‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 21 sur 68 · CHAPITRE XVIII PROJETS D'HOMMES NOIRS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII PROJETS D'HOMMES NOIRS

Neuf heures du soir. Au couvent de >a rue de Vaugirard la sœur tounère commençail à s'endonnir daus sa loge, quand un violent coup de sonnette la réveilla.

— Qui peut bien frapper ici à cette heure? se demanda-t-elle. Un nouveau coup de sonnette retentit...

— ...Et de façon si impérative?... Serait-ce ces messieurs?... Ils arriveraient donc bien en avance'?

Un troisième se fit entendre, si sec qu'elle ouvrit en criact :

— Voila ! Voilà!...

Mais, comme l'individu qui avait sonné ne portait pas un costume ecclésiastique,

elle n'ouvrit que juste assez pour examiner le visiteur. Il était de haute taille, tête énergique et fine, mâchoire énorme: il portait une livrée, mais superbe, et il semblait aussi étonné de ce retard à ouvrir que la touriére l'était de cette persistance à sonner.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle. Que voulez-vous?

— Service du Roi! répondit l'homme.

Ce mot valait le « Sésame, ouvre-toi ! » des Mille et une Nuits, car la porte s'ouvrit toute grande, et la touriére se rangea avec une révérence pour laisser entrer l'envoyé de Sa Majesté. Celui-ci tenait à la main une grande enveloppe à large cachet de cire rouge... La touriére fit le geste de l'en débarrasser. Le valet l'arrêta d'un sourire.

— Madame l'abbesse? fit-il.

— Si vous voulez prendre la peine de me suivre, je vais vous conduire à elle. Et, le précédant, la touriére emmena le messager à travers le jardin du côté de

chez la miih "niv.

— Avec q< liable est-elle là? se demandait l'homme en considérant l'abbesse qui causait vi?emeâl ivec un personnage d'élégante tournure, tous deux debout au coin d'une allée... Oli jurerait M. de Voltaire!.. . Mais oui, c'esl lui!... La peste! Pourvu ^

4* q i ! ivailie pas ue reon ai re!... Nenousy,fionj pas... C'esl déjà bien de la chin e Jvï

que le Roi ne m'ait pas reconnu... d'autant qu'ils sont maintenant au mieux ensemble... Ces quelques réflexions avaient été vite cousues... Pendant que la tourière venait prévenir la supérieure, le valet du Roi se tinta distance...

— Qu'est-ce? Que me veut-on? demanda l'abbesse qui paraissait nerveuse. La tourière répéta le mot magique :

— Service du Roi !

La supérieure remplaça sa moue par un sourire, et regarda du côté du messager

que lui indiquait la tourière... 11 sembla à celui-ci que Voltaire le regardait de même, mais avec plus d'attention, et qu'il disait un mot à l'abbesse...

— H y a un soupçon! pensa-t-il... N'est-ce qu'un soupçon? Il faut que je le sache...

11 s'interrompit de ses conclusions; la supérieure venait à lui.

— Monsieur, dit-elle, excusez-moi, et priez le Roi de m'excuser : je ne suis plus abbesse que pour ce soir, et mes supérieurs spirituels m'attendent...

— Ne les faites pas attendre, Madame, dit le valet avec un sourire de la dernière élégance; Dieu doit passer avant le Roi, les affaires du ciel avant les autres...

Et il se mit de nouveau, après un salut très correct, à suivre la tourière qui le conduisait dans un autre angle du jardin, du côté d'un petit pavillon dont les fenêtres n'étaient pas encore éteintes.

Mais, tout en s'en allant, du coin de l'œil il examinait de quel côté l'abbesse entraînait Voltaire. La tourière l'introduisit dans le pavillon, rustique à l'extérieur, mais fort luxueux et coquet au-dedans. En même temps, elle criait de nouveau la phrase sacramentelle :

— Service du Roi !

— C'est toi, mon bon Rameau! cria une jeune et fraîche voix, — et une jeune fille, que nos lecteurs connaissent, courut au-devaut du valet de chambre du Roi.

C'était Pauline de Nesles dans le plus engageant déshabillé...

— Le Roi, mon maître, est un heureux coquin, pensait Rameau, qui complétait d'un regard savant les indiscrétions du peignoir, pendant que Pauline lisait, dévorait, pour mieux dire, la lettre de son royal amant.

Quand elle eut achevé, il ajouta, tout haut :

— On attend la réponse.

— Je vois bien, fit-elle en rougissant... Mais c'est que celte réponse... Dame!... elle va peut-être me demander un peu de temps.

— En faut-il tant pour écrire trois lettres?...

— Lesquelles? qui commencent par un N?... dont la seconde est un 0?...

— Pardon, des trois lettres que je veux dire, l'O est la première...

— Rameau! vous êtes un serpent.

Rameau eut une polissonnerie aux lèvres; il lui vint à l'esprit de répondre qu'il

acceptait d'être un serpent à condition d'être réchauffé dans son sein... Il avala sa phrase et ne répondit que par un sourire équivoque. La tourière demanda :

— Monsieur veut-il attendre cette réponse au réfectoire? L'offre était tentante. Rameau se souvenait avec émotion de certain pâté de grives,

et aussi de certain coulis qu'aidait à passer certain vin de Roussillon ; mais il avait ce soir-là une préoccupation à laquelle les préoccupations culinaires devaient céder le pas. Il fut stoïque, ou plutôt il fut sage.

— Merci, dit-il, la nuit est magnifique; je vais, si vous le permettez, faire un ^ Jn, lourdaus le jardin. H>>

La sœur tourière insista en vain, Pauline aussi: un instant après, Rameau allait et venait dans le jardin, se rapprochant de plus en plus Je la direction remarquée, la

sœur tourière était réinstallée dans sa loge, et Pauline Ni - assise devant un bonheur-du-joar eu marquetterie, grattait du bout de sa plume d"oie le bout de son job* petit nez rose tout en se demandant :

— Faut-il répondre: non? ou faut-il répondre: oui"?

Evidemment l'alternative était grave. Le Roi ne lui demandait rien moins que son autorisation pour la présentera la cour: il y avait certes là île quoi teDter... mais c'était bien effrayant aussi...

Versailles, la galerie de l'Œil île Bœuf, les messes à la chapelle, l'Orangerie, les carosses, les bals, les fêtes, et les parties dans les petits appartements, tout cela tourbillonnait devant elle...

Les bals surtout la tentaient : le Roi lui en annonçait un superbe destiné à fêter

irrivée... Danser un menuet, elle avec le Roi, sous ces lumières! Cette idée lui donnait le vertige comme au bord d'un gouffre...

Et '''était en effet un gouffre qui l'attirait, aux parois luisantes, à pic. Les fêtes de la cour, la pauvre Pauline en serait la preuve, commençaient toujours par le rire pour finir dans les larme-,: l'orchestre y étouffait bien des sanglots... Parfois la mort y m naît le bal I...

— Voyez comme vous êtes peu raisonnable I disait l'abbesse à Voltaire en remmenant chez elle: je vous recommande de ne pis venir avant dix heures et vous arrivez à neuf heures...

— Depuis quand est-ce un mal d'arriver trop toi? A-t-on jamais fait ce reproche à un amant'1...

— Mais comprenez donc, entêté que vous êtes, que je vous donnais ce rendezvous pour vous faire librement mes adieux...

— Ainsi, c'est décidé? vous quittez Paris'1,..

— Oui, hélas!...

— Comme nous étions faits pour nous entendre! .Moi a 1 1 - > i . . .

— Vraiment! Et où allez-vous?

— Je devrais être parti depuis longtemps déjà... sans une malheureuse entorse qui m'a fait damner dans mon lit : des affaires de la plus haute importance m'appellent à Toulon!...

— Voilà qui est particulier: je vais, moi, à Ollioules!...

— .Ma^ test tout pues...

— Eh oui!... Jesuis nommée supérieure là-bas... C'est moins gai qu'ici, certes, mais le poste est de confiance : od ne m'y laissera pas longtemps-, et ou m'en récomp osera bien, m'assare-tro»; j'attends à ce sujet les instructions de mes supérieurs qui vont venir, et voilà pourquoi, si vous voulez le savoir, je ne vous avais donné rendez-vous qu'a dix heures...

— Eh bien! j'en serai quitte pour attendre leur départ, voilà tout...

— Allez l'attendre tout de suite dans la charmille que vous savez: la nuit est belle...

— Soit, mais j'ai le temps; ne me reprochez pas tes minutes... Quand ces messieurs arriveront, je leur céderai la place... Croyez bien que je n'ai nulle envie de pénétrer leurs secrets plus on moins spirituels...

J3^ — Taisez-vous, impie qui ne respectez jrienl... j(^

— Moi, je vous a Jure ! . . .

— Bien vrai?

— La preuve, c'est que je suis accouru aussitôt reçue votre lettre... Et à voire tour, si vous voulez le savoir, si je suis venu plus tôt que l'heure indiquée, c'est qu'eu vous quittant il me faut passer chez le chevalier de Rouan-Chabot, qui reçoit ce soir... Cela est de toute nécessité...

— Gageons qu'il s'agit encore de quelque femme, libertin !...

— Ne gagez pus, abbesse de mon cœur, vous perdriez!

— Il n'y a pas quelque amour la-

— Non ma parole! au contraire..,

— Commeut ?

— Je vous expliquerai ça...

— Quand?

— Mais là-bas, à Ollioules!

— Vous y viendrez?

— Sûrement!...

— Ne dites pas : sûrement!... Dites : si j'en reçois permission de celle que je vais voir à Toulon...

— Mais vous serez donc toujours jalouse, abbesse, comme une tigresse d'Hyrcanie ou comme une héroïne des tragédies de Crébillou'?... Je pars à Toulon pour affaires de famille, la! l'as pour autre chose...

— Vous mentez !

— La preuve, c'est que je vous propose de faire le voyage avec moi... Vous partagerez ma chaise de poste, et je vous déposerai à Ollioules...

— Ça n'est pas uue preuve, ça. . . Mais c'est bien gentil tout de même ! . .. Ce disant, l'abbesse embrassait Voltaire à pleines joues...

— Allons donc !

Tout à coup, elle et lui tressaillirent... Ou avait frappé à la porte...

— Mon Dieu ! tu vois! Ces messieurs !... Je suis perdue !...

— Mais ils viennent donc ici?

— Il faut croire ! Quel scandale!

— Ne te désole pas... La fenêtre...

— C'est vrai!

Elle y courut... On frappait de nouveau.

— J'y vais, lit-elle...

En même temps, doucement, elle ouvrait la fenêtre... Voltaire s'approchait.

— Impossible! lit l'abl trde!...

Le neveu de Rameau se promenait de long ea large à ringt pas le là.

— Diable ! dit Voltaire...

On frappait encore...

— Malheureuse que je suis! murmurait l'abbesse.

— Sauvé! interrompit Voltaire...

11 montrait l'alcôve...

— Tu vas'?...

— Ils ne viendront pas m'y chercher, je pense . . .

— Mais...

— Ouvre donc !

Toute tremblante, la supérieure alla ouvrir... Sou amant élait déjà caché derrière

aï ^s&

Ce fui le grand Fleury qui entra le premier.

— Excellence! salua -t-elle...

— Ne nous attendiez-vous plus, m laine, demanda le précepteur du Roi, ou dormiez-vous?

— Tel est mon crime, Monseigneur: j'étais un peu souffrante et m'étais endormie en effet.

Fleury prit la réponse pour argent comptant. Derrière lui entraient Pollet et Couturier : Pollet, le directeur du séminaire Saint-Nicolas, donné par les jésuites comme confesseur, guide et espion à Fleury; Couturier, d'Issy, qui devait lui succéder, et l'espionnait lui-même, suivant la règle de la Société. Après eux, fermant la marche, venait Girard. Pollet jeta autour de lui un coup d'œil inquisiteur; mais comme Voltaire avait eu la précaution d'emporter son chapeau, il ne découvrit rien qui pût l'aider à formuler sod soupçon... La fenêtre était seulement mal fermée. L'abbesse vit son trd :

— Ne trouvez-vous pas, messieurs, qu'il fait bien chaud ici? demanda-t-elle, devançant sa question... J'ai déjà entr'ouvert la fenêtre... Voyez-vous nécessité à la fermer?

— Non pas, dit Fleury, entrebaillez-la plutôt... Nous sommes chez nous... L'abbesse obéit, et elle remarqua avec plaisir que le valet de chambre du roi

avait disparu... Celui-là n'entendrait pas l'entretien du moins, mais l'autre?... La pauvre femme était dans des transes horribles... Elle ne pouvait pourtant pas prévenir ces messieurs. Et qui sait ce qui allait se dire?... Voltaire était au mieux pour voir sans être vu. Tapis derrière le lit moelleux de sa maîtresse, il avait reconnu successivement Fleury, Pollet et Couturier. A l'aspect de Girard il avait tressailli :

— Lui aussi ! s'était-il dit tout bas... Cela va être piquant sans nul doute. Il cessa de monologuer. Fleury parlait.

Le confesseur du roi commença par des compliments à Tabbesse sur la feiçon

dont elle avait dirigé ce couvent, et particulièrement sur l'adresse avec laquelle elle avait préparé l'avènement de cette petite de Nesles, qu'on pouvait déjà considérer comme remplaçant sa sœur aînée...

— Heureuse acquisition, observa Pollet; cette jeune Pauline est élevée dans les bons principes : ne fût-ce que par reconnuaissance, elle restera fidèle à ses maîtres, et saura les soutenir au besoin...

L'abbesse remercia monseigneur de ses paroles flatteuses. Pour ce qui était de Pauline, elle insinua qu'il y aurait peut-être trop de témérité à compter beaucoup sur elle quand elle serait au pouvoir. D'abord elle était bien jeune...

— Justement! dit Fleury...

— Ensuite elle aime beaucoup le roi...

— Tant pis ! cela nous à nui du temps de l'aînée... Dans ces cœurs si épris ii ne reste plus de place pour les choses sérieuses...

— Ça passera, déclara Pollet.

— Enfin, continua l'abbesse, elle a le caractère bien frondeur, bien mutin : son éducation est religieuse, son tempérament est sceptique...

— De plus, dit Couturier, elle est bien avec Voltaire...

— Babl

— Auquel une reconnaissance plus récente et plus vive la lie...

— Vraiment ! demanda l'abbesse.

— Oui, conclut Fleury; ce Voltaire lui a sauvé peut-être plus que la vie dans j/ des circonstances... de nous connues...

Une effroyable détonation retentit. Des débris de toutes sortes jonchèrent le sol.

(Chap. XIX.)

— Oui, fais le discret, va, se disait Voltaire; elle sait l'histoire aussi bien que toi.

— D'ailleurs, affirma Pollet pour détourner la conversation, il faut toujours s'attendre à quelque résistance ; il est bien rare de trouver une femme jeune et nécessairement amoureuse tout à fait docile... La voilà implantée; le reste nous regarde...

— C'est vrai, opina Fleury.

— 11 ne faudra nous en prendre qu'à nous si par elle nous ne savons tenir Louis XV...

— Quelle jolie société ! peusait Voltaire... 4r Girard n'avait pas encore soufflé mot. Couturier, qui prenait décidément l'emploi ^C

30e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

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V • LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR t$

de rabat-joie soutint qu'on aurait fort à faire ; la malheureure aventure, dans laquelle s'était trouvée compromise cette Pauline, avait grandement indisposé le roi contre eux...

— Pauline était donc, demanda ingénieusement l'abbesse, menacée par des ecclésiastiques?...

Il se fit un silence, pendant lequel Voltaire se pourléchait.

— Hélas, oui ! répondit eulin Fleury ..

— Tant il y a, continua Couturier, qne Sa Majesté n'a rien fait pour sauver ce pauvre vies Chauffours qui vient d'être brûlé en Grève comme le premier ânier venu, qu'il s'en est fallu de rien que l'abbé des Fontaines ne subit le même sort, qu'un immense haro a prolongé le scandale dans tout Paris, et que ce misérable Voltaire, que Dieu damne !...

— a vos souhaits ! songea le poète...

— A augmenté encore cet éclat fâcheux par la publication de je ne sais quelle salue appelée la Courcillonnadç...

— Tu ne sais pas? pensait l'auteur; tu en as reçu un exemplaire...

— Bref, conclut le jésuite, le roi, la cour, le parlement et les philosophes ont l'œil sur les scandales ecclésiastiques... La religion est disculée chaque jour... La question de sécularisation des biens du clergé a été agitée...

Tous les auditeurs eurent un sursaut, comme si on les eut mis sur un poêle rouge...

— Les biens du clergé !

— ■ Oui, messieurs ! oui, madame !... Nous ne sommes pas ici malheureusement

en Espagne ou en Italie, dans ces pays fortunés où la sainte et naïve ignora habitants leur l'ail une dévotion obstinée et permet de tenir dans l'ombre ce que cachent les cloîtres; chaque jour des révélations fâcheuses se produisent, dont s'emparent les incrédules ou les jansénistes...

— C'est vrai! appuya Fleury, frappé de l'éloquence du confesseur de son confesseur...

El il ajouta :

— Sans compter que ces jansénistes ont la chance d'avoir à montrer des miracles... Car il n'y a pas à dire, il se passe sur le tombeau du diacre Paris des bien curieuses...

— Dont fort heureusement, remarqua Pollet, ils ne savent pas, par une mise eu scène intelligente, tirer tout le parti possible...

— 11 n'en est pas moins vrai que ces couvulsionnaires nous font grand tort...

— Cerle.!

— Il nous faudrait de petits prodiges dans le genre de ceux-là pour piquer la curiosité, réveiller l'ardeur des dévots.

— 11 est évidenl que Marie Alacoque a déjà bien vieilli et que l'affaire du Sacré- Cœur ; donné ce qu'on en attendait...

— A beaucoup près ! observa Girard sortant de son mutisme.

— Ce braiemeut manquait au concert, se disait Voltaire... I eux} se tourna vers le prédicateur de Toulon.

— Nous trouvez? demanda-t-il. Je suis ravi que ce soit votre sentiment... Ceci nous assure votre approbation pour ce qui nous reste à dire.

— Elle vous est acquise d'avance, dit le prêtre que décontenançait un peu ce ton

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fo — s lit, reprit Fleury. Ecoutez-moi donc bien, et vous aussi, madame. JO

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'.'ont le monde loussa, Pollet se disposa à écouter le plan de son pénitent, plan qu'il avait l'air de savoir par cœur... Quant à la pauvre abbesse, elle était de plus eu plus sur les charbons. Est-ce que ce bavard de Fleury qui semblait disposé à sermoner i'àbbé Girard allait révéler d'elle devant son amant des choses inutiles à dire ?... Elle était si troublée que Couturier le remarqua...

— Encore un reste de malaise, balbutia-t-elle.

Et elle demanda s'il ne serait pas possible de remettre à un autre jour cet entretien...

— Demain vous serez partie, observa le cardinal tout en s'excusant... j'abrège d'ailleurs...

— Je suis aux ordres de votre Emminence, déclara la supérieure se résignât...

— Alors le précepteur du roi dit à Girard qu'il avait appris ses relations avec Catherine Cadière...

— Relations toutes spirituelles ! déclara le jésuite en pâlissant.

— Je veux le croire encore, monsieur.

Girard respira. Fleury ignorait la grossesse de Catherine. La supérieure se

levait :

— Restez, madame, ordonna l'ancien évèque de Fréjus... Ceci vous intéresse...

— Et moi aussi, murmurait Voltaire.

Là-dessus Fleury reprit son homélie avec un luxe de détails effrayant, surtout

quand on pensait à ce que c'eut été s'il n'eût pas abrégé. Il fit une description du tempérament étrange de Catherine, raconta les extases auxquelles elle était sujette, le singulier état dans lequel la plongeaient ces crises, avec une telle précision que Girard se risqua à demander, sans obtenir de réponse d'ailleurs, d'où son Eminence était si bien instruite. Le cardinal conclut en déclarant que Girard, s'il avait de l'influence sur cette fille bizarre, et il en devait avoir puisqu'il la confessait, serait doublement coupable d'en tirer parti seulement pour satisfaire ses appétits charmels...

— Croyez!... commença le jésuite.

— Il suffit; l'intérêt de l'Eglise est que vous fassiez de cette enfant une miraculée...

— Mais, hasarda Girard interdit...

— Je vous défends les hésitations, trancha le cardinal ; il est temps de faire cesser le scandale que vos liaisons avec vos pénitentes accroissent chaque jour...

— Comment ?

— Vous plait-il que je vous les nomme ? Girard baissa la tête, se mordant les lèvres.

— Il est temps de vous faire pardonner en rendant à la religion un signalé service.. Je ne vous demande rien qui ne vous soit possible...

— Comment donc! se disait Voltaire... Un miracle? mais rien n'est plus simple... Quels misérables !..

— D'ailleurs, termina Fleury, madame vous facilitera la tache...

— Moi ? hasarda l'abbesse.

— Hé! oui, c'est dans ce but que nous vous donnons ce poste de confiance...

— Comment?

Et elle se disait à part elle :

— 11 entend tout cela !

i -Si — Vous serez, — pour le temps nécessaire seulement, — la supérieure de ce rp

J^ couvent retiré dans les montagnes, maîtresse absolue, sans contrôle; vous aiderez la ^\

fe

préparation des miracles demandés, vous les constaterez, vous en aiderez la vulgarisation...

— Cependant...

— Ne dites pas : cependant! Vous êtes si habile que cette tâche ne sera qu'un jeu pour vous. . . D'ailleurs Catherine est jolie et fort intéressante ; vous êtes, vous, belle et des plus aimables, que je sache... Vous l'avez prouvé...

— Monseigneur, je vous en prie !...

— C'est bon; je conclus donc qu'il ne vous sera ni difficile ni désagréable de vous faire de la Cadière une petite amie tout près du cœur...

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Eminence...

— Je le sais, moi, fît le prélat, et cela suffit...

— Il ne se taira donc pas ! murmurait l'abbesse dont chaque mot augmentait le supplice.

— Inutile d'ajouter, reprit Fleury que nous saurons récompenser vos efforts, si vous réussissez, — et nous n'en doutous pas.

— Enfin, c'est fini ! se dit la supérieure. Et elle se levait pour clore l'entretien. Couturier la retint.

— Pardon, objecta le jésuite, mais il reste l'évêque dont nous n'avons pas parlé...

— C'est juste, répondit le cardinal.

— Ce la Tour du Pin est hostile visiblement à la Société; de même qu'il a dénoncé le scandale...

— Ah ! il l'a dénoncé ! se dit Girard.

— Il pourrait, continua Couturier, gêner, même à l'intérieur du couvent où il a droit do pénétrer, les manifestations divines dont nous voulons surveiller l'éclosion...

— Jolie périphrase ! se dit Voltaire... Quels tas de gredins !

— L'évêque, insista Pollet, e^ un danger.

— Sûrement ! ponctua Girard.

Les quatre prêtres se regardèrent; la même idée leur était venue sans doute,

idée sombre vraisemblablement, car elle mettait une flamme dans leurs yeux... Mais le doux Fleury apaisa ces imaginations violentes.

— Il est de liés grande famille; c'est déjà beaucoup de l'avoir exilé... Nous avons besoin aussi de la noblesse... Et elle s'irriterait de le voir... déplacé...

— Eu effet, dit Pollet... mais alors ?... Il m' lit un silence: l'abbesse se disait :

— Il y a une fenêtre au fond de l'alcôve... S'il avait eu au moins l'idée de s'en aller par là !... Mais non; il aura craint de faire du bruit... 11 aura entendu toutes ces impertinences.. Heureusement...

Elle n'eùi pas le temps d'achever; le confesseur du roi recommençait :

— Nous avons contre nous l'évêque, c'est vrai; mais qu'importe puisque nous avons pour nous madame...

— Moi .' deinauda-t-elle de nouveau, plus inquiète celte fois encore. Les trois jésuites souriaient.

— Hé! oui, reprit le cardinal, n'etes-vous pas l'ennemi indiqué et invincible de ce prrl.it galant ?

— .Mm ! répéta-t-elle, se soulevaut sur sa chaise...

— Eles-vous si modeste de croire qu'il pourrait vous résister"?

— Mais, monseigneur, quel rôle voulez-vous donc me faire jouer en celte ^-j ^aBaireî... fil

— Un rôle nullement désagréable, chère abbesse.-.

— Ëminence !

— Un rôle de bonne catholique, dévouée aux intérêts de l'Église...

— Taisez-vous ! je vous en supplie...

— Pourquoi ? Avez-vous à rougir des services rendus ?...

— Plus bas! par pitié !...

Elle s'était levée, en proie au plus grand trouble; mais le doucereux prélat qui

avait peut-être contre elle des raisons de rancune, prenait plaisir à la piquer, sans pouvoir supposer d'ailleurs combien cuisantes étaient ces blessures...

— Faut-il vous rappeler vos victoires du même genre?...

— Assez! assez! disait l'abbesse sortant de son calme affecté... ce que vous faites est indigne !,..

— Quoi ! continuait le malin prêtre, ne vous souvenez-vous plus de cette ambassade du temps de Mme de Prié !...

— Silence ! encore un coup !

— Plait-il ? Vous dites ?. . .

— Je dis, puisque vous voulez le savoir, je dis, — la honte en soit à vous ! — que nous ne sommes pas seuls !...

— Hein!...

Les quatre prêtres avaient poussé ensemble le même cri, et s'étaient levés

ensemble.

— Quel est l'audacieux ?

— liù est-t-il?

— Parlez!

La malheureuse abbesse baissait la tête. Elle espérait que Voltaire, qui

devait l'entendre, lui épargnerait la honte de le dénoncer; mais le poète ne bougeait pas. . 11 attendait sans doute que ses ennemis vinssent le déloger, riant sous cape de leur fureur...

Couturier avisa l'alcôve, qui seule lui paraissait capable d'abriter un curieux :

— Là ? demanda-t-il à mi-voix.

Elle allait répondre : — oui ! — du geste et des yeux, quand Girard poussa

un cri :

— Ici! dit-il.

Et il montrait la fenêtre... Tous s'approchèrent... L'abbesse releva la tète,

stupéfaite... Dans l'encadrement de la croisée ouverte, se tenait le neveu de Rameau, impassible, tellement qu'il ne fil pas un mouvement eu arrière pour se dérober aux quatre paires de mains violentes qui s'emparaient de lui...

— Le valet de chambre du roi ! s'exclama Fleury quand Rameau eut été ameué dans la chambre.

— Vous écoutiez? demanda Pollet.

— Dame ! répondit Rameau.

— Malheureux ! Savez-vous ce qu'il peut vous en coûter?

— Moins qu'à vous.

— Vous nous bravez? Prenez garde ! Tout valet de chambre du roi que vous êtes, vous ne retournerez pas à Choisy ce soir...

— Que si !

— Encore ! mais vous voulez donc vous perdre?

— Moi ? Je viens vous sauver !

— Comment?

' ' LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUfi

— \ > '/-vous donc, s il vous plaît.

Le drôle souriait, offrant îles sièges à ces d . prenant lui-même la chaise

Girard qui refermait la fenêtre. Celle entrée tumultueuse et cel interrogatoire furieux

n'avaient pas duré longtemps-; mais ce répit avait suffît à Voltaire pour juger la situa-

;lure à l'opportunité de son départ, ouvrir la fenêtre du fond de l'alcôve,

d us le jardin, tirer sur lui la croisée, et se mettre en quête Je quelqu'un dont

ait de lui monter aux lèvres.

— Quels scélérats! murmurait-il... Ali ! foi de Voltaire, ils me tueront, s'ils le veulent, mais il faut que je m'arrange pour que, même moi mort, leur victime échappe à ces mi érables... Voyons... de quel côté ai-je vu ce pavillon '?...

Et il s'orienta à travers le jardin...

— Messieurs, commença Rameau, je serai bref ; j'essaierais en vain d'éblouir de mon éloquence des orateurs tels que vous... 11 m'a été donné tout à l'heure, grâce à un hasard que je bénis, de surprendre un nom de moi counu, la Tour du Pin, lequel désigne, parait-il, un homme, pardon, un prélat gênant pour vous... C'est bien cela,

st-ce pas ?

— I 'est cela, dit Pollet... Après ?

— Après? que donneriez- vous à celui qui vous fournirait le moyen de rendre à jamais ce pi élal doux comme un mouton, docile comme un jeune élève '.'

— Vous avez un moyen?

— Pardon. Ce n'est pas là ce que je vous demande : à supposer que je Taie, combien nie l'achèteriez-vous ?

— Combien voulez-vous le vendre ?

— Dix mille livres. «

— Peste I

— C'est à prendre ou à laisser.

— Il est cher, votre moyen, trop cher.

— Alors, prenons que nous n'avons rien dit. Cl Hameau se levait.

— I h instant ! fit Couturier. Est-il sur au moins, votre moyen?

— Infaillible.

— Dites-le.

— Pourquoi, puisque je vous fais l'honneur de vous traiter en gens d'esprit. me traitez-vous en imbécile ?

— Mais, si vous ne nous en dites rien, comment voulez-vous que nous fassious marché, les yeux fermés?

— Donnez-moi les dix milles livres, et je vous le dirai.

— Quand ?

— Quand il vous plaira; seulement chaque jour de plus vous coulera un supplément de mille libres.

— C'est un secret de la vie de la Tour du Pin que vous avez surpris?

— Oui, je peux vous le dire, je suis seul avec lui a le savoir, grâce à ce que, ce soir-là, j'ai écouté a une porte comme ce soir a une fenêtre.

— Mais encore...

— Inutile de jouer au lin avec moi, vous ne me tirerez pas les vers du nez.

— Finissons, dit Fleurj en se levant.

— Il suffit ! conclut Couturier, au nom de ces messieurs, j'accepte...

— Mais mon ami, lit le cardinal... /•tr — Laissez-moi faire, monseigneur, répondit le jésuite. %j£

■■ Ht, as

— Soit.

— J'accepte donc, reprit Couturier; vous allez veDir à Saint-Sulpice, où nous vous compterons...

■ — Non pas... Je veux bien que vous me comptiez... mais pas à Saint-Sulpice...

— Pourquoi?

— Une idée ; j'ai peur que la vocation ne vienne à me prendre, et que j'y reste.

— Vous êtes méfiant!

— Non, prudent; d'ailleurs il faudrait que je retourne à Choisy chercher l'objet...

— Ah! il y a un objet?

— Oui; très putatif d'ailleurs.

— Lequel?

— Vous verrez. Qu'un de ces messieurs m'accompagne... Monsieur, par exemple...

Il désignait Girard.

— Nous passerons à Saint-Sulpice où vous prendrez l'argent; car je ne veux pas d'un bon sur la Ferme...

— Soyez tranquille !

— Je vous attendrai à la porte; de là monsieur et moi nous irons à Choisy ; il me remettra le sac et je lui donnerai la...

— La...?

— La chose.

Sur ce, ces messieurs prirent congé ; Fleury fit ses adieux à l'abbesse avec

laquelle il promit de se tenir eu correspondance suivie... Pollet alla chercher son chapeau jusque dans l'alcôve où il croyait l'avoir laissé... Mais il n'y remarqua rien qu'une fenêtre ouverte. L'abbesse l'avait remarquée déjà; aussi ne broncha-t-elle pas, si tremblante qu'elle fût encore.

Là-dessus, les quatre prêtres s'éloignèrent par le jardin avec le valet de chambre du roi.

— Pauline! avait murmuré Voltaire.

La jeune fille, qui descendait du pavillon une lettre à la main, eut un mouvement

de recul et un petit cri.

— Quoi! c'est vous? monsieur de Voltaire! ajouta- t-elle; par quel hasard?...

— Ne m'interrogez-pas; écoutez-moi. A l'heure où je vous parle, je suis peutêtre en danger de mort...

— Vous! Mais ne craignez rien... je parlerai au roi...

— Inutile; il ue pourrait pas me défendre de ceux qui me menacent...

— Comment?

— Ne vous étonuez pas non plus... J'ai eu le bonheur de vous sauver la vie, permettez-moi de vous le rappeler...

— Je m'en souviendrai toujours, et ne cherche qu'à m'acquitter de ma dette...

— Je vous en offre le moyen.

— Parlez!

— Jurez-moi que, si vous apprenez ma mort, vous répéterez au roi ce que je vais vous dire, ce que j'aurais voulu lui dire moi-même, si je n'étais pas sûr qu'on m'en empêchera en m'assassinant... r-,

— Mon Dieu ! Jr

fV 240 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR

— Calmez-vous et écoutez-moi bien. Il s'agit d'une chose infâme à empêcher : ceux qui la préparent sont aussi mes ennemis et ceux du roi ; s'il m'arme malheur, ce sera par eux...

— Que dites-vous? murmurait la jeune fille toute tremblante.

— Est-ce juré?

— C'est juré!

— Merci.

Alors Voltaire raconta à la jeune fille ce qu'il avait entendu, l'infâme machination

qui menaçait cette petite Catherine Cadière, lui nomma les complices... 11 achevait de la convaincre de cette perversité à laquelle elle se refusait de croire, quand les cinq ombres noires apparurent, sortant de chez l'abbesse.

— Adieu! lit Voltaire, et souvenez-vous!

Sur quoi, il s'enfuit du côté de la petite porte, laissant Pauline de Nesles interdite et se demandant si elle ne rêvait pas...

Une charmille se trouvait pies de la petite porte, qui masqua sa fuite; les jésuites n'aperçurent le poète qu'au moment où il sortait...

— Cet homme! murmurèrent-ils...

- — On dirait...

— Mais c'est Voltaire! déclara Rameau.

— Le misérable! Encore!...

— Il était dans l'alcôve! lit Couturier... Il nous écoutait a'un côté...

— Pendant que je vous écoutais de l'autre... Je le crains.

— La supérieure est donc sa maîtresse?

— J'en ai peur.

— Il suffit, prononça Fleury; elle restera à Ollioules.

— Bien, fit Pollet... Mais en attendant, cet homme sait ce qui a été dit ici... 11 va eu tirer le parti qu'il a déjà tiré de l'affaire des Chauflours...

— Bandit!

— Lui laisserez-vous faire cela? N'est-il pas de notre devoir de prévenir un tel malheur?... Et puisque son indiscrétion nous le livre, ne voulez-vous pas profiter de la nuit complice?...

Ce disant, il se disposait à courir sur les traces du poète; Fleury l'arrêta.

— Inutile, mou cher Pollet, dit-il de sa voix douce... 11 va de ce pas chez Rohan-Chabot.

— C'est juste ; je l'oubliais.

Et le cardinal et les deux prêtres eurent un rire silencieux.

Un instant plus tard, Rameau, qui avait retrouvé Pauline dans le pavillon, revenait les rejoindre, porteur de la réponse attendue, et tous cinq réveillaient la tourière pour se faire ouvrir la pinte cochère. Fleury monta en carrosse, salué par ses inférieurs, eu disant au cocher :

— Chez Monsieur de Rohau.

Rameau continua son chemin à pied avec les trois jésuites, atïectaut toujours de

les laisser passer devant et de ne pas quitter de la main la garde de son èpée. Quand ils furent arrivés à Sainl-Sulpiee :

— Monsieur l'abbé, dit-il à Girard, veuillez aller chercher l'argent et vous seller uu cheval; je. vais aller chercher le mien.

Les trois jésuites disparurent sous le porche rond. Au bout d'un quart d'heure, r\. Rameau était à cheval, ses pistolets dans ses fontes ouvertes ; il commençait à s'impa- ^~ Jtï tienter quand un hennissement se lit entendre dans la rue longeant l'église. Girard ^V

«^ &fa

Les coups des laquais pleuvaieat sur cet homme, l'honneur de la France.

(Chap. XX.)

parut, serrant un sac pesant sous son manteau. Les deux cavaliers s'engagèrent au grand galop dans le chemin de Fontenay; une heure après, ils descendaient à Choisy. à la même petite porte de parc où, l'autre mois, la Tour du Pin avait frappé pour son malheur. Girard attacha son cheval, Rameau fit entrer le sien; puis le jésuite et lui arrivèrent à la partie de la maison réservée aux valets : Rameau y avait un des premiers appartemeuts d'honneur, tout de suite à côté de celui de M. Bachelier. 11 ouvrit sans plus de bruit qu'il n'en avait mis à ouvrir la porte extérieure, fit entrer Girard dans une chambre, alluma, passa dans la chambre d'à coté, tout ceci sans une parole.

Quand il revint, ce fut une scène amusante : il tendait d'une main à Girard une

3ie LIVRAISON.

(librairie anti-clérical b.)

- ; y «6 242 LUS DEBAUCHES D'UN CONFESSEUR

lame d'épée, de l'autre, il tenait un pistolet, le doigt sur la détente; le jésuite faisait absolument le même geste, présentant de la main gauche uu sac d'écus, de la droite un pistolet énorme.

— Ensemble! dit Rameau... Uu... deux...

— Pardon! objecta le prêtre ; je sais bien que je vous douue dix mille livres... Et il lapait tinter le sac d'écus... 11 ajouta :

— Mais je ne sais pas ce que vous me douue/....

— Versez là sur la table la moitié du sac; je vous le dirai. Le jésuite obéit sans faire de cérémonie ; or et argent il empila cinq mille livres.

Il n'avait toujours pas lâché son arme. Alors Hameau lui raconta la scène du souper de M"' de Mailly; comment ivre de dépit, elle avait laueé l'évêque sur le roi; comment La Tour du Piu, ivre d'amour, avait été jusqu'à tirer l'épée contre Louis XV; comment il s'était enfui quand Sa .Majesté s'était nommée, laissant sur le champ de bataille cette épée dénonciatrice où ses armes étaient gravées, que Rameau avait ramassée, persuadé ajuste titre qu'elle pouvait servir. Les yeux de Girard éliucelaieul de joie ; il eût cherché longtemps avant de trouver contre l'évêque une arme pareille... Tentative d'assassinat sur la personne royale! Quelle aubaine!... 11 compta à Rameau les cinq autres mille livres, reçut en échange la précieuse lame, et, reconduit par le valet de chambre du roi jusqu'à la porte, se remit eu route pour Paris si joyeux, si hâté de rendre compte de sa mission à qui de droit, qu'il ne voulut pas accepter la collation que lui offrait Rameau.

Rameau, lui, dansait d'aise. Il se remit en selle non moins allègre, et reprit la route de Versailles, pour porter au roi la réponse de M11" de Nesles. C'est au palais de Louis XIV que l'attendait en effet son maître qui avait délaissé Choisty depuis sa nuit de cauchemards. Rameau n'était revenu à la petite maison que pour y rechercher la précieuse lame; il l'avait laissée là, espérant s'en servir pour faire chauler l'évêque. Mais Toulon était loin, il avait préféré ne pas attendre l'occasion davai d'ailleurs il n'était pas fâché de se débarrasser de cette arme compromettante, qu'il n'avait pas voulu, pour cette raison, emporter à Versailles, préférant la laisser dans l'ombre d'une cachette par lui ménagée en son appartement de garçon. Bref, il avait une somme assez ronde dans ce sac qu'emplirait de tintements chaque pas de son cheval; prodigue de nature, en vrai artiste qu'il était, il cherchait à quel emploi allaient passer ces pièces si agréablement sonores.

Tout de suite il pensa à l'aire un cadeau à la petite Jeanne, à la tirer de son magasin de la rue Saint-Ilonoré : mais la richesse amené l'ambition; relie tille de boutique, c'était bien du fretin. Pourquoi n'irait-il pas séduire la Guimard ou quelque Bîle d'Opéra! Voilà des conquêtes ragaillardissantes et vraiment dignes d'un valet de chambre du roi !...

Lt c'étaient des recherches de prodigalités folles... Sans compter un violon qu'il voulait s'acheter... tiret, la route ne lui sembla pas longue, el ce fut de l'air d'un fermier général qu'il jeta la bride de sa bête à uu laquais de garde an palais et fit porter le bienheureux sac dans sa chambre. Le reste de la nuit se passa en songes dorés, provoques sûremenl par le voisinage de ses dix mille livres dont il s'était fait un traversin. 1! se voyait en plein Pactole : quand il se réveilla, il ne s'occupait, l'audacieux ! à rien moins qu'a enlever au roi M"" de Nesles seconde.

Il s'habilla en liate et entrant avec les courtisans les premiers admis au petit lever, remit à Sa Majesté la réponse de Pauline... Le cœur lui battait pendant que Louis XV déchirait l'enveloppe. Si elle allait avoir répondu : Non! là petite -perfide I est lui qui supporterait la colère de Sa Majesté... 11 tremblait... et il £L

main tremblante qui serrait la sienne : c'était celle du marquis de Nesles qu'étreignaienl les mêmes angoisses. Mais leur front à tous deux se rasséréna vite; un éclair de joie avait lui dans les yeux du roi qui s'écria :

— Enlin !

Les deux hommes s'approchèrent :

— Lisez, marquis! fit Louis XV. tendant au père la lettre de sa fille. Le marquis la prit en baisant la main du monarque...

Il lut ces deux mots :

« Pauline. »

— Chère petite ! murmura-t-il.

Et une larme perla dans ses yeux attendris.

— Tenez, ajouta le roi que gagnait cette émotion, c'est vous qui avez demandé ceci...

Il tendait une inscription au livre de la Ferme réclamée par un vieil invalide... Le marquis ne répondit pas ; il se contenta d'empoehers baisant de nouveau la main royale.

— Quant à toi, Rameau, conclut Louis XV. je suis content de loi...

— Sire!...

— Tu dois être fatigué de ta course nocturne ; je "te donne congé pour aujourd'hui... Va voir ta maîtresse... et offre-lui ceci de ma part...

Le roi tendait une bague ôtée de son doigt. Le valet de chambre eut la déli de ne pas la passer au sien ; il se contenta de l'empocher comme M. de Xesles avait la ! du brevet.

Ce fut en effet avec la petite Jeanne qu'il déjeuna. La modiste, — voyez le hasard ! — avait justement con :é ce jour-là aussi, et était venue trouver Rameau. Elle avait un faible pour la musique. Lé repas eut lieu dans la meilleure auberge de Versailles... La cuisine fut déclarée exquise et le vin merveilleux... Mais au moment de payer la note il arriva au valet de chambre du roi l'aventure la plus désagréable...

Il cherchait en ce moment même un moyen pour se débarrasser de sa compagne avec qui il n'était pas décidé à finir la journée; peut-être est-ce de cette pensée malhonnête qu'il porta la peine... Tant il y a que l'aubergiste, qui connaissait la qualité de son hôte, vint tout affairé et confus, lui avouer après mille péripb embarrassées que les louis donnés pour régler étaient faux... Xon qu'il soupçonnât... Rameau bondit !

— Les misérables! s'écria-t-il...

— Qu'est-ce donc? demanda Jeanne... Qu'y a-t-il?...

— Il y a que je suis volé ! voilà tout! comme dans un bois !... Ah! les grelins ! J'aurais dû m'en douter... Pardieu! ça n'est pas bête; ils savent bien que je ne peux pas m'en plaindre...

Et la modiste fut épouvantée de l'accent sombre dont son amant ajoutait :

— Ah ! ils me le paieront ! . . .

Rameau se convainquit de l'effet produit à ses yeux effarés... Il se refit une figure insouciante, paya son hôte avec de l'argent à lui :

— Les scélérats! pensait-il; ailleurs qu'ici ils me faisaient arrêter comme un faux-monnayeur...

Sur quoi, prenant le bras de Jeanne qu'il était résolu maintenant à ne plus

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