‹ Les de Jordy de CabanacChapitre 3 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les ancêtres des de Jordy et leurs titres de noblesse

A LA FIN de juillet de l’année 1685 — c’était en France au temps de Louis XIV — l’un des vaisseaux du roi, La Diligente , parti de LaRochelle au commencement de juin, amenait au Canada, ou plutôt en Nouvelle-France, un nouveau gouverneur de la colonie, M. de Denonville, qui était le neuvième depuis Champlain, le fondateur de Québec. M. de Denonville succédait à M. de la Barre, lequel avait remplacé M. de Frontenac, qui devait lui-même revenir au Canada à la suite de M. de Denonville, car l’on sait que M. de Frontenac a administré la colonie à deux reprises.*1 11 On était alors, en 1685, dans notre jeune pays, en pleine guerre contre les Iroquois et leurs alliés les colons des possessions anglaises en Amérique. Aussi La Diligente, qui nous amenait le nouveau gouverneur, ne voyageait-elle pas seule. Deux autres vaisseaux du roi, plus petits, Le Mulet et Le Fourgon, faisaient route sur l’océan avec elle, qui portaient ensemble une recrue de cinq cents soldats qu’on envoyait au secours de la colonie. Ajoutons en passant, quitte à y revenir plus tard, que ces pauvres soldats, trop entassés sur leurs petits voiliers, eurent beaucoup à souffrir d’une sorte d’épidémie pestilentielle qui se déclara pendant la traversée et les décima cruellement.

(1) M. de Frontenac gouverna la colonie royale du Canada de 1672 à

1682, puis de 1689 à 1698. Entre ses deux administrations, on eut celle de M. de la Barre, de 1682 à 1685, et celle de M. de Denonville, de 1685 à 1689.

Parmi les passagers de La Diligente, avec M. de Denonville qu’accompagnaient sa femme et sa fille, se trouvaient M. l’abbé de Saint-Vallier, le futur évêque de Québec, plusieurs ecclésiastiques et une vingtaine d’officiers militaires, dont deux jeunes lieutenants, l’oncle et le neveu, natifs de la ville de Carcassonne en Languedoc, âgés respectivement de 28 ans et de 19 ans, Joseph de Jordy de Cabanac et François de Jordy de Cabanac. C’est de ces deux-ci et de leurs descendants, que nous voulons, dans ce livre, raconter l’histoire.

Qui étaient donc ces deux jeunes lieutenants qui avaient ainsi l’honneur de voyager, à bord de La Diligente, avec M. de Denonville, M. l’abbé de Saint-Vallier, les ecclésiastiques et les officiers du roi? C’étaient deux fils de nobles, issus d’une famille de haut rang et noblement de même apparentés. Nous verrons plus loin que les gouverneurs et les intendants de la colonie, voire le roi et les ministres de Versailles, les traitaient constamment, en leur qualité de nobles, avec une spéciale considération. Pour le moment, et c’est l’objet de ce chapitre, arrêtons-nous à étudier et à bien établir, à l’aide des quelques documents dont nous disposons, leurs titres de noblesse.

Le nom des de Jordy, en France comme au Canada, en divers temps et en divers lieux, a connu, ainsi qu’il arrive souvent, bien des variantes. On l’a écrit de Jordy ou des Jordy, de Jordi ou des Jordis, Desjordi ou Dejordi, Des j ourdi ou Déjourdi, Dézourdi, Déordy, Dézourci, ou même parfois de Sourdis . . . C’est que, comme il a été dit un peu durement mais avec esprit, "par besoin d’euphonie ou par système du moindre effort, les notaires ou les curés, gardiens attitrés des archives en tout pays, ont accoutumé parfois de recevoir par l’oreille des sons qu’ils rendent par la plume sans plus . . .” L orthographe que nous adoptons, la plus communément suivie, c est de Jordy, ou encore de Jordi pour les plus anciens des vieilles générations.

Le premier de ce nom dont il soit question dans les regis-

très publics en France, à la fin du XVème siècle, c’est Pierre de Jordi. Il se disait originaire de Verceil en Lombardie (Italie) et il était marchand. Il vint d’abord s’établir à Cascassonne, aujourd’hui chef-lieu du département de l’Aude, et se fixa ensuite à La Livinière, maintenant du département de l’Hérault, où il fit souche et éleva ses enfants. Un mémoire consacré aux anciennes familles de Carcassonne, manuscrit de M. Cros de Mayreville, porte en effet à l’article Jordy ou Jordi ce qui suit:

Carcassonne - La porte d’Aude

"Ceux de Jordy sont venus de Lombardie, d’un lieu appelé Verceil. De la famille qui vint descendre en ce pays fust Pierre de Jordi, qui se disait marchand de Lombardie et habitait La Livinière, le séjour de laquelle ses descendants n’ont oncques depuis quitté. On les appelait le plus souvent par sobriquet les Lombards plus tôt que de leur surnom les de Jordi. Ce Pierre de Jordi eust quatre enfants masles, scavoir: Philippe, Jean, Thomas et un autre Jean de Jordi, comme se void par acte de l’an 1485 . . .”<2)

(2) La Livinière. — Le joli village de ce nom, d’une population d’un peu plus de mille habitants, est agréablement situé au pied des derniers contreforts méridionaux des Cévennes, au milieu du vaste et riche vignoble du Minervois, sur la limite des départements de l’Aude et de l'Hérault. Son terri-

En nous communiquant cette précieuse note manuscrite, M. Henri Sivade, de la Société des arts et des sciences de Carcassonne, accompagne son envoi de la remarque que voici: Il est donc acquis que la famille, dont l’auteur de ce manuscrit s’occupe, et qui était l’une des plus anciennes de Carcassonne, habitait également La Livinière (département de l’Hérault) . Le cartulaire Mahul, tome VI, reproduit textuellement, au sujet des anciennes familles de Carcassonne, la notice dont je viens de donner copie. — Il est à présumer que cette famille n avait qu’un pied à terre à Carcassonne du fait qu’elle n’y occupait aucune charge publique. La liste complète des consuls (magistrats municipaux) de cette ville, qui va de 1248 à 1789, ne cite, en effet, aucun de ses membres comme ayant été revêtus de cette dignité.”

Verceil n’est plus de nos jours en Lombardie, mais bien en Piémont, tout près cependant de la ligne qui sépare ces deux provinces de l’Italie moderne. Les de Jordi, marchands de Verceil, pouvaient en conséquence se dire Lombards. Rien d’étonnant, d’autre part, si le peuple du Languedoc préférait leur donner ce nom de leur pays d’origine. C’était probablement pour leur marquer comme une manière de déconsidération. Car, les Méridionaux indolents de France n’aimaient guère ces négociants venus d’Italie, actifs et industrieux sans doute et qui

toire, qui est d'une grande diversité, se baigne au sud-ouest dans la rivière d’Ognoué. La fraîche et riante vallée de la Cesse, que domine l’étrange et pittoresque région des Causses, lui sert de limite au nord. C’était anciennement un bourg gallo-romain ainsi dit Liviana ou Laviana. Il fut détruit par les Anglais dans la seconde moitié du XlVème siècle. L’église qui avait été alors épargnée a été démolie en 1889. En 1350, Nicolas de la Jugie, un neveu du pape Clément VI, fit l’acquisition du château de l’endroit, que lui vendirent les héritiers de Raymond de Saverdun, qui le tenait lui-même de saint Louis, roi de France. Autour du château de La Livinière, Nicolas de la Jugie, le nouveau seigneur, permit qu’on construisit des habitations. C’est l’origine du village actuel, qui a été agrandi dans la suite et entouré de fortifications, dont on retrouve encore des vestiges, notamment devant la mairie. Du château lui-même, il reste de nos jours d’importantes et intéressantes ruines. Ce château de La Livinière paraît remonter au IXème siècle. Mais il a été certainement restauré et agrandi plus tard. Il renfermait jadis une riche et belle chapelle dédiée au Saint Sauveur, bâtie, vers 1265, par le cardinal Pierre Colonna, sous la direction de son procureur et agent général, le romain Lelius Pétri. — Extrait d'une note d'un correspondant de France de la région de Carcassonne.

développaient les ressources de la région, mais qui, comme les Juils, prêtaient à gros intérêts et faisaient profit de tout.

Le Languedoc, dont on a formé en 1791 les sept départements de la Haute-Loire, de la Lozère, de l’Ardèche, de l’Aude, du Tarn, du Hérault et du Gard, auquel s’est ajouté en 1841 celui du Tarn-et-Garonne, était, à cette époque du XVème siècle, un pays en partie ruiné par les querelles et les luttes religieuses qu’avait suscitées la secte des Albigeois ou des Cathares aux Xllème et XlIIème siècles. Les nobles appauvris n’étaient

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Carcassonne - L’église Saint-Vincent

plus que de piètres hobereaux aigris par les vicissitudes et dépourvus d’initiative tout autant que d’argent. La région, par conséquent, pour recouvrer sa prospérité naturelle par trop compromise, avait besoin de capital et d’hommes d’action. Déjà les papes d’Avignon, de 1309 à 13 77, avaient fait venir d’Italie maints financiers et pourvoyeurs, qui s’étaient établis dans la contrée et avaient fait souche: les de Guérin, les de l’Eglise, les de Pradines (des noms que nous retrouverons) . . . Comme il était naturel, d’autres suivirent.

Mais pourquoi, peut-on se demander, ces gens de Lombardie en particulier quittaient-ils ainsi leurs plaines fertiles et leurs villes prospères et venaient-ils chercher fortune en ce Languedoc de France appauvri et en partie ruiné? Il y a à cela une raison historique qu’on peut mettre de l’avant. Pendant toute la période de la Renaissance, du XlVème au XVème siècle, les riches pays du nord de l’Italie, dont la Lombardie, avaient été minés par d’incessantes révolutions, ayant à subir, tour à tour, les vexations des Visconti et des Sforza, puis les déprédations des armées de France, d’Autriche ou d’Espagne. Désespérant de ne pouvoir jamais vivre en paix chez eux, nombre d’Italiens du nord, notamment des Lombards, émigrèrent en France, dans le Languedoc et les autres provinces du

Midi.

Pierre de Jordi fut de ceux-là. Disposant de quelques capitaux et ayant beaucoup de savoir-faire, lui et ses descendants prospérèrent rapidement et largement. Leur commerce à Carcassonne ou sur leur domaine de La Livinière les enrichit d’abord, les fit s’élever dans la hiérarchie sociale et finalement les conduisit, à cause sans doute des services rendus au pays ou à ses rois, jusqu’à se pourvoir de titres de noblesse.

Pierre de Jordi, né vers 1450, dut arriver, déjà marié, à Carcassonne et à La Livinière, dans le Languedoc, vers 1475. Nous n avons pas de document qui nous permette de préciser davantage. Nous savons déjà, par le mémoire de M. Cros de Mayreville, plus haut cité, qu’il fut le père de quatre fils: PhihpPe> Jean, Thomas et un autre Jean. Nous ignorons le nom de sa femme et s il eut aussi des filles de son mariage. Mais nous avons lieu de croire que ses deux premiers garçons, Philippe et Jean, moururent en bas âge. C’est, en tout cas, ce que semble indiquer, au moins pour le deuxieme, ce nom de Jean redonné au quatrième. Ce second Jean n’a pas non plus laissé de traces. Le troisième seul, Thomas, né vers 1510, alors que son père avait 60 ans, et marié à Jeanne de Dulon vers 1540,

recueille, d’après les textes que nous avons en mains, l’héritage de son père, Pierre de Jordi. Il paraît, cet héritage, avoir été substantiel, ce qui mit Thomas dans une situation avantageuse.

C’est à propos de ce Thomas que nous possédons un premier document écrit, faisant partie de toute une série de pièces officielles, provenant de la famille même des de Jordi ou de Jordy, et qui sont consignées dans les "nobiliaires” de France, dans celui d’Hozier, par exemple, qui fait autorité, et dans celui du Cabinet des Titres de la Bibliothèque Nationale de Paris, qui n’est pas moins important peut-être. Ce document, daté du 4 février 1549, qui constitue le premier titre de noblesse de la famille, nous voulons dire le plus ancien connu, c’est le testament de "Noble Thomas de Jordy”, reçu par Verruche, notaire royal, à cette date, en la résidence du testateur, au lieu dit de La Livinière, diocèse de Saint-Pons-de-Tonnerre, sénéchaussée de Carcassonne. L’histoire nous apprend, par ailleurs, que Saint-Pons avait été primitivement une abbaye bénédictine. Un évêché y ayant été établi en 1317, l’église abbatiale devint cathédrale. Les moines bénédictins s’étant alors fixés à La Livinière, l’église de ce dernier endroit, ainsi dite de Saint-Etienne, prit le titre d’église abbatiale. Selon la coutume, seuls les gens qui possédaient un nom respecté et disposaient d’une certaine fortune étaient admis, dans les églises abbatiales comme dans les églises cathédrales, à fonder une chapelle pour la sépulture de leurs défunts ou la leur propre. Or, nous l’allons voir, ce fut précisément le cas pour notre Thomas de Jordi ou de Jordy.

Son testament, en effet, stipule ses dernières volontés comme suit: "II désire qu’après sa mort son corps soit porté en l’église abbatiale de Saint-Etienne de La Livinière et il ordonne qu’on l’enterre dans la chapelle qu’il y a fondée au cimetière qui est du côté de la porte de Pépieux au dit lieu de La Livinière. Il commande aussi que Demoiselle Jeanne de Dulon, sa femme, soit nourrie, vestue et entretenue, aux dépens de ses

biens, par Noble André de Jordy, son fils, lequel soit son hentier universel. Il règle enfin qu en cas que celui-ci (son a--s) manquerait de respect envers sa mère, ou pour quelque nécessité que ce soit, elle, Jeanne de Dulon, sa femme, se retire dans une partie de sa maison et qu’elle prenne tout ce qui lui sera nécessaire, lui faisant une pension de 120 livres par an . . . D’où il résulte deux constatations à retenir. La première, c est que Thomas possédait une fortune assez ronde, et, la deuxième, c’est qu’il n’établit qu’un seul héritier de sa succession, son fils André, ce qui laisse clairement entendre qu’il n avait que celuilà, au moins au moment où il rédigea son testament, aux approches, semble-t-il, de sa mort.

André de Jordy, fils et héritier de Thomas d’après ce testament de 1549, a dû naître vers 1544 et n’aurait eu que 5 ans lorsque son père rédigea, par main de notaire, ses dernières volontés. Ce qui est certain, c’est qu’il contracta mariage avec Marie de Labre, le 29 décembre 1575. Nous avons, en effet, un document écrit, de la même source de tantôt, qui l’affirme nettement. C’est son contrat de mariage, passé devant Jean Pochelon, notaire royal, habitant Douzey, diocèse de Narbonne. Il est dit dans ce contrat que: "Noble André de Jordy, fils et héritier de Thomas de Jordy et de Jeanne de Dulon sa femme, du lieu de La Livinière, fut "accordé”, le 29 décembre 1575, avec Demoiselle Marie de Fabre, fille de sieur Jacques de Fabre et de Demoiselle Françoise de Porteney, du lieu de Pernac, et qu’il a été donné en apport général à la future la somme de 2400 livrés.” De ce mariage est né, peut-être en 1576, ou peu après, au moins un fils, Alexandre de Jordy. Cet Alexandre avait-il des frères et des soeurs? Nous l’ignorons, les documents que nous possédons n’en parlant pas.

Alexandre de Jordy, fils d’André et petit-fils de Thomas, passe contrat de mariage, le 6 janvier 1604, avec Jeanne de Bennes, devant Jean Amblard, bachelier en droit et notaire royal de Saint-Pons-en-Tonnerre, dans la maison du sieur de

Jordy. Nous avons ce contrat, et c’est le troisième document de la collection. Il y est dit que: "Noble Alexandre de Jordy, fils de Noble André de Jordy, fut "accordé”, le 6ème jour du mois de janvier de l’an 1604, avec Demoiselle Jeanne de Bennes, fille de feu Noble Etienne de Bennes, seigneur de Gros, et de Demoiselle Antoinette de Massais sa femme, du consentement de Noble Jacques de Bennes, son frère, à laquelle a été donnée en mariage (c’est-à-dire à l’occasion de son mariage) la somme de 3000 livres et celle de 600 livres, constituées par la dite Dame de Massais sa mère, savoir: 100 pistoles, 100 pistolets coins d’Espagne et 200 écus d’or, revenant le tout à la somme de 3600 livres ... de quoi la future épouse quitte le sieur de Gros, son frère, de tous et chacun des droits légitimes qu’elle pourrait prétendre, tant sur les biens de son défunt père que sur ceux de sa mère et sur ceux, troisième partie, de feu David de Bennes son frère . . . Cet acte est reçu, en la maison du sieur de Jordy, par Jean Amblard, bachelier en droit et notaire royal, de la ville de Saint-Pons-en-Tonnerre, en la présence de Noble Pierre de Poursal, capitaine, de Maître Antoine Gleyles, notaire de Cannes, de Gilberte Barbet de la Bastide son épouse, de Pierre Caries, de La Livinière, de Noble Aron Hue, seigneur de Libérié, de Louis Gleyles, de Cannes, et de Pierre Mantel, bourgeois de Salvetat.” Né, avons-nous dit, vraisemblablement vers 1576, Alexandre de Jordy a dû mourir avant 1632. Encore un coup, nous ne savons rien de précis sur ce point.

Mais, nous avons le testament d’Alexandre de Jordy, qui fut fait le 28 mars 1614. C’est notre quatrième document tiré des archives de la famille. Il établit qu’Alexandre a deux fils, André et Pierre, et aussi deux filles. Le testateur, en effet, après avoir ordonné qu’on l’enterre dans le tombeau de ses pères au lieu de La Livinière, lègue à chacune de ses deux filles, Madeleine et Jeanne, la somme de 1500 livres lorsqu’elles se

marieront; il lègue à son deuxième fils, Pierre de Jordy, lorsqu’il aura atteint l’âge de 25 ans, le faisant son héritier particulier, la somme de 200 livres; il nomme enfin son fils aîné, Noble André de Jordy, son héritier universel, mais, au cas ou celui-ci viendrait à décéder sans postérité mâle, il lui substitue son frère cadet, Pierre de Jordy . . . De fait, il arriva que 1 aîné, André, mourut sans postérité, peut-être même avant d’atteindre l’âge nubile, et que c’est le cadet, Pierre, qui recueillit 1 héritage paternel.

C’est ce Pierre de Jordy, né, en autant qu’on peut le conjecturer, vers 1607, l’année d’avant la fondation de Québec au Canada, le fils de "Noble Alexandre de Jordy”, le petit-fils de "Noble André de Jordy”, l’arrière-petit-fils de "Noble Thomas de Jordy” et le descendant, à la quatrième génération, de "Pierre de Jordi, le Lombard”, qui va prendre dans l’histoire, d’après les documents que nous possédons, le nom et le titre de seigneur de Cabanac. Il épouse, le 8 février 1632, dix ans avant la fondation de Montréal, Louise de Rathery, fille de Claude de Rathery, avocat et lieutenant en la cour conservatoire de Narbonne, et de Demoiselle Jeanne de la Mérie. Nous avons son contrat de mariage, et c’est le cinquième document de notre série, qui fut reçu par Reverdi, notaire royal, au lieu de Moussan, ressort de Carcassonne. De cette union de Pierre de Jordy et de Louise de Rathery, naissent cinq enfants, trois fils et deux filles, respectivement, d’après l’ordre de leur âge, Pierre-François, né en 1636, Françoise, née en 1638, Jeanne, née en 1641, Melchior, né en 1643 et Joseph, né en 1657 — vingt et un ans après l’aîné. C’est le plus jeune des fils de Pierre de Jordy, Joseph, et c’est l’un de ses petits-fils, François, fils de l’aîné Pierre-François, que nous avons vus arriver au Canada, en juillet 1685, à bord de La Diligente, avec M. de Denonville et M. de Saint- Vallier. Mais n’an-

ticipons pas et, pour le moment, restons encore en France. C)

C’est Pierre de Jordy, disions-nous, qui prend dans l’histoire le nom et le titre de seigneur de Cabanac. Les de Jordy étaient "nobles” depuis l’arrière-grand-père Thomas (février 1549). Avec l’arrière-petit-fils Pierre, ils deviennent, entre 1632 et 1669, seigneurs de Cabanac. Nous disons entre 1632 et 1669, une marge de trente-sept ans! C’est évidemment une marge assez étendue. Les documents que nous possédons ne nous permettent pas d’être plus précis. Au mariage de Pierre de Jordy, le 8 février 1632, son contrat, passé devant maître Reverdi, ne lui attribue pas ce titre de seigneur de Cabanac, tandis que, le 23 octobre 1669, quand il émancipe son fils Melchior, l’acte officiel, que nous avons, et c’est le sixième de notre collection, le lui reconnaît explicitement et en toutes lettres. C’est donc vers le milieu du XVIIème siècle, à une date pour nous incertaine, que Pierre de Jordy devint seigneur de Cabanac.

Qu’est-ce que c’était que cette seigneurie de Cabanac, où se trouvait-elle située? C’est un point qui n’est pas pour nous absolument clair. Voici tout de même ce que nous en pensons. Il semble bien d’abord que cette seigneurie ne se trouvait pas dans les environs de Carcassonne. Il n’y a là qu’un tout petit village de ce nom. M. le chanoine Charpentier, de l’évêché de Carcassonne, répondant en 1923 à une question qui lui avait été posée à ce sujet du Canada même, écrivait: "Je connais un peu l’histoire de Carcassonne et des environs. Or, je vous avoue que votre question sur les de Jordy ou de Jordi de 1685, sieurs de Cabanac ou Cavanac m’a étonné. Les seigneurs de

(3) Tanguay, dans son dictionnaire des familles du Canada, donne, comme date de naissance, à Joseph de Jordy (de Cabanac), 1661, et c’est cette date qui a été inscrite sur le monument funèbre érigé en 1925, par M. l’abbé Georges-Alfred de Jordy, dans le cimetière de Saint-Pie de Bagot, diocèse de Saint-Hyacinthe. Mais, d’autres listes officielles donnent plutôt 1657. D’un mariage qui remonte à 1632, un enfant né en 1657, vingt-cinq ans plus tard, cela paraît plus vraisemblable. Quelques documents précisent, par ailleurs, que Joseph de Jordy (de Cabanac), à son arrivée au Canada, en 1685, avait 28 ans, ce qui pareillement suppose qu’il est né en 1657. En tout cas, nous nous en tenons à cette date.

Cavana c, dont le château, en mauvais état, existe encore, étaient de la famille des Siran, originaire du Minervois (Aude et Hérault) . Ils y sont restés six cents ans, jusqu’à la grande révolution.” On n’avait guère de chance, en poursuivant des recherches de ce côté-là, d’arriver à un résultat satisfaisant.

Par ailleurs, selon M. Henri Sivade, de la Société des arts et des sciences de Carcassonne, que nous avons déjà cité, il y avait en France, au XVème siècle, deux localités qui portaient ce nom de Cabanac, l’une dans le Bordelais, l’autre dans la Haute-Garonne. En plus, le cartulaire des religieuses de Notre- Dame-de-Pouille, au chapitre des actes et privilèges seigneuriaux, mentionne que, au XlVème siècle, la fille d’un certain seigneur Jacques de Cabanac aurait fait des voeux de religion dans ce monastère et que, à l’occasion de sa dote ou de l’héritage de la succession paternelle, il y aurait eu, en 1307, un échange de terres, et que enfin, l’année suivante, en 1308, Armand et Raymond de Cabanac auraient payé le cens à ce même monastère. Il nous semble que les Cabanac du Bordelais, que nous ne connaissons guère, et ceux de Notre-Dame-de-Pouille, que nous ne connaissons pas davantage, ne sont pas en cause dans le cas qui nous occupe, ni leurs seigneuries non plus. Pour nous, c’est de la seigneurie de Cabanac, située en Haute-Garonne, que Pierre de Jordy devint possesseur entre 1632 et 1669, et voici pourquoi nous pensons ainsi.

Cette seigneurie de la Haute-Garonne se trouve sur les confins de l’Ariège et du Tarn-et-Garonne, à environ quarante kilomètres (une trentaine de milles) de la ville de Toulouse. Nous savons, d’après les renseignements de M. Henri Sivade, que, dès le XlIIème siècle, c’était un domaine seigneurial. "Dans un acte officiel de 1271, écrit-il, Guillaume de Cabanac figure, avec les nobles seigneurs du baillage de Castelnaudery, sous le nom de Gulielmus a C havanaco, et, à Fangeaux, arrondissement de Castelnaudery, dès ce temps-là, un domaine seigneurial existait qui portait le nom de Cabanac.” Nous som-

mes là au coeur même de la région de Toulouse, qu’avait infestée, à la fin du Xllème siècle, la fameuse hérésie albigeoise ou cathare, contre laquelle saint Dominique combattit si puissamment en s’illustrant par ses prédications et ses miracles. Or, remarquez bien, quand d’Hozier, en 1696, procéda à l’établissement du grand armorial de France, les de Jordy firent enregistrer leurs armes dans la généralité de Toulouse-Montauban. L’indicateur de l’armorial de d’Hozier, qui ne fut publié qu’en 1866, mais qui date de 1696, porte en effet: "Jordy — Toulouse-Montauban, No 1442.” Si peut-être les de Jordy vivaient encore en Languedoc — ils y étaient sûrement en septembre 1681, lors du mariage de Melchior, le deuxième fils de Pierre, nous le verrons plus loin — leur seigneurie de Cabanac ne se trouvait pas, évidemment, dans les environs, car ils eussent fait enregistrer leurs armes, dans ce cas, dans la généralité de Carcassonne. Cela nous paraît assez concluant. Quant au temps précis de l’obtention par les de Jordy de cette seigneurie de Cabanac de la région de Toulouse, nous savons que ce ne fut certainement pas avant 1598. Le "nobiliaire” toulousain d’Alphonse Brémond nous spécifie, en effet, que, cette annéelà (1598), il existait un seigneur Augustin de Cabanac, docteur et avocat, qui fut même capitoul de Toulouse, c’est-à-dire premier magistrat municipal, qui ne portait pas le nom de de Jordy. Voilà comme une sorte de confirmation avant le fait que les de Jordy, dans la personne de Pierre, obtinrent la susdite seigneurie au cours du XVIIème siècle, vraisemblablement, d’après les documents cités plus haut, entre 1632 et 1669.

Mais, pourquoi les de Jordy se virent-ils attribuer cette seigneurie de Cabanac de la région de Toulouse? Très probablement pour services rendus à l’Etat ou au roi. De quelle nature étaient au juste ce s services, nous l’ignorons. Etait-ce à cause de quelques faits d’armes importants ou plutôt à cause de certaines contributions au ravitaillement des armées durant les guerres précédentes? Nous penchons pour la deuxième hypo-

thèse. D’après les circonstances historiques du temps cela se peut conjecturer aisément. En 1598, le roi Henri IV avait terminé les guerres de religion par la proclamation de l’Edit de Nantes, qui accordait aux huguenots de la Réforme la liberté de pratiquer la religion protestante dans le royaume de France. La révocation de ce célèbre Edit de Nantes, par Louis XIV, ne devait venir que près d’un siècle plus tard, en 1685. Entre temps, on dut avoir en France, dans le Midi et le Languedoc en particulier, plus d’une plaie à panser et plus d’une nécessité à pourvoir. Les de Jordy, qui étaient riches, y aidèrent sans doute et ils en furent récompensés. Ce n’est là, encore un coup, qu’une simple conjecture, mais elle est assez plausible. Ce qui est sûr, au dire des documents que nous possédons, c’est que, en 1669, Pierre de Jordy était seigneur de Cabanac, comme aussi de Coulommiers et de Saint-Denis, et que, avec son nom de de Jordy et ses autres titres, il pouvait, de plein droit, léguer à ses descendants les noms et les titres de seigneurs de Cabanac.

Avant de devenir seigneur de Cabanac et autres lieux, Pierre de Jordy avait donc épousé Louise de Rathery. Son contrat de mariage, passé devant maître Reverdi, notaire royal, au lieu dit de Moussan, ressort de Carcassonne, le 8 février 1632, nous fait connaître les noms des témoins, qui sont ceux de personnages considérables, et spécifie quels sont les "biens” que la future apporte à la communauté conjugale. Il se lit comme suit: "Noble Pierre de Jordy, fils légitime de feu Noble Alexandre de Jordy et de Demoiselle Jeanne de Bennes sa veuve, fut "accordé” le 8ème du mois de février 1632, avec Demoiselle Louise de Rathery, fille de Maître Claude de Rathery, docteur et avocat en la cour et lieutenant en la cour conservatoire de Narbonne, et de Demoiselle Jeanne de Laméry (de la Mérie) sa femme. Ont été témoins à ce contrat de mariage Maître Jean de Thoulery, docteur et avocat en la cour, son beau-frère (au futur) , et, pour la future épouse, Maître Pierre

de Rathery, docteur et avocat en la cour du Parlement, son frère, ainsi que Demoiselle Marguerite de Lamérv (de la Mérie) , veuve de Maître Jean Gouraud, trésorier du domaine du roi en la vicomté de Narbonne, sa tante maternelle. En faveur du dit mariage, il a été donné à la future 1a. somme de 3000 livres pour tous droits légitimes et lui a aussi été donné par sa mère la somme de 1000 livres payables un an après sa mort et encore la somme de 300 livres en robes, bagues et joyaux divers.”

De ce mariage, nous l’avons vu plus haut, sont nés cinq enfants, trois garçons et deux filles, Pierre-François, Melchior et Joseph, Françoise et Jeanne. Nous avons naturellement à nous occuper surtout des garçons, puisque ce sont eux qui transmettent le nom. Pierre-François, l’aîné, naît en 1636, et Joseph, le plus jeune, en 1657, soit à vingt et un ans de distance. Cela laisse supposer que d’autres enfants, en outre des cinq connus, naquirent aussi de ce mariage qui moururent jeunes. Tout ce que nous savons, au sujet des deux filles, c’est que Françoise, née vers 1638, épousa un sieur Habisson, domicilié aux environs de Dreux, et que Jeanne, née vers 1641, devint la femme d’un sieur Pochelon, capitaine au régiment de la marine. Pierre-François, né à Laval, diocèse de Gros, en 1636, épousa vers 1665 Elisabeth de Pradines. Nous ne lui connaissons qu’un fils, François, celui qui, né en 1666, vint au Canada en 1685, avec son oncle Joseph, à l’âge de 19 ans, étant lieutenant. A celui-ci, nous consacrerons un chapitre spécial. Auparavant, nous consacrerons un autre chapitre à Melchior, né en 1643 (resté en France) et à sa descendance. Et nous ferons de même, pour Joseph, né en 1657, frère de Pierre-François et de Melchior, et oncle de François, venu en même temps que lui au Canada, en 1685, à 28 ans, étant lui aussi lieutenant.

Pour le moment, nous avons à terminer l’histoire de Pierre de Jordy, marié à Louise de Rathery en 1632, et père de Pierre- François, de Melchior et de Joseph. Nous prions qu’on nous

pardonne ces répétitions de noms et de dates. Elles nous paraissent nécessaires pour la clarté de notre expose.

Nous avons précédemment mentionné le sixième document de la série de pièces officielles que nous possédons sur les de Jordy en France, c’est à savoir l’acte d’émancipation de Melchior, par son père Pierre de Jordy, qui date du 23 octobre 1669. Voici comment se lit textuellement ce document: Le 23ème jour d’octobre de l’an 1669, Noble Pierre de Jordy, écuyer, seigneur de Cabanac, maître de la Cour d ordonnances de Carcassonne, émancipe Noble Melchior de Jordy, son fils, âgé d’environ 25 ans, lui donne le pouvoir de faire quelques contrats à son profit et le retire de sa puissance paternelle, attendu qu’il veut l’envoyer incessamment aux Académies de la ville de Paris. Il lui fait don de la somme de 700 livres, qu’il lui assure sur la maison qu’il a acquise des héritiers d Austissart, située aux faubourgs de La Livinière où son père tient actuellement son Académie. Cet acte est fait par devant Maître Pierre de Salaize, lieutenant de la Justice du lieu de La Livinière, et est reçu par Poutant, notaire royal.”

De ce document, il ressort que, si Pierre de Jordy désirait envoyer son fils Melchior aux Académies de Paris, il était aussi lui-même, au lieu de La Livinière, à la tête d’une Académie. C’est là un fait important et significatif. Pour devenir maître de l’une de ces Académies de province, il fallait être soi-même un écuyer ou un maître d’armes de quelque notoriété, avoir fréquenté par conséquent l’une ou l’autre de ces écoles et y avoir fait un stage plus ou moins prolongé. En ces sortes de manèges, à cette époque, les jeunes gens, en effet, devaient se former à l’équitation et à l’escrime, comme aussi acquérir une certaine culture générale. Si, en plus, on allait parfaire son éducation dans les grandes Académies de la capitale, on pouvait, pourvu qu’on fût de noblesse, aspirer à une haute carrière militaire, voire même à quelques charges ou commissions royales. Puisqu’il avait licence de tenir une Académie en province,

Pierre de Jordy avait dû se conformer, au moins en partie, à ces usages. Il voulait maintenant pousser son fils Melchior, qui avait du talent et des aptitudes, plus haut et plus loin. Tout cela prouve, d’autre part, qu’il avait quelques moyens et pou-

La Livinière

L’entrée du vieux château

vait se permettre des dépenses assez considérables. Le descendant du "Lombard” de 1475, marchand de Verceil, était donc devenu non seulement un seigneur, mais encore un riche seigneur. C’est à retenir.

En septembre 1681, Pierre de Jordy, qui est maintenant dit de Narbonne, voit son fils Melchior "s’accorder” avec Demoiselle Marie Courtin, elle aussi une fille de seigneur. Melchior avait alors 38 ans, étant né en 1643, et il était commandant de la petite "Ecurie” de Sa Majesté. Son père l’avait envoyé aux Académies de Paris et il avait su en profiter. Citons ce document, le septième de notre collection, quitte à y revenir quand nous raconterons la carrière de Melchior, pour montrer seulement ici que Pierre de Jordy jouissait, en même temps que son fils, d’une considération qui suivait sa course ascensionnelle: "Le 17 septembre 1681, Messire Melchior de Jordy, chevalier, seigneur de Cabanac et de Coulommiers et autres lieux, écuyer ordinaire du roi et commandant de sa petite "Ecurie”, fils de Messire Pierre de Jordy et de Dame Louise Rathery sa femme, demeurant dans la ville de Narbonne en Languedoc, est "accordé” avec Demoiselle Marie Courtin, fille de feu Messire Germain Courtin, seigneur de Tanaueux, secrétaire du roi et coetera, et de sa veuve Dame Catherine de Laffemas. Ce contrat est fait de l’assentiment du Roi, de Monseigneur et de Monsieur le duc d’Orléans etc., et est reçu par Des Nots, notaire au Châtelet de Paris ...”

En janvier 1685, un fils naît à Melchior — un autre était né avant, nommé lui aussi Melchior, et une fille, Marie-Angélique, devait naître après — à Paris, sur la paroisse royale de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui reçoit le nom de Guy, et avec qui la fortune et le renom des de Jordy grandiront encore. La même année 1685, où lui naît ce petit-fils qui deviendra presque illustre, Pierre de Jordy voit partir, en juin, pour le Canada, son dernier fils Joseph et son petit-fils François, fils de Pierre-François, son aîné. De grands personnages de la

cour, un maréchal de France et une duchesse, nous le verrons en son lieu, sont les parrain et marraine de Guy de Jordy, et Joseph de Jordy et François de Jordy (ainsi s’écrira désormais leur nom) , qui s’en vont au Canada, sont traités avec toutes sortes de considérations. Pierre de Jordy, qui vit toujours en Languedoc, est donc hautement honoré dans sa descendance, et il en sera ainsi jusqu’à sa mort, qui arrive en 1691, alors qu’il est âgé de 83 ans.

On peut dire, croyons-nous, que c’est, de 1669 à 1691, avec Pierre de Jordy et son fils Melchior, et un peu plus tard avec son petit-fils Guy, que la famille atteint en France l’apogée de sa prospérité et de sa fortune singulière. De simple noblesse de robe encore, elle n’a pas sans doute monté jusqu’aux plus hauts rangs ni brillé d’un éclat de première grandeur. Ses représentants se sont tout de même élevés dans la hiérarchie sociale et ont rempli dans la magistrature de leur région des postes de confiance, auxquels on ne pouvait arriver qu’avec du savoir et beaucoup de crédit, comme, par exemple, Pierre de Jordy lui-même, qui occupait la situation de maître en la Cour d’ordonnances de l’importante cité de Carcassonne. Bientôt avec Melchior et son fils Guy — et aussi au Canada avec Joseph et son neveu François — la famille va voir s’ouvrir devant elle la carrière militaire réservée aux nobles de haut rang et va pénétrer en France jusqu’à la cour de Louis XIV le roi-soleil. Nous aurons à en parler plus longuement au chapitre suivant.

Pierre de Jordy, en tout cela, eut bien du mérite. Il n’est que juste de le constater à son honneur. Les circonstances, en effet, étaient, pour lui comme pour tant d’autres, embarrassantes et difficiles. L’Edit de Nantes de f598, par lequel Henri IV voulait mettre fin aux guerres de religion, n’avait pas abouti à tout pacifier, loin de là. Sous Louis XIII (161 0- 1643) et sous Louis XIV (1643-1715), au moins jusqu’à la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), les querelles religieuses, les vexa-

tions, les rixes et les batailles entre catholiques et protestants avaient continué d’affliger le royaume de France et dé Navarre. On avait eu La Fronde entre 1648 et 1653. Le Languedoc, autant sinon plus que les autres provinces de France, avait dû subir bien des calamités. C’est le pays du soleil ardent et des vents opiniâtres, a-t-on dit, comme aussi des vallées fécondes et des vins généreux. Les têtes s’y échauffent vite et les coeurs ne sont pas lents à s’enflammer. Pour ou contre, on prenait en ce temps-là vivement et rudement parti dans les causes dont s’occupait l’opinion. La Livinière a passé pour avoir été un foyer de propagande des idées de la Réforme, et il y eut même des de Jordy — pas les nôtres, mais des cousins éloignés peutêtre — parmi les réfugiés de Francfort, des huguenots attirés en Allemagne par Frédéric-Guillaume, le grand-électeur de Brandebourg (1620-1688). On peut supposer que Pierre de Jordy eut, en tout cela, sa part de contradictions, de contrariétés et d’ennuis. Il sut s’en tirer avec honneur et son ascension vers les hautes sphères n’en est que plus remarquable.

Son deuxième fils, Melchior de Jordy, nous l’avons vu, devint écuyer ordinaire du roi Louis XIV, et son petit-fils, Guy de Jordy, douze ans après la mort de son grand-père, en novembre 1703, était admis au rang de premier écuyer, parmi les pages de Sa Majesté, dans sa petite "Ecurie”, qui était alors sous la charge de M. le marquis de Beringhen, ce pourquoi il dut présenter ses lettres de noblesse. Nous y reviendrons au chapitre suivant. Contentons-nous d’enregistrer, pour le moment, que c’est à cette occasion de la promotion du jeune Guy, qui n’avait que 18 ans, que tous les documents dont nous avons fait jusqu’ici mention, et plusieurs autres, furent inscrits, par d’Hozier, au catalogue du grand armorial de France. Par là même, et nous en bénéficions, ils ont été officiellement conservés à l’histoire.

Parmi ces autres documents, signalons-en deux, dès maintenant, qui sont fort explicites, l’un du 23 janvier 1703, l’autre

du 16 novembre de la même année 1703. Ils se lisent comme suit dans le "nobiliaire” de d’Hozier: "Lettres de retenue de l’un des écuyers ordinaires du roi données à Versailles, le 23ème de janvier 1703, à Guy de Jordy de Cabanac, en survivance de Melchior de Jordy, son père, seigneur de Grandcbamp; ces

Les armes de François de Jordy

lettres signées Louis et contresignées Phélypeaux.” — "Jugement rendu à Paris, le 16ème de novembre 1703, par Maître Phélypeaux, conseiller d’Etat et intendant dans cette généralité, par lequel il maintient Melchior de Jordy, écuyer, seigneur de Cabanac, de Grandchamp et de Saint-Denis, Guy et Melchior de

Jordy, ses fils, Joseph de Jordy, son frère, capitaine d’infanterie au Canada, dans la possession de leur noblesse originaire, qu’ils avaient prouvée depuis l’an 1549 — acte signé Phélypeaux.”

Cette nomenclature détaillée de documents et de titres, d’Hozier, dans son grand armorial de France, la fait suivre de la déclaration que voici: "Nous, Charles d’Hozier, généalogiste de la maison du roi, juge général des armes et blazons, et garde de l’armorial général de France, chevalier de religion et des ordres militaires de St-Maurice et de St-Lazare, certifions au roi et à messire Jacques de Berenghen, comte de Châteauneuf, premier écuyer de Sa Majesté, commandeur de ses grâces et gouverneur de la citadelle de Marseille, que Guy de Jordy de Cabanac a la noblesse nécessaire pour être reçu au nombre des pages que Sa Majesté fait élever dans la petite "Ecurie”, comme il en justifie par les actes qui sont énoncés dans cette preuve, laquelle nous avons certifiée et dressée, à Paris, le vingt-cinquième jour du mois de novembre de l’an mil sept cent trois. — (signé) d’Hozier.”

Au Cabinet des Titres, à la Bibliothèque nationale de Paris, les armes de la noble famille des de Jordy se lisent ainsi: "D’azur, à une fasce d’argent, accompagnée en chef de trois molettes d’or, et, en pointe, de trois croissants d’argent, posés deux et un, surmonté d’un casque en cimier.” (4)

(4) Ce sont également, au Canada, les armes de Joseph de Jordy de Cabanac. D après M. Massicotte, l’archiviste bien connu de Montréal, celles de son neveu François de Jordy de Cabanac différaient un peu, en cela que, au lieu des trois croissants en pointe, elles portaient deux roses blanches. Pur détail, mais qui a son prix pour les gens qui s’y entendent en science héraldique.

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