, et qu’il y mourut, au fort Saint- Jean, le 5 juillet 1700. C’est M. de Menneval qui commandait en Acadie vers 1690. L’on se souvient que ce commandant, courageux et brave, fut obligé de capituler devant Phipps en 1690 précisément. Phipps, lui manquant outrageusement de parole, l’amena prisonnier à Boston, d’où

il passa en France pour ne plus revenir. Joseph Robineau, chevalier de Villebon, resta, lui, en Acadie, puisqu’il y mourut en 1700. Dans son Rapport de l’archiviste de 1920-1921, M. Pierre-Georges Roy cite un mémoire de 1689 de l’abbé Petit (page 298) , où il est dit: "Le chevalier de Villebon a les qualités nécessaires pour pourvoir à tout en l’absence de M. Menneval.” Il paraît vraisemblable que le chevalier Robineau de Villebon commanda en Acadie après le départ forcé du sieur de Menneval. Ignotus, dans ses Notes et Souvenirs, écrit, après Charlevoix et plusieurs autres, que ce M. de Menneval était l’un des fils du premier baron de Portneuf, un Robineau de Bécancourt. Mais dans le Rapport de l’archiviste précité (pages 303 et 304) M. Pierre-Georges Roy démontre clairement que tel n’est pas le cas. Le chevalier et seigneur de Menneval s’appelait de son premier nom Louis-Alexandre Desfriches. Joseph Robineau de Bécancourt, chevalier de Villebon, mort en Acadie en 1700, n’a pas laissé de descendance.

3° — René, né le 3 septembre 1659, à Québec. Il s’intitulait, sans avoir peut-être un droit réel à ce titre, baron de Portneuf, et il résidait au manoir de Portneuf. On l’appelle d’ordinaire le troisième baron de Portneuf. C’est lui, René, au témoignage d’ Ignotus et à celui de M. Pierre-Georges Roy ( Rapport précité, page 302), qui commanda, en 1690, à 31 ans, le troisième corps de l’expédition qui alla porter la guerre, sous M. de Frontenac, dans les colonies anglaises voisines du Canada. Il s’empara de Casco ou Corlar (Portland) , à l’embouchure de la rivière Kennébec ou Kaskébé, en rasa les fortifications, puis incendia les habitations à deux lieues à la ronde. Le 7 juillet 1706, René de Bécancourt épousait à Montréal, à 46 ans, nous l’avons vu ci-dessus, Marguerite-Philippe Daneaux de Muy, fille du seigneur de Muy et petite-fille de Pierre Boucher. Sept enfants sont nés de ce mariage dont nous parlerons «plus loin. René mourut à Montréal, le 5 octobre 1726, trois ans avant son frère aîné Pierre, mort à Béconcourt en

1729. ) Sa femme lui survécut de longues années et mourut à Montréal, le 3 février 1772, à 81 ans, chez les Soeurs Grises, où elle s’était fait remarquer par sa piété, sa simplicité de manières, son austérité et son amour des pauvres et de la pauvreté. <7 8>

4" — François-Alexandre, né vers 1663. On le connaissait sous le nom de chevalier de Bécancourt. Soldat et officier comme ses frères, il fit sa carrière en Louisiane et au Mexique, en qualité d’enseigne de vaisseau. C’est à tort, nous l’avons dit, que, dans ses notes, Ignotus le donne comme ayant commandé en Acadie sous le nom de M. de Menneval. François- Alexandre mourut à Vera-Cruz au Mexique, nous ignorons à quelle date exacte, mais certainement avant novembre 1705, car, à cette date, au mariage de sa soeur Louise-Catherine, il est dit ''mort à Vera-Cruz”. Il n’a pas, lui non plus, laissé de descendance que nous sachions.

5 — Jacques, né vers 1670. Il est connu sous le nom de Robineau de Bécancourt et il signait souvent lui-même Robineau tout court. Il décéda à Québec, à 45 ans, le 26 mars

(7) Les deux frères, Pierre et René, ont simultanément porté, croyonsnous, le titre de baron. L’aîné, Pierre, qui habitait Bécancourt, y avait seul, semble-t-il, un droit strict. René, qui habitait Portneuf, ne devait porter le titre de baron que par une sorte de tolérance. Au contrat de mariage de leur soeur Louise-Catherine avec notre François de Jordy en novembre 1705, nous trouvons les deux signatures Le baron de Bécancourt et Le baron de Portneuf. Or le fief de Bécancourt ne fut jamais érigé en baronnie. C’est donc vraisemblablement du titre de leur père le premier baron de Portneuf qu’ils se réclamaient tous les deux. Le 3 octobre 1709, dans un acte de partage entre les héritiers de leur père, Pierre se réserve explicitement le titre de baron de Portneuf. Dans un autre acte public, concernant la succession, qui est du 15 octobre 1716, c’est René (et Pierre vivait encore) qui se réserve le même titre pour lui et ses fils. Dans un troisième acte public, dit d’aveu et dénombrement, qui est du 23 juillet 1724, Pierre est qualifié baron de Portneuf. Enfin, après la mort de René en 1726, dans une assemblée de parents tenue pour constituer une tutelle à ses enfants, Pierre est présent et dénommé toujours baron de Portneuf. De tous ces faits, il résulte évidemment, croyons-nous, qu’ils ont tous les deux porté le titre en même temps. Et l’on s’explique aini que le troisième baron de Portneuf soit mort avant le deuxième.

(8) “Nous avons ici, disent les Annales dés Soeurs Grises en 1772, en parlant de Marguerite de Muy, femme de René de Bécancourt, une dame âgée de 81 ans, qui jeûne et fait maigre tous les jours commandés. Elle travaille comme nous pour les pauvres, bien qu’elle paye sa pension. Elle est charmante par sa piété et sa belle humeur.”

1715. C’est par erreur que Tanguay lui suppose deux filles, Marguerite-Renée et Marie-Anne. Il est mort sans postérité. C’étaient, celles-ci, des filles de son frère René, qui avaient été constituées, dit un acte public du 16 avril 1723, les légataires universelles de leur oncle Jacques Robineau.

6° — Marie- Anne, née et baptisée à Trois-Rivières le 7 mars 1672. Elle eut comme parrain son frère, Pierre Robineau, deuxième baron de Portneuf, et, comme marraine, sa tante par alliance, dame Marie Denis, la femme du frère de sa mère Michel Le Neuf de la Vallières. C’est elle qui est devenue, chez les Ursulines, la Mère Marie- Anne de la Trinité dont nous avons parlé.

7" — • Daniel, né à Trois-Rivières le 1er mars 1673, baptisé le 9 du même mois dans l’église de cette paroisse. Il eut comme parrain le haut et puissant seigneur Daniel de Courcelles, gouverneur de la Nouvelle-France, et, comme marraine, Marie Boucher, la femme du sieur de Varennes, gouverneur de Trois-Rivières. Daniel, connu sous le nom de sieur de Neuvillette, alla rejoindre son frère Joseph en Acadie. Il y mourut vers 1702, nous ne savons pas à quelle date précise. Il n’a pas laissé d’enfants.

8 — Michel, le dernier des garçons, né en mars 1674 et ondoyé tout de suite, puis suppléé des cérémonies du baptême, à Champlain, le 8 août de la même année. Son parrain fut son oncle maternel, Michel Le Neuf de la Vallières, qui lui donna son nom de Michel. Il eut comme marraine dame Marie Favery, la femme du sieur de Villiers. Il est connu sous le nom de Robineau des Isles. Il mourut en 1691, à 17 ans. Mort trop jeune, il n a pas laissé, lui non plus, de descendance ou de postérité.

9° — Louise-Catherine, née le 15 septembre 1677 et baptisée à Québec le 25 du même mois. Son parrain fut le haut et puissant seigneur Louis de Buade, comte de Frontenac, gouver-

neur de la Nouvelle-France, et, sa marraine, Catherine Le Gardeur, la femme de Pierre de Saurel, représentée au baptême par dame Renée Godefroy, la femme du sieur de Saint-Pierre. C’est Louise-Catherine, nous le savons déjà, la dernière-née de cette distinguée famille, qui devenait, au Cap-de-la-Madeleine, le 22 novembre 1705, la deuxième femme de François de Jordy Moreau de Cabanac. Elle est morte, à manoir des Iles Bouchard, nous l’avons dit plus haut, à 80 ans, le 12 septembre

Ainsi donc, de 1653 à 1677, en vingt-trois ou vingt-quatre ans, neuf enfants, sept garçons et deux filles, qui ont vécu jusqu’à l’âge adulte et nous sont connus — avec peut-être quelques autres morts en bas âge — étaient nés du mariage, contracté en octobre 1652, de René Robineau de Bécancourt, premier baron de Portneuf, et de Marie-Anne Le Neuf de la Potherie. Deux seulement de ces neuf enfants, à notre connaissance, René, le troisième, et Louise-Catherine, la neuvième, ont à leur tour laissé des enfants. Nous parlerons de la famille de Louise-Catherine, mariée à François de Jordy, dans le chapitre suivant. Il s’agit dans celui-ci, en effet, ne le perdons pas de vue, des de Bécancourt, dont René seul a continué la lignée ou la descendance. Cette descendance quelle a-t-elle été?

René Robineau de Bécancourt, celui qui a porté le titre de troisième baron de Portneuf, avait épousé, nous l’avons dit, à Montréal, à 46 ans, le 7 juillet 1706, Marguerite-Philippe Daneaux de Muy, ancienne élève des Ursulines, fille du seigneur de Muy et petite-fille de Pierre Boucher. De ce mariage, d’après que nous avons par ailleurs complétées, voici quels sont les enfants qui sont nés. Il y en eut sept, quatre garçons et trois les Notes et Souvenirs d ’Ignotus (La Presse, 17 décembre 1898), filles.

1° — • Philippe-René, né en 1707, devenu prêtre en 1731, curé de Saint- Jean de l’Ile-d’Orléans, puis de Saint- Joachim près de Québec. Il mourut héroïquement, en août 1759, sous

les balles anglaises, alors que, à la tête de ses paroissiens, il défendait son village contre les envahisseurs de l’armée de Wolfe. Nous en parlerons plus loin.

2° — • Pierre, né en 1708, qui fut cadet dans les troupes et est signalé sous ce titre, en 1729, à Michillimakinac. Enseigne en 1741, il fut fait lieutenant en 1748. La même année, il épousait à Montréal Marie-Louise Dandonneau. Nous ne leur connaissons pas de descendance. En 1759, le lieutenant Pierre devenait capitaine. Il commanda au fort Rouillé érigé en 1748 sur le lac Ontario, là où se trouve aujourd’hui la ville de Toronto (l’ancienne York), fondée en 1794. Il périt, en novembre 1761, dans le naufrage de Y Auguste, sur les côtes du Cap-Breton. Nous parlerons, au chapitre suivant, de ce navrant désastre de l’année d’après la cession.

3° — • Louis-Nicolas, né en 1710, qui fut comme le précédent, cadet dans les troupes et qui est également signalé sous ce titre, en 1729, à Machillimakinac. Nous ne savons rien autre chose à son sujet et nous ne lui connaissons pas de descendance à lui non plus. L’abbé Daniel, dans ses grandes familles françaises du Canada (page 467), dit qu’il y eut un fils de M. de Porneuf qui passa en Louisiane en 1740. Il s’agit peutêtre de Louis-Nicolas.

4. — Etienne, le dernier de la famille, né en 1725, un an avant la mort de son père en 1726. On le trouve commandant d un parti de guerre en 1748. Selon Ignotus, au lieu déjà cité, il portait le nom d’Etienne Portneuf-Neuvillette, en souvenir sans doute de son oncle Daniel Robineau sieur de Neuvillette. Il était lieutenant à Détroit en 1759 et on le trouve à La Rochelle en France en 1761. On perd ensuite sa trace et on ne lui connaît pas de descendance.

Quant aux filles, nous ne connaissons la date de naissance que d une seule, celle qui se fit religieuse. Une autre est morte célibataire et la troisième s est mariée. Voici ce que nous savons d’elles:

1 ° — Marie-Marguerite, née en 1712, devint religieuse de la Congrégation de Notre-Dame et mourut à Québec en 1740.

2° — Marguerite-Renée, dont nous ignorons la date de naissance, mourut fille à Montréal en 1733.

3 — Marie-Anne, dont nous ignorons également la date

Sur les ruines du fort Rouillé à Toronto

de naissance, épousa, nous ne savons à quelle date précise, Charles Le Gardeur de Croisille, devint veuve en 1760 mourut peu après et fut inhumée à Trois-Rivières.

René Robineau et Marguerite de Muy s’étaient mariés à Montréal le 7 juillet 1706. Ils y sont morts tous les deux, lui le 5 octobre 1726, elle le 3 février 1772. Ils ont sans doute vécu à Montréal et c’est là qu’ils ont élevé leur famille. En

Tableaux conservés au château de Ramesay L’ancien manoir du baron de Becancourt à Montréal — ou la maison McGill — | 720

1720, le baron de Portneuf (le troisième baron) se construisit une maison a l’angle de la place Jacques-Cartier et la rue Notre- Dame. Cest la qu’il passa vraisemblablement ses dernières années et que, apres sa mort, sa femme et ses enfants vécurent

au moins un certain nombre d’années, peut-être jusqu’à la cession. Cette maison, spacieuse et remarquable pour le temps, puisque c’était un manoir seigneurial, a été longtemps habitée plus tard par l’honorable James McGill, le fondateur de l’Université McGill. Deux fois vénérable du point de vue historique, elle a malheureusement été détruite en 1903. Nos lecteurs trouveront, ci-contre, des reproductions en photogravure d’intéressantes vues de cette maison du baron de Bécancourt (de Portneuf plutôt) qui sont au musée du château de Ramesay à Montréal. Le catalogue de 1922 de ce musée en désigne trois: No 1, à la page 95 — "Vieille maison McGill, angle place Jacques-Cartier et rue Notre-Dame. Construite en 1720 par le baron de Bécancourt, démolie en 1903. Fut occupeé longtemps par feu l’honorable James McGill. Croquis par le donateur.” No 2, à la page 99 — "Vieille maison McGill, angle place Jacques-Cartier et rue Notre-Dame. Construite en 1720 par le baron de Bécancourt.” No 3, à la page 94 (salon anglais) — "Cheminée si grande qu’on y mettait des billots entiers. Le manteau (de la cheminée) en bois provient de la maison construite en 1720 par le baron de Longueuil (évidemment on fait erreur et il s’agit du baron de Bécancourt) et occupée pendant plusieurs années par feu l’honorable James McGill, angle place Jacques-Cartier et rue Notre-Dame.”

Des quatre garçons de René de Bécancourt et de Marguerite de Muy, un s’est fait prêtre, les trois autres, dont un seul s’est marié, n’ont pas laissé de descendance. Des trois filles, une seule aussi s’est mariée (Marie- Anne avec Charles Le Gardeur de Croisille) et a laissé une descendance.

Le plus illustre des sept paraît avoir été l’aîné, Philippe- René, qui devint prêtre en 1731 et mourut tragiquement en août 1759, sous les balles anglaises, alors qu’à la tête de ses paroissiens de Saint- Joachim il défendait son village contre les envahisseurs de l’armée de Wolfe. Nous croyons qu’il convient d’insister quelque peu à son sujet. Le fait de sa mort héroïque a été relaté du côté anglais comme du côté français.

A la date du 23 août 1759, le capitaine Knox, de l’armée anglaise, raconte ainsi, dans son Journal, les débuts de l’aventure: "Un prêtre, avec environ quatre-vingts de ses paroissiens, ayant fortifié une maison à quelques milles de l’est de notre camp, sur le rive nord du fleuve, prétend imprudemment avec ses gens défier nos troupes. On va envoyer un détachement d’infanterie légère avec une pièce de campagne et un obusier pour les soumettre.” Le lendemain, 24 août, Knox écrit: "Le prêtre qui s’est retranché dans une maison avec ses paroissiens, sur la rive nord du fleuve, a envoyé un billet à l’un de nos officiers qui commande un poste dans les environs, le priant de lui faire l’honneur d’aller dîner avec lui, en compagnie de quelques-uns de ses lieutenants, l’assurant que lui-même et ceux qui seraient assez bons de l’accompagner s’en retourneraient en toute sûreté. Il ajoute que l’officier anglais se battant pour son roi et pour la gloire l’excusera, il l’espère, de se battre lui-même avec ses pauvres paroissiens pour la défense de leur pays. Notre officier a répondu qu’il regrette de ne pouvoir pas se rendre à cette invitation, mais qu’il espère dîner bientôt, dans le camp anglais, avec le galant prêtre et ses adhérents.” Le 25 août, Knox écrit encore: "Quelques prisonniers ont été amenés aujourd’hui par un parti de Rangers. L’infortuné prêtre dont je parlais hier a été défait. Un détachement de troupes légères se mit en embuscade sur la lisière de la forêt près de la maison fortifiée. Aussitôt que la pièce de campagne eût commencé à fonctionner, le prêtre et ses hommes sortirent et ils tombèrent dans l’embuscade. Le prêtre lui-même et trente de ses compagnons ont été pris, tués et scalpés. On les a traités ainsi, parce qu’ils s’étaient déguisés en Indiens. La paroisse de Richet (Château-Richer) et la belle maison occupée par ce prêtre trop zélé sont maintenant en flammes . . .”

De son côté, à la date du 3 1 août, Montcalm écrit dans son Journal (page 601): "On nous a débité il y a quelques jours qu’un détachement des ennemis, destiné à brûler la paroisse

de Saint- Joachim, a éprouvé quelque résistance de la part d’une cinquantaine d’hommes conduits par leur curé, le sieur de Portneuf. N’ayant pas été les plus forts, huit hommes ont été tués et leurs chevelures levées. Ils ont été tellement mutilés qu’on a eu peine à reconnaître l’ecclésiastique. Le fait s’est vérifié.” D’autre part, dans une lettre du 1er septembre, Bigot écrit à Lévis: "J’oubliais d’avoir l’honneur de vous dire que les Anglais ont tué l’abbé de Portneuf, curé de Saint- Joachim, et neuf habitants avec lui, quoiqu’ils se fûssent rendus prisonniers. Ils étaient dix habitants avec le curé. Un seul s’est sauvé. Ils furent cernés dans un bois par deux cents Rangers. Le curé a eu la tête ouverte en quatre et toute la chevelure faite. M. Wolfe est cruel.”

L’héroïque curé de Saine- Joachim, dont on s’explique l’attitude à cause des circonstances, bien qu’elle ne soit guère en accord avec la discipline ecclésiastique, était tombé en digne fils de ces de Bécancourt, dont il était presque le dernier du nom. Quelques jours plus tard, il fut inhumé dans le soussol de l’église de Saint-Anne-de-Beaupré, près des balustres, par le curé Parent. Son acte de sépulture se lit comme suit: "Le 26 août 1759, a été inhumé, dans l’église de cette paroisse, le corps de Messire René (de) Portneuf, prêtre et curé de Saint- Joachim, qui a été massacré par les Anglais le 23 de ce mois, étant à la tête de sa paroisse pour la défendre des incursions et hostilités qu’y faisait l’ennemi. Etaient présents etc ”'. — Le curé Hubert a ajouté plus tard au registre cette note: "M. de Portneuf est inhumé, près des ballustres, sous le choeur, à l’endroit où il y a une croix noire, que j’ai mise en cet endroit, sur la déposition de ceux qui avaient assisté à sa sépulture. Tl est inhumé sans cerceuil.”

Il y a, en tout cela, une note chevaleresque qui rappelle l’élégance des officiers "en dentelle” de la bataille de Fontenoy, qui disaient: "Tirez les premiers, Messieurs les Anglais!”, ce à

(9) Bulletin des Recherches Historiques (de Québec), livraison d’août

quoi les Anglais ne manquaient pas. Les de Bécancourt ne pouvaient pas finir plus glorieusement.

Comme on a pu le constater, des sept fils de René Robineau de Bécancourt, le premier baron de Portneuf, et de Marie- Anne Le Neuf de la Potherie, un seul, René, le troisième baron de Portneuf, avait fait souche et laissé des enfants, quatre fils et trois filles. Aucun des fils de ce dernier n’a laissé de descendance, ainsi que nous venons de la voir. De telle sorte que c’est par les filles seulement, et même par deux uniquement, Louise-Catherine, de la deuxième génération, mariée à François de Jordy de Cabanac, et Marie- Anne, fille de René, de la troisième génération, mariée à Charles Le Gardeur de Croisille, que les de Bécancourt se sont survécus. Le nom des de Bécancourt de Portneuf s’est éteint à la troisième génération, on pourrait presque dire avec Philippe-René, le curé de Saint- Joachim, tombant glorieusement sous les balles anglaises, quinze jours avant la célèbre bataille des Plaines d’ Abraham et à la veille de la cession du Canada par la France à l’Angleterre. "La mort au champ d’honneur du curé de Saint- Joachim, écrit très bien Ignotus, jetait un dernier rayon de gloire sur cette famille qui s’était tant de fois inscrite aux plus belles pages de notre histoire.” Oui, mais elle disparaissait avec "le temps des Français” luimême! Cette raison seule suffisait pour qu’il nous convînt absolument, dans ce livre consacré aux de Jordy, d’écrire un chapitre où serait spécialement évoqué le souvenir de leurs illustres alliés, les Robineau de Bécancourt, barons de Portneuf.

Une fois les seigneurs de Bécancourt et de Portneuf disparus et leur lignée éteinte, ou même avant, par les dispositifs arrêtés quant aux successions, que sont devenues leurs diverses seigneuries? Il nous semble que nous devons à nos lecteurs ce complément d’information.

Pour le fief de Portneuf, la réponse est facile à donner. Nous la trouvons, à peu près complète, dans un document public, consigné par M. Pierre-Georges Roy, l’archiviste de la

province de Québec, dans son rapport officiel de 1921-1922 (page 364), qui se lit comme suit: "Seigneurie de Portneuf. — Concédée le 16 avril 1647 à Jacques Le Neuf de la Potherie par la Compagnie de la Nouvelle-France — Cédée par le même le 7 juillet 1671 à René Robineau sieur de Bécancourt, grandvoyer de la Nouvelle-France, époux de Marie-Anne Le Neuf de la Potherie — Cette seigneurie fut érigée en baronnie par lettres patentes de mars 1681 en faveur du dit sieur René Robineau de Bécancourt — Par un acte d’accord passé le 3 octobre 1709, les enfants et héritiers de René, savoir: Pierre Robineau, baron de Bécancourt, René Robineau, sieur de Portneuf, et Louise-Catherine Robineau, épouse de François Desjordy, sieur de Cabanac, cédèrent à leur frère Jacques Robineau tous leurs droits sur la baronnie de Portneuf, Pierre se réservant cependant le droit de conserver le titre de baron de Portneuf. — Jacques étant mort sans postérité en 1715, René Robineau et Louise-Catherine rentrèrent en possession de la seigneurie et la cédèrent de nouveau le 15 octobre 1716 à Marguerite- Renée Robineau et à Marie-Anne-Geneviève Robineau, épouse de Charles Le Gardeur, sieur de Croisille, toutes deux enfants de René/10’ la cession étant faite sans réserve, excepté "la qualité de baron de Portneuf que le dit sieur René Robineau se réserve pour lui et les siens de son côté et ligne, tant et si longtemps qu’il y aura de ses enfants et enfants de ses enfants mâles qui porteront le nom de Robineau, lesquels pourront suivant leurs droits porter le nom de baron de Portneuf sans autres prérogatives.” (Cahiers d’intendance, concessions en fief, vol II, fol. 215 à 225.) — En 1716, par conséquent, la seigneurie de Portneuf était passée aux deux filles de René, le troisième baron. Marguerite-Renée étant morte fille en 1733, Marie- Anne et son mari en devinrent seuls possesseurs. Le 6 mars 1741, ils la

(10) Le texte place Marie-Anne avant Marguerite-Renée, . ce qui semble bien dire que Marguerite-Renée serait la femme du sieur de Croisille. Mais tous les autres documents que nous connaissons — Ignotus par exemple à plusieurs reprises — établissent que c'est bien Marie-Anne qui avait épousé Charles Le Gardeur de Croisille.

cédèrent à leur fils Bonaventure Le Gardeur. Celui-ci la revendit le 12 octobre de la même année à Eustache Lambert, sieur Dumont, lieutenant dans les troupes. Le 6 juin 1744, le sieur Dumont, qui avait une fille religieuse chez les Ursulines, vendit à son tour la seigneurie aux Ursulines (de Québec) . En 1801, les Ursulines cédèrent la dite seigneurie, pour cinquante ans, par bail emphytéotique, à un négociant de Québec, M. Mc- Nider, de qui elle passa à M. Colman, puis à l’honorable M. Haie. Le bail expiré, les Ursulines, en 1854, vendirent la baronnie de Portneuf à M. Augus McDonald, de qui elle passa à Clara Symes, plus tard duchesse de Bassano.(!1)

C’est aussi aux deux filles de René Robineau, le troisième baron, Marguerite-Renée et Marie-Anne, épouse de Charles Le Gardeur de Croisille, que le fief de Bécancourt passa à la mort de leur oncle Pierre Robineau, le deuxième baron. Marguerite-Renée étant morte en 1733 et Marie-Anne étant devenue veuve en 1749, celle-ci céda sa seigneurie de Bécancourt le 6 avril 1755 à son autre fils Joseph-Michel Le Gardeur de Croisille. En 1791, la seigneurie fut vendue à M. Thomas Coffin. Elle passa ensuite à différents acquéreurs. En 1801, M. Ezechiel Hart en possédait les trois quarts. C’est ainsi que nombre de fiefs et de seigneuries, octroyés au temps du régime français à de très méritants officiers du roi, sont allés, après la cession, parce que la noblesse du pays se trouva ruinée, à des négociants ou à des hommes d’affaires d’origine anglaise. Ce fut l’une des conséquences immédiates de la prise de possession du Canada par l’Angleterre. Nos nobles d’autrefois, c’était inévitable, sont peu à peu tombés en roture, nous entendons ceux qui nous étaient restés, car un certain nombre avaient quitté le pays. Ils sont devenus du peuple et le peuple s’est anobli d’autant.

Quant à la seigneurie des Isles Bouchard, nous avons vu déjà qu elle était échue en partage, à l’époque même de son mariage en 1705, à la dernière des enfants de René de Bécan-

(11) Histoire des Ursulines, vol II, pp. 128-130.

court, le premier baron de Portneuf, et de Marie-Anne Le Neuf de la Potherie, Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, la deuxième femme de François de Jordy Moreau de Cabanac. Puisque ces Isles Bouchard, possédées par les Robineau de Bécancourt dès 1680, sont devenues en 1705 le fief et la propriété seigneuriale des de Jordy de Cabanac, auxquels ce livre est consacré, il convient à notre cadre d’insister davantage à leur sujet.

Les Isles Bouchard, avons-nous dit, se trouvent, dans le Saint-Laurent, entre Contrecoeur et Verchères au sud, vis-à-vis

Les Isles Bouchard

Saint-Sulpice au nord. Elles doivent leur nom au chirurgien Etienne Bouchard, né à Paris, mais qui vivait à Epernon, lequel vint s’établir à Montréal ou Ville-Marie en 1653 et y mourut en 1676. On en distingue plusieurs qui ont porté ou portent des noms différents. Il y a l’Isle Bouchard proprement dite, à une quinzaine d’arpents de la rive nord ou du territoire de la paroisse de Saint-Sulpice, qui a une étendue de deux lieues environ de longueur sur diverses largeurs, dont la plus grande est de vingt-deux arpents; l’Ile Villebon, d’une demi-lieue d’étendue, contenant en superficie environ deux cents arpents de terre; Elle aux Prunes, comprenant à peu près cent cinquante

arpents; Elle Longue ou Elle Marie, d’une longueur de trois quarts de lieue sur diverses largeurs de dix à douze arpents. En l’année 1924, au témoignage du curé Baillairgé de Verchères, ces îles étaient habitées par une dizaine de familles qui relevaient encore, au spirituel, de la paroisse Saint-Sulpice.

Constituées en fief seigneurial, les Isles Bouchard furent concédées ou octroyées, par l’intendant Talon, le 29 octobre 1672, au sieur Robineau de Fortelle, le frère aîné de René Robineau de Bécancourt le premier baron de Portneuf. C’est à celui-ci ou plutôt à ses enfants qu’elles échurent, nous 1 avons vu, à la mort du sieur de Fortelle, vers 1680. Il est dit aux actes de foi et hommage (vol. I, fol. 57) que: A la mort du sieur de Fortel, ce fief fut partagé entre Pierre Robineau, sieur de Bécancourt, René Robineau, sieur de Portneuf, Robineau de Villebon et Louise-Catherine Robineau de Bécancourt qui acheta les droits de ses frères et épousa François Desjordy major de la ville des Trois-Rivières (nov. 1705).” D’accès facile en ces temps où tous les voyages se faisaient par eau, à proximité du poste important de Ville-Marie, ces îles, dès le début du XVIIIème siècle, étaient considérées comme un endroit propice à la traite des fourrures. Les seigneurs y auraient pu s’assurer d’excellentes affaires, n’eût été la crainte des inondations, chaque printemps, à la descente des glaces. Mais, en somme, leur importance était plutôt relative.

Dans le mémoire sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, Trois-Rivières et Montréal, fait en 1712 par Gédéon de Catalogne, on lit ce qui suit: "Les Isles Bouchard, qui sont au sud de Saint-Sulpice, appartiennent à M. Dejordis, capitaine dans les troupes, et aux héritiers de feu sieur de Verchères, lieutenant réformé des troupes. L’une de celles qui appartient au dit sieur Dejordis est la plus grande. Elle est entrecoupée de marais poissonneux et avantageux pour la chasse au gibier passager . . . Les terres y sont des meilleures du pays. Elles sont si sujettes aux inondations

qu’il y en a très peu qui sont en culture. Celles qui sont cultivées produisent abondamment toutes sortes de grains et légumes. Les habitants qui y sont établis y sont fort à leur aise. Il y a quantité de gros bois consistant en hormes, chesnes blancs, errables, meriziers, plaines, fresnes et noyers ... La plupart (de ces terres) se trouvent couvertes, en certaines années, de raisin du pays qui fait du vin fort âcre et noir comme de l’encre . . .”

Nous avons déjà noté qu’il y eut de longues contestations entre François de Jordy de Cabanac et la dame Madeleine de Verchères au sujet de quelques-unes de ces îles (Elle aux Prunes et Elle Longue) . Nous n’y insistons pas. C’est dans Elle Villebon que François de Jordy Moreau de Cabanac avait construit son manoir seigneurial. C’est là que furent élevés ses sept enfants et que mourut sa femme, Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, à 80 ans, en septembre 1757.

Vers 1780, par ventes successives, dont nous parlerons plus loin, les enfants de François de Jordy Moreau et de Louise-Catherine Robineau cédèrent à peu près toute la seigneurie des Isles Bouchard à Messire Charles-François Lemaire de Saint-Germain, curé de Lavaltrie et de Saint-Sulpice. Cet abbé Saint-Germain, né à Montréal le 28 novembre 1747, avait été ordonné prêtre le 18 août 1771. Il fut curé de Lavaltrie, avec desserte de Lanoraie et de Saint-Sulpice, de 1771 à 1783, puis curé de Repentigny, avec desserte de Saint-Paul-de-Joliette, de 1783 à 1793. Il mourut à Repentigny, le 28 mars de cette dernière année. Cinq ans plus tard, en 1798, Venant Saint- Germain, négociant à Repentigny, le frère ou le neveu et apparemment l’héritier du curé, rend foi et hommage pour le fief des Isles Bouchard, d-)

(12) Dans le registre de V Intendances sous l’ancien régime et dans les actes des notaires, nous trouvons plusieurs actes publics concernant le fief ou la seigneurie des Isles Bouchard. Nous croyons intéressant d’en énumérer quelques-uns parmi les principaux:

1. — 29 octobre 1672 — Acte de concession de Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, au sieur Fortel (François Robineau de Fortelle), frère du sieur de Bécancourt (René de Bécancourt, premier baron de Portneuf),

Comme tant d’autres officiers ou traiteurs au service du roi devenus seigneurs et en possession de fiefs riches surtout en espérance, les Robineau de Bécancourt, barons de Portneuf, après avoir glorifié la France et s’être eux-mêmes illustrés dans la carrière des armes et dans le travail de la colonisation du pays tel que le comportait le vieux système féodal, sont, avons-nous dit, complètement disparus, après la cession. Leur nom seul est resté attaché aux lieux où ils ont vécu. De leur sang coule dans les veines de quelques familles, nombreuses même, qui descendent d’eux par les femmes, comme les de Jordy et les de Croisille. Mais, rien de plus. Aucune famille ne porte maintenant chez nous le nom de Bécancourt. L’histoire se doit cependant de garder leur mémoire et nous sommes heureux et honoré d’avoir pu y contribuer modestement dans les pages de ce livre.

La cession du Canada à l’Angleterre, par le traité de Paris en 1763, a changé bien des choses et orienté nos destinées nationales dans une voie nouvelle. L’étude des premiers âges de la

“des isles contenues dans la carte figurative que le dit sieur de Bécancourt nous a donnée et qui sont cottées A . . .” en fief et seigneurie — Registre d’intendance, cahier I, folio 23.

2. — 23 mars 1677 — Acte de concession du comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au sieur de Bécancourt (le premier baron), “des deux petites isles appelées Bouchard, situées prosche et attenant la grande isle qui porte le même nom, ensemble les bastures qui sont autour des deux petites isles, pour jouir par luy, ses hoirs et ayans cause, à l’avenir, en fief et seigneurie.” — Cahier d’intendance No 2, concessions en fiefs, folio 184.

3. — 4 novembre 1705 — Acte de transport de Pierre Robineau, baron de Portneuf (le deuxième baron), grand voyer de la Nouvelle-France, et de Marie-Charlotte Le Gardeur, son épouse, à demoiselle Louise-Catherine Robineau, soeur du dit baron de Portneuf, “de toute la part qui appartient à titre de fief et seigneurie aux dits sieur et dame séans dedans les isles Bouchard ...” — Greffe de François Genople, notaire à Québec.

4. — 27 juillet 1706 — Acte de concession de Philippe de Rigaud marquis de Vaudreuil et de Jacques Rondot, gouverneur et intendant de la Nouvelle-France, au sieur Desjordy, capitaine d'une compagnie des troupes du détachement de la marine, “du droit de pesche et de chasse dans toute l’étendue des isles contenues dans la carte figurative (qui sont cottées A) attachée au titre de la concession accordée au sieur Fortel le 29 octobre 1672. .

— - Registre d’intendance, No 5, folio 43.

5. — 17 juin 1707 — Acte de ratification par Sa Majesté de la concession accordée au sieur Desjordy par MM. de Vaudreuil et Rondot le 27 juillet 1706.

colonie du Saint-Laurent n’en a pas moins son attrait. "Cette étude des premiers jours de la colonie, écrivait le juge Désiré Girouard (1836-1911), a pour moi plus de charme que celle de toute autre période de notre histoire. Ces pionniers du Canada (les seigneurs et les habitants) n’avaient guère d’armée pour les protéger, ni, non plus, les données de la science moderne pour les aider. Ils ont quand même marché de l’avant. Ce qui est encore plus admirable, plusieurs de ces hardis explorateurs se sont arrêtés à certains points de leurs explorations. Us sont devenus colons, ont fondé des établissements, au prix de toutes sortes de privations, et ont conquis, au risque continuel de leur vie, de vastes contrées à la civilisation. Lorsque ce continent d’Amérique se fera vieux, l’histoire de ces pionniers du XVIIème siècle se lira avec plus d’intérêt et avec plus d’étonnement que les légendes des héros de la mythologie. S’ils ne sont pas des dieux, leurs oeuvres, en un sens, sont marquées au cachet divin . .

6. — 15 avril 1723 — Acte de foi et hommage de François Desjordy, chevalier de Saint-Louis, major de Trois-Rivières, au nom et comme ayant épousé Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, fille et héritière de feu René Robineau de Bécancourt (le premier baron), pour le fief ou seigneurie des Isles Bouchard, concédé à M. Robineau de Fortelle par M. Talon, le 29 octobre 1672.

7. — 16 avril 1723 — Aveu et démembrement de François Desjordy, chevalier de Saint-Louis, major de Trois-Rivières, au nom et comme ayant

épousé Louise-Catherine Robineau de Bécancourt, fille et héritière de feu René Robineau de Bécancourt (le premier baron), pour le fief des Isles Bouchard.

8. — 3 avril 1780 — Acte de vente de tous les droits et prétentions qu’il a et peut avoir sur la seigneurie des Isles Bouchard, par François Moreau Desjordy (fils de Louise-Catherine et petit-fils de René le premier baron) à Messire Charles-François Lemaire de Saint-Germain. — Greffe de Courville, notaire à Montréal.

9. — 4 avril 1780 — Acte de vente de tous les droits utiles et honorifiques qu’il a et possède dans la seigneurie des Isles Bouchard, par Louis

Moreau Desjordy (frère du précédent) à Messire Charles-François Lemaire de Saint-Germain ... — Greffe de Courville, notaire à Montréal.

10. — 12 février 1784 — Acte de vente des mêmes droits par Joseph Desjordy de Cabanac (fils de Louis, le précédent), au même curé... - — Greffe de Saupin, notaire à Montréal.

11. — 12 février 1784 — Acte de vente des même droits, par Jean-Evangéliste Desjordy (fils de François) au même curé... — Greffe de Saupin, notaire à Montréal.

12. — 8 mars 1784 — Acte de vente des mêmes droits, par Michel Desjordy (fils de François et frère de Jean-Evangéliste), au même curé... — Greffe de Saupin, notaire ù Montréal.

13. — 17 février 1781 — Acte de foi et hommage de Messire Charles- François Lemaire de Saint-Germain, curé de Lavaltrie, pour les trois quarts indivis du fief ou seigneurie de la grande Isle Bouchard et autres adjacentes.

14. — en 1798 — Acte de foi et hommage, pour le fief des Isles Bouchard, par Venant Saint-Germain, négociant à Repentigny (frère ou neveu du précédent curé, mort le 28 mars 1793 à Repentigny) ...

(13) Voir le Bulletin des Recherches Historiques, année 1923, p. 172.

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