‹ Les débris de la guerreChapitre 32 sur 42 · Numéro daoût-octobre · texte numérisé non relu

Numéro daoût-octobre

M. de Vesmes, de la part du D'" Amédée Tardieu, un manuscrit dont voici la substance : « Le 23 ou 24 juillet 1869, le D^ Tardieu se promenant dans les jardins du Luxembourg avec son ami Léon Sonrel, ancien élève de l'école normale supérieure et physicien à l'Observatoire de Paris, ce deïnier eut une sorte de vision au cours de laquelle il prédit divers épisodes précis et topiques de la guerre de 1870 : quête pour les. blessés, au départ, et montant de la somme recueillie dans les képis, incidents du voyage vers la frontière, la bataille de Sedan, la déroute, la guerre civile, le siège de Paris, sa propre mort, la naissance d'un enfant posthume, la carrière politique du docteur, etc., prédictions qui, toutes, se vérifièrent et sont attestées par de nombreux témoignages qui méritent la plus complète créance. Mais je n'insiste pas sut cette partie du récit, et je ne m'arrête qu'à ce qui nous intéresse en ce moment.

« J'attends depuis deux ans, dit textuellement le D^ Tardieu, dans ce manuscrit du 3 juin 1914, j'attends depuis deux ans, les suites de la prédiction qu'on va lire. Je laisse de côté tout ce qui concerne la famille de mon ami Léon et mes affaires personnelles. Mais j'ai, en c'é moment, un fait personnel, trop concordant, comme toujours, avec les événements généraux, pour que je puisse douter de ce qui suit :

it Ahl mon Dieu ! Ma patrie est perdue : la France est morte... Quel désastre! Ah! la voilà sauvée ! Elle va jusqu'au Rhin ! 0 France ! ô ma patrie bien-aimée, te voilà triomphante; tu es la reine des nations... Ton génie resplendit dans l'univers... Tout le monde t'admire.., »

Voilà ce que contient le document écrit au Mont-Dore le 3 et remis à M. de Vesmes le 13 juin 1914, à un moment où personne ne

ÎO.

pensait à la terrible guerre qui ravage^aujourd'hui la moitié du monde.

Interrogé, après la déclaration de guerre, par M. de Vesmes, au sujet de la phrase prophétique : « J'attends depuis deux ans les suites delà prédic tionqu'on va lire», le D^Tardieu répondit le 12 août 1914 : a J'attends depuis deux ans, voici pourquoi. Mon ami Léon ne m'a pas fixé l'année, mais les événements généraux sont vus en même temps que les miens propres. Or, les événements privés qui me concernent, douteux depuis dsux ans, sont certains depuis avril ou )aaai dernier.

« Depuis' mai dernier, mes amis' savent que je leur annonce la guerre prochaine avant septembre, en me basant sur la coïncidence avec mes événements personnels que je tiens secrets. »

Ce sont, jusqu'ici, les seules prophéties quelque peu dignes d'attention que l'on connaisse. Elles sont timides, vagues et laconiques; mais dans ces régions où la moindre lueur prend une importance extraordinaire, elles ne paraissent pas négligeables. Je conviens du reste qu'on n'a pas encore eu le temps de mener à bien une enquête sérieuse sur ce point, mais je m'étonnerais fort qu'elle donnât des résultats positifs et ne permît pas de constater que le gigantesque événement, dans son ensemble, en tant qu'événement d'ordre général, n'avait pas été prévu ou pressenti, tandis que nous apprendrons probablement, l'enquête terminée, que des centaines de morts, d'accidents, de blessures, de ruines,

de malheurs particuliers qui s'y trouvaient inclus, avaient été prédits par des voyants, des médiums, des rêves, ou tout autre mode de prémonition, avec une netteté suffisante à éliminer toute espèce de doute. J'ai dit ailleurs ce que je pense de ce genre de prédictions particulières, qui ne semblent être autre chose que la lecture de pressentiments que nous portons en nous; pressentiments qui ne sont eux-mêmes, dans la plupart des cas, que la perception par les s^ns encore mal connus de notre subconscience, d'événements en form.ation ou en voie d'exécution, qui échappent à l'attention de notre inlelligence. Il resterait du reste à expliquer comment une blessure ou une mort tout accidentelle peut être perçue, en tant qu'événement en formation, par ces sens subliminaux. En tout cas, ill se confirmerait une fois de plus, après cette grande épreuve, que la connaissance de l'ave- ; nir, dès qu'il ne s'agit pas d'un fait stricte-^

ment personnel et d'ailleurs très prochain, est toujours illusoire ou plutôt impossible.

Hormis ces cas strictement personnels qu'il convient de réserver pour l'instant, il paraît donc plus certain que jamais qu'il n'y a aucune communication entre nous et l'énorme réservoir d'événements qui n'ont pas encore eu lieu et qui, cependant, semblent déjà exister quelque part où ils attendent l'heure de s'écouler sur nous, ou plutôt le moment où nous passerons sous eux. Quant aux infiltrations exceptionnelles et précaires qui ne sont pas seulement du présent encore inconnu, déguisé ou voilé, mais vraiment de l'avenir, outre celles que nous venons d'examiner et qui sont indécises, je n'en connais, pour ma part, que quatre ou cinq qui paraissent rigoureusement constatées, que je discute dans l'étude dont j'ai parlé plus haut et qui, du reste, n'ont pas rapport à cette guerre. Elles sont si rares, en somme, qu'elles

ne prouvent pas grand chose; tout au plus semblent- elles confirmer qu3 le réservoir existe, plein de faits futurs, aussi réels, aussi distincts, aussi immuables que ceux du passé; et permettent-elles d'espérer qu'il y a, pour y parvenir, des chemins que nous ne connaissons pas encore, mais qu'il n'est pas à tout jamais impossibles de découvrir.

En attendant, disons nous, pour prendre patience, que la prédiction surnaturelle de l'avenir n'a jamais sauvé les p^euples ni les rois, corrigé ni guidé personne. Ce n'est pas au dehors, mais en nous, que se trouvent les forces qui peuvent atteindre aux vérités et nous faire du bien.

La lutte d'aujourd'hui n'est qu'une reprise de celle qui n'a cessé d'ensanglanter l'Europe occidentale depuis la naissance historique de celle-ci. Les deux principaux épisodes en sont, comme chacun sait, l'envahissement de la Gaule romaine (en y ajoutant le nord de l'Italie), par les Germains et la double conquête de l'Angleterre par les Anglo-Saxons et les Normands. Sans s'attarder ici aux questions de races qui sont complexes, incertaines et toujours discutables, on peut, en regardant d'un autre

Page 1