‹ Les débris de la guerreChapitre 36 sur 42 · LA VIE DES MOUTS · texte numérisé non relu

LA VIE DES MOUTS

tombe nous pressent de toutes parts. Il est probable que sur la terre, depuis qu'elle existe, il n'y eut jamais autant de morts.

A mesure que nous avançons en âge, et surtout depuis que s'est déchaînée l'effroyable démence où les mois homicides se succèdent et se précipitent, nous comptons plus de parents et d'amis parmi ceux qui nous quittent que parmi ceux qui demeurent avec nous; et le monde invisible est plus peuplé que celui que nous voyons. L'empire du néant ne fut jamais aussi puissant, aussi terrible; c'est à nous d'élargir l'empire de la vie. En présence de cette mère, qui a tort ou raison? Ceux qui sont convaincus que leurs morts sont à jamais détruits ou ceux qui sont persuadés qu'ils ne cessent pas de vivre et croient les voir et les entendre? Savons-nous ce qui meurt dans nos morts et même s'il y meurt quelque chose? Quelle que soit notre foi religieuse, il est en tout cas

un lieu où ils ne peuvent périr; c'est en nous qu'il se trouve; et si la malheureuse mère outrepassait la vérité, elle en était plus près que les désespérés qui nourrissent la triste certitude que plus rien ne subsiste de ceux qu'ils ont aimés. Elle ressentait trop vivement ce que nous ne ressentons pas assez. Elle se souvenait trop et nous ne savons pas nous souvenir. Entre les deux erreurs, il y a place pour une grande vérité; et s'il faut choisir, c'est de la sienne qu'il convient de nous rapprocher. Apprenons à acquérir par la raisoik l'assurance que lui donnait une sage folie. Elle nous apporte une leçon nécessaire en ces jours où nos deuils ne s'interrompent plus. Depuis qu'il y a des hommes et qui meurent, nous n'avons pas encore appris à vivre avec nos morts et surtout à vivre avec eux sans tristesse et sans effroi. Nous ignorons ce qu'il faut leur offrir pour qu'ils s'attachent à nous. Ils ne réclament paK-

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