‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 20 sur 68 · CHAPITRE XVII SURPRISES SUR SURPRISES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII SURPRISES SUR SURPRISES

— Vivent les jésuites! criaieutles femmes. Et de rire, et de boire, et de chanter des chansons gaillardes. Il y avait fête, en

effet, chez la Guiol.

La veuve du menuisier, alors plus veuve qu'elle ne le pensait, donnait à souper au Père Girard. Après son sermon, le jésuite était venu chez la grosse femme.

— On veut des consolations? avait-elle demandé avec son gros sourire. Mais elle avait vu son amant si épauoui que tout de suite :

— Eh bien, quoi donc? avait-elle ajouté... Cette mine des dimanches? Les nouvelles sont donc meilleures que ce matin?

Puis, baissant la voix :

— Est-ce que l'affaire a recommencé! Est-ce qu'elle a réussi, cette fois? Mais, voyons, parle donc... Pourquoi me faire des cachotteries?...

Elle le lutinait, serrant contre lui sa vaste poitrine.

— Je te dirai ça au dessert, avait répondu le jésuite.

— Quelle chance! Tu me restes à souper?

— Oui... Va chercher ces demoiselles...

La Guiol avait bien fait un peu la moue, mais Jean-Baptiste savait être si convaincant à l'occasion, que, ma foi, elle n'avait pas résisté longtemps. Une demi-heure plus tard, dans une salle arrangée exprès pour ces petites fêtes, le couvert était mis, fort engageant : une dinde aux truffes et une magnifique langouste faisaient les plats de résistance; une pile de pastèques avait été apportée, mais la Guiol l'avait proscrile comme refroidissant le sang; et elle avait multiplié les hors-d'œuvre épicés chers aux Provençaux.

La table était dressée sur de tout petits pieds ; des coussins formaient siège, et le parquet était euuombré d'un tel amoncellement de coussins qu'on pouvait même manger allongé tout de son long et appuyé sur le coude comme les Romains sur leurs lits de repas. Girard était assis entre la Guiol et la Laurier : la belle fille, pour la circonstance, avait, sur son lourd chignon, arboré un foulard bleu ciel dont le bout caressait son cou blanc. En face du jésuite se tenait la Batarelle, la fille d'un batelier, une grande maigre, trop maigre, mais si vicieuse! et qui savait des chansons si drôles, qu'elle chantait avec gestes et clignements d'yeux, jusqu'à faire rougir laLaugier, qui, pourtant, n'était pas bégueule.

On commença par faire des compliments au prédicateur de son sermon à la cathédrale. Jamais il n'avait été plus touchant, et tout, quoi! Ces dames avaient pleuré quand il avait parlé du deuil où les assassins plongent des familles; elles avaient eu la chair de poule quand il avait décrit les remords du meurtrier et les supplices sans fin qui l'attendaient dans l'enfer.

Girard, ce soir-là, avait, en effet, choisi pour texte de son amplification le commandement de Dieu ainsi conçu :

Ç^\* Homicide point ne seras iO

cfà De fait ni volontairement. ^\>

*fe 212 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV

Et, vraiment, sur ce thème fertile il avait trouvé des variations oouvelles fort piquantes.

— Il semblait qu'où y était, déclara l'aréopage. Girard convint modestement qu'il se trouvait assez en train ce soir-là: ce qu'il

avait appris à la sacristie avant de mouter en chaire l'avait mis de belle humeur...

— Qu'est-ce que c'était? demanda-t-on.

Mais ces dames eurent beau cajoler à qui mieux mieux le jésuite, qui se laissait

faire, il ne voulut rien dire.

— C'est une surprise, déclara-t-il; vous saurez ça au dessert...

— Oui! oui! Vivent les surprises! cria-t-on en chœur.

— Je vous en réserve une aussi, moi, fit la Guiol... Et il faut croire que la surprise était drôle, car elle pouffait de rire rien que d'y

penser...

— Et une surprise surprenante, allez! Je vous en réponds, mes enfants!...

— Pas plus surprenante que la mienne, en tout cas, affirma la Laugier.

— Tu en as une aussi?

— Vous verrez ça...

— Vrai'? Oh! quelle chance!...

— De cette façon, conclut la Batarelle, chacun aura la sienne... ■ — Tu nous en réserves une, toi? demanda la Laugier.

— Té ! et pourquoi donc pas. pécaïre ! Elle disait cela en aiguisant son regard canaille... Elle ajouta après un silence et

d'un air enjoué :

— Je ne sais pas ce que seront les vôtres, mais je vous réponds qu'en fait de surprise on parlera de la mienne longtemps...

— Ecoute, ma fille, interrompit la Guiol, avec la liberté de ton que lui donnaient son âge, son expérience et la conscience des services rendus, — ce n'est pas pour dire, mais il y a des fois que tu as vraiment une mauvaise ligure...

— Moi? Eh bien! qu'est-ce que vous voulez? C'est au Créateur qu'il faut vous en prendre, la maman... Et puis, qu'est-ce que ça peut faire, ça, du moment...

Elle eut un geste indécent, et ajouta :

— Où l'on a le reste bien. . .

Girard se mit à rire et la Batarelle à chanter :

J'ai deux maitress's, un' blonde,

Et l'autre qui n' l'est pas

La blonde a tant d'appas

Qu'il y en a pour tout 1' monde...

Là-dessus, les chansons d'aller; chacun disail la sienne, et celles du Père Girard n'étaient pas les moins farces... La Guiol prétendait que le ventre lui en crèverait sûrement à force de rire.

— Et ça serait dommage! concluait-elle d'un air entendu. A un moment, ce fut une stupeur... Voilà qu'on s'aperçut qu'on ne buvait plus...

— C'est doneça quej'étouffel dit la Batarelle.

— Et moi qui en ai jusque-là. . .

Du vin!

Ce fut l'occasion d'une dispute : aucune ne voulait descendre à la cave... C'était trop humide; on s'enrhumerait... D'ailleurs ou ne connaissait pas l'escalier... Puisque ;

f? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 213 'VV

c'était sa cave, il fallait que ça soit Mmo Guiol qui y aille... La veuve du menuisier ne voulait pas; elle se méfiait ; elle les connaissait bien...

— Avez-vous peur qu'on mange tout pendant que vous ne serez pas là, et qu'il ne vous en reste plus quand vous reviendrez? demanda la Batarelle.

— Mais justement...

— Vieille gourmande !

Comme on n'y serait jamais arrivé, le jésuite proposa de tirer à la courte paille, le doigt mouillé étant trop sujet à tromperie. Celle qui aurait la plus petite descendrait à la cave. Ce fut la Guiol. Les deux autres applaudirent; elle enrageait.

— Elles ont triché, pardi! disait-elle... C'est cette Batarelle; une vraie teigne que cette petite-là...

— Allez donc toujours!

La grosse femme descendit en courant; mais elle eut beau se hâter, elle revint trop tard...

— Quand je vous dis! s'écria-t-elle du seuil, j'en étais sûre. Je voyais ça à ses yeux, cette Laugier... Libertine, va!

— Voyons, voyons! fit Girard d'une voix éteinte...

— Mais oui, pardi! je sais bien que ça n'est pas toi qui vas lui en vouloir... Grand polisson!...

— Ecoute donc!...

Il essayait de rire... Si on ne pouvait plus être une minute seuls sans tout de suite penser à mal ! . . . Mais elle était vraiment fâchée.

— Et cette grande Batarelle qui regarde ça sans rien dire avec ses regards noirs, et qui les laisse faire...

— Moi? Qu'est-ce que ça aurait servi que je m'en mêle?... Je sais qu'il ne faut jamais mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce... Et puis c'est comme ça que je suis, moi; je ne suis pas contrariante...

— Tu dis ça... mais ça n'est pas vrai...

— Ah! vraiment?

— Non, ça n'est pas vrai. Je sais bien que quand Jean-Baptiste a pris Catherine Cadière tu étais furieusement vexée...

— Moi? Si on peut dire! Qu'est-ce vous voulez que ça me fasse qu'il la prenne, qu'il ne la prenne pas!...

— Oui, fais ta dégoûtée, va! Avec ça que je me trompe... Tu es jalouse d'elle...

— Moi? Est-ce que je le suis de vous? A l'instant encore...

— Oh! ça, ça n'est pas la même chose : tu te figurais que tu étais la seule passion du Bévérend Père, là... Je sais ce que c'est que les maigres pour aimer, va!... je l'ai été.

— On ne le dirait pas...

— Comment que tu dis ça, espèce d'asperge!...

— Et toi, veau marin ! . . .

Les deux femmes s'étaient levées, la grosse et la maigre : la Guiol était très rouge, la Batarelle très pâle...

— Eh bien! y pensez-vous? Deux amies! cria Louise Laugier.

Et Girard intervint; il trouva le mot de la situation qu'il leur dit à l'oreille. Elles s'apaisèrent un peu; même, à la prière de Louise, elles s" embrassèrent...

— A la bonne heure !

Ce qui n'empêcha pas la veuve du menuisier de grogner : */

— C'est bon... Mais je saisce que je dis... Catherine... 5>

— Catherine est mon amie d'enfance, affirma la Batarelle, et voilà tout...

— Et c'est pour ça, n'est-ce pas? que tout à l'heure tu causais avec tant d'animation à sa maman quand je t'ai rencontrée...

Elle la regardait en l'ace; Batarelle soutint le regard, et, le plus naturellement du monde, répondit :

— Eh bien! oui, je lui causais... Après? Je la croise... Elle pleure... Elle me dit bonjour, je lui dis bonjour; elle me demande comment ça va? je lui réponds: et vous? et Catherine?... Après?

— Après... Qu'est-ce que tu lui disais du Père Girard? Le jésuite eut un mouvement.

— Vous lui avez parlé de moi? demanda-t-il.

— Oui... Je lui ai laissé à entendre que si elle se plaignait de la dévotion exagérée de sa fille, c'était tout simplement parce qu'elle ne la faisait pas se soumettre à votre direction avec plus d'obéissance... que si Catherine vous écoutait elle deviendrait plus raisonnable...

— Ah! et que répondait la mère?...

— Je ne sais pas ce qu'elle allait me répondre... C'est alors que Madame est venue me chercher...

— Oui dà? fit la Guiol. Alors, qu'est-ce que c'était que tous ces signes, ces regards en la quittant : ces : « Au revoir... A bientôt... Vous m'attendrez, » que tu lui disais?...

— C'était au sujet d'ouvrage que je dois aller prendre chez elle... Et puis, vous savez, après tout, vous m'ennuyez... Si vous avez trouvé Louise pas à sa place en rentrant, ce n'est pas ma faute, et je ne vois pas que ça soit une raison pour faire retomber sur moi votre méchante humeur... Je vous en préviens, si ça doit durer, j'aime autant m'en aller tout de suite !

Et elle en faisait le geste.

LaLaugier la retint; et Girard, intervenant de nouveau, donna tort à la Guiol.

— Voyons, ne nous fâchons pas... Nous ne sommes pas ici pour ça... Il les embrassa toutes deux, et les lii se rasseoir.

— A boire! ordonna-t-il, le vin chauffe pendant toutes ces paroles perdues... Et l'on se remit à boire et à manger, et Girard raconta tant d'histoires égrillardes

qu'au bout de quelques minutes, tous les convives avaient oublié l'incident... Apres les histoires, soulignées de gestes à mourir de rire, les chansons recommencèrent. On en demanda à la Batarelle une qui était son triomphe, la légende de Merlus le plongeur : et elle se mit a chanter, accompagnée par les autres :

Il était à Marseille, Vobiscum dominus, Un hoinin ■ sans pareille, Qui s'appelait Merlus...

Son succès fut tel que, la chanson finie, elle dut la recommencer : or, il y avait au moins quarante couplets, la chanson étant vieille comme Marseille, et chaque génération en ayant au moins ajouté un... Pour se remettre la gorge, on recommença à boire... Ou but tant, que vers une heure du matin, l'homme commençait à être aussi gris que les trois femmes et qu'on n'imagina rien de mieux qu'une lutte a coups de Iran. liede pastèques... Alors ce fut à travers la salle une chasse folle mêlée de culbutes plusantés. Les projectiles volaient... et l'on riait à se tordre... Si bien qu'au bout d'un quart d'heure de cet exercice tous gisaient exténués sur les coussins et les tapis...

— Si on jouait aux jeux innocents? proposa la Laugier entre deux éclats de rire.

— Attendez qu'on se repose, fit la Guiol tout essoufflée...

— Au fait; et les surprises? demanda la Batarelle...

— Tiens, c'est vrai, les surprises! crièrent les autres femmes. Et Louise Laugier, tapant sur les joues du prêtre, dit :

— Commence, toi, Révérend Père... Confesse-toi...

— Non, fit-il; vous, d'abord.

— Voyons, interrompit la veuve du menuisier, va-l-il encore falloir tirer à la courte paille à .qui commencera... Parle, Batarelle...

— Après vous; moi, je garde la mienne pour le bouquet.

— C'est donc moi qui entamerai le feu! décida Louise.

Et la blonde fille préludait par un beau rire... quand tous relevèrent la tête... On venait de frapper à la porte extérieure... La Batarelle s'était levée.

— Qui diable est là? demandait Girard inquiet.

— Je vais voir, proposa la Batarelle.

— Peut-être la maréchaussée ; nous avons fait trop de vacarme aussi...

— Silence! on frappe de nouveau...

On recommençait en effet.

— Eh bien! va ouvrir, Batarelle, fit la Guiol. Et s'adressant à Girard :

— Toi, Jean-Baptiste, viens ici.

Dérangeant les coussins, elle allait ouvrir une trappe... De la chambre d'à-côté, la Batarelle, qui venait d'examiner les nouveaux venus par le judas, cria :

— Ce n'est pas la peine. . .

— Qui est-ce donc? demanda la grosse femme.

— M"e Gravier et la Reboul...

— Bravo! Elles arrivent bien ; fais entrer...

La Batarelle ouvrit aux deux pénitentes du jésuite, et les fit entrer dans la première chambre. Mais avant de refermer la porte, elle se pencha au dehors, et, de la main, avertit une femme qui se tenait blottie dans l'ombre de l'autre côté de la rue, par le geste qui veut dire :

— Attendez.

La femme répondit : « oui » de la tète. Alors la Batarelle referma la porte à clé, et vint introduire M"c Gravier et sa cousine dans la salle à manger. Une exclamation de joie salua les deux inséparables. M"e Gravier, une grande, charnue, de tournure mu..: commune que les 'Mires, très coquette, dissimulait à force d'artifices ses quarante -•!• bien sonnés; c'était la fille d'un entrepreneur de travaux du roi à l'arsenal, i. • ■..<■ devait à cela d'être traitée de mademoiselle dans le sérail de son directeur. La Bebo :! . sa cousine et héritière, n'avait que trente-cinq ans, mais elle en paraissait cin<piaO\ tant elle s'attifait mal. Elle était fille d'un patron de barque; et, naturellement is maigre et couperosée, elle affectait de tousser et de ne pas pouvoir se tenir, croyant rassurer ainsi sa parente et dissimuler la démangeaison qu'elle avait de voir ouvrir son testament. Toutes deux, très dévotes, elles se cajolaient en public, l'une flagornant l'autre. En réalité, elles ne pouvaient pas se sentir, surtout depuis que Girard les confessait; les attentions dont il honorait l'une, l'autre trouvait qu'on les lui volait; et elles ne s'agenouillaient jamais sur leurs prie-Dieu voisins sans réclamer au ciel tout bas leur mort mutuelle. La Beboul semblait de belle humeur au fond, et assez disposée à prendre sa part du repas entrain et des jeux qu'attestait le désordre de la salle; mais elle se contraignait visiblement, gênée par la réserve de sa parente.

«(? 216 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR <V ?fc>

— Venez doDC ! criait-on, vous seules manquiez à la fête.

— Nous en étions aux surprises, figurez-Tous !

— Vraiment? fit M"6 Gravier d'un ton aigre. On n'attribua ce ton qu'au dépit qui la tenait de n'avoir pas été invitée ; de fait, on

l'avait oubliée complètement.

— En aurez-vous une à nous dire, vous, Mademoiselle? demanda la Laugier.

— Peut-être bien.

— Tant mieux !

— J'étais même allée chercher M. Girard chez lui pour la lui raconter, et c'est parce que je ne l'y ai pas trouvé que je suis venue ici, où les chants entendus m'ont prouvé qu'il devait être...

Ceci avait encore été dit d'un air de mauvaise humeur qu'accentuaient le froncement des sourcils et le plissement des lèvres. Girard voulut s'approcher pour lui en demander tout bas la cause.

— Ne vous dérangez pas, dit-elle...

Et elle ajouta, parlant pour tout le monde :

— Nous ne voulons pas troubler votre fête... Dites vos surprises, si vous ne trouvez pas que nous sommes de trop...

— Par exemple !...

— Je dirai la mienne à mon tour...

— Eh bien! c'est ça, cria la Guiol, affectant de rire pour ranimer la gaieté éteinte.

En même temps elle remplissait les verres et servait de la dinde et du homard. M"° Gravier refusa de manger et de boire; la Reboul fit quelques cérémonies, puis, ma foi, se décida, et elle était en train de s'empiffrer consciencieusement quand la Guiol appela :

— Surprise numéro un !

— Présent ! lil Louise Laugier.

Sur quoi, retenant son envie de rire, la belle fille se mit à genoux aux pieds du

jésuite et se mit à réciter son Confiteor... Elle s'arrêta au mea culpa, et après s'être frappé trois fois la poitrine d'un air contrit :

— Eh bien, voilà, lit-elle... Seulement maintenant je n'ose plus, moi...

— Elle est si timide! dit la Batarelle...

— Je voudrais bien t'y voir, loi...

Là-dessus, elle commença.

— Mon Père, je m'accuse...

Puis elle s'interrompit :

— Non décidément ça n'ira pas comme ça... Bref, vous savez bien l'histoire de la Sainte Vierge?

— Cette idée !

— Un jour un individu vient la voir, qui portait une colombe dans une cage... et puis un mois après elle avoue à ce brave saint Joseph qu'elle a conçu par l'opération de la colombe...

A ce moment un formidable éclat de rire de la Guiol interrompit la Laugier.

— Parions, fit la grosse femme, que tu en es où en était la sainte Vierge.

— Juste ! cria l'autre...

— Fameux !

r\, — Et mon Saint-Esprit à moi, voulez-vous que je vous le montre? C'est ce vieux

«ft libertin-là, tenez ! I

ftÉt^ â$\

I] ne put faire un mouvement en arrière pour se dérober aux quatre paires de mains violentes qui s'emparaient de lui. (Chap. XVIII.)

Elle prenait par le meutou Girard qui riait. La Batarelle riait aussi d'un rire aigu; la Guiol se tordait, La Ileboul souriait tout eu s' empiffrant... Mlle Gravier s'était levée pâle...

— C'est moi, ou un autre, dit le jésuite arrivé à ce point de perversion qu'au fond ces hommages grossiers le llattaient.

— Que si, tu sais bien que c'est toi ! répondit la belle tille.

— Eh ! Eh !

— Changez donc de nid la colombe de ces jésuites-la !... Pour ce qui est de moi, par exemple, commença la Guiol en se frappant la

Pi poitrine à son tour..

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(librairie AM'[-::LMii;\!/i.)

«£v a LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV

— Surprise numéro deux !... glapit Louise.

— Pour ce qui esl de moi. continua la grosse femme, Jeau-Baptiste est bien sur qu'il n'y a pas d'autre Saint-Esprit que lui...

— 11 n'y a pas presse, murmura la Batarelle.

— Mou saint Joseph est mort, reprit-elle, riant toujours : Et elle ajouta, secouée cette fois d'une hilarité folle :

— A moins que ça ne soit une conception posthume !.. Un éclat de rire formidable accueillit ce mot :

— Comment ! la Guiol aussi?

— Oui. mes enfants ! Oui. mon père !

— Alors nous pouvons nous donner la main ? fil la Laugier.

— Comme tu dis.

Et elles s'embrassèrent. Le père Girard s'était levé et étendait ses deux m

— .Mes filles, dit-il, soyez bénies entre tontes les femmes... el benedktas fructus vent ris vestri...

— Misérable ! fit une voix...

Tout le monde sursauta. Qui avait dit cela ? C'était M"' Gravier...

— Eh bien ! quoi .loin"1 demanda le jésuite abasourdi... Qu'avez-VOUS?

— Ce que j'ai ? fit -elle...

Elle s'arrêta suffoquée... Une telle colère était dans ses yeux, un tel dé|

ses lèvres que personne n'osail plus bouger... Seule, cette effrontée de Batarelle osa risquer, à voix basse, il est vrai, ces mots :

— Surprise numéro (rois!

M ' Clavier sembla n'y pas prendre garde, et continua :

— Ce que j'ai? Monsieur Girard! J'ai que ce qui arrive à celte fille et à celte femme m'arrive aussi à moi...

La Guiol une seconde eut bien envie de rire encore; elle n'osa pas.

— J'ai que vous m'avez indignement trahie, aveuglée. Je supposais vos débauches, je les devinais; je ne voulais en croire ni le bruit public, ni mes pressentiments... Je \ous aimais, misérable que j'étais!... Vous m'avez séduite par vos paroles dorées, votre accent mielleux, endormie, anéantie, réduite à force d'exercices mystiques... Par je ne sais quelle confusion monstrueuse, je me livrais à vous, croyant me livrer au Christ lui-même... Je me disais : il m'aime, puisqu'il me le jure... Je ne prévoir cette catastrophe qui m'arrive... Quand je l'ai connue, j'ai cru d'abord que j'allais mourir de boute; j'ai pensé au suicide; puis j'ai i je n'avais plus le droit de me tuer.. Alors j'ai couru chez vous; en route je me disais: « Eh bien! » oui. je suis perdue... niais il sait bien que je me suis perdue par amour, qu'aucun » homme avant lui n'a connu mes baisers, qu'aucun ne les connaîtra a, ires lui... je ■ vais tout lui due; il réparera ce qu'il a fait; quand il devrait pour cela jeter sa robe > aux orties, il n'hésitera pas, il fuira avec moi, sur que c'est son devoir ! »

I s'interrompit, les larmes lui montant. Girard essayait de sourire : mais il eiait visiblem «Troublée, el sans bien se rendre compte de ce qu'elle faisait,

la Guiol offrit à boire à M 'Gravier dont la voix faiblissait...

— .Mena, madame, dit-elle.

El elle reprit :

— J'eiais le Ile... Je suis heureuse d'être venue ici pour y avoir vu ce dont je Oj viens d'être témoin... Les doutes que j'avais sont éclaircis... J'aime mieux ne pas

t(/> " il i de mon malheur: la profondeur du gouffre où je suis tombée m'ùte à mes

jr

LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR ?i0

yeux un pou de mon infamie... Tu es un lâche, je le comprends à cette heure, et un menteur aussi; lu m'as trompée indignement; tu ne m'aimais pas plus que tu n'aimais ces femmes. Un furieux besoin de libertinage t'enflammait seul... et avec cela un ardent désir de ma fortune...

— .Mademoiselle! interrompit le jésuite, la voix sifflante1.

— Ah ! tu vois bien que j'ai deviné juste puisque c'est ce trait-là qui t'arrache un cri... Mais sois tranquille, l'argent que tu m'as demandé, censément pour des fondations pieuses, je te L'ai donné, sachant bien que tu le garderais pour toi je; ne le i Mettais pas alors, je ne le regrette encore pas; garde-le etpuisse-t-ilte profiter, à toi, el à ta Société de Jésus...

— Ne blasphémez pas ! fit Girard... Vous vous perdez...

— Ne prends pas le souci de mon salut ! 11 est assuré maintenant qu'il n'est plus entre tes mains... Mon repentir l'avancera... et aussi l'absolue façon dont je romps ces liens infâmes... C'est toi plutôt que tu as peur que je perde, dis donc toute ta pensée, jésuite...

— Moi, peur?

— Oui, toi, plus que tu veux en avoir l'air; mais sois tranquille, tu ne me reverras plus... Le sacrifice que j'espérais de toi cette nuit encore, tu me l'offrirais à présent que je n'en voudrais plus, tant je te méprise...

— Prenez garde !

— C'est à toi à prendre garde; mon dégoût te sauvera de mes obsessions... Fuir avec toi, ce ne serait pas fuir la honte, ce serait se river à l'infamie... Seulement...

— Assez ! cria Girard en frappaut du pied.

— J'ai fini ; je disais, que tu n'auras plus à craindre de me revoir... il y a à cela une condition : je ne veux pas qu'en dehors de mon argent tu gardes rien de moi... tu as mon portrait, j'entends que tu me le rendes...

— Non pas! Vous seriez trop contente...

— C'est votre dernier mot ?

— Oui. J'y tiens, comme à un souvenir cher. ,

— Il suffit, reprit M"e Gravier sans relever celte ironie; j'ai vos lettres et je les garde...

— Malheureuse! laissa échapper le prêlre.

— Il ne tient qu'à vous que je vous les rende; restituez-moi mon portrait...

— Jamais.

— Alors adieu.

— Adieu... Vous croyez me faire peur, vous vous trompez, ces lettres sont plus compromettantes pour vous que pour moi.

— C'est ce que nous verrons !

— Que voulez-vous dire?

— Le temps vous l'apprendra... Rappelez-vous seulement ceci : j'avais peur du scandale quand je croyais qu'il retomberait sur moi; maintenant que je vous connais, je suis sûr qu'il ne menace que vous; je vais le chercher autant que je voulais le fuir...

— Écoutez!...

MIle Gravier ne laissa pas au prêtre le temps d'achever ; elle le cloua sur place d'un regard méprisant, et sortit, suivie de la Reboul, qui s'arrachait à la fête, non sans un soupir de regret. Les convives étaient ahuris.

— Oh ! ces lettres ! songeait Girard, il faudra pourtant les ravoir:..

''rO

La Batarelle s'était relevée pour reconduire ces demoiselles : elle leur dit adieu à la porte de la rue.

— Croyez bien, lui murmura la Reboul, que je ne suis pour rien dans cet esclandre...

— Parbleu !

— Si j'avais su !... Ce pauvre Père Girard, ma chère... dites donc, au fait, vous me garderez des bonbons, hein?

— Soyez tranquille.

— J'adore ces petites chatteries-là, moi... La Batarelle laissa s'éloigner les deux cousines... L'aube prochaine commençait à

blanchir le ciel... Elles tournèrent la rue... Alors elle fit signe à la femme en niante noire toujours blottie dans l'angle d'un mur en face. Cette fois son geste voulait dire : venez !

Quand elle rentra dans la salle à manger, Girard et les deux femmes n'étaient pas encore sortis de leur stupeur..

— Voyez-vous cette demoiselle Tranquille ! murmurait Louise Laugier, plus remuée encore qu'elle ne voulait en avoir l'air...

— Comme il faut se méfier de l'eau qui dort ! ajoutait la Guiol... Soudain la grosse femme s'interrompit :

— Chut! fit-elle.

A ce moment la Batarelle entra.

— Ah! c'est toi?... Je croyais que c'était elle qui revenait... Il m'avait semblé entendre deux pas là dans la chambre...

— Mais non, répondit la Batarelle.

— Tu as bien fermé la porte de dehors au moins ?

— Mais oui !... mon Dieu ! comme vous voilà tremblante ! et toi aussi, Louise... Ah ça ! ce sent les radottages de cette vieille folle qui vous ont mises dans cet état ? Vous prenez donc tout cela au sérieux... Vrai ! je vous admire tous, ma parole d'honneur, vous tout le premier, Révérend Père... Est-ce que vous ne devez pas être habitué à ces scènes-là?... S'il vous fallait vous mettre en émoi chaque fois qu'une de vos pénitentes vient se plaindre qu'elle a subi l'opération du Saint-Esprit, vous n'en finiriez pas...

Et elle riait d'un ton cynique, si bien que la Guiol se remit un peu ; la Laugier se versa à boire, et Girard lui-même, peut-être calmé par une idée qui venait de lui venir, se décida à faire contre mauvaise fortune bon cœur...

— Il y a encore du dessert ! criait la Batarelle... Elle remplissait les verres :

— A la santé des petits pénitents ! faisait-elle. Bref, elle déploya tant de belle humeur que la gaité revint... Ou se moquait

maintenant de cette espèce d'antique qui faisait sa bégueule, et n'entendait pas la plaisanterie.

Et pendant que la Batarelle fredonnait :

Père Barnabas

Ta béquille, ta béquille,

Pi iv Barnabas

Ta béquille a fait fracas...

La Guiol s'animait :

Jfy — Je vous demande un peu ! Comme s'il y avait de quoi faire tant d'histoires... ^V

Quand même encore elle aurait été prise, voilà-t-il pas un beau Venez-y-voir ! Est-elle la seule'? dirait-ou que c'est la mer à boire... Et si la maternité ne la séduit pas, c'est si facile de doter le paradis d'un ange de plus !... Sans aller plus loin, moi qui vous parle, je sais les tenants et aboutissants... Une tringle de rideau, pas davantage... Merci!... il ne faudrait plus faire que cela : leur donner le jour... on ne se relèverait jamais...

Elle riait, et poussant Girard, ajoutait :

— Eh bien ! et aller en confesse donc?

— Ainsi, dit la Laugier, vous avez des moyens pour?...

— Dix pour un, ma belle, à votre service...

— Non merci...

— Est-ce que la tringle te fait peur? Je te ferais boire une tisane de ma composition, telle que le lendemain il n'y paraîtra plus... Ni vu ni connu, prête à recommencer... Tu n'auras qu'âme faire signe...

— Eli bien ! non décidément !

— Tu ne veux pas pas ? Tu as tort ?

— Je ne vous dis pas... C'est une idée; je m'en voudrais...

— Ça passera, va, ma belle...

— Peut-être; je ne prétends pas faire une mère autrement sucrée que les autres, et l'enfant que j'aurai deviendra sans doute un ou une pas grand'chose; mais il sera libre de devenir quelque chose de mieux que sa mère...

— Il n'aura pas de peine, ricana la Batarelle. La Guiol se fâcha. Avec cette vipère-là, on ne pouvait pas avoir une conversation

suivie... C'est vrai; on causait de choses sérieuses, qui pouvaient l'intéresser elle-même un jour ou l'autre... Dame ! il ne faut qu'un coup pour mordre le loup... Elle ne voulait pas... C'-est pourtant bon d'être sérieux de temps en temps. Là-dessus elle insista auprès de la Laugier qui s'obstinait à ne pas se laisser convaincre.

— Tu verras, disait-elle, la langue épaissie parle vin, la tête alourdie par l'atmosphère tiède de la chambre, tu verras que tu y reviendras : c'est si simple, à toi surtout qui n'est pas surveillée... Mais, tenez, mieux que ça!... Une fille chez ses parents; je voudrais me charger de la débarrasser sans que personne chez elle n'y voie que du feu...

— A condition qu'elle s'y prêtât ! observa Girard.

— Naturellement; mais dans ces cas-là, elles sont trop heureuses de s'y prêter.

— Hé! pas toujours! continua le prêtre, une innocente...

— Laisse-moi donc tranquille avec ton innocence... Une innocence qui en est-là...

— Ça peut arriver ! . . .

— Farceur !

— Mais je ne plaisante pas... et je pourrais en citer un exemple... quelqu'un que vous connaissez...

— La petite Cadière, je parie?

— Justement !

La Batarelle se rapprocha curieuse :

— Comment, fit-elle, qu'est-ce que vous dites donc? Catherine aussi a conçu par l'opération du Saint-Esprit?...

— Mon dieu oui ! répondit Girard en souriant...

— Canaille de jésuite ! s'écria la Laugier...

— Mais il n'eu manquera donc pas une? demandait la Guiol...

— Surprise numéro quatre ! lit la Batarelle-.

(# ?fe

— Précisément.

— Il u'y a pas longtemps? demanda Louise.

— Je le sais d' avant-hier...

— Voyez-vous celle sainte nitouche ! avec ses airs modestes !...

— Et voilà bien ce qu'il y a de plus drôle ! continua le prêtre... C'est qu'elle est convaincue qu'elle est aussi immaculée que la Vierge Marie elle-même...

— Comment cela?

— Elle ne sait pas môme qu'elle n'a plus droit de porter de la fleur d'oranger.

— Tu nous la bailles belle !

— Je ne dis rien que la vérité, insista le jésuite que cette pensée grisait plus encore que le vin absorbé. . .

— Mais voyons, c'est impossible t..;. Toutes trois se ré' lièrent.; la Balarelle plus haut que les autres; elle réclama des

détails : s'il n'en donnait pas, c'est qu'il s'était moqué d'elles... Elle savait bien qu'on s'en apercevait toujours... Elle trinquait... Girard but et commança à donner des détails requis... mal complets d'abord; mais l'auditoire lui remplissait son verre, et chaque gorgée de vin d'Espagne, chaque lampéede liqueur amenait un éclaircissement nouveau... Les yeux allumés, frémi-saut sous les regards et les caresses des trois débauchées, le jésuite retraça, revécut presque la scène de la discipline, dit le sommeil étrange de sa pénitente, la façon dont il eu avait abusé, puis raconta les aveux que lui avait faits Catherine, tous les symptômes trop clairs de sa grossesse...

— Pensez si j'étais embarrassé! ajoutait-il, riant d'un rire épais...

— On le serait à moins ! faisait la Batarelle... Et après?...

— Après?... Ah ! voilà...

A travers son ivresse, Girard se rendait bien compte encore de ce qu'il y avait

inconvénient a dire; la Guiol l'en avait averti d'un coup de genou, préférant être la seule dépositaire des secrets 'tragiques...

— Après... continua le jésuite, après, je me croyais perdu: songez donc! cette gamine-là, chez elle, avec un frère qui a la tète près du bonnet... Heureusement, le frère part à Fréjus. .. Bien !... .Mais restait la mère, une sainte!...

— Ah! voilà, fit la Batarelle...

— Lue vieille folle, quoi! capable de prendre la chose encore plus mal que M"e Gravier...

— Sûrement! Si bien que vous n'étiez pas dans de jolis draps!...

— Ah! mais non 1... Quand... ia Providence se déclara pour moi...

— 11 faut bien qu'elle SÈrve a quelque chose. . .

— Au moment de monter en chaire hier soir, je me disais : ■• Oh! si seulement je « pouvais la fourrer dans un couvent... Là, on la soignerait à son aise : ou lui donne- « rait les lisaues de AH Guiol... Mme veuve Guiol... et ou la guérirait radicalement, « sans que ni frère, ni mère ne pussent reconnaître le doigt de Dieu dans l'affaire !... • \ ce que je me disais...

— Et celait bien dit...

— Lit bien ! nies filles, mes chères sœurs en Jésus-Christ; au moment où je sortais de la sacrisiie, savez-vous ce que vient me dire à l'oreille ce brave père Sabatier:'... Non, vous ne le savez pas?... lime dit : « Catherine Gadière vient de partir au couvent d'Ollioules! »

— Voilà une chance! crièrenl les trois femmes... t — Jugez de ma joie I conclut le jésuite... ^

<tp. Et il ouvrait la bouche pour nu rire énorme... Soudain, il s'arrêta, devint pâle Qj,'

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comme la mort, se souleva en chancelant, et, du doigt, sans une parole, montra le mur en face de lui... Les trois femmes se retournèrent... Un cri s'étrangla dans leur gorge... La porte venait de s'ouvrir, livrant passage à M"" Gadière...

— Infâme! cria-t-elle d'une voix surhumaine... L'écho s'en prolongea jusque dans la rue, dont la porte était restée grande ouverte,

et où à ce moment sonnait le trot d'un cheval...

— Surprise numéro cinq! dit entre ses dents la Batarelle... Mais ni la Guiol, ni Girard n'eurent même la pensée de punir d'un regard furieux

la trahison de celte fdle, tant l'aspect de la nouvelle venue les avait glacés de terreur... Ainsi elle était là! elle avait entendu!... La mère Cadière se tenait au seuil, le bras levé : ses yeux, soudain agrandis, luisaient sinistres sous ses cheveux blancs. Elle frémissait... Un monde de pensées obscures assaillait visiblement son cerveau... Terrifiante au delà de toute expression, elle-même était terrifiée... On voyait en elle la stupeur d'un passant qui s'arrête un pied sur un serpent ou au bord d'un gouffre... Son front s'était empourpré d'indignation et de honte... Cette face rouge et muette était sinistre...

Alors elle fit un pas en avant, venant droit à Girard... Le prêtre était livide... Louise Laugier déclara depuis qu'il avait l'air d'un noyé... La mère de Catherine avançait les ongles, crispant d'avance les mains comme pour étrangler le bourreau de sa fille... La Guiol frissonnait, en proie à un tel saisissement qu'elle ne pensa pas plus à défendre son amant qu'il n'y songea lui-même. Mm° Cadière fit un autre pas... Elle louchait à la table... Elle n'avait plus qu'à allonger les bras pour étreindre le prêtre... Ses mains tremblaient... Son effroyable regard n'avait pas quitté le misérable, qui fasciné- à son tour, n'avait pas la force de détourner ses yeux de ces yeux fixes...

Tout à coup ce fut une autre stupeur; l'épouvante des convives, qui semblait au comble, s'accrut encore ; la Batarelle elle-même frémit. François Cadièr-e venait d'entrer, haletant, couvert de sueur... Celait lui dont le cheval descendait la rue tout à l'heure... Le cri de sa mère l'avait arrêté... Sa mère se retourna d'un seul geste avec un mouvement de fantôme... Elle reconnut son fils... Alors un flot de sang plus noir monta à son front... Sa face congestionnée s'immobilisa... La bouche ouverte eut un tressaillement, comme s'il en allait jaillir une accusation suprême... Son bras se tendit pour désigner le jésuite... Et le marchand n'eut que le temps de s'approcher pour soutenir sa mère qui chancelait... Elle était raide comme un cadavre... Son visage empourpré s'était soudain pâli.

François se pencha sur sa bouche pour essayer d'entendre le mot qu'ébauchaient ses lèvres... Nul souffle n'en sortait plus... Elle était morte. Alors il sembla au malheureux jeune homme, accablé en quelques heures de tant de fatigues et d'émotions, que la terre se dérobait sous lui... 11 eut un cri sourd, battit l'air de ses bras, et tomba, évanoui, sur le corps de sa mère...

Quand il so/ïit de cette syncope, il se trouvait dans son arrière-boutique, assis sur une chaise auprès d'un lit de repos où était étendu le cadavre de sa mère.

La vengeance de la Batarelle ne lui porta pas bonheur.

Pendant que se répandait dans Toulou la nouvelle de la mort de Mme Cadière, qu'une congestion avait foudroyée chez la Guiol, où elle était entrée en se rendant à la ; imière messe, l'abbé Girard qui se promenait sur la plage, du côté de la route de i ïêjus, fut témoin d'une chose terrible, qu'il colporta à son tour et qui fit un peu diversion.

Voici quel était le récit du jésuite :

La Batarelle se baignait dans la mer avec un certain Thomas Casta n i! cL

crieur de sod métier, et frère de ce Saturnin qui s'était suicidé récemment.

Ce Thomas passait pour l'amant de cette fille.

Le père Batarelle, patron de barque, homme peu endurant de son naturel, avait été prévenu sans doute du plaisir scandaleux que s'offraient les deux jeunes gens... Par qui? On ne le sut jamais. Tant il y a, que, pendant qu'ils folâtraient, sa barque surgit tout à coup au détour d'un rocher... Les deux coupables voulurent fuir en l'apercevant... Mais ils allaient moins vite que le père, la fille nageant assez mal. Bref, le bateau les atteignit... Le pécheur était debout à l'avant, son épervier sur le bras... Il le lança d'un geste... Le lourd filet s'abattit sur les amants qui ne reparurent plus...

Le père regardait, immobile, le gouffre qu'agitait à peine un bouillonnement à cet endroit. 11 attendit que sa fille et l'amant de sa fille fussent morts... Puis il s'attacha les pieds, et sauta dans la mer... Le Père Girard attendait ce dénouaient... 11 fut dans la mer presque aussitôt que lui. et près de lui en quelques brasses... Il eut même le bonheur de l'atteindre à la seconde fois qu'il reparut sur l'eau; mais le pêcheur tenait à mourir. Il se débattit contre Girard, l'égratigna même; bref, allait le noyer. Le jésuite, pour se sauver, dut le laisser se perdre.

Le soir du même jour, les Toulonnais se pressaient sur la plage pour voir les cadavres que rejetait le reflux. Le prêtre y était aussi, entouré d'un groupe de dévots qui le félicitaient avec chaleur. Décidément les dévoûments lui étaient familiers. Apres Pierre Bnûer, le père Batarelle : chaque jour un. Girard se dérobait aux compliments. Ce n'était pas l'endroit, disait-il; il était assez malheureux de n'avoir pu sauver personne.

— Vous vous êtes sauvé vous-même : c'est bien quelque chose, répliquaient ces messieurs.

A ce moment, un mouvement de curiosité peureuse lit osciller les groupes. La Batarelle venait d'être repêchée... Elle était enlacée à son amant que, dans la mort, elle serrait d'une étreinte indécente, au dire de ces messieurs. Thomas Castagnol et elle étaient emprisonnés encore dans le lourd filet aux mailles, un tout pareil à celui dont s'était servi Poisson pour immobiliser la pauvre. M"" Cadière, tellement pareil qu'on eût dit le même. On loua beaucoup tout bas l'attitude du Père Girard qui pria près d'eux debout; son oraison prouvait sa charité, sa tenue protestait contre la leur: et puis, en somme, ils étaient morts en étal de pèche mortel.

Une heure plus lard, une vague en se brisant sur la plage y roula le corps du vieux pêcheur. Le père Batarelle avait eu effet les pieds liés comme l'avait dit Girard; menu. — détail singulier et qui prouvait sa résolution obstinée de mourir. — un tour de corde liait aussi les poignets... Le jésuite le délit : c'était une chose horrible, disait-il, que ce lien meurtrissant les poiguets de ce cadavre. Le pécheur avait les yeux grands ouverts... Son corps était couvert d'ecchymoses.

— Il faut croire, déclara Girard, qu'il a été roule sur des rochers. Ce fut l'opinion de tous ces messieurs. On remarqua que. cette fois, l'abbé se mit

à genoux : il pria même plus longtemps, les mains sur les yeux. Quand il se releva, une larme perlait sous ses paupières.

— Pauvre homme ! murmurait-on sur son passage... Quels trésors de miséricorde renferme son cœur!... Prier avec cette onction pour un suicidé...

Une fois fermées sur une postulante, les portes d'un couvent ne se rouvrenl J^ plus. Etienne Cadière, prévenu, vint de Fréjos pour l'enterrement de sa mère : ilame- ^v

95^ ^ cî#c«

.ES DEBAUCHES D'UN GONFRSSEUR

Le jeuae homme faisait effort pour se débarrasser de cette étreinte; mais le moine tenait bon. (Cbap. XIX.)

nait Thérèse, qui, à peine sa mère ensevelie, venait pleurer sur la tombe avec son fiancé. Catherine fut la seule absente. François lui avait fait porter la nouvelle cependant à Ollioules; la pauvre fille tomba frappée comme d'un coup de foudre...

— Morte! Ma mère!... Si vile!...

Sûrement, cela prouvait bien qu'elle était possédée en effet : une telle série de malheurs ! Sa mère et elles attaquées, Damiens ne la sauvant qu'au prix de la mort d'un homme, et séparé d'elle à jamais... puis, maintenant, comme pour creuser davantage l'abîme qui la séparait du monde, — cette fosse faisant la frontière, — sa mère morte subitement... Elle se réveilla, toute étourdie, sans larmes, pria, supplia la supé-

29e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

rieure de lui donner un congé d'un jour... menaça même... Tout fut inutile : la eou-

Catherine fui enfermée dans sa cellule. Alors, sentant son abandon, sa faibli toujours ton ['ailleurs du même malaise, la pauvre fille se livra à la douleur

comme un enfant ; la source de ses larmes se rouvrit... Elle pleura un jour et une nuit...

le voulait plus manger... Elle eut été heureuse de mourir... François ne voulu I pas croire, malgré les affirmations de son frère, que la règle d'un couvent pût cire si étroite cher une tille d'aller pleurer sur la tombe de sa mère. Il vit dans son

absence uu refus de venir, sinon | lus.

— Qui sait, se disait-il, si Catherine ne se croit pas un peu cause de celte mort, que, dans sou idée, son entrée au couvent a pu hâter?...

11 n'avait pas fait dire, en effet, à Catherine dans quelles circonstances il avait vu mourir sa mère : il ne le dit pas davautage à Etienne ni à Thérèse ; il leur laissa en ire ce qui sedisail dans la ville, qu'un i l'avait frappée à la porte de laGuiol. 11

se r< servait d'approfondir ce mystère, de chercher le mot que les lèvres de la morte n'avaient pu prononcer; il se disait seulement :

— J'ai déjà vu ce père Girard venir confesser ma sœur, et ma sœur est au couvent; c'est dire qu'elle est morte pour moi : je le revois auprès de ma mère, et voilà ma mère au cercueil..'.

11 l' ormuler le reste de sa pensée. Etienne essayait de calmer sa dou-

3 paroles chrétiennes. François lui fit comprendre qu'il ne voulait sortir de

son sile par l'action. Jusqu'au moment oii la fosse se referma sur le cercueil, il

ne dit pas une parole. Le Père Girard n'avait pas paru. Alors il se tourna vers Thérèse,

qui ne l'avait pas quitté :

— Allons voir ton frère, lui dit-il.

ipagnés d'Etienne i's à : au bagne.

— Nous désirerions, demanda Frai - ude-chiourme en chef qui était accouru eu royant un prêtre, parler au condamné Pierre Brader.

M. Doucereux eut un soupir lamentable qui fit frissonner Thérèse...

— Il est embarqué'? fit-elle.

— Pis qui Thérèse eut un sursaut; des lèvres elle mima plutôt qu'elle ne dit :

— Blessé... .Mort?...

Le garde-chiourme en chef baissa la tète. Thérèse chancela et perdit connais-

Pendanf qu'Etienne lui douuait des soins, le marchand, très ému. frémissant

comme un homme qui sent grandir sur sa tête l'ombre des ailes de la mort, demanda

5 M. Douci eux. Celui-ci se lit uu plaisir de les lui donner. La chose

vieille que de trois jours, et s'était entourée des circonstances les plus

Alors il raconta comment Pierre avail sauvé d'un chien enragé et lui-même et le confe i ur du b oent, mordu sans qu'on s'en aperçût, il avail donné la nuit

suivante des signes trop certains de L'épouvantable maladie; comment enfin le dévouai du prêtre avait préservé de ses atteintes tout le bagne, à commencer par lui qui lisait : il songeait.

— Cette nuit-là, c'est la nuit peu;. mi laquelle je galopais sur la rouie de Fréjus... Cetti uu . i j'en r rois le carme, la lettre d'Etienne avait été remise déjà à...

Il s'interrompit et demanda au garde-chiourme : ) — Comnn Ile ce prêtre, c mfesseur du bagne?

M. Doucereux, répondit avec une inflexion de voix respectueuse :

— C'est le Révérend Père Girard.

— Monsieur, je vous remercie...

se se remettait un peu : mais, épuisée de tant d'assauts, elle était d'une faiblesse effrayante. Les deux frères la recon luisirent chez eux, où elle se mit au lit, dans le lit de Catherine. Aussitôt endormie, le- marchand la confia aux soins du prêtre.

— Tu sors ? lui demanda Etienne.

— Oui, je serai de retour dans une heure.

François prit le chemin du séminaire des aumôniers de la marine.

— Girard! murmurait-il... C'est la troisième fois...

Un peu plus loin, on l'entendit qui disait presque tout haut :

— Nous allons bien voir!

Il marchait à grandes enjambées, les dents serrées, les poings fermés. Or, au moment où, du coin de la rue, il apercevait la porte du presbytère, il remarqua une carriole qui attendait là, lui tournant le dos.

Saisi d'un pressentiment, il se mit à courir... Trop tard!... Il avait encore cinquante pa's à faire quand il vit un prêtre sortir, sauter dans la voiture... C'était lui sûrement... Il l'avait vu et se hâtait... La voiture se mit au galop... François courut eu vain, mais s'arrêta bientôt, convaincu de l'inutilité de sa poursuite.

— Tonnerre de Dieu! grondait-il; c'était lui pourtant !...

— C'était lui! répéta une voix, celle du Père Nicolas.

— Vous ici!... Vous le guettiez comme moi"?

Le carme ne répondit pas à la question: il dit seulement:

— Le Père Girard va prêcher une retraite aux environs.

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