‹ Les débauches d'un confesseurChapitre 24 sur 68 · OU · texte numérisé non relu

OU

— Si vous ne les emmenez, cria-t-il, je fais sauteries poudres... 11 n'avait pas vu que sa femme accourait derrière lui...

— Tuez-le! Il est fou! hurlaient les soldats...

Jean Damiens s'était emparé d'une mèche allumée pour mettre le feu à un canon.

— Prenez garde ! répéta-t-il... Un pas de plus! vous êtes tous morts!...

— Sauve qui peut! répétait l'armée prise de vertige... Les chefs se tordaient les bras...

— Sauve qui peut !

— Vous ue vous sauverez pas! déclara Se cantinier qui ouvrait un caisson... Une telle énergie enflammait son regard que les premiers rangs eurent une hésitation... .Mais les autres poussaient, répétant le cri infâme :

— Sauve qui peut!

— Soit! lit l'homme, sauve qui peut!

Et il jeta sa mèche dans le caisson plein de gargousses... Une effroyable détonation retentit... Des débris de toutes suites jonchèrent le sol, roues de canons, troncs d'arbres, membres arrachés... Damieus était tombé des premiers... Mais son dévoûment n'avait pas été inutile... L'explosion avait opposé aux fuyards une barrière de mitraille plus effrayante que la mousquetade qui les poursuivait... 11 se fit un temps d'arrêt de quelques secondes : et il n'en fallut pas davantage aux soldats pour se retrouver, aux officiers pour leur faire reprendre rang et tenir tète à l'ennemi.... Le combat se borna d'ailleurs à un combat d'avant-postes... Mais sans la ressource désespérée du cantinier, la journée pouvait être fatale à l'armée et à la France...

Jean Damiens avait été laissé pour mort ; mais quand le soir ou revint chercher son cadavre pour lui rendre les honneurs militaires, ou constata qu'il avait disparu. On ne retrouva que le corps de Jacqueline horriblement mutilé, qu'on ensevelit respectueusement. On crut que son mari avait été OU enlevé par un de ces détrousseurs, b ax acharnés à la piste des armées, ou réduit en lambeaux par l'explosion... La vent.' est que, sauvé par un miracle encore assez fréquent dans ces soi tes de cas, Dau.i h- s'étail réveillé la jambe cassée... Telle était, soit dit en passant, l'origine de la blessure, qui lui rendait parfois, comme nous l'avons vu, vers la maison de Fellmann, les exercices de gymnastique moins aisés... Auprès de lui se tenait un vieillard ponant le costume de supérieur de l'Ordre des carmes, l'Ordre héréditairement ennemi des jésuites. Des brancardiers suivaient le vieillard.

Le premier mouvement de Jean fut pour chercher des yeux sa femme...

— Jacqueline! murmurait-il...

.Mai- comme la mousquetade crépitait dans le vallon, il se dit qu'elle était sans doute à sou poste dans la bataille, où sans doute elle pensait qu'il devait être luimême ; car de l'endroit OÙ il l'avait laissée, elle n'avait pu que mal juger de l'explosion. Il se laissa donc charger sur le brancard dont les porteurs se mirent en marche. enjambant les blessés et les morts... Jean Damiens considérait ces malheureux d un air navré.

— Voilà pourtant mou œuvre! disait-il... Que j'en ai tué de ces pauvres diables!...

— .Ne vous accusez pas! déclara le supérieur des carmes... Vous avez sauvé l'armée...

Il n'acheva pas... Un cri déchirant venait d'échapper au blessé.

— Jacqueline I Adossée à un arbre, la poitrine trouée, les jambes baignant dans uue mare de

«^j LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 255 VV

sang, Jean avait reconnu sa femme, dont les yeux épouvantés restaient grands ouverts, faisant deux trous sombres dans sa figure pâle...

— Jacqueline! répétait l'infortuné... tuée! tuée par moi!... Dépeindre sa douleur, sa rage de désespoir est chose impossible... [Vingt fois il

voulut se jeter à bas du brancard en dépit des efforts des porteurs...

11 hurla taut de chagrin et de colère contre lui-même qu'il fallut le mener près du cadavre... Là, il s'évanouit... Le supérieur profita de ce répit et le fit emporter au couvent qui était tout proche...

,.. Jean s'était attardé à donner à son fils ces détails poignants qui ravivaient sa douleur en excitant les larmes de Robert...

11 n'eut besoin que de peu de mots pour lui expliquer comment, engourdi par le poids de son deuil, insensiblement gagtié par la paix du cloître et l'amitié touchante du vieux supérieur, il en était arrivé à souhaiter de vivre à jamais dans cette maison solitaire et reposée, près de l'endroit où dormait la compagne des mauvais jours.

Il avait pris enfin la robe de moine, avec l'idée secrète que ce costume pourrait servir à ses desseins. S'il n'avait tenu même qu'au supérieur, le Père Nicolas lui aurait succédé dans la direction de son couvent : mais il avait préféré garder sa liberté d'action, pensant qu'il lui serait utile un jour de pouvoir se déplacer pour retrouver son dont il n'avait jamais perdu les traces, peut-être aussi pour utiliser certaines révélations que lui avait laites son maître et ami.

Le père et le fils s'arrêtèrent ; ils étaient arrivés.

— Rentre, il est temps, dit le carme, trouve un prétexte pour expliquer ton retard... Qu'il soit bon; car il ne faut pas éveiller l'attention... Tu ne devras pas multiplier les sorties... Le soir, k la nuit, je- serai toujours ici, le long de la grille du parc, du côté des marronniers : quand je ne pourrai pas y être, un mot caché dans la fente de la maçonnerie, au pilier en face l'étau, t'avertira du temps que devra durer mon absence et de ce que tu auras à faire en m'attendant... Je te tiendrai au courant de tout ce que je sais déjà, de tout ce que je pourrai apprendre encore... Survei e Girard san> te faire remarquer; ne néglige aucuu détail... Aidé du frère de Catherine, je suis de ce moment plusieurs pistes à la fois; elles aboutiront, il faut qu'elles aboutissent!...Toi, travaille de ton côté à l'œuvre commune : songe que je suis là toujours près de toi.,. Observe tes ennemis sans relâche, et si la lenteur de la tâche et le nombre des obstacles venaient à t'épouvanter, pense à celle qui attend sa veugeauce là-haut, pense à celle qui attend sa délivrance là-bas...

— Nous la délivrerons?

— Je l'espère.

— Oh! mon père, faites cela et je vous aimerai cent fois davantage.

— Aime -moi et j'y réussirai... Allons, au revoir, mon Robert, espoir et courage!...

Les deux hommes s'embrassèrent, et, chacun de son enté, s'enfoncèrent dans la nuit.

&$$~ ~%fe^

CHAPITRi: XX VENGEANCE DE GENTILHOMME

La réunion était nombreuse et brillante chez le chevalier de Rohan-Chabot.

M. de Sully, le ministre, y était ; le duc de Richelieu, alors dans tout l'affairement de ses conquêtes féminines, se montrait très empressé auprès de Mmo La Popelinière, la femme du fermier général, qu'il devait si bruyamment compromettre plus tard par cette fameuse plaque de cheminée tournante qui l'introduisait de la maison voisine dans son cabinet de toilette. Mais La Popelinière avait sans doute autre chose à faire que de surveiller le duc : il causait avec activité dans un coin avec l'amphytrion. avec M. de Tavannes, M. de Maurepas, le malin chansonnier...

— Vous êtes sûr qu'il viendra? demandait le financier. — ■ Très sûr! répondit Rohan.

— Vous savez qu'il est au lit? observa le cardinal de Tencin, s'approchant avec M de Tencin, sa digue sœur...

— Je sais ; mais la lettre que je lui ai écrite le fera lever, je vous en réponds!...

— Qu'est-ce donc que celte lettre? interrogea Maurepas.

— Vous verrez : je vous en ferai la surprise au souper...

— Il me tarde d'y être ! fit la Tencin.

— Je crois que cette lettre n'est pas la partie la moins piquante de notre petite fête...

— Ah! le grediu! grommelait Maurepas... Il va donc avoir son tour!

— Vos gens sont à leur poste, chevalier?

— Us y sont, en nombre suffisant, et armés de la façon que vous savez... Celte fin de phrase dite en riant provoqua les éclats de rire de toute la bande. Quand l'hilarité fut un peu calmée, la Tencin remarqua qu'il se faisait bien

attendre...

— Pourvu qu'il n'ait pas été prévenu?

— Par qui? Il ne saurait y avoir ici un traître: nous sommes ici tous ceux qui étions l'autre mois chez ce pauvre des Chauffours, dont Dieu ait l'âme...

— A peu près tous, observa l'abbé Desfontaines qui arrivait en hâte...

— Vous nous annoncez Voltaire? demanda Rohan.

— Non pas lui, mais M. Fleury, qui de son carrosse l'a vu arrêté à causer au coin de la prochaine rue...

Le cardinal ministre faisait son entrée, en effet, au milieu d'une haie de saluts ou de révérences ; tout droit et long entre cette double ligue de gens courbés, il semblait un point d'exclamation entre deux parenthèses... Rohan courut à lui. Son Emmenée daigna confirmer le renseignement apporté par Desfontaines : il annonça la venue de MM. Pollel el Couturier qui avaient dû faire un détour, mais ne pouvaient larder... Puis il demandad'où l'on serait le mieux pour voir la chose... Le chevalier le conduisit aune fenêtre donnant sur la rue.

f-s — Elle vous est réservée, Monseigneur, dit-il, à vous, a celle chère M""' de

J*i Tencin et à moi...

Uu matin, Thérèse épluchait des cèpes dans sa cour quand elle sentit qu'un regard était sur elle. (Chap XXI.)

Le ministre se pencha.

— La place est bonne... mais la rue est bien sombre...

— Que Votre Eminence se rassure, intervint la marquise ; elle sera illuminée au bon moment...

— Ah! bah"?

— Oui... l'idée est de votre très humble servante...

— Je vous en fais mon compliment...

— Les porteurs de torche sortiront de l'ombre, continua la Teucin avec une belle révérence, en même temps que les porteurs de...

Elle se mit à rire... Le cardinal daigna en faire autant... Tous les assistants l'imi-

33e LIVRAISON.

(librairie anti-cléricale.)

«(* 258 LES DÉBAUCHES D'UN GOÏÏFI JEBR ?V

tèrent : et le gros La Popelinière accourut à la fenêtre, croyant que la petite fête commençait déjà. .Mais Voltaire c'était pas encore eu vue.

— Tiens! Milord Bolingbroke est parti! observa la Tencin, constatant avec regret qu'elle en serait pour ses œillades que le fastueux Anglais semblait ne pas avoir remarquées.

Ces bons .MM. Pollei et Couturier paraissaient à ce moment; ils réveillèrent l'attention générale en déclarant que Voltaire les suivait de près... Tous, étouffant leurs rires, s'écrasèrent aux croisées grandes ouvertes... Bolingbroke, l'ami de Voltaire, qui devait être son hôte en Angleterre, le sceptique aimable, avait quitté la place, en ettet, las de chercher en vain à pénétrer le secret de conversations qui s'arrêtaient dès qu'il approchait. Il était parti à pied au-devant de Voltaire... M le rencontra aumomeul où le poète murmurait :

— Oui, quand je devrai.- mourir à la lâeh je sauverai cette pauvre petite que je ne connais pas. mais qui doit être uni- bi a a loi le enfant pour que ces misérables pensent à lui faire jouer ce rôle... Mais voyez un peu omm ■ ces gens...

— Bonjour, mon ami. ou plutôt bonsoii Good mornùig»,. lit une voix...

— Bolingbroke! Vous n'êtes donc pas chez Rohan? *

— J'en viens, — pour vous dire de n''

— A quel propos? Parce que vous.-.. ; t'il va me chercher querelle?... C'est pour cela que j'y vais...

— Allez, si c'est votre fantaisie... Mais cette qùereH --la n me. se.it pas bon : i i laii pas l'elfet d'une querelle de bon gentilhomme... Foutes les mue.'- -

n -bes... Je flaire un piège...

— Tiens! liens! Vous piquet toa curiosité. ..

— Vous ne voulez pas tenir compte de l'avis?

— Au contraire, je vous en suis très obligé, et je vous prouve eu y courant...

— Vous ne \onlez pas que je vous accompagne?

— Eh! non... La belle Adrienne Le Couvreur m'en voudrait de vous avoir retenu...

— À I iBS... adieu !

— Qood »>r/'i( ! — et merci ' El, pendant que Bohi gbroke s'éloignail d'un côté, Voltaire allait courir chez

Rohan, quand il se se sentit retenu par le pan de l'habit, il se retourna.

— Enfin je vous trouve, monsieur, disait une grosse vi

— Tiens! c'est toi, Dubois? G le modèle des valets?. . . El pourquoi surines

traces à c lie heure? As-tu peur que je t'enrhume ou ne gagne une nouvelle

entoi

— Eh! dame! ça pourrait bien von- arriver... Mais ,ce n'est pas cela qui

— Quoi d

Dubois tendait une lettre...

— Elle esl doue bien pressée? commençait Voltaire... il s'approi ha d'un réverbère.

— Voyez! répondait Dubois, il y a sur l'eBYeloppe : « De la dernière

— C'est vrai!... Ali! d'Yolande!...

— Un malheur, mon-:

— Mais non, je veux croire que noft, d« moins.,, Attends... *y

JD

Voltaire décachetait la lettre d'une main fiévreuse. Voici ce qu'il lut :

« Monsieur,

«r Toulon, ce dimanche soir.

» .Ma sœur me pousse à faire un dernier appel non pas à votre amour, mais à votre honneur qui, lui, du moins, ne doit pas être mort. « D'ici quelques mois je serai mère... »

— Mère! s'écria le poète... Voilà le mot qui explique tout!... Et. très ému, il continua :

« Viendrez-vous recevoir la première caresse de votre enfant?...

« Yolande. »

— Comment! si j'irai? Mais bien sûr! Mon enfant! Mais elle ne sait donc pas que j'y vais-1 el pourquoi j'ai tant lardé?... Elle n'a donc pas reçu ma lettre?... Pauvre Yolande ! Ah! ça, le diable s'est donc fait courrier?...

— Ce n'est pas un malheur, monsieur? redemanda Dubois qu'inquiétait l'exaltation de son maître...

— Mais non, mon ami. pas du tout!... ou plutôt si, ça en serait un si je n'y allais pas... Mais j'y vais... Le temps seulement d'aller voir ce que me veut ce Rohan- Chahot...

— Si vous n'y alliez qu'au retour, monsieur?

— Mon ami, ceci ne peut pas se remettre.

— Mais...

— Allez me préparer mes malles, monsieur Dubois...

— Monsieur me blâme?...

— Va, mon ami...

Dubois reprit le chemin par lequel il était venu...

— Pauvre Yolande ! pensait Voltaire... Je comprends son chagrin, je comprendrais son mépris...

Et. tout en relisant sa lettre, il songeait.

— Je voudrais bien savoir tout de même qui se \ -rmet d'intercepter notre correspondance... Gageons qu'il y a encore des hommes no là-dessous...

Ceci le décida à presser le pas... Là-bas les fenêtre- de l'hôtel toutes grandes ouvertes laissaient passer des flots de lumière et des flots d'harmonie... On riait, on causait à haute voix. ..Soudain, il lui sembla que les rires et les conversations s'arrêtaient... On se penchait aux fenêtres... Qui donc regardait-on? Lui, peut-être... Il continua de s'avancer...

A ce moment, il remarqua des gens blottis dans l'ombre eu face la porte de l'hôte); ces hommes se faisaient signe... 11 vint pour soulever le heurtoir de la porte qu'il s'étonnait de trouver fermée... Alors la porte s'ouvrit à deux battants, démasquant des laquais porteurs de torches.... Une vive lumière emplit la rue... Surpris, Voltaire hésita uue seconde... Là-haut il sentait un grand silence...

Tout à coup les gens d'en face accoururent sur lui... Ils brandissaient des bâtons, et les levaient sur le poète en criant :

— De la pari de M. de Rohan et de ses hôtes! Les gourdins s'abattirent... Les coups pleuvaient sur les épaules de cet homme,

l'honneur de la France... Là-haut les rires éclataient, aigus ou sonores, interminables...

'fi* >60 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR VV

La rage décupla les forces de l'insulté. 11 bondit, s'empara d'un des bâtons dont il se fît une massue, et, frappant à tort et à travers, bousculant et pochant les valets, se jeta dans l'escalier qu'il gravit quatre à quatre... Tout cela fut si brusque, si inattendu, que personne ne se trouva là pour lui barrer le chemin, et qu'il arriva dans le grand salon au moment où les curieux le croyaient encore en bas.

L'entrée de cet homme pâle que transfigurait la colère la plus légitime qui jamais ait gonflé un cœur, les yeux étincelants, les lèvres pâles, les mains tremblantes, étrangla les rires dans toutes les bouches...

Un silence de mort planait sur cette foule pétrifiée k sa place...

On eût dit que Voltaire avait deviné où se trouvait son ennemi... Avant que Rohan eût pu tenter un mouvement pour fuir, le poète était devant lui.

— Ai-je bien entendu, monsieur? demanda Voltaire; il m'a semblé comprendre que celte infamie était signée de votre nom ; ai-je bien compris?

Le chevalier se taisait, essayant de sourire.

— 11 suffit! la cause est entendue; votre gêne est un aveu, monsieur... Vous êtes un lâche !

Le chevalier bondit.

— Monsieur! cria-t-il.

— Lâche, le plus lâche, continuait l'autre, qu'il m'ait été jamais donné de rencontrer; pour accomplir cette seconde lâcheté, vous en avez imaginé une pire encore peut-être; vous m'avez écrit, je montrerai la lettre, que mon ami Thiériot, honteux de recourir encore à mon obligeance, s'était, dans une heure de détresse, adressé à vous, nous sachant, dites-vous, liés ^ensemble ; vous m'invitez à venir à votre fête, non pour vous rembourser, vous êtes assez payé par l'idée de m'a voir obligé, mais pour y rencontrer mon ami... Voilà quel piège vous m'avez tendu !...

Le calme de Voltaire était tellement écrasant, son regard disait un tel mépris que la foule ne put retenir un mouvement d'approbation...

— Voyez, dit le poète, les honnêtes gens, vos amis, en tressaillent eux-mêmes de honte et de dégoût!

Il continua :

— Une telle victoire pourrait me suffire, j'aurais de quoi eu être fier ; vous avoir attiré le mépris de M. l'abbé Desfontaines ou de la marquise de Temïu u'esl pas un rare triomphe... Voyez comme je suis ambitieux, ce succès ne me suffit pas...

— Lequel ambitionnez-vous donc? demanda Rohan que commençait à exciter les moqueries du railleur.

— Celui de vous tuer comme un chien, avec votre permission.

— Vous n'êtes pas difficile. Je ne vous la donne pas.

— Je la prends alors. Je vous tuerai sans votre permission.

— Vous raillez, je crois!

— M'en préservent les dieux !

— Vous voulez vous battre avec moi, vous?

— Oui, je sais bien ce que vous allez dire; ça prouverait, comme vous dites, que je ne suis pas difficile... Aussi je ne m'en vanterai pas, soyez en sûr... C'est uue simple exécution que je veux me payer, histoire de prouver aux misérables de votre sorte qu'il faudra bien qu'ils s'habituent à se voir marquer au fer rouge par les écrivailleurs de ma Façon, histoire de vous empêcher d'attirer une fois de plus le rouge au front d'un honnête nomme...

— Vous êtes nn insolent I /-•.

Jtp — H faut croire que non, puisque je n'arrive pas à vous fâcher. ^V

9Sf*% e&®

— Je suis vengé!...

— Est-ce à dire que je dois me venger de même? Soit... Et Voltaire levait le bâton qu'il avait gardé.

— La scène de Scapin? Avec plaisir!... Tendez le dos, chevalier...

— Assez de comédie !

— Ah! vous trouvez cela comique9... Vous trouveriez moins comique un coup d'épée dans le cœur, si vous aviez un cœur... et c'est par peur d'en recevoir que vous refusez de vous battre...

— Nul ici ne le croit...

— Pourquoi refusez-vous, alors?

— Parce que vous êtes à peine né, méchant gentilhomme, le premier de votre nom...

— Est-ce que je vous reproche d'être le dernier du vôtre? Un grand mouvement de la foule ponctua cette terrible riposte... Le chevalier, de pâle qu'il était, devint vert...

— Prenez garde! cria-t-il.

— Allons donc! fàchez-vous donc un peu!... — ■ Assez, monsieur! Ceci a trop duré...

— C'est mon avis ; faut-il pour vous décider que je vous crache à la figure?...

— Malheureux!

— Que je vous traite de bâtard !

— ■ En garde! rugit le chevalier.

El il tira l'épée...

— Tout de suite, criait-il...

— Volontiers !

Voltaire avait tiré la sienne.

— Ici même; ces messieurs et dames seront dos témoins... De fait, Rohan était monté maintenant... Il allait croiser le fer... Fleury intervint.

— Y pensez-vous, chevalier? Vous êtes fou!... Vous oubliez vos invités! Vous vous oubliez vous-même...

— Il faut que je le tue...

— Soit! répondit le doux prélat... mais demain... et que ces vilaines épées ne privent pas ces dames du bal et ces messieurs du souper...

Pollet, Couturier, l'abbé Desfontaines et la Popelinière se joignirent à la Tencin pour décider le chevalier. Richelieu et Sully parlementaient avec Voltaire.

— Vous avez raison, conclut Rohan d'une voix sourde. Mais que ce soit demain matin à l'aube... Ces messieurs...

Il désignait Maurepas et Ta vannes...

— ...Voudront bien être mes témoins.

— Certainement! déclarèrent ces messieurs.

— A l'aube! n'est-ce pas?

— Le plus tôt sera le meilleur, déclara Voltaire avec un sourire; je dois me mettre en route aussitôt cette affaire expédiée.

Sur ce, ayant prié MM. de Sully et de Richelieu de vouloir bien l'assister, tout en s'excusant de les faire lever de si boune heure, Voltaire salua.

Il allait prendre congé quand une jeune femme de taille imposante vint à lui.

— Monsieur de Voltaire, dit-elle tout haut, voulez-vous me faire l'honneur ,/•■, d'accepter pour aller chez vous mon carrosse qui est en bas?... ~v

et

L'offre était si vaillante et si touchante à la fois que le poète ne trouva pas un mot pour répondre : il remercia la jeune femme d'un regard ardent, lui offrit son Liras el sortit avec elle, au milieu de la foule que remuait celte généreusie intervention.

La jeune femme était la marquise Emilie du Cliàtelet, la femme savante et tendre que Voltaire devait immortaliser plus tard sous le uom de la belle Emilie et qui eut l'honneur impérissable d'inspirer au poète ses œuvres les meilleures et de consoler le philosophe de ses pires ennemis.

— Quel joli mouvement! ne pouvait s'empêcher de déclarer la Tencin.

— De fait, ajoutait la Popeliuière, la déclaration est du dernier galant...

— - Voltaire ne s'est pas mal conduit, risqua la femme du fermier géftèral...

— Dites : très bien, ma chère amie.

En mouvement d'opinion se faisait maintenant en faveur cre l'écrivain, auquel sa

fierté ralliait les suffrages. Eucore un peu, et on donnait turt au chevalier... Son procédé était vraiment un peu vif... et sa lettre... sa lettre était... hardie, pour ne pas dire [tire... On désavouait maintenant toute complicité.. .

— Savez-vous, dit quelqu'un, que Voltaire tire fort bien l'épée?...

— Merveilleusement !

— Et que le chevalier pourrait n'en pas revenir...

— Hé! hé! peut-être!... lit la Popelinière. Fleury quittait en ce moment le salon avec Pollet, Couturier et Desfontaines. 11

avait entendu le mot et échangea un sourire avec ses inférieurs.

— Ay revoir', dit-il au chevalier, et bonne chance! 11 ajouta même, tout bas, un mol qui parut rendre à Rohan uu peu de sa bonne

humeur; puis il descendit dans la cour. Au bas de l'escalier l'attendait Girard.

— Au fait, disait Voltaire à 'Richelieu, au moment de monter dans le carosse de M""1 du Chàtelet, nous n'avons pas décidé le lieu de la rencontre?...

— Voulez-vous la furet de Sénarl? demanda Richelieu. Je couche non loin de là cette nuit... Ça m'arrangerait assez... au carrefour du Roi, par exemple...

— Va pour la forêt de Séuart et le carrefour du Roi! dit Voltaire... A l'aube !

Et il monta en carosse.

— Diable! se dit Girard, en voilà qui vont me déranger!... Puis il réfléchit.

— Au fait, il n'est guère plus de minuit encore : d'ici l'aube, j'ai tout le temps.

Il s'assura s'il avait encore dans sa poitrine, sous sa soutane, quelque chose à quoi il semblait tenir; puis, voyant Fleury descendre, il s'approcha de Sou Emmenée-, tout bas. en deux mots, il lui dit le résultat de la négociation avec Rameau. Fleury tressaillit d'aise quand il aperçut la lame d'épéfi que Girard avait dissimulée dans la longue poche de sa soutane par derrière.

— Nous le tenons! fit-il.

El il conclut :

— Allons, la nuit n'aura pas été mauvaise! Puis, s'adressant a Girard :

— El le paiement?

— S'est passé à merveille.

— Il n'a pas lait de contestation? demanda Couturier. cN. — Aucune.

y^ — Parfait; il n'en fera plus... Il est trop tard! j

i «% â$Wi

lui sembla que son auguste pénitent le à Girard; et ne l'employez qu'au bon

— Quelle idée vous avez eue là, Couturier! ne put s'empêcher de dire Fleury...

— Oh! mon Dieu, répondit modestement le jésuite, idée bien élémentaire et qui serait venue à tout le monde...

— Je ne crois pas!...

Pollet eut un mouvement de dépit ; il

visait. Le ministre montait dans sa voiture. — ■ Gardez cette arme, murmura-t-il moment...

— J'attendrai vos ordres, monseigneur.

— Bien. Maintenant l'abbesse va se mettre en route : vous pourrez partir ensemble; vous ferez connaissance en chaise de poste... Elle ignore encore que nous la savons coupable à un degré au moins aussi grave que vous...

Girard essaya une protestation ; Fleury ne lui en laissa pas le temps.

— ■ Il suffit, açheva-t-il ; tous deux vous serez pardonnes si vous réussissez dans votre entreprise. Votre fortune est dans vos mains : elle sera faite le jour où votre pénitente fera îles miracles.

— Elle eu fera!

— J'y compte.

Ceci dit, Fleury monta en voiture; Girard remonta comme pour retourner à Saint-Sulpice... Mais au bout de cinq minutes, il fit un coude, alla retrouver son cheval attaché à l'angle d'une rue, sauta en selle et partit au galop.

Une heure après, il descendait dans la forêt de Sénart.

Sitôt rentré chez lui, Voltaire, tout frémissant encore, s'était mis à écrire fiévreusement.

Il espérait, un peu de son bou droit, beaucoup de son adresse à l'escrime, un heureux dénoùment au combat du lendemain. Mais encore faut-il tout prévoir : les plus justes causes sont trompées par le résultat, les plus adroits tireurs ont leurs surprises. Il commença par une lettre rapide à l'abbesse, qu'il fit porter aussitôt, et dans laquelle il s'excusait de ne pouvoir se donner l'agrément espéré de voyager avec elle. Puis il écrivit à t\ei amis, à son notaire, à son éditeur, puis à la pauvre Yolande; celte lettre-là fut plus longue à elle seule que toutes les autres. Il lui expliqua qu'il n'avait reçu aucune de ses lettres, qu'elle ne devait pas avoir reçu les siennes, niais puisque sa dernière lui était parvenue, il espérait que la même chance proté celle-ci... Il ajouta qu'une entorse qui l'avait tenu à la chambre quinze jours l'avait seule empêché de partir, qu'il eu avait plus hâte que jaunis, et qu'une fois un petit compte réglé avec des ennemis à lui, qui étaient peut-être les misérables auteurs de ces étranges détournements de correspondance, il courrait l'embrasser, lui jurer qu'il l'aimait plus que jamais, lui prouver que sou amour n'était pas plus mort que son honneur, qu'il se faisait une joie de quitter cette ville où les prêtres se conduisaient comme des charlatans et les gentilhommes comme des laquais, pour aller attendre près d'elle l'avènement à la lumière de leur enfant... Et là-dessus, la solennité du moment développant jusqu'à le surprendre sa fibre paternelle, il se laissa aller à des divagations charmantes et tendres sur les joies promises; puis s'apercevant qu'il tournait au solennel, qu'il avait l'air de faire un sermon, il acheva par un mot gai, un complimenta Mme Lebret, une dernière tendresse, et signa.

Il achevait de cacheter ce tas de lettres, quand revint le fidèle Dubois qui était k

♦y -'tii ! ES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 'YV

allé porter le billet à l'abbesse, et qui répondit que la dame regrettait

— Allons, tant pis ! lit le poète.

Il récrivit un mot de remerciement ému à M™' du Chàtelet pour son intervention

si courageuse et si tendre, puis se tournant vers son valet :

— Dubois, dit-il, je me bats demain avec M. de Rohan-Sabot! Et de rire...

— Monsieur se bat? et monsieur rit ?

— Veux-tu que je pleure?

— Ce que je voudrais, c'est que monsieur, pour se dérouiller, me fit l'honneur de faire uue petite heure d'escrime avec son ancien prévôt...

— Tu as raison, mon vieil ami.

Dubois alla décrocher deux fleurets. L'instant d'après le poète et son domestique

se battaient comme des enragés. Dubois avait l'haleine un peu courte, son poumon étant un peu gras; mais il savait en maître les régies de l'art: il surveillait le jeu de son adversaire d'un œil attentif.

— Du calme! disait-il tout eu tirant; pas de nerfs ici!... Lk... bien tranquillemt'iit!... Lassez l'adversaire... et surtout, quand vous serez sur le terrain, nulle colère; figurez-vous- que vous vous battez avec moi, pour jouer... Pas si vite! Rappelez-vous bien ceci : celui de vous deux qui regardera l'autre en euuemi est perdu !... C'est vous qui le serez... Voyez ! C'e.-t bien trop pressé ces dégagements-là... Le bras se raidit... Tout votre avant-bras marche... C'est à peine si vos doigts devraient bouger... Ah! tenez! je ne ferai jamais rien de vous...

Et à part lui, le brave homme se disait :

— Quel jeu! quel sang-froid!... Quelle solidité daûs la défense! Quel Calme dius l'attaque!... 11 en lasserait dix comme cet apprenti de Chabot... Il le tuera quand il voudra, comme il voudra, comme un petit poulet!... Non! mais regardez-le: il y a plaisir : il manie l'épée comme la plume, ce gredin, avec la même aisance et le même esprit...

Mais il n'en disait rien tout haut, de peur de le laisser s'endormir dans une trop grande confiance en ses qualités.

— Allons, eu voilà assez! declara-t-il en relevant son arme... Vous n'en pouvez plus, tenez!

— Moi?

— Mais oui; vous soufflez comme un phoque...

— Abu.' La vérité est que Dubois, dans son for intérieur, admirait son élève dont la main

ne tremblait pas, dont pas une goutte de sueur n'emperlait le front. Si quelqu'un soufflait, c'était plutôt lui... Mais il ne voulait pas en avoir l'air.

— Couchez-vous, allez! dit-il... C'est ce que vous pourrez faire de mieux.

— .b' dormirai volontiers en effet, déclara Voltaire... Seulement souviens-toi que ces messieurs H moi avons rendez-vous au carrefour du Roi, dans la forêt de Sénart, à l'aube, et que je n'entends pas arriver le dernier...

— Il ne manquerait plus que ça! Mais soyez tranquille, je ne domirai pas, moi ; je vais m'assurer de la voiture et vous serez éveillé plutôt plus tôt que plus tard, et vous arriverez à temps, je vous en réponds!

— Je compte sur loi.

— Vous pouvez dormir sans inquiétude.

— Eh bien! c'est dit; bonsoir, Dubois!

"V^ — Bonne nuit, monsieur!... hY

«5^. g&ffl

Déjà, elle était sur le tapis, ramassait ses létemeuts et s'élançait vers l'escalier, courant comme une folle. (Chap. XXI.)

La recommandation était inutile : Voltaire n'avait pas volé son repos, et il dormit d'un somme sans rêves, avec le calme du juste, aussi tranquillement que plus tard le grand Frédéric la veille de Rosbach. Par exemple, si la nuit fut excellente, désagréable fut le réveil. Quand Voltaire ouvrit les yeux, un flot de soleil inondait la chambre.

— Miséricorde! cria-t-il, mon rendez-vous est manqué!...

Et il se pendit au cordon de sonnette, sonna de toutes ses forces, criant :

— Dubois! Dubois!

Puis il sauta à terre, et, en hâte, se mit à s'habiller...

— Ah! le gredin! Il était d'accord avec eux pour me déshonorer... Ils l'ont payé pour qu'il ne me réveillât pas...

34e LIVRAISON.

(LIBRAIRIE ANTI-CLÉRICVLe..)

Et il s'interrompait pourcrier à tue-tête :

— Dubois! Dubois!...

Aucun bruit...

— Voyez s'il viendra, le maroufle!

11 n'acheva pas; une idée terrible venait de traverser son esprit :

— Qui sait? Ils t'ont assassiné peut-être, le pauvre garçon... Sur quoi, moitié nu, il allait fouiller la maison... Au moment où il la touchait, la porte s'ouvrit. Dubois entra. Sou air tranquille

réveilla la colère de Voltaire :

— Ah! te voilà, malheureux! C'est ainsi?...

— Monsieur se lève? demanda placidement le valet...

— Il n'est pas temps peut-être, gredin! Est-ce là ce que tu veux due.' Est-ce là...

— Je veux dire que monsieur pouvait ne pas se déranger...

— Ah ça! es-tu ivre ou fou?

— Ni l'un ni l'autre, monsieur...

— Mais alors?...

■ — Le duel n'a pas lieu ce matin !

— Tu plaisantes?...

— Moi? avec monsieur?

— Voyons ! qui est-ce qui t'a dit ça? c'est de toi qu'un s'esl moqué...

— Je ne pense pas qu'on ait osé! fit Dubois se redressant.

— Allons, parle... Que t'a-t-on dit?

— Que M. de Rouan était arrêté...

— Quelle farce!

— Rien n'est plus vrai, monsieur ; je vais expliquer à monsieur dans quelles circonstances...

— Mais allons donc ! c'est ce que je demande...

— La chose m'a été annoncée par un sien valet, un nommé Picard, anciennement au service de ce des Chaulïours...

— Ah! ah! ça ne serait pas une raison pour que la chose dit vraie...

— C'est aussi ce que j'ai pensé... et dit... Mais Picard m'a montré un mot de M. de Rohan...

— In mot! Tu l'as?...

— Eh oui, monsieur...

— Que ne le donnes-tu?

— J'allais vous le remettre.

Ce disant, Dubois le chercha dans toutes ses poches, le trouva enfin dans sou

haut-de-chausse et le tendit à Voltaire qui trépignait. Ce mot était ainsi conçu :

« Monsieur,

« Les raisons que vous donneront mon valet vous suffiront, je pense.

« Vous comprendrez qu'il ne fallait rien moins pour me faire retarder ce combat, qui n'est remis que de quelques heures du reste.

" Vos témoins sont prévenus.

« Je leur donne nouveau rendez-vous au même lieu pour ce soir à cinq heure; , ,~ et je compte que rien ne nous y empêchera de nous y trouver, ni moi, ni vous. «ri « Rohan. »

— Il finit par une impertinence, conclut Voltaire ; il n'avait pas besoin de signer... Heureusement il paiera ce soir tout en gros... Ces lettres n'en seront pas moins à envoyer vivement, Dubois...

— Bien, monsieur.

— Ça, maintenant, reprit l'écrivain tout en achevant sa toilette, conte-moi ce que t'a dit ce Picard.

Et Dubois raconta à son maître que l'origine de tout cela était un esclandre arrivé chez la marquise de Tencin, où Rohan et quelques-uns de ses hôtes étaient allés finir la nuit. On avait joué, comme d'habitude, un jeu d'enfer, et, comme d'habitude, le Tencin et la Tencine, banquiers du jeu, avaient tout ramassé. Personne ne s'était plaint : la Popelinière seul grommelait un peu... Soudain une querelle s'éleva... Un jeune homme, un certain chevalier de la Fresnay, assez peu riche et depuis quelque temps amoureux, à la passion, de la dame, prétendit qu'on l'avait triché... Il avait fait un terrible effort pour dire la chose, mais il était très pâle et, une fois lancé, semblait résolu à parler. La maîtresse de la maison lui dit qu'il était fou, que cela n'avait pas le sens commun. Il répondit qu'il était sûr de ce qu'il alléguait, qu'il n'avait pas voulu en croire milord Bolingbroke alors qu'il l'avait prévenu, mais qu'il lui avait bien fallu en croire ses yeux.

Elle insista, le suppliant de se calmer : il déclara qu'il voulait bien ne pas aller plus loin par égard pour elle... mais il la pria de lui rendre l'argent qu'il avait déposé entre ses mains, tout son modeste avoir, une soixantaine de mille livrer, parait-il... La dame répondit qu'il avait été convenu entre elle et lui que cet argent serait risqué par elle au jeu, qu'elle l'avait joué selon leurs conventions et qu'elle ne lui devait plus rien, car elle l'avait perdu.

— Cela m'étonne I se contenta de répondre le jeune homme. 11 ajouta :

— Adieu, mesdames et messieurs.

Et sortit.

— Bon voyage! cria Mme de Tencin dans un éclat de rire...

Elle n'acheva pas... Dans l'antichambre un coup de pistolet avait retenti... On accourut... Le jeune homme nageait dans son sang... Une balle tirée sous la mâchoire lui avait traversé le crâne. Il était mort. Là-dessus bagarre... La Tencin éperdue demandait à ce qu'on l'aidât à descendre le corps dans le jardiu pour l'ensevelir dans de la chaux vive... Par malheur le valet du jeune homme avait couru prévenir la police... La pauvre marquise essaya de dire que c'était un accident arrivé en jouant : elle fut emmenée au Châtelet par la maréchaussée...

— Pauvre Angélique ! conclut Voltaire.

Dubois acheva :

— Tous les assistants furent retenus pour déposer chacuu séparément... Monsieur de Rohan en était; il essaya de résister... en vain. On lui permit seulement, sachant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, de vous prévenir...

— Une affaire d'honneur!... pour moi, oui... pas pour lui...

— Quant à la marquise, je viens d'apprendre qu'elle avait été retirée du Châtelet et conduite à la Bastille...

— C'est cela, parbleu! fit Voltaire; les loups ne se mangent pas entre eux... Une courtisane? ces bcns messieurs de Saint-Sulpiee la défendent ; le Christ protégeait bien Madeleine... Vils coquins! Ils l'arrachent au Châletet, c'est-à-dire- à la Justice, et lui font un abri d'une prison... Très commode, celte Bastille; c'est un donf*m-à deux tranchants, demeure de grâce ou de vengeance, tum l'eau pour 'es libres esprits,

^cS?— ^fc

refuge pour les prostituées et les assassins !... C'est bien, Dubois, je le remercie ; va porter mes lettres... Moi, je vais travailler en attendant cinq heures.

Dubois sortit, laissant son maître à l'ouvrage.

Or, il était à peu près trois heures de l'après-midi et l'écrivain tirait sa montre pour savoir s'il était temps de se déranger, quand il entendit du bruit à la porte de son cabinet. C'était quelqu'un qui voulait entrer et il entendait Dubois, fidèle à h consigne, déclarer que son maître n'était pas visible; mais l'importun de sa voix cassée insistait...

— Je vous dis, criait Dubois, que Monsieur n'a que faire d'un maître à danser aujourd'hui...

— Et si je vous disais qu'il ne s'agit pas de le faire danser, insistait la [voix chevrotante, mais de le sauver...

— Comment? Et de quoi?

— Laissez-moi entrer, vous rapprendrez...

— Mais, je ne sais...

— Fais entrer, Dubois, cria Voltaire intrigué... Dubois obéit et introduisit un petit homme voûté, contrefait, aux membres

lourds, une pochette de maître à danser sous le bras.

— Monsieur de Voltaire , bredouilla l'homme , j'ai bien l'honneur de vous saluer...

— Monsieur, commençait le poète...

Il n'acheva pas, et se leva stupéfait... Le petit homme venait de se redresser ; il avait maintenant près de six pieds :

sa mâchoire énorme souriait. Dubois fil un bond, couvrant son maître d'un geste de protection, se demandant tout bas si cet homme qui disait venir pour sauver Voltaire n'arrivait pas plutôt pour le perdre.

— Ne craignez rien! fit l'inconnu devinant leurs pensées, je ne viens ici que dans l'espoir de vous être utile. Je suis le neveu du musicien Rameau que monsieur de Voltaire connaît ; j'ai de plus l'honneur d'être le second valet de chambre de Sa Majesté...

— Soitl dit Voltaire, mais...

— Monsieur, nous n'avons pas le temps de faire des phrases : le danger qui vous menace est pressant... Répondez-moi, je vous prie; avez-vous à cette maison d'autre porte que celle de la rue, par où je viens d'entrer?

— Non...

— Il n'y a pas, là derrière, de jardin par où s'échapper?

— Non.

— Diable! alors, vous êtes perdu!...

— Que voulez- vous dire?

— Que la maréchaussée cerne la maison du côté de la rue ; et telle est la cause de mon déguisement...

Voltaire courut à la fenêtre.

— Regardez sans vous faire voir! cria Rameau. Des soldats étaient au bas de la maison avec une voiture. . .

— Cette voiture, demanda Voltaire a Dubois, est-ce celle qui devait m'emmener à la forêt de Sénart?...

— Non, monsieur, répliqua le brave homme abasourdi... Je ne m'explique o, même pas... n

Jri — L'explication est bien simple, déclara Rameau... Messieurs les jésuites w *</5

veulent pas que vous pourfendiez monsieur de Rohan, leur champion et exécuteur...

— Eh ! bien ? demanda le poète pâlissant.

— Eh ! bien ! pour que vous n'alliez pas ce soir à Sénart, ils viennent vous prendre pour vous emmener à la Bastille...

— A la Bastille, moi?

— A la Bastille, monsieur de Voltaire !

— Mais de quel droit?

— Du droit d'une lettre de cachet.

— Ah ! les misérables!...

— Oh! ouit...

A ce moment la porte d'en bas retentit, heurtée de coups de crosses.

Page 1