LA VIE DES MORTS
de larmes, mais une affection heureuse et confiante. Qu'elle nous enseigne à ressusciter ceux que nous regrettons. Elle appelait les siens, nous repoussons les nôtres, nous en avons peur et nous nous étonnons qu'ils se découragent, pâlissent, s'effacent et nous quittent pour toujours. Ils ont besoin d'amour autant que les vivants. Ils ne meurent pas à l'heure qu'ils descendent dans la terre; mais à mesure qu'ils descendent dans l'oubli; et l'oubli seul rend la séparation irrévocable. Ne le laissons point s'accumuler sur eux. Il suffirait de leur accorder chaque jour une seule de ces pensées que nous répandons sans compter sur tant d'objets inutiles; ils ne songeraient plus à s'éloigner, ils resteraient autour de nous et nous ne saurions plus ce que c'est qu'une tombe; car il n'est pas de tombe, si profonde soit-elle, dont une pensée ne soulève la dalle et ne disperse les débris.
Il n'y aurait plus de différence entre les vivants et les morts si nous savions nous souvenir. Il n'y aurait plus de morts. Le meilleur de ce qu'ils furent nous demeure après que le destin les a retirés : tout leur passé nous appartient, qui est plus étendu que le présent et bien plus assuré que l'avenir. Nous les avons possédés sachant que nous devions les perdre; sachons les perdre comme si nous les possédions encore. La présence matérielle n'est pas tout en ce monde; et nous nous en passons souvent sans nous désespérer. Nous ne pleurons point ceux qui vivent en des pays où nous n'irons jamais, parce que nous savons qu'il dépend de nous de les y retrouver. Qu'il en soit de même pour nos morts. Au lieu de les croire