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inconnue — ce sont les Boschimans, les vagabonds du Kalahari et des pays environnants. En Amérique, nous ne trouvons de vrais chasseurs qu’au nord et au sud, les Aleutes et les Fuégiens. Tous les autres peuples sont plus ou moins agriculteurs, à l'exception de quelques tribus brésiliennes, tels les Botocudos qui vivent encore dans des conditions très primitives. En Asie, il n’y a guère que les Mincopies des îles Adamanes qui présentent encore l'état primitif dans toute sa pureté ; les Veddhas de Ceylan ont trop subi l'influence des Cingalais, et les Tchouktchis du Nord et leurs parents ethniques sont plutôt des éleveurs. Il n'y a qu'un continent qui soit occupé dans toute son étendue par des peuples primitifs — abstraction faite des colonies européennes — c'est l'Australie, continent que nous pouvons considérer aussi au point de vue ethnographique comme la dernière trace d’un monde disparu ».
Une objection jaillit d'elle-même ici. Pourquoi ne pas faire entrer en ligne de compte les populations préhistoriques dont les productions artistiques, en France notamment, sont aussi nombreuses que variées ? C'est que, d’après M. Grosse, en présence de ces documents précieux, avant « de pouvoir dire avec certitude si nous avons réellement affaire ici aux formes pronitives que nous cherchons, il nous faudrait connaître les civilisations qui ont fourni les documents dont 1l s'agit ».
Eh bien, cette objection n'existe pas, au même degré tout au moins, en présence de l'Égypte primitive où l'abondance des documents est déjà telle que nous pouvons nous représenter avec suffisamment d’exactitude la vie des primitifs égyptiens pour pouvoir, je pense, distinguer quels sont les documents qui méritent le nom d’artistiques ; et ici nous revenons à la question posée tout à l'heure, avec quelque chance de plus de pouvoir cette fois la résoudre.
« Dans les armoires qui contiennent les collections d'objets australiens, dit encore M. Grosse !, on trouve presque toujours quelques bâtons de bois couverts de combinaisons de points et de lignes. Il est presque impossible de distinguer au premier coup d'œil ces dessins de ceux qui se trouvent sur les massues et les boucliers australiens et qu’on appelle ordinairement des « ornements ». Il
MPD 17etreuv.
y a cependant une différence essentielle entre les deux espèces de dessins. Nous savons depuis quelque temps que les soi-disant dessins sur ces bâtons ne sont rien d'autre qu’une sorte d'écriture grossière, des marques destinées à rappeler au messager qui porte ce bâton les points essentiels de ses messages; ils ont donc une signification pratique et non esthétique. Dans ce cas, notre savoir nous empêche de commettre une erreur ; mais combien sont nombreux les cas où 1il en est autrement ? Qui pourrait nous affirmer que les figures des boucliers australiens sont réellement des ornements ? Ne serait-il pas admissible que ce fussent des marques de propriété ou des blasons de tribus ? Ou peut-être ces figures sontelles des symboles religieux ? Ces questions se posent à nous presque toutes les fois que nous regardons un ornement d’un peuple prinutif;, dans bien peu de cas nous pouvons donner une réponse..… Malgré le grand nombre de cas douteux, il y en a aussi beaucoup dont la signification purement esthétique ne saurait être mise en doute. Du reste, les cas douteux sont loin d’être sans valeur pour notre science. Les têtes d'oiseaux à la proue des canots des Papous sont peut-être au premier chef des symboles religieux, mais elles servent aussi d'ornement. Si le choix d’un ornement est déterminé par un intérêt religieux, l'exécution et la combinaison avec d’autres motifs différents ou analogues se ressentent toutefois de besoins esthétiques ».
On voit aisément quelles sont les difficultés du sujet et l’impossibilité réelle qu'il y aurait de traiter la question si on était résolu, dès le début, de ne présenter sur toutes choses que des données süres et définitives ; aussi doit-on se borner à multiplier les observations, à étudier ces phénomènes douteux d’où jaillira un jour peut-être la lumière permettant de tracer d’une main sure les lois qui régissent les phénomènes artistiques. Et puisqu'il importe cependant, pour fixer les idées, de partir d’une définition de l’art, nous dirons avec M. Grosse que « nous appelons en général activité esthétique ou artistique une activité qui a pour but de susciter, par son exercice même, ou par son résultat final, une sensation immédiate, un plaisir dans la plupart des cas ». Mais nous aurons soin d'ajouter immédiatement avec notre auteur que « notre définition ne sera donc qu'une sorte d’échafaudage, que nous démolirons l'édifice une fois construit »!.
? P. 36. M. JoHN COLLIER, dans ses Premiers Principes des Beaux Arts (Paris,
Voilà certes une fort longue parenthèse et qui paraît nous avoir écarté quelque peu des débuts de l’art égyptien. Cependant il me semble qu’elle avait son utilité en nous avertissant, dès le début, des difficultés que nous allions rencontrer ; én même temps elle montre ce que nous pouvons attendre dans l'avenir d’une étude ainsi dirigée qui éclaircira peut-être un jour la question si intéressante des origines de l'art égyptien. L'art égyptien classique est-il un art importé comme nous nous le demandions tout à l'heure, ou bien est-il la continuation de l’art des primitifs ? Y a-t-1l eu une lente et progressive évolution ou bien est-il possible de constater à un moment donné un hiatus, un contraste brusque entre les productions artistiques primitives et celles de l'Égypte dynastique ? Nous ne pourrons essayer de répondre à ces questions que lorsque nous serons arrivés au terme de notre étude, et encore, je le crains, la réponse faite ne sera-t-elle que fort problématique dans l'état actuel de nos connaissances.
De crainte’de nous égarer nous emprunterons à M. Grosse le plan de son livre et nous diviserons comme suit notre matière : « On divise, dit-il, les arts en deux grands groupes : arts de mouvement et arts de repos. La différence qui les sépare a été indiquée très clairement par Fechner (Worschule der Aestheik, XI, 5) : les uns veulent plaire par des formes en repos, les autres par des formes’en mouvement ou se suivant dans le temps; ceux-ci transforment ou combinent des masses en repos et ceux-là produisent des mouvements du corps où des changements dans le temps capables d'atteindre le but artistique. Nous commencerons par les arts du repos, qu'on appelle ordinairement arts plastiques. La forme la plus primitive de ces arts est probablement la décoration; l'objet qu’on orne le premier est le corps humain. C'est pour cette raison que nous étudierons d'abord la parure du corps. Mais les hommes même les plus primitifs ne se contentent pas d'orner leur corps, ils embellissent aussi leurs armes et leurs ustensiles. L'ornementation de ces objets occupera la seconde place dans notre étude. Ensuite nous étudierons l’art plastique libre (/reie Bildnerei), qui a pour but la création d'œuvres artistiques indépendantes et non la décoration. La danse sert de transition entre les arts du repos et les arts du
Alcan, Bibliothèque utile), définit l’art « une opération de l'intelligence créée
en vue de l'utilité ou du plaisir ».
mouvement ; on peut la définir : art créateur de mouvements (/ebende Bildnerei), art plastique animé... Chez les primitifs, la danse est toujours liée au chant; nous aurons ainsi une transition commode pour passer à la poésie ;...…. enfin nous étudierons la musique primitive » !. Ces trois derniers sujets ne pourront être traités pour l'Égypte primitive que de la façon la plus sommaire, on le comprendra aisément, et avant d'aborder ce dernier côté de notre tâche nous consacrerons un Court Chapitre aux premiers monuments pharaoniques dont la comparaison avec les œuvres primitives ne pourra manquer d'être intéressante.
Mais avant d'entrer dans notre sujet je pense qu'il est nécessaire, pour fixer les idées, de donner quelques dates.
Les auteurs diffèrent énormément dans leurs opinions au sujet de la date de la première dynastie égyptienne. Voici quelques-unes des dates qui ont été proposées. Champollion-Figeac donne l'année 5869; Wilkinson, 2320; Bôckh, 5702; Bunsen, 3623; Lepsius, 3892; Brugsch, 4455 ; Ungér, 5613 ; Lieblein, 5004 ; Mariette, 5004 ; Lauth, 4157 ?.
M. Budge, conservateur des antiquités égyptiennes et assyriennes du British Museum, dans sa récente Æistoire d'Égypte :, après avoir reproduit les dates données par Champollion-Figeac, Bôckh, Lepsius, Mariette, Bunsen, Wilkinson et Brugsch, conclut ainsi : « De -tous ces auteurs, les seuls dont les vues chronologiques doivent être sérieusement prises en considération sont Lepsius, Mariette et Brugsch. Entre leurs appréciations les plus élevées et les plus basses il y a un intervalle de plus de 1100 ans. Il semble, d’après les récentes découvertes, que les dates de Lepsius soient trop modestes et que celles de Mariette, au contraire, soient trop élevées ; nous admettrons done comme date du règne de Menès (le premier roi des listes égyptiennes) la date assignée par Brugsch ».
M. Maspero, dans sa grande /7istoire ancienne des peuples de
! Pp. 38-39.
2? D'après le tableau chronologique dressé par WIEDEMANN dans son Aegyptische Geschichte, pp. 732-733, qui donne avec réserves la date 5650.
3% BUDGE, ZZistory of Egypt. 1. Egypt in the Neolithic and Archaic Periods. Londres, 1902, 4p. 150.
l’Orient', semble admettre une date assez semblable lorsqu'il place l’avènement de Snofrou, premier roi de la IV® dynastie, en l’an 4100 avant Jésus-Christ, «avec une erreur possible de plusieurs siècles en plus ou en moins ».
M. le professeur Petrie, dans un de ses plus récents ouvrages place le règne de Menès entre 4777 et 4715.
Nous pouvons donc admettre, en prenant une date minima, que tous les monuments dont il sera question dans ce livre sont antérieurs au 4° millénaire avant notre ère ; mais si nous avons de la sorte une date terminale de la période primitive, il serait bon également d’en assigner une aux débuts de cette période. Mais ici la difficulté est encore plus grande, et l’on ne peut se baser que sur des présomptions extrèmement vagues. M. Petrie exige pour le développement de la civilisation primitive environ deux mille ans, et comme il place les débuts de l'Égypte pharaonique vers 5000 avant notre ère, il serait nécessaire de faire remonter à environ 7000 ans avant notre ère les plus anciens des monuments dont nous allons nous occuper tout à l'heure *.
Lorsqu'on s’est trouvé en présence de l'énorme durée des temps
préhistoriques dans nos propres régions, sans pouvoir assigner de dates précises aux différents stades de civilisation que l’on constatait, on a cherché à fixer une terminologie commode permettant de classer aisément les documents. On a choisi dans ce but une série de gisements caractéristiques d'une époque et on a donné à cette époque le nom de ce gisement. C'est ainsi qu'on a créé les termes universellement admis de Chelléen, Moustérien, Magdalénien, etc. Il serait extrèmemernit utile de pouvoir en agir de même en Égypte, et on a déjà donné à la période primitive tout entière le nom d'âge de Négadah d’après le principal cimetière exploré.
1 Paris, Hachette, I, 1895, p. 347, note 2. Dans le nouveau guide du Musée du Caire en préparation (édition anglaise) le même auteur place la première dynastie aux environs de l’an 5000 avant notre ère.
ÉADydoS; 4, D: 22.
3 M. Mac Iver a récemiment cherché à combattre ces conclusions, mais avec des arguments qui ne sont pas décisifs. Il n’a pas tenu compte dans ses calculs de ce que la tribu ayant peuplé le cimetière d’'EI Amrah pouvait être nomade et ne revenir que périodiquement en cet endroit, ce qui changerait complètement les conclusions à tirer du nombre de tombes. Voir Mac IvEr and MACE, £Z/ Amrah and Abydos, pp. 50-52.
On parle couramment déjà dans les livres scientifiques de la civilisation de Négadah, des hommes de Négadah, etc. M. Petrie a été plus loin et au lieu de noms il a proposé des chiffres. Voici comment. S'appuyant sur l'étude des types de poteries, extrêmement variés à l’époque primitive, M. Petrie est parvenu, à la suite de classements que je ne puis songer à exposer ici, à répartir tous les types connus en 50 séries portant les n°® 30 à 80 qui représentent la succession des temps pendant la période préhistorique. Le contenu d’une tombe étudié en se basant sur ces classifications fournira immédiatement un chiffre maximum et un chiffre minimum dont la moyenne indiquera l’âge relatif de l’ensevelissement.
Le procédé mis en avant par Petrie est fort ingénieux et n’a été rendu possible que par le grand nombre de tombeaux intacts découverts, et malgré les quelques critiques dont il a été l’objet jusqu'à présent, il semble bien qu'on n’ait pu encore apporter des faits qui en contredisent les résultats. C’est grâce à ce système que l’on peut dire d’un type de statuette, d’un système de décoration qu'on les rencontre, par exemple, entre les dates de succession 35 et 39 (sequence dates), et c'est ainsi qu’il faudra comprendre les indications analogues que l’on rencontrera en quelques pages du livre. Disons que les chiffres avant 30 ont été réservés aux monuments plus anciens que tous ceux que l’on connait jusqu'à présent et que le hasard d’une fouille heureuse peut faire surgir du sol d'un jour à l’autre ï. Comme je l'ai dit plus haut, la concordance entre les dates de succession et les années de règne des rois de la I" dynastie a été faite grâce à la petite ville préhistorique d’'Abydos, et Petrie fait tomber le règne de Menès à la date de succession 79 ?. C'est toujours en se basant sur ces dates de succession que nous pourrons dire de certains objets qu'ils sont surtout fréquents dans la première ou la seconde moitié des temps préhistoriques.
Je me suis efforcé de multiplier les illustrations, qui ne sauraient jamais être assez abondantes dans un travail de l'espèce où le texte doit, en réalité, se contenter d’être un commentaire sommaire des
! PETRIE. Seguences in prehistoric remains, dans le Yournal of the Anthropological Institute, XXIX, 1900, pp. 295-301.
PETRIE, Diospolis parva, pp. 4-12.
REINACH, S., Compte rendu du travail précédent dans l’Anthropologie, XI, 1900, pp. 759-762.
2 PETRIE, Abydos, I, p. 22.
monuments. La source de chacun des dessins est indiquée de la manière suivante. Lorsque dans le texte on trouvera cité par exemple Nagada, pl. LXIV, n° 78, et Diospolis parva, IX, 23, on trouvera sur la figure: 78, à côté du dessin emprunté à Nagada et D. 23 à côté de celui emprunté à Diospolis ; À signifiera Abydos ; R. T. Royal tombs ; Am, À ou El, E/ Amrak/; etc. Ces annotations mises en rapport avec celles des notes en bas de la page permettront facilement, je pense, de retrouver les originaux des dessins. Dans quelques cas très rares, notamment dans les figures 7 et 17 qui donnent des exemples d'objets sur lesquels on aura à revenir plus loin, c’est au passage où il en sera traité en détail qu'on trouvera les indications relatives à l'identification des figures ?.
En terminant ces remarques préliminaires je ne chercherai pas à cacher ce que mon travail peut présenter de défectueux. IF est téméraire, en effet, d'écrire sur des sujets aussi neufs que celui-ci et surtout sur des documents dont le nombre s'accroît de jour en jour. Je souhaite vivement que, dans peu d'années, ce livre soit devenu tout à fait insuffisant, grâce aux découvertes qui s'effectueront ; je me suis seulement efforcé à le faire aussi complet que possible,
espérant qu'il restera tout au moins comme un résumé de la question au moment où il aura été publié.
1 Suivant l'exemple de M. SALOMON REINACH dans /a Sculpture européenne avant les influences gréco-romaines, j'ai dessiné moi-même la plus grande partie des figures (excepté celles signées d’un monogramme). Il faut donc les considérer surtout comme des croquis nullement destinés à rendre inutiles les publications originales.
CFA PIPTIRE NE
La Parure.
ES peuples les plus primitifs se peignent presque tous
le corps. Il n’y a que les Esquimaux qui ne le font
pas, parce qu'ils ont toujours le Corps entièrement
couvert, du moins lorsqu'ils quittent leurs huttes. L'Australien a toujours dans son sac une provision d'argile blanche ou d’ocre rouge et jaune. Pour la vie journalière on se contente de quelques taches sur les joues, les épaules ou la poitrine ; pour les occasions solennelles on se barbouille le corps entier »!.
Peut-on constater quelque chose d'analogue chez les primitifs égyptiens ?
Remarquons tout d'abord que l'on rencontre dans les tombeaux des matières colorantes, telles et jaune, la malachite, le sulfure d'antimoine » ?.
Ces matières colorantes sont d'ordinaire renfermées dans de petits sacs placés habituellement à proximité des mains à.
Aucun document ne permet, je crois, d'affirmer que l’on se peignait entièrement le corps : par contre, une statuette en terre nous montre des dessins sur tout le corps. Cet intéressant monu-
« fréquemment que l’ocre rouge
1 GROSSE, /es Débuts de PARESDI A ? DE MORGAN, Recherches sur les origines de l'Égypte, II, D'un. 3 PETRIE, Vagada, p. 30.
Peinture corporelle.
ment a été découvert à Toukh : il nous représente une femme, debout, les bras levés au-dessus de la tête dans la pose que nous retrouverons plus tard sur les dessins des vases. Nous chercherons alors à déterminer, si la chose se peut, la signification de
ce geste.
Les dessins peints sur la statuette sont de genre divers. Ce sont