‹ Les débris de la guerreChapitre 24 sur 42 · Figaro, 29 mai · texte numérisé non relu

Figaro, 29 mai

m LES DÉBRIS DE LA GUERRE

réf.échir. Les conseils qu'elle nous donne sont d'autant plusprécieux, d'autant plus éclatants ou plus profonds, qu'elle nous est racontée * par un homme qui demeure avec Tacite, malgré l'effort des siècles, les progrès de la vie et toutes les occasions de faire mieux, le plus grand historien que la terre ait connu. Thucydide, en effet, est l'historien, par excellence, l'historien tout ensemble rapide : et détaillé, minutieusement documenté et largement intuitif, n'exposant qcie des faits ^ incontestables, devinant les intentions les j plus cachées et embrassant d'un seul coup d'œil toutes les conséquences politiques présentes et futures des événements qu'il rap- . porte. Il est en même temps l'un des plus parfaits écrivains, des plus admirables artistes , de la littérature universelle; et, à ce point de vue, dans un monde entièrement différent et presque opposé, il n'a d'égal que Tacite. Mais ' Tacite est avant tout un prodigcux poète

tragique, un peintre d'abîmes, de flammes et de sang, un psychologue de monstres et de crimes; au lieu que Thucydide est surtout ua grand moraliste politique, un homme d'État doué d'une clairvoyance extraordinaire, un peintre de plein air et de liberté, et le psychologue des hommes sains, ingénieux, subtils, généreux et merveilleusement intelligents qui peuplaient la Grèce d'autrefois. L'un ramasse des ombres, entasse d'opulentes ténèbres qu'il troue à chaque phrase d'éclairs éblouissants, mais demeure sombre et oppressé jusque sur les sommets, au lieu que l'autre ne condense que des clartés, rassemble des senten&es qui sont des faisceaux de rayons, reste lumineux et respire librement jusqu'en ses profondeurs. Le premier est passionné, orageux, farouche, indigné, ulcéré, honnêtement mais implacablement injuste et tout pétri de haines magnifiques; le second est toujours égal, toujours à la. même hau-

lie

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teur, qui est celle que peut atteindre, en son plus bel effort, la belle raison humaine. Il n'a d'autre passion que celle du bien public, de la justice, de la gloire et de l'intelligence. On dirait que toute son œuvre se déroule dans l'azur, et il n'est pas jusqu'au tableau célèbre de la peste d'Athènes qui ne semble couvert de soleil.

Mais je n'ai pas à poursuivre ce' parallèle qui n'est point mon objet. Je ne m'attarderai pas davantage, sauf à y revenir p^eut-être un jour, aux leçons que nous pourrions tirer de cette guerre du Péloponèse, où la situation d'Athènes en face de Lacédémone donne matière à plus d'un rapprochement avec celle de la France en face de l'Allemagne. Nous n'y voyons pas, il est vrai, comme dans notre cas, des peuples civilisés en lutte contre une nation moralement barbare; c'étaient des Grecs contre des Grecs, mais dans la même race physique, deux esprits différents et

incompatibles. Athènes représentait la vie humaine, dans son épanouissement heureux, amène, allègre et pacifique. Elle ne s'intéressait sérieusement qu'aux bonheurs, aux richesses légères, aux beautés inoffensives et parfaites, aux doux loisirs, aux gloires et aux arts de la paix. Si elle faisait la guerre, c'était en se jouant, en souriant encore, la considérant comme un plaisir plus violent que les autres ou comme un devoir joyeusement accepté. Elle ne s'astreignait à aucune dis- ^^ipline, elle n'était jamais prête, elle impro- ^Krisait tout aux dernières minutes, « aimant ^ftnieux, comme disait Périclès, se former à la jHlvaillance par une vie facile que par un exer- T cice pénible, à l'aide des mœurs plutôt que des lois; ayant l'avantage de ne pas se tourmenter d'avance des peines à venir, sans pour cela, au moment de l'épreuve, se montrer moins brave que ceux dont la vie est un travail sans fin ».

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Pour Sparte, au contraire, la vie n'était que €e travail sans fin, une contrainte incessante, n'ayant d'autre objet que la guerre. Elle était sombre, austère, rigide, hargneuse, presque ascétique, ennemie de tout ce qui excuse 1a présence de Tbomme sur cette terre, ravageuse, pillarde, incendiaire, d-évastatrice, nid de guêpes à côté d'une ruche d'abeilles, menace et danger perpétuels pour tout ce qui l'env^ironnait, aussi dure -à elle-même qu'à autrui, et possédant un idéal qui peut paraître haut, si l'idéal de l'homme est d'être malheureux et l'esclave satisfait d'une discipline impitoyable. Du reste, au rebours de ceux que nous combattons, généralement honnête, loyale et probe, assez respectueuse des dieux et de leurs temples, du droit des gens et des traités. Il n'en est pas moins vrai que si, dès le àéhvAf elle avait régné sciale ou sans rencontrer une ongue résistance, la Grèce n'eût pas été ce

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que nous appelons la Grèce. Elle n'aHrait laissé dans l'hi&toire que la trace précaire de vertus guerrières inutiles et de petits combats sans gloire; et l'humanité n'eût pas eu le foyer de lumière vers lequel elle se tourne encore aujourd'hui.

Quelle devait être l'issue de cette guerre? C'est ici qne commence la leçon qu'il serait bon d'approfondir. Il semble bieiiydès les premières rencontres, qu'en ce conflit^ comme dans le nôtre, la volonté insaisissable qui gouverne les peuples était favorable aux moins civilisés; et de fait Lafédémone l'emporta momentanément et pour abuser à ce point de la victoire qu'elle en perdit bèentôt le fruit. Mais durant vingt-sept ans, Athènes tint en échec la volonté mauvaise; durant

vingt-sept étés, durant vingt-sept hivers, pour compter comme Thucydide, elle nous prouva que, malgré l'apparence, on peut lutter contre ce qui semble écrit dans les enfers ou dans les cieux. Bien plus, alors que Sparte, dont l'unique industrie, l'unique éducation, la seule raison d'être et le seul idéal, était la guerre, se flattait d'écraser en quelques semaines, sous le poids de ses formidables hoplites, une cité volage, insouciante et désordonnée, Athènes, malgré le coup déloyal que lui porta le sort en lui envoyant une peste qui enleva le tiers de sa population civile et le quart de son armée, Athènes, durant dix-sept années, tint manifestement la victoire dans ses mains, eut plus d'une fois, Lacédémone à sa merci, et ne commença de descendre l'âpre chemin de la défaite et de la ruine qu'après la désastreuse expédition de Sicile, où entraînée par ses rhéteurs et prise d'une inconcevable folie, tandis qu'elle avait

encore sur les bras l'effroyable ennemi qu'elle contenait à peine, elle jeta dans une aventure lointaine, inutile, inconnue et désespérée, toute sa flotte, tous ses soldats et toutes ses richesses. Elle résista encore dix ans au déclin de sa fortune, accumulant ses torts envers la sagesse et le simple bon sens, et serrant de ses propres mains le nœud qui devait l'étrangler, comme pour nous montrer que le destin n'est le plus souvent que notre démence et que l'inévitable fatalité ne prend racine qu'en des fautes qu'on pouvait éviter.

Mais ceci non plus n'était pas mon véritable objet. Je voulais simplement, en ces jours où nous avons à consoler tant de douleurs et tant de morts à honorer, rappeler une page écrite il y a plus de deux mille ans, à la gloire des héros athéniens tombés pour la

patrie dans les premiers combats de cette guerre. Selon la coutume des Grecs, les ossements des morts qu'on avait brûlés sur les cha -ips de bataille étaient, à la fm de Tanné ■. solennellement ramenés à Athènes et le peuple choisissait le plus grand orateur de la cité pour prononce? Toraison funèbre. A Périclès, fils de Xanthippos,. le Périclés de l'âge d'or de la beauté humaine, échut cet honneur. Après avoir fait un juste et magnifique éloge des institutions et â^ la patrie athéniennes, il poursuivit en ces termes que je cite d'après l'excellente traduction de M. E. A. Bctant :

(( Si je me suis étendu sur les louanges do notre ville, c'est pour bien constater que la partie n'est pas égale entré nous et les peuples qui ne jouissent pas de semblables avantages, c'est aussi pour appuyer par des preuves non équivoques l'éloge des guerriers, qui font l'objet dp ce discours.

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•^i«j8|4,B<!et égard, ^îna* tâche est à peu près ac(**Rlfjb'Mê^iMr tout ce que j'ai exalté dans r^^ f^^libiécîue est dû à leurs vertus et à /i-oUeS de leurs pareiiôi'Il €st bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien n'est plus propre à mettre en velief le mérite d'im homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.

« Ceux qui, à d'autres égards sont moins recommandables, ont raison de s'immoler dans les combats pour leur pays; ils effacent ainsile mal par le bien, ils rachètent parleurs services publics les torts de leur conduito privée. Mais tel n'a pas été le mobile de nos héros. Nul d'entre eux n'a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune; nul, dans l'espoir d'échapper à l'indigence et de s'enrichir, n'a l'oulu ajourner l'heure du danger; mais désirant par-dessus tout punir d'injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus

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glorieuse, ils ont voulu, à ce prix, satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l'espérance la pcfrspective incertaine de la victoire; mais se sont réservé la plus forte part du péril. Préférant se venger, et mourir plutôt que de céder pour sauver leur vie, ils ont repoussé la flétrissure de leur mémoire, bravé les chances du combat; et, dans un rapide moment, ils sont sortis de la vie au plus fort de la gloire, non à l'instant de la crainte. *

« C'est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à exalter en paroles les biens attachés à la défense du pays et au châtiment de ceux qui l'attaquent mais contemplez chaque jour, dans toute sa splendeur, la puissance de notre République;

nourrissez-en votre enthousiasme, et, quand vous en serez bien pénétrés, songez que c'est à force d'intrépidité, de prudence et de dévouement, que ces héros l'ont élevée si haut. Bien que le succès n'ait pas toujours couronné leurs efforts, ils n'ont pas voulu frustrer Athènes de leur vaillance; mais lui ont payé le plus magnifique tribut. En s'immolant pour la patrie ils ont acquis une gloire immortelle et trouvé un superbe mausolée, moins dans la tombe où ils reposent, que dans le souvenir toujours vivant de leurs exploits. Les hommes illustres ont pour tombeau la terre entière. Non seulement leur pays conserve leurs noms gravés sur des colonnes, mais jusque dans les régions les plus lointaines, à défaut d'épitaphe, la renommée élève à leur mémoire un monument immatériel.

0 Les prenant donc aujourd'hui pour modèle et plaçant le bonheur dans la liberté, la liberté dans le courage, ne reculez pas

devant les hasards des combats. Ce ne sont pas les malheureux privés de l'espérance d'un meilleur sort qui ont le plus de raison de sacrifier leur vie, mais ceux qui ont encoTe à perdre et à qui un revers peut ravir de précieux avantages. Pour l'homme de cœur, l'humiliation qui suit un acte de faiblesse est plus poignante que cette mort qu'on ne sent pas, lorsqu'elle vient frapp'^r dans sa force le guerrier animé par l'espérance commune.

« Aussi n* est-ce pas des larmes, mais plutôt des encouragements que je veux ofTrir aux pères qui m'écoutcnt. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la \de, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité.

« Je sais qu'il est difficile de vous persua-

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der car souvent le bonheur d'autrai vous rappellera celui dont vous jouissiez naguère. Je sais que la douleur n'est pas dans l'absence des biens qu'on n'a pas connus, mais dans la privation de ceux dont on s'était fait une douce habitude. Reprenez donc courage dans Fespoir d'avoir d'autres enfants, vous à qui l'âge le permet encore. De nouveaux fils remplaceront dans les familles ceux qui ne sont plus; l'État y gagnera à la fois de réparer ses pertes et de voir garantix sa sûreté; car or ne saurait apporter dans les délibérations le même patriotisme et la même sagesse, lorsqu'on n'a pas, comme les autres, des enCants exposés au danger.

« Et vous qui approchez du terme de la carrière, considérez somme un gain d'en avoir passé la plus grande parti<" dans le bonheur. Songez que le reste sera court et allégé par la loire de vos enfants. La passion de l'honneur 8st la seule qui jamais ne vieillisse; et, dans

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la caducité de l'âge, le seul plaisir n'est pas, comme on le prétend, d'amasser des richesses, mais de commander le respect.

fc Maintenant que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu'il a perdus. »

Ces paroles prononcées il y a vingt-trois siècles, retentissent dans nos cœurs comme si elles étaient d'hier. Elles célèbrent nos morts, mieux que ne le saurait faire la plus vivante de nos voix. Inclinons-nous devant leur beauté souveraine et devant le grand peuple qui les applaudissait et n'était pas incapabla de les comprendre.

Le Massacre des Innocents parut pour la première fois en 1886, dans une petite revue : La Pléiade, que quelques amis et moi avions fondée au Quartier Latin, et qui mourut d'inanition après son sixième numéro. Si je fais place ici à ces modestes pages d'un début sans éclat, — car je n'avais rien imprimé jusqu'à ce jour, — ce n'est pas que je m'abuse sur les mérites de cette œuvre de jeunesse, où je m'étais simplement appliqué à reproduire de mon mieux les divers épisodes d'untableau du musée de Bruxelles, peint au xvi® siècle par Pieter Breughel-le- Vieux. Mais il m'a semblé que les événements avaient trans-

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formé cet humble exercice littéraire en une sorte de vision symbolique; car il n'est que trop vraisemblable que des scènes analogues ont dû se répéter dans plus d'un de nos malheureux villages des Flandres ou de Wallonie; et que pour les décrire telles qu'elles viennent de se passer, il n'y aurait qu'à changer le nom desbourreaux et 'probablement, bêlas 1 à en accentuer la cruauté, l'injustice et l'horreur.

J« supprime les premiers alinéas qui retarderaient assez inutilement le récit.

Le lendemain, on l'enterra, -et il n'y eut plus d'événements extraordinaires à Bethléem cette semaine-là. Mais le dimanche suivant, des loup s affamés parcoururent le pays, après la grand'messe, et il neigea jusqu'à

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midi; pais le soleil brilla soudain et les paysa.ns rentrèrent dîner comme d'habitude et s'habillèrent pour le salut.

A ce moment il n'y avait personne sur la place, car il gelait cruellement; seuls, les chiens et les poules vaguaient sous les arbres, où des moutons broutaient un triante de gazon; et la servante du curé balayait la neige dan» son jardin.

Alors une troupe d'hommes armés passa le pont de pierre an bout du village et s'arrêta dans le verger. Des paysans sortirent de leur demeur3, mais rentrèrent terriâés en reconnaissant les Espagnols et se mirent aux fenêtres afin de voir ce qui allait se passer.

Il y avait une trentaine de cavaliers couverts d'armures, autour d'un vieillard à barbe blanche. Ils portaient en croupe des lansquenets jaunes ou rouges qui mireat pied à terreet coururent sur la neige pour se dégourdir^ pendant que plusieurs soldats habillés de fer

descendaient aussi et pissaient contre les arbres auxquels ils avaient attaché leurs chevaux.

Puis ils se dirigèrent vers l'auberge da Soleil-d'Or et frappèrent à la porte. On leur ouvrit en hésitant; et ils allèrent se chauffer près du feu en se faisant verser de la bière.

Ensuite ils sortirent de Tauberge avec des pots, des cruches et des pains de froment destinés à leur compagnons rangée autour de l'homme à barbe blanche qui attendait au milieu des lances.

Comme la riie était déserte, le chef envoya des cavaliers derrière les maisons, afin de garder le village du côté de la campagne, et ordonna aux lansquenets d'amener devant lui les enfants âgés de deux ans et au-dessous,, pour les massacrer, selon qu'il est écrit enl^ l'Évangile de Saint-Mathieu.

Ils allèrent d'abord à la petite auberge da%

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Chou- Vert, et à la chaumière du barbier, voisines au milieu de la rue.

L'un d'eux ouvrit l'étable, et une bande de porcs s'en échappa qui se répandit de tous côtés. L'aubergiste et le barbier sortirent de leur maison et demandèrent humblement aux soldats ce qu'ils désiraient; mais ceux-ci n'entendaient pas la flamand et entrèrent afin de chercher les enfants.

L'aubergiste en avait un qui pleurait en cùemise sur la table où l'on venait de dîner. Un homme le prit dans ses bras et l'emporta sous les pommiers, tandis que le père et la mère le suivaient en poussant des hurlements.

Les lansquenets ouvrirent encore l'étable du tonnelier, celle du forgeron, celle du sabotier; et les veaux, les vaches, les ânes, les cochons, les chèvres, les moutons et les lapins se promenèrent sur la place. Lorsqu'ils enfoncèrent le vitrage du charpentier, plusieurs paysans, parmi les vieillards et les plus

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rith:S' de la paroisse, s'assemblèrent dans la rue et s'avancèrent vers les Espagnols. Ils ôtèrcnt respectueusement leurs bonnets et Iturs feutres devant le chef au manteau de velours, en demandant ce qu'il comptait faire; mais lui-même ignorait leur langue et quoiqu'un alla chercher le curé.

Il s'apprêtait pour le salut et revêtait une chasuble d'or dans la sacristie. Le paysan cria : « Les Espagnols sont dans le verger 1 » Épouvanté, le prêtre courut à la porte de l'église, suivi des enfants de chœur qui portaient les cierges et l'encensoir.

Alors il vit les animaux des établcs circulant sur la neige et sur le gazon, les cavaliers dans le village, le& soldats devant les portes, les chevaux liés aux arbres le long de la rue, les lummea et les femmes suppliai autour de celui qui tenait l'enfant en cl mise.

U s'élança dans le cimetière, et ks paysans

se tournèrent avec inquétude vers leur prêtre qui arrivait comme un dieu couvert d'or et r environnèrent devant l'homme à barbe blamhe.

Il parla flamand et latin; mais le chef haussait lentement les épaules pour exprimer qu'il ne comprenait point.

Ses paroissiens lui demandaient à voix basse : « Que dit-il? queva-t-il faire? » D'autres, voyant le curé, sortaient craintivement de leurs fermes, des femmes accouraient et chuchotaient dans les groupes, tandis que les soldats qui assiégeaient un cabaret, se joignaient au grand rassemblement qui se formait sur la place.

Alors celui qui tenait par la jambe l'enfant de l'aubergiste du Chou- Vert, lui trancha la tête d'un coup d'épée.

Ils la virent tomber devant eux, suivie du reste du corps qui saignait sur l'herbe. La méreTamassa celui-ci et l'emporta en oubliant

la tête. Elle trotta vers sa maison mais se heurta contre un arbre et tomba à plat ventre ^ dans la neige où elle demeura évanouie, cependant que le père se débattait entre deux soldats.

De jeunes paysans lancèrent quelques pierres; mais les cavaliers abaissèrent leurs lances, les femmes s'enfuirent et le curé S3 mit à hurler avec ses paroissiens, au milieu des moutons, des oies et des chiens.

• Néanmoins, comme les soldats s'éloignaient, ils se turent pour voir ce qu'ils allaient faire.

La bande entra dans la boutique des sœurs du sacristain; puis elle sortit tranquillement, sans faire de mal aux cinq femmes qui priaient à genoux sur le seuil.

Ensuite ils avisèrent l'auberge du bossu de Saint-Nicolas. Là aussi on leur ouvrit à l'instant pour les apaiser; mais ils reparurent au milieu d'un grand tumulte, avec trois enfants sur les bras, entourés du bossu,

de sa femme et de ses filles, qui les sup- ' pliaient à mains jointes.

Arrivés devant le vieillard, ils déposèrent les enfants au pied d'un orme, où ils restèrent assis sur la neige en leurs habits de fête. Mais l'un d'eux, qui avait une robe jaune, se leva et courut en chancelant vers les moutons. Un soldat le poursuivit, l'épée nue; et l'enfani mourut la face dans l'herbe, pendant que l'on tuait les autres autour de l'arbrs.

Tous les paysans et les filles de l'aubergiste prirent la fuite en poussant de grands cris et rentrèrent dans les fermes. Resté seul, le curé suppliait les Espagnols avec des hurlements, se traînant à genoux d'un cheval à l'autre,, les bras en croix, tandis que le père et la mère, assis sur la neige, pleuraient pitoyablement leurs enfants morts, étendus sn travers de leurs jambes.

En parcourant la rue, les lansquenets remarquèrent la grande maisjn bleue d'ua

fermier. Ils voulurent enfoncer la porte, mais elle était de chêne et couverte de clous. Ils prirent alors des tonneaux gelés dans une mare devant le seuil et s'en servirent pour monter à l'étage où ils pénétrèrent par la fenêtre.

Il y avait eu une fête €n cette ferme; et des parents étaient venus manger des gaufres, du flan et du jambon. Au bruit des vitres brisées, ils s'étaient réfugiés derrière la table couverte de cruchons et de v^aiselle. Les soldats entrèrent dans la cuisine; et après une bataille où plusieurs furent blessés, s'emparèrent des petits garçons, des petites filles et du valet qui avait coupé le pouce d'un lansquenet, et sortirent en fermant la porte pour empêcher les habitants de les accompagner.

Quand ils furent devant le vieillard, ils jetèrent les enfants sur le gazon et les tuèrent paisiblement avec leurs lances et leurs épées, pendant que sur toute la façade de la maison

bleue, les femmes et les hommes penchés kax fenêtres de l'étage et du grenier, blasphémaient et s'agitaient éperdument à la Tue des rcfces blanches, roses ou rouges de leurs petits, immobiles sur l'herbe entre les axhres. Puis les soldats pendirent le valet de ferme à l'enseigne de la Demi-Liine, de l'autre côté de la rue; et il y eut un long silence dans le village.

Le massacre à présent s'étendait. Lps mères s'échappaient des masures, et à travers les jardins et les potagers, essayaient de fuir dans la campagne; mais les cavaliers les poursuivai'jnt et les refoulaient dans la rue. Des paysans, le bonnet dans leurs mains jointes/ suivaient à genoux ceux qui entraînaient leurs enfants, parmi les chiens qui aboyaient joyeusement dans le désordre. Le curé, les bras au ciel, courait le long des maisons, priant désespérément comme un martyr; et ks soldats, tremblant de froid.

iiO LES DÉBRIS DE LA GUEURE

soufflaient dans leurs doigts en circulant sur la route, ou, les mains dans leurs poches de leur haut-de-cbausse, et l'épée sous le bras, attendaient devant les fenêtres des maisons qu'on escaladait.

Voyant la douleur craintive des paysans, ils entraient maintenant par petites bandes dans les fermes; et tout le long de la ruo c'étaient les mêmes scènes. Une maraîchère qui habitait la vieille chaumière de briques roses, à côté de l'église, poursu*ivait, armée d'une chaise, deux hommes qui emportaient ses enfants dans une brouette. Elle devint malade en les voyant mourir; et on l'assit sur sa chaise, contre un arbre de la route.

D'autres soldats grimpèrent dans les tilleuls, devant une ferme peinte en lilas, et enlevèrent des tuiles afin de s'introduire dans la maison. Quand ils reparurent sur le toit, le père et la mère, les bras tendus, s'élevèrent aussidans l'ouverture, et ils les renfoncèrent à

plusieurs reprises en leur assénant des coups d'épée sur la tête, avant de redescendre dans la rue.

Une famille, enfermée dans la cave d'une énorme chaumière, pleurait par le soupirail où le père brandissait furieusement une fourche. Un vieillard chauve sanglotait tout seul sur un tas de fumier, une f 3mme en robe orange s'était évanouie sur la place et son mari la soutenait sous les aisselles, engémisit à l'ornbre d'un poirier; une autre embrasât sa petite fille qui n'avait plus de mains, lui soulevait alternativement les bras pour |>ir si elle ne voulait pas revivre. Une autre échappa dans la campagne et les soldats la ^ursuivaient entre les meules, à l'horizon des, "champs de neige.

Sous l'estaminet des Quatre-fils-Aymon, se voyait le tumulte d'un siège. Les habitants s'étaient barricadés, et les soldats tournaient autour de la demeure sans y pouvoir pénétrer.

lUt LES DÉBRIS DE LA GUEnRE

Ils essayaient de grimper jusqu'à l'enseigne en s'aidant des espaliersde la façade, lorsqu'ils découvrirent une échelle derrière la porte di jardin. Ils l'appliquèrent au mur et montèrent à la file. Mais l'aubergiste et toute sa famille leur lancèrent alors par les fenêtres, des cbai^ SCS, des assiettes, et des escabeaux. L'échellt «e rompit et les soldats tombèrent.

Au fond d'une cabane, une autre band3| trouva une paysanne qui lavait ses enfants, devant le feu, dans un cuvicr." Étant vieille et presque sourde elle ne les entendit pas entrer. Deux hommes prirent le cuvicr, l'emportèrent; et la femme ahurie les suivit avec les vêtements des petits qu'elle voulait rhabiller. Mais quand elle vit, tcut d'un coup, du haut du seuil, les taches de sang sur la *neige, l£s berceans: renversés, les femmes agenouillées et ceHes qui agitaient les bras autour des morts, elle se mit à crier formidablement en frappant les soldats qui

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dcposèreat le cuvier pour se dér^ndre. Le curé accourut égabment et les mains jointes sur sa cliasable, implora les Espagnols de* vaut les enfants nus qui sa lamentaient dans l'eau. Des soldats arrivèrent qui Técartèrent et lièrjnt la folle à un arbie.

Le boucher avait caché sa petite fille, et appuyé contra le mur de sa maison, affectait de regarder avec indiïïérence. Un lansquenet et un de ceux qui avaient une armure, entrèrent chez lui et découvrirent l'enfant dans un chaudron do cuivre. Alors le bcucher, sespéré, saisit un coutelas et les poursuivit ns la rue; mais une troupe qui passait le

êsarma et le pendit par les pieds aux crocs '^u mur, entre les bêtes écorchées, où il remua ici bras et la tête en blasphémant jusqu'à la tombée de la nuit.

Du côté du; cimetière, il y avait un grand

asscmblement devant une longue grange peinte en vert. L'homme pleurait à chaudes

Wi LES DÉBRIS DE LA GLIERUEI

iarmes sur le seuil. Gomme il était fort gros et de joviale figure, les soldats assis au soleil, «ontre le mur, T écoutaient avec attendrissement en caressant le chien. Mais celui qui emmenaitl'enfant faisait des gestes pour dire : «• Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute! »

Un paysan pourchassé sauta dans une ijarque amarrée au pont de pierre et s'éloigna sur l'étang avec sa femme et ses enfants. N'osant sa risquer sur la glace, les soldats marchaient pleins de colère dans les roseaux. Ils grimpèrent dans les saules delà rive pour tâcher d'atteindre les fugitifs à coups de lance, et n'y parvenant pas, ils menacèrent longtemps toute la famille épouvantée dans sa barque.

Le verger cependant était toujours plein de monde; car c'est là que l'on tuait la plupart des enfants aux pieds de l'homme à barbe blanche qui présidait au massacre. Les petits garçons et les petites filles qui mar-

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chaient déjà seuls s'y réunissaient aussi et regardaient curieusement mourir les autres en mangeant les tartines d3 leur goiiter, ou se groupaient autour du fou de la paroisse qui jouait de la fltite sur l'herbe.

Alors il y eut tout à coup un long mouvement dans Bethléem. Les paysans couraient vers le château qui se trouvait sur une butte de terre jaune, au bout de la rue. Ils avaient aperçu le seigneur penché sur les créneaux de la tour, d'où il contemplait le massacre. Et les hommes, les femmes, les vieillards, les mains tendues, le suppliaient comme un roi dans le ciel. Mais, lui, levait les bras et haussait les épaules pour exprimer son impuissance; et comme ils l'imploraient de plus en plus terriblement, la tête nue, agenouillés dans la neige, en poussant de grandes clameurs, il rentra dans sa tour et les paysans n'eurent plus d'espoir.

Lorsque tous les enfants furent exterminés,

les soldats fatigués essuyèrent leurs épées et soupèrent sous les poiriers. Ensuite les lansquenets montèrent en croupe et ils quittèrent, tous ensemble Bethléem, par le pont de pierre, comme ils étaient venus.

Enfin le soleil se coucha derrière la forêt. Las de courir et de supplier, le curé s'était assis sur la neige, devant l'église, et sa servante se tenait près de lui. Ils voyaient la rue et le verger pleins de paysans qui circulaient sur la place et le long des maisons. Des familles, l'enfant mort sur les genonx, ou dans les hras, racontaient Isur malheur avec étonnement. D'autres le pleuraient encore où il était tombé, près d'un tonneau, sous une brouette, au bord d'une mare, ou l'emportaient silencieusement. Plusieurs lavaienl déjà les bancs, les chaises, les tables, les chemises tachées de sang et relevaient les berceaux jetés dans la rue. Mais presque toutes les mères se îsuneijitaient sous les arbres, de-

vant les petits corps étendus sur le gazon, et qu'elles reconnaissaient à leurs robes de laine. Ceux qui n'avaient pas d'enfants se promenaient sur la place et s'arrêtaient autour des groupes désolés. Lès hommes qui ne pleuraient plus, poursuivaient avec les chiens leurs bêtes échappées ou réparaient leurs fenêtres brisées et leurs toits entr'ouverts, tandis que le village s'apaisait aux clartés de la lune qui montait dans le cieL

La guerre offrit toujours aux méditations des hommes un thème magnifique et incessamment renouvelé. Il demeure, hélas! bien certain que la plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours avec elle et en font une sorte de miroir diabolique où se reflète, à l'envers et en creux, le progrès de notre civilisation.

Je ne veux aujourd'hui l'envisager qu'à un seul point de vue, afin de constater une fois de plus qu'à mesure que nous conquérons quelque chose sur les forces inconnues, nous nous livrons davantage à celles-ci. Dès

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