L'HÉROÏSME
sans limite, aussi inhaLitable que les sommets mais d'où il n'est plus permis de descendre. Ainsi, au moment même que l'homme paraissait le plus épuisé, le plus amolli par le bien-être et les vices de la civilisation, au moment qu'il était le plus heureux, et semblait nécessairement, le plus égoïste, qu'ayant le moins de foi et cherchant vainement un nouvel idéal, il paraissait le moins capable de se sacrifier à une idée quelconque, il est mis brusquement en présence d'un péril sans précédent, devant lequel il est à peu près certain que n'auraient pas tenu et n'auraient même pas songé à tenir les peuples les plus héroïques de l'histoire; au lieu que lui ne songe même pas qu'il soit possible de ne point tenir. Et ne dites qu'il n'avait pas le choix, que le péril et la lutte étaient inévitables, qu'il fallait se défendre ou mourir étranglé; et que, dans ces cas-là, il n'y a plus de lâches. Ce n'est pas vrai : il avait, il a
t0tij<juis eu, il a encore le choix. Il n'y va pafi de sa vie,, mais de l'idée qu'il, se fait de rhonneuE, du. bonkeuE^ des- devoirs de sa vie. Pour avoir la vie sauve,, il n'avait qu'à céder àt l'ennemi; l'envahisseur no l'aurait pas exterminé. On n'extermine pas un grand peuple;: il est m^me impossible de r'asscrvH" sérieusement eb de le rendre longtemps malheureux. Il n'avait à redouter que la honte. Il n'a même pas vu poindre à l'horizon de SCS plus instinctives craintes l'infâme tentation, il ne se doute même pas cpi'ellc puisse exister; et quels que soient les sacrifices qui l'attendent, il ne l'apercevra jamais. Il ne s'agit donc pas d'un héroïsme qui ne serait qu'un pis-aller du désespoir, l'héroïsme de l'animal acculé qui lutte aveuglénoLcnt pour retarder d'une seconde la venue de la. morL Noa; c'est bien l'héroïsme librement assumé, voulu, acclamé, unanime; l'héroïsme pour une idéa et pour un senti-
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ment, c'est-à-dire l'héroïsme sous sa f jrme la plus pure, la plus nefcte, la plus vierge, le sacrifice sans mélange 6t sans arrière-ponsée à ce qtf on regarde coimne le de^vîoir envers soi, envers les siens, envers l'humaïkité et l'avenir. Si la vie et l'aiisence de danger étaient plus précieuses (pi« Tidée d'honneur, de patrie, de fidélité aux traditions et à la rrace, il y avait, je le lépète, il y a encore moyen de choisir, et jamais peut-être, dans aucune guerre, choix ne fut plus facile, car jamais les hommes ne se sentirent et ne furent, en fait, plus libres de choisir.
Mais ce choix qui, comme je viens de le dire, n'a imêm^ pas osé montrer son omhre basse aux plus bas horizons des moins nobles •.consciences, êtcs-vous sûrs qu'en d'autres iempB que nous croyons meilleurs et plus vertueux que le nôtre, on ne l'eût pas aperçu, .on n*€n eût point parlé? Trouverez-vous un peuple, même parmi lc& plus grands, qui,
LES DÉBRIS DE LA GUEI'.l'.E
au bout de six mois d'une guerre au prix de laquelle toutes les autres semblent des jeux d'enfants, d'une guerre qui menace et épuise ',\ toute sa vie et tout ce qu'il possède, trouverez-vous, dis-je, dans l'histoire, non pas un exemple, — il n'y en a point, — mais quelque analogie qui vous permette de présumer que ce peuple n'aurait pas fléchi, n'aurait pas tout au moins, ne fût-ce qu'un instant, abaissé les regards vers une paix sans gloire?
Pourtant, ils semblaient bien plus forts que nous, tous ceux qui nous ont précédés. | Ils étaient rudes, austères, plus près de la nature, pauvres et souvent malheureux. Ils avaient des pensées plus simples et plus rigides, ils avaient l'habitudt^ des souffrances physiques, des fatigues et de la mort. Mais
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je ne crois pas que quelqu'un oserait soutenir qu'ils auraient fait ce que font nos soldats, qu'ils auraient supporté ce qu'on supporte autour de nous. N'a-t-on pas le droit d'en conclure que la civilisation, au contraire de ce qu'on redoutait, loin d'énerver, de dépraver, d'affaiblir, de diminuer, d'abaisser l'homme, l'élève, le purifie, l'affermit, l'ennoblit, le rend capable de sacrifices, de générosités, d'actes de courage qu'il ne connaissait point? C'est que la civilisation, alors même qu'elle semble corrompre, apporte de l'intelligence; et que l'intelligence, aux jours d'épreuve, c'est de la fierté, de la noblesse et de l'héroïsme en puissance. Voilà, comme je le disais en commençant, la révélation inattendue et consolante de cette afîreuse guerre; nous pouvons définitivement compter sur l'homme, avoir en lui pleine confiance et ne plus craindre qu'en s'éloignant de la brutalité primitive il perde ses vertus viriles.
m LES DÉBKIS DE LA GUERRE
PI us il avance dans la conqtiête de la nature, plus il paraît s'attacher aux biens matériels, plus cependant, à son insu, tout au fond, an moillcurde lui-môme, il devient capeOile de se détadiier d«'Boi, de s'^immoler pour le salut de tous, mieux il comprend qu'il n'est rien s'il se compare à -la vie éternelle de ses morts et de ses enfants. C'était une si grave épreuve qu'on n'aurait pas, avant cefct^ guerre, osé l'envisager. L'avenir de l'humanit-é s'y tronvait on question; et la magnifique réponse qui nous vient de toutes parts nous rassure pleinement sur l'issue d'antres luttes plus formidables ijui sans doute nous attendent quand il ne s'agira pins de combattre nos seiïiblables, mais de vaincre les foTccs plus cruelles et plus puissantes drs grands ennemis my^téri^ux que la nat-nre tient en réserve contre noais. S'il est vrai, comme je le crois, que Tlramanité Taut ce que -vaitt l'a somme d'héroïsme -virtuel qu'elle recèle, on
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peut affirmer qu'elle ne fut jamais plus forte ni meilleure et qu'elle atteint en ce moment un de SCS points culminants d'où elle peut tout espérer. C'est de quoi, par-dessus nos tristesses, nous avons le droit de nous féliciter et de nous réjouir.
PRO PATIUA
Il y a plus de trois mois, j'étais parmi vous, dans une de vos plus nobles villes qui voulut bien faire à la cause que je défends, un accueil que je n'oublierai pas. Je venais, comme je le disais alors, au nom des dernières beautés que nous ont laissées les barbares, implorer la terre de toutes les beautés. Ces beautés menacées, nos seules cités intactes, trésors et sanctuaires de tout notre passé, de toute notre race, penchent toujours au bord du même abîme, et, à moins d'un miracle que l'on n'ose espérer, subiront le
1. Discours prononcé à Rome, Naples et Florence, en mars 1915.
sort d'Ypres, de Louvain, de Malines, de Termonde, de Dlxmude et de tant d'autres victimes plus obscures. Le danger qu'elles courent a sans doute indigné le monde civilisé; mais pas un bras ne s'est armé pour Ks défendre. Je ne récrimine point; la morale des peuples est une vertu qui n'est pas encore sortie de l'enfance; et puis, heureusement, It s hasards de la guerre ont voulu qu'il ne soit pas encore trop tard pour^sauver les quatre cités innocentes.
Aujourd'hui, je ne viens plus vous parler de monunonts, de souvenirs historiques ni même d'injustices, de violations de tous les droits, de toutes les lois de la guerre, de toutes les conventions internationales, d'incendies, de pillages, de massacres, ie viens simplement jeter devant vous le dernier cri de détresse d'un peuple qui se meurt.
Il se passe en ce moment en Belg'que une tragédie qui n'a pas de précédent dans l'his-
PRO PATRIÀ 67
toire des peuples civilisés, ni même dans celle des barbares, car les barbares, lorsqu'ils commettaient leurs plus énormes crimes, n'avaient pas l'infernale suite dans les idées ni les moyens scientifiques et tout puissants de faire le mal que possèdent aujourd'hui ceux qui ne profitent des ressources et des bienfaits de la civilisation que pour les tourner contre elle et tenter de l'anéantir dans ce qu'elle a de plus noble et de plus généreux. Les rumeurs désespérées de cette tragédie ne nous parviennent qu'à travers [les fissures de la sanglante muraille qui irisole du reste du monde. Rien n'arrive à nos oreilles que les mensonges de l'ennemi. En réalité toute la Belgique n'est plus qu'une [vaste prison prussienne où tous les cris sont méthodiquement et cruellement étouffés et d'où ne Sr'éléve plus d'autre voix que celle des geôliers. Seule, çà et là, après mille aventures, à travers mille périls, une lettre d'un
parent, d'un ami captif, nous parvient du fond de l'immense in pace et nous apporte une lueur d'authentique vérité. ^
Cette vérité, vous la connaissez aussi bien que moi. Au moment de l'envahissement de son territoire, la Belgique comptait sept millions sept cent mille habitants. On estime que deux cent cinquante à trois cent mille ont péri dans les batailles, les massacres et par suite des misères subies; et je ne parle pas des enfants en bas âge, dont l'hécatombe, faute de lait, est, paraît-il, effroyable. Cinq ou six cent mille malheureux se sont réfugiés en Hollande, en France et en Angleterre. Il reste donc dans le pays près de sept millions d'habitants; dont plus de la moitié vit presque uniquement de la charité américaine. Dans une contrée avant tout industrielle, qui déjà, normalement, en temps de paix, ne , produit pas le tiers du hlé nécessaire à sa ,V
consommation, l'ennemi a systématiquement tout réquisitionné, tout enlevé pour l'entretien de ses armées et a expédié en Allemagne ce qu'il ne pouvait consommer sur place. Le résultat d'une manœuvre aussi monstrueuse se devine facilement : sur tout ce sol, naguère si heureux et si riche, aujourd'hui rançonné, pillé et repillé, ravagé, dévasté par le fer et le feu, il ne reste plus rien. Et la situation de cette douloureuse Belgique est si cruellement paradoxale que ses meilleurs amis, ses plus chers alliés, c eux-mêmes qu'elle a sauvés, ne peuvent la secourir. Alors même qu'on ne lui eût rien pris, isolée du rçste de la terre, elle mourrait de faim. Or on l'a dépouillé de tout ce qu'elle possédait; et, d'autre part, l'Angleterre et la France ne peuvent lui envoyer ni vivres ni argent qui tomberaient aux mains de ceux qui la torturent; en sorte que tout ce qu'elles tenteraient pour soulager ses maux retar-
Jb
LES I . blil^ DE LV GLElUiE
dexait d^'antant sa délivrance. T eut-il jaœaK ^Qs Thistoire tragéiio yhis poignante et pbis désespérée?
BT est? vrai qn'au sein de cetbe guerre, Bons nous trou\'ons de toutes parts en préseKe d'é\'énements-que l'histoire n'avait fms encore entrer^ES. Un énorme peuple de piv>ie. pour cfiâlier une loyauté et un héloinne qn'il devrait Ténéxer à genoux s'il l«î restait la moindre notion, dn juste et do rinjnste^ le meôiâEe sentiment de la dignilé et de rkommir hBniain& un énorme pcnpie de proie » souraoiaaneAt L'intention d'exterminer nn inoffensif peiit peiq»le dont ii sent qne l'âme est tcop g^^Btde pour qoT] piBSBe Tasservir ou la rcis&v gRwMable à tienne. H aMaàt j réossizv dan le silene^l f impnîs5«Bce «a ITeffieM àc l'univers, qi^ndl éù l'autre e&Lè^ de f Atinniiqmg, une natioa ; gênénuse 9. pris- sots sa pisfoctisii peuple kinûque. EBe « CDm^RS qu'à s'^
PBO ^ATBLk 7f
sait non -sedleiULBi icî«d*me flEirrre de justice et âe f^é Itfiiii «liùwftg joas eaamt et sœlDiit d'an fias liant <âuMBÎi fswoslaaDDraie et JacaoBonsB ét^mâlks des JuniHes. GrâoeÀ^imiiiiflrrî^lioiL il ne soa, fKs et»kli dans i'arcnîr iqne bi jiBtîce, la lofanlé, rboanâbeèé elK41wsaMine 'Be sont ^ne mensongEs dangŒEiK ^ ^wrhrK de dnpcs c.:-^ I« mal a néccssairanent ei yaKtnnt «t iv^uJQiiKxaaenlaeaqn^iaJwceirsaniiaSt, et qneJa.<eideiBmmp«aeipt'aît^ se pBHnÉOne icd bas Je demâr m^oifi^ianciit acDm^î, c'nest AoiÉcsieB dnuIffMi ii>, tofosles désadves^vt la mort for la Saim. Un cxerafde d'îaîquité à td point nnm—ir et inonspliai^ partnnît idéaiiinm^ imeaoqp 4kMdil ni? seieièvewbL pas avandt des Aaài3g&.
Maû dê^ c^te adde V^ne, die ne «an- ■ait ^e ^^«donger et i>ientôt ne saffica pias- £Ile est dn ii rtr n la mcMà de la nuândrc wnnilii afion dipiomali^pie «a
et alors s'accomplira l'irréparable. Ce sera la famine intégrale et l'extermination sans exemple, qui, jusqu'à la fin du monde criera vengeance au ciel. Ce n'est plus une question de mois ou de semaines, mais une question de jours. Voilà où nous en sommes et voici les dernières heures qu'accorde le destin à l'Europe immobile pour effacer la honte de son indifférence.
C'est à vous presque seuls, car les autres n'ont pas votre puissance, qu'appartiennent ces heures. Quoiqu'il arrive, quels que soient vos atermoiements, vous devrez un de ces jours vous jeter dans la mêlée; tout vous le conseille, tout vous l'ordonne et je n'aperçois rien, du côté de l'honneur, de la justice, de l'humanité, du côté de la volonté des siècles et de la race, de la pruo^ence et de l'intérêt même, qui vous permette de l'éviter.
Voici donc la minute unique et péremptoire où votre aide peut rompre l'équilibre
PRO PATIUA n
entre les pujssances du bien et du mal qui, depuis plus de deux cents jours tiennent en suspens, au-dessus de raJjime, l'avenir de l'Europe...
Il vous est accordé pai le soft la grâce magnifique, le privilège presque divin de sauver de la plus épouvantable des mortsquatre ou cinq millions d'innocents, quatre ou cinq millions de martyrs qui périssent po iT avoir défendu l'idéal que vos pères leur avaient enseigné. Je sais qu'il s'agit là de devoirs dont il n'avait jamais été question jusqu'à ce jour dans la morale des états, car il n'est que trop vrai que cette morale se traîne encore à plus de mille coudées audessous de celle du plus humble des paysans. Mais si cela ne s'est pas encore fait, il y a d'autant plus de gloire à le faire les premiers et à donner enfin un grand coup d'aile pour élever la vie des peuples à* une hauteur que la vie des individu? atteint
7i LES DÉDUIS DE LA GUERRE
depuis longtemps. Et nul autant que I3 peuple italien n'a qualité pour donner ce coup d'aile que l'univers et l'avenir attendent comme une délivrance.
Je m'arrête. On m'a reproché de parler de choses auxquelles, n'étant qu'un étranger, il ne m'appartient pas de toucher. Je croyais que ces questions intéressaient l'humanité entière. Je me suis peut-être trompé. Je respecte le grand silence où se préparent de grandes résolutions et je livre aux méditations de vos cœurs ce que je suis contraint de taire. Ils vous diront mieux que je ne le saurais faire, tout ce que j'avais à vous dire.
Si je parle ici de ce petit soldat tombé là-haut, dans les Vosges, il y a quelques jours, ce n'est pas pour le pleurer publiquement. Il convient de pleurer nos morts dans le secret. Aujourd'hui, les douleurs personnelles ne comptent plus et doivent savoir se taire devant la grande douleur qui se répand partout, et surtout devant celle des mères, qui nous donne l'exemple du plus héroïque silence que la souffrance humaine ait appris à garder depuis que la souffrance a visité la femme; car le silence admirable des mères est une des grandes leçons inattendues de