CHAPITRE DEUXIÈME
Les de Jordy de Cabanac en France (Branche des de Grandchamp)
PIERRE de Jordy, seigneur de Cabanac, mort en 1691, avait laissé trois fils, issus de son mariage avec Louise de Rathery: Pierre-François, né en 1636, Melchior, né en 1643, et Joseph, né en 1657. Pierre-François, l’aîné, n’eut lui-même, pour lui survivre, à ce qu’il nous paraît, qu’un seul fils, François, né en 1666, qui vint au Canada, en 1685, à 19 ans. Melchior, le cadet, vécut en France et y fit souche. Joseph, le plus jeune, vint aussi au Canada, en 1685, à 28 ans. De ce Joseph, et de son neveu François, nous parlerons et traiterons dans des chapitres subséquents. Pour le moment, nous restons en France, avec Melchior, qui est surtout connu, dans l’histoire, sous le nom de Cabanac de Grandchamp.
Melchior de Jordy, seigneur de Cabanac, né en 1643, s’était "accordé”, on s’en souvient, le 17 septembre 1681, à 38 ans, avec Demoiselle Marie Courtin, fille de feu Messire Germain Courtin, seigneur de Tanqueux et secrétaire du roi. De ce mariage étaient nés trois enfants: Melchior, en 1682 ou 1683, Guy, en novembre 1685, et, quelques années plus tard, en avril 1691, Marie-Angélique, qui devait devenir marquise de Ficte de Soucy en décembre 1718. Melchior, deuxième du nom, fils de Melchior et petit-fils de Pierre, qu’on appelait d’ordinaire le chevalier de Cabanac, mourut, sans alliance et
sans postérité, à une date que nous ne connaissons point. Il n’a guère laissé de traces après lui et nous n’avons pas, en conséquence, à insister davantage à son sujet. Il en va autrement pour Guy et pour Marie-Angélique, nous le verrons bientôt.
Des Nots, le notaire du Châtelet de Paris, qui a ré digé, en septembre 1681, l’acte officiel des "accordailles” de Melchior de Jordy de Cabanac et de Marie Courtin de Tanqueux, fille du secrétaire du roi, remarque explicitement que le contrat de mariage se fait avec l’assentiment de Sa Majesté. On voit par là que les familles des deux conjoints jouissaient auprès de Louis XIV d’une particulière considération. On le constate aussi, d’ailleurs, par la situation que Melchior de Jordy de Cabanac est dit, dans le même acte, occuper à la cour. Notons en passant que, précédemment, il avait été capitaine de Dragons à Asfeld, plus tard à Suze. Maintenant, aux termes de son contrat de mariage, c’était un écuyer ordinaire du roi et le commandant de la petite "Ecurie” de Sa Majesté. Pour bien comprendre ce que signifient ces expressions, qui peuvent de nos jours paraître assez étranges, il faut se reporter au temps de la splendeur des rois de France. A la cour du roisoleil, les écuyers étaient des officiers, tous de noblesse, chargés de l’administration des écuries royales. Il y avait la grande Ecurie ’ et la petite "Ecurie”. On ne pouvait être admis dans la grande que si on était de noblesse militaire, mais il suffisait d’être de noblesse de robe pour avoir accès aux charges de la petite. La grande "Ecurie”, où l’on prenait soin des chevaux et des carrosses du roi qui étaient d’apparat, et que l’on conduisait pour les cérémonies officielles, comme, par exemple, celle du sacre ou celle de la réception d’un souverain étranger, comportait a son service toute une suite de nobles gentilshommes, sous le commandement d un grand ecuyer, personnage considérable, qu’on appelait Monsieur le Grand, et dont la fonction constituait 1 une des plus hautes et des plus lucratives charges de la cour royale. La petite "Ecurie”, où l’on s’occupait des
chevaux, des carrosses, des calèches et des chaises à porteur dont se servait habituellement le roi, avait également son personnel de nobles seigneurs, moins haut titrés que les précédents, mais de noblesse toujours, que commandait le premier écuyer ordinaire de Sa Majesté, qu’on dénommait Monsieur le Cavalcadour. L’une de ses fonctions, à celui-ci, consistait à donner la main au roi pour l’aider à monter à cheval ou à se hisser dans son carrosse. A l’armée, il lui servait d’aide-decamp et lui mettait sa cuirasse et ses armes. Or, c’était là précisément la charge, considérée comme très honorable encore, dont notre seigneur Melchior de Jordy de Cabanac avait été pourvu, le 27 juin 1680, par lettres de Louis XIV en personne.
Né en 1643, émancipé par son père en 1669, à 25 ans environ, pour venir s’instruire et se former davantage aux Académies de Paris, Melchior de Cabanac était donc, une dizaine d’années plus tard, en 1680, écuyer ordinaire du roi et cavalcadour, c’est-à-dire commandant de sa petite "Ecurie”. Et, cette fonction, il continua à la remplir plus de vingt ans. Quand on sait quelle vie fastueuse menait Louis XIV à la cour de Versailles, et même dans les camps, l’on comprend aisément que la charge de premier écuyer ou de cavalcadour n’était pas une sinécure. Elle exigeait au contraire un service plutôt onéreux, le savoir-faire d’un cavalier accompli, avec, en plus, le tact et la courtoisie d’un parfait gentilhomme. On peut croire que le noble seigneur de Cabanac possédait les qualités de son emploi et qu’il remplissait bien les devoirs de sa charge, puisqu’il fut continué dans ces honorables fonctions pendant près d’un quart de siècle. D’autre part, cette situation était largement rétribuée, ainsi qu’il convenait. Ce sont les émoluments qu’il percevait de sa charge, a-t-on dit, qui permirent à Melchior de Jordy de Cabanac de faire l’acquisition, le 20 mai 1695, de la seigneurie de Grandchamp, près de Loigny, qui avait été mise en vente par les créanciers de l’ancien seigneur Charles Le
Maître. Désormais, on ne le connut plus que sous le nom de Cabanac de Grandcbamp.
Officiellement, Melchior de Jordy de Cabanac de Grandchamp continua d’occuper sa charge de premier écuyer du roi à Versailles et dans les camps jusqu’en 1707. Mais, en fait, plusieurs années auparavant, un malheureux accident l’obligea à quitter le service actif de Sa Majesté. "Le 10 mai 1697, lit-on dans un mémoire écrit par le marquis de Sourches, un seigneur du temps, l’écuyer cavalcadour de la petite écurie du roi, Cabanac de Grandchamp, s’en venait de Versailles à Marly dans un petit carrosse à deux chevaux. Comme il descendait la rampe qui est devant la maîtresse-porte du château, ses chevaux prirent le mors aux dents. Appréhendant qu’ils ne le tuassent par l’effort qu’ils feraient en donnant contre la grille, Cabanac se jeta à bas. Mais il tomba si rudement sur la tête qu’on l’emporta pour mort. Félix, le chirurgien du roi, qui le trépana, lui trouva le crâne fendu en deux endroits.” Le seigneur de Grandchamp ne guérit peut-être jamais complètement de cet accident et de ses blessures. Il put encore toutefois, au moins partiellement, vaquer, pendant quelques années, à l’exercice de ses fonctions. En tout cas, le roi, qui avait bon coeur et l’estimait fort, lui conserva ses appointements de 6000 livres par an, avec en plus, à sa retraite, une pension de 2000 livres. Même, en janvier 1703, Sa Majesté voulut bien accorder la survivance de sa charge à son fils Guy, déjà page de la petite "Ecurie” depuis 1699, et qui devenait ainsi, à 18 ans seulement, premier écuyer ou cavalcadour à la place de son père, par quartier, comme on disait, et conjointement avec le sieur des Espinets, un vieux et fidèle gentilhomme en service depuis longtemps. Guy de Cabanac, pour devenir cavalcadour précisément, nous l’avons raconté à la fin du chapitre précédent, produisit, en janvier 1703, ses titres et preuves de noblesse. En novembre suivant (1703), un jugement de Maître Phélypeaux, conseiller d’Etat, rendu à Paris le 16 de ce
mois — • nous avons cité cette pièce officielle — maintenait Melchior de Jordy, écuyer, seigneur de Cabanac, de Grandchamp et de Saint-Denis, comme également ses fils Melchior et Guy, et son frère Joseph (au Canada depuis 1685), dans la possession de leur noblesse originaire datant, disait le texte du jugement, de l’an 1549. D’après la tradition, Cabanac de Grandchamp, au moins en partie revenu à la santé, put reparaître de temps en temps à la cour, après que son fils Guy l’eût remplacé comme premier écuyer. Mais il semble certain qu’il n’y résida plus d’une façon continue. Enfin, le 14 août 1710, on annonçait sa mort au roi, qui le regretta au sû de tous. Une infection cérébrale, conséquence éloignée de son accident de mai 1697, s’était déclarée, qui l’avait emporté en quelques jours.
Guy de Jordy, seigneur de Cabanac, qui devait prendre plus tard, le titre de seigneur de Grandchamp et autres lieux à la suite de son père, naquit, le 30 novembre 1685, à Paris, sur la paroisse de Saint-Germain-l’Auxerrois. Il y fut baptisé, ou plus justement ondoyé, le jour même de sa naissance. Les cérémonies du baptême ne furent pour lui suppléées que le 30 janvier 1693. Chez ces grands du monde, on se mettait évidemment bien à l’aise avec les coutumes de l’Eglise. Cela peut s’expliquer, plutôt que s’excuser, par diverses circonstances. Au baptême du jeune Guy, les parrain et marraine furent des personnages de haute distinction, à savoir: Messire Guy de Durfort de Lorge, maréchal de France, et Dame Marguerite-Félicité de Lévis, duchesse de Duras. Voilà qui souligne encore en quelle considération les de Jordy étaient tenus à la cour et dans la grande société. En 1699, à 14 ans, Guy de Jordy, seigneur de Cabanac et de Grandchamp, était admis parmi les pages de la petite "Ecurie” de Sa Majesté, que commandait son père, et, le 23 janvier 1703, il lui succédait, nous l’avons vu, dans la charge de premier écuyer ou de cavalcadour. C’est à cette occasion, nous le savons déjà également, qu’il dut pro-
duire ses titres et preuves de noblesse, qui lui furent reconnus officiellement, par d’Hozier, le 25 novembre de la même année 1703. En 1704, étant maintenant de noblesse militaire, il fut promu "guidon” aux Gendarmes Dauphins. C’était un poste d’honneur recherché. Le "guidon” était un officier qui portait l’étendard devant le chef d’un détachement ou d’un bataillon. Plus tard, en 1709, Guy de J ordy, seigneur de Cabanac et de Grandchamp, devenait "enseigne” aux Gendarmes Bourguignons. L’ "enseigne” était pareillement un officier, d’un grade plus élevé que le "guidon”, qui portait, lui aussi, l’étendard, le drapeau ou "l’enseigne”, devant un régiment ou un commandant de corps d’armée. Nous n’avons pas d’autres détails sur la suite de la carrière de Guy. Il avait débuté jeune et nous sommes fondé à croire qu’il se maintint dans un rang d’honneur toute sa vie. Il se maria assez tard, à 47 ans, comme beaucoup de ces officiers nobles, qui s’occupaient d’abord de pourvoir à leur carrière de soldats de haut grade. Ce n’est qu’en 1732, en effet, qu’il épousa Marie-Anne Guérin de Bruslard, née en 1701, ancienne élève de Saint-Cyr, de noblesse elle aussi, et personne très distinguée. (1) De ce mariage naquit une fille seulement, Anne-Marie-Madeleine, mariée en premières noces à Nicolas-René de la Massougne tué au service en 1758, et, en secondes noces, à son cousin, Charles Courtin de Tanqueux, comte de Laffémas. Nous ignorons la date de la mort de Guy de Cabanac de Grandchamp, mais il vécut vraisemblablement jusque dans un âge assez avancé. Dans ses dernières
(1) Détail intéressant, relevé par le chercheur et l’érudit qu'est M. Régis Roy, du ministère de la Marine à Ottawa, un Robert Guérin, seigneur de Tarnant (Champagne), né en 1632, épousa, en 1660, une Jeanne Huait de Montmagny , et I on sait que, de 1636 à 1648, notre deuxième gouverneur au Canada fut un seigneur du même nom, Huault de Montmagny, qui succéda à Champlain. De meme, la fondation de Sillery, bourgade ou réserve pour les Algonquins et les Montagnais chrétiens, située à quatre milles de Québec, qui eut lieu en 1637, sous M. de Montmagny précisément, fut due à la générosité du commandeur Brûlart de Sillery, un ancien ambassadeur au Japon devenu prêtre, qui mit de fortes sommes à la disposition des Pères jésuites missionnaires en la colonie. Simples similitudes de noms peut-être, mais que nous nous plaisons à signaler. — Voir à ce sujet l’armorial général de d Ilozier, vol. Il, p. 487, et V Histoire du Canada de Desrosiers et Bertrand