‹ Les débuts de l'art en ÉgypteChapitre 1 sur 107 · AU. PROFESSEUR · texte numérisé non relu

AU. PROFESSEUR

Ni: M. ELINDERS RER

En témoignage de vive et

profonde reconnaissance.

C'est grâce à l'obligeante libéralité de la Soctété d'Archéologie de Bruxelles qu'il m'a été possible de publier cette étude et de l'illustrer aussi abondamment. Ce m'est ut

devoir bien agréable de Le reconnaître rc.

Je dois une reconnaissance toute Spéciale au professeur Petrie qui, depuis plus de Cinq années, m'a permis, avec sa générosité DU d'étudier et de photogr aplier les reliques de l'E É'oypte Primitive qu'il recuerllait dans sa cotlection à l'University College de Londres. /e ne saurars assez dire combien je lui suis redevable des leçons d'archéologie égyptienne qu'il m'a données chaque année lors des expositions de l'Egypt Exploration Fund. Sÿ #10» livre est de nature à rendre quelques services aux éravarlleurs, c'est au professeur Petrie qu'ils devront en savoir gré en bre-

mier lieu.

Deux séjours à Oxford in'ont Permis de compléter mes collections de notes et de clichés Photos graphiques, et je suis heureux d'avoir l'occasion ici de remercier MM. Evans et

Bell de leur généreux accueil à / Ashmolean Museum.

La Société d'archéologie biblique de Londres, / Egypt

Exploration Fund ef /a rédachon de la revue die Umschau ont bien voulu mettre à ma disposition de splendides clichés photographiques. Les clichés des palettes en schiste à reliefs, prêtés par la Société d'archéologie biblique de Londres, contribuent certainement à la beauté de l'illus-

ration du livre.

Les lecteurs seront reconnaissants, comme je le suis motméme, à MM. Vromant et C* pour les soins qu'ils ont

apportés à la bonne exécuñon typographique de l'ensemble.

Je tiens enfin à signaler l'aide intelligente que j'at reçue de M. Bonheur pour l'exécution d'un assez grand nombre

de dessins.

Auderghem, mars 1904.

CHADPFERE -E

Considérations préliminaires.

EXTRÊME ancienneté de la civilisation égyptienne attire tout spécialement l'intérêt de tous vers l'étude de ses productions. Notre esprit est ainsi fait que nous cherchons à remonter toujours plus loin dans le passé,

soucieux de connaître les premiers tâtonnements de l’homme pour arriver à une civilisation plus ou moins brillante.

L'Égypte, à ce point de vue, s’est montrée une mine précieuse avec ses monuments nombreux témoignant d'un art avancé, alors que le restant de l'humanité restait plongé dans la barbarie la plus grande. Mais, en même temps, l'Égypte ne parvenait pas à contenter notre curiosité, elle ne faisait que la rendre de jour en jour plus intense, en nous proposant une énigme qui semblait bien indéchiffrable. En effet, dès qu’elle nous apparaissait vers les débuts de la IV* dynastie, elle se présentait à nous comme une civilisation déjà, à peu de chose près, complète et achevée. Langue, écriture, administration, cultes, cérémonies, etc., nous trouvions tout constitué et c’est à peine si l’on pouvait noter de-ci de-là quelques traces. de ce qu’on appelle l’archaïsme, et l’on supposait, comme le faisait Chabas, qu'il avait fallu environ quatre mille ans pour que cette civilisation pût se constituer. « Quatre mille ans, disait-il, c'est un espace bien suffisant pour le développement d’une race intelligente; ce ne serait peut-être pas assez si l’on nous montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce chiffre n’a aucune prétention à l'exactitude : son seul mérite est de se prêter aux exigences de tous.

les faits actuellement connus ou probables» !. Cette impression s’accentue encore lorsqu'on s'attache spécialement aux œuvres d’art, et l'on est assez tenté de souscrire sans hésitation à cette opinion qui voudrait qu'il se soit écoulé entre les débuts et l’ancien empire à peu près autant de siècles qu'entre celui-ci et les premières années de l'ère chrétienne.

Ce qui nous frappe le plus, c’est l'extrême réalisme de ces œuvres qu'on ose à peine appeler primitives, c’est cette façon de voir la nature et de la rendre d’une manière telle que nous comprenons ces œuvres immédiatement d’une façon plus complète que ce que l'art classique égyptien a laissé de meilleur. « Belles en ellesmêmes, s’écriait Mariette, elles restent belles encore quand on les

F1G. 1. — Les O1es DE MEipouM.

compare aux œuvres des dynasties que l’on croit représenter les siècles florissants de l'Égypte De

Une conséquence curieuse de cette opposition entre le réalisme des premières dynasties et l’Arératisme de l'Égypte classique fut d'amener les savants qui s’occupaient de la question à cette conclusion, assurément déconcertante, que l’art égyptien parfait — à notre sens au moins — au début de l'Ancien Empire ne tarda pas, sous l'influence « implacable de ce lent travail sacerdotal qui pétrifia tout chez elle *, les formules de l’art comme les formules de ses

1 CHABAS, Études sur l'antiquité historique d'après les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques, 2° éd. Paris, 1873, p. 0.

# MARIETTE, dans la Æevue archéologique, 1860, cité par RHONÉ, l'Égypte à Petites journées. Paris, 1877, p. 86.

8 MARIETTE, 4idem.

croyances », à se transformer en s’altérant de plus en plus; et Nestor Lhôte, un des meilleurs connaisseurs de l'Égypte ancienne, concluait légitimement, semble-t-il, quand il écrivait : « Plus on remonte dans l'antiquité vers les origines de l’art égyptien, et plus les produits de cet art sont parfaits, comme si le génie de ce peuple, à l'inverse de celui des autres, se fut formé tout à coup »!. « De l’art égyptien, disait-il encore, nous ne connaissons que sa décadence ».

J'aurais à peine besoin de rappeler ici les chefs-d’œuvre qui sont sortis peu à peu des tombes de l’ancien empire; le Scheikh el Beled, le scribe accroupi du Louvre, le scribe de Gizeh sont des monuments connus de tout le monde ; les deux statues de Meidoum,

F1G. 2. — Les Ores DE MEIDOUM.

Nofrit et Rahotep, sont vivantes dans le souvenir de tous ceux qui ont pu les admirer au Musée du Caire, et déjà la photographie les a popularisées suffisamment pour qu’il soit utile de les reproduire ici. Mais ce que l’on ne sait pas suffisamment, en dehors du monde assez restreint des égyptologues, c'est qu’à côté de ces pièces capitales, qui pour beaucoup semblent des phénomènes isolés dans la barbarie des temps primitifs, il existe toute une série d'œuvres contemporaines qui attestent le niveau élevé auquel était parvenu l'art égyptien dès l’époque des pyramides ; ce qu'on ne connaît pas suffisamment c’est la merveilleuse habileté des peintres et des sculpteurs qui décoraient les murs des tombeaux de peintures et de reliefs d’une finesse inimaginable, s'inspirant de la

l Journal des savants, 1851, pp. 53-4; cité par PERROT et CuHiPiez, Æéstoire de l'art dans l'antiquité, t. 1, / Égypte, p. 671.

nature qu’ils copiaient avec une scrupuleuse exactitude. Il suffira d'en citer l’un ou l’autre exemple typique.

Dans un mastaba découvert à Meidoum et datant de la fin de la III° dynastie, l'artiste avait représenté des oies paissant dans des attitudes diverses. « Les Égyptiens, dit à ce propos Maspero, étaient des animaliers de première force ; ils ne l'ont jamais mieux prouvé que dans ce tableau. Nul peintre moderne n'aurait saisi avec plus d'esprit et de gaieté la démarche alourdie de l'oie, les ondulations de son cou, le port prétentieux de sa tête et la bigarrure de son plumage » ‘ (fig. 1 et 2).

Un autre monument va nous faire retrouver cette même perfection dans le rendu de la figure humaine. Dans un tombeau de la IIIe dynastie, Mariette retrouva six panneaux en bois, conservés actuellement au Musée du Caire. Ils représentent le défunt, un haut personnage du nom de //osi, assis ou debout. Des hiéroglyphes sont gravés au-dessus de la figure ou devant la face. Nous reproduisons ici les têtes de deux des figures, et l'on pourra se rendre compte parfaitement de la façon merveilleuse dont l'artiste est parvenu à saisir son type et à le traduire d’un ciseau sûr et délicat. Certes, il y a là déjà de la convention, l’œil est dessiné de face sur une tête vue de profil; mais cette convention admise on ne peut s'empêcher d’être étonné et en même temps charmé de cette puissance d'exécution à une époque où l’on ne s'attend à trouver que grossièreté et barbarie (fig. 3 et 4).

Mais nous en avons dit assez maintenant pour pouvoir poser nettement le problème qui doit nous occuper. Comment expliquer ce niveau élevé de l’art dès les débuts de l’histoire de l’ Éey pte.? L'art égyptien est-il un art importé sur les bords du Nil par des conquérants étrangers ?

Les théories en faveur auprès de beaucoup de savants et qui font venir les Égyptiens pharaoniques de l'Asie, conquérant la vallée du Nil en descendant le cours du fleuve, après une escale plus ou moins longue sur la côte orientale de l'Afrique, semblent donner raison à cette hypothèse, et jusqu’en ces dernières années il était fort difficile d'admettre une explication différente. Si haut qu'on remontait vers les premières dynasties, les monuments ne

L MASPERO, texte de GRÉBAUT, / Musée égyptien, t. I. Le Caire, 1890-1900, p. 26 et pl. XXIx.

laissaient saisir que quelques rares traces d’archaïsme, et seules des circonstances particulières, comme la présence d’un nom de roi, permettaient d'attribuer certains bas-reliefs à une époque antérieure à la IV* dynastie. Les musées d'Europe et d’ Égypte contenaient, il est vrai, quelques statues assez rudes, pouvant être datées de l’époque des trois premières dynasties, mais l'attention des savants ne s’y était jamais attachée sérieusement et ce n'est que dans ces dernières années qu’on commença à reconnaître leur véritable caractère !.

Bientôt une série de découvertes importantes vint changer le cours des recherches. M. le professeur Flinders Petrie, de Londres, découvrait d'abord à Coptos, en 1893, plusieurs statues orossières du dieu Min, portant gravées en très léger relief des figures singulières d'animaux, de montagnes et une forme archaïque de l’hiéroglyphe servant à écrire le nom du dieu Min. On rencontrait en même temps de la poterie d’un type particulier dont on n’avait retrouvé que de rares spécimens qu’on ne pouvait dater avec précision ?

L'année ne Petrie assisté de M.Quibell trouvait, aux environs de Négadah, une énorme nécropole où la poterie trouvée à Coptos en même temps que les statues de Afin était extrêmement abondante. Les recherches faites simultanément par M. de Morgan établissaient que l’on avait affaire à des nécropoles préhistoriques. Je ne puis songer à entrer ici dans le détail de ces fouilles, en ayant fait naguère l'historique dans un article de la Revue de l'Université de Bruxelles #. Je me contenterai de mentionner les principaux événements qui suivirent la publication de ce travail. Pendant l'hiver 1898-1899, le professeur Petrie et ses collaborateurs explorèrent plusieurs cimetières préhistoriques à Abadiyeh et Hou. Ces découvertes complétant celles de Négadah permirent d’établir d’une façon préliminaire les grandes lignes de la préhistoire d'Égypte. En même temps MM. Quibell et Green trou-

1 Berlin, Bologne, Bruxelles, Le Caire, Leide, Londres, Naples, Paris, Turin. Voir CAPART, Æecueil de monuments égyptiens. Bruxelles, 1902. Notice des Res TACTILE

? PETRIE, Xoptos. Londres, 1803.

3 CAPART, Votes sur les origines de l'Égypte d'après les fouilles récentes, dans la

Revue de on D de Bruxelles, IV, 1898-1809, pp. 105-139, fig. et pl

vaient (1897-98-09) sur l'emplacement de l'ancien temple de Hiéraconpolis une série importante de monuments datant des débuts de la période historique et formant en quelque sorte le pont entre la préhistoire et l’histoire. Les résultats se fortifiaient les années suivantes grâce aux fouilles exécutées par le professeur Petrie dans les tombes royales des premières dynasties à Abydos, qui avaient été explorées négligemment, peu de temps auparavant, par M. Amélineau. Enfin, les fouilles dans le /emenos du temple d'Osiris à Abydos (1901-02-03) firent connaître entre autres choses

. 3. — FRAGMENT D'UN DES PANNEAUX DE Hosi.

D’après la photographie de Petrie.

une petite ville préhistorique qui fournit les éléments nécessaires à la suture parfaite et incontestable de la préhistoire égyptienne avec les dynasties historiques. D'autres fouilles, exécutées sous la directon de M. Reisner pour l’université de Californie à El-Ahaiwah et Naga-ed-Dèr !, ainsi que par MM. Mac Iver et Wilkin à El-Amrah,

! Le résultat de ces fouilles n'a pas encore été publié. On trouvera une note sommaire de M. Reisner dans l’Archæological Report de V'Egypt Exploration Fund, 1900-1901, pp. 23-25 et 2 pl.

complétèrent les renseignements que l’on possédait déjà sur la période primitive.

Les documents exhumés nous firent connaître bien des choses intéressantes sur les habitants primitifs de l'Égypte, et immédiatement l’on s’aperçut qu'il était possible de retrouver, notamment dans les rituels, bien des vestiges de cette civilisation dont les nécropoles archaïques étaient les témoins.

La conclusion générale que nous devons tirer de l’ensemble des découvertes est qu'il y eut une civilisation antérieure à la ci-

F1G. 4. — FRAGMENT D'UN DES PANNEAUX DE Hosr.

D’après la photographie de Petrie.

vilisation pharaonique et que cette civilisation a produit des documents artistiques.

Mentionnons ici les principaux ouvrages dans lesquels furent publiés les résultats des fouilles. La’ plupart sont en langue anglaise et ne sont en réalité que des rapports sur les explorations

des nécropoles ; les plus importants sont Vagada , Diospolrs ?,

1 Nagada and Ballas, 1895, by W. M. FLINDERS PETRIE and J. E. QUIBELL, with Chapter by F.-C.-J. SPuRRELr. London, Quaritch, 1896, in-4°, x-79 pp. et 86 pl.

? Diospolis parva, The Cemeteries of Abadiyeh and Hu, 18098-18099, by W.-M.FLIN-

the Royal tombs of the first dynasties, T et IT :, Abydos, TetIf?, dus à Petrie ; ÆZierakonpolis, Let IL*, sont publiés par MM. Quibell et Green, et enfin Æ/ Amrah + donne les résultats des fouilles de MM. Mac Iver et Wilkin dans le cimetière de cette localité.

A côté de ces livres dont chacun constitue la monographie d’un cimetière préhistorique, il faut citer l'ouvrage de M. de Morgan intitulé Recherches sur les origines de l'Égypte ÿ et qui est le seul livre de langue française qui ait été publié sur la question. Maiheureusement, il parut à une époque où les plus importantes découvertes n'avaient pas eu lieu encore et s’est trouvé rapidement, par la force des choses, assez démodé, tout au moins dans ses chapitres qui traitent en général de l’ethnographie primitive des habitants de

la vallée du Nil.

Il importe encore de’ne pas négliger l’étude de M. le professeur

DERS PETRIE, with Chapters by A.-C. Mace. London (Ægypt Exploration Fund), 1901, in-4°, 62 pp. et 48 pl.

1 The Royal Tombs of the first Dynasty, 1900, Part I, by W.-M. FLINDERS Petrie, with Chapter by F.-Li. Grirrirx. London (Ægyft Exploration Fund), 1900, in-4°, 51 pp. et 67 pl.

The Royal Tombs of the earliest Dynasties, 1901, Part Il, by W.-M. FLINDERS PETRIE, with Chapter by F.-LL. Grirrir. London (Egypt Exploration Fund), 1901, in-4°, 60 pp. et 99 pl.

2 Abydos, Part I, 1902, by W.-M. FLINDERS PETRIE, with Chapter by A. E. WetGazz. London (Ægypt Exploration Fund), 1902, in-4°, 60 pp. et 80 pl.

Abydos, Part 11, 1903, by W. M. FcinNDpERs PETRIE, with a Chapter by F.-L.L. GrirFirx. London (Egypt Exploration Fund), 1903, in-4°, 56 pp.et 64 pl.

3 Hierakonpolis, Part I, Plates of Discoveries in 1898, by J.-E. QUIBELL, with notes by W.-M. F[linders] P[etrie]. London, Quaritch (Egyptian Research Account, 4h Memoir), 1900, in-4°, 12 pp. et 43 pl.

Hierakonpolis, Part IT, by J.-E. QuiBerr. and F.-W. GREEN. London, Quaritch (Ægyplian Research Account, 5th Memoir), 1902, in-4°, 57 pp. et 40 pl. (les planches de ces deux volumes sont à classer par numéro en une seule série).

4 El Amrah and Abydos, 1899-1901, by D. Ranparz Mac Iver and A.-C. Mace, with a Chapter by F -LL. GrirriTH. London (Ægypt Exploration Fund), 1902, in-4°, 108 pp. et 60 pl.

Le nom de M. Wizkin ne se trouve pas sur la publication par suite de la mort malheureuse de ce jeune savant après la fin des fouilles.

5 Recherches sur les origines de l'Égypte. L'âge de la pierre et des métaux, par J. pe MoRGAN. Paris, Leroux, 18096, in-8°, 282 pp., 604 fig. et 11 pl. hors texte.

Recherches sur les origines de l'Égypte. Ethnographie préhistorique et tombeau royal de Négadah, par J. DE MORGAN, avec la collaboration de MM. le professeur WIiEDEMANN, G. JÉQUIER et le D' Fouquer. Paris, Leroux, 1897, in-8°,304 Pp., 032 ill. et 5 pl. hors texte.

Steindorff, de Leipzig, qui le premier porta un jugement exact sur toute une catégorie de monuments artistiques appartenant à la période archaïque et dont il sera souvent question dans ce livre !.

On était donc enfin en possession de documents artistiques égyptiens antérieurs aux dynasties; il devenait possible de se demander si la question des débuts de l’art en Égypte pouvait être posée avec quelque chance de recevoir une solution.

Mais ici on se heurte à une difficulté imprévue. Les documents sont extrêmement abondants, le mobilier des tombeaux fournit des poteries, des statuettes, des ustensiles divers en nombre à peu près illimité. Quels sont ceux que nous devons choisir, quels sont parmi ces multiples objets ceux qui méritent véritablement le nom de documents artistiques ? La difficulté est grande de répondre à cette question, car il nous faudra pour y arriver commencer par définir ce que c’est que l’aré. Cela ne fait malheureusement que déplacer le problème sans le rendre plus aisé à résoudre. On sait combien les avis diffèrent sur l’art, sur sa véritable nature. Chaque auteur a son point de vue spécial qui le fait insister plus expressément sur l’un ou l’autre aspect du sujet, si bien qu'il y a peu de questions au monde dont on puisse dire avec plus de vérité : Zof capita lot sensus.

Je voudrais pouvoir transcrire intégralement les pages écrites à ce sujet par le professeur E. Grosse * et qui, je tiens à le noter, ont été le point de départ des recherches qui m'ont amené à écrire ce livre ;: mais comme cela pourrait à bon droit paraître excessif, je dois me contenter de les résumer aussi brièvement que possible, en insistant principalement sur les points qui devront nous servir de guide.

« La tâche d’une science, dit M. Grosse, est celle-ci : constater et expliquer un certain groupe de phénomènes. Toute science se divise donc théoriquement en deux parties : une partie descriptive, qui est la description des faits et de leur nature, et une partie explicative, qui ramène ces faits à des lois générales ». La science de l’art remplit-elle ces conditions ? La réponse peut être affirmative pour la première moitié de sa tâche ; mais en est-

1 STEINDORFF, Line neue Art agyptischer Kunst dans Aegyptiaca. Festschrift für Georg Ebers. Leipzig, 1897, pp. 122-141, 1 pl. et 9 fig. dans le texte. 2 GROSSE, les Débuts de l'art, édition française. Paris, Alcan, 1902.

IO

il de mème pour la seconde ? Il semble que l’on puisse en douter, et à ce propos M. Grosse se montre très sévère à l'égard des travaux de la critique d'art qui, à côté des systèmes complets, « s’arrogent d'ordinaire cet air majestueux d'infaillibilité qui est le signe distinctif des systèmes de philosophie de l’art » dont ils ne constituent que de véritables fragments. « Certes, dit-il, il y a des circonstances où il peut nous sembler utile et agréable de connaître les opinions subjectives qu'un homme d'esprit peut avoir sur l’art, mais nous sommes obligés de les récuser du moment qu’elles veulent s'imposer à nous en qualité de connaissances générales et scientifiquement fondées. Le principe essentiel. de la recherche scientifque est partout et toujours le même ; que la recherche porte sur une plante ou sur une œuvre d'art, elle doit toujours être objective ». C'est pour n'avoir point obéi à cette nécessité que la philosophie de l’art n’a point réussi à nous donner jusqu'à présent une explication satisfaisante des phénomènes artistiques, malgré les nom-

breux matériaux que l’histoire de l’art a réunis à sa disposition. « La tâche de ia science de l’art est celle-ci : décrire et expli-

quer les phénomènes qu'on réunit sous la dénomination de phénomènes d'ordre artistique. Cette tàche a cependant deux formes : une forme individuelle et une forme sociale. Dans le premier cas, il s'agit de comprendre une œuvre d'art isolée, ou l’œuvre entière d’un artiste, de découvrir les rapports qui existent entre un artiste et son œuvre individuelle, et d'expliquer l’œuvre d'art comme le produit d’une individualité artistique travaillant dans certaines conditions ». Ce côté individuel du problème, s’il est possible de l’étudier avec précision pour les derniers siècles de l’histoire, devient de plus en plus complexe plus nous remontons vers l'antiquité, et bien rapidement nous sommes forcés de l’abandonner pour nous rejeter sur le côté social. « S'il est impossible d'expliquer le caractère individuel d'une œuvre d’art par le caractère individuel de l’auteur, il ne nous reste pas autre chose à faire que de réduire le caractère collectif des groupes artistiques ayant une certaine étendue dans le temps ou l’espace au caractère d’un peuple ou d’une époque entiers. Le premier aspect de notre problème est donc psychologique, le second sociologique ». Comme le constate M. Grosse, cet aspect sociologique du problème n’a pas été laissé dans l’oubli, et déjà l'abbé Dubos, dans ses Léflexions critiques sur la poésie et la

peinture, publiées en 1719, ouvre la voie à la sociologie de l'art. Herder, Taine, Hennequin, Guyau ont successivement essayé des théories générales ou bien ont combattu celles de leurs devanciers; mais malheureusement, si l’on passe en revue les résultats que les études sociologiques ont obtenus en matière d'art, il faut avouer qu'ils sont très pauvres. Il faut en accuser, tout d’abord, le nombre restreint de travailleurs qui se sont occupés de la valeur sociologique de l’art, mais ensuite et surtout l'erreur de méthode qui est à la base de toutes ces recherches.

« Dans toutes les autres branches de la sociologie on a appris à commencer par le commencement. On étudie d'abord les formes les plus simples des phénomènes sociaux, et ce n’est qu'après avoir bien compris la nature et les conditions de ces formes simples qu’on aborde l’explication des formes les plus compliquées. Toutes les disciplines sociologiques ont cherché l’une après l’autre une voie nouvelle; seule la science de l’art fait encore fausse route. Toutes les autres ont fini par voir de quel secours puissant et indispensable l’ethnographie peut être pour la science de la civilisation ; il n’y a que la science de l’art qui dédaigne encore les produits grossiers des peuples primitifs que lui offre l’ethnographie... La science de l’art n’est pas actuellement capable de résoudre le problème sous son aspect le plus difficile. Si nous voulons un jour arriver à comprendre scientifiquement l’art des peuples civilisés, nous devons pénétrer d'abord la nature et les conditions de l'art des non civilisés. Il faut savoir sa table de multiplication avant de résoudre des problèmes de mathématique supérieure. C'est pour ces raisons que la première et la plus pressante des tâches de la science de l’art consiste en l'étude de l’art des peuples primitifs ».

Il semble vraiment que dans ces études d'art un mauvais sort s'attache à toutes les expressions employées. Nous partons de termes vagues que nous cherchons à préciser petit à petit, et, lorsque nous arrivons à une conclusion première, c'est de nouveau un terme peu précis auquel nous devons nous résoudre.

Quels sont, en effet, les peuples que l’on peut appeler primitifs ? Ici encore une fois les opinions les plus diverses ont été exprimées, et lorsqu'on étudie les classifications proposées on y rencontre à chaque pas des erreurs qui rendent suspect l’ensemble des résultats.

Pour n’en citer qu'un exemple, « entre un habitant des îles Sandwich et un indigène du continent australien, il y a une différence de civilisation sans doute plus grande que celle qui sépare un Arabe et un Européen instruits ; et pourtant Ratzel, qui distingue les Arabes « demi-civilisés » des peuples « civilisés » européens, réunit les Polynésiens et les Australiens ».

« Ÿ a-t-1l un moyen de déterminer le degré relatif d’une civilisation ? Ce qu'on appelle civilisation est si compliqué, même dans les formes les plus simples, qu’il nous est impossible, au moins de nos jours, de déterminer avec quelque certitude les facteurs qui produisent cette civilisation. Si nous comparions les diverses civilisations dans toutes leurs manifestations, nous n’atteindrions probablement pas notre but ; mais nous pourrions résoudre notre problème assez facilement si nous réussissions à trouver un facteur de civilisation isolé facile à déterminer et assez important pour pouvoir passer pour la caractéristique de toute une civilisation. Or il y a, en effet, un facteur qui remplit les deux conditions indiquées : c’est la production. La forme de la production adoptée exclusivement ou presque exclusivement dans un groupe social, c’est-à-dire la façon dont les membres de ce groupe produisent leur nourriture, c'est là un fait qu'il est facile d'observer directement et de déterminer avec une précision suffisante pour toute espèce de civilisation. Quelle que puisse être notre ignorance des croyances religieuses ou sociales des Australiens, nous ne pouvons avoir le moindre doute sur leur production : l’Australien est chasseur et ramasseur de plantes. Il nous est peut-être impossible de connaître la civilisation intellectuelle des anciens Péruviens, mais nous savons que les citoyens de l'empire des Incas étaient des agriculteurs, et c’est là un fait qui n'admet pas le doute. Avoir établi quelle est la forme de production d’un peuple donné ne suffirait cependant pas encore pour atteindre le but que nous nous sommes proposé si nous ne pouvons prouver en même temps que la forme spéciale de la civilisation dépend de la forme spéciale de la production. L'idée de classer les peuples d’après le principe dominant de leur production n’est en rien nouvelle. Dans les ouvrages les plus anciens sur l’histoire de la civilisation on trouve déjà les groupes bien connus de peuples chasseurs et pêcheurs, d'éleveurs nomades et d'agriculteurs établis dans leur pays. Peu d’historiens semblent cependant avoir compris

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toute l'importance de la production. Il est plus facile de la réduire que de l’exagérer. La production est en quelque sorte le centre de vie de toute forme de civilisation ; elle a une influence profonde et irrésistible sur les autres facteurs de la civilisation ; elle est déterminée elle-même, non par des facteurs de civilisation, mais par des facteurs naturels, par le caractère géographique et météorologique d’un pays.On n'aurait pas tout à fait tort d'appeler la production lephénomène primaire de la civilisation, phénomène àcôté duquel les autres directions de la civilisation ne sont que des dérivés secondaires, non pas en ce sens qu'elles seraient sorties de la production, mais parce qu'elles se sont formées et sont restées sous l'influence puissante de la production, bien que d’origine indépendante. Les idées religieuses ne sont pas certainement sorties des besoins de la production ; malgré cela la forme des idées religieuses dominantes d’un peuple se laisse réduire en partie à la forme de la production. La croyance aux âmes des Cafres a une origine indépendante ; mais sa forme particulière, la croyance à l’ordre hiérarchique des âmes des ancêtres, n’est pas autre chose qu'un reflet de l'ordre hiérarchique des vivants qui, à son tour, est la conséquence de la production, de l'élevage des bestiaux et des tendances guerrières et centralisantes qui en résultent. C'est pour cela que, chez les peuples chasseurs, dont la vie nomade n’admet pas d’organisation sociale fixe, on trouve bien la croyance aux âmes, mais point d'ordre hiérarchique. L'importance de la production ne se montre cependant nulle part avec autant d’évidence que dans l’organisation de la famille. Les formes étranges qu'a prises la famille humaine, formes quiont inspiré aux sociologues des hypothèses plus étranges encore, nous paraissent très compréhensibles du moment que nous les considérons dans leurs rapports avec les formes de la production.Les peuples les plus primitifs se nourrissent des produits de la chasse — le terme de chasse pris dans son sens le plus large — et des plantes qu'ils recueillent » !.

Si nous parcourons la terre à la recherche de peuplades vivant à ce stade élémentaire nous n’en trouverons pas énormément. Grosse a vite fini de les cataloguer : « L'’immense continent africain ne contient qu’un seul peuple chasseur — abstraction faite des tribus de pygmées du centre, dont la civilisation nous est complètement

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