De L'Intelligence des fleurs
i50 .LES DÉBRIS DE LA GUERRE]
que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature une lueur, une source d'énergie nouvelle, nous devenons souvent ses victimes et presque toujours ses esclaves. On dirait qu'en croyant nous délivrer, nous délivrons de redoutables ennemis. Il est vrai qu'à la longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des services dont nous ne saurions plus nous passer. Mais à peine l'un d'eux a-t-il fait sa soumission qu'en passant sous le joug il nous met sur la trace d'un adversaire infiniment plus dangereux, et notre sort devient ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain. Parmi ces adversaires, il s'en trouve d'ailleurs qui semblent tout à fait indomptables. Mais peut-être ne demeurent-ils rebelles que parce qu'ils savent mieux que les autres faire appel à de mauvais instincts de notre cœur qui retardent de plusieurs siècles sur les conquêtes de notre intelligence.
Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se rapportent à la guerre. Nous l'avons vu en de récents et monstrueux conflits. Pour la première fois, depuis l'origine de l'histoire, des puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées de l'ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter les hommes sur le champ de bataille. Jusqu'en ces dernières guerres, elles n'étaient descendues qu'à mi-côte, se tenaient à l'écart et agissaient de loin. Elles hésitaient à s'affirmer, et il y avait encore quelque rapport entre leur action insolite et celle de nospropres mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et l'énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l'explosif le
plus redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd'hui, nous sommes débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et nous voilà livrés comme des grains de sable, aux monstrueuses eténigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.
Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d'Homère, les divinités de l'Olympe, se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d'argent, dominaient, protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c'étaient 'M' des divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur intervention paraissait
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surhumaine, elle reflétait la foïme et la psychologie de rhomme. Leurs secrets se mouvaient dans l'orbite de nos secrets étroits, elles émanaient du ciel de notre intelligence» elles avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l'homme s'avance dans le temps, qu'il sort de l'illusion, que sa conscience augmente» que le monde se dévoile, les dieux qui l'accompagnent grandissent mais s'éloignent»
deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A mesure qu'il apprend, à mesure qu'il connaît, le flot de l'inconnu envahit son domaine. A proportion que les armées s'organisent et s'étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et I asservit les forces naturelles, le sort de la bataille échappe au capitaine pour obéir au groupe de lois indéchiffrables qu'on appelle la chance, le hasard, le destin. Voyez, par
exemple, dans Tolstoï, l'admirable tableau, qu'on sent authentique, de la bataille de Borodino ou de la Moskova, type de l'une des grandes batailles de l'Empire. Les deux ohefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du combat, qu'ils n'en peuvent saisir que d'insignifiants épisodes et ignorent presque tout ce qui s'y passe. Koutouzof, en bon fataliste slave, a conscience de la « force des choses ». Énorme, borgne, somnolent, écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d'un tapis, il attend l'issue de l'aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir ou non à ce qu'on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger des événements qu'il n'entrevoit même pas. La veille, au soir, il a dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements, par cette même « force des choses » à laquelle se livre Koutouzof, pas une seule de ces dispositions n'est
ni ne peut être exécutée. Néanmoins, fidèle jau plan imaginaire que la réalité a complète ;ment bouleversé, il croit donner des ordres et ine fait que soi^-re, en arrivant trop tard, lea
décisions de Ja chance qui précèdent partout , ses aides de camp hagards et affolés. Et la 1 bataille suit son chemin tracé par la nature,
comme un fleure qui coule sans se soucier du
cri des hommes rassemblés sur ses rives.
^Kourtant Napoléon, de tous les généraux ^^nos dernières guerres, est le seul qui .x.uinticnne l'apparence d'une direction humaine. Les forces étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient, sortaient à peine de l'enfance. Mais auj'-urd'hui que ferait-il ? Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l'influence qu'il avait
sur le sort des batailles? C'est qu'à présent les enfants du mystère ont grandi, et ce sont d'autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n'ont plus forme humaine, ils émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs prédécesseurs et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l'autre côté de notre sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la matière inerte. Or, c'est à ces inconnus aveugles et efîroyables, qui n'ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus fabuleusement éloignés, c'est à cep impénétrables et irrésistibles énergies que
nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c'est à ces monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de l'injuste...
A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges spécifiques? — Je fais parfois ce rêve que l'un de nous soit doué d'un œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides, comme l'aveugle-né si d'autres sens ne le détrompaient point — croirait vides les ténèbres qui enserrent son
front. Imaginons qu'il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos propres pensées. Imaginons qu'un jour, à travers toutes les apparences qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, et que l'invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent sûrement, dans un creux de l'espace, les phénomènes et les lois de la nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n'est là qu'un songe de poète; c'est maintenant, en nous persuadant que ces lois n'ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toutepuissante et infatigable présence, c'est maintenant que nous sommes dans le songe, dans»| le tout petit songe de l'illusion bumaine;;'et^
c'est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle révélation qui frapperait d'effroi et paralyserait au fond de son néant toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d'autres triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes qui se préparent au combat? — Quelques milliers d'hommes, aussi imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu qu'une pincée de fourmis, dans une forêt vierge, quelques milliers d'hommes se flattent d'asservir et d'utiliser, au profit d'une idée étrangère à l'univers, les plus incommensurables et les s dangereuses de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses fonctions. Pour ne pas vous heurter des l'abord à l'impossible, à l'inimaginable, négligez, si vous en avez
peur, les plus profondes et les plus grandioses, entre autres celles de la gravitation, à laquelle obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que l'univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve à lui donner une apparence plausible.
Ne prenons donc que les plus limitées, s'il en est qui connaissent des limites, les plus proches de nous, s'il en est qui soient proches. Bornons-nous pour l'instant à celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles
et filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse ace, quelle ombre gigantesque attribueronsnous, pour ne parler que d'elle, à la puissance des explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux temples de la guerre, tous les dieux d'autrefois? D'où, de quelles profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui jusqu'ici n'avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille de terreurs, à quel 'groupe imprévu de mystères faut-il les rattacher? — Mélinite, dynamite, panclastite, ^^fcordite et roburite, lyddite et balistite, ^^Rpectres indescriptibles, à côté desquels la ^^■vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même qui résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, mais fresque inofïensives et presque maternelles; personne n'a effleuré le plus superficiel de vos
innombrables secrets, et le chimiste qui com pose votre sommeil, aussi profondément que l'ingénieur ou Tartilleur qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les ressorts de vos élans incalculables et les lois étemelles auxquelles vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses immémorial ement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, l'effroyable allégresse du néant qui tressaille, l'éruption de la haine ou l'excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente qu'elle consume en une seconde la patience de vingt siècles ? Êtes-vous un éclat de l'énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l'enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve d'énergie qui soutient notre terre dans l'espace?
Ramassez-vous en un clin d'œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui se prépare, tout ce qui s'élabore, tout
ce qui s'accumule dans le secret des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l'ardeur de vos dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d'où part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre votre mère exerce sa volonté? — A toutes ces questions, le savant qui vous crée répondra simplement que « votre force vient de la production brusque d'un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le contenir sous la pression atmosphé' rique ». Il est certain que cela répond à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.
PRO PATBIA*
nen que rien ne me donne droit à l'honneur de parler au nom de mes compatriotes Réfugiés, il convient cependant, puisqu'une ►imable insistance m'amène ici, de remercier ('abord l'Angleterre de l'accueil qu'elle fait à mr détresse. Je ne suis qu'une voix dans la )uîe, et si mes paroles dépassent cette iceinte, et prêtent à celui qui les prononce ^ne autorité qu'il n'a pas par lui-même, c'est x' elles sont chargées d'une immense reconlissance.
Dans cette affreuse guerre dont l'enjeu est
\. Discours prononcé au Queen's Hall de Londres, le 'juillet 191S.
le salut et l'avenir de l'numanité, avant tout saluons la France, notre admirable sœur qui porte le plus grand poids, et qui, depuis plus de onze mois, après avoir brisé son premier et plus redoutable élan, lutte pied à pied, corps à corps, sans défaillance, sans relâche, avec un sourire héroïque, contre la plus formidable entreprise de pillage, de massacre et de dévastation que la terre ou l'enfer ait conçu depuis que l'homme connaît l'histoire de la planète qu'il occupe. Il y a» là une révélation de qualités et de vertus qui dépasse tout ce que nous attendions de la part. d'une nation qui nous avait pourtant accoutumés à en attendre tout ce qui fait la gloire et la beauté de l'homme. Il faut vivre en France, comme je le fais depuis bien des années, pour comprendre et admirer autant qu'elle le mérite, l'incomparable leçon de courage, d'abnégation, de fermeté, de décision, de :J sang froid, de dignité consciente, de maîtrise
PRO PATRIA m
de soi, de bonne humeur, de générosité che* valeresque, de charité et de sacrifice total que donne en ce moment au monde civ'lisé ce grand et noble peuple qui a civilisé plus d'une moitié du monde.
Saluons également la Russie sans limites, aux merveilleux soldats innocents, ingénus comme des saints d'autrefois et ignorant la peur comme des enfants qui ne savent pas encore ce que c'est que la mort. Là-bas, sur un front formidable, qui va de la Baltique à la mer Noire, avec un héroïsme touffu, silencieux et presque désarmé, et parmi des défaites qui ne sont que des victoires qui attendent, elle commence le grand travail de notre délivrance. Et saluons enfin la petite mais prodigieuse Serbie, qu'il faudra mettre quelque jour au sommet du monument de gloire que l'Europe élèvera demain au souvenir de ceux qui l'ont déchargée de ses chaînes.
Voilà pour eux. Ils ont droit à toute notre
reconnaissance, à toute notre admiration. Ils font magnifiquement tout ce qu'il fallait faire. Mais ils occupent dans la hiérarchie splendide du devoir, une place à part. Ils sont les protagonistes du devoir direct, matériel, tan-, gible, irrécusable, inévitable. Cette guerre est leur guerre. A moins d'accepter la pire des hontes, la servitude, le massacre, la ruine et la famine, ils devaient l'entreprendre; ils ne pouvaient pas ne pas la faire. Ils étaient attaqués par l'ennemi-né, l'ennemi irréductible et absolu, qu'ils connaissaient assez pour savoir qu'ils n'avaient rien à en attendre qu'un désastre total et sans rémission. Il y allait dé leur existence en ce monde. Ils n'avaient pas le choix; il fallait se défendre; et tout autre peuple à leur place, en aurait fait autant; seulement il en est peu qui l'eussent fait avec la même abnégation, le même dévouement, la même persévérance, la même loyauté et là même bravoure souriante.
Mais pour nous, il n'était pas question d'un devoir de ce genre. Cet effroyable drame ne nous regardait pas. Il ne demandait qu'à passer à côté do nous sans nous atteindre; et loin de nous porter dommage, il eût fait affluer parmi nous les richesses sans maîtres que les armées en marche entraînent dans leurs remous. A nous Belges surtout, paisibles, hospitaliers, inoffensifs et presque désarmés, cette guerre devait, de par les traités mêmes qui assuraient notre existence, demeurer complètement étrangère. Certes, nous aimions la France parce que nous la connaissions aussi bien que nous-mêmes et qu'elle se fait aimer de tous ceux qui la connaissent. Mais nous n'avions aucune haine contre l'Allemagne. Il est vrai que malgré les vertus que
nous croyions qu'elle possédait et qui n'étaient que des masques d'espion, notre cœur ne répondait guère à ses avances obséquieuse- . ment perfides. Car l'Allemand, entre tous les habitants de notre planète, a cette particularité singulière et unique, que d'emblée, faisant probablement appel à des intuitions instinctives et profondes, il sait se rendre antipathique. Mais encore une fois, quelles que fussent nos préférences, nos traités, notre parole, la raison même de notre existence, tout nous interdisait de prendre part à ce conflit. C'est alors qu'est venu l'incroyable ultimatum, la monstrueuse sommation que vous savez, qui nous donnait douze heures, pour choisir entre la ruine, la mort et le déshonneur. Comme vous le savez également,-; nous n'eûmes pas besoin de douze heures pouf faire notre choix. Ce choix ne fut qu'un crid'indignation et de résolution, spontané, farouche, irrésistible. Nous n'avons pas envi-
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sage un seul instant les circonstances atténuantes qu'aurait pu invoquer notre faiblesse. Nous n'avons pas songé une minute à l'absolution que l'histoire nous eût donné plus tard en considérant qu'une lutte contre des forces à ce point disproportionnées était inutile; que l'écrasement, le massacre et l'anéantissement étaient inévitables et que ce sacrifice de tout un petit peuple ne pouvait rien sauver, presque rien retarder et n'avait aucun poids dans l'immense balance où allaient se peser les destinées du monde. Il n'en fut pas question. On ne vit qu'un chose : la parole donnée. Il fallait mourir pour elle; et depuis ce jour nous mourons. Remontez le cours de l'histoire, interrogez les peuples de la terre et nommez ceux qui ont fait ou qui auraient fait ce que nous avons fait. Combien en trouvezvous? Je ne juge pas ceux que je passe sous silence, car ce serait entrer dans le secret des cœiu-s que je n'ai pas le droit de violer; mais
en tout cas, il en est un que je puis nommer à haute voix sans crainte de me tromper, c'est lepeuple anglais. Lui aussi est entré dans dans la lutte, non point par intérêt, par nécessité, par haine héréditaire, mais uniquement pour une question d'honneur. Il n'a pas souffert ce que nous avons souffert, il n'y a pas engagé ce que nous y avons engagé, c'est-àdire tout ce que nous possédions sous la voûte des cieux; mais il ne doit cette immunité qu'à des circonstances extérieures. Le principe et la qualité de l'acte sont identiques. Nous nous trouvons sur le même plan, à un degré plus haut que les autres combattants. Ils sont les soldats de la nécessité, nous sommes les volontaires de l'honneur; et sans rien enlever à leurs mérites, ce titre ajoute aux nôtres tout ce qu'une idée pure et désintéressée ajoute aux plus beaux actes de courage. Et c'est pourquoi, nulle part en ce' monde, notre sacrifice n'a été compris, admirai
et aimé comme il Test ici. Vous vous êtes reconnus en nous. Il est indubitable, et nous le sentons aussi profondément que vous le sentez, il est indubitable, qu'à notre place, vous auriez fait exactement ce quenous avons fait. Vous l'auriez faitaveclamêmesimplicité, la même ardeur tranquille et sûre, la même bonne foi. Vous vous seriez dévoués aussi totalement, avec le même mépris des phrases inutiles, la même conscience, la même ténacité. Et si je ne crains pas de recommencer devant vous l'éloge de ce que nous avons fait, c'est que tout cet éloge retombe sur vousmêmes qui n'auriez pas hésité à faire les mêmes choses.
En effet, nous avons l'un et l'autre la même conception de l'honneur; et cette même pensée doit porter les mêmes fruits. A vos yeux
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eomme aux nôtres, une promesse formelle, une parole donnée est la chose la plus sacrée qui se puisse échanger entre deux hommes. Or, bien plus que la valeur d'un homme, parce qu'elle s'étend beaucoup plus loin, la valeur d'un peuple se mesure à l'idée qu'il se fait de son honneur et surtout à ce qu'il est capable de lui sacrifier. Sur toutes les autres idées qui mènent l'humanité, notamment sur l'idée religieuse, on peut ne pas s'entendre mais qui ne s'accorde pas sur ceHe-ci n'a plus droit au nom d'homme. Elle est le foyer le plus par, le centre de plus en plus ardent de toute vertu, de toute dignité humaine.
Vous vous êtes entièrement sacrifiés à cette idée; et au nom de cette même idée, aussi puissante dans vos âmes que dans les nôtres, vous êtes venus à notre secours, eomme nous savions que vous y viendriez, car nous comptions sur vous avec la même certitude que vous comptiez sur nous. Vous
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êtes prêts aux mêmes sacrifices et vous en portez déjà fièrement les plus lourds. Aussi, dans cette énorme lutte, sommes-nous unis par des liens plus fraternels encore que ceux qui nous unissent aux autres alliés. Notre union est plus haute et plus généreuse, puisqu'elle est fondée tout p'ntière sur les pensées et les sentiments les plus nobles qui puissent animer un cœur. Et cette union dans une confiance et une affection réciproques qui grandissent et s'élèvent d'heure en heure, nous aide l'un et l'autre à dépasser notre devoir.
Car nous l'avons dépassé et le dépassons chaque jour davantage. Nous avons fait et faisons bien plus que nous n'étions tenus de faire. Pour nous Belges, il nous fallait résister loyalement, énergiquement, jusqu'au bout
de nos forces, comme nous l'avions promis. Mais il eût été permis à l'honneur le plus ombrageux de déposer les armes, après l'immense et héroïque effort des premiers jours, et d'espérer la clémence du vainqueur en nous reconnaissant vaincus. Rien ne nous obligeait à nous immoler tout entiers, à offrir successivement en holocauste à notre pensée, tout ce que nous possédions sur cette terre, à continuer la lutte après l'écrasement, jusque dans les dernières tortures de la faim qui étreignent aujourd'hui trois millions d'entre nous. Rien ne nous y obligeait que l'idée de plus en plus haute que se font du devoir ceux qui ont commencé de le pratiquer et qui meurent en l'accomplissant.
Quant à vous, Anglais, vous deviez nous venir en aide, c'est-à-dire nous envoyer les troupes que vous aviez sur pied; mais rien non plus ne vous obligeait, après les premiers combats inutiles, à vous dévouer avec une
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ardeur, une abnégation sans égales, à jeter dans l'immense et mortelle bataille toute votre jeunesse, la plus belle de ce monde, toutes vos richesses, les plus prodigieuses de cette terre; et à faire surgir de votre sol, par un miracle qu'on jugeait impossible, en moins de mois qu'il n'eût naguère fallu d'années, les plus belleSjles plus solides, les plus tenaces armées qu'on ait vues s'aligner dans cette guerre. Rien non plus ne vous y obligeait que cette même émulation, cette même ivresse du devoir, cette même passion de la justice, cette même religion de la parole donnée qui, pour être sûre de tenir tout ce qui fut promis, dépasse même ce qu'on n'eût pas osé promettre.
Maintenant, depuis quelques semaines, est entré dans la lice un nouveau combattant
qui occupe dans la hiérarchie sacrée du devoir et de l'honneur et dans l'histoire morale de cette guerre, une place tout à fait à part, c'est l'Italie que je veux dire; et je tiens en terminant à lui payer le tribut d'hommages qui lui est dû et que, je n'en doute point, vous lui rendrez avec moi, car vous avez entre tous, qualité pour le repdre.
L'Italie n'avait de traité qu'avec nos ennemis. Par un premier acte de justice, en présence d'une agression inique, elle^est dégagée ^e ce traité qui allait l'entraîner dans un crime qu'elle eut le courage de juger et de condamner dès le début, alors que ses alliés d'hier étaient encore dans l'éclat formidable d'une puissance qui paraissait inébranlable. A la suite de ce verdict digne de la patrie du droit, elle se trouvait libre, elle n'avait plus d'obligation envers qui que ce fût. Plus rien ne la forçait de se imêler à ce caimage -q^u'^lle pouvait tranquillement contempler du haat
de ses villes délicieuses; et dont elle n'avait, en attendant la douzième heure, qu'à récolter les premiers fruits. II n'existait donc plus de pacte, plus d'écrit signé de la main des rois ou des peuples, engageant son destin. Mais voici qu'au spectacle imprévu et de jour en jour plus déconcertant et plus abominable de l'invasion barbare, des mots à demi effacés et des traités secrets écrits par des mains inconnues dans l'âme et la conscience de tout homme, se révélèrent et s'éclairèrent peu à peu. J'ai été plus ou moins témoin de ces choses et j'ai pu, pour ainsi dire, suivre des yeux, le réveil et la promulgation irrésistible de ces grandes lois mystérieuses de justice, de pitié et d'amour, plus hautes et plus impérissables que toutes celles que nous avons gravées dans le marbre ou le bronze. A mesure que montaient les crimes, s'élevait et se propageait la puissance de ces lois* On peut envisager de bien des façons l'inter-
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vention de l'Italie. Comme toute action humaine, et surtout comme toute action politique, elle a mille causes, parmi lesquelles beaucoup sont petites. On y peut voir la haine légitime et la rancune séculaire contre un ennemi héréditaire. On y peut découvrir l'intention intéressée de prendre part, sans trop de risques, à une victoire déjà certaine et à des dépouilles d'avance distribuées. On y peut rechercher tout ce qu'on veut'; il y a
de tout dans les résolutions des hommes; mais
il convient de plaindre ceux qui n'en considèrent que les côtés mesquins; ce sont les seuls qui ne comptent jamais et qui trompent toujours. Pour trouver la vérité réelle et qui demeure, il faut apprendre à regarder les grandes masses et les grands sentiments. C'est CB eux et dans leurs mouvements simples et profonds que s'affirme la volonté des âmes et du destin, c'est-à-dire de ce qui forme la t:ubstance~éternelle d'un peuple. Et le mou-.
vement des grandes masses et des grands sentiments, c'est ici l'immense élan de sympathie et d'indignation qui, grossissant peu à peu, pénétrant de plus en plus avant dans les couches populaires et s' amplifiant de proche en proche, poussa toute une nation à prendre sur soi le poids d'une guerre qu'elle savait écrasante et sans merci, d'une guerre que chacun de ceux qui la réclamait savait être une guerre qu'il devrait faire lui-même, de ses propres mains, avec son propre corps, d'une guerre qui allait l'arracher aux douces habitude de la paix, à ses travaux, à son bien-être, qui allait peser de façon effrayante sur tout ce qu'il aimait et l'exposer durant des semaines et peut-être des mois, à des souffrances incroyables et à une mort presque certaine pour le tiers ou la moitié de ceux qui ' demandaient à l'affronter. Et tout cela, je le répète, sans aucune nécessité matérielle, sans autre mobile qu'un beau sentiment de l'hon-
neur et qu'un magnifique élan de pitié et d'admiration envers un petit peuple étranger injustement martyrisé. "Voilà, on ne saurait trop le redire, qui est, comme le sacrifice que la Belgique et l'Angleterre ont fait à l'idée de l'honneur, un fait nouveau et sans précédent dans l'iiistoire. i
Lorsqu'on voit l'effroyable perte de tant de jeunes existences, lorsqu'on voit tant de forces physiques et morales, tant d'intelligences et de magnifiques promesses impitoyaj)lement abattues en leur premier essor, on est près de désespérer.. Jamais si belles énergies, si belles espérances ne furent ainsi jetées, pêle-mêle, coup sur coup et sans relâche, dans un néant d'où ne monte aucune réponse. Jamais l'humanité, depuis qu'elle existe, ne fit pareil gaspillage de ses trésors, de sa substance et de son avenir.
Voici plus de douze mois, que sur tous