‹ Les débuts de l'art en ÉgypteChapitre 94 sur 107 · FIG. 191.— INSTRUMENTS DE MUSIQUE, D'APRÈS UNE PEINTURE DE BENI-HASAN · texte numérisé non relu

FIG. 191.— INSTRUMENTS DE MUSIQUE, D'APRÈS UNE PEINTURE DE BENI-HASAN

Nous retiendrons seulement que l’objet ainsi décrit n'est nullément employé en guise de jeu ou pour répondre à un besoin musical. Les peuples qui en font usage considèrent qu'il y a, dans le bourdonnement produit, quelque chose de supra-terrestre ; on s’en sert principalement dans les fêtes des morts ou dans d’autres cérémonies auxquelles seuls les initiés ont accès.

Je suis très enclin à voir, dans l'appareil représenté à Beni-

Poésie.

Hasan, un instrument de musique analogue au « bull-roarer » ou « Schwirrholz » !,

Remarquons enfin, en passant, l'emploi de la musique, en général, pour accompagner et régler le travail fait en commun. Nous avons encore de nos jours conservé cet usage pour entraîner et régler la marche des soldats. Les Grecs s’en servaient pour rythmer le travail collectif, et nous citerons, à cet égard, un groupe béotien en terre cuite, publié par M. Pottier, qui a rappelé les curieuses études de Bücher sur le « travail et le rythme » ?.

Accompagnant la danse et la musique, la voix humaine est soumise à l'obligation du rythme, et les incantations ou les mélopées funéraires des primitifs, habituellement caractérisées par des répétitions, des assonances, sont de véritables poésies. Le sens en est, d'ordinaire, extrêmement obscur, et les quelques chansons de sauvages qui ont été notées ne sont pas de nature à nous donner très haute idée de l'instinct poétique des primitifs. On lit, sur les monuments de l'Ancien Empire, quelques chansons peu différentes de ces manifestations poétiques rudimentaires.

Il serait hardi de vouloir assigner à ces chansons égyptiennes une origine préhistorique ; cependant, M. Maspero a relevé, dans les textes des pyramides, quelques incantations contre les serpents, auxquelles il n'hésite pas à attribuer une très haute antiquité. Voici comment il s'exprime à leur sujet : « Le nombre des prières et des formules adressées aux animaux venimeux montre quel effroi le serpent et le scorpion inspiraient aux Égyptiens. Beaucoup d’entre elles sont écrites dans une langue et avec des combinaisons de signes qui ne paraissent plus avoir été complètement comprises, même des scribes, sous Ounas et sous les Pepi. Je crois, quant à moi, qu'elles appartiennent au plus vieux rituel et qu’elles remontent au delà du règne de Mini. Quelques-unes sont évidemment cadencées et étaient, probablement, à l'origine, des chansons de charmeurs de serpents ; toutes rentrent, plus ou moins, pour nous, dans

l CAPART, J., sur Deux Livres récents relatifs aux anciens hiéroglyphes et aux anciennes représentations figurées de ! Égypte, dans le Bulletin de la Société d’'anthro- Pologie de Bruxelles, XX, 1901-1902. Bruxelles, 1903, P. XLII.

‘ POTTIER, les Sujets de genre dans les figurines archaiques de terre cuite, dans le Bulletin de correspondance hellénique, XXIV, 1900, PP. 519-520 et pl. 1x. — BüCHER, Arbeït und Rythmus, 2e éd. Leipzig, 1800.

la catégorie de ce qu’on appelle le galimatias triple. « S'enroule le serpent : c'est le serpent qui s’enroule autour du veau. O replié sur lui-même, qui sort du sein de la terre, tu as dévoré ce qui sort de toi; serpent qui descends, couche-toi, châtré ; tombe, esclave ! » Voilà une des plus compréhensibles ; qu’on juge des autres » !.

Nous avons ainsi étudié successivement toutes les manifestations auxquelles les ethnographes ont attribué un caractère artistique. Nous sommes donc arrivé au terme de notre étude, et il ne nous reste qu'à résumer brièvement les résultats d'ensemble qui nous paraissent en découler.

1 MASPERO, Premier Rapport à l'Institut égyptien sur les fouilles exécutées en Égypte de 1881 à 1885, dans les Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes, I (Bibliothèque égyptologique, X), pp. 153-154; la Religion égyptienne d'après les pyrammides de la Ve et de la VIe dynastie, dans la Revue de l'histoire des religions, XII, 1885, pp. 125 et 126, où le même passage est reproduit textuellement.

CREMEIMRE VAT.

Conclusions.

I nous essayons de tirer de cette étude quelques conclusions générales, il me semble que nous devons envisager deux ordres d'idées différents. D'une part, l’ethnographie générale ; de l’autre, et c’est ce qui nous intéresse

plus spécialement, l'origine de l’art égyptien tel qu'il nous apparaît vers les débuts de la IV° dynastie.

Au point de vue ethnographique, il semble ressortir des documents exhumés par les fouilles des dernières années, que les manifestations artistiques de l'Égypte primitive sont étroitement liées à celles des autres peuples observés à un degré égal de civilisation. En appliquant aux occupants primitifs du sol de la vallée du Nil les théories et les méthodes de M. Grosse, dans /es Débuts de l’Art, rien ne nous oblige à modifier, au moins dans les grandes lignes, ces théories et ces méthodes. Ce que les documents égyptiens nous permettent de confirmer nettement — à mon avis, du moins — c’est l'origine utilitaire des manifestations que l’on groupe sous le même qualificatif d’« esthétiques ». Ce but utilitaire se confond presque partout avec un but religieux, ou plutôt magique. L'Egypte nous fournit, à cet égard, des documents précieux, car nous pouvons suivre le développement des croyances toutes rudimentaires jusqu'à leur constitution, aux époques historiques, en un véritable corps de doctrine. Mais ce point entre déjà dans le domaine des conclusions spéciales, et celles-ci demandent à être exposées avec méthode.

DRE pe

En commençant ce livre, nous constations que, dès les débuts de la IV° dynastie l'Égypte était déjà développée : langue, écriture, administration, cultes, cérémonies, tout était constitué. Et ce qui nous frappait le plus, c'était l’extrème réalisme des œuvres artistiques, réalisme qui nous mettait devant cette alternative : ou bien, l’art a été importé en Égypte avec toutes les autres manifestations de la vie civilisée — « Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter » — ou bien, il est le résultat d’une lente et progressive évolution, travail de plusieurs siècles déjà. C’est alors que sont venues les découvertes des dernières années. Les documents qu’elles ont mis au jour sont-ils suffisants pour fixer notre jugement dans un sens ou dans un autre ? Je laisse à de plus compétents le soin de répondre, mais j'incline à penser que nous devons, avant de répondre catégoriquement à cette question, attendre le résultat des fouilles qui s’exécutent actuellement et qui occuperont encore de nombreuses années certainement. Il me semble, néanmoins, dès à présent, que la solution — si un jour on y parvient — ne sera absolue ni dans un sens ni dans un autre. On devra distinguer, dans la formation de l’art comme de la civilisation entière des Égyptiens, de nombreux apports venus de sources diverses.

Je voudrais, cependant, sans être obligé de donner de nombreuses références bibliographiques, esquisser le problème des débuts de l’art en Égypte tel qu’il se pose actuellement à mon esprit. Je ne cherche pas à cacher le caractère tout hypothétique de cette esquisse, qu’on pourra préciser seulement le jour où les origines de la civilisation égyptienne seront entièrement connues, et elles ne sont, malheureusement, pas encore près de l'être.

Si nous demandons aux anthropologues à quelle race il convient de rattacher les plus anciens habitants de la vallée du Nil, nous rencontrons, dès l’abord, des divergences d'idées et de multiples contradictions.

Dès l’époque paléolithique, l'Égypte, ou plutôt la coupure du plateau Nord-Est de l'Afrique, qui devait être, plus tard, comblée partiellement par les alluvions du Nil, était parcourue par des tribus de chasseurs nomades. On a ramassé les silex utilisés et les silex taillés qui constituaient leur outillage. Il est possible aussi qu’on leur doive quelques-uns de ces grossiers graffiti relevés sur

les rochers et présentant, comme nous l'avons dit, de frappantes analogies avec les graffiti du Sud Oranais. On peut supposer à l’origine un fond de populations noires, refoulées insensiblement, vers le Sud par les populations blanches « qui se sont établies de toute antiquité sur.les versants méditerranéens du continent libyque, et qui, peut-être, vinrent elles-mêmes de l’Europe méridionale. Elles se seraient glissées dans la vallée par l'Ouest ou par le Sud-Ouest » !.

C'est à ces populations libyennes qu'il convient d'attribuer cette brillante civilisation néolithique que les nécropoles préhistoriques nous ont appris à Connaître et dont les monuments ont été étudiés en détail au cours de ce livre.

Nous avons eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’insister sur les analogies que l’on a cru constater entre cette première civilisation égyptienne et celle des Libyens de l’époque historique. Ceux-ci auraient été, en partie, chassés de l’ Égypte et, en plus grand nombre encore, « égyptianisés » progressivement par les envahisseurs pharaoniques venus d’une autre contrée. Sous les premières dynasties, nous voyons fréquemment les Libyens aux portes de l'Égypte, et les premiers rois en lutte avec eux. Une relation de voyage, effectué à l’époque de la VI* dynastie, nous apprend que les Libyens sont installés dans les oasis jusqu'aux environs de la Fe cataracte du Nil. Le cordon d’oasis qui longe la vallée du Nil et qui se rattache au plateau de Barca reste entièrement en possession des Libyens jusqu’à l’époque de la XIT° dynastie.

Cette civilisation libyenne primitive de la vallée du Nil est en rapports assez fréquents avec la civilisation méditerranéenne, peutêtre, précisément, par cette voie des oasis. Les traditions grecques relatives aux rapports de la Grèce et de la Cyrénaïque n’ont pas besoin d’être rappelées longuement et, aux époques tardives, quand les peuples de la mer viendront attaquer l'Égypte, ils pénétreront par la frontière libyenne.

Ce fait seul pourrait servir à expliquer les analogies maintes fois constatées entre la civilisation primitive égyptienne et la civilisation égéenne. Ces rapports diminuent après la conquête de la vallée du Nil par les Pharaons, jusqu’à la XIIe dynastie, où on les constate

1 MASPERO, /storre ancienne des peupies de l'Orient, 6° éd. Paris, 1904, P. 19.

de nouveau fréquemment. M. Evans a noté en Crète de nombreux faits confirmant cette thèse !.

Ces rapports expliquent encore la présence, en Égypte, de la poterie noire incisée et des marques alphabétiformes dont nous avons eu l’occasion de nous occuper.

Si nous suivons — ce que nous avons fait, du reste — les dates de succession proposées par M. Petrie, nous sommes forcés de constater, avec le savant explorateur anglais, une décadence dans la civilisation primitive, vers la fin de la période préhistorique. Il ne me semble nullement difficile d'en rendre compte et nous y voyons le résultat de la période de trouble et d’instabilité qui accompagne l’arrivée des bandes d’envahisseurs étrangers. Ces invasions furent-elles subites ou l'infiltration doit-elle se reporter sur plusieurs années, pour ne pas dire sur plusieurs siècles ? Ces invasions se sont-elles faites par une seule voie, ou bien ont-elles pénétré les unes par l’isthme de Suez, les autres par le Haut Nil, ou bien encore par le désert qui sépare la mer Rouge de la vallée du Nil ? Les envahisseurs appartenaient-ils tous à un seul et même groupe de peuples ou bien faisaient-ils partie de groupes issus peutêtre d’une seule race, mais séparés depuis des siècles ? Autant de questions auxquelles on ne peut répondre à l’aide des seuls documents que nous possédons.

Je serais plutôt porté à croire à plusieurs invasions se succédant par groupes relativement peu nombreux et pénétrant en Égypte par des voies différentes. J’ai dit précédemment, dans un autre travail, que je pensais retrouver, avec E. de Rougé, dans les textes, les traces d'une grande tribu du nom d’Anou, qui aurait occupé l'Égypte comme, plus tard, les Hycsos. C'est à eux qu'il faut, probablement, rattacher les conceptions religieuses qui ont pour centre la ville d'Héliopolis, fondée par les Arabes, d’après une tradition recueillie par Pline *.

C'est probablement aussi à cette invasion des Anou qu'il convient d'attribuer la décadence des industries primitives, vers la fin de la période préhistorique. Ces industries ne meurent pas cependant, et nous avons eu, plusieurs fois, l’occasion d’en suivre les traces dans l'Égypte historique. Bien plus, nous l’avons vu, rien ne permet-

L PETRIE, Methods and Aims in Archaeology. Londres, 1904, pp. 163 ets. 2 MASPERO, /Zistoire ancienne des peuples de l'Orient, 6° éd. Paris, 1904, p. 16.

tait de croire qu'il y ait eu, entre l'Égypte primitive et l'Égypte pharaonique, un hiatus, une coupure brusque. Les analogies, au contraire, sont si nombreuses qu’elles portent certains auteurs à voir: uniquement, dans la civilisation pharaonique, le développement de l'Égypte primitive.

Je pense plutôt que l’on doit attribuer ce phénomène au caractère même des invasions des Égyptiens pharaoniques. Ce ne sont pas de ces mouvements de peuples qui détruisent et balayent devant eux toute une civilisation, mais plutôt une lente infiltration de groupes plus civilisés dans une population déjà arrivée à un degré de développement assez élevé. Ce qui est à remarquer à cet égard, c'est le curieux phénomène de l'absorption des envahisseurs par le sol du Nil, absorption constatée à toutes les périodes de l’histoire. Les étrangers n’ont jamais changé la population égyYptienne ; c’est le pays qui a toujours transformé rapidement ses envahisseurs et les a adaptés à son ambiance. De là, évidemment, il resulte que les Égyptiens pharaoniques ont été amenés, invinciblement, à continuer les traditions des primitifs en matière artistique comme en matière de croyances religieuses et funéraires.

À un moment donné, cependant, il y a quelque chose de nouveau en Égypte, et c'est cela qu'il faut expliquer.

Nous avons insisté à plusieurs reprises sur le contraste entre les monuments particuliers et les monuments royaux, sur le contraste entre le style de la cour et le style du peuple, entre l’art religieux et l’art profane. Nous avons constaté aussi que les primitifs ne connaissaient pas l'écriture hiéroglyphique et, brusquement, elle apparaît toute formée !. Ce style officiel attaché à une religion officielle, cette écriture compliquée ont été apportés du dehors entièrement constitués ; on peut presque l’affirmer sans hésitation. Mais de quel pays ?

Je ne puis m'attarder, dans ces dernières pages d’un livre, à des

l Je me suis exprimé au sujet des origines des hiéroglyphes de manière telle que l’on pourrait trouver une contradiction entre les différents endroits où je me suis occupé de la question. Voici quelle est mon idée : Je serais assez tenté à première vue de retrouver avec Zaborowski les origines des hiéroglyphes dans les marques de poteries et les graffiti. Cependant, les faits ne sont pas de nature à prouver la vérité de cette hypothèse, et il semble bien que l'écriture hiéroglyphique ait été.importée en Égypte par les envahisseurs pharaoniques.

controverses compliquées où l'anthropologie et la philologie comparée interviendraient presque seules. Force me sera de dire que, vraisemblablement, les envahisseurs pharaoniques venaient de l'Asie, peut-être de l’Yémen, et qu'ils avaient une origine commune avec les anciens Chaldéens. Cette thèse expliquerait les analogies constatées entre les premiers monuments pharaoniques et les monuments de la Chaldée et, notamment, l'usage des cylindres

.qui disparaît assez rapidement dans la vallée du Nil. Un fait cer-

tain, c’est que ces sémites n'ont pas passé directement d'Asie dans la vallée du Nil; ils se sont « africanisés » avant de pénétrer dans l'Égypte proprement dite. La preuve en a été faite, notamment, par l’examen de la faune et de la flore représentées dans les hiéroglyphes, dont le caractère africain est frappant. Un coup d'œil sur une carte d'Afrique indique où les sémites ont fait « escale » avant de pénétrer dans la vallée du Nil. Les deux côtes de la mer Rouge, vers la partie méridionale, se présentent de manière à peu près semblable, tant au point de vue du climat qu'au point de vue des productions. Des populations quittant l'Yémen devaient pénétrer d’abord dans ces contrées qui différaient à peine des régions qu'elles abandonnaïent. L'étude des races, des langues et des coutumes de l’Éthiopie montre l’étroite liaison qui existe entre ce pays et l'Arabie méridionale. Une partie de ces régions, celle qui avoisine la côte, paraît avoir été désignée par les Égyptiens de l'époque classique sous le nom de Pount. Les Égyptiens, lorsqu'ils écrivent le nom de ce pays, ne le font pas suivre du signe déterminatif des pays étrangers ; ils l’appelaient aussi la terre des dieux et en font venir un certain nombre de leurs divinités les plus anciennes. De tout temps aussi, les Égyptiens ont entretenu des rapports pacifiques avec ce pays et, lorsque les habitants en sont représentés sur les monuments, ils se révèlent à nous comme une population mêlée : la race élevée est en tout — type physique, barbe, costume — semblable aux Égyptiens ; l’autre partie nous montre le même type, croisé avec la race nègre. Les plus anciennes traces de relation de l'Égypte avec Pount nous sont fournies par la représentation d’un habitant de Pount, dans un tombeau d'un fils de Chéops à la IV° dynastie ?.

L LEPsius, Denkinäler, 11, 23.

Un catalogue de donations à des temples, rédigé vers la fin de la V° dynastie, mentionne des quantités énormes d'objets rapportés de Pount.

La route qui conduit de Pount à l'Égypte est loin d'être aisée. Par terre, 1l aurait fallu traverser les régions désertes de la Haute Nubie, voyage encore redouté aujourd'hui. Par mer, il fallait rejoindre d'abord l'extrémité d'une des vallées qui traversent le désert entre la mer Rouge et la vallée du Nil. A l’époque historique, on choisissait le plus souvent le Wady Hammamat unissant Cocéyr à Coptos. Or, à Coptos, précisément on a découvert les monuments considérés par M. Petrie comme les plus anciens qui doivent être attribués à la race dynastique : les statues de Min. Cette route était longue et dangereuse ; elle n’a pu être accessible à de nombreuses agglomérations humaines, faisant une invasion tumultueuse au milieu de tribus déjà civilisées. C'est ce qui me porte à me représenter l’arrivée des Égyptiens dynastiques en Égypte comme une lente et progressive infiltration.

Pour revenir à ce que nous disions il y a un instant, les Égeyptiens sémites avaient fait un long stage sur la terre africaine avant de découvrir et de suivre la route de la vallée du Nil. C'est là, dans le pays occupé par les Gallas, les Abyssins, les Somalis, que l’on peut espérer découvrir un jour les documents qui raconteront l'histoire du développement de la civilisation pharaonique dans les premières périodes de son évolution.

Les envahisseurs ont apporté l'écriture hiéroglyphique servant à noter la langue qu'ils parlaient. Ils ont apporté également des conceptions religieuses déjà extrèmement développées et constituent la base de la religion officielle de l'Égypte à l’époque classique. Les croyances funéraires diffèrent de celles des autochtones, tout au moins quant à la destinée des rois morts, et l'on pourrait peut-être expliquer de la sorte l'absence, dans les tombes royales, de représentations semblables à celles qui couvrent les murs des mastabas et dont nous avons noté le prototype dans une tombe de l’époque préhistorique.

Le rituel égyptien‘est également constitué, et des représentations, telles que celles de la palette de Nar-Mer et des plaquettes des tombes royales d'Abydos, nous montrent combien déjà ce rituel ressemble à celui des temps postérieurs. Se rattachant à ces croyanées

religieuses et funéraires, à ce rituel, nous trouvons un art déjà très avancé et qui s’est même, en quelque sorte, déjà immobilisé et hiératisé : c’est l’art officiel qui contraste d’une manière si frappante avec l’art naturaliste des primitifs.

Quel a été le résultat du contact de ces deux arts, arrivés à des niveaux de développement si différents et s'inspirant de tendances aussi contradictoires ?

Nous l’avons indiqué déjà, et nous n'avons plus à insister beaucoup sur ce point : la rencontre de ces deux arts a produit cette dualité de l’art égyptien sur laquelle M. le professeur Spiegelberg vient d'attirer si nettement l'attention !. Plus le pouvoir central acquerra d’étendue, et plus l’art officiel sera en faveur. Et nous comprendrons pourquoi sous l'Ancien Empire, aux débuts de la IV* dynastie, l'art des particuliers est encore si libre, si naturaliste, et nous serons à même de justifier dans une certaine mesure la parole de Nestor L'Hôte, que je rappelais dans les premières pages de ce livre : « De l’art égyptien nous ne connaissons que la décadence ».

Pour nous résumer, l’art égyptien aux débuts de la IV° dynastie nous apparaît comme composé d'éléments divers : l’art primitif né dans le Nord de l'Afrique et qui se développe pendant de nombreux siècles, ne subissant que peu d’influences étrangères (Egéens, Anou ?). Cet art dont le but principal était utilitaire, magique, doit, en vertu même de son but, représenter la nature aussi fidèlement que possible. Les idées funéraires au service desquelles cet art se mettait peuvent se retrouver avec un développement parfait dans les croyances funéraires de l'Ancien Empire égyptien, dominées entièrement par la grande formule de magie imitative : « le semblable agit sur le semblable ».

Le second élément est l’art des Ég gyptiens pharaoniques dont l'évolution la plus ancienne nous échappe encore complètement. Lorsqu'il pénètre en Égypte, il est déjà entièrement immobilisé et sert à exprimer des pie religieuses extrêmement développées qui survivront jusqu’à la fin de l’ Égypte pharaonique avec de très légères modifications.

La lutte entre ces deux arts, l'influence réciproque qu'ils exercent l’un sur l’autre est analogue à celles que nous constatons entre les

L SPIEGELBERG, Geschichte der ägyptischen Kunst im Abriss dargestellt. Leipzig,

religions populaires et la religion officielle, entre la langue officielle et les idiomes vulgaires. L'histoire de ces luttes remonte, dans ces divers domaines, jusqu'aux périodes les plus anciennes de l'Ancien Empire.

Ces dernières pages ont, je ne le cache pas, un caractère de précision fort éloigné des incertitudes qui se présentent en foule dans la réalité, et j'ai beaucoup hésité avant de les livrer à l’impression. J'espère qu'on ne me fera pas un reproche, après avoir amené à pied d'œuvre quelques modestes matériaux, d’avoir osé rêver un instant au splendide palais pour lequel un architecte de génie saura plus tard les utiliser.

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