RÉVÉLATIONS
Depuis le départ de Catherine Cadière, Damions passait ses nuits, non à pleurer, car le soulagement des larmes lui était refusé, mais à livrer son âme à un flux de pensées amères ou haineuses, cachant d'ailleurs avec soin son souci aux autres domestiques aussi bien' qu'aux maîtres.
— 11 n'est pas bavard, disait-on de lui. Personne n'en disait ;
— 11 doit avoir quelque peine.
El le mystère de sa douleur lui plaisait. Très doux d'ailleurs, fort intelligent, il ne méritait que des éloges... Sou altitude
pénétrée à l'église édifiait la pauvre Mme Le Bret qui y allait souvent chercher une consolation, jamais trouvée, à la douleur mystérieuse qu'elle traînait, elle aussi. Pas plus que Robert d'ailleurs, la présidente ne laissait rien percer de l'idée affreuse qui la rongeait... L'iuterrogeait-on sur sa figure fati ;u ie, ses yeux rougis, elle attribuai! cela aux chagrins de sa sœur : jamais son mari ne put soupçonner une énigme qu'elle lut pas pardonnée de lui laisser même entrevoir. Parfois seulement, aux cours
— nuits sans sommeil, elle se penchait, l'oreille aux lèvres de l'homme qu'elle adorait, épiant les mots qui pourraient lui échapper dans ses rêves, puis s'interrompant pour se dur :
— .Mais, malheureuse! tu le soupçonnes donc? Tu ajoutes donc foi à des suppositions non formulées encore...
Et, pendant des jours entiers elle m' répétait :
— Je ne veux plus aller a l'église; c'est là, dans cette ombre apaisante pour d'autres, que je perds la paix el I'1 repos...
Mais sa sœur, maintenant de plus en plus dévote, remmenait; c'était elle qui, en croyanl mériter le pardon d'une faute expiée par tant de larmes, décidai) la présidente a lui donner l'exemple des pratiques religieuses ri lui faisait affronter de nouveau le isionnal, où, chaque fois, la malheureuse femme entendait Girard renouveler >e> hypocrites aeriisations, pleines d'effroyables réticoin-,'-. Dans quel but? Pour arriver à quoi?
r-N. Elle se creusait en vain l'esprit à le chercher.
J^ Souvent elle avait demandé au prêtre :
ç& LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 243 "VV
— Enfin, quelle est votre conviction? Quel mystère de honte avez-vous surprie dont vous ne voulez me lever qu'à peine le voile?...
Le prêtre s'était toujours dérobé.
Elle s'en allait, rageuse et désolée, dans l'énervemeut que donne l'éternelle lutte avec un problème insondable. Sa seule consolation était, dans les heures de solitude, de se noyer, pour ainsi dire, dans sa rêverie navrée, le regard fixe, insensible à tout ce qui se passait autour d'elle,
Tel était aussi le passe-temps de Robert. A ses moments de loisir, il cherchait les coins les plus sombres du parc : assis a terre, il regardait dans son passé, semblaut peser les événements et les hommes, se plaignant du sort qui ne le tirerait d'u.,e anxiété aussi poignante que pour lui offrir — il le pressentait — une tâche au-dessus de ses forces... 11 s'efforçait à plonger dans son passé le plus ancien pour mieux oublier ses malheurs récents; mais il avait beau faire, à toutes les minutes de la vie, un mot de valet en belle humeur, un rire de femme, rouvraient sa blessure et lui faisaient cruellement sentir le bonheur à tout jamais perdu... La jeunesse est l'âge des expansions : c'est la tuer que de lui interdire les larmes, les rires, les cris d'amour ou de colère; ses peines et ses|seerètes rancunes étouffaient l'adolescent. Il s'aigrissait, se refusant tout espoir, ne voulant pas détacher ses yeux de la terre. Il avait tort; s'il les eût promenés autour de lui en quête d'un conseiller, d'un ami, peut-être eût-il remarqué une ombre attentive qui, du plus près possible, s'associait à ses méditations, une figure énergique qui s'adoucissait en le regardant.
Le protégé des Jésuites avait beau s'enfoncer comme à plaisir dans sou chagrin; li jeunesse a un tel ressort, une telle force d'espérance, que parfois il se raidissait :
— Non, cela n'est pas possible! se disait-il alors, révélant le plus aigu de son mal, elle aura peur au dernier moment de s'ensevelir elle-même ; elle ne voudra pas bâtir de ses mains son cachot, se séparer du monde, comprimer son cœur, non seulement se défendre à l'avenir toute tendresse, mais oublier les émotions anciennes! Elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait pas... Il a battu, ce cœur, il a connu ces dom es angoisses, ces soudains bonheurs, toutes les petites joies qui sont la menue monnaie de l'amour... Elle s'en souviendra à temps... Au moment d'entrer dans la nuit, elle se retournera, prendra peur de l'ombre et reviendra au jour d'un élan ardent !...
Le soir où, à force de bonnes et de mauvaises raisons, il s'était ancré dans une certitude consolante, une émotion terrible lui était réservée.
La veille à déjeuner, en servant ses maîtres, il lui avait bien semblé entendre ces dames concerter avec l'abbè Girard un voyage à Ollioules... Mais il n'était pas sur du mot et avait mieux aimé rester dans l'incertitude que d'interroger les autres domestiques tant il craignait que son secret ne s'égarât.
Ce jour-là, de bonne heure, ces dames étaient parties en voiture accompagnées • par le Jésuite auquel le mari les avait confiées. Elles revinrent pour dîner. En entrant dans la salle à manger, Robert eut un sursaut... Celte fois, c'était bien d'Ollioules qu'on parlait!... et Mme d'Avrolles venait de prononcer le nom de Catherine...
Ce seul nom, inattendu depuis si longtemps, lui valut un frisson que nul ne remarqua d'ailleurs. Robert, avec cette force de volonté qui plus tard devait tant étonner ses juges, dompta sou angoisse, se fit un masque tranquille, et, tuiit en servant, écouta sans eu avoir l'air... Plus de doute, ce dont on parlait, ce qu'on était allé voir, c'était la prise de voile de Catherine!... Heureusement, la présence de Damiens fut en ce moment nécessaire à la cuisine; sans cet incident, sa subite pâleur l'eût trahi...
— Elle a prononcé ses vœux ! déjà ! répétait-il, déjà ! .. . Cela est donc permis?.. . |£\,
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C !tte hâte était alors, non seulement permise par l'autorité ecclésiastique, mais
•liée. Une fois les vieux prononcés, la novice était rivée au couvent comme le
' au bagne : elle n'en pouvait plus sortir, même morte. Inutiles alors étaient ses regrets, ses révoltes, auxquelles avant cette cérémonie il était plus difficile et compromettant de s'exposer. Dans le cas d'une jeune tille riche dont la dot eût été perdue, ou d'une dévote dont on espérait tirer parti, comme était Catherine, on abi ainsi la durée du noviciat ; la postulante, dont un nombre suffisant d'attestations prouvait la vocation, était admise, parfois au bout de quelques jours, à l'honneur de se consacrer irrévocablement à Dieu, c'est-à-dire aux prêtres. Le sacrifice était accompli; on avait abusé de la prostration où la mort de sa mère avait jeté Catherine, comme on abuse de la douleur des pauvres tilles qu'un amour malheureux jette au cloître. Girard lui avait laissé espérer que sa consécration définitive aurait peut-être pour résultat, sinon de la guérir de la possession du diable, au moins d'en abi durée.
L'infortunée, qu'épouvantaient des malaises physiques mal compris, avait cédé : il est juste de dire qu'elle avait écrit à François comme à l'aîné de la famille, pour lui demander son consentement. François n'avait pas répondu.
Elle était religieuse... Robert, qui rentrait dans la salle à manger, crut entendre donner des détails sur la cérémonie: mais des voix effarées pleuraient à son oreille, un brouillard obscurcissait ses yeux... 11 ne se rendait compte de rien... Il comprit seulement que ces dames, un peu fatiguées. Mroe d'Avrolles surtout, n'iraient pas au Salut ce soir et l'autorisaient à s'y rendre seul... Il ne mangea pas : il soufflait de l'estomac, dit-il. Sitôt sa part d'ouvrage faite, il partit. Il descendit vers Toulon à grandes enjambées, d'un pas raide, automatique, comme on se représente le pas d'un spectre. Il était effrayamment pâle, et ses grands yeux noir- semblaient d'autant plus foncés et plus creux... 11 tourna Toulon, suivit les fortifications un bon bout de temps; puis, droit devant lui, sans se préoccuper du sentier, montagne.
Il gravissait la pente escarpée se heurtant à des blocs de rochers... Fa nuit venait... \ sa gauche la mer s'étendail immense. Au-dessus de lui. à droite, s! le mur des rochers roses sur le ciel bleu, noirs sur l'azur pâli. Un vent froid sifflait
les pinèdes qui couronnent ces pentes crevassées. Tout en biaisant il n toujours... Plusieurs fois déjà d lui avait fallu tourner ou sauter des crevasses vertigineuses: son allure ne s'en était pas ralentie. S i re ird de\ snait plus \'\\c à ehaque "pas. Le golfe était derrière lui, maintenant. Dallait... Un énorme bloc de rocher lui barra soudain la route. Le faite, formant terrasse, se reliait au sommet le plus haut de celte chaîne. Il dut achever l'ascension le long de ce bloc erratique en s'aidanl des mains. Enfin, il atteignit la plate-forme.
Alors ses lèvres se descellèrent :
— G'esl la! dit-il.
El il regarda là-bas devant lui. dans le creux d'une gorge, auprès d'un gave qui d'ici faisait une traînée d'argent, une construction massive...
('.'était le couvent dXMIioules.
Robert n'ajouta pas un mol : ses yeux ardents se fixèrent longtemps sur les
murs épais sur les toits plats, comme s'il eùl voulu les percer pour la voir au travers.
Un plissement sinistre creusait sa joue. Il se trouvait, nous l'avons dit, sur une sorte
déterrasse que formait le haut du bloc du rocher, de niveau avec le sommet de la
r\£ montagne. Cetfe terrasse avait plusieurs pas de largeur; en avant, une crevasse à ^
tft pic aussi large, un gouffre entaillait la m ns presque toute son épaisseur. j^V*
Il regardait toujours le couvent...
Un moment il tendit le poing au ciel, sembla attester l'azur où se levaient les premières étoiles, l'immensité de la mer, la profondeur de l'horizon. A ce moment un sou monta de là-bas, clair et vibrant... C'était la cloche du couvent. Robert eut un tressaillement subit, comme s'il eut entendu la voix même de celle qu'il avait tant aimée et pour qui il allait mourir.
— Me voici! dit-il tout haut...
Et, les yeux toujours attachés au cloître, il se remit à marcher... Quand, sans baisser le regard, il sentit qu'il était au abord de l'abîme, il adressa
à la gorge profonde un long baiser... La cloche se tut. Alors il continua d'avancer... Soudain il se sentit retenu... Il éprouva cette stupeur que ressentent les somuanbules quand on les réveille pendant leurs promenades nocturnes... Qu'était cela? une branche d'arbre... une bêle... un homme?... C'était un homme ! un moine 1 le père Nicolas !...
La stupeur de Robert se changea en colère :
— Laissez-moi! que me voulez-vous'?... que faites-vous ici? cria-t-il.
— El vous? demanda le carme.
— Que vous importe ?
Le jeune homme faisait effort pour se débarrasser de cette étreinte : mais le moine
tenait bon.
— Encore un coup lâchez-moi 1
— Jamais !
— Voulez- vous me lâcher?
— Non!
— Mais il faudra donc que je vous jette avec moi dans ce gouffre...
— Ecoulez-moi cinq minutes, et si vous voulez encore mourir, je vous jure que je mourrai avec vous...
Le carme avait parlé d'une voix profonde qui vibrait dans la nuit...
— Allons! vous êtes fou! fit Robert; je n'ai ni le temps ni le loisir de vous entendre... Je veux mourir!
— Et moi je ne veux pas!
— De quel droit?...
Le jeune homme, tout en parlant, se débattait avec l'énergie du désespoir... Tous deux se trouvaient maintenant à l'extrême bord du précipice où un seul
mouvement eût suffi à les faire tomber. . .
Le carme enlaça Robert d'une puissante étreinte.
— Mais malheureux, cria-t-il, lu n'a donc pas compris que je suis ton père?...
— Vous! mon père?...
Damiens jeta ces mots dans un cri passionné, secoué d'un tel trouble qu'il eût
perdu l'équilibre sans le moine qui le soutenait.
Une seconde il perdit le sentiment... 11 se réveilla dans les bras du Père Nicolas...
— Mou père? murmura-t-il...
Et il voulait mettre une intonation de doule dans ce mot; mais à la lueur de la
lune qui se levait, il vit un tel éclair de tendresse dans les yeux mouillés de pleurs du moiae penché sur lui que son cœur se foudit, el qu'il ne put que répéter à travers ses larmes, la lèle appuyée sur cette poitrine gonflée de joie :
— Mon père ! Mon père ! . . .
Longtemps ils restèrent ainsi, immobiles, silencieux, daus le calme de la nature,
l'immensité du ciel sur leurs têtes, l'immensité de la mer sous leurs pieds... j
La cloche, qui de nouveau tintait à Ollioules, les sortit de cette sorte d'extase
Ils se regardèrent.
— Viens, Robert, dit le carme.
— Où cela?
— Chez Mme Lebret.
— Vous voulez?...
Il semblait maintenant au jeune homme que reprendre cette vie était pire que
mourir : certes il eût moins souffert à se broyer le crâne contre cette muraille de granit qu'il n'allait soulTrir. le cœur écrasé sous cette meule implacable...
— 11 faut donc?... demanda-t-il.
— Il le faut, répondit le moine...
Et comme le jeune homme secouait la tète avec un geste désespéré, il se tourna
du côlé d'Ollioules, et lui montrant le couvent, ajouta :
— 11 le faut pour ravoir Catherine...
— Quoi?
Sans répondre, le Père Nicolas acheva :
— Il le faut pour venger ta mère..
Sa main montrait le ciel maintenant.
— Ma mère est morte? demanda Robert dans un cri. Le Père baissa la tèle.
— C'est depuis lors, dit-il. que je porte ce costume. Robert considérait, des pleurs plein les yeux, cette tète énergique et tendre.
— Parlez-moi d'elle! supplia-t-il tout bas... Tout ce que vous pouvez m'en dire, dites-le moi.
Le moine se tut longtemps.
— Soit, déclara-t-il enfiu... Puisque la résolution que t'avait dictée ta douleur m'a arraché plus tôt que je ne le voulais le plus lourd de mon secret, je te dimi le reste; tu es d'âge à Fenteudre... Mais descendons : il ne faut pas que ton absence soit remarquée là-bas... 11 ne faut pas qu'en a] parence rien soit changé dans notre vie... Nous serons deux à porter ce secret, voilà tout; jusqu'à nouvel ordre nous ne devons être que deux...
— Il suffit, dit Damiens. Je le garderai fidèlement.
— J'en suis sur, fit le moine qui prit son bras : je te connais depuis longtemps; depuis longtemps je te suis du plus près que je peux. Je te sais digne de ma tendresse...
H l'entraînait vers la pente de la montagne. Robert s'attarda un instant à considérer encore avec un soupir le couvent d'Ollioules.
— Ne te désole pas, ajouta le prêtre : elle n'est pas perdue pour toi... Pe son amour aussi je te sais digne; tu feras tant, aidé par moi, que tu forceras son cœur...
Damiens qui se mettait en marche eut un hochement de tête...
— Ne dis pas non, tu verras. J'ai vu naître celte passion que seul pouvait iltre un coup de foudre comme celui-ci. Apprends de moi à ne pas désespérer; aie
:onfiance eu ta jeunesse : nous sommes deux pour lutter à celte heure. Tu vaincras, mon 61s, crois moi... Seulement pour vaincre, il faut que lu connaisses tes i niieinis...
,v — Parlez, je vous écoute...
V^ La main dans la main, les deux hommes redescendaient vers Toulon. q;
ïflSfc.
Dans l'antichambre un coup de pistolet avait retenti. On accourut. Le jeune homme nageait dans son sang. (Chap. XX.
Alors, lentement, eu homme ijui ne veut pas laisser enteudre plus qu'il ne dit, et qui, évidemment, s'était de longue main préparé à ce récit, le Père Nicolas conta à son fils ce que nos lecteurs savent déjà ou ont deviné.
— Je m'appelle Jean Damiens, lui dit-il: ta mère s'appelait Jacqueline Terrillot. J'étais fermier à Tieulloy, près.d'Arras; ta mère était blanchisseuse. Nous nous aimions de longtemps. Le jour où je l'épousai, le Père Girard, le même que lu connais, alors en mission à Arras et qui confessait Jacqueline, vint pour nous donner sa bénédiction : nous achevions le souper des noces; il parla bas a la mère. Nous restâmes seuls. Alors ta mère se jeta à mes pieds : je compris qu'elle s'accusait d'une faute... Pauvrf,
yj —
32e LIVRAISON.
(LIBRAIRIE A.NTI-CLÉH(CAt8.)
femme!... Je ne voulus pas eu entendre davantage: la colère me prit... Je la chassai... par une nuit de décembre...
Le carme s'arrêta, suffoqué par ces souvenirs... Robert se taisait...
Il reprit après un silence, se remettant en marche en même temps :
— Ce que je vais ajouter, j'atteste mon amour pour celle qui est morte, que je ne voulais pas te le dire... Mais il vaut mieux que tu saches tout, que tu choisisses en pleine connaissance de cause la direction de ta vie, de les affections et de tes colères. Il t'en coulera peut-être encore de.- larmes, mais une certitude même douloureuse est préférable au doute sous l'ombre duquel tu vis...
— Oui, oui, parlez! lit Robert.
— Aussi bien, ce secret t'appartient, et je n'ai pas le droit de te le cacher ni de dénaturer par des mensonges le sens de tes conclusions... Ta mère quitta donc la maison... sans savoir que je l'avais suivie... Quand je la retrouvai, elle était chez une veuve lluchet, maraîchère d'Arras, en train d'habiller pour l'emporter son enfant à elle, sou lils... loi!...
— Ainsi? murmura le jeune homme...
— Attends et ne m'interromps pas... La colère m'enivra, plus folle encore... Ah! c'est aussi ma confession que je te fais!... Elle te tenait dans ses bras... AlTolé de fureur, je levai une chaise sur elle et sur toi... Un homme me retint... Cet homme était ir PèreAubany, de la Société de Jésus, actuellement à Toulon comme Girard... « — Je désire, dit-il, adopter cet enfant... » Je répondis : « — C'est bien, prenez-le! emportez-le et que je ne le voie plus... » Il t'emporta, et il ne s'en fallut guère eu effet que je ne te revoie plus... Ta mère s'était évanouie : je la ramenai chez moi, pris de boute et de pitié... Longtemps elle resta entre la vie et la mort... Longtemps je crus (pie ma cruauté l'avail tuée... Le premier jour où elle put se lever, elle me dit tout. Elle avait éié victime d'un homme infâme, dont la paternité clandestine s'était mêlée de violence, de menaces, de giiet-apeus... Elle m'aimait; elle avait failli eu mourir de chagrin... Elle en sérail morte si mon absence ne l'eût délivrée d'un remords pendant tout Ir temps où il lui eût été le plus lourd... Elle avait voulu me tout révéler avant nos noces, quitte à ne plus m!épouser, et elle m'aimait! Cet homme le lui défendit. désiraul que ce mariage put effarer ce crime; il le lui défendit, déclarant que s'il la voyait faire mine de m'en parler, il la devancerait, et me dénoncerait, travesti à sa manière, le secret qui devait lui être doublement sacré, comme complice et comme confesseur...
— Miserai s'écria Robert, c'était le Père...
— Girard! Uni, c'était lui; mais laisse-moi achever, laisse-moi le dire le reste de cette effroyable histoire qu'il a toujours cru que j'ignorais, et que je tiens de la veuve Huchet... Jacqueline, dont la grossesse et la délivrance restèrent un mystère pour ir pays, t'avait mis en nourrice chez cette veuve. Girard le savait. La nuit de mes noces, il \ courut avant nous: pressentant nia fureur et voulant t'en sauver, non par tendresse, mais par un calcul que je le dirai, il déclara ;i la veuve Huchel qu'une riche dévote sans enfants, jalouse d'eu adopter un, s'était adressée à lui, qu'il avait pensé a reniant de Jacqueline, que Jacqueline avait consenti d'abord à le céder, qu'elle refusait maintenant. L'enfant de la veuve était maladif et avail besoin île soins coûteux : il la décida à substituer le sien à celui de Jacqueline et à le présentera la pi' m h me qui a lia il venir.,.
La nourrice me le dit la veille de sa mort qui arriva (|uelques jours plus tard ;
pressentit nu danger pour sou enfant et ne lit pas la substitution deman lée par le lilo. lieux jours avant elle, son enfant mourut... Le l'ère Girard vint pour l'ense- , aidé d'Aubany : sous les yeux de la mère mourante ils déshabillèrenl le petit cv
cadavre : les traits des deux enfants, tous deux bruns, étaient trop peu formés encore pour qu'une différence de physionoiniejaidàt à les reconnaître... Mais, Girard le savait, tu avais au mollet une envie...
— C'est vrai, dit Robert.
— Or, il se trouva que la veuve avait mis tout exprès à son enfant à elle un sinapisme au mollet : sur la chair blanche, tiède encore, une trace marbrée était visible qu'ils prirent pour ton signe. Autre détail : la nourrice, voyant son enfant malade, avait demandé une neuvaine pendant laquelle elle lui avait passé au cou une médaille prise à ton cou, à toi... Ou se serait mépris à moins; les deux prêtres se persuadèrent que l'enfant qu'ils ensevelissaient était bien celui de Jacqueline. Le Père Girard pouvait dormir tranquille : le fruit de sa faute était sous terre... II ne savait pas ce que seul je sais à cette heure, que la veuve Huchet qui ne les dissuada pas, pressentant quelque infamie, lit, sur mon avis, une déclaration à un notaire d'Arras dans laquelle ces faits sont relatés. Elle y déclare que c'est bien son lils. à elle, qui est mort en effet, comme doit le porter le registre mortuaire; elle dit pourquoi elle lui avait mis la médaille de son autre nourrisson. Cette pièce, souviens-loi de cela, suffirait à prou? r aux jésuites que lu es le lils de Jacqueline, le jour où ils voudraient prouver le contraire.
— Mais je ne comprends pas... hasarda le jeune homme.
— Tu comprendras plus tard; bien des choses te sembleront obscures longtemps peut-être : il suffit que tu t'en souviennes à celle heure.
— Je m'en souviendrai.
— Gi ni. reprit le carme, était donc persuadé que l'enfant élevé par Aubany sur son conseil était l'enfant de la veuve. Je le savais. Fort de cela, j'allai le trouver: je lui déclarai que je venais de reconnaître L'enfant de Jacqueline, que je désirais qu'il fut élevé par ies jésuites qui l'avaient recueilli, et je lui donnai pour cela 500 livres, prix de la vente Je ma ferme. Je demandai seulement qu'on l'instruisit, et qu'il apprit les hommes après les choses, en servant chez les gens comme domestique. J'étais bien sur que les jésuites ne feraient pas le contraire : la somme était tout bénéfice, l'instruction se faisant en commun, et une partie des gages des geps fournis par eux les indemnisant plus tard. D'un enfant abandonné, ils ont toujours aimé à se faire un aide... Si tu veux savoir le fond de mon cœur, ce que j'espérais alors, je vais te le dire...
— Parlez!...
— Mais d'abord, réponds-moi... Je t'ai dit toutà l'heure : « Je sui- km père' » Je suis ton père en effet selon la loi; je t'ai reconnu, j'ai épousé ta mère; il n'y a pas de bâtards dans le mariage... Mais ton père, selon la chair et le sang, ce n'est pas moi... Il y a un homme à qui tu dois plus que la vie, l'instruction, l'éducation...
— Pas un mot de plus! interrompit le jeune homme qui s'arrêta. Puis, pressant le carme dans ses bras, il ajouta avec une indicible expression de •
reconnaissance...
— Pas un mot de plus... mon père!
— Mon eufaut !
Un flux de sanglots fit trembler la voix de Jean Dainieus.
— Ah! que ce mot-là est bon à entendre! murmurait-il...
— Et à dire!...
— Oh! sois béni! me voilà payé de toutes mes peines... Ma peur était que les leçons de ces hommes ne l'eussent desséché le cœur... Vois donc l'effroyable chose, si, te retrouvant, j'avais rencontré en toi un ennemi... ,q
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LES DEBAUCHES D'EN CONEESSEUR
— Je l'ai craint... et c'est cette crainte qui m'a fait hésiter à le dire tout plus tôt...
— Eh bien ! êtes-vous rassuré à cette heure?
— Oh! oui, je suis heureux plus que je ne saurais dire, et je vois bien que tu as hérité de l'âme de ta mère... Remettons-nous en route et ne nous interrompons pins, mémo pour de si douces halles; j'ai bien des choses encore à te dire avant d'arriver.
— Dites! mon père...
— Eh bien! mon plan en te confiant à ces hommes était celui-ci : ne pouvant plus vivre dans ce pays où Jacqueline ne voulait plus rester, je me suis dit : — Quel rêve si cet enfant que je ne saurais entraîner dans nos courses, que d'ailleurs je m'habituerai mieux à aimer de loin, quel rêve si je pouvais le faire instruire par eux. le faire mettre au courant de leurs maximes, de leurs ruses, si bien que, quand je le retrouverais, je puisse de lui me faire, moi, un allié utile, instruit par le camp ennemi, pourvu de leurs armes mystérieuses! Avec son concours, je préparerais la vengeance dont je n'ai jamais abdiqué l'espoir!... Te livrer à mes adversaires pour arriver, grâce à toi, à les mieux combattre, voilà ce que je voulais...
— Je vous aiderai dans cette lâche, déclara ardemment le jeune homme; j'utiliserai contre mes maîtres leur enseignement perfide, et il n'y aura pas d'ingratitude à cela. Leurs leçons leur ont été payées d'avance; l'ingratitude serait de ne pas veDger leurs victimes, leur victime passée, ma mère, que j'eusse tant aimée: leur victime présente, ma pauvre Catherine que j'aime tant!
— Ah! s'écria Jean Damiens, tu as doue compris de toi-même que la main de Girard est aussi dans ce malheur?
— J'ai cru le comprendre le jour de son entrée au couvent.
— Très-bien ; l'amour t'a assez dégagé de leurs liens pour que ton concours me soit vite utile... Aucun d'eux, n'est-ce pas, ne sait que tu aimes Catherine?
— Aucun ; elle ne le sait peut-être pas elle-même... Quant à eux, une sorte de pressentiment m'avertissait de ne leur rien avouer.
— Parfait! Garde longtemps, garde toujours ce silence... Défie tout soupçon : ils t'ont appris à mentir, utilise leurs préceptes. La guerre que nous allon< leur faire au nom de la justice sera souvent une guerre masquée et de ruses souterraines ; il n'importe! Ce qu'il faut avant tout, c'est assurer le triomphe de la vérité, c'est sauver celle victime-là, au moins... Retournons leurs armes contre eux... Resle-leur dévoué d'apparences; ne crains pas de leur en donner des gages : le plus sur pour les combaltre est d'être dans leurs rangs. .Nous serons ainsi tenus au courant de leurs projets... Mu- prends bien garde! Ne laisse jamais percer la rancune; ces gens sont implacables I Pas un soupçon, entends-tu! Il ne faut pas qu'ils en aient un! Ce sérail te perdre!...
' et j'aimerais mieux cent fois perdre ma vengeance!
— Ne craignez rien ; je me ferai un visage de marbre, un front fermé...
— Rien dit ! Persévère et nous réussirons... Songe qu'il y va de la vie de Catherine, de plus que cela peut-être...
— Comment?
— Chut' Us approchaient de Toulon.
— Traversons-nous la ville? demanda Robert; c'est plus court.
— C'est plus dangereux aussi ; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble... Non, rs prenons le chemin autour des remparts, que nous avons pris tout à l'heure... /-,
1^ — Vous me suiviez depuis là-bas! .. Q,
— Je t'aurais suivi jusqu'au bout du monde : j'avais lu tes projets dans tes yeux...
— Pauvre père !
— Oui, appelle-moi ton père... mais tout bas...
— Mon père ! murmura le jeune homme.
— C'est cela...
La main dans la main, ils firent le tour de la ville, sans mot dire, tout à leurs
pensées... puis ils s'engagèrent dans la route de Fleuras en prenant des sentiers écartés.
La route était déserte et la nuit obscure, du reste. Nul ne pouvait les remarquer.
Jean Damiens reprit :
— Pour ce qui est de moi, Girard m'a vu plusieurs fois à Toulon sans me reconnaître : ma barbe coupée, mes cheveux grisonnants, mon costume me changent suffisamment, sans doute. Récemment, je lui ai parlé au bagne ; il n'a pas reconnu ma voix... Pourquoi se souviendrait-il de moi d'ailleurs?... Et puis il me croit mort, en même temps que Jacqueline..
Alors Jean raconta à son fils comment, en quittant le Tieulloy, ils avaient essayé un peu de tous les métiers.,. Mais ils s'étaient vus poursuivis pas une guigne trop implacable pour être naturelle... Vite ils s'étaient convaincus qu'ils ne pourraient arriver à rien, s'ils ne commençaient par déjouer la persécution sourde à laquelle ils étaient en butte et qui se manifestait par des obstacles incessants, par de soudaines hostilités. La rencontre d'une armée leur fournit la difficile solution attendue. Ils s'enrégimentèrent à sa suite, se firent cantiniers, cherchant un si mince bénéfice et vendant si bon, que leur popularité grandit vite, que les soldats les adoraient et les eussent défendus obstinément contre n'importe quels ennemis. Ils firent ainsi de longs voyages en Allemagne dans les guerres contre les Impériaux, puis en Flandre avec le vieux Villars; un jour même ils revinrent avec leur régiment à Arras.
Sur une route, des jésuites promenaient leurs élèves...
Et le carme dit à son fils de quelle émotion sa mère et lui avaient tressailli quand ils avaient entendu un des enfants crier à un autre, déjà grand et très brun :
— Dis donc, Damiens !
C'était la dernière fois que Jacqueline devait voir son fils. Les étapes se succédaient, les ennemis changeaient, le régiment se renouvelait ;
leur rôle restait toujours le même. Ils abreuvaient les soldats, pansaient les blessés des deux armées, jusque sous la mitraille, et parfois faisaient le coup de feu.
Une fois, c'était dans l'automne de 1714 : ils se trouvaient en Provence au moment où le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement du royaume, commençait l'invasion par les Alpes avec le duc de Savoie; ce même duc de Savoie auquel, par parenthèse, Fleury, évêque de Fréjus, allait faire sa cour, donnant ce honteux spectacle d'un prélat français, payé par la France, qui félicitait les envahisseurs. Une attaque inattendue avait provoqué à l'arrière-garde une de ces paniques foudroyantes, à la dissolvante action, desquelles les meilleures armées ne peuvent se soustraire... Aux premières décharges, un lâche avait crié : — Sauve qui peut! — Le cri s'était répété ; tous fuyaient, sans que les prières, les ordres, les menaces des officiers y puissent rien... Tous fuyaient, et les caissons pleins de munitions et les canons allaient être abandonnés à l'ennemi qui approchait...
— Emmenez les canons, au moins! criaient les chefs... Alors, Jean Damiens eut une inspiration héroïque. ^rp
t II s'élança en travers de la route, barrant le chemin aux fuyards éperdus... £TV
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