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Figaro, 11 février

50 LES DÉBRIS DE LA GUEIlRE

ter par rimagination Teffroyable abîme qui sépare cette vie de celle que nous ne connaissons point. On était même bien près de se persuader que les guares s'éteindraient quelque jour faute de soldats, c'est-à-dire faute d'hommes assez aveugles où assez malheureux pour hasarder, au profit d'une idée plus ou moins invisible comme toutes les idées, les seules réalités incontestable* que cliacun possède ici-^bas, à savoif sa santé, son bien-être, l'intégrité de son corps et avant tout sa vie qui surpasse tout ce qui existe. Il était d'autant plus naturel de céder à la pente de ce raisonnement, qu'à mesure que l'existence devenait plus douce et les nerfs plus sensibles, les moyens de destruction de la guerre s'affirmaient plus cruels, plus implacables et plus irrésistibles. Il paraissait de plus en plus vraisemblable que nul homme ne supporterait plus les horreurs infernales d'un champ de. bat aille;

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eb qu'après les premières, hécatombes, les armées ennemies, officiers, et soldats, prises d'ujie panii^ue incoercible, fuiraient, en se tournÊuat le dos, dans une épouvante naturelle et simultanée,, des f!éaux surhumains dépassant les plus monstrueuses prévisions de ceux qui. les avaient déchaînés.

Et voici qu'à notre grand étonnement, c'est le contraire qui éclate. Nous constatons avec stupeur que jusqu'à nos jours nous n'avions qu'une idée assez incomplète, assez inexacte du courage de l'homme. Nous le considérions comme une vertu exceptionnelle, et, à mesure que nous remontons le cours de l'histoire, d'aut-ant plus admirée qu'elle est plus rare. Rappelez-vous, par exemple, les ancêtres de tous nos héros : ceux d'Homère. Regardez-les de près. Eux qui sont les premiers professionnels, les premiers maîtres de la bravoure et qui l'ont enseignée à toute l'antiquité dont ils furent

les modèles, ils ne sont au fond pas très braves. Ils ont une crainte salutaire des coups et des blessures et une peur ingénue et manifeste de la mort. Leurs grands combats, avant tout déclamatoires et décoratifs, sont assez peu sanglants, on y fait plus de bruit que de mal et l'on y parle beaucoup plus qu'on n'y frappe. Les armes défensives, ce qui est caractéristique, sont très supérieures aux offensives, et la mort est un événement insolite, imprévu, presque inconvenant, qui jette le désarroi dans les rangs et le plus souvent arrête net le combat ou détermine un sauve-qui-peut qui semble tout naturel. Quant aux blessures, elles sont comptées, décrites, chantées et déplorées comme des phénomènes considérables. Par contre, les fuites les moins avouables, les paniques les plus honteusçs sont fréquentes, et le vieux poète les raconte sans les blâmer, comme des incidents ordinaires, imputables

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&.V7: dieux et inévitables en toute guerre. Ce genre de courage est à peu près celui de toute l'antiquité. Il est aussi celui des batailles du moyen âge et de la Renaissance, où les mêlées les plus acharnées des condottieri ne laissaient bien souvent sur le terrain qu'une demi-douzaine de victimes. Certes, les Grecs de Marathon et des Thermopyles, les Dix-Mille de Xénophon et les Macédoniens d'Alexandre, les légionnaires de César et les Gaulois d'Ambiorix, les Normands de Guillaume le Conquérant, les compagnons du Cid, les Suisses de la Birse, les Suédois de Charles XII, les Français de Jeanne d'Arc et de Turenne, ceux de Napoléon dont le courage est déjà plus proche du nôtre, étaient de vaillants guerriers; mais c'étaient avant tout des professionnels. Ce n'était pas la nation tout entière qui se battait, mais une délégation, une sélection guerrière qui s'étendit, il est

vrai, peu à peu, sous l'Empire, mais n'atteignit jamais, comme aujourd'hui, tout ce qui, de dix-huit à cinquante ans, est capable de porter une arme. Ensuite et surtout, toute guerre se résolvait en deux ou trois batailles, c'est-à-dire qu'elle avait deux ou trois moments culminants, efforts immenses, mais de quelques heures, d'une journée au plus, où se condensait toute l'énergie, tout l'héroïsme accumulé durant de longues semaines ou de longs mois de préparation ou d'attente. Après, victoire ou défaite, c'était fini, c'était la détente, la solution, le repos, le retour au foyer; il ne fallait affronter le destin qu'une seule fois; et l'on savait que dans la plus effroyable mêlée on avait trois chances sur quatre d'échapper à la mort.

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Maintenant, tout est changé; et la mort même n'est plus pareille à ce qu'elle était. Naguère, on la voyait en. face, on savait d'où elle venait et qui l'envoyait. Elle avait une forme terrible, mais qui restait humaine. On n'ignorait pas ses mœurs, ses longs sommeils, ses brefs réveils, ses jours mauvais, ses heures dangereuses. A présent, à toutes ses horreurs elle ajoute l'effroi intolérable du mystère. Elle n'a plus de visage, elle n'a plus d'habitudes, elle n'a plus de sommeil, elle n'a plus de relâche. Elle est toujours tendue, toujours aux aguets, partout présente, éparse, insaisissable et dense, insinuante et lâche, diffuse, obsédante, innombrable, surgissant de tousles points de l'horizon, émergeant de la terre et tombant du ciel, infati-

gable, inévitable, occupant tout l'espace, occupant tout le temps, durant des jours, des semaines, des mois, sans une minute d'interruption, sans uneseconde de rémission. On marche, on dort, on vit dans son réseau fatal. On sait que le moindre mouvement vers la droite ou la gaucho, la tête qui s'incline ou se relève, le buste qui se penche ou se redresse, arrête et fixe son regard et sa foudre. On n'avait pas d'exemple d'une telle prépondérance des forces du néant. On n'avait pas cru jusqu'ici que les nerfs de l'homme pussent résister à une pareille épreuve. Les nerfs de l'homme le plus brave sont trempés pour affronter la mort durant l'espace d'un clin d'œil, mais non point pour ne plus vivre que dans l'attente de la mort. L'héroïsme était un sommet âpre et aigu, qu'on' atteignait un moment mais que l'on quittait aussitôt, car les sommets ne sont pas habitables. Aujourd'hui c'est une plaine

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